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arguments décisifs. Ses opinions même ne pouvaient alors prétendre à une véritable originalité. Il soutenait le presbytérianisme contre l'épiscopat par les raisons que la controverse lui opposait depuis deux siècles. Rien ne prouve que ses opinions sur les dogmes fondamentaux du christianisme se soient distinguées à cette époque de celles qui étaient pro- . fessées eu commun par toutes les Églises. Il avait l'enthousiasme des Puritains, sans partager encore leur sentiment sur l'universalité de la prêtrise chrétienne. Ses opinions politiques ne dépassaient point, dans leur ardeur, le programme adopté par les Parlementaires, et c'est au parlement même qu'il demande le salut de l'Église. Il ne laisse percer encore aucune animosité contre la noblesse dont il établit, avec une impartialité digne de remarque, les avantages et les inconvénients 1. Rien n'indiquait donc alors qu'il dût rompre en visière avec les opinions de son temps. Son originalité était tout entière dans sa manière de les défendre. Son style seul lui appartient en propre. Si on le compare avec celui de ses contemporains et de ses devanciers immédiats, on trouve entre eux et lui peu de points de ressemblance. Cette phrase lumineuse et ondulante dont tous les mots semblent regorger de vigueur et d'énergie, ne res-
' • La noblesse, dit-il, est un grand avantage en un sens pour atteindre à la vertu : mais la richesse, la facilité de vie et la flatterie, qui accompagnent une éducation délicate et rafSnée sont d'autre part un grand obstacle. • {Apologie pour Smectymnuus, tome III, p. 145.)
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semble eu rien au style nerveux, concis, aphorislique de Bacon. Elle est encore plus différente de l'éloquence onctueuse de Jeremy Taylor, de la diction originale et colorée de Burton, et de l'énergie toute biblique de Bunyan. On la voit se former, s'étendre, se grossir de tout ce qu'elle rencontre en chemin, et malgré cet immense bagage, se résoudre sans peine et sans effort. C'est un ruisseau d'orage qui se perd dans une mer. Il semble qu'il y ait place pour tout dans son ample et vaste sein. Ce n'est point le lent, mais clair et élégant développement de la période cicéronienne, encore moins l'ampleur majestueuse de Bossuet; c'est plutôt l'allure mâle et quelque peu pénible de Thucydide, mais aveclegoùt et la simplicité de moins. Disons-le librement, le style de Milton est un style grandiose, mais factice, et l'inspiration lui donne seule la vie. Toute l'antiquité semble s'y être donné rendez-vous, et la Bible y ajoute sa couleur vigoureuse et tranchée. Le travail ne se sent pas autant qu'on pourrait le croire, tant est grande l'assimilation que l'esprit de Milton a su se faire do l'antiquité, mais il gène et alourdit l'allure. Au milieu de ce chaos puissant, on voit surgir de temps à autre des tableaux d'une grandeur saisissante, et qu'aucun écrivain anglais n'a su égaler, jusqu'à Burke. L'idéal que Milton entrevoyait pour l'éloquence chrétienne n'était, au reste, pas moins élevé que celui qu'il assignait à la poésie. Il l'a définie lui-même dans l'apologie pour Smectymnuus.
« Les dons que Jésus-Christ réunissait tous en sa personne, il les a divisés parmi les docteurs de son Église : les uns devaient être toujours sévères et d'une sérieuse gravité, pour plaire à ceux qui leur ressemblent ou mettre un frein à ceux dont la nature est trop ardente et trop joviale ; d'autres ont été envoyés pour être plus gais et plus libres, et comme pour marcher à l'aise dans une inaltérable honnêteté : c'est pour sauver ceux qui sont de même humeur, et pour réconforter et vivifier par de sages consolations ceux qui ont des scrupules exagérés et qui se découragent. Aucun homme n'est tenu do détruire en lui ces fondements naturels que Dieu a créés en lui, l'homme ardent de refréner sa vivacité et sa sociabilité, le morose d'effacer de son caractère toute trace de mélancolie innocente. Dieu a voulu au contraire que tout sentiment, toute passion primordiale, dirigée et corrigée, fut le propre moule et le fondement des dons et des vertus particulières de chacun. D'autres ont été doués d'une modération et d'une solidité de raisonnement propre à convaincre les gens raisonneurs et de bon sens. Ce n'est pas qu'il en faille conclure que c'est là le seul moyen efficace de persuader; car, dans des temps d'opposition, quand on rencontre de nouvelles hérésies naissantes ou de vieilles corruptions à combattre, cette douceur inaltérable d'une sagesse tempérée ne suffit pas pour confondre et détrôner l'orgueilleuse résistance de docteurs hypocrites et charnels. S'il
m'est permis de m' abandonner à l'essor de la poésie, le Zèle dont la substance est éthérée, revêtu de son armure de diamant, monte sur son chariot embrasé traîné par deux météores resplendissants, à la figure animale, mais d'une race bien supérieure à tous ceux du zodiaque, semblables en un mot à ceux qui apparurent à Ezéchiel et à saint Jean, l'un au visage de lion, pour exprimer le pouvoir, l'autorité et l'indignation, l'autre au visage d'homme, pour jeter le mépris et l'outrage sur de pervers et hypocrites séducteurs : porté sur ces coursiers, le Zèle, laissant presque flotter les rênes, passe sur la tête des prélats aux vêtements écartâtes, et sur ceux qui osent maintenir des traditions, et il brise sous ses roues enflammées leurs coeurs rebelles. » L'imitateur de Virgile, en se souvenant du portrait delaRenommé, n'annonce-t-il pas ici déjà l'auteur du Paradis perdu?
Milton avait rendu témoignage à la vérité. C'était assez pour lui. Il n'avait pas cherché, en entrant dans la vie publique, à faire de sa renommée de pamphlétaire le marchepied des honneurs et des richesses, et il pouvait répondre aux calomniateurs avec un légitime orgueil : « Je ne puis m' empêcher de rendre grâce à la Providence qui nous gouverne, et qui m'a toujours fait vivre dans l'abondance, malgré les dé^^enses qu'ont entraînées mon éducation et mes voyages ; tant qu'il lui plaira de me laisser ce qu'elle a bien voulu m'accorder jusqu'ici et qui me suffit pour vivre honnêtement et libéraleDient et même au delà, je serais ingrat envers sa souveraine bonté, si je me faisais assez pauvre pour solliciter les riches espérances que rêve pour moi ce diseur de bonne aventure *. » Celui dont toute l'Angleterre répétait le nom, rentra dans sa modeste demeure, où le bruit de la rue n'avait pas pénétré, et reprit son humble labeur. Il avait trente-cinq ans, et dans cette existence remplie par de studieux loisirs, imlle place n'avait été faite encore aux joies du foyer do-
' Apvloyie puur Smecti/innuu>:, loriie III, [\. loi.
mestique. Ces belles visions de la jeunesse un instant peut-être caressées, puis rejetées dans l'ombre par l'austérité de ses mœurs, se bâtissaient leur demeure dans l'imagination du poëte, et amassaient lentement ce trésor d'amour idéal qui devait un jour s'incarner dans TÈve du Paradis perdu. La solitude lui pesait cependant ; car il avait le cœur trop grand pour se suffire à lui-même. Un jour on vit Milton fermer la porte de sa maison et s'éloigner de Londres, et à la suite de deux voyages à Oxford, il ramena sous son toit une jeune épouse. C'était à la Pentecôte de 1643 (14 mai). iNiary Powell, de douze ans plus jeune que Milton, était fille de Richard Powell, juge de paix du comté d'Oxford, et qui résidait à Forest-Hill, non loin de Shotover, sur la lisière des grandes forêts de la Couronne. Les Milton, quelle que soit la généalogie de leur famille, étaient certainement originaires de ce pays, et la résidence d'Horton, dans laquelle s'étaient écoulées les plus belles années de la jeunesse de Milton, n'était pas éloignée de Forest-Hill. A quel propos des relations suivies s'étaient-elles établies entre les deux familles, c'est ce qu'il est difficile de savoir i. Ce qui est certain, c'est qu'elles étaient déjà anciennes, et que le vieux scri^ vener de Londres avait obligé Richard Powell, en lui prêtant une somme assez considérable qui ne lui fut jamais rendue; la ruine complète de sa famille em-
* Voir sur la famille de la première femme de Milton, les détails donnés par M. Hunier (A sheaf of gleaninjrs, p. 27), et Keight'ey, Life, opinions, and wrilings of Millon, p. 32.
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pécha également Richard Powell de payer la dot qu'il avait promise à sa fille. Peut-être Miltou fut- il chargé par sou père d'aller réclamer cette somme d'argent et s'éprit -il d'une belle passion pour la fille de son débiteur. Peut-être se rappela-t-il tout d'un coup, dans sa solitude de Londres, ces jours de jeunesse où il avait été presque un mondain, et où il avait fréquenté toute la bonne compagnie du pays. Suivant toute apparence, il prit femme le plus bourgeoisement du monde. S'il y eut un roman au début de cette union, le roman ne fut pas de longue durée, et la fiancée ne le fit pas languir dans une longue attente, peu compatible avec son caractère et ses occupations. Le malheur entra avec elle dans la maison de Milton.
On connaît la lamentable histoire de cette union. Après quelques semaines de séjour auprès de son mari, Mary Powell obtint de lui la permission d'aller voir ses parents à Forest-Hill, promettant de revenir promptement. Cependant des semaines se passèrent sans que M""^ Milton parlât de son retour. Milton écrivait lettre sur lettre; il ne recevait point de réponse. Il envoya un messager; Richard Powell lui-même le maltraita, et ne lui permit pas de s'acquitter de son message. Il semblait que ces quelques semaines d'union fussent pour la jeune épouse comme un mauvais rêve dont elle voulait chasser jusqu'à l'importun souvenir.
Que s'était-il donc passé? On a cherché bien des explications de ce drame mystérieux, Phihppsle ne-
SA vif: IHi.BLlgUK 147
veu de Miltou, qui habitait alors avec son oiicle, a essayé de rattacher cette rupture aux querelles politiques qui avaient pu s'élever entre les Powell, ardents royalistes, et Milton, déjà parlementaire et républicain. Mais la guerre civile n'avait point encore donné lieu, dans les relations sociales, à des haines irréconciliables. On connaissait Milton avant le mariage : du caractère dont il était, on, ne peut supposer qu'il ait voulu dissimuler ses véritables opinions, et il eût fallu une passion bien violente en lui pour qu'il consentît à en faire le sacrifice. L'homme que n'avait pas effrayé l'inquisition de Rome n'était pas fait pour trembler devant les colères roj'alistes d'un juge de paix; et d'ailleurs sa profession de foi était écrite au long dans plus d'un de ses ouvrages. Les questions d'intérêt paraissent avoir été également étrangères à ce déplorable malentendu, Milton semble n'avoir jamais réclamé ni l'argent qui était du à son père, ni hi dot de sa femme. Le père du poète, dont la fortune avait été compromise, était venu se fixer dans la maison de son fils ; mais son arrivée paraît avoir été postérieure à la fuite de Mary Powell, et ne put être par conséquent l'occasion d'aucun dissentiment de Milton avec sa femme. Pourquoi chercher si loin? Le poète l'a dit lui-même avec tristesse ^ dans Samson : « Ce n'est pas la vertu, la sagesse, ou la valeur- » de l'esprit, ce n'est pas la vigueur ni la beauté des » traits ; ce n'est pas la grandeur du mérite qui sa-
' Samson Agonistes.
» vent gagner l'amour d'une femme, et nous en assu- » rer le long héritage. Ce que c'est, je ne pourrais le » dire. » Ce je ne sais quoi, cette auréole des gens aimés manquait sans doute à Millon, puisqu'il ne sut pas conquérir le cœur de Mary Powell. Peut-être l'austérité de sa jeunesse, en donnant à ses traits une gravité précoce, avait-elle laissé sur cette noble figure l'empreinte trop marquée de ses luttes héroïques. Il n'avait plus, sans doute, cette grâce de la jeunesse, qui prévient les cœurs en sa faveur, et son âge viril montrait peut-être déjà cette sérieuse dignité qui est la grâce d'une saison plus avancée de la vie. Ce liseur obstiné de la Bible avait vu sans cesse flotter devant ses 3'eux ces figures douces et soumises des femmes de l'Ancien Testament, esclaves aimées des puissants chefs du désert, et peut-être la grande doctrine de l'égalité des époux dans le mariage chrétien avait-elle eu moins de prise sur cette forte imagination. « L'homme créé pour Dieu seul, la femme pour Dieu en l'homme, » cet admirable résumé du bonheur d'une union religieuse, qu'il donne dans le Paradis perdu, n'avait peut-être pas dans la vie de tous les jours le charme dont l'a revêtu la poésie. Peutêtre Milton n'a-t-il fait que traduire l'idée qu'il avait conçue de l'inégalité des deux sexes, quand il met dans la bouche d'Eve ces paroles respectueuses. « A toi de commander, à moi d'obéir sans murmure. Ainsi l'a ordonné Dieu. Dieu est ta loi, et tu es la mienne ^ » Ne le verrons-nous pas plus tard repro-
' Paradis perdu, cli. v. Voir encore X, 146 et XI, 291, 634, 63G. Plu-
cher à Saumaise, comme une note d'infamie, sa complaisance pour sa femme ? Il aurait voulu sans doute que tous les petits dissentiments du ménage se terminassent comme dans le Paradis perdu. « Je cédai, dit Eve, et depuis ce temps-là, je sens combien la beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule est véritablement belle. » M^'^Milton ne semble pas avoir été pénétrée de la vérité de cette sentence. Beaucoup moins âgée que son mari, elle ne s'était point fait une image si grave de la vie d'une épouse chrétienne. Dans l'insouciante étourderie de ses vingt ans, elle avait rêvé une existence toute différente à Londres, et auprès d'un époux déjà illustre et si distingué d'esprit et de manières *. Quand elle se vit seule auprès de lui, dans cette sombre maison perdue dans les brouillards de la Cité, entendant, dit Aubrey, les gémissements des écoliers frappés de la férule, et ne voyant guère de compagnie que des têtes rondes, peu formés aux belles manières, elle fut prise sans doute d'une invincible mélancolie : elle se prit à regretter les beaux ombrages de Forest-Hill et les joyeuses soirées du manoir paternel, et les madrigaux des squires du comte d'Oxford. Peut-être ne faut-il pas la juger trop sévèrement. Le grave et sincère Milton ne connaissait aucun de ces artifices, aucune de ces molles délicatesses
sieurs passages du livre de théologie qu'il écrivit dans les derniers temps
de sa vie, prouvent qu'il n'avait pas changé d'opinion sur la nécessité de
la subordination de la femme. (Voir en particulier p. 224, 247, 266, 326.)
• Aubrey n'hésite point à donner cette raison à la fuite de Mary Powell.
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qui captivent l'àme d'une femme médiocre : et Mary Powell l'était de cœur autant que d'esprit. Il ne paraît même pas que ses attraits aient répondu à ses prétentions ; mais son mari avait dû l'éprouver, et il ne devait point l'associer à sa destinée. Il faut bien l'avouer aussi : Milton, au jugement de tous ses biographes, n'était pas d'humeur fort égale. C'est trop souvent le malheur de ceux qui revent l'idéal icibas, que de faire payer à ceux qui les approchent les mécomptes de la réalité. Il fallait donc un grand cœur pour aimer et comprendre Milton. Mais quoi qu'on ait pu dire pour atténuer la faute de Mary Powell, il valait la peine de tenter d'être la digne épouse de Milton ; c'était une destinée que d'autres auraient achetée au prix d'un peu d'ennui et de solitude. Tant de droiture et de noblesse étaient faites pour élever à leur hauteur l'àme d'une femme, qui aurait enserré de ses fines et délicates attaches le cœur candide de Milton. D'autres se trouvèrent, qui n'étaient point des modèles d'héroïsme, qui ne prétendirent point au martyre, et qui surent cependant consoler et charmer l'âge mùr et la vieillesse du poète aveugle. Mary Powell fut, au reste, assez cruellement punie. Il lui fallut revenir un jour au foyer qu'elle avait indignement déserté, et y revenir suppliante et éplorée. Ne valait-il pas mieux accepter au début quelques déceptions, que d'en venir à cet excès d'humiliation? Une épouse chrétienne aux pieds de son mari! c'était bien reculer, en effet, jusqu'aux mœurs des patriarches. Milton pardonna ;
mais son àme était sans doute obsédée de ce triste souvenir, quand il décrivait ainsi le repentir d'Eve et le pardon d'Adam : « Elle finit au milieu d'un torrent de larmes. Elle garda son humble attitude et son imrriobilité, jusqu'au moment où le pardon descendit sur sa faute avouée et tant pleurée. Le cœur d'Adam s'émut et se fondit devant cette femme, autrefois sa vie et son insigne bonheur, aujourd'hui misérablement prosternée à ses pieds, créature ravissante, implorant le pardon et le conseil de celui qu'elle avait offensé, et se réfugiant en son secours. Et, lui, il laissa tomber sa colère comme un guerrier laisse tomber ses armes. » Ainsi pardonnent et punissent les poètes, et leur pardon comme leur noble vengeance traversent les siècles, en laissant une empreinte ineffaçable sur les fronts qui se sont élevés contre eux. Milton se laissa toucher, comme Adam, mais il devait retrouver plus tard dans l'ingratitude de Déborah, la fille qu'il eut de Mary Powell, comme un triste et continuel prolongement de la faute de sa mère. Jamais plus coupable abandon n'entraîna de suites plus amères ^
Quand cette calamité fondit sur lui, Milton se retourna comme un lion blessé. Il avait trop de confiance en Dieu, pour accepter comme un châtiment et une Visitation divine une douleur que
' 11 semble que le souvenir de cette réconciliation pesât lourdement sur le souvenir de Milton; car il a trouvé pour décrire l'abandon par un être aimé, des accents d'une rare énergie. (Samson, 1003.)
