PREMIÈRES POÉSIES - V0YA;GES
La patience des biographes s'est épuisée à cherdier des ancêtres à Milton ; mais elle n'a guère réussi qu'à remplacer l'obscurité par la confusion. Nous ne la suivrons pas dans cette recherche ingrate. Qu'importe de savoir quels furent les aïeux obscurs d'un grand homme ? Comme ces patients voyageurs qui poursuivent sous le soleil du tropique la véritable source du Nil, espère-t-on retrouver dans ces générations lointaines les traits épars de son génie? Le hasard d'ailleurs semble avoir voulu déconcerter toutes les recherches; car le nom de Milton se retrouve, comme
nom de ville tt catome nt)m de- familte, sur les points les plus opposés de l'Angleterre. Tout ce qu'on peut aflarmer avec certitude, c'est que Milton descendait d'une famille déjà anciennement établie dans le comté d'Oxford; mais cette famille s'était divisée en plusieurs branches, dont la filiation demeure assez obscure *. Si nous avions à choisir des ancêtres à Milton, nous aimerions à compter parmi eux un certain Richard Milton de Staunton S. John, cité plusieurs fois dans le registre des amendes infligées à ceux qui refusèrent d'abjurer le catholicisme devant des menaces tyranniques. Ce mâle courage aurait été, selon latraditian, le seul patrimoine qu'il eût voulu laisser à son fils , le père du poëte , coupable, à son tour, d'avoir embrassé les doctrines de la réformatiôfii. Jean Milton le père ^tarait aiïisî grossi le nombre de ces fils de famille déshérités qui apportent dans des professions modestes, avec l'orgueil d'une naissance distinguée, l'élévation de sentiments et d'intelligence qui peut seule le justifier. Afin de pourvoir par son travail à la subsistaqoe d'une fa- , mille qui devint bientôt nombreuse, il ouvrit, à Tan- .seigne de V Aigle éployée, un office de notaire qu'il transporta plus tard dans sa maison de Bread street,
* On a compté jusqu'à , vingt Tilles oa villages du noai de Miltoo» et plusieurs familles de Milton ou Mylton, élrangères l'une à l'autre, vivaient sa XV* et au rvt* siècle, dans dlfrérentè ciwntës tic rÀngfeti'i'fè. V. Mâ>son, Lifé of Milton t» connexion wUh the historj/ ofkikiimet vol. 1, p. 6, — Hunter, Critical and historical Tracts, III, Milton, — Genealogieal i»irest' jathh.
Voir la aotd I a Iftfin dnToltÉie,
mae des rues les plus fréquentées de 1» cité de Louéx^^é Gettçt .easeigae était empruntée , dit-on, aux î^riBQiries de sa fomille, et l'emblème se retrouve en ^ffi^s^f le ofwjliet dont Milton signale contrat oonolu av^o le libraire Syiamons, pour la publioation du ParcéU fi^riv^ *. liôs eotsilres {sermmra) avaient été jadis de vérit^iteteB écrivains publKjs} m^s depuis l'invention de l'impri^merie, qui avait rendu leurs fonctions primitives en partie inutiles, leur situation avait pris plu$ d'importance, et la plupart des actes de l'État civil se rédigeaient dans leurs bureaux. La maison de Bread street ne tarda pas à être fréquentée par un grand nombre de clients. Cest dans cette maison, détruite depuis dans le grand incendie de Londres, que naquit Jean Milton , le vendredi , 9 décembre 1808^. Il fut le troisième des six enfants que son père eut deSarah Milton, et dont trois moururent en bas âge ^. Au milieu des confidences intimes assez nom- . breuses, qu'on peut recueillir dans les poésies latines desajeunesse et ses ouvrages de controverse, Milton a rarement mentionné le nom de §amère. S'il est vrai pourtant que l'âme d'une mère est comme le premier berceau du génie, blous aurions ainté à connaître la femme qui berça sur ses genoux le plus grand poëte épique des temps modernes, Milton voulait sans doute entourer d'un voile de délicate réserve le
* Masson, p. 3. — Hunter, p. 7, fait remarquer que Taigle éplayée flgurt} au9»i dans lo^ armoiries dos ^i^tOB, faR)iil0 du Shropaiiiro,
* Aubrpy et Wood.
