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conseillent cette suppression feraient mieux de vous conseiller de vous supprimer vous-mêmes, et il m'est aisé de le prouver. Si on veut savoir pourquoi en ce moment on parle et on écrit librement, on n'en trouvera pas d'autre cause que votre gouvernement bienveillant, libre et humain : c'est la liberté que vos valeureux et heureux conseils nous ont acquise, la liljerté qui nourrit les grandes âmes, la liberté qui a épuré et éclairé nos esprits comme une influence céleste! Voilà ce qui a affranchi et banni nos craintes et nos doutes. Pour nous faire moins capables, moins intelligents, moins passionnés pour la vérité, il faudrait que vous devinssiez vous-mêmes, vous qui nous avez faits ainsi, moins ardents, moins persévérants pour la vraie liberté. Nous pouvons redevenir ignorants, abrutis, formalistes et esclaves, tels que vous nous avez trouvés ; mais il faut que vous deveniez d'abord, ce qui est impossible, oppressifs, arbitraires, tyranniques comme l'étaient ceux dont vous nous avez délivrés. Si nos cœurs sont plus larges, si nos esprits sont plus éveillés à la recherche et à l'attente des grandes choses, c'est là une création de votre vertu qui s'est incarnée en nous ; pour supprimer ce bienfait, il faudrait promulguer d'abord une loi impitoyable, qui permettrait au père de sacrifier ses enfants *. »
Voilà comment sait flatter Milton. Ce fier et libre accent est celui qui règne dans tout ce pamphlet. Ici
' Arcofagilica.
SA VIE PUULIQUE 233
Milton, dégagé de tout fatras théologique, affranchi de la tutelle des anciens, déploie toute l'énergie, toute la pompe naturelle de son génie. La phrase, nerveuse, concise, colorée, se presse, se condense, procède par interrogation, par apostrophe, au lieu de déborder, ainsi que dans les pamphlets de Milton, comme un fleuve qui a perdu ses rivages. Je ne crains pas de le dire, YAreopagitica de Milton est le premier appel éloquent à la liberté qu'ait entendu le monde moderne. Entre ce langage et celui des pères de la révolution française, s'il y a une différence, elle est tout à l'avantage de Milton. Quelques-unes des mêmes qualités, mais avec moins d'éloquence, se retrouvent dans le traité que Milton publia en 1673, l'année qui précéda sa mort, sur la vraie religion, Hiérésie, le schisme, et les meilleurs moyens d'arrêter les progrès du papisme. — Le titre nous dit assez qu'il ne faut pas chercher ici une apologie complète de la liberté de penser, puisque non-seulement Milton ne veut pas qu'on étende la tolérance jusqu'au catholicisme, mais demande qu'il soit mis hors la loi. C'est que pour lui l'hérésie, c'est la religion acceptée et crue en vertu des traditions humaines, et d'additions à la parole divine. Le catholicisme est donc la seule grande hérésie chrétienne, parce que seul il est l'ennemi irréconciliable de la liberté de penser. Mais ce n'était pas en vérité la peine de prononcer de si nobles paroles sur les droits de la pensée humaine, pour arriver à admettre qu'une hérésie, même la plus blâmable des hérésies, ne peut avoir droit de cité dans
un pays libre. C'est toujours malheureusement par quelque préjugé indomptable qu'on est de son temps et de son pays.