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la seule volonté d'une créature avait faite. Il mit son honneur à ne point se résigner. Il était de ces hommes qui aiment mieux condamner la loi qui les blesse, à leur sens injustement, que de lui rendre hommage en la violant. Il ne pouvait pas admettre, en son orgueil austère, que le bonheur du foyer domestique lui fût désormais à jamais refusé : « Si l'homme, dit-il, qui a passé sa jeunesse sans reproche, qui a placé tout son bonheur terrestre dans l'espoir d'une heureuse union, et qui n"a pas négligé d'appeler par sa prière incessante la bénédiction de Dieu sur cette espérance, si cet homme se trouve un jour indissolublement attaché par un lien, auquel sa nature répugne, à une idole pétrie d'argile, là où il comptait trouver la compagne d'une douce et aimable société, s'il voit que cette chaîne est à jamais rivée, fût-il le chrétien le plus robuste de la terre, il est tenté de désespérer de la vertu et de se révolter contre la Providence *. »
Milton ne désespéra ni ne se révolta; il combattit. Il s'assit à son foyer désert, ouvrit la Bible, et, dans l'amertume de sa douleur, il se demanda si la loi de Dieu pouvait consacrer ce qu'il regardait, quant à lui, comme une iniquité flagrante de la destinée. Ainsi abordée avec trouble d'àme et emportement, cette enquête religieuse ne pouvait produire que l'illusion et l'erreur; car le Livre des livres vient de celui qui est, avant tout , doux et humble de
' Doctrine and Discipline of Divorce.
cœur. Il semble que Milton ait pris à cœur de donner raison à ceux qui accusent l'exégèse protestante de ne chercher dans la Bible que des textes à l'appui des opinion-s les plus étranges. Il se mit résolument au travail, et sa plume ne se reposa pas qu'elle n'eût soulagé sa foi et sa douleur, et outragé jusqu'au bout le bon sens public. Il jeta coup sur coup, au milieu de la foule étonnée (1644), quatre gros traités sur le Divorce : d'abord le Traité de la doctrine et la discipline du Divorce, écrit anonyme, mais qui cessa de l'être à sa seconde édition ; puis l'abrégé du jugement de Bucer, compilation de textes et d'autorités sur le même sujet ; puis le Tetrachordon, ou examen des quatre passages de l'Écriture qui traitent du mariage et de ses nullités, enfin le Colastérion, réponse à un adversaire anonyme. En vain, le parti presbytérien, auquel il venait cependant de prêter un vigoureux appui , sonna-t-il la cloche d'alarme, et joignit-il à la réfutation des calomnies contre l'écrivain ; en vain le fit-il dénoncer par un prédicateur au Parlement qui, après avoir mandé le pamphlétaire à sa barre, le renvoya absous ; en vain le fit-il attaquer par les plumes les plus autorisées du parti ; Milton, seul contre tous, entassait argument sur argument pour soutenir une erreur qui sortait du plus profond de son cœur. Il y resta attaché jusqu'à son dernier jour, et quand deux unions heureuses avaient effacé dans son âme le souvenir de Mary Powell. Aussi, quoique la destinée seule lui ait rendu tant de fois sa liberté, il n'y a pas moins quelque
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chose de choquant à voir cet homme, qui a épousé trois femmes dans sa vie, se plaindre encore, au terme de sa carrière, du poids de la chaîne qu'une union mal assortie fait peser sur deux époux.
Quelle était donc son erreur, et jusqu'où l'entraîna l'abus de l'interprétation littérale des Écritures? Remarquons-le tout d'abord, la cause que Milton 'défend avec tant de force, ce n'est point celle du divorce pour aciultère, que la loi anglaise autorisait dès cette époque, c'est celle du divorce pour incompatibilité d'humeur; et même, pour parler plus exactement, c'est le droit de répudiation qu'il réclame. Préoccupé de son infortune personnelle, il pense uniquement à réserver au mari le droit de répudier une indigne compagne, et non à garantir aux deux époux un recours mutuel contre les injustices de la destinée. Il est persuadé que la théorie du mariage, telle que l'Église l'a fait prévaloir dans les lois et dans les mœurs , est un pur produit de la routine et de l'erreur. Un temps viendra , pense-t-il , où l'Europe chrétienne désabusée retournera à la vérite. Mais le temps n'est que 1' « accoucheur » et non le père de la vérité. Il faut donc que de libres esprits regardent l'avenir en face, 'et combattent à visage découvert. Milton se fera le vengeur de là vérité, et si sa voix était écoutée, « on verrait des myriades de larmes se sécher dans la vie hurbaine, » et 1 Angleterre redeviendrait une fois de plus ce qu'elle 'a été dans le temps des druides et plus tard de la Réformation, « la cathédrale de la vérité. » Qu'est-
ce que le mariage? C'est une institution divine, unissant riiomme et la femme dans un amour qui assure le bonheur et la paix du foyer domestique. .c Mais cette institution n'est divine que dans son essence, en tant que tout ordre^ et toute justice viennent de Dieu. Ce n'est pas un sacrement, ainsi que l'enseigne l'Eglise catholique. Aussi le divorce a-t-il existé sous les empereurs chrétiens de Rome et au moyen âge ; c'est le droit canon qui , aidé de la persévérance de la papauté , l'a fait disparaître des lois de l'Europe moderne. Le mariage est, avant tout , un lien civil, fondé sur la loi naturelle, sur le consentement librement exprimé des deux époux. Or la loi naturelle « ordonne, dit Milton, de ne rien exiger contre la nature i. » Aussi la loi mosaïque permettait- elle le divorce pour incompatibilité d'humeur, ou plutôt la répudiation par le mari, et Moïse eût été « antimosaïque, » s'il avait décrété quelque chose contre la loi naturelle qu'il a trouvée encore vivante au milieu du peuple de Dieu. Or, la loi naturelle, et Milton ..revient à satiété sur cet argument, c'est que rien au . monde ne puisse forcer à rester enchaînés l'un à , l'autre deux êtres que tout tend à séparer. « Ce serraient, dit-il, deux cadavres rivés à la même chaîne.» L'homme peut prendre son mal en patience, et, sui- . , .vant la doctrine, catholique, il se trouve encore mieux de vivre seul, et de renoncer désormais aux
* Doctrine and Discipline of Divorce.
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joies du mariage, en s' éloignant d'une compagne qui est, pour lui, une occasion de chute et de douleur. « Ptmt-être, ditMilton, si on m'exhorte à vivre seul, je pourrais prendre mon conseiller pour un messager du ciel, quoiqu'il parle sans autorité : mais s'il veut m'y obliger, je déclare qu'il est Satan en personne *. » Par quelle aberration du sens commun a-t-on pu donner au mariage ce caractère d'indissolubilité ? Est ce parce que la loi naturelle, telle que l'Écrituie la proclame, a dit que l'homme et la femme unis par le mariage ne doivent plus être qu'une seule chair? Mais qui oserait attacher un sens grossièrement matériel à cette parole sublime de l'Écriture? La forme intérieure, l'âme de cette relation, « c'est, dit Milton, l'amour conjugal naissant d'une conformité mutuelle aux fins du mariage, le bonheur et la société d'une union religieuse, civile et domestique. » Voilà le but et l'essence du mariage. Or, là où cette conformité mutuelle n'existe pas, il n'y a pas de mariage, et chacun reprend sa liberté. La loi civile et religieuse permet le divorce pour cause d'adultère. Eh bien, l'incompatibilité d'humeur est im plus grand désastre dans le mariage que l'adul' îre : car elle n'est pas un accident qui peut être r iparé ; elle corrompt à sa source le bonheur domestique. Si le mariage peut être dissous, outre l'adultère, pour tant de causes secondaires, '
' Milton di?jerte doctement sur le sens du mot uncleanness que la loi mosaïque emploie, dans la traduction anglaise, pour désigner la cause qui liutorise l'homme à la répudiation.
telles, par exemple, que la stérilité, pourquoi ne pourrait-il l'être par l'expresse volonté des deux •'poux? « Si la fônime consent, dit Milton, qu'est-ce
• jue la loi peut opposer à cette décision? Si elle ne i(jnsent pas, alors, ou la répudiation est juste et par là même méritée, ou elle est injuste, et dans ce cas, c'est un bonheur pour la femme que d'être séparée d'un homme injuste ^ » Luther avait dit avant Milton : « Un homme peut répudier une altière Vasthi
• ■t épouser une Esther en sa place. » En vain objectel-on à Milton les désordres auxquels peut donner lieu cette facilité accordée pour la dissolution du mariage , qui en ferait quelque chose de presque semblable aux unions illicites. En vain fait-on valoir les raisons du droit civil qui viennent compliquer, par la naissance des enfants, toutes les questions d'état; en vain lui représente -t- on avec force les conséquences funestes que peut entraîner pour l'esprit de famille et l'éducation des enfants ce relâchement des liens du mariage, conséquences qui font parfois reculer même devant la séparation de corps. Il ne croit pas nécessaire d'opposer à cet argument qui sort des entrailles du plus vulgaire bon sens, et à tant d'autres qui sont du domaine public, d'autre réponse que cette déclaration : « Puisque Dieu le permet, comment osez-vous le citer devant le tribunal de l'homme, et vous arroger une sagesse et une sainteté supérieures à la sienne ? N'a-
' Doctrine and Discipline of Divorce.
t-il pu prévoir les conséquences de licence et de confusion que peut entraîner cette loi ? Que le mal retombe sur ceux qui en abusent ! Moïse a consenti à supporter l'abus d'une loi juste, plutôt que d'en refuser le bénéfice aux justes *. »
Milton ne s'aperçoit nullement qu'en fai-;ant du mariage une application purement civile de la loi naturelle, il s'est ôté le droit de s'autoriser dans son argumentation de la loi mosaïque. Celle-ci n'avait à ses yeux d'autre mérite que de confirmer les données de la loi naturelle ; car il ne prétendait pas sans doute rendre obligatoires pour les chrétiens lés prescriptions civiles de la Loi. Mais il sentait qu'il fallait avoir Moïse avec soi, pour avoir le droit d'interpréter dans le même sens les paroles formelles par lesquelles Jésus a abrogé les dispositions de cette Loi. Aussi le voyons-nous bientôt emporté par la passion dans le cbamp de l'exégèse la plus audacieuse. (Test en vainque les paroles si précises, si impératives de Jésus-Christ, se dressent devant lui, et font tomber l'échafaudage de ses raisonnements. Quand le Maître a dit : « Quiconque renvoie sa femme si ce n'est en cas d'adultère, et en épouse une autre, commet un adultère, » Milton aura recours à l'interprétation la plus subtile pour repousser les conséquences les plus évidentes de cette doctrine : « Si nous examinons, ditil, les paroles de Jésus-Christ, nous verrons qu'il interprète moins la Loi par sa parole, qu'il n'appuie sa
' Telracliurdun.
parole sur la Loi. « Il n'est pas venu pour effacer la Loi, mais pour l'accomplir. 11 ne peut donc y avoir contradiction entre laLoi et la Grâce. Moïse n'avait pu (' videmment permettre quelque chose qui fût contre la morale divine et naturelle. S'il n'a attaché au di- ^ orce aucun caractère d'immoralité, Jésus n'a pu le • undamner au nom de la morale. Il serait extraordinaire que la Loi de grâce fiit vergue aggraver la Loi «'(•rite, et nous condamner à porter un joug que nos pt'res n'ont pu porter. Ainsi, à priori, Jésus-Christ n'a pu défendre ce que Moïse a permis. Comment donc expliquer ce texte de saint Mathieu (jui semble ne laisser de place à aucune équivotjue. Il faut admirer ici. la souplesse que donnent à, l'esprit le plus absolu le parti pris et la passion. Milton, l'ardent partisan de l'interprétation littérale, l'homme qui n'hésitera pas quelques années plus tard, sur la foi de quelques textes douteux contredits par l'esprit de tout l'Évangile, à enlever au Christ cette divinité que seize siècles ont consacrée de leur foi, Milton se jette à corps perdu dans les subtilités et les distinctions, et fait appel aux interprétations historiques. Il n'hésite pas, lui aussi, à attribuer à Jésus des symboles et des figures de rhétorique, qu'il faut bien se garder de prendre àla lettre ^ . Ne lui dites pas que les paroles citées par saint Mathieu ne peuvent avoir en aucune façon le caractère qu'il leur attribue, qu'elles énoncent l'injonction la
' Colaslerioii.
plus claire, la plus formelle. Milton demandera à distinguer. A qui s'adressent les paroles de Jésus? Est-ce aux chrétiens en général? En aucune façon. Elles viennent tomber de tout leur poids sur les pharisiens qui avaient fini par donner une telle extension à la tolérance mosaïque, que le mariage disparaissait tout entier sous leurs exceptions et leur licence. Ayant à répondre à ces pharisiens qui viennent le tenter, et qui ont abusé de la Loi, il les ramène à cette institution primitive du mariage qui précéda la chute, alors que l'homme et la femme étaient parfaits. Il veut les épouvanter, les embarrasser : « car, dit Milton, il enveloppe souvent sa pensée dans de rapides, véhémentes et compactes sentences, pour aveugler, pour embarrasser d'autant plus ceux qui ne comprenaient pas la Loi. » Mais nous qui vivons sous la Loi de grâce, nous ne devons pas prendre pour nous ses paroles : « Le bon sens et l'équité et, ce qui est plus encore, la voix qui doit tout interpréter, celle de la charité, nous crient hautelnent que cette raison primitive, cette promesse préméditée de Dieu de nous assurer une compagne assortie, peut seule donner autorité à ce commandement de ne pas divorcer et même en faire un commandement. »
Alors Milton se retourne contre ses adversaires et les met en face de leurs propres paroles. Le texte de Mathieu est, disent-ils, d'une autorité étroite et obligatoire. Il ne permet le divorce que dans le cas d'adultère. Fort bien, dit Milton; mais lisez le second membre de phrase qui complète l'injonction de Jésus-
Christ. « Et quiconque épouse celle qui a été répudiée commet adultère, » « Voilà des hommes, dit Milton, vraiment nouveaux et merveilleux! ils viennent vous dire : « il faut limiter cette défense à un temps 011 la coutume permettait ô^s trocs de mariage, et le passage doit s'entendre de celui qui, d'accord avec sa femme, la répudie par légèreté et licence mutuelle. Mais par quelle règle de logique ou de bon sens avons-nous le droit d'entendre l'antécédent d'une façon et le conséquent d'une autre? Tout ce verset peut s'appliquer à cette coutume immorale ; mais prendre les deux parties d'un axiome indissoluble et dire : l'une est vraie et l'autre est fausse et ne s'applique qu'à un certain temps et à une certaine coutume, c'est dire en réalité que les deux parties sont fausses. Car dans un axiome composé, quelque nombreuses qu'en puissent L-tre les parties, si vous en ébranlez une, si vous dites qu'elle n'est pas également absolue et générale, il s'ensuit que tout le reste est faux. Si donc cette assertion que : celui qui épouse la femme répudiée commet adultère, n'est pas vraie dans sa généralité, il en est de même de celle qui dit que celui qui répudie pour une autre cause que l'adultère, commet adultère. Et si on pose une restriction à la défense d'épouser celle qui est répudiée, la répudiation ellemême doit jouir du bénéfice de cette interprétation restrictive. » C'est qu'en effet, opposée aux partisans du divorce et du nouveau mariage des femmes divorcées, l'argumentation de Milton est irréfutable. On
se demande par quel prodige d'exégèse subtile la Réformation a pu tirer d'un texte si précis, si impératif, les lois qui ont ouvert la porte à cette licence. En vain la Réformation répondrait-elle que l'Église catholique, elle aussi, a permis ou autorisé par son silence plus d'une répudiation non motivée. Elle a pu donner ce triste gage en effet aux nécessités du temps; mais c'est du moins son honneur que d'avoir lutté de toute sa force contre une coutume si contraire à l'institution chrétienne du mariage. La Réformation est demeurée trop fidèle à un triste précédent,, qui est une tache ineffaçable de son berceau. En permettant au landgrave de Hesse de prendre une seconde femme du vivant même de la première, elle a, par cette misérable concession dont les Pères de la Réforme payèrent l'appui du bras séculier, ébranlé les fondements du mariage chrétien. Oui, Milton a pu appuyer son témoignage sur l'autorité de Bucer, et il a pu y joindre les approbations d'un grand nombre de docteurs réformés; mais cet appui éclatant fait rejaillir sur tous ses frères en la foi la honte de cette immorale démonstration. Et pour qu'il apparaisse bien clairement à quel point la passion entraîne les hommes hors de leurs principes les plus fermes, l'homme qui avait rejeté avec tant de dédain le témoignage des Pères apostoliques, l'homme qui avait confondu dans une commune réprobation l'Église catholique et les premiers martyrs, quand il croyait les avoir contre lui, le voilà obligé d'en appeler à l'autorité de Bucer, de traduire
un de ses traités et d'y joindre une longue série d'approbations motivées, empruntées aux écrits des docteurs de la Réformation. Il valait bien la peine de dédaigner Ignace, Clément et Irénée, pour s'incliner un jour devant Fagius, Grinaeuss, Sturm, Fox et Pierre Martyr, apôtres d'une doctrine immorale et contraire à la Parole de Dieu ! S'il lui avait été doiiiié de vivre de notre temps, il aurait pu toucher du doigt les conséquences dangereuses de la licence que la Réformation a laissée se glisser dans les mœurs. Il y a peu de temps, les deux Chambres de convocation de l'Église anglicane ont voté une résolution qui appelle l'attention du parlement sur les conséquences morales qu'entraîne l'application de la loi de 1857 sur le divorce. Jusqu'à cette loi, le nouveau mariage des personnes condamnées pour adultère ne pouvait être autorisé que par acte du parlement. La loi de 1857 en a fait un droit commun , tout en autorisant les ministres de l'Église à refuser la bénédiction religieuse, dans le cas où le principe admis par la loi blesserait leurs convictions. L'institution de la Cour des divorces et la publicité donnée aux débats de cette Cour passent aux yeux des hommes religieux les mieux disposés à la tolérance, pour avoir considérablement abaissé le niveau de la moralité dans le mariage. Tant la lèpre du mal s'étend vite, dès qu'on la laisse s'attaquer au corps social I II est heureux pour Milton d'avoir d'autres titres à la célébrité que celui d'avoir donné naissance à la secte des Miltonistes .
qui se firent les apôtres de cette belle doctrine *. On sait jusqu'où l'a poussé cette exégèse passionnée. Elle a fait de lui presque un prédécesseur de Shelley qui, cent cinquante ans plus tard, devait demander l'abolition du mariage, et la liberté absolue de la passion ou du caprice. Il vit la polygamie pratiquée et autorisée dans l'Ancien Testament; il n'admit pas que Dieu pût avoir eu deux volontés sur le même sujet. Aucun texte de l'Ancien Testament ne contient de prohibition relative à la polygamie^, et le Nouveau Testament lui-même est muet sur ce sujet. Milton est donc prêt à dire comme Luther : « J'avoue que je ne puis rien objecter à ce .qu'un homme soit le mari de plusieurs femmes, et il m'est impossible d'affirmer que cette pratique soit contraire aux Écritures. » Si on lui objecte que la prohibition de répudier sa femme est bien plus restrictive que celle de la poh^gamie, il répondra que la polygamie n'entraîne point la répudiation et qu'elle permet au contraire de prendre une nouvelle épouse, sans répudier l'autre. Si l'apôtre dit (I Cor., VII, 2) : « Que chaque homme vive avec sa femme, et chaque femme avec son mari, » cela ne veut pas dire
• Pagitt, Heresiograyhy, p iOO.