' i^ej trQ» survivauti furent : Anne, l'aînée de la famille; Jeao, le poët4), et Christophe, né en 4615.
culte respectueux qu'il avait conservé pour sa mémoire ; mais nous aimons à penser qu'un souvenir riant du foyer domestique illuminait son âme, quand il peignit d'un trait si pur l'hymen de nos premiers parents. Cette beauté presque féminine, si souvent célébrée parles contemporains, il la tenait sans doute de Sarah Milton, et il lui dut sûrement quelque chose de cette grâce austère qui tempéra son mâle génie. « C'était, dit-il, une femme d'une vertu sévère, et connue dans le voisinage par ses aumônes * . » Voilà tout ce que Milton a voulu dire de sa mère, se souvenant sans doute que Rome païenne et chrétienne n'inscrivit rien de plus sur les tombeaux des plus nobles matrones *. Milton a été moins sobre de détails sur son père, homme d'une intégrité reconnue, nous dit-il lui-même^, et célèbre, rapporte son petit-fils Philips, par son habileté et sa prudente conduite des affaires. Le tribut de reconnaissance que son fils lui paya dans de nombreuses occasions suffirait à prouver, s'il n'était appuyé par d'autres témoignages, que Jean Milton le père n'était pas un homme ordinaire. Le labeur professionnel n'absorbait pas l'âme tout entière du notaire de Bread street. Il aimait les lettres et les arts *, et s'il apportait dans ses préoccupations littéraires un peu de cette pré-
' Matre probatissima et eleemosyDis per yiciDium potissimiim nota. Dé' fintio ieeunda.
* Sarah Milton avait les yeax faibles et portait des lunettes à trente ans.
* Viro integerrimo. Defentio secunda,
* He did not so far qnit his gênerons and ingénions inclinations as to make himself whoUy a slaye to the world. — PkUipt.
teotion assez fréquente chez les hommes qui cherchent à relever par le culte de l'esprit la modestie de leur condition, il dut sans doute aux lettres quelque chose de la dignité sérieuse qu'elles répandent sur la vie. Il avait cette piété grave et austère de l'homme à qui sa foi a coûté quelques sacrifices ; mais il n'appartenait pas, à proprement parler, à la secte puritaine, et ne voulut pas proscrire de l'éducation de son fils les nobles délassements qui rendent la piété plus aimable, sans la rendre moins sévère. A côté de la Bible de famille, toujours ouverte et souvent méditée, les livres profanes avaient aussi leur place. Peut-être la maison du notaire s'ouvrit-elle souvent à quelques-uns des beaux esprits qui se réunissaient à la Taverne de la Sirène, établie dans Bread street, et où se rencontraient Shakespeare, Beaumont, Fletcher et Ben Jonson*. Les veillées d'hiver se partageaient entre la lecture des poètes anglais et italiens et la musique, et le père de Hilton allait souvent s'asseoir à son orgue pour y composer des airs charmants qui furent célèbres de son temps *. « Quoi d'étonnant, s'écrie Hilton, dans un de ses poèmes latins, si tu as pour fils un poète, si nous joignons aux liens naturels l'amour et la pratique de deux arts qui se touchent de près. Apollon, voulant se partager entre nous deux, te donna l'un de
* « At Bread street's Mermaid having dined and merry... • (Ben JoiiBOQ, cité par M. Maston, p. 3S.)
* 11 figure ayec yingt et un dos meilleurs musiciens du temps dans un recueil de madrigaux publié en 1601 . Plusieurs airs religieux, composés par lui, sont encore populaires en Angleterre.
6 MlLtON
ses présents et me réserra l'autre*. » La nrnslqile des sens préparait en lui cette musique de fâme qu'on nomme la poésie. Le meilleur ami de la famille ét^t Henri Lawes, compositeur célèbre, et qui passait pour avoir introduit le style italien dans la musique anglaise. Aussi Milton, dit Aubrey, chanta fort jeune, et devint un excellent organiste. Terburg eût aimé à représenter cet aimable et sérieux intérieur, et ces concerts de famille, où la voix pure et argentine de l'enfant se mêlait aux graves accents de l'orgue. Cornélius Jansen, peintre hollandais estimé, a rendu à merveille, dans un portrait de Milton à l'âge de dix ans, cette charmante petite iHe rasée à la puritaine, sortant d^une large fraise, et qui respire l'intelligence et Thonnôteté. L^enfant vît ainsi s^ écouler les premières années de sa jeunesse au milieu des aspirations les plus pures. Aussi , quand il parle de la musique, c'est avec le sentiment déïleat d*un artiste, et non avec cette phraséologie vulgaire puisée dans les lieux communs de la poésie. Il Voulait qu'elle fît partie des premiers enseignements de Tenfance, et un passage d'un poëme d^ sa jeunesse prouve que , rébeHe aux préjugés de soe temps, il aimait à entendre accompagner avec l'orgue les cantiques s«.crés de l'Église «.
