LE PARADIS PERDU LE PARADIS RECONQUIS - SAMSON
L".s années qui suivirent la révolution de 1660, furent pour Milton des années de tristesse et d'isolement. La liberté semblait exilée pour jamais ; l'Angleterre ne la voulait plus que dans ses mœurs, et la sombre austérité puritaine avait entraîné dans sa défaite cette rigidité morale, qui lui avait tenu lieu de toutes les vertus politiques. Les royalistes faisaient payer à la révolution vaincue le meurtre de Strafford et de Gappel. On pouvait donc croire que l'apologiste du régicide, le secrétaire du conseil d'État de la république serait une de leurs premières
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victimes. Il le pensa lui-même; car il quitta sa demeure de Petty-France et se réfugia chez un ami, auprès duquel il vécut dans une retraite profonde. A l'honneur de la royauté restaurée, il faut dire qu'elle fut clémente pour Milton, et le poète aveugle n'eut pas, comme Dante, à apprendre combien est amer le pain de l'étranger. 11 dut sans doute cet oubli à de puissantes protections. On cite parmi ceux qui lui prêtèrent leur appui le cousin de Monk, Morris, et son beau-frère sir Thomas Glarges ; peutêtre Monk lui-même, qui profitait de la révolution qu'il avait faite, sans avoir aucune raison d'en partager les rancunes. Milton avait, dit-on, sauvé la vie à un poète royaliste, sir William Davenant : le cavalier tint sans doute à honneur de lui payer sa dette de reconnaissance *. Le parlement décréta contre lui des poursuites '2, mais il fut sans doute mollement recherché. On dit que dans une circonstance où sa liberté était menacée, ses amis le firent passer pour mort, et simulèrent une cérémonie d'enterrement; on ajoute même que le roi apprit l'aventure et s'en égaya beaucoup. L'Eikonodastes et la Défense du peuple anglais furent brûlées le 27 août I6G0,
' Aubrey, dans sa vie manuscrite de Davenant, ne mentionne pas Milton parmi ceux qui aidèrent à l'évasion du poète royaliste. Keightley, p. 58.
' Les communes votèrent, le 16 juin, la résolution suivante : « That his majpsty should be » hurably moved to call in Milton's two books (Iconoclastes and the Defence) and that of John Goodwin (The obstruction of justice) written in justification of the murder of the late king, and order Ihem to be burnt by the Common Ilangman ; and that the Attorneygeneral do proceed against tem by indictmetit or othenvise.
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par la maiu du bourreau; mais deux jours après cette décision, le vote du bill d'indemnité mettait la vie de Milton et même sa liberté à l'abri de tout danger. 11 eut toutefois des amendes à payer et fut gardé à vue pendant quelques jours. En ce temps-là un pareil traitement pouvait passer pour de la clémence. Milton cessa bientôt d'être inquiété; mais, pour un vieillard aveugle, cette sécurité relative était encore pleine de trouble et d'agitation. Les hommes du caractère de Milton s'identifient toujours avec les causes qu'ils ont défendues , et croient difficilement qu'on les puisse oublier. On a dit qu'il vivait alors dans des transes continuelles, croyant qu'on cherchait à l'assassiner, et qu'il se réveillait en sursaut la nuit au moindre bruit. Il put voir bientôt que personne ne pensait plus à lui ni pour l'admirer ni pour l'inquiéter. Ces terreurs, s'il s'y abandonna, ne purent paralyser ses facultés. Il est juste cependant de remarquer qu'il occupa ses trop longs loisirs H des travaux qui n'exigaient point une grande intensité d'attention. Au moment où ses livres étaient brûlés parla main du bourreau, il publiait d'une part nneGramniaire latine élémentaire, et de l'autre les Aphorismes irÉtat de Raleigh. Pourcet esprit vigoureux et ardent, de pareils travaux étaient presque de l'oisiveté. On put voir cependant quelques années après, que s'il n'espérait plus rien pour la liberté, il conservait intacte la mâle vigueur de son ofénie. Ce vieillard découragé travaillait au Paradis perdu.