* Qui peut croire, disait-il, que tant d'hommes du caractère le plus élevé aient pu pécher par isnorance pendant tant de siècles, ou que leurs cœurs aient été à ce point endurcis, ou que Dieu ait toléré une pareille conduite parmi son peuple. Dans ce cas, comme dans d'sutres, appliquez la règle reconnue par les tliéologiens : « La pratique des saints est la meilleure interprétation des commandements... » {Christian Doctrine, p. 237, éd. Bûhn.) Singulière doctrine pour un adversaire déclaré de la tradition et de la coutume!
qu'il n'en puisse avoir qu'une, mais qu'il n'en doit négliger aucune. S'il dit ailleurs que les anciens et les diacres soient époux d'une seule femme (I Tim., m, 2), cela veut dire qu'il vaut mieux pour eux n'être point embarrassés de trop d'affaires domesti- ({ues ; et par là même la polygamie n'est point interdite aux autres, et elle était fort répandue dans l'Église à cette époque. Ainsi la polygamie est permise par la loi de Dieu, et Milton, oublieux de l'histoire comme de la morale , parlait ainsi sur la fin de sa vie * , au moment où on ne pouvait le soupçonner de vouloir conformer sa pratique à sa doctrine. Que n'avait-il pu pousser ses voyages jusqu'aux })ays d'Orient vers lesquels l'entraînait jadis sa pensée? Il aurait vu ce que la polygamie a fait de la femme orientale, et son âme, vivement éprise de la grande liberté chrétienne, eût repoussé une doctrine qui rabaisse à ce point la femme, que l'Évangile a glorifiée et relevée.
Mais à quoi sert de poursuivre dans de nombreux volumes l'argumentation passionnée de Milton? Ce n'est pas la raison, c'est la nature qui gémit et murmure dans ces pages ardentes. Des retours involontaires sur sa propre misère viennent se jeter au travers de ses discussions théologiques. La passion lui donne une pénétration des abîmes du cœur humain, que toute la dialectique de l'école n'eût jamais éveillée dans son esprit. « Attachez -vous
• Christian Doctrine, pp. 287 et suiv., éd. Bohn.
à une femme, dit-il, mais que ce soit une épouse, un appui , une consolation et non pas un rien , un adversaire , une désertrice ^ » Et ailleurs : « On dira peut-être que ces dispositions du caractère devraient être étudiées de part et d'autre avant le mariage. Mais qu'ils sachent bien, ceux qui parlent ainsi, qu'avec toute l'attention du monde, il peut arriver à un homme réservé de se tromper dans son choix. Mille exemples le prouvent. Les esprits les plus sages et les plus réglés sont les moins exercés en pareille circonstance , et qui ne sait que le silence modeste de la jeune fille ne cache souvent que la torpeur et la grossièreté naturelle d'une âme à qui Dieu a refusé le don de se communiquer. Joignez-y la difficulté d'entrer avec elle dans une complète intimité, et vous comprendrez qu'un discernement parfait est impossible , si ce n'est trop tard ; car, lors même que quelque soupçon traverserait votre esprit , il est fort ordinaire de voir les amis vous persuader que l'habitude et la familiarité arrivent à triompher de tout. Enfin, il n'est pas étonnant que les hommes qui ont eu une jeunesse pure aient sous ce rapport moins de clairvoyance, et se hâtent trop d'allumer les torches de l'hyménée. Il n'est donc pas juste que cette erreur pardonnable enlève à l'homme toute espérance de bonheur, qu'il n'y ait pas de recours contre cet arrêt ; car les hommes qui ont mené la vie la plus dissipée, en raison même de
• Telrachordm, p. 339, III, éd. Bohn.
leurs habitudes d'audace, se trouvent faire les mariages les plus heureux, jDarce que leurs affections coupables ont été pour eux comme autant de divorces, auxquels ils doivent l'expérience ^ » Quelle expérience, ô Milton I faisait alors de vous un disciple de Montaigne et de la Rochefoucauld ? Pensiez-vous, vous qui parliez ainsi, que l'habitude du vice ait jamais donné le discernement de la vertu? Non ; ceux qui ont souillé leur jeunesse apportent leur souillure dans le mariage, et corrompent les sources les plus pures du bonheur. Il fallait que votre àme saignât cruellement de sa blessure pour vous faire presque regretter la tranquillité de ces unions vulgaires où la diplomatie conjugale tient la place de la chaste dignité du foyer : misérable ressource qui vient échouer devant les grandes épreuves de la vie! Arrêtons -nous sur le seuil de ces graves questions ; car l'àme de Milton n'est plus ici. Aussi bien, cette controverse était devenue, en se prolongeant, ce que devenaient alors la plupart des controverses, une guerre de personnalités et d'injures. Dans le premier traité de Milton , on sentait un cœur blessé qui, dans son irascible orgueil, s'emportait contre la destinée et voulait, suivant l'expression de Pope : rejuger la justice divine, être le Dieu de Dieu. Dans le second, le mari outragé s'effaçait derrière le théologien, qui faisait arme de tout ce qu'il rencontrait sous la main. Dans le troisième, sa dou-
> Samson, V, 1U34.
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leur est devenue une thèse , le raisonneur s'est changé en un pédant outré des critiques qu'il soulève. Pour lui, l'auteur de la réfutation est un laquais devenu homme de loi, et il le renvoie à la cuisine et à l'office. « Je ne veux pas, dit-il, discuter philosophie avec un porc qui n'en a jamais su un mot *, » et il s'indigne de voir la censure laisser imprimer de pareilles inepties : le libéral Milton la trouverait bienfaisante, si elle pouvait le délivrer de son adversaire. Après avoir dépensé tant d'esprit et .de talent en pure perte, il commence à songer qu'il eût été de sa dignité de ne pas répondre. « J'aurais voulu, dit-il, puisqu'on a comparé la vie de l'homme à une pièce de théâtre, que mes entrées et mes sorties fussent combinées avec celles de personnes auxquelles leurs mérites et leurs actions donnent un maintien grave et tragique, et de n'avoir pas à me commettre avec des bouffons et des hommes perdus. » Ce fut, en effet, la juste punition de Milton de n'avoir pu rencontrer dans cette campagne malheureuse d'adversaire digne de lui. Son véritable adversaire était celui qui se taisait, le bon sens public qui faisait avec raison justice de pareils emportements. Personne ne voulut prendre au sérieux cette violente sortie d'un mari outragé qui veut transformer une infortune personnelle, digne de pitié, en calamité publique et en iniquité sociale et religieuse. Ce n'est pas qu'il n'eût dépensé, dans cette lutte inégale avec
' Colasterion.
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la raison, beaucoup d'érudition et détalent. Aiguisée par la passion et la colère", sa plume avait pris une allure plus libre et plus dégagée. La phrase ne se traîne plus ici sur les modèles de l'antiquité, et si parfois le langage parait encore vieilli et suranné, il est toujours énergique et expressif. Style, images, tours, tout y est plus personnel et plus original. On trouverait dans ces traités moins de pages éloquentes et achevées que dans la controverse sur l'Église; mais on y sent partout l'écrivain devenu maître ^de sa forme, sentant la phrase s'assouplirsous sa main, et se prêter à toutes les exigences d'une controverse à la fois savante et passionnée. Parfois même l'imagination vient jeter comme en se jouant une flèche de poésie au milieu de ce fatras éloquent, et rappeler le divin Platon : « Cet amour (l'amour conjugal) a un frère, qui, s'il n'est son jumeau, lui ressemble incroyablement : il le cherche partout, et il a le malheur de rencontrer les désirs faux et hypocrites, qui errent de toutes parts dans l'isolement en prenant sa ressernblance. Grâce à cette figure empruntée ils trompent souvent l'amour qui n'est pas entièrement aveugle, comme les poètes ont le soin de le dépeindre, mais qui ne regarde que d'un œil, comme un archer qui vise le but, et ouvre un œil peu clairvoyant dans ces sombres régions d'ici-bas , qui ne sont pas la sphère propre de l'amour, et oh sa simplicité et sa crédulité naturelle l'égarent plus d'une fois : il embrasse et étreint ces fantômes qu'il rencontre, et qu'il prend pour
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des fils de sa mère : il le croit ; car ils ont soin de se tenir du côté où sa vue lui échappe. Mais bientôt après, s'élevant, suivant sa coutume, d'un essor rapide dans les hautes régions qu'il habite au-dessus de l'ombre de la terre, il dirige son regard devenu perçant sur les impostures et les misérables déguisements qui l'ont déçu, et ne reconnaît plus le frère véritable qu'il cherchait. Il ne peut plus soutenir la société d'un être semblable : car les pointes dorées de ses flèches sont émoussees, leurs plumes de pourpre tombent, ses tresses soyeuses se déroulent et pendent sur ses épaules, et cette vertu originale et ardente que le Destin lui a donnée l'abandonne tout à coup : ce n'est plus un Dieu ; il a perdu toute sa force. Mais il retrouve Anteros , et rallume le flambeau presque éteint de sa divinité au contact d'une flamme puisée au même foyer que la sienne. » Ne semble-t-il pas que le noble esprit de Milton, égaré dans cette controverse , ait perdu lui aussi ses ailes et sa flamme divine. Quand toute sa vie ne protesterait pas contre l'égarement de sa raison, qui penserait que la dangereuse argumentation des traités sur le divorce répondît à la pensée réelle de celui qui a dit avec tant de grandeur dans le Paradis perdu : « Salut, amour conjugal! par toi l'impudique adultère fut proscrit de la société des hommes ; c'est toi qui consacres les liens du sang , toi qui les épures et les sanctifies ; le premier, tu nous as fait connaître les tendres aflections de père, de fils et de frère. »
Pendant qu'il se jetait ainsi tête baissée dans une lutte qu'il avait provoquée lui-même, il retrouvait peu à peu le calme dont sa vie et son esprit avaient besoin. La fuite de Mary Powell l'avait laissé en têteà-tête avec ses écoliers dont le nombre n'avait pas sensiblement augmenté : ses pamphlets sur le mariage n'étaient guère propres à lui concilier la faveur des familles qu'une pareille audace de pensée devait épouvanter. Son traité sur l'éducation fit cependant impression sur lady Ranelagh qui lui fit confier son neveu le comte de Barrymore et lui adjoignit bientôt son propre fils K II avait dans cet intervalle changé de demeure. Peut-être cette émigration eut-elle pour cause le retour de M™® Milton qui eut lieu à cette époque. Il n'est pas à présumer qu'elle eût été convaincue par les Traités que son abandon avait inspirés à son époux; mais de graves événements publics avaient peut-être rendu moins séduisante cette maison paternelle pour laquelle elle avait déserté le toit conjugal. La bataille de Naseby avait ruiné
' Quatre des épitres latines de Milton sont adressées au fils de lady Ranelai-h.
les dernières espérances des royalistes. M. Powell voyait la ruine s'abattre sur sa maison, et il jugea peut-être prudent de se ménager, par son gendre, quelque appui dans le parti vainqueur. De plus, Milton, qui se regardait comme délié de tout engagement avec Mary Powell, et à qui la solitude pesait doublement depuis qu'elle lui était imposée, avait fait quelques tentatives pour contracter une nouvelle union. 11 espérait faire agréer ses hommages d'une miss Davis , personne des plus accomplies , nous dit-on; mais il ne semble pas que cette jeune fille se soit montrée disposée à braver l'opinion du monde, qui eût considéré une pareille union comme illégitime. Peut-être le bruit de cette tentative arriva-t-il jusqu'à la famille Powell, qui se décida à frapper un grand coup, en demandant le retour en grâce de l'épouse coupable *. Elle le rencontra dans une maison tierce, se jeta à ses pieds, pleura, et tout fut dit. 11 ne voulut pas, semble-t-il, se retrouver avec elle dans la demeure qui avait été témoin de sa fuite, et en attendant que sa nouvelle maison de Barbican Street fût disposée, il la logea chez un ami. Il paraît bien que ce retour fut motivé par des raisons intéressées ; car à peine Milton était-il installé dans sa nouvelle maison qu'il dut l'ouvrir à toute la famille de sa femme. Peu de temps après, Milton vit naître sa première fille Anne. M. Powell mourut chez son gendre dans le courant de l'année ; M'"'' Powell reprit
' Keighlli'y's life of Milton, p. 39.
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avec toute sa tribu, le chemin de Forest-Hill, et « sa maison, dit Philips, redevint la maison des muses. » Il semble, en effet qu'habituées à visiter Milton dans sa solitude d'Horton ou sous le ciel brillant de l'Italie, elles se fussent exilées pour longtemps d'une demeure qui retentissait du bruit des controverses et des querelles de parti. Elles n'inspirèrent à Milton à cette époque, et avant de le quitter pour longtemps, que quelques sonnets bien différents de ton et de sentiment de ceux qui avaient clos la première période de son activité poétique. Ceux qu'il composa sur l'insuccès de ses efforts dans la cause de la liberté matrimoniale semblent un écho de ses pamphlets acerbes, tant la véhémence de ses sentiments s'y traduit en invectives et en apostrophes ardentes. « J'ai voulu seulement aider mon temps à sortir de ses brouillards, en invoquant les règles de l'antique liberté ; mais je me vois environné des cris barbares de la chouette, du coucou, de l'âne, du singe et du chien semblables à ces insulteurs des enfants
de Latone que la déesse changea en grenouilles
Ils crient : liberté, et c'est la licence qu'ils veulent : car, pour aimer la liberté, il faut d'abord être bon et sage. Ils en sont loin encore, et bien de l'or et bien du sang auront été répandus en vain *. » On comprend que ces effusions poétiques ne l'aient point consolé. L'amitié fut-elle plus heureuse ? On voudrait le croire. L'ami de son père et le sien, Henri Lawes,
* II» sonnet. On ihe Deiraction which followed upon the writing certain treatises.
venait de publier un recueil des' airs qui l'avaient rendu célèbre. Le front de Milton se dérida un instant lorsqu'il s'assit à son orgue et vit repasser sous ses yeux les mélodies qui avaient charmé sa jeunesse, et il adressa à leur auteur un sonnet qui a plus fait, pour le rendre immortel, que sa musique. Il ne semble pas au reste, qu'il ait renoncé, dans sa douleur, à toute société. On rapporte à cette époque un sonnet adressé à une vertueuse jeune fille, et un autre à ladyMargaret Ley', la fille de sir James Ley, qui avait été sous Jacques P^ président du conseil et qui fut plus tard comte de Marlborougli. Peut-être faut-il placer à ce moment de sa vie le sonnet à Lawrence et le premier de ceux qu'il adressa à Cyriac Skinner. Ensuite^sa muse poétique dormit de ce long sommeil dont le Paradis perdu devait être le réveil. Le hasard et les circonstances eurent sans doute plus de part que la volonté à ce silence des années de force et de maturité. Il ne méprisait pas sans doute la poésie, celui qui disait, en 1 G42, au défenseur de la Cité menacée par les troupes du roi : « Garde ces portes, et garde le poëte qu'elles renferment. Il peut payer ta fidélité : car il connaît le charme qui fait descendre la renommée sur des actes pareils, et il peut répandre ton nom dans les continents et au delà des mers, et jusqu'aux contrées les plus lointaines que le soleil réchauffe de ses rayons. » Cette conscience de sa force et de son génie ne put prévaloir contre les événements *. C'était l'âge de la
' A cette époque appartient encore la dernière poésie latine de Milton, ode irrégulière adressée à John Rouse, bibliothécaire de la Bodloienne, à Oxford.