Le père de Milton ne se borna point à donner à son fils l'exemple d'une vie laborieuse et relevée par le culte des arts et de 3 lettres ; il mit à sa portée tous
f EfAstoiœfamiliarêi, * Pensero.o.
SON ENFAN^i: E^J §\ JEUNESSE 7
^ fla^y^i^s /J'^ngtjruçtk^^ pé^f yés ^i^s ?aux femiUes
4itr^iL <îès ,me^ premièf gs annégs, pgf Içç ^ips inces- ^^t;^ ^ n^a pèrç^ eqcey,cé au:jc langj;^e^ et au::|p sc^iences 4ontmftjeî^iiQ 9#e,étai^ sl^<s^epii^^ par divers maître^ e^pTOfe$semrs> ,§ftitî^ l^> ffiaisou p^terne^e, soit ^\iy(. éçigl^^.^i}to^l^lp^ôJl^tGra^gmt pa^ d'ébranler Ifi ^i^e i^jÉl^ ,àe ^p. ^Js, eu :p:e)tt^i;it Ifomère et VirgHflà^Hé de ia^bl^, d^g k^ sacoche du jeune i^qqiieT, 4( T?4 as ypiilu, pèr/? e^cçjeljepf, dit Miltp4 luiïûÈêîû^ de^s ua,ç épî^re lat^ji^, après m'avoir ouvert 1^^ soi^rc^^ de Véioquenjce rpmaine et des grâces latines, Api*^ avo^r formé hi^s lèvres à ces gran- ^.à(gur^^ul)li|i^^ de la laî^gu^ 4as Grecs, digne de servir ^îîX iîrîttîlôai de Jupiter, pi ^ vowlu m'ijistruire #»S§i4f8b^34i4é^dS l^ PP4sii^ fraaiiçaf^ç, et de ces grn^n jlffooté^^, queTîMie dégénérée ^feif succéder À li^ Ifi^gtjp deg B^pnains ?, t.éippig?^Wt par là de l-ififlB^Dfi^ ^m pm^lt^n }3#rb*res ; pnfin, t^i^ ji'as pas iié^^ d^ n^e feira^ ^ugçigïiQr la langjije que parJèî^attes prapb.ètes 4^ la, P^]^s|i^ ^ » Ai»si Mon- 1ftte»8, ^il.s^UY^tlip à^^ U>Ti\é^ ip SQft père, s^nt^n
Isiîgftgft^'él^Y-çr^g'atteftdrirvMito^ dut ^n partie c^e pupn^ière éd^Ql^n dfi ftW 0^prit 4Ux 8pi^p du docteur Thpp^a^ YwBg, i^o^^isi d^ iiaie^&npe^ qui d^viiîi ufle d^P liiii»îére^ dw parti pwrit^ii*? Son él^ye prend Dieu 4 témoiîi ^ qu'il l^ réyér^ QorRB^ wn
* Bea^dR o^ chHreh ^oveimment.
* Ce doux latin bâtard, comme l'appelle Byron dans Beppo. ' Ep. ad patrem.
* Epitlolœ famiUares, n^ 1.
père. « C'est sous sa conduite, dit-il, que j'ai pénétré dans les retraites des Muses, que j'ai contemplé les pentes verdoyantes du Parnasse, que j'ai vidé les coupes des Piérides, et, avec la faveur de Clio, trempé trois fois mes lèvres heureuses du vin de Castalia *• » Le maître demeura également assez étroitement attaché à l'élève. Nous voyons qu'il lui envoya de Hollande une Bible en hébreu : c^étaient lès petits présents que se faisaient les amis de ce temps-là. Ainsi préparé, le jeune Milton arriva déjà savant parmi les enfants de son âge. Aucune école n'était aussi célèbre et aussi fréquentée que celle de Saint-Paul, fondée sous Henri VIII par le doyen Colet, et dirigée alors avec éclat par Alexander Gill. Ce fut celle que choisit le père de Milton, sans toutefois lui retirer immédiatement le précieux appui du docteur Young. L'enfant y resta quatre ans au moins, depuis l'année 1620 jusqu'à l'hiver ou au printemps de 1624 *. Ce n'était pas pour lui qu'avait été placée sur la porte de l'école cette laconique et significative inscription : Aut doce, aut disce, aut discède. « Enseigne, apprends, ou va-t'en. » Il était déjà dévoré de la soif d'.apprendre. « Dès ma plus tendre enfance, dit-il lui-même, mon père me destina à l'étude des lettres. Je m'y livrais avec une telle ardeur que, depuis ma douzième année, je quittais rarement mes leçons avant minuit pour me mettre au lit ; ce fut là ce qui altéra tout d'abord ma vue,
* Elégies latines.