Plusieurs années se passèrent ainsi, sans qu'aucun événement important vint troubler cette studieuse retraite. Cependant les filles de Milton grandissaient et, il faut le dire à leur éternelle honte, l'acrimonie de leur caractère aggravait chaque jour l'isolement du vieillard. Toutes trois étaient, nous l'avons vu, filles de sa premièrefemme. Anne, l'aînée, avait alors dix-huit ans; son visage était agréable; mais son corps était difforme, et un vice très -apparent de prononciation la dispensa de l'ennuyeuse tâche de faire la lecture ù son père. La seconde, Marie, qui touchait à l'âge de seize ans, ressemblait à sa mère, et lui devait quelque chose de son caractère revêche et impatient. Enfin Deborah, la troisième, était, dit-on, le portrait de son père, qui avait fait d'elle sa favorite. Elle n'avait alors que douze ans, et doit être mise hors de cause dans le procès que la postérité devait intenter à la mémoire des filles de Milton, Procès difficile à juger; caries circonstances et Milton lui-même avaient tout fait pour tenter la destinée. Si les filles de Milton ont abusé de la triste situation de leur père pour lui rendre intolérable le foj-er domestique, rien ne peut effacer la honte d'une pareille conduite ; mais si ces troubles intérieurs furent la conséquence au lieu d'être la cause du troisième maiiage de Milton, nous n'avons plus devant nous qu'un exemple de plus des vulgaires et inévitables inconvénients qui accompagnontlesunionstardives.On entendit souvent Milton s'écrier que ses filles avaient été rudes et désagréables pour lui, qu'elles le négligeaient dans sa ce-
cité, et l'abandonnaient SOUS le moindre prétexte. Un témoin appelé au procès auquel donna lieu la vérification du testament de Milton, déclara tenir du poëte lui-même qu'à la nouvelle de son nouveau mariage, sa fille Marie avait dit à une servante : « Ce n'est pas là une nouvelle ; mais s'il s'agissait de sa mort, il vaudrait la peine d'en parler, » On l'entendait souvent, dit aussi le même témoin, se plaindre de ce que ses filles faisaient disparaître ses livres ; elles auraient volontiers vendu le reste à la chiffonnière ; enfin elles se concertèrent pour conseiller à sa servante de le tromper surles marchés. De tels propos et de tels actes ne sauraient être, en aucun cas, excusés; mais il serait peut-être plus aisé de justifier l'humeur morose des filles de Milton. Les événements de 1660 et le trouble qu'ils avaient apporté dans son existence, n'avaient pas sans doute contribué à rendre son caractère plus attrayant , et Milton vaincu et vieilli ne nous apparaît pas précisément comme le maître aimable et doux d'un intérieur dans lequel vivaient trois jeunes filles. Il avait dans l'esprit un défaut que l'âge ne semble pas avoir atténué : il ne voyait ni les proportions ni les limites des choses, et croyait pouvoir exiger des autres tout ce dont il se sentait lui-même capable. L'autorité paternelle devait prendre entre ses mains, et sans qu'il le voulût, la forme du despotisme ; c'était sa coutume d'imposer aux autres l'idéal qu'il rêvait. De pareilles aspirations, en se heurtant à l'imperfection naturelle des âmes et des choses, exposent dans la
vie privée comme dans la vie publique à de cruels mécomptes. Milton eu fit, dans ces deux cas, la triste expérience. Les années passées auprès de leur père avaient laissé dans l'esprit de ses filles le plus amer souvenir. Il soumettait, il faut l'avouer, leur patience à de rudes épreuves : il se faisait faire par elles la lecture en sept et même huit langues qui leur étaient absolument étrangères, et pour les délasser de ce travail, il les envoyait apprendre à broder en or et en argent. Déborali prétendait aussi qu'il se faisait réciter par elle le commencement de V Iliade et des Métamorphoses d'Ovide. Pour rendre une pareille tâche légère, i] ne fallait -qu'un peu de dévouement et de pitié pour une grande infortune : autant en font chaque jour, sans se