Cet homme qui avait tenu tête au sentiment monarcliique de toute l'Europe, et qui avait osé soutenir, au moment où Louis XIV entrait, le fouet à la main, dans lasalle du Parlement de Paris, la doctrine de la souveraineté du peuple et du Contrat social, était-il un véritable niveleur, un saint de la cinquième monarchie, rêvant pour l'Angleterre une sorte de millenium qui effacerait jusqu'aux traces de ses anciennes discordes? On se tromperait si on jugeait le fond de sa pensée sur l'audace de ses actes. Comme bien des hommes, il soutenait avec emportement des doctrines relativement modérées. Il n'avait pas, comme Ludlov^^ et ses amis, la superstition de la république. Ll voyait bien dans cette forme de gouvernement l'expression la plus simple et la plus vraie de la souveraineté populaire, et la fiction constitutionnelle n'était pas de celles qui avaient pris possession de sa poétique imagination. Parfois même il semblait aspirer avec ardeur au moment où l'humanité s'étonnerait d'avoir pu se soumettre à des rois héréditaires. Mais il oubliait volontiers sa haine et son mépris pour les têtes royales devant un compliment de la grande Christine de Suède. Cet esprit vigoureux, quoique chimérique, s'était fait, dans un long commerce avec l'antiquité, un idéal de gouvernement dans lequel la souveraineté du peuple disparaissait par des éliminations successives. Il rêvait pour l'An-
gleterre la domination d'une sorte de sénat aristocratique assez semblable à celui de Rome, et pour assurer un certain esprit de suite à la politique du pays, il proposait, à défaut de sénateurs nommés à vie, un renouvellement partiel qui ne ferait sortir qu'un tiers des membres à la fois. Il entendait que le pouvoir de ce corps politique ne fût balancé par aucun autre, et que le sénateur n'eût d'autre serment à prêter que celui de respecter toute opinion religieuse qui invoquerait l'Écriture pour règle de foi, et de ne pas permettre le rétablissement de la royauté. Il ne lui vint jamais à l'esprit que le gouvernement exclusif d'un corps politique peut devenir aussi aisément tyrannique que celui d'un homme, et que la royauté collective ne vaut guère mieux que l'unité monarchique. Il était loin de chercher l'expression de la souveraineté du peuple dans le gouvernement de la multitude , et il a inventé , cent cinquante ans avant Sieyès, le suffrage à plusieurs degrés {refined élection). Il voulait tellement subtiliser et clarifier l'élément populaire , qu'il resterait au fond du creuset un résidu où la volonté nationale aurait entièrement disparu.
« Le mieux, dit-il, serait d'avoir des électeurs qualifiés et triés, de ne point tout confier au bruit et aux éclats d'une ignorante multitude ; mais de permettre à un petit nombre de gens bien qualifiés de choisir parmi eux autant d'électeurs qu'il leur conviendra. Dans ce nombre, des gens de naissance supérieure en choisiraient un nombre plus restreint
avec plus de discernement, de sorte qu'après un troisième et quatrième triage, on arriverait au nombre voulu de gens bien choisis, et que la majorité des voix déclarerait les plus dignes. On voit que Milton partageait l'aversion héréditaire de son pays pour les gens de peu, mais il devait se passer deux siècles avant qu'il se trouvât des écrivains qui, pour plaire à la démocratie tout en la contenant, lui offriraient comme appât une élection populaire ainsi subtilisée. Ce n'était pas le seul point sur lequel son esprit inventif sortait des traditions libérales. Il n'eut jamais un sentiment très-vif du respect de la légalité. La liberté était, à ses yeux, un ensemble de nobles et vertueux sentiments dans lesquels venait se noyer cette précaire et chétive prérogative des faibles, qui devient à la longue le plus ferme et le seul appui des forts ^ Comme moyeu d'habituer les peuples à la pratique de la liberté, il rêvait une large décentralisation des pouvoirs publics. Il voulait qu'une organisation municipale étendue fît de chaque cité le centre de la vie publique dans les différentes parties de l'empire, et tout en donnant au sénat ou grand conseil le commandement des forces de terre et de mer et radministration des revenus publics, il voulait que les lois d'intérêt général fussent présentées aux législatures particulières ou à des parlements convoqués dans ce but spécial. C'était une sorte de république fédérative , semblable en
' The ready and easy way to establisli a free commonwealth and llie excellence thereof.