^ xMasson, I, p. 65.
dont la faiblesse naturelle fut encore augmentée par de fréquents maux de tête *. Mon ardeur pour la science n'en fut pas ralentie, et mon père me fit instruire, à Técole et à la maison, par divers maîtres. Lorsque j'eus appris plusieurs langues, et témoigné un goût déclaré pour les douceurs de la philosophie, il m'envoya à Cambridge, une de nos deux universités nationales *. » Les douceurs de la philosophie I ce mot ne fait-il pas frémir dans la boudie d'un enfant de seize ans, et ne présage-t-il pas à lui seul toute une vie de labeur profond, également fermée aux tentations du vice et aux leçons de l'expérience? Milton semble avoir évoqué devant son esprit le souvenir des jours austères de son enfance, quand il met dans la bouche du Christ ces vers du Paradis reconquis ?
When I was yet a child, no childish play To me was pleasing; ail my mind was set Serious to learn and know, and thence to do What might be public good : myself I thought Born to that end, born to promote ail truth And righteous things.
Mais l'esprit libéral et éclairé de son père lui avait ménagé, nous l'avons dit, d'intelligentes distractions. Il semblait que les circonstances et la volonté eussent combiné dans l'éducation du jeune Milton
< Aubrey nous dit qu'on éuil oblige de faire veiller une servante auprès de lui.
' Defetmo seeunda.
40 itffUTODÎ
tQut c^ qui pQ\iYmi féconder iw B9pnt ptéferé pow mi^ p^is.i^a4te culture. Il s'9.br$ii^ait (tux i»)ure6s les plus pure;? du goût ci^eique, et quftud, après k travail obstiné de la da$se, il neatrait a» foy^r paternel, il y retrouvait la sainteté et la ferveur ciurétienne, qui venaient znâler leur parfum s^ppé à celui des fleurs les mieux choisiefi du génw antique* Qui pourrait rôver^ pour le berceau d'une imagination poétique, un milieu plus heurwx que celte maison de Bread street? La Bible, Homèce et la musique, n'estrce pa3 en effet tout le génie de Miltont fToulas les muses qui avaient souri à son enfance restcff&nt fidèles au foyer du vieillwti aveugle etdé8t^)»sé, et lui rendirent comme siine seconde jôunesse^ quand il voulut Ganter lui-même la Jeunesse du paonde et les joies innocentes de TÉden.
En ouvrant si libéralement à* son fils l'entrée des carrières lettrées, le modeste notaire comptait bien sans doute que le studieux écolier était destiné à jeter ^\^r son nom une ^utre îUjistrationqup Qelle de la poésie, ^ox^ second fil»! Cb4?tppt^> ^^^ rfi?P?ît était des plus ordinaires, devint juge derua^l^s premiers tribunaux de TAngleteiTe ; on avait donc le droit de xêver pour le petit J<)hn uîie destinée hi^ pl|i« hwite, et, qui «ait peut-être, .quelque riche é«êQbé. Mm l'écolier ne voulait pas entendre pari^ d'aiitrei^oie que d'éloqi^ence et de poésie. A cette époque où l'autorité paternelle ne souffrait pas de contrôle, le père de Milton eut assez d'élévation et de largeur d^esprit pour savoir respecter en son fils Findépeôdaiice aais-
SON ENFANGfi M SA JEUNKSSE tl