prose. Milton sut du moins ajouter à ses œuvres de controverse deux écrits d'un intérêt plus durable, son Traité d'éducation dont nous avons parlé, et son Discours sut la liberté de la presse, le plus beau de ses écrits en prose, et que nous nous proposons d'examiner plus loin. Finissons-en avec la guerre, puisque Milton était destiné à y rentrer encore avec un nouvel éclat. Son père était mort en 1 647, et Milton venait de changer encore une fois de demeure et de s'établir dans Holborn-Street. Sa seconde fille, Marie, était née le 25 octobre 1648. Le parlement, ou plutôt le parti indépendant et militaire, triomphait. On prétend qu'on songea à faire de Milton un adjudant général ; mais si ce projet fut jamais formé, il avorta. La république d'Angleterre pouvait tirer d'un homme tel que lui un autre parti. La tête de Charles P"" venait de rouler sur l'échafaud, et le gouvernement républicain venait d'être proclamé. Les amis de la veille, les presbytériens, ces Girondins de la révolution d'Angleterre, étaient devenus les ennemis du lendemain . Ils criaient anathème sur les meurtriers du roi. Milton ne pouvait laisser passer cette occasion de venger à la fois ses ressentiments particuliers et la cause révolutionnaire. Il prit la plume et publia un écrit intitulé : De la Souveraineté des rois et des magistrats. Sans entreprendre l'apologie du supplice de Charles P»", il y soutenait qu'un roi pouvait être jugé et même exécuté en certains cas. Il avait le bonheur d'être absolument innocent du sang versé ; mais il était de ceux
qui mettent à se compromettre le même soin que d'autres emploient à se garder. Il ne put souffrir un instant que la souveraineté du peuple fût contestée. La loi naturelle, disait-il, aussi bien que la loi religieuse nous enseignent que l'homme est né libre : ce n'est que pour échapper aux dangers de l'isolement qu'il a formé des sociétés. Les souverains et les magistrats ne sont que les délégués des citoyens. Aristote a eu raison de dire que le roi est celui qui gouverne pour le bien et le profit de son peuple et non pour le sien. Le peuple peut donc également le choisir et le rejeter, le garder ou le déposer, suivant son bon plaisir, en vertu de son droit de souveraineté. S'il ne remplit pas ses devoirs, il est le ministre de Satan, et non celui de Dieu. « Celui, dit Milton, qui vit en paix avec moi, qu'il soit près ou loin, de quelque nation qu'il soit, il est pour moi, au point de vue civil et humain, un Anglais ; mais l'Anglais qui, oubliant toutes les lois humaines, civiles et religieuses, attente à la vie et à la liberté des citoyens, celui-là est pour l'offensé et pour la loi qu'il outrage, bien que sorti du même sein, un Turc, un Sarrazin et un païen ^ » Milton ne soupçonne pas, et plus d'un libéral Anglais en était au même point que lui, la théorie du souverain irresponsable gouvernant par des ministres soumis au bon vouloir du parlement : car cette théorie était alors aux mains de ceux qui voulaient mettre tout le gouvernement entre les mains
* On the tenure o kings and magistratei.
des rois, et les rois eux-mêmes au-dessus des lois. Son esprit rigoureux ne comprenait pas de milieu entre l'absolutisme royal etla souveraineté du peuple . Aussi, par uii de ces arguments dont les révolutionnaires ont toujours fait tant d'usage, il se fait pour un moment le vengeur de la royauté outragée, pour prouver qu'il n'y a point de temps d'arrêt dans la revendication du droit des peuples contre celui des rois : « Vous avez, dit-il, éteint en lui tout ce qui était du roi, vous l'avez dépouillé de son rang et de son. éclat, vous l'avez traité comme un captif et un malfaiteur, vous l'avez livré à la justice dans l'état et la condition d'un simple mortel : au nom de quelle loi divine ou humaine venez-vous aujourd'hui regarder sa tête comme sacrée * ? » Éternelles représailles de la violence contre la violence , et bien propres à faire réfléchir, sinon à arrêter ceux qui commencent des révolutions. L'esprit absolu de Milton ne pouvait se représenter une nation combattant pour ses droits, et fixant d'elle-même leur limite. Exalté par les leçons de l'antiquité, il ne songeait pas que si les anciens ont justifié le tyrannicide, c'est qu'ils vivaient dans des républiques, dont les tyrans étaient en même temps des usurpateurs.
C'était, au reste , une singulière époque que celle où on voyait Milton, dans ses observations sur les articles de la paix conclue par Ormond avec les
' On lliC (piiure of kin/js and ninijidrnles.
Irlandais, demander d'une part l'extermination des papistes, leur refusant quartier et merci, parce que, dit-il, leurs crimes ont fait d'eux les vassaux des Anglais, puis se défendant ailleurs, et les puritains avec lui, contre l'accusation de tolérance qui leur est jetée par le parti presbytérien comme le dernier terme de mépris. Ils ont, dit ce parti, violé le covenant, en essayant d'établir dans la loi la tolérance de toutes les religions, jusqu'au judaïsme et au paganisme. « Pourquoi non? répond Milton. Ces parleurs ne savent-ils pas que l'extirpation de l'erreur n'est pas l'œuvre du glaive temporel, mais du glaive spirituel, qui est la parole de Dieu? » Pourquoi fautil que Milton donne lui-même un démenti à cette noble revendication de la liberté de conscience, en refusant au catholicisme ce droit de cité qu'il accorde même aux religions païennes. C'est que le catholicisme est l'ennemi présent, et il faut, pour qu'il soit biendit que la haine auratoujours sa partence monde, que le papisme ne soit pas une religion, mais une faction, comme, aux yeux de Milton, les membres indépendants du parlement ne sont pas des politiques mais des rebelles, comme le roi n'est pas un accusé mais un coupable *. Misérable argument de tous les fana-
' Ce qui prouve que le fanatisme n'a jamais emp^'clié l'ambition d'être clairvoyante, c'est que les partisans de Cromwell justifiaient l'expulsion des membres indépendants des communes, en disant qu'il était temps que le gouvernement devînt de parlementaire qu'il avait été jusque-là, gouvernement représentatif. (Voy. Observations on Ihe articles of peace belween Ormond and Ihe Irish Rebels, p. 197.) Les presbytériens, en libé-
tismes légué par l'antiquité au monde chrétien, au protestantisme par l'Église, aux rois et aux nobles par le moyen âge, et que devait reprendre cent cinquante ans plus tard la Convention pour en user contre les chrétiens, contre les nobles et contre les roisi
Plus de tristesse se mêlerait encore au regret que nous éprouvons en voyant un poëte faire ce sanglant appel à l'inexorable justice des hommes, si nous pensions que la tête de Charles 1" n'était pas encore tombée au moment où il le publiait. Quelques passages de l'écrit sur la souveraineté des rois et des magistrats prouvent tout au moins qu'il avait été composé avant que le royal prisonnier eût été exécuté i, et qu'il était une défense anticipée du défi audacieux que les révolutionnaires anglais allaient j eter aux rois de l'Europe. Mais si cette pensée ajoute à l'irritation que peut causer l'erreur aveugle de Milton , elle prouve au moins qu'il ne se traînait pas à la remorque des violents, et qu'il prenait sa part de l'effrayante responsabilité qui allait peser sur ces hommes. C'est quelque chose, au temps où régnent
taux éclairés, n'hésilaiont pas à comparer cette modification constitutionnelle à la tyrannie des Turcs, et Milton, visiblement embarrassé, ne sait leur répondre que par des injures.
1 Voir en particulier p. 4, t. II, de l'éd. Bohn : « They pity liim, extol him, protest against tliose that talk of bringing him to the trial of justice. » C'est aussi l'opinion de Wood. M.iBirch {Life of Milton, p. xxxii) a découvert par une note manuscrite d'un exemplaire qu'il possédait que le livre fut publié en février 1648-9.
lÔÔ MILTON
la force et la terreur, de pouvoir au moins se justifier d'une sanguinaire ambition et d'une lâche faiblesse. Quoiqu'il en soit, il devait recevoir un jour le prix de son dévouement à la cause du parti indépendant. La royauté avait cessé d'exister, et la république d'Angleterre, pour que son conseil d'État ressemblât de plus près au sénat de Rome, allait négocier avec l'étranger en latin. Bradsliaw et Cromwell lui-même devaient avoir besoin de quelques leçons. Milton était le premier latiniste de l'Angleterre. On l'arracha à ses élèves et à la composition de son Histoire d'Angleterre dont les quatre premiers livres étaient déjà achevés, pour lui offrir l'emjjloi de secrétaire du conseil d'État pour les affaires latines. Milton n'avait rien sollicité ; et ses amis étaient arrivés au pouvoir sans l'appeler à y prendre part , mais il accepta avec joie des fonctions si conformes à ses goûts. Sa vie publique commençait, et il disait en même temps un long adieu à la poésie en traduisant en anglais neuf des psaumes de David.
SA VIE PUBLIQUE iSl
Quand on se demande quelle part Dieu a réservée dans les affaires do ce monde, à ceux qui semblent dans la poésie nous apporter un écho de l'univers invisible , on n'en saurait concevoir de plus digne et de plus grande. La nature semble les avoir créés tout exprès pour faire d'eux à certains moments les conseillers les plus clairvoyants de la chose publique. Il monte à leur âme comme une aspiration suprême formée du faisceau de toutes les aspirations populaires. Il semble parfois qu'ils sont comme la résonnance éclatante de leur siècle : ils sont des voyants ; ils sont des prophètes. Malheur h qui repousse le soupir des peuples porté par la poésie jusque sur les marches du trône : il repousse son véritable salut. La grandeur de la poésie est précisément dans ce don merveilleux de planer sur les horiz(ms lointains pour en embrasser l'immense étendue , et de mrler ainsi la voix de l'humanité au murmure confus d'un siècle. Elle oppose ce qu'il y a d'immuable, de permanent dans la pensée humaine aux agitations et aux passions éphémères ; elle pourrait bien être, en ses sommets les plus élevés, la vérité même des
choses d'ici-bas. Aussi, aux heures où la véritable éloquence politique, s'élevant au-dessus des passions et des préoccupations mesquines, semble être la voix même de la raison qui retentit dans l'avenir, elle va, comme d'elle-même, puiser dans l'immortel trésor de la poésie quelque souvenir qui donne la vie et la couleur à la vérité. «Ainsi, frappée, suivant la belle expression de Montaigne, aux pieds nombreux de la poésie » , elle semble mêler quelque chose de l'éternité aux considérations terrestres. Personne ne songeait à sourire quand Pitt, terminant son magnifique discours sur l'esclavage, et voyant le jour se lever derrière les vitraux gothiques de Westminster, s'écriait avec Virgile :
Nosque ubi primus equis oriens alïlavit anhelis Illic sera rubens accendit lumina Vesper.
Il semblait au contraire, quand il descendit de la tribune, que l'oracle même venait de parler par sa bouche inspirée. Non, la poésie ne doit pas être reléguée à l'écart de tout ce qui est grand et noble dans les agitations de hx vie publique ! N'est-ce pas à Euripide que Milton a emprunté cette noble définition qui sert d'épigraphe à son Traité sur la liberté de la presse : « La liberté règne, quand un citoyen voulant publier un bon conseil, le peut faire sans entrave. Que l'honneur vienne à celui qui sait parler ainsi, et que le silence soit imposé à celui qui ne le sait pas. » Le silence imposé est de trop ; mais le sentiment est grand et juste. Pourquoi vouloir fermer la bouche
aux poètes? Y a-t-il personne de trop ici-bas pour proclamer les droits de la conscience et de la raison, et n'y a-t-il pas des temps où la voix seule du poëte domine le murmure de la bassesse et de l'ignominie universelle ? Mais ce qu'on peut demander, c'est si le poëte jeté au milieu des révolutions, est bien le maître de cette parole ailée qui s'échappe de ses lèvres? N'est-ce pas d'elle qu'on peut dire: Nescit vox missa reverti. Y a-t-il place dans la mêlée confuse des passions et des idées pour ces êtres exceptionnels et délicats? Sans doute cette voix a le droit d'être entendue ; mais il faut que le poëte passe sur ses lèvres, pour les purifier, le charbon ardent d'Isaïe. Il ne doit point tenter d'assouplir son esprit aux exigences pénibles de l'action. Pouvant gouverner les hommes par leurs instincts les plus purs et les plus élevés, il ne faut pas qu'il se fasse le complaisant du pouvoir ni delà multitude. La destinée des poètes est d'être les meilleurs conseillers, et généralement les plus mauvais ministres de la chose publique. Ils ont un pied dans l'avenir ; qu'ils ne le heurtent pas à l'ornière du présent. Voyant loin, ils ne voient pas avec précision, et c'est de précision que le traitement des affaires de ce monde a besoin. Je conçois donc le poëte entrant dans la vie publique avec tous les enthousiasmes et toutes les illusions de la vertu, jetant le cri de la justice indignée ou la prière clémente au milieu des passions de la foule, planant au-dessus des partis et n'essayant jamais d'en devenir le chef; représentant en un mot,
avec le philosophe auprès de qui il s'asseoit, ce qu'il y a d'éternel dans les affaires d'ici-bas. Je ne m'offense pas de trouver en lui un peu d'exagération dans les espérances ou dans les regrets ; à lui la mission de rendre hommage aux gloires proscrites et aux dévouements égarés, à lui de rendre justice au passé et d'en porter le deuil en son cœur. Mais ce qui étonne et afflige, c'est de voir le poète flattant la multitude pour lui arracher un lambeau de pouvoir, manœuvrant au milieu des partis, insultant aux gloires passées, donnant en un mot une voix éclatante à de viles et honteuses passions. Si le gouvernement des hommes est à ce prix, ce n'est pas au poète qu'il appartient de les gouverner ; car ses paroles ne peuvent jamais être contenues dans l'enceinte où elles retentissent. Le poète doit donc être l'homme d'une seule opinion ; il doit se mettre au-dessus des caprices de la foule, ou s'il subit les mêmes entraînements, la justice l'oblige à refouler sa voix; car s'il s'est trompé, il a entraîné trop d'hommes dans son erreur, pour avoir le droit de les reconquérir à de nouvelles idées. Mêlée aux orages de ce monde, la poésie doit avoir, pour ainsi dire, l'immobilité des croyances religieuses : elle ne doit prêter sa voix qu'à la justice, à la clémence et à la pitié. L'éternité ne transige pas avec le temps.