plaindre, les femmes qui lisent en latin leurs prières et leur messe ; mais les filles de Milton semblaient avoir hérité de l'âme vulgaire de leur mère. Sa petite-fille, M"'= Forster, prétendait qu'il n'avait pas même voulu leur apprendre à écrire; mais, outre qu'on possède plusieurs reçus écrits de leur propre main, il est difficile de croire que Milton eût adopté le plan d'éducation féminine proposé par Arnolphe dans l'École des Femmes, et qu'il eût voulu, dans sa cécité, leur enlever ce moyen de tromper la vigilance paternelle. Nous voyons, au contraire, qu'elles avaient chez elle une gouvernante, ce qui parait peu compatible avec ce parti pris de leur imposer l'ignorance. Aubrey dit lui-même que Milton avait appris à sa fille Déborah le latin et la lecture du grec. Pourquoi chercher si loin d'ailleurs la raison de troubles
domestique.?, que les circonstances n'expliquent que trop aisément. Milton commit à l'égard de ses filles deux offenses qu'elles ne pouvaient lui pardonner : il se maria pour la troisième fois et laissa à une jeune épouse tout son bien. Elisabeth Minshull était fille de M. Randle Minshull deWestsarton, près Nantwich, dans le comté de Chester. Elle avait, disent les biographes, trente ans de moins que son époux. Newton tenait, d'une personne qui l'avait connue, qu'elle était d'un visage agréable, et Aubrey nous la dépeint comme une femme douce et d'humeur charmante. C'était peut-être tenter imprudemment la destinée, que d'off'rir à une si jeune femme de partager la fin d'une existence qui ne devait plus connaître de jours brillants. Mais il paraît certain que Milton trouva en elle l'épouse selon son cœur, la femme soumise et humble devant le chef de la communauté, la femme orientale en un mot, moins la réclusion et l'abaissement moral. Qu'on se figure le nouvel élément de discorde que dut occasionner dans cet intérieur, déjà troublé, l'entrée d'une jeune femme qui venait régner sans partage sur le cœur d'un vieillard. S'il faut en croire le témoignage de sapetite fille, M'"« Foster, et de son neveu Philipps, la nouvelle madame Milton fit payer cher à ses belles-filles la soumission et la douceur qu'elle montrait à son mari. Mais entre une marâtre et ses belles-filles, à quel témoignage se fier? Pour tout dire d'ailleurs, elles eurent ensemble, après la mort de Milton, un procès, et c'est là un abîme devant lequel aucun ca-
ractère féminin n'a jamais manqué de sombrer. Milton, à qui on entendit dire souvent qu'il avait dépensé, pour élever ses filles, le plus clair de son bien, se croyait quitte envers elles, puisqu'il laissa à sa dernière femme le peu qu'il possédait. Il n'avait jamais touché la dot de Mary Powell : elle était demeurée entre les mains de sa mère et d'un oncle qui s'étaient engagés à la payer aux enfants et qui manquèrent à leur parole. Milton se crut donc en droit de disposer, en faveur de sa veuve, de ce qui lui appartenait en propre. Ce droit, il l'exerça strictement, après qu'il eut établi modestement ses filles ; mais il eût dû prévoir qu'il éternisait ainsi dans sa famille les discordes qui assombrirent ses derniers jours. Sa jeune épouse sut du moins lui en dérober une partie ; mais l'amour d'un vieillard ne saurait être pour elle un témoignage favorable auprès delà postérité. Rien n'indique en elle une àme ou un esprit supérieur : elle n'était pas même, s'il faut en croire plus d'un témoin, à la hauteur du désintéressement et de la rigide vertu de son mari : elle trouvait qu'un tel génie lui avait été donné en pure perte, s'il ne servait à faire prospérer le ménage. On avait offert, à Milton, dit Richardson, de lui rendre son poste de secrétaire latin du gouvernement, et M""® Milton l'engageait à accepter'. «Vous avez raison, lui répondit-il, vous aimeriez, comme les autres femmes, vous promener dans votre voiture ; mais moi je désire vivre et mourir en
' C.ette charge fut donnée, en fait, à Thurloe, ancien secrétaire de Croniwell.