m^bt tari les soarpes auxquelles s^abreuvaît cette jçî*a,^:iiitèJMge8ce,ai l'écolier n'eût pas trouré sur sa l^é l€^ feuillf^ énoom kum|deg de la première éditign 00iapLête de Siakespeare, s'il nr'eût pas tempéré 4è^ l'enfance sous l'influenoe de la grâce sévèrç de Spencer l'allure grandiose et peut^ire un peu pesapte de jsob géaie? Peut-être n'BtSlt-il été q^ie fe rival de Saumaise, peut-être eût-il émerveillé paa* de laboiienses poésies latines les pédants de Cambridge* U a'ep fut pas ^insi, B^n Jonson, Spencer et Shakespeare furent les hôtes familiers de sa chambre d'écolier, et il s'essaya, dès ses plus jeunes années, à parler cette langue poétique qu'il devait porter à sa perfection. Dès l'âge de dix ans, il s'exerçait, dit-on, à écrire en vers anglais; mais nous n'avons pas de témoignage de ces premiers bégaiements de son génie. Quelques-unes de ses poésies latines datent de ses dernières années d'école, et révèlent déjà une grande expérience de la facture poétique. Si nous devons en croire la tradition, c'est à sa quinzième année qu'il faut rapporter la paraphrase anglaise du psaume cxiv et la traduction du psaume cxxxvi. Dès lors, un esprit pénétrant eût pu présager que l'Angleterre pourrait s'enorgueillir bientôt d'un nouveau poète ; car ces imitations se distinguent déjàpar une ampleur de forme et une énergie d'expression, dont Shakespeare semblait avoir emporté le secret dans la tombe. Tout porte à croire que la modestie de Milton nous a dérobé bien d'au-
it HILTON
très essais de sa jeunesse. Il vivait dans un temps oîi les poëtes ne croyaient pas que la terre entière dût s'agenouiller devant les premiers vagissements de leur génie, et où on pensait qu'il fallait condamner à l'oubli les essais juvéniles d'un Milton. On peut regnîtter toutefois que quelques-uns de ces essais ne nous soient pas parvenus par les soins des premiers confidents de sa jeune muse, le jeune Gill, fils du directeur de Saint-Paul, et Charles Diodali qui demeura l'ami de toute sa jeunesse, et auquel il ne cessa de prodiguer les expressions de la plus tendre amitié *.
* Pectus amans nostri, tamque Hdele capuk. — /p. fam., et Eéegi^ lat netf 1 et 6.
SON ENFANCe ET SA JEUNESSE la
L'Université s'ouvrait tout naturellement devant les lauriers classiques du jeune Milton. Sa sœur Anne venait de se marier à Edward Philips, qui était ou devint plus tard clerc de la couronne à la cour de chancellerie. Milton quitta peu de temps après ce mariage la maison de son père, et entra le 12 février 1625 à Christ-CoUege, l'un des plus célèbres parmi les collèges de l'Université de Cambridge. C'était celui dans lequel avaient étudié le réformateur Latimer et sir Philip Sidney. La tradition désigne encore l'appartement que Milton occupa avec un compagnon de chambre. Il fut admis comme pensionnaire de 2* classe, c'est-à-dire payant moins que les fellowcommoners, fils de famille qui mangeaient à une table séparée *, mais supérieur, dans la hiérarchie sociale, aux sizars, ou élèves pauvres entretenus aux frais de la fondation ou de leurs camarades. On voudrait savoir quels furent les sentiments du jeune
* Cette dUtiaetion s'est perpétuée jusqu'à dos jours. H ne faut pas confondre les boursiers (teholan), également entretenus aux frais de la fondation, avec l«s sizari ou étèves pauvres, instruits par cliarilé et qui faisaient le service des autres étudiants. Christ-Collége entretenait i maitre, 14 feliowt et S5 uholars, I^es étudiants (students) vivaient à leurs frais, en louant des chambres dans le collège, et payaient leurs maîtres et levrs répétiteurs. (Blasson, 1,90.)