Si la faiblesse humaine n'a pas permis à Milton de montrer au monde le modèle accompli des destinées du poète jeté au milieu d'une révolution, ce sera du moins son éternel honneur d'avoir cherché à en
approcher. Il n'est point nécessaire d'admirer ses erreurs, pour lui rendre justice : il suffit de dire de lui qu'ayant aimé la liberté avant son triomphe, il l'aima encore après sa défaite, qu'il ensevelit dans la tombe, après une vie traversée d'épreuves, toutes les croyances, toutes les nobles illusions de sa jeunesse, et qu'il resta, pendant quatorze ans, une protestation vivante contre la servilité de ses concitoyen?-. Il faudrait plaindre celui qui ne saurait avoir quelque admiration et quelque pitié pour ce vieillard aveugle obligé de dérober sa tôte aux frivoles conseillers de Charles II. Ce rêveur obstiné demeure grand, parce que sa conscience fut grande. Mais cette àme un peu dure fut trop éprise de l'idée d'une inflexible justice : elle n'écouta pas la voix de la clémence et de la pitié qui n'égare jamais, et là est la tache qui reste imprimée à son nom. Il vivait dans un temps de fortes croyances, où l'on aimait mieux des lois justes que des lois douces. Il avait subi dès son enfance l'influence d'esprits exaltés. Au temps où il était à l'Université nous voyons un de ses maîtres qui était demeuré son ami, Alexander Gill, condamné sévèrement pour outrage envers le roi et le feu duc de Buckingham. Le temps et les événements n'avaient fait qu'exalter chez Milton l'absolutisme des opinions, et l'expérience ne put ni l'abattre ni le détromper : « Ce génie sublime et sévère, a dit M. Guizot, qui dès sa jeunesse avait résisté à ses parents et à ses maîtres pour s'adonner tout entier à la poésie etaux lettres, était épris d'une passion ardente
pour la liberté ; non pour cette liberté réelle et vraie qui résulte du respect de tous les droits et des droits de tous, mais pour la liberté idéale et absolue, religieuse, politique, domestique; et son puissant esprit se repaissait à ce sujet d'idées fortes, de sentiments élevés, de grandes images et de belles paroles, sans qu'il s'inquiétât de savoir si autour de lui les faits positifs et ses propres actions même répondaient à ses principes et à ses espérances. Il pouvait servir et il servit en effet la tyrannie, tantôt d'une assemblée, tantôt d'un seul homme, croyant toujours défendre et servir la liberté ; éclatant et douloureux exemple des illusions peu dignes où l'imagination rêveuse, le raisonnement abstrait et le beau langage peuvent jeter une intelligence supérieure et un noble cœur.» Quel commentaire n'affaiblirait l'effet de ce sobre et vigoureux portrait ? Ce n'est point toutefois des erreurs où l'entraîna l'imagination et le raisonnement solitaire que nous chargeons la mémoire de Milton. Qu'il eût rêvé pour son pays un gouvernement idéal, il le pouvait sans danger, et nul n'a jamais considéré comme des factieux Platon, pour sa République, Th. Morus, pour son Utopie, et Fénelon, pour son Te'lémaque. L'idéal et l'abstrait ont leur raison d'être en ce monde, et il faut que quelques-uns visent au-dessus du but pour que tous y atteignent. Tout ce qu'on a le droit d'exiger de ceux qui veulent faire l'humanité trop grande, c'est de ne point s'abaisser à sa taille, c'est de ne point tomber de l'empyrée d'autant plus lourdement qu'ils ont
monté plus haut. Rêver et agir noblement, c'est tout ce qu'on a le droit d'exiger des poètes. Jugé sur cette mesure, le caractère de Milton ne sort point sans tache de l'épreuve. Il servit la tyrannie ; il admira et il aida Cromwell. Il faut l'en blâmer sans détour ; car d'autres trouvèrent dans l'inflexibilité de leurs opinions la force nécessaire pour résister aux séductions du génie. Que notre justice ne devienne point complaisance, en traversant la mer, et ne nous indignons point contre les régicides Français qui assiégeaient les antichambres de l'Empire, si nous sommes disposés à pardonner aux puritains, qui s'inclinèrent sous la rude épée de Cromwell. La place de Milton était auprès de Vane et de Ludlow ; et s'il ne se crut point appelé, dans le sentiment de son incompétence politique, à donner aux faibles l'exemple d'une indomptable résistance, il faut l'en plaindre et même l'en blâmer ; car tout le monde a charge d'âme, quand il s'agit de la liberté de son pays. Le sonnet à Cromwell, aussi bien que la longue apologie qu'il présente de tous ses actes dans la Seconde défense du peuple anglais, sont des témoins vivants qui accusent la faiblesse ou l'erreur de Milton. Mais l'histoire ne serait point une leçon d'expérience pour les hommes, si elle ne savait point expliquer ce qu'elle condamne. Un noble esprit et un. grand caractère ont leurs raisons à eux pour fléchir le genou devant la force. Toute révolution porte en ses flancs plus d'un principe et plus d'une idée, (Qu'elle poursuit d'une ardeur inégale et qui maintien-
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nent pourtant son prestige. La révolution française inscrivit à la fois l'égalité et la liberté sur son drapeau, et quand la liberté eut péri sous le poids des excès dont elle fat le prétexte, plus d'un esprit sincère jugea que ce sacrifice était nécessaire pour assurer le triomphe de l'égalité ; ainsi pensèrent tous ceux qui n'avaient pas le cœur à la hauteur de l'esprit, qui ne virent point combien de nobles choses la liberté ensevelit dans sa défaite. En Angleterre, la révolution avait poursuivi avec une égale ardeur deux grands principes, celui de la liberti' politique, et celui de la liberté religieuse. L'idéal dont se repaissaient les sombres et ardents espritdes puritains, c'était celui d'une grande cité chrétienne, oà la vertu tiendrait lieu de lois. C'était l'aurore de la royauté terrestre de Jésus-Christ. L'homm»; qui fut porté par ce mouvement au sommet de la puissance et de la fortune avait tout ce qu'il fallait pour dominer son époque ; car les passions qu'il avait à gouverner, il les avait le premier ressentie.-. Nul ne sait mieux tirer parti des illusions de ses semblables que celui qui les a partagées. Il faut aller plus loin encore. Il est des hommes, en qui la passion du pouvoir déti^uit le sentiment moral, en respectant la sincérité des opinions. Leur croyance devient ainsi le levier même de leur puissance. Quau'l la foi se cuirasse d'habileté, elle a tout ce qui peut lui donner la domination de ce monde. L'égoïsme rapporte tout à soi, même les principes et la justice, et les fanatiques arrivent souvent à se persuader de bonne
foi que le salut du monde est attaché k leur triomphe personnel. Cromwell était un de ces fanatiques à demi déniaisés. Il avait reçu du ciel la rare faculté de dédoubler soii esprit, et de pouvoir regarder à la fois au dehors et au dedans de lui-même; il se servait de passions qu'il partageait. Là est le secret de son ascendant. Quand cet esprit de sagacité et d'observation morale s'allie à une nature ardente et fanatique, rien n'en peut arrêter l'essor. L'esprit de Cromwell, longtemps replié sur lui-même, avait amassé un trop-plein de mysticisme et d'exaltation qu'il dépensa dans l'action sans pouvoir l'épuiser : il n'eut qu'une pensée à son lit de mort : L'homme qui a reçu la grâce peut-il la perdre ? Non, lui fut-il répondu; et il mourut en paix. Il savait qu'il avait beaucoup péché contre lui-même et contre les hommes * ; mais le rêveur mystique reparut au dernier moment. Le sectaire survécut encore au politique.
Quel prestige un homme semblable ne devait-il pas exercer sur des âmes simples! Et les poètes, même ceux qui s'en doutent le moins, sont toujours des âmes simples, puisque la poésie n'est, en j)artie, que la spontanéité des impressions. Milton était épris de liberté idéale : c'est assez dire que sa théorie devait chanceler au premier choc de la réalité. Chez tous les puritains, et chez Milton en particulier, la passion religieuse primait toutes les autres, et pour eux,
' Il ne faut pas oublier que les vertus privées de Cromwell sombrèrent elles-mêmes dans l'enivremenl de la puissance, et qu'il donna plus d'un sujet de légitime mécontentement à lady Cromwell.
Cromwell, c'était le protestantisme armé et triomphant : ils attachaient au succès de ses efforts l'avenir de la réformation en Europe. Le règne de l'armée, c'était le règne des saints, c'était l'avènement de la royauté terrestre de Jésus-Christ. Que pouvaient peser devant ces perspectives éclatantes les droits des Lords et des Communes I Cromwell, d'ailleurs, fidèle aux instincts politiques de sa race, n'éleva jamais à la hauteur d'un principe l'exercice brutal de la force. Il faut voir dans ses curieux discours, au milieu de ces torrents d'une éloquence verbeuse et mystique , sans forme mais non sans grandeur, comment il savait se donner toujours le rôle de victime, et semblait accepter la violence comme extrême et involontaire ressource. 11 parut dédaigner le titre de roi, qu'il ambitionnait dans le secret de son cœur : c'était un grand prestige aux yeux d'un poëte, pour qui les mots auront toujours un sens qu'ils n'ont point pour tous les autres. Il eut pour Milton un autre mérite dont il est juste que la postérité lui tienne compte : le bourreau de Drogheda ne cessa de prêcher la tolérance, et rien ne donne le droit de supposer qu'il n'obéissait pas à l'inspiration véritable de son esprit élevé. Plus d'un témoignage, d'ailleurs, prouve que Cromwell était las de la tyrannie. Les jours d'oppression paraissent longs dans l'histoire, mais la vérité est qu'ils ne s'écoulent pas moins vite que les autres. La dictature de Cromwell, si pleine de grands desseins et de grandes actions, semblait née
de la veille quand il mourut, et, avec cette illusion des pouvoirs qui ont été fondés par la violence, il attendait pour en détendre les ressorts l'apaisement des partis. La liberté, qui ne doit être fondée qu'avec le concours bienveillant des gens qu'on a écrasés, risque fort d'être ajournée longtemps. Cromwell lui aussi, trop sensé pour croire que la violence aurait un règne éternel, rêvait de ramener le gouvernement de l'Angleterre à ses éléments d'indépendance et de liberté. Qui sait de quels discours le Protecteur berçait, dans ses rares moments de loisir, le confiant secrétaire latin de la république. Milton dit qu'il tenait toujours à son maître le langage d'un homme libre : Et nos consUium dedimus Syllœ , demus populo 7iunc^, disait-il en tête de son Traité de politique républicaine. Ce qui est certain, c'est que ni son exemple ni ses leçons ne surent dégoûter Milton de la liberté. Il semble même que le souvenir de ses grandes actions ait laissé dans l'àmede Milton plus d'admiration que de regrets. Au milieu de la fatigue universelle, son âme ne sentit à aucun moment ce découragement qui est l' avant-coureur des grandes défaillances de l'esprit public. Il ne put jamais voir en Cromwell que le chef armé d'une grande république, obligée de combattre pour vivre : jamais, après la mort du Protecteur, le nom de Richard Cromwell ne fut prononcé dans les écrits de Milton : il n'était pas de ceux qui courent au-devant de la servitude,
' The easy way to establish a free cominonwealih and tlie means ihereof.
en faisant de tout héros le chef d'une dynastie. Il ne désespéra pas de la république , alors qu'il devenait dangereux de la défendre. « Si nous devons être, disait-il la veille de la restauration , condamnés à un long carême de servitude, qu'on nous laisse au moins quelques jours de carnaval, qui nous permettent de parler librement et de prendre congé de la liberté * . » Cette triste requête ne fut pas môme entendue.
La conduite de Milton ne fut donc pas sans explication, si elle fut sans excuse. Peut-être même, après tout, en considérant qu'il ne fut que le secrétaire latin des affaires étrangères, et qu'il n'eut en cette qualité qu'à défendre ou à expliquer les grands desseins et la ferme politique de Cromwell, serionsnous disposés à oublier, comme lui, que le grand homme qu'il servait fut l'oppresseur de la liberté de son pays, si Milton n'avait pas attaché son nom iramortel à l'acte qui fut le marchepied de cette tyrannie. Il y a une chose sur laquelle les poètes n'ont pas le droit de se tromper, c'est sur la générosité et la pitié due à l'infortune. Milton n'avait pas attendu, nous l'avons vu, le mot d'ordre du parti vainqueur pour défendre la légalité du procès de Charles P"" ; il eut le malheur d'être obligé de justifier son supplice. A peine était-il en possession de son nouvel emploi qu'il parut un ouvrage qui, sous le titre
' The easy -way to establisli, etc., p. 110, éd. Bohn. — II semble, en lisant ce dernier écrit politique de Milton, qu'on aperçoive la trace d'un ressentiment mal déguisé contre ceux qui s'étaient servis de la lépubli^ue, pour arriver au pouvoir.
d'Eikon Basilikè (Image royale), fut publié sous le nom du roi, et qui fit verser bien des larmes dans la loyale et monarchique Angleterre. Milton accepta du parlement la mission d'y répondre. Il sembla d'abord qu'il voulût se renfermer dans cette noble réserve que commande la dignité de la muse. « S'appesantir, dit-il, sur les infortunes d'une personne déchue d'une si haute dignité, et qui a d'ailleurs payé sa dette suprême à la nature et à ses erreurs, ce n'est ni une chose par elle-même bien honorable, ni l'intention de ce discours. » Mais à peine Milton a-t-il rendu cet hommage aux convenances de son sujet, qu'il se laisse emporter par la violence de ses préjugés répubUcains et de ses passions de sectaire. Certes, il est impossible de lire cet acte d'accusation contre Charles P"" sans être frappé de la force et de l'abondance des arguments accumulés par Milton. Nulle part il ne se paye de mots : il presse pas à pas son adversaire, il emprunte à ses propres aveux la condamnation de ses actes, il s'arme contre lui et des droits naturels du citoyen, et des droits politiques spéciaux au citoyen anglais. Il ne laisse pas une objection sans réponse, et il donne à ses arguments une forme si vive et si pressante, qu'il étonne la raison alors même qu'il ne la persuade pas. L'Eiconoldastes est un pamphlet sérieux et plein de faits. Mais un sentiment plus large et plus généreux vient sans cesse protester contre la justice étroite de Milton. Rien n'est plus mélanco- ■ lique dans l'histoire que la destinée de ces princes
qui portent seuls, à un moment donné, le poids des fautes et des crimes de leur race. Les peuples, las de la servitude, ne témoignent jamais plus hautement de ses désastreux effets que par cette vengeance tardive, exercée contre les innocents ou les moins coupables de leurs maîtres. Coupable , sans doute Charles I" l'était, et s'il eût été élevé au trône par le libre choix de ses concitoyens, s'il eût trouvé la liberté vivante et qu'il en eût violé la charte, peut-être sa mort eût-elle à peine suffi à expier la grandeur de son forfait. L'histoire restera éternellement hésitante devant les Harmodius, les Brutus et Charlotte Corday; car leurs victimes étaient de véritables tyrans. Mais les hommes n'ont pas le droit d'être plus sévèresque Dieu même, et Dieu a déclaré, par la bouche de saint Paul, que tout homme sera jugé par laloi qu'il a connue. Or, ces droits du citoyen que Hampden, Hobbes et Pym venaient de revendiquer si noblement, Charles P'' n'était-il point excusable de ne point savoir les respecter? Henri VIII, Elisabeth, Jacques I", les avaient ouvertement foulés aux pieds ; l'Angleterre elle-même sembla pendant un siècle les avoir oubliés. Charles I" n'était pas le tyran d'une république qui avait connu sa liberté ; il était l'héritier d'une royauté que les Tudors avaient su rendre presque absolue. 11 avait pris les armes contre ses sujets, mais il croyait fermement qu'il lui appartenait plutôt de se plaindre qu'on eût osé les prendre contre lui. Il essaya de gouverner sans parlement, d'autres avaient pu le faire impunément avant lui :
il ne recula ni devant le subterfuge ni devant la trahison pour triompher des obstacles ; mais convaincu de la justice de sa cause, il avait été élevé à l'école de la tyrannie, qui met le salut de l'empire au-dessus du droit et même de la conscience. Les peuples qui laissent périmer leurs libertés peuvent bien en réclamer le rétablissement ; mais ils ont perdu le droit de les venger. L'idée de l'oppression ne monte pas au cerveau des souverains qui gouvernent des peuples libres : elle naît de la défaillance de l'esprit public, et si Charles I" était responsable devant la justice de son peuple, son peuple était responsable devant la justice de Dieu. Sa mort fut l'œuvre violente d'un parti trop intéressé à étouffer sa voix, et Milton eut le malheur d'être l'apologiste éloquent de ce parti. On souffre de voir sa passion amère se déchaîner contre une victime qui avait pour le moins expié ses fautes. Il semble qu'on sent sous chacun de ces arguments le tranchant de la hache. Il fallait, pour effacer l'impression profonde que venait de causer l'Image royale, déshonorer celui dont le souvenir était demeuré vivant dans les cœurs. Milton, sans s'abaisser jusqu'à la calomnie, fît du moins ce qu'il put pour détruire ce prestige. Il fallait que le tyran apparût aux yeux de tous comme un liomme faible et méchant; Milton n'hésita point à le charger de cette double imputation. Les actes même qu'il ne peut s'empêcher de louer, tels que la concession du parlement triennial, il en fait honneur àla nécessité. S'il n'impute pas au roi le crime horrible d'avoir em-
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poisonné son propre frère, il laisse entendre qu'il n'a pas ignoré les criminels desseins de Buckingliam, sur qui il n'hésite pas à rejeter le crime. La piété sincère de Charles P"" n'est que du bigotisme, que dis-je, du paganisme même, car la prière prononcée par Charles P" à ses do^niers moments est empruntée à un livre profane, VA?'cadie de sir Philip Sydney. Qu'on ne plaide pas la pureté de ses intentions, Milton répondra : « C'est là une fausseté au point de vue légal comme au point de vue religieux : que disje, elle est contraire même à ses principes personnels, car il dit, dans son propre livre, que les bonnes intentions d'un homme n'excluent pas le scandale et la contagion de son exemple. Que s'il dit que la corruption de la flatterie et de l'éducation des cours l'ont empêché de savoir ce qu'il aurait dû savoir, il n'en est pas plus excusable de n'avoir pas fait ce qu'il devait faire; pas plus que l'ignorance de celui qui veut être pilote ne l'excuse d'avoir pris une étoile errante pour l'étoile polaire. Mais admettons que ses intentions eussent été droites, que nous importe? A quoi nous serviraient la raison et les droits que nous tenons de Dieu, si ayant des parlements, des lois et le droit d'en faire d'autres, nous laissons les intentions aveugles d'un homme nous mener les yeux ouverts à une inévitable destruction* ? » Milton oubliait que celui que la naissance a fait pilote malgré lui a bien de la peine à discerner l'étoile polaire
' Eikonoklasles, éd. Bolin, I, p. 3(5t5.
dans la tempête : c'est la longue et paisible pratique de la liberté qui est la seule institutrice des rois. Milton ne veut pas même que Charles lègue à son fils les exemples mémorables de son règne. L'Eikon Basilihè contenait un chapitre éloquent adressé au prince de Galles et qui est comme le testament politique de Charles I". Milton se révolte contre l'esprit de noble renoncement qu'il veut imposer k son fils. « 11 dit à son fils : Garde les vrais principes de la piété, de la vertu et de l'honneur, et tu n'auras jamais besoin d'un royaume. Et moi je dis: Peuple d'Angleterre ! garde ces principes, et tu n'auras jamais besoin d'un roi. Après cette délivrance éclatante, après avoir montré tant de courage et de valeur contre un tyran, si ce peuple allait chercher un roi prétendant à ce que celui-ci réclame, il s'égalerait de lui-même aux esclaves et aux bêtes immondes ; il ne serait pas digne de cette liberté qu'il a acclamée, il faudrait le ramener à son antique servitude, comme un troupeau d'animaux bruyants et pugnaces, sortis d ^ leur;^ étables, qui ne savent pas user de la liberté conquise, et qui pour quelques belles paroles et quelques promesses d'un ennemi irréconciliable, se trouveraient de nouveau renversés et foulés aux pieds, pour retomber dans cet antique vasselage honteux dont ils seraient dignes et qui pourrait seul les contenter *. » Milton ne savait pas si bien dire, et les hontes de la restauration de-
• Eikonoclastes.
valent se charger de justifier son involontaire prophétie, et obliger, comme il le disait ailleurs, « l'Angleterre à recommencer cette lutte pénible, et à remettre en question sa liberté et sa vie, avec une issue plus douteuse que la première. » Milton poursuit sans pitié son réquisitoire, comme si l'ennemi de la chose publique menaçait encore l'Angleterre du fond de sa tombe. Sa vie privée elle-même et celle de la reine n'échappent point à de violentes quoique vagues accusations, et par ce triste privilège de la passion, qui ne voit que les fautes des adversaires, la même plume qui revendique si fièrement les droits du peuple et du parlement, amnistie la violence qui a repoussé de ce même parlement les représentants de la nation. Ainsi la théorie fait déjà d'indignes concessions à la nécessité du temps, au moment où fume encore le sang de celui à qui on applique l'inexorable loi de la justice et du droit I C'est à peine si Milton baisse la tête devant cette rude expiation de la mort, et s'il permet à Charles de méditer sur l'heure où, sacrifié par la justice humaine, il va paraitre devant celle de Dieu. C'est en vain qu'il croit avoir tout fait pour la dignité d'un pareil sujet, quand il prononce ces creuses paroles : « Toutes les autres choses de ce monde sont discutées et recevront éternellement des solutions diverses. Mais cette affaire de la mort est simple et n'admet point de controverse : c'est le centre où viennent converger toutes les opinions *. »
• Eikon, I, p. 483.