quelques points à celle des États-Unis, fondée cent ans plus tard par les descendants des puritains, mais où l'élément oligarchique et la perpétuité de la politique auraient tenu plus de place. Tant il est vrai que les hommes inventent peu, même dans leurs résolutions les plus radicales, et qu'ils refont presque incessamment le passé, en croyant fonder l'avenir. Tel est, dans ses traits principaux, le résumé des opinions politiques, et comme le testament de ce noble esprit à son pays, au moment où il allait prendre congé pour toujours de la vie publique, et où la vie publique elle-même allait prendre pour ])ien des années congé de l'Angleterre. On aie droit de se demander si ces dix années enlevées aux lettres et à la poésie ont agrandi ou amoindri la gloire de Milton. Elles lui préparaient, tout au moins, outre l'infortune noblement supportée de sa vieillesse, le ressentiment des partis qu'il avait combattus et qui firent payer à sa réputation la rançon de leur défaite. Pour nous, qui jugeons aujourd'hui avec une calme impartialité les hommes et les choses, nous voyons, dans la carrière parcourue à cette époque par Milton, tant d'ombres mêlées à d'éclatantes lumières, que nous ne saurions guère nous prononcer dans ce procès, si nous ne pensions que la variété des aptitudes, même lorsqu'elles sont inégales, et les grands combats de la vie traversés avec quelques faux pas mais avec une invincible droiture , témoignent ' d'une plus grande richesse intellectuelle et d'une plus haute nature que les carrières unies et exclu-
sives. Les nobles pensées ont leur reflet dans les œuvres les plus désintéressées de l'intelligence , et l'homme qui a aimé Dieu et la liberté s'élève dans les espaces de la poésie d'un vol plus fier et plus hardi. L'éloquence imparfaite des pamphlets de Milton nous a peut-être valu la parfaite éloquence des discours du Paradis perdu. S'il y a, comme le dit M. Guizot, quelque chose d'irritant à voir cette grande intelligence côtoyant l'erreur et même s'y précipitant parfois tête baissée, il y a, dans son œuvre en prose trois qualités qui couvrent bien des défaillances : la hardiesse, la sincérité et l'indépendance.
Maintenant que le temps a refroidi la lave brûlante à laquelle s'allumèrent toutes ces controverses, que faut-il penser, au point de vue exclusivement littéraire, des pamphlets de Milton? L'éloquence, j'entends cette éloquence vigoureuse et passionnée née dans l'ardeur de la lutte , est, de toutes les œuvres de l'esprit, celle qui survit le moins aux circonstances qui l'ont vu naître. Que chercherait aujourd'hui le lecteur dans les pamphlets de Milton? Des documents historiques? Mais l'époque à laquelle il écrivait en fournit une moisson abondante des plus intéressants. La peinture de l'esprit et des opinions du temps ? Sans doute ces pages vigoureuses, violentes môme, témoignent de la rudesse impitoyable de l'esprit puritain ; mais l'éloquence de Milton est trop imprégnée des souvenirs de l'antiquité classique, pour nous donner un écho naïf des idées
et des passions qui agitaient l'esprit des contemporains de Buuyan : le Pilfjrimss Progress est un type bien plus frappant, bien plus irrécusable de la littérature puritaine. Ces traités contiennent-ils du moins cette doctrine substantielle et suivie qui fera lire l'Institution chrétienne de Calvin dans tous les siècles ? Non, l'argumentation de Milton, quoique riche d'idées et de faits, ne renferme pas cette moelle vigoureuse de la pensée qui survit aux controverses et nourrit tous les âges. L'éloquence de Milton n'est pas assez oratoire pour charmer par les seuls attraits de la forme ; elle l'est trop pour instruire les générations désintéressées dans ces débats : elle se dégage avec peine du luxe indigeste de citations et de témoignages dont elle est hérissée. Mais si ces pages vigoureuses ne sont pas de celles qu'on aime à retrouver, quand l'esprit fatigué cherche à se rafraîchir au contact de belles pensées exprimées dans un beau langage, elles sont de celles qui frappent et qui arrêtent celui qui ne craint pas de pénétrer dans ces profondeurs un peu ténébreuses. Longtem23S ces armes de guerre, jetées décote après la lutte, ont été abandonnées à un oubli qu'elles ne méritaient pas. Il faudrait les lire, quand elles ne se recommanderaient pas du nom de Milton. Il a fallu un temps avide comme le nôtre des choses du passé pour les rajeunir et effacer la rouille de deux siècles. Mais aujourd'hui que l'Angleterre s'est résignée à confondre dans ses prières et dans son admiration, et le roi martyr et la révolution qui l'a frappé, elle