M &fILTOII
Milton, quand il quitta Theureuse et paisible demeure de son père, pour aller se mcler aux jeunes hommes de son âge. Sans doute tout chagrin et tout regret s'éteignirent en lui, quand il se trouva transporté au milieu de ces palais élevés à la science, où tout invite à l'austère et calme recherche des choses de l'esprit, où l'humble labeur de l'enseignement est relevé par la splendeur et la dignité de la vie commune. Milton dut retrouver comme une i^econde patrie, en se promenant sous ces arcades gothiques, en entendant le son de ces orgues séculaires, sou^ ces voûtes épaisses vers lesquelles tant de générations avaient élevé leurs cantiques et leurs prières. Jamais enfant, ne sortit plus pur et plus innocent é la maison paternelle ; la vie n'avait eu jusque-là pour lui que des sourires, mais il allait aujourd'hui se trouver en contact avec les hommes et avec les choses du monde réel, et heurter aux premiers obstacles l'indépendance naissante de son génie et Tombrageuse fierté de son caractère. I^a lutte commença pour Milton le jour où il franchit la porte du collège, et avec la lutte commença la souffrance. Il avait une de ces âmes qui semblent faites, comme l'aimant, pour attirer et repousser en même temps. Des 4mes pareilles doivent s'attendre à la contradiction violente, et cependant Ib^ eontradiction est cô qu'elles Savent le inolns sdj)pôrter. L'indépendance est la dernière concession qu'accorde le vulgaire aux natures supérietti^ets , et la vie unîversitàh*e de Milieu devait laisser derrière elle un long siUou
SON GNFANGfi Ë7 ^A JEUNESSE AI
de (ial<Mti«ie, qire lohnson recueillit pltts tard, en hti donnaut l'autorité de son témoignage. « Il y a KcfO de croire, dit-il, que Milton n'était pas aimé àMXi»f^n collège: Il est certain qu'il n'obtint pag de fgihWibip) liîâifi l« feèvérîté àirdc Istqti^Ië il fut traité ne ftit pas purement îîéigatite. J'ai hontef de rapporter un fait qui /jë Im ci'ftidg, ëét pmirtant authentique, o*ei*t que Miltoô fttt Hfl des dëritiers éttidiaût.4 de rUnirersité qui fat soumis â rîndigfiité d'iiiàé correctkm corpbrelle eu public^. )> Stif quel témoignage JdhiisGiii a^t-il o«é avaûcei^ cette grate allég^ttioîi? Aubréy, dont il invoque Tautcirité et qui tetiait du frère deSlilton ses renseignements sur la jeunesse du jl^oëte, dit bien quer iïilton eut à m plaindre de SiGoi premier maître Cliapeil et qii'il en choisit lin autr^, et entre deux lignes, par suite de renseigne^ méàfe ultérieure, il ajoute que ce mdtfe lé fit fbiiëtter^i iimîs ees deux reuiseigûements ne viennent prtè de la même souToe, et on a le drott de révoquèt^eù doute Tauthenticité du seccmd ^. L'intéf ^olàtioh paraît donc Traisemblable, et Aubrey s'est fait peut-être uit peu àla légère l'écho d'une tradition inexacte. Un grave dissentiment avait éclaté entre Milton et ses maîtres; c'est tout ce i^u'ori peol affirmer, et si ce grlijid garçon de drx-hirit ans eut à subir le châtiment du fouets sa n^utaiiôn aurait moiUs à éU
* Johiison, Lives of the poeès.
* Pmr'éy, Ùi.^motUUién,
' Il esl vrai de dire que la correcUon du fouet était réservée pour lei 9Ldiéé (flnênèordiitàti^ et es ^lsMheé> et ïous ce rappoh^ si Mittoa ne la subil pas, il aurait pu du moins, sans honte, la méiriteh
souffrir que celle de son temps et de ses maîtres. Quoi qu'il en soit, ces imputations fâcheuses trouvèrent plus tard tant de crédit dans l'opinion publique que Milton se crut obligé plusieurs fois de protester dans ses écrits pcdémiques de l'innooence et de la pureté de sa vie universitaire. Quand nous n'aurions pas du reste ces protestations, dont l'énergie témoigne d'elle-même contre les accusateurs de Milton, les succès de sa carrière universitaire suffiraient à prouver qu'elle ne fut jamais sérieusement interrompue. Il prit ses degrés dans les délais ordinaires, et fut plus d'une fois le héros de ces fêtes académiques, où son talent dans la poésie et la prose latine lui assuraient de faciles succès. Il n'y eut donc pas de troubles bien sérieux dans la vie universitaire de Milton; il n'y eut rien surtout dont il eût pu avoir à rougir par la suite. Quoil celui à qui Diodati écrivait en grec: « Je n'ai qu'une supériorité sur vous, c'est que je sais me modérer dans mon travail*, » ce laborieux jeune homme, que l'Université tout entière venait entendre parler en public dans son collège, aurait été honteusement chassé des rangs de ses compagnons d'étude ! Que le jeune puritain, fidèle aux traditions de sa famille, n'ait pas professé le respect le plus profond pour le rituel nouveau et les formulaires étroits que Laud venait d'imposer à l'Église anglicane, nous n'avons pas de peine à le croire ; qu'il ait même parfois regimbé
1 Épitre grecque à Milton» dans Védition des CEuvres de Miiton de Pickering, I, p. cxciii» cxciv.
