VI PRÉFACE
ce qui est l'œuvre propre de leur génie, elle sent plus qu'elle ne comprend. Ne croyons pas toutefois que son œuvre soit vaine. Il est quelque chose qui, pour l'écrivain comme pour le lecteur, survit de ce commerce prolongé avec les plus rares exemplaires de la grandeur intellectuelle : c'est une impression saine et virile qui fortifie le cœur. Vivre avec eux, c'est leur emprunter une parcelle de ce qui les rend supérieurs à nous, et nous nous sentons moins petits en voyant ce que peut être l'un de nous.
Milton est l'un de ces nobles privilégiés de l'intelligence humaine, et sa grandeur intellectuelle est d'autant plus frappante qu'elle emprunte, pour se communiquer à nous, peu de séduction et d'attrait. C'est un roc majestueux au milieu d'un paysage, non pas aride, mais sévère. Aussi ne faut-il guère s'étonner, si le désir d'étudier de près l'œuvre de ce vaste génie a tenté jusqu'ici peu d'écrivains. Quelques pages éloquentes de Chateaubriand et de M. Villemain, deux 'articlesdeM.VinetsurlatraductiondeChateaubriand, un travail excellent de M. Geffroy sur les pamphlets de Milton, voilà tout ce que la critique française avait consacré à celui qui dispute à Shakespeare le premier rang parmi les poètes de l'Angleterre, jusqu'au moment ou M. Taine présenta dans tout son relief cette grande figure, dans un des chapitres les plus remarquables de son Histoire de la littérature anglaise *.
1 La critique anglaise elle-même n'a pas encore donné nn travail complet sur Milton; mais quand le livre de M. Masson (Life of Milton in connexion wUh the history ofhis time) sera achevé, Milton aura enfin son monument; monument peut-être un peu massif et de proposition démesurée, mais imposant et d'une structure aussi ingénieuse que solide. Sans parler des biographes et des critiques de l'ancienne école, nous avons trouvé de précieux renseignements dans l'ouvrage de M. Keightley. (Life^ opinions and wrilingi of MiUon.)