a voulu rétablir dans la couronne de son grand poëte les fleurons qu'une réaction exagérée en avait arrachés. Cette réhabilitation est légitime. Nos fils ne peuvent plus manier les lourdes épées que portaient nos ancêtres, et ils savent s'en passer; mais ils les montrent avec orgueil et suspendent aux murailles les massives armures qui emprisonnaient jadis les membres des combattants. Les conquêtes de la science moderne ne nous ont point appris à mépriser les rudes engins dont s'aidait le courage de nos pères. Les lourdes dissertations avec lesquelles on défendait autrefois des opinions ardent^ s ne trouveraient plus aujourd'hui de lecteurs. On renverrait aux tréteaux et aux carrefours les grossières injures et les froides railleries dont s'armait la logigue pédante de ces politiques de collège. Ils faisaient cependant de leur mieux, plus préoccupés de frapper fort que de toucher le côté vraiment sensible de leur adversaire. D'une controverse, il fallait que l'un des lutteurs sortît écrasé. Érasme avait égayé de son fin sourire le moyen âge expirant ; mais Érasme était un sceptique, et sa verve mordante aurait expiré sans écho au milieu des voix rudes et des passions violentes des puritains anglais. Cette lutte provoquait des coups de massue, et non des coups d'épingle. Il y a également entre les pamphlets de Milton et les Provinciales, toute la distance qui sépare les discussions subtiles du jansénisme des luttes terribles de la Réformation. La controverse se montait d'elle-même à ce ton de violence et d'amer-
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tume. Quelle puissance d'invective ne devait pas enfanter la combinaison d'un lettré universitaire avec un âpre théologien réformé 1 La mesure dans la controverse est la vertu des âges sceptiques, si elle l'est d'aucun âge. Pascal lui-même, qui sait si bien percer son adversaire sans lui permettre de crier, laisse cependant échapper à travers les mailles serrées de la logique janséniste plus d'un trait digne de ces temps encore grossiers. Voltaire , le lutteur d'un âge civilisé jusqu'à la corruption, n'a jamais su se mettre au-dessus du quolibet grossier et de l'insulte triviale. L'Angleterre, au reste, ne s'est jamais piquée de délicatesse dans la lutte. Il y a moins de cent ans, les Lettres de Junius, dans lesquelles les attaques contre le roi obligeaient l'auteur à se contenir, laissaient néanmoins déborder à chaque instant l'insulte personnelle et les plus violentes injures. Burke lui-même ne sait pas se modérer devant le spectacle d'une révolution dont il partageait à un certain degré les principes. Il est donc nécessaire de faire la part du temps et des mœurs politiques de l'Angleterre dans les pamphlets de Milton. Il était digne de lui, il est vrai, déporter dans cette tumultueuse colère le maintien noble et décent du philosophe et du poëte, et c'est une ombre, sinon une tache, à sa renommée que de n'avoir pas su s'élever au-dessus des passions de ses contemporains, ayant su s'élever au-dessus de leurs idées. Les pamphlets de Milton n'en agrandissent et n'en complètent pas moins sa renommée. Il est en Angleterre plus d'un juge compétent qui