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C'est en vain qu'il essaie de nous replacer , par une péroraison éloquente , en face des lois éternelles de la justice; il a violé lui-même une justice plus haute ,. celle de la pitié et du respect dû au malheur.
Milton recueillit pour ce pamphlet des éloges qu'on voudrait pouvoir effacer de son histoire, et une renommée dont le retentissement dépasse, à notre sens, la valeur réelle de son œuvre. h'Eihonoklastes est, au demeurant, le moins remarquable des écrits polémiques de Milton. Leroiétaitmort. lln'était plus question de justifier sa condamnation. 11 fallait flétrir sa mémoire, et ce triste rôle inspira faiblement le génie de Milton, 11 allait lui être donné au moins de transporter ce triste débat dans sa sphère ia plus élevée, et de pouvoir faire planer l'ombre de la justice et du droit sur le procès que le peuple anglais faisait à la mémoire de son roi. L'Europe n'était pas encore habituée à voir tomber sous la hache la tête de ses souverains, et l'acte audacieux des révolutionnaires anglais avait pris, aux yeux des peuples, le caractère d'un odieux assassinat. Un homme essaya de donner une voix au sentiment universel. Claude de Saumaise, célèbre érudit protestant, victime lui-même de l'intolérance monarcliique, adressa à Charles II une apologie de son père, sous le titre de Defensio regia, pro Carolo Primo. Mais au lieu de justifier la mémoire du roi, il déclina jusqu'à la juridiction du peuple anglais sur son souverain, en défendant hautement la doctrine de l'inviolabilité et de l'irrespon-
sabilité des rois. Une plume aussi illustre défendant une cause si universellement populaire pouvait porter à la république d'Angleterre un coup redoutable et la mettre au ban de l'Europe. Elle le sentit. Un ordre du jour, du 28 janvier IG'»^9-50, invita Milton à faire quelque réponse au livre de Saumaise, et - il se mit à l'œuvre. Il était malade en ce moment et « fut obligé, nous dit-il, d'écrire son ouvrage morceau par morceau. » Sa vuos'affaiblissaitdejour en jour, et les médecins craignaient pour lui une complète cécité, s'il ne se résolvait pour quelque temps à un repos absolu. Il n'écouta pointées sages avis, qui lui permettaient de se récuser sans honte et sans danger. Sa conviction était donc sérieuse et profonde : on ne sacrifie pas sa santé et sa vie aune cause que l'on croit injuste. Il ne s'agissait plus d'ailleurs de livrer de nouveau la royale victime aux ressentiments d'un parti; il fallait défendre et justifier le droit au nom duquel un peuple peut se délivrer de ses tyrans ; il fallait réhabiliter l'Angleterre devant la conscience de l'Europe. Milton sentit l'importance et la grandeur du sujet, et son langage s'éleva souvent au niveau de ce grave débat. Ce fut néanmoins pour lui un malheur, d'avoir à répondre, non pas à de grands esprits, mais à un érudit qui ne pouvait être autre chose qu'un érudit. La thèse de Saumaise se noyait dans une foule d'invectives et de puériles imputations * : l'érudition y débordait la pensée ; et la forme
' Il reproche entre autres clioses à Milton d'être petit comme un nnin : Re atum quippé est milii ab iliis qui viderunl esse staturà pumilionem.
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de l'attaque régla naturellement celle de la défense. L'éloquencei avait delà peine à se faire jour au milieu de cette lutte de textes mêlée de personnalités grossières. Pourquoi Milton n'eut-il pas à répondre à Grotius ou à Hobbes? Saumaise s'essayait gauchement à un métier pour lequel il n'était pas fait, et Milton était trop éruditet trop lettré lui aussi, pour préférer une fière et mâle réponse à cet exubérant appareil d'arguments et de citations. « Peut-être, dit -Milton à Saumaise, cette Défense du roi devra-t-elle à la Défense que j'y oppose l'honneur d'être regardée de temps à autre. » Milton ne se trompait pas tout à fait ; mais il est juste de reconnaître qu'il doit lui-même à sa grande renommée poétique la place que ses pamphlets politiques ont gardée dans la littérature de son pays, où le mérite littéraire en a été souvent contesté. Hobbes disait qu'entre Saumaise et Milton, il était difficile de décider à qui appartenaient le meilleur style et les plus pitoyables arguments : on ne saurait toutefois souscrire à ce dédaigneux jugement d'un esprit que le scepticisme jeta dans la théorie de l'absolutisme. Il est vrai qu'en politique, les arguments trop simples ressemblent beaucoup à des arguments faux ; mais l'inexorable rigueur de la théorie de Milton ne fait que réclamer pour l'Angleterre un privilège qui est devenu le droit commun des peuples. Il ne sait pas, dit-il, ce que c'est qu'un
— Ab eà laboriosâ et anxiâ iongâque raéditatione langiiorem etiam vidclur contraxisse delicatum illud et infirmum corpusciilum tuum. (Salmas., Resp. ad Milt.)
régicide ; car le roi qui viole ses serments n'est plus un roi, mais un rebelle. C'est la théorie du Contrat social présentée sous sa forme la plus rigoureuse, et Shylock ne réclame pas avec plus de passion l'exécution de sou sanglant contrat, que Milton ne tient suspendu sur la tête des rois le glaive de la justice populaire. « Si c'est par Dieu que régnent aujourd'hui les rois, c'est par Dieu aussi que les peuples affirment leur liberté ; car toutes choses sont de lui et par lui. Ni l'Ancien ni le Nouveau Testament n'ont commandé une obéissance servile. C'est à l'autorité qu'ils nous enj oignent de nous soumettre , et non à la tyrannie. » On ditquel'Église primitive, suivant l'exemple du Christ, s'est courbée sans murmure sous le despotisme romain, et a préféré le martyre à la résistance. On se trompe, dit Milton. Les chrétiens de l'Église primitive ont résisté, quand ils l'ont pu, et leurs évèques ont plus d'une fois ouvertement prêché la révolte. Que si de l'histoire sacrée, ou se tourne vers l'histoire profane, on trouvera la doctrine du tyrannicide autorisée par les j^lus nobles préceptes et les plus illustres exemples. Aristote , Platon , Gicéron ont couvert de louanges les meurtriers des tyrans; les républiques antiques les honoraient à l'égal des libérateurs de la patrie. La justice ne connaît pas de rois ou de peuples; elle ne connaît que la souveraineté de la loi. Ceux qui la violent sont des rebelles. Milton ne recule devant aucune des conséquences de la doctrine de la souveraineté du peuple. Le roi n'est que son délégué , révocable , s'il la
combat, ou du moins justiciable de ses arrêts. Substituant comme un droit divin des peuples au droit divin des rois, il dit que Dieu guide les nations dans le choix des souverains. Il oublie que la justice est au-dessus des peuples et des rois. Milton croit, en outre, trouver dans l'histoire d'Angleterre, qu'il étudiait alors, le témoignage irrécusable de la suprématie des parlements sur la royauté. Ainsi, à ses yeux, la tradition ne fait loi que lorsqu'elle décide en faveur de la Révolution : il la récuse quand l'héritier de la longue tyrannie des Tudors invoque leur exemple pour justifier ses actes. Le roi a prêté à son avènement un serment qui, aux yeux de Milton, est strictement obligatoire. Il l'a violé; il n'est donc plus le roi , mais l'ennemi de la nation. Alors Milton résume brièvement les crimes imputables à Charles l", et qu'il a longuement exposés déjà dans VEiliWioldastes, et il n'hésite pas à déclarer qu'il a mérité le supplice qui lui a été infligé. Charles a été jugé par une commission composée démembres du parlement et d'officiers. Pourquoi non? « Ce n'était pas un sujet qu'il s'agissait de juger, c'était un ennemi. Si un général d'armée veut faire exécuter un prisonnier, peut-il faire autrement que de se conformer à la coutume et à la loi martiale, et de le juger et de le condamner lui-même , avec l'assistance de quelques officiers? Un ennemi de l'Etat fait prisonnier de guerre n'est plus un citoyen, à plus forte raison un roi dans l'État. » Pourquoi ne pas dire
qu'un ennemi vaincu n'est plus un homme ? La justice n'est-elle donc instituée que pour juger les bons citoyens , et ses garanties protectrices ne sontelles pas précieuses, surtout le jour où c'est un ennemi qui comparaît devant elle ?
Telle est l'inexorable sentence que Milton prononce contre l'infortuné monarque. Le triste sentiment qu'elle inspire se change parfois en indignalion quand on le voit, dans cette dispute de pédants, descendre, au milieu d'un sujet si grave, à de basses plaisanteries et à de lourds jeux de mots. Ce n'est rien pour lui d'accumuler contre son adversaire les injures les plus grossières, et des traits d'ironie empruntés à la mythologie et à l'iiistoire sacrée, de comparer ses oreilles à celles d'un àne, et ses larmes à celles de la nymphe Salmacis (Salmasius, Saumaise, voyez le gracieux calembourg!) quiformèrent une fontaine dont les eaux enlevaient à l'homme la force et le courage ; le temps admirait ces joutes délicates de l'érudition. Aussi n'est-ce pas Saumaise • que nous plaignons , quand Milton s'attaque à sa vie privée, quand il lui reproche d'être gouverné par sa femme, qu'il insulte m^^me cette pauvre femme qui n'a rien à voir dans cette affaire, quand il accuse Saumaise de ne savoir pas le latin et d'avoir reçu cent jacobus d'or pour son œuvre infâme , deux crimes également horribles à ses yeux , et qu'il
' Saumaise ut Milton se reprocliaient mutuellement d'avoir puisé leurs injures dans le vocabulaire de Plante. (Toland.)
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l'envoie, pour expier son forfait, dans le séjour de l'horreur et des tourments '.
L'urbanité littéraire est une vertu qui menace de rester éternellement à l'état d'idéal, et l'épiderme des coutroversistes et des pamphlétaires de ce temps était cuirassé contre cas blessures de la langue. Mais ce qui attriste et révolte dans cette longue diatribe, que le beau langage permet seul de lire jusqu'au bout, c'est de voir la haine et l'insulte s'acharner sur une tombe à peine fermée, c'est de voir que l'esprit de parti ne veut pas même laisser à Charles Stuart la triste gloire d'avoir su mourir dignement. A quoi sert-il donc d'avoir reçu de Dieu une àme ouverte à toutes les éniotions généreuses, s'il suffit d'un sophisme pour y briser toutes les cordes délicates qui répondent à la pitié et à la sympathie ? On cherche avec ardeur, en parcourant ces pages anières , à découvrir du moins quelques lignes trempées des larmes de l'humaine commisération, ou quelques-unes deces pensées élevées que l'éloquence chrétienne doit trouver, même quand elle parle des plus coupables; on voudrait y trouver tout au moins quelques-uns de ces aphorismes sur les grandes infortunes humaines que le choeur des tragédies grecques vient jeter au milieu des plus sanglantes péripéties, pour
' Lorsqu'on raconta à iMillon que Saumaise s'était vanté Je lui avoir fait perdre la vue, il répondit : « Et moi je lui ai fait perdre la vie. • H semble du res'.e très-flatté de ce résultat de la controverse. Voir //« Défense.
détendre l'àme du spectateur. On l'attend et on l'espère d'un homme qui dit de riiistoire et de la politique : « J'ai toujours eu un grand penchant pour cette sorte d'études, depuis ma jeunesse, et j'ai toujours aimé, sinon à faire moi-même de grandes actions, du moins à célébrer ceux qui les ont faites. » Un tel goût suppose une grande sympathie et beaucoup de noblesse de cœur. Mais la magnanimité de Milton expire à la première rencontre. Le lourd marteau se soulève et retombe sans merci, et dans cette controverse sans entrailles, l'avocat du peuple anglais ne sait pas même être un juge.
Un triste succès récompensa cette oeuvre passionnée. Les ambassadeurs des nations protestantes, celui de Hollande en particulier, lui apportèrent leurs félicitations. Le protestantisme tout entier se sentait intéressé dans la cause de la révolution d'Angleterre, et le pamphlet de Milton, enlui fournissant des arguments, le débarrassait d'un grand poids. Un lettré grec, Philaras, ambassadeur de Parme, se souvintfort à propos d'Harmodius etdeTimoléon, etjoignitses félicitations à celles des protestants. Milton eut de plus, dit-on, la joie de voir Saumaise disgracié par la reine Christine de Suède. Mais l'Europe catholique et monarchique le lut avec liorrour; pendant quatre-vingts ans la révolution d'Angleterre passa pour un exécrable attentat, et la France, en particulier, ne commença à l'admirer, que lorsquel'esprit deslibres penseurs anglais apporté par Voltaire lui inspira, pour
l'Angleterre incrédule et sceptique, l'admiration qu'elle avait refusée à l'Angleterre croyante et puritaine *.
Mais la preuve la plus convaincante de l'impression profonde que laissa le pamphlet de Milton, c'est qu'on lui répondit et qu'on l'insulta. Un écrivain obscur, John Rowland, écrivit une réponse à la Défense du peuple anglais. Milton l'attribua à l'archevêque Bramhall, et se contenta d'y faire répondre en latin par son neveu John Phillips, en revoyant lui-même son travail. Use passa quelque temps avant qu'on osât relever sérieusement le défi qu'il avait jeté à l'Europe monarchique ; ce fut en 1G.V2 seulement que parut un ouvrage intitulé : liegiisangainisclamoradcœluin. Il avait fallu quelque temps pour trouver et recueillir sur Milton assez de calomnies pour infirmer son témoignage et son autorité. Un.Français réfugié, Pierre duMoulin, s'était chargé de cette œuvre délicate ; mais n'osant se mesurer avec Milton, il alla trouver Saumaise qui était encore tout meurtri de sa défaite, et qui fut heureux de trouver un vengeur. On chercha , pour revoir et endosser l'œuvre du Français devenu Anglais, un lettré écossais devenu professeur français, Moore ouMorus, qui enseignait les lettres au collège de Castres, en Languedoc, et qui s'était fait une grande renommée deprédicateur'^. Ce pamphlet honteux qu'on se renvoyait amsi de main en main, pa-
1 Le pamphlet de Milton fut brûlé à Paris et à Touluuse par la main du bourreau. Voir Bayle, Dicl. hist., art. Milton, III, p. 39i, éJit. de 1740. » V. Bayle, Did. hisl., art. Morus, III, p. 434, édit. de 1740.
rut sans nom d'auteur : l'éditeur seul osa en adresser la dédicace au fils de Charles P'. Mais Milton était aux aguets. Il découvrit Morus sous sou déguisement, et dédaignant ou ignorant l'auteur principal, il alla droit à Morus lui-même. La partie était belle pour lui. Morus était un homme déconsidéré, et sa vie privée donnait prise à la critique. Milton, violemment attaqué dans la sienne, le prit à parti et le dénonça au mépris public. Ainsi, par une fatalité qu'il faut faire retomber en partie sur l'esprit du temps, mais que l'humeur irascible de Milton aggrava sans doute, cette troisième controverse finit comme les deux autres auxquelles il avait pris part, par un torrent d'injures. Les attaques violentes dont il était l'objet expliquent un pareil procédé sans le justifier. Il y a des injures qui n'atteignent pas, et rien no peut obliger un grand esprit à se réduire à la taille de ses adversaires. Du Moulin ou Morus lui avait fait un crime de sa cécité, presque complète alors, en lui appliquant gracieusement le vers de Virgile :
Monstrum horrendum, informe, ingeiis, cui lumen ademptum.