honnête homme. » Si cette réponse a été faite, il faudrait récrire en lettres d'or sur la porte de tous les hommes publics. Que de naufrages de l'indépendance ont été dus à ces obsessions d'un sexe, si bien fait pourtant pour comprendre le dévouement et le sacrifice sous toutes ses 'formes. Il faut toutefois savoir gré à la dernière femme de Milton de lui avoir assuré quelques années de calme et de bonheur ; car c'est à l'ombre de cette paix domestique que s'acheva le Paradis perdu.
Le mariage de Milton se fit en l'année 1664. Vers la même époque, on présenta à Milton un jeune quaker, nommé Thomas Elwood. Ce jeune homme, qui avait reçu une certaine éducation, avait demandé par l'mtermédiaire d'un ami commun, la permission de venir le voir, et d'être attaché à sa personne, non comme serviteur, mais plutôt comme secrétaire, et pour lui faire les lectures qu'il voudrait bien lui désigner. Milton, heureux de pouvoir échapper par là à la mauvaise humeur de ses filles, accepta avec plaisir l'offre du quaker, et commença par réformer sa prononciation latine qu'il dut désormais modeler sur celle qui était adoptée sur le continent. « Il voyait, dit Elwood, à ma prononciation, si j'avais compris, et, dans le cas contraire, il m'expliquait lui-même les passages difficiles *. » Au moment où éclata la peste de Londres, Milton, qui avait de nouveau changé de logis, s'était établi dans une petite
' Mémoires de Th. Elwood.
maison près de Bunhill Fields . Il j ugea prudent de fuir le fléau, et chargea son jeune ami de lui trouver une petite maison près de Ghalfont, qu'il habitait alors comme précepteur des enfants d'un riche quaker. Mais au moment même où Milton venait de s'y établir, le pauvre quaker, qui se promettait tant de ce voisinage, fut mis en prison: c'était alors comme la seconde demeure des chrétiens de cette secte. Quand il en sortit, sa première visite fut pour Ghalfont et Milton : « Après quelques instants de conversation, raconte-t-il lui-même, il fit apporter un de ses manuscrits et me le remit, en me priant de l'emporter chez moi, de le lire, et de lui en dire mon sentiment. Quand je rentrai chez moi, je trouvai que ce livre était l'admirable poëme du Paradis perdu. Après l'avoir lu avec la plus grande attention, je lui fis une nouvelle visite, et le remerciai de la faveur qu'il m'avait faite en me le communiquant. Il me demanda ce que j'en pensais, et je le lui dis sincèrement, selon mon modeste jugement. Nous échangeâmes encore quelques paroles sur ce sujet, et je lui dis, comme pour badiner: « Tu as beaucoup parlé du Paradis perdu, mais qu'as-tu à dire du Paradis retrouvé? » Il ne me répondit pas ; mais il songea un moment et changea de conversation. A quelque temps de là, j'allai le voir à Londres, où il était retourné dès que la peste avait cessé. 11 me momtra son second poëme, le Paradis reconquis, et me dit en souriant : « C'est à vous que je dois l'idée de ce poëme ; vous me l'avez mise en tête par la question
que vous m'avez adressée à Ghalfont. Je n'y avais point songé auparavant i. » Qui oserait donner un conseil aux poètes de notre temps , et comment ce .conseil serait-il reçu ?