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11' '^n veut pas convenir, et qui ne reconnaît pas, dans ces périodes d'une longueur démesurée, chargées de latinismes et de néologismes, la pure langue anglaise telle que la prose de Bacon l'avait préparée, telle que le goût de Pope et d'Addison l'a achevée. Le goût, il est vrai, est une des conditions du génie littéraire: il n'est pas la seule, il n'est peut-être pas la première. Sans doute, dans ces apostrophes ardentes la mesure est souvent dépassée, et les proportions oubliées : mais l'étrangeté de certains détails dans le Jugement dernier de Michel-Ange empêche-telle que cette œuvre soit grandiose et saisissante? Le goût a'^hève seul le-^ œuvres jDarfaites ; mais l'humanité serait mise à un pauvre régime, s'il ne lui était permis d'admirer que les choses parfaites. C'est dans cet esjDrit qu'il faut juger la prose de Milton. Au milieu de cette argumentation à outrance et souvent désordonnée, surgissent des pensées nobles et vigoureuses, dont l'ampleur n'a jamais été dépassée. Milton a trouvé la langue anglaise hésitante, malgré l'impulsion vigoureuse que lui avaient donnée les Essais de Bacon, et le jargon mystique des puritains était peu propre à lui donner le tour et la précision qui lui manquaient. Milton l'a ramenée, au demeurant, dans ses véritables voies. Il ne l'a ni énervée ni faussée, il ne l'a point détournée des qualités qui sont les siennes par excellence, la vigueur, la variété et la richesse de l'expression. 11 s'est créé un style pour sa polémique, comme il s'est créé une langue poétique, et il a formé l'un et l'autre à la mesure de sa noble et haute
stature. On le voit, sous l'étreinte d'une riche inspiration,jeter hardiment sa phrase sans préoccupation de la forme définitive qu'elle recevra, l'étendre, la développer, la resserrer pour la développer encore, la coupant en pleine période par une parenthèse utile, et redoublant, à mesure qu'il avance, ses épitliètes vigoureuses et colorées. Il est rare qu'il ramasse sa pensée dans une expression unique et éclatante. 11 prodigue la couleur et répand la richesse à pleines mains, et croit n'avoir jamais levé le bras assez haut pour faire retomber sur l'enclume son terrible marteau. 11 y a de la monotonie, il est vrai, dans cette allure lente et majestueuse; mais les rives de ce large fleuve ne sont ni basses ni dépouillées. La période de Milton est pleine de nombre et d'ampleur, mole sud stat. 11 faut descendre jusqu'à Burke pour trouver dans la prose anglaise autant décadence et d'harmonie, et encore Burke atteint-il rarement à cette vigueur et à ce mouvement. Ces longues ondulations, semblables aux manœuvres savantes d'une armée rangée en bataille, ces allusions bibliques, ces réminiscences grecques et latines n'ôtent rien à la force et à l'originalité de la prose de Milton. Comme l'a dit un critique éminent ^ Milton a l'allure de l'antiquité ; il ne lui emprunte pas son vêtement. Son style est indépendant comme sa poésie. Il apparaît dans ses pamphlets tel que nous le voyons dans sa vie, excessif et emporté, mais loyal et sincère, vé-
' M. Yilleiiiain.
hément et noble, regagnant par la pureté de son intention ce qu'il perd par l'intempérance de son langage, marchant le front calme et serein au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.
Quel triste intérêt ne s'ajoute pas à l'admiration . qu'inspire cette vigueur d'intelligence et de langage : quand on songe que ce labeur immense fut celui d'un homme qui avait usé et perdu ses yeux à la peine ! On l'avait averti que la Défense du peuple anglais lui coûterait probablement la vue; cette affreuse menace ne suspendit pas un instant son travail. On ne sait pas la date exacte à laquelle remonte sa complète cécité. En 16.52, il écrivait encore, comme le prouve une lettre de recommandation qui semble être de son écriture. Ses biographes semblent cependant s'accorder pour affirmer, qu'en 1652, il avait complètement perdu la vue, puisque Du Moulin, dans son pamphlet écrit cette année , ose lui en faire un crime, et que Milton, dans sa Seconde Défense du peuple anglais, se croit obligé de citer tous les aveugles de l'antiquité et des temps modernes que cette infirmité n'a pas déshonorés*. Peut-être passa-t-il pour aveugle longtemps avant que ses yeux fussent complètement fermés à la lumière. Ce qui est certain, c'est qu'en I65'i-, tout reste de vision avait disparu. Un Athénien, nommé Philaras, ambassadeur du duc de Parme à la cour de France, lui avait écrit
' .M. Keigtillt'y Lifu uf Millon, p. 50) cite également une lettre empruntée aux Tliurlae's Sttile j)apers, datée de la Haye, :20 juin 1653, où il est question d'un aveugle nommé Milton.