et en faisant remarquer que l'épithète d' ingens (grand' était la seule qui ne pût lui être appliquée. Ne souffret-on pas de voir Milton se défendre d'être aveugle et petit, et faire le catalogue de tous les aveugles et des petits hommes qui ont été illustres dans le monde î* Je sais qu'on doit à la colère de Milton les renseignements les plus précieux sur sa personne et sur sa vie, et que sa seconde Défense du peuple anglais est
une véritable autobiographie, racontée avec une noblesse dont la colère ne peut dépouiller l'àme de Milton ; il n'en reste pas moins certain que descendre des hauts sommets de la controverse politique à cette guerre d'injures et de personnalités, se faire le diffamateur de Morus, après avoir eu à dresser l'acte d'accusation de Charles 1^\ c'était montrer que la passion égale les plus grands aux plus petits. Il y a des choses qu'un homme de génie dédaigne de faire pour luimême, bien qu'elles puissent lui être utiles et même servir la cause qu'il défend. Milton ne sut pas rester dans ces régions sereines qu'habite l'esprit des sages, et il s'abaissa jusqu'à se justifier. Valait-il la peine d'épuiser, pour ce travail ingrat, sa santé et ses forces, au point d'être réduit à écrire à un ami : « Si vous trouvez qu'une partie de ma lettre soit bien incorrectement écrite, vous en imputerez la faute au petit garçon qui écrit sous ma dictée; il ignore absolument le latin, et je suis forcé de lui épeler misérablement chaque lettre. » Morus chercha à répliquer dans un livre intitulé : Fides publica, et provoqua une nouvelle réponse de Milton sous le titre de Pro se Defensio. Cette controverse se résuma enfin par un supplément de Morus suivi d'une nouvelle réponse de Milton. Ce n'était qu'à son corps défendant que Morus poursuivait cette lutte inégale. Jamais auteur n'avoue plus naïvement sa défaite. Il voulut rejeter sur le véritable auteur, Pierre du Moulin, la responsabilité de son œuvre ; il n'y réussit pas. Milton tenait sa proie et ne voulait pas la lâcher. Morus pria
les ambassadeurs de France et de Hollande d'intervenir, pour qu'on fermât la bouche à son adversaire. Voici ce que lui répondit l'envoyé français : « A mon arrivée à Londres, le livre de Milton était si répandu qu'il ne fallait plus songer à le faire disparaître. J'ai fait savoir à Milton que vous n'êtes pas l'auteur du pamphlet ; mais il a répondu que vous en êtes au moins l'éditeur, que vous avez écrit la préface et même quelques-uns des vers que contient l'ouvrage. Il a ajouté qu'il regrettait fort d'avoir su trop tard maints nouveaux détails sur votre vie privée, plus accablants mille fois, dit-il, que tous ceux dont il a déjà orné son livre; il les réserve pour une autre réponse, si vous imprimiez une seule ligne contre lui 1. »
Détournons nos yeux de ces aménités de la controverse. Un intérêt plus sérieux s'attache à cet écrit de Milton, le dernier qu'il ait publié jusqu'au temps de la chute de la république. La politique de Cromwell pouvait alors apparaître sans nuages aux yeux les plus prévenus. La grandeur des desseins le dispute à peine à la tyrannie ; un ami de la liberté ne pouvait plus se faire d'illusion sur le sort que lui réservait le Lord protecteur de la république d'Angleterre. Ce moment solennel est celui que choisit Milton pour adresser à Cromwell une éloquente apostrophe, en associant à la louange éclatante qu'il lui décerne les noms de ceux qui l'aidèrent à le main-
' Tliurloo's Papers, cid' par M. GelTroy. Elude sur les pamphlets de Millon, p. 101.
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tenir au pouvoir suprême. Ce n'est plus l'heure des jeunes et belles espérances. Plus d'un deuil se mêle déjà à la joie de la victoire, et la liberté semble la rançon de la gloire que Cromwell fait rejaillir sur le protestantisme tout entier. Mais l'âme de Milton est trop forte, trop croyante, pourvoir dans cette éclipse passagère la chute de la liberté. Il cédait à cette illusion qui a pu atteindre jusqu'à l'àme des tyrans honnêtes, c'est que la tyrannie peut se détendre d'elle-même, quand elle a accompli son œuvre. Mais il n'est point donné au même homme d'être l'oppresseur et le libérateur de son pays ; la réaction libérale emporte ce que la réaction absolutiste a amené. Mais Milton est de ceux qui espèrent contre l'espérance. Il faut citer cette péroraison célèbre , parce que rien ne saurait mieux donner l'idée du mélange d'illusion sincère et de sophisme tyrannique qui domina l'âme du poète. On y verra que si Milton fut dupe comme tant d'autres, il ne fut pas complice.
« Tant que tu resteras parmi nous, ô Cromwell, ce serait manquer de confiance envers Dieu, que de mettre en doute la sécurité de l'Angleterre ; car il est facile de voir que tu es d'une manière toute spéciale le favori de la Providence... Je veux sans trop de détails, relater quelques-unes de tes actions illustres, en imitant pour les raconter la rapidité avec laquelle tu les as accomplies. Toute l'Irlande était perdue, à l'exception d'une seule cité : en une seule bataille tu as dispersé les rebelles. Tu étais sérieuse-
ment occupé de pacifier le pays, quand la guerre te rappela en Ecosse. Tu marclias avec une infatigable ardeur contre les Écossais, qui allaient faire irruption en Angleterre ayant le roi dans leur bagage, et, en moins d'une année, tu avais entièrement soumis et ajouté aux domaines de l'Angleterre ce royaume, que tous nos monarques , depuis huit cents ans , avaient en vain tenté de soumettre ; en une seule bataille tu anéantis ce qui restait de leurs forces. Dans un accès désespéré ils avaient fait une irruption soudaine en Angleterre, alors dépourvue de garnisons, et avaient réussi à pénétrer jusqu'à Worcester : tu arrives à marches forcées, et presque toute la noblesse d'Ecosse tombe entre tes mains. Une paix profonde suivit; et nous vîmes, non sans doute pour la première fois, que tu étais aussi sage dans le conseil que vaillant dans l'action. Tu travaillas incessamment dans le Sénat, soit à l'engager à respecter les traités qu'il avait conclus avec l'ennemi, ou à en conclure d'autres qui promettaient d'être avantageux à la nation. Mais tu vis que les affaires traînaient en longueur, que chacun était plus préoccupé de ses propres intérêts que du bien public, que le peuple se plaignait des mécomptes qu'il avait éprouvés, qu'on se laissait duper par quelques présomptueux , et tu mis fin à leur domination. Un nouveau parlement est convoqué, et le droit de voter est donné à ceux qu'il convient d'en investir. Il se réunit, mais sans agir ; et après s'être épuisé en dissensions intestines, après avoir fait preuve de l'incapacité la plus
complète aux yeux de la nation, ce parlement consent de lui-même à la dissolution. C'est dans cet état de désolation auquel nous étions réduits, que tu demeuras seul pour conduire les affaires et sauver la nation. Nous décernons volontiers la palme souveraine à ton habileté et ta vertu, sauf ceux d'entre nous qui, soit par ambition des honneurs à la hauteur desquels ils ne savent se placer, soit par envie de ceux qui sont décernés à de plus méritants, ou ceux enfin qui ne savent point reconnaître que rien en ce monde n'est plus agréable à Dieu, plus conforme à la raison, plus juste au point de vue pratique, plus généralement utile que de voir le pouvoir supri'me confié aux meilleurs et aux plus sages. Tel tu apparais à nos yeux, ô Cromvell ; tels sont les services que tu as rendus, comme chef de nos conseils, général de nos armées et père de la patrie. Car c'est là le titre affectueux dont tous les bons citoyens te saluent du fond de leur came. Tu n'as pas voulu, tu ne veux pas d'autre nom, et tu repousses avec raison ces titres pompeux qui attirent l'admiration de La multitude. Qu'est-ce qu'un titre en effet, sicen'estunelimitation de la dignité; or dos actions, telles que les tiennes, surpassent et les limites de notre admiration et tous les titres, et, comme le sommet des pyramides qui se perd dans les nuages, elles planent au-dessus de la misérable gloire des titres. Il peut être utile, sinon convenable , de limiter dans les termes de quelque appellation liumaine la gloire souveraine de la vertu, et tu as reçu , dans l'intérêt public , un titre qui res-
semble à celui de père de la patrie ; mais ce titre était moins propre à te relever qu'à t' abaisser au niveau du commun des hommes ; le titre de roi était indigne de la majesté transcendante de ton caractère. Car si tu t'étais laissé prendre au charme d'un nom qu'au temps où tu n'étais qu'un particulier , tu avais foulé aux pieds et réduit en poussière, tu aurais imité celui qui, ayant vaincu une nation idolâtre avec l'aide du vrai Dieu, se courberait devant les idoles qu'il aurait renversées. Marche donc, ô Cromvell, dans ta magnanimité sans rivale : elle te sied réellement; c'est à toi que la nation doit ses libertés ; et tu ne peux atteindre à un rôle plus sérieux et plus auguste que celui d'auteur , de gardien et de sauveur de nos libertés. Par là, non-seulement tu as éclipsé les actions de tous les rois, mais celles que la fable a attribuées à nos héros. Songe souvent au gage précieux que la chère patrie a remis entre tes mains, et, qu'après avoir attendu de la fleur de ses talents et de ses vertus la liberté qu'elle désirait , elle ne l'attend plus et ne l'espère plus que de toi. Respecte les espérances que nous nourrissons ; respecte les regards et les blessures de ces braves compagnons d'armes, qui sous ta bannière ont si vaillamment lutté pour la liberté : respecte l'ombre de ceux qui ont péri dans ces combats : respecte aussi l'opinion et l'espérance que nous avons fait naître chez les étrangers qui se promettent tant d'avantages de la liberté que nous avons acquise, et de ce nouveau gouvernement qui a commencé à répandre sa splendeur sur le monde ;
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car si cet éclat s'évanouissait comme un songe, une honte éternelle en rejaillirait sur nous I Enfin respecte-toi toi-même; car après avoir enduré tant de souffrances, affronté tant de périls pour la liberté, tu ne voudras pas, aujourd'liui que nous l'avons obtenue, ou la violer toi-même, ou la laisser attaquer par d'autres. Tu ne peux être libre qu'autant que nous le sommes nous-mêmes : car, ainsi le veulent les choses, celui qui empiète sur la liberté des autres est le premier à perdre la sienne et à devenir esclave. Si toi qui as été jusqu'à présent le patron et le génie tutélaire de la liberté, si toi que personne ne surpasse en justice, en pitié, en bonté, tu violais cette liberté que tu as défendue, une telle conduite serait fatale non-seulement à la cause de la liberté, mais aux intérêts généraux de la piété et de la vertu. Ton intégrité et ta vertu sembleraient s'être évaporées, ta foi religieuse paraîtrait faible, ton caractère s'amoindrirait devant la postérité, et le bonheur de l'humanité en recevrait une atteinte mortelle. L'œuvre que tu as entreprise est d'une importance incalculable : elle mettra à nu tous les principes, toutes les sensations de ton cœur ; elle dévoilera dans tout son éclat la vigueur et la grandeur de ton caractère ; elle prouvera si tu possèdes réellement ces grandes qualités de piété, de fidélité, de justice, de désintéressement qui nous ont fait croire que la volonté suprême de la Providence t'avait porté au faîte du pouvoir.
» Commander sagement et prudemment à trois nations puissantes, entraîner le peuple à quitter des
institutions surannées et corrompues pour en prendre d'autres nouvelles et bienfaisantes, pénétrer dans les régions les plus reculées du pays, avoir l'esprit présent et agissant partout, épier la surprise, parer au danger, dédaigner les attraits du plaisir et la pompe de la puissance, voilà des travaux auprès desquels ceux de la guerre sont un passe-temps, qui demandent toute l'énergie, toutes les facultés que tu possèdes, qui ne peuvent appartenir qu'à un homme soutenu de Dieu, et favorisé d'une inspiration presque immédiate. Tels sont, et j'en omets plus d'un, les objets qui doivent occuper ta pensée et élever ton âme, tels sont les moyens qui te permettront d'arriver à ces résultats importants, et qui rendront notre liberté plus ample et plus sûre. Rien ne saurait mieux t' aider à y parvenir que d'associer à tes conseils les compagnons de tes dangers et de tes travaux ; hommes d'une exemplaire modestie, d'un courage et d'une intégrité au-dessus de toute atteinte, dont le cœur ne s'est point endurci dans la cruauté, et que la vue de tant de ravages et de meurtres, bien loin de les rendre insensibles à la pitié, a remplis d'amour pour la justice, de respect pour la religion et de compassion, et qui ont pour la conservation de la liberté un zèle proportionné aux périls qu'ils ont affrontés pour la défendre. Ils ne sont ni des hommes nouveaux ni des étrangers; ce n'est point une bande de mercenaires tirés de la lie du peuple, mais pour la plupart des hommes de bonne condition, de familles honorables sinon aristocratiques, et favorisés d'une
honnête ou d'une grande fortune. Et quand même quelques-uns d'entre eux vivraient dans une honorable pauvreté, ce n'est point la soif du butin qui les a appelés sur. les champs de bataille. C'est la misère des temps qui, dans les circonstances les plus critiques, et souvent au milieu des vicissitudes désastreuses de la fortune, les a poussés à tenter de délivrer leur patrie des serres du despotisme. Ils étaient prêts non-seulement à discuter, mais à combattre, non seulement à opiner dans le sénat, mais à rencontrer l'ennemi sur le champ de bataille. Ainsi, à moins que nous ne soyons condamnés à attendre et à espérer toujours en vain, je ne sais pas d'hommes qui méritent mieux notre confiance que ceux-là (suit une
éloquente apostrophe à Fleetwood , Lambert, Hawkers, Overton, Whitelocke, Pickering, Strickland,
Sydenham, Sydney, Montacute, Lawrence)
Car il n'est pas indifférent, ô mes concitoyens, de savoir quels sont les principes qui vous gouverneront soit pour la conquête, soit pour la conservation de la liberté. Si la seule liberté que les armes ne peuvent ni donner ni enlever, parce qu'elle est le fruit de la piété, de la justice, de la tempérance et d'une inaltérable vertu, si cette liberté n'a pas jeté de profondes racines dans votre esprit et dans votre cœur, vous trouverez bientôt l'homme qui vous enlèvera par la ruse ce que vous avez conquis par les armes. Il est plus d'un homme grandi par la guerre, et que la paix rend petit. Si après le repos qui suit la guerre, vous négligez les arts de la paix, si votre
paix et votre liberté ne sont qu'une lutte continuelle, si la guerre est votre seule vertu, l'objet suprême de votre admiration, vous trouverez bientôt dans la paix l'ennemie de vos intérêts. Votre paix ne sera qu'une guerre plus désastreuse, votre liberté un esclavage plus honteux Car au lieu de vous agiter dans les tourments, et de vous en prendre à tout le monde sauf à vous-même, sachez qu'être libre est la même chose qu'être pieux, sage, tempérant et juste, qu'être frugal et austère et, en dernier lieu, magnanime et courageux. Etre le contraire de cela c'est être esclave, et il arrive souvent, par un décret et une sorte de justice distributive de la Providence, que les peuples qui ne savent pas se gouverner euxmêmes et modérer leurs désirs, mais qui rampent dans l'esclavage de leurs passions, sont livrés au bras qu'ils détestent, et soumis à une involontaire servitude. Les lois de la justice aussi bien que celles de la nature veulent que celui que sa faiblesse ou le désordre de ses facultés rendent incapable de se gouverner lui-même, soit confié au gouvernement d' autrui : à plus forte raison ne lui confiera-t-on point les affaires des autres et les intérêts de l'État. Vous donc qui voulez rester libres, soyez sages, ou du moins cessez d'être insensés ; si l'esclavage vous semble un mal insupportable, apprenez à obéir à la raison et à vous gouverner vous-mêmes ; dites adieu enfin à vos dissensions, à vos divisions, à vos haines, à vos superstitions, à vos outrages, à vos rapines, à vos passions. Si vous n'y travaillez de toute votre
force, Dieu et l'humanité vous jugeront indignes de posséder la liberté et de vous gouverner vous-mêmes, et comme une nation mmeure, vous confierez à quelque tuteur actif et courageux le gouvernement de vos affaires. Pour moi, quelle que soit l'issue des choses, j'ai pensé que mes efforts pouvaient, en cette circonstance, être utiles à mon pays : je les ai prodigués avec joie, j'espère qu'ils n'auront point été prodigués en vain. Je n'ai point limité ma défense de la liberté en faveur d'un cercle étroit de partisans ; mais je l'ai faite assez large et assez vaste, pour que la justice, la légitimité de ces événements extraordinaires, défendue et soutenue devant mes concitoyens comme devant l'étranger, et digne de l'approbation de tous les honnêtes gens, serve à rehausser la gloire de mon pays, et à tenter la postérité à nous imiter. Si l'issue ne répond pas au début, qu'ils s'en prennent à eux-mêmes. J'ai rendu mon témoignage : je ne dirai pas que j'ai élevé un monument, qui ne sera point facilement détruit, à tant d'actions extraordinaires et éclatantes qui étaient au-dessus de toute louange. Ainsi qu'un poëte épique, fidèle aux règles de l'épopée, ne tente point de décrire la vie entière de son héros, mais quelque action spéciale de sa vie telle que la colère d'Achille, le retour d'Ulysse, ou l'arrivée d'Énée en Italie, il suffira pour me justifier, que j'aie célébré dans le langage qui convient aux héros, un seul des exploits de mes concitoyens. J'omets les autres ; car qui pourrait raconter les hauts faits de tout un peuple ? Si après avoir témoigné tant de
courage et tant de' vigueur, vous abandonnez lâchement le sentier de la vertu, si vous faites quelque chose qui soit indigne de vous, la postérité jugera votre conduite. Elle dira que les fondations de votre œuvre étaient solides, que le début (et c'était plus qu'un début) fut glorieux ; mais elle regrettera amèrement cjue l'œuvre n'ait pu trouver personne pour l'achever. Elle déplorera de ne pas voir la persévf'rance couronner tant d'efforts et tant de vertus. Elle verra que vous aviez devant vous une riche moisson de gloire, l'occasion de grandes choses, mais qu'il manqua des hommes pour les accomplir ; et pourtant il y avait là des hommes pour conseiller, pour exhorter, pour inspirer, et pour attacher une couronne immortelle au front des acteurs illustres d'une scène si glorieuse 1 »
Que si on songe que ceci était écrit au lendemain de la dissolution du premier parlement du Protectorat, au moment où Cromwell pressentait l'opinion du peuple anglais sur la question du rétablissement de la royauté en sa faveur, que ces hommages enthousiastes s'adressaient aux officiers dont le plus grand nombre étaient vivement opposés à cette restauration de la royauté, on trouvera que de telles paroL ne sont, en définitive, ni d'un flatteur ni d'un courtisan. L'admiration, quoique sincère, semble servir de passe-port à de rudes vérités, et le mot de liberté y revient trop souvent pour qu'on puisse penser qu'elles aient sonné agréablement aux oreilles de Cromwell. M. de Fontanes ne parlait pas ainsi au len-
demain d'Austerlitz. Aussi ne voit-on pas que l'importun conseiller ait beaucoup gagné dans la faveur du Protecteur. La chute de la république le trouva ;iu même poste où l'avait porté son triomphe. Ce qui e.^t certain, sans qu'on en puisse bien trouver les raisons, c'est qu'à partir de l'année qui suivit la publication de ce pamphlet, on voit le nom de Milton disparaître de plus en plus des papiers publics de l'État. On lui avait enlevé son logement de AVhitehall, sans lui en donner de motifs; on avait réduit son salaire en même temps, il faut le dire, que celui des autres pensionnaires de la république * ; on lui avait donné un collaborateur (Meadows), qui succédait peut-être à un autre collaborateur plus ancien (Wicherlyn), et qui fut plus tard remplacé par un protégé de Milton. Peut-être sa cécité devenue complète fût-elle la cause la plus active de cette retraite anticipée. On ne trouve rien ni dans sa correspondance ni dans ses œuvres qui jette une lumière réelle sur les motifs de son silence. C'est du moins son lionneur d'avoir cessé de parler, quand il n'y avait plus rien à dire en faveur de la liberté. Ne nous en plaignons pas ; c'est peut-être à ce silence imposé par la tyrannie de Cromwell que nous devons le Paradis perdu ^. Quand Milton dut renoncer à célé-
' Ce salaire avait été, paraît-il, de près de 300 liv. st., et avait été réduit à 150. On retrouve toutefois dans un ordre du jour de 1639 les appointements de Milton fixes à 200 liv.