Lorsque la peste eut complètement disparu à Londres, Milton y revint au printemps de 1666, après un an d'absence. Il rapportait les deux poèmes. L'incendie de Londres, qui eut lieu la même année, ne lui permit pas sans doute de les publier immédiatement, au milieu de la ruine universelle. Mais dès l'anuée suivante, la ville renaissait de ses cendres, et le 27 avril 1667, il signait un traité avec le libraire Samuel Simmons, pour la publication du Paradis perdu, qu'il voulut d'abord donner seul au public. Ce traité est devenu célèbre dans l'histoire des lettres, et peut servir à mesurer le progrès accompli dans la diffusion des goûts et des connaissances littéraires. Milton reçut cinq livres sterling comptant ; il devait lui être remis une somme égale après la vente de 1 ,300 exemplaires, et successivement après la seconde et la troisième édition ^. Milton vécut assez pour toucher en tout dix livres sterling ! Quel argument sinon pour la perpétuité, au moins pour l'extension prolongée du droit de propriété littéraire. Ne nous y trompons pas toutefois. A la même époque, on payait à Dryden 250 guinées pour sa traduction
' Mémoires de Th. Elwood.
^ La troisième édition parut en lo78, onze ans après la publication, et M"" Milton donna 'jiiittance définitive à Simmons, contre la somme de 8 iiv. st., le 29 avril 1681. — Rood, cité par Keiglilley, p. 66.
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de Virgile, et 300 pour ses fables. C'est que vendre 1 ,300 exemplaires d'un poëme religieux dû à la plume d'un puritain régicide au temps du roi Charles II, au temps où Butler livrait les hommes de la cinquième monarchie au ridicule dans le poëme d'Hudibras, c'était un succès inespéré. Le Paradis pei^du venait à la plus mauvaise heure , trop âgé de vingt ans pour le choix du sujet, trop jeune au moins d'autant pour le goût littéraire de l'Angleterre. Il semble d'ailleurs que depuis Homère, la poésie épique ne puisse naître que dans la douleur et les larmes ; Milton dut s'estimer heureux de ne pas recueillir avec l'immortalité, comme tant de ses devanciers :
Les ténèbres, l'exil, l'iiidigence et la faim.
A travers toutes les vicissitudes de son existence, Milton n'avait pas un instant perdu de vue le dessein de donner à son pays une épopée, ce couronnement nécessaire des grandes littératures. Dans les rêves de sa jeunesse, alors qu'il subissait comme tous ses contemporains le charme de la poésie chevaleresque de Spencer et de l'Arioste, il avait voulu chercher le sujet de son poëme dans ces vieilles légendes galloises, patrimoine poétique de l'imagination populaire. Il est difficile de mesurer le succès qui eût couronné une telle entreprise. Sou imagination n'avait ni l'éclat ni la légèreté de celle de l'Arioste, et ne vivait pas comme l'àme de Spencer, avec ces traditions de la vieille Angleterre, qu'il fal-
lait aimer pour les peindre dignement. L'àme d'un puritain n'était pas faite, en un mot, pour faire revivre une époque dont ces sectaires voulaient faire disparaîtrejusqu'aux dernières traces. Aussi, à mesure que s'effaçaient les impressions de ses jeunes années, Milton se détachait peu à peu de cette mythologie chevaleresque, et, à force de méditer les vérités de la foi, il avait fini par confondre avec le livre sacré toute la vie de sa puissante imagination. Il ne pouvait donc puiser son sujet qu'aux sources habituelles de son inspiration. Aussi, c'est avec un retour presque dédaigneux vers les pensées de sa jeunesse qu'il s'écrie, au moment d'aborder le grand drame de la chute de l'homme : « Tâche mélancolique, mais non moins héroïque que la sombre colère d'Achille contre un ennemi trois fois poursuivi dans sa fuite autour des remparts de Troie ; ni que la rage de Turnus, après le délaissement de Lavinie, que le courroux de Neptune et celui de Junon, persécutrice acharnée des Troyens et du fils de Vénus ; sujet non moins élevé, si la Muse céleste m'accorde un style digne de ce dessein, cette Muse qui daigne, sans être implorée, me visiter la nuit, et qui me révèle dans mon sommeil ou m'inspire un vers facile et non prémédité. J'ai longtemps caressé ce sujet de mou chant héroïque, et je l'ai tardivement commencé. La nature ne m'a point fait pour raconter les batailles, ce texte jusqu'ici consacré des poèmes héroïques. Noble tâche, en effet, que de disséquer lentement des chevaliers fabuleux luttant