pour lui demander un exposé complet des causes et des progrès de sa maladie, afin de consulter Thévenot, oculiste renommé de Paris. « Dès l'année 1644 environ, lui répondit Milton, je sentis ma vue s'affaiblir : la lecture, même celle du matin, me fatiguait en se prolongeant, et quelque exercice corporel m'apportait toujours un prompt soulagement; déjà une visible auréole se dessinait autour de la lumière placée devant moi; bientôt l'œil gauche s'éteignit sensiblement, et si je fermais le droit, la perception des objets m'échappait. Celui-ci même ne tarda pas à faiblir. Au bout de trois années, quelques mois avant la totale extinction de ma vue, je n'apercevais que des images errantes et incertaines ; il me semblait, surtout après le repas, que de nuageuses vapeurs emprisonnaient mon front et mes tempes, et fermaient mes paupières appesanties. A peine étaisje couché, une lumière assez vive inondait mes yeux, quoique fermés ; cela dura ainsi pendant quelque temps encore; mais peu à peu je vis ces lueurs disparaître brusquement, et avec une sorte de bruit intérieur , dans une subite obscurité qui devint de plus en jilus épaisse ; maintenant c'est un voile noir ou plutôt cendré qui s'étend éternellement devant moi ; c'est à peine si parfois quand le globe de l'œil se promène à droite et à gauche, la trame de ce voile laisse échapper quelque étincelle. » « C'était, dit M. Keightley, la paralysie du nerf optique, qu'on appelle goutte sereine, par suite d'une fausse appréciation des causes qui l'amènent. »
-2it) .MILTON
Ce malheur avait été précédé ou suivi de près d'une imtastrophe domestique. Sa femme était morte à la fin de 1G52 ou au commencement de 1653, en donnant le jour à son cinquième enfant qui ne vécut pas. Cette union, si troublée, mais que le temps et la nécessité avaient fini par rendre paisible sinon heureuse, avait donc duré dix ans. La mort de sa femme, outre qu'elle le privait de soins matériels que sa triste situation rendait nécessaires , le laissait avec trois filles dont l'aînée n'avait pas huit ans, et dont la dernière en avait deux. Qu'il n'ait pu supporter longtemps cet isolement qui mettait sa maison à la merci des domestiques, il n'y a pas lieu de s'en étonner : deux ans après, le 12 novembre 1656, il épousait Catherine Woodeock. On a dit que la seconde femme de Milton était, comme la première, la fille d'un royaliste, d'un capitaine dont le nom figure sur la liste de personnes arrêtées pour avoir conspiré contre Cromwell f ; mais il y a lieu de croire que le capitaine Woodeock compromis n'était pas le beaupère de Milton ; car, ainsi que le fait remarquer M. Keightley, un royaliste se fût difficilement contenté pour sa fille d'un simple mariage civil, tel que Milton le contracta. Pendant quinze mois, Milton put oublier et sa cécité et les orages de sa première union, et ce fut sans doute une digne épouse que celle qui sut aimer un homme dont les yeux étaient fermés à la lumière, et dont tant de ses compatriotes ne parlaient qu'avec horreur; mais ce bonheur ne fat pas de longue durée. Elle mourut au commencement
SA VIK l'UlJLigUK 2i7
de février 1657, en donnant le jour à une fille. Personne ne saurait aussi bien dire ce que Milton perdait en elle que Milton lui-même : « Il me semble, dit-il dans un sonnet, voir apparaître ma sainte compagne sortant pour moi, comme Alceste, de son tombeau, quand le fils de Jupiter la rendit à son heureux époux, en l'arracliant à la mort et en la relevant pâle et décolorée. La mienne, telle que ces épouses que la loi juive sauvait par la purification après leurs relevailles, et telle que j'espère la voir à jamais et sans obstacles dans le ciel, parut devant moi vêtue de blanc, comme son àme pure : son visage était voilé, mais mon regard prévenu crut voir briller en elle tant d'amour, de douceur et de bonté, que jamais visage ne resplendit ainsi. Mais hélas ! lorsqu'elle se penchait vers moi pour m'embrasser, je m'éveillai, le songe s'évanouit : le jour refit pour moi mon éternelle nuit * . » Tout semblait conspirer pour assombrir l'âge mûr de Milton. Il était seul, il était aveugle, et son pays n'était plus libre. Cromwell mourait la même année, et Milton entrevoyait pour son pays une servitude dont il était impossible de fixer le terme. Ce nobl.e regard fermé à la clarté du jour, allait concentrer dans les espaces intérieurs de l'àme toutes les belles visions de sa jeunesse, toutes les grandes inspirations de son âge viril, et le Paradis perdu devait couronner sa vieillesse aveugle et oubliée. Une teinte de grave mélancolie se répandait sur toute sa
' Sonnets.