contre la vie claustrale et la routine universitaire, nous l'admettrons volontiers. Ce ne fut pas la dernière résistance à Tordre et aux coutumes qu'inspira à Milton un indomptable esprit d'indépendance, et, il faut le dire aussi, un inflexible orgueil. Déjà sans doute il laissait percer le germe des qualités qui ont fait l'honneur de sa vie et des défauts qui l'ont ternie. « Je ne trouve pas ici, dit-il, dans une épître, de compagnon d'étude*. » Sa supériorité faisait déjà la solitude autour de lui. Wood, un de ses biographes, nous dit qu'il n'était pas ignorant de son mérite, et nous croyons en effet que la modestie n'était pas le trait distinctif de son esprit. Il était de ces hommes qui ne peuvent être aimés que de ceux qui ont appris à les connaître. Il y a lieu de croire que le conflit qui s'éleva entre Milton et ses maîtres était complètement en dehors de toute imputation portée contre sa conduite et ses mœurs. Mais son esprit, déjà ouvert à de plus vastes horizons, ne s'était pas laissé séduire par les usages gothiques de l'éducation universitaire^ « Au temps de ma pleine santé, disait-il plus tard, et de mon jugement d'adolescent, je n'ai jamais beaucoup admiré l'Université 2, » et Milton n'était pas de ceux qui savent dissimuler leur répugnance. Peutêtre s'était-il déjà rangé parmi les adhérents aux doctrines de la nouvelle philosophie, dont Bacon venait d'arborer hardiment le drapeau. C'en était assez pour lui faire plus d'un ennemi parmi ses maîtres et
1 Lettre à Alexandre Gill. Ep, famU, « Beason of ehureh govemment.
18 MlLTON
môme parmi ses ôondistiples. Il voulut éaiis doute faire tête à l'orage, et il le fit avec cette hautetii* et cette acrimonie qu'il apporta toujours dans la controverse. On retrouve l'écho de ces quereller dfe ebllége dàhâ un discours prbnoncé par lui derailt feéâ maîtres et àes condisciples : « Comment, é'ëcri€Ht-il; puis-je bdmpter sui^ votre bienveillance, tors^Uèj dans dette vaste assemblée, tous ces visages que j'tti devant moi sont autant de visages ennëmiiSÎTâllt est fécdnde en querelles particulières la rivalité (i'ébfile de ceux qui poursuivent des études diftëreiitfeé, bU dés méthodes différentes pour lés mêmes étddeë^l ^ Ne saisissons-hotis pas dans ces dernièi-ës pjirôleë W secret de ces orages univei'Sitairest Si Miltcto fét^ comtile il est vraisemblable j condàmtié àU plUô Rigoureux des châtiments acadéiniquës, là f-^shcaifbh ou l'exil î c6 fut donc pour une raison t|ui la^U^k satis tâche sa robe d'étudiant. Pourquoi d'aillfeurâ ne p^ l'en croire lui-même, quand il raconte si simplemefat sa disgrâce? « Je île me Soucie pas, dit-il; ésJïÈ uûé épilre latifae à Diodati, de revoir de sitbt \A Ghtn et «es roseaux, et je ne gémis point d'être éloigné d'uh logis qui m'a été ftrfaié. Je ne me setiife J^as d'huiîieuï à supporter de nouveau lès menaê»ôs d'un înli.ltrfe irrité, et d'antres choses auxquelles riioliâmé ke sait se pliei'. Si c'est là un exil , je ne refuse ni le iiorfi ni le sort d'uii exilé *. » 11 y a là l'indice d'un disfe^gtl^ timent profond entre Milton et ses maîtres i fet je ttsux
' l'roluiiones oraturiœ, I.
* Ep. ad DM.
SON EiNFANGE ET SA JEUNESSE 19
bien que la rusticfetion ait été le châtiment de sa rébellion; mais que Milton ait suivi, en les dépassant, les exenipies d'incbiiduite qui s'étalaient sous ses yeux^ vfailà ce que nous ne croirons jamais, ce contre quoi proteste sa tie tout entière. S'il en eût été ainsi, l'austèrfe piété de son âge mûr eût laissé échapper quel^ ques regrets amers, quelques-unes de ces larmes brûlàuteè qu'^lrrachaient à Racine rieilli les égarements de sa jeunesse. Sans doute; il trouva sur son chemin plus d'une tentation; sa noble et délicate figure^ ses talents naissants durent exercer autour de lui une séduction qui pouvait remoiiter jusqu'à son cœur. Pourquoi ne le dirions-nous pas i il fut tenté, et il en cohvient lui-même dans une épître latine ébrite à l'âge de dix-neuf ans ; mais il en convient comlne d'une faiblesse innocente et se hâte d'ajouter que ^depuis cette époque, son cœur s'est revêtu contre l'amour d'une triple cuirasse de glace^ sur laquelle viennent s'émonsser ses traits ^ Il avait aperçu j par un beau Jour de mai^ sur la promenade publique, une jeune fille, dont la vue eilibrasa soft cœur. 11 ne la vit qu'une fois, souffrit quelques jours j et l'oublia. Les douleurs qui se répandent en beaux vers latine ne sont pai inconsolables. « Toutatoant eët délicieusement misérable, >> dit-il alors, et il se confeola. Voilà toute l'histoire des jeunes amours de Milton. Peut-être pouvait dn lui appliquer alors ce qu'il a dit lui-même des ingénues de théâtre. « La
< EUgiex tatine^, vu.