'^ Aubrey alfirme que Milton le commença doux ans avant la restauration.
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brer les grandes choses d'ici-bas, il ne pensa plus qu'à celles du ciel *.
Mais il est un écrit qui consacrerait à lui seul la renommée de prosateur de Milton, et dans lequel il a pu donner, au moins une fois, la juste mesure de son génie et de ses généreuses inspirations, c'est le Traité sur la liberté de la presse, auquel il a donné le nom d'Areopagitica. Je ne sais si je me trompe, mais je ne trouve dans aucun écrit antérieur ou contemporain, si ce n'est dans le livre de la Boëtie, des accents d'une aussi libre et virile énergie. Jamais les droits de la conscience et de la pensée n'ont été revendiqués avec plus de noblesse; l'idéal de l'éloquence politique y est atteint du premier bond cent ans avant Rousseau. Publié en 1644, au moment du plein triomphe du parlement, V Areopagitica plaine au-dessus de toutes les querelles du temps ; il fait entendre au parlement, auquel il est adressé, la voix de l'éternelle vérité. Au nom de quel principe, se demande Milton, le parlement décréterait-il la censure des livres? « Sans doute, les livres, comme toutes les actions humaines, ont besoin d'une vigilante surveillance. Punissez, emprisonnez les auteurs coupables; car, les livres ne sont pas des choses inertes; ils contiennent en eux-mêmes une certaine vitalité,
' Il ne peut entrer dans notre plan de parler ici avec détail de VHistoire d'Angleterre, bien que cette œuvre ne soit pas tout à fait indigne du genre de Milton. — Écrite avec une simplicité relative, \'Hi»toire d'Aui/leterre s'élève parfois à une véritable éloquence. La critique historique n'était pas encore née, et Milton, — qui a tant innové en théologie, — n'a pas essayé de porter le flambeau de la vérité dans le récit des temps fabuleux de l'histoire d'Angleterre.
qui leur donne une activité semblable à celle de l'àme dont ils tiennent la vie ; ils conservent, comme un précieux élixir, la substance la plus pure de la pensée vivante qui les a produits... Mais autant vaudrait tuer un homme qu'un bon livre : celui qui tue un homme tue sans doute une créature raisonnable qui est l'image de Dieu ; mais celui qui détruit un bon livre, tue pour ainsi dire l'image môme de Dieu dans le regard de l'homme. Il est plus d'un homme dont la vie est un fardeau pour la société; mais un bon livre est la sève vitale d'un bon esprit préservée et comme embaumée pour l'éternité. »
L'antiquité a cherché à défendre la société contre les mauvais livres; mais à Athènes, par exemple, qu'entendait-on par un mauvais livre, si ce n'est un libelle impie et blasphématoire? Il ne fût venu à personne l'idée de proscrire la doctrine d'Épicure, celle de l'école de Cyrène, ou des cyniques, sous prétexte qu'elles choquaient les opinions reçues. A Sparte, il n'y avait pas besoin de censure, car on n'y faisait pas de livres, et, par parenthèse, les mœurs publiques n'en étaient pas meilleures pour cela. Rome ne connut qu'à son déclin le goût de la science et des livres; mais on n'y poursuivit jamais que le blasphème et la calomnie : Lucrèce put traduire en vers le système d'Epicure, et la verve satirique de Lucilius, de Catulle et d'Horace put se jouer impunément des dieux et des hommes. Les premiers empereurs chrétiens ne songèrent pas un instant à proscrire les livres païens, que les Pères de l'Église
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lurent et commentèrent librement. Les papes, les premiers, profitèrent de l'extension de leur pouvoir pour rechercher les opinions scientifiques, sous prétexte d'hérésie. Aucun livide ne put dès lors paraître sans V imprimatur de quelque moine. Et voilà ce qu'on veut imiter dans la libre Angleterre I « Si un livre, s'écrie Milton, moins heureux qu'une âme pécheresse, eut dès lors cà passer devant un jury avant de venir au monde, s'il dut subir dans les ténèbres le jugement de Radamanthe et de ses collègues avant de passer des sombres abîmes à la lumière, ce fut grâce à des nouveautés inouïes, et aujourd'hui cette mystérieuse iniquité, inquiétée et découragée au début de la Réformation, cherche de nouveaux limbes et de nouveaux enfers pour y torturer les livres au milieu des damnés. »
N'est-ce pas pour les livres qu'il est juste surtout de dire : « Tout est pur aux purs. » La science et les livres ne pervertissent que ceux dont la conscience est déjà corrompue. La liberté seule peut corriger les maux de la liberté. Dieu nous a entourés d'une infinité de jouissances matérielles, en chargeant nôtre tempérance seule d'en régler l'usage. Il a laissé de même à notre seule raison le régime et la nourriture de notre esprit: Dieu n'a j^as voulu nous maintenir dans une perpétuelle enfance ; mais il a confié à la raison le droit de choisir. A quoi servirait la prédication, si la loi ou la violence devait s'appliquer désormais à tout ce qui a été gouverné jusqu'ici par le libre arbitre?» Le bien et le mal
croissent côte à côte en ce monde, et la connaissance du bien est si bien entrelacée avec celle du mal, qu'aucune force ne peut les séparer. Cependant, distinguer le bien du mal, n'est-ce pas toute la destinée de l'homme? « Celui, dit Milton, qui, pouvant saisir et comprendre le mal avec tous ses attraits décevants, s'en abstient volontairement, celui-là est le vrai chrétien. Je ne puis louer une vertu craintive et cloîtrée, sans énergie et sans souffle , qui jamais n'affronte l'adversaire, et se retire de la lice, où doit se conquérir, au milieu de la poussière et de la chaleur, l'immortel laurier. »
En vain dirait-on que si on permet la réimpression des livres anciens, c'est qu'ils sont écrits dans une langue inconnue de la généralité des lecteurs. Mais ceux qui les connaissent ne sont-ils pas précisément ces mêmes savants qui sont les plus capables de distiller les poisons qu'ils contiennent? N'y a-t-il d'ailleurs de corrupteur en ce monde que les livres? Que doivent être les censeurs eux-mêmes, si ce n'est des savants ? Pouvons-nous leur conférer , peuventils se conférer à eux-mêmes l'infaillibilité et l'incorruptibilité ? « S'il est vrai qu'un sage, comme un habile chimiste, peut tirer de l'or du plus indigeste volume, et qu'un fou restera un fou après avoir lu le meilleur livre comme sans l'avoir lu, ne privons pas le sage du bienfait de la sagesse pour écarter du fou un danger dont l'absence ne le guérira pas de sa folie. » En vain préteudrait-ou que nous ne devons pas nous exposer sans nécessité aux tentations : cer-
tains livres, qui peuvent être pour les uns une tentation, sont pour les autres un breuvage sain et bienfaisant. On peut bien exhorter le commun des hommes, comme des enfants, à s'abstenir; mais les éloigner par force, eût-on à sa disposition tous les censeurs de l'inquisition, on n'y parviendra pas. En effet, le pire effet de la censure, c'est qu'elle n'empêche rien. Pour atteindre ce résultat, il faudrait censurer la vie tout entière, sans quoi, en fermant une porte à la corruption, on en ouvre cent autres. « Si nous voulons, ditMiltou, réglementer la presse, » il faut réglementer aussi toutes les distractions du » monde. Ke permettez j^as la musique, ne laissez pas » chanter, si ce n'est sur le mode dorien. » Instituez des censeurs delà danse, pour qu'on ne montre aux jeunes gens que des gestes, des mouvements, des postures que la censure voudra bien trouver honnêtes. Platon a bien prévu cette nécessité dans sa république. Il faudra plus de vingt censeurs pour examiner les luths, les violons et les guitares : ces instruments ne pourront divaguer comme ils le font; on fixera ce qu'ils doivent dire. Qui fera taire les airs et les madrigaux: qui soupirent doucement la mollesse au fond des boudoirs ? Les fenêtres et les balcons doivent être aussi surveillés; car voilà des livres subtils , et avec de bien dangereux frontispices!... L'Angleterre est renommée pour sa gloutonnerie domestique. Qui réglera l'ordre et le nombre des repas? Qui empêchera la multitude de fréquenter les cabarets? Qui contrôlera enfin la coupe de nos
vêtements, nos conversations et nos compagnies? Autant de chimères irréalisables I Vous écarterez le mal d'un côté, il reviendra par mille autres. Prenez à un avare son trésor, vous ne lui prendrez pas pour cela son avarice. « S'il fallait choisir, dit Milton, j'aimerais cent fois mieux encourager une bonne action que d'en empêcher par la violence une mauvaise. Dieu se réjouit plus de voir grandir et se former six hommes vertueux que de refréner dix pécheurs... »
La censure est donc une œuvre vaine. Il faudrait, pour qu'elle produisît son effet, commencer par proscrire tous les mauvais livres qui ont déjà paru, expurger ceux qui sont à la fois bons et mauvais. On croira par là empêcher les sectes et les hérésies. Est-ce que la prédication religieuse a besoin de livres ? La bonne nouvelle n'a-t-elle pas converti le monde, avant qu'aucun Evangile fût rédigé? Songez aussi quel homme il faudra trouver pour en faire un censeur. Pour prononcer sur la vie ou la mort d'un livre, il faudrait un homme supérieur, studieux, instruit, judicieux, et quelle tête résisterait à la lecture de tant de sottises qui passeront sous les yeux du censeur? 11 y a de quoi en devenir fou.
Mais CG n'est pas assez de dire que la censure ne peut pas faire de bien, il est facile de prouver qu'elle peut faire beaucoup de mal ; elle ne peut que décourager la science et les savants. Un esprit libre ne se soumettra jamais à cette gêne. « A quoi nous sert-il, dit Milton, d'être des hommes et non pas des enfants à l'école, si nous n'avons échappé à la férule, que
pour tomber sous la loi d'un imprimatur , si des écrits sérieux et médités doivent, comme le thème mal fait d'un écolier, passer sous les yeux d'un censeur distrait et endormi?... Quand un homme écrit pour ses semblables, il appelle à son aide toute sa raison, toute son étude ; il cherche, il médite, il s'ingénie, il confère avec de doctes amis, il s'enquiert de tout ce qui a été écrit avant lui Pur le même sujet ; si dans cet acte réfléchi de sa volonté et de son labeur, les années, la science, les travaux antérieurs ne lui ont pas donné une complète maturité, s'il doit encore être suspecté et s'il est obligé d'aller porter tout ce labeur, toutes ces veilles, tous ces soucis sous les yeux d'un censeur inattentif et peut-être plus jeune que lui, moins judicieux et ignorant de ce que c'est qu'un livre, si après avoir échappé à ce danger, il faut qu'il soit imprimé comme sous la garde d'une sentinelle, avec la main de son censeur sur son frontispice, pour lui servir de caution qu'il n'est ni un idiot ni un séducteur, alors c'en est fait de la science : elle est déshonorée dans l'auteur, dans le livre, dans sa propre grandeur et sa propre dignité. »
Qu'un homme qui a déjà forfait à l'honneur, dans ses livres, soit surveillé, qu'on lui défende à jamais d'imprimer, Milton le comprend, sans se demander si la justice humaine étant faillible , le recours h l'opinion publique doit jamais être fermé. Mais quand des débiteurs, quand des coupables peuvent circuler librement, pourquoi des livres inoffensifs ne pourraient-ils paraître, sans montrer en tête la main
de leur geôlier? No sent-on pas d'ailleurs que cette mesure va contre son Imt? Au lieu de supprimer les sectes et les hérésies, elle les met en honneur. Le châtiment des gens de talent grandit leur autorité, et tout écrit persécuté semble receler une étincelle de vérité qui rejaillit en plein visage sur ses persécuteurs. Qui peut savoir, en réalité, si on est hérétique ou non? Un homme peut être hérétique dans la vérité ; s'il ne croit les choses que parce qu'un pasteur les affirme, sa croyance peut être vraie en elle-même, mais elle est pour lui une hérésie. Beau monument qu'une unité de doctrine achetée à ce prix! « Ce projet de censure, s'écrie Milton, serait plus fatal à l'Angleterre que le blocus de tous ses ports, de toutes ses rades, de tous ses havres ; car il arrête et prohibe l'importation de la plus précieuse de toutes les denrées, la vérité... La vérité a paru dans ce monde, avec son divin maître, sous sa forme la plus parfaite et la plus glorieuse ; mais après que Jésus- Christ eut quitté la terre, et quand l'éternel sommeil eut fermé les yeux des apôtres, il's'est élevé une race perverse qui, comme Typhon et ses acolytes enlevant la bienfaisante Osiris, ont ravi la vérité, cette noble vierge, ont mis en lambeaux son beau corps, et l'ont dispersé aux quatre coins de l'horizon. Depuis ce temps, les tristes amants de la vérité, comme Isis cherchant le corps défiguré d'Osiris, rassemblent ses membres épars. Nous ne les avons pas trouvés, messieurs les lords et les députés ; nous ne les trouverons pas jusqu'au second avènement du Sauveur.
Lui seul les rassemblera, et rendra à la vérité sa noble et immortelle beauté. Ne découragez pas, du moins, ceux qui la cherchent. Laissez-nous, laissez-nous rendre nos tristes hommages à la sainte martyre. . . , .... Car qui ne sait que la vérité est forte, presque à l'égal du Tout-Puissant? Elle ne demande ni police, ni ruse, ni protection, pour triompher : ce sont là, au contraire, les boulevards et les défenses de l'erreur contre la vérité : donnez-lui seulement libre carrière et ne l'enchaînez pas dans son sommeil ; car alors elle ne dit plus vrai, comme l'antique Protée qui ne rendait ses oracles qu'après avoir été pris et attaché, prenant toutes les formes," excepté celle qui lui appartient * . »
Il est curieux de comparer cette noble et poétique apologie de la vérité aux fermes et éloquentes paroles que laisse tomber Pascal comme un coup de foudre à la fin de sa 12'' Provinciale : « C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : mais quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge;
* Areopagitka.
mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales ; car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu mûme. » Lexvii® siècle n'apas entendu souvent d'aussi libres paroles d'un côté ni de l'autre du détroit. Mais en admirant chez les deux écrivains une égale noblesse de pensée et une égale vigueur, il est- permis de préférer à la prose colorée de Milton la mâle et ferme simplicité de Pascal.
L'àme de Milton se laisse emporter à un enthousiasme prophétique, quand il s'écrie, au terme de son éloquente apologie : « Il me semble voir en esprit une noble et puissante nation qui se lève, comme un homme fort sortant de son sommeil, et secouant sa chevelure invincible. Il me semble la voir ainsi qu'un aigle nourrissant sa puissante couvée et fixant d'un œil^hardi le soleil de mai, dessillant et guérissant ses yeux longtemps éblouis à la source même du rayonnement céleste : autour d'elle le bruit tumultueux des oiseaux craintifs, mêlés à ceux qui ne vivent que dans le crépuscule, se dissipe et s'évanouit; ils ne comprennent pas ce qu'elle fait, et dans leur envieuse rage, il ne voient dans l'avenir
que des sectes et des schismes
. , Croyez-moi, mylords et messieurs, ceux qui vous