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vie. Il n'avait plus rien à espérer des hommes, pas même la renommée, que l'esprit de parti devait refuser longtemps à son oeuvre; il ne pouvait plus même saluer du regard cette grande nature dans laquelle l'àme des poètes trouve comme une éternelle consolation : « ...Jeté retrouve, sainte lumière du jour, et je sens ta clarté vivifiante et souveraine ; mais toi, tu ne viens pas visiter ces yeux, qui tournent en vain dans leur orbite, pour saisir tes rayons pénétrants, et qui ne connaissent pas d'aurore ; l'épaisse goutte sereine a éteint leur regard, ou un voile épais s'est étendu sur eux. Je n'en fréquente pas moins les lieux sacrés que visitent les muses, les claires fontaines, les ombrages épais ou la colline rayonnant de soleil, poursuivi par la passion de la lyre sacrée ; mais c'est toi surtout, ô Sion, et les rives fleuries des ruisseaux qui baignent tes pieds sacrés que visite mon songe nocturne. J'aime à me rappeler ces deux bardes qui partagèrent ma triste destinée et dont je voudrais partager la gloire , l'aveugle Thamyris et l'aveugle Homère, Tiresias etPhinée, les prophètes d'autrefois. Ces pensées nourrissent et font éclore des chant harmonieux; tel l'oiseau veilleur chante dans l'ombre, et couvre du mystère des plus épais bocages sa nocturne mélodie. L'année ramène tour à tour les saisons, mais jamais ne revient pour moi le jour, ni le doux crépuscule du soir et du matin, ni la vue du printemps éclatant et des roses de l'été, ni les troupeaux, ni les pâturages, ni l'homme, cette image de Dieu. L'ombre et l'éternelle nuit m'environnent : le
doux commerce des hommes m'est interdit, et je ne trouve écrit à aucune page ce livre merveilleux de la nature où tout est effacé et rayé pour moi ; la sagesse trouve ainsi- une porte toujours fermée devant elle. Répands donc au dedans toutes tes clartés, ô céleste lumière, remplis l'esprit de tous tes rayons : donnemoi le regard intérieur, et chasse et disperse toutes les ténèbres, afin que je puisse voir et chanter des choses que l'œil des mortels ne peut entrevoir ^ » Jamais douleur plus intense et plus vivement ressentie trouva-t-elle dans la puissance souveraine de l'àme un apaisement plus noble et plus austère? Il semblait que cette âme volât plus haut en s'allégeant des joies de la terre. Il le sentait, le poète qui a écrit le sonnet sur sa cécité, et celui qu'il a adressé à son ami Cyriac Skinner : «D'où vient ma patience, me demanderas-tu? De la conscience que j'ai, ô mon ami, d'avoir fatigué et perdu mes yeux pour la défense de la liberté, noble tâche que je me suis imposée, et dont l'Europe entière a entendu parler. Cette pensée me permettrait de marcher, au milieu de la vaine comédie de ce monde, content dans ma cécité et sans chercher un autre guide. » C'était prendre noblement congé de cette liberté, dont il ne devait pas voir le réveil.
' Paradis perdu. Chant m.
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