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jeune fille étonnée de ses nouvelles sensations ne sait pas encore ce que c'est que l'amour, et quoique ne le sachant pas, elle aime déjà. » L'innocence de ses mœurs lui. avait fait donner au collège le surnom de Mademoiselle Milton, et dans un de ses discours académiques, semé de traits d'un goût contestable, il se console, par l'exemple de plusieurs grands homnaes, d'avoir reçu ce sobriquet de ses condisciples. Il ne prétendait pas néanmoins être insensible à la beauté. « Combien de fois, dit-il, ai-je aperçu les merveilles d'une forme gracieuse digne de réveiller la vieillesse de Jupiter ! Combien de fois ai-je vu des yeux plus brillants que les pierres précieuses, et que les astres qui roulent autour des deux pôles ! Aux vierges de la Grande-Bretagne la palme de la beauté I * » Cet enthousiasme de Milton pour les beautés de son pays suffit à prouver qu'il consentait parfois à détourner les yeux de ses livres. S'il fallait en croire la légende, une aventure romanesque aurait pu lui donner une assez bonne opinion de ses propres avantages. 11 dormait, dit-on, sous un arbre. Une jeuae femme étrangère passait en ce lieu en voiture avec une compagne plus âgée. Émerveillée de la beauté du jeune étudiant, elle s'arrêta pour le contempler, écrivit quelques vers en italien et les glissa dans la main du charmant dormeur. Milton n'était pas, comme Alain Chartier, un poëte gaulois. Il ne sut pas se réveiller à temps ; mais quand il ouvrit les yeux, ce beau
* Elégies latines.
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE Si
rêve, dont témoignaient les vers qu'il trouva dans sa main, le poursuivit longtemps, et il devint éperdument amoureux de l'inconnue. Cette légende gracieuse ne serait elle point l'emblème du génie poétique, et la poésie est-elle autre chose que l'éternelle beauté entrevue dans un rêve ?
Ainsi s'écoulèrent pour Mil ton ces années paisibles, où son génie ne se révélait encore à lui que par d'éphémères inspirations. Temps de labeur sain et vigoureux, qui réunissait comme en faisceau toutes les forces vives de son âme ! Il sentait déjà comme un enivrement de l'esprit, qui l'entraînait dans les régions encore nouvelles pour lui de la haute poésie. « Je n'ai jamais, dit-il, trouvé rien de plus nourrissant pour mon génie, rien de plus propre à le maintenir en bonne santé que des loisirs studieux et libéraux.... J'appelle en témoignage les bois, les rivières et les ormes chéris de nos villages, sous lesquels, l'été dernier (s'il est permis de divulguer le secret des déesses), je me souviens d'avoir joui si délicieusement de la société des Muses, et où, au milieu des scènes rustiques et des forêts obscures, il me semblait que j'aurais poussé moi-même et végété comme au travers d'une mystérieuse éternité *. » Voilà le ton où se montait naturellement l'éloquence d'un étudiant de vingt ans parlant à un auditoire d'étudiants. « Les esprits célestes, dit-il ailleurs, trouveraient délicieuse cette manière de vivre, » et
* Prolusionei oratoriœ.
a HILTON
il aurait voulu voir, suivant sa poétique expression, ses années s'exhaler ainsi en rêve (drean^ away my years) . Il allait prendre congé de ses maîtres. Peut-être ceu3^-ci entrevoyaient-ils déjà la gloire que pouvait jeter sur leur collège le génie qui ne s-éf^ait d'abord révélé à eux que par son indépendance. Miltou a été toute sa vie, et je dirais même après sa mort, un de ces hommes qui arrachent, pour ainsi dir3,de haute lutte l'admiration de leurs semblables pt qui étonnant bien avant de charmer. Il n'était p^s destiné à vieillir dans les murs d'un collège, et à s'éteindre doucement, chargé de lauriers académiques. La vie lui réservait d'autres luttes et d'autres victoires. Lorsqu'il eut obtenu le grade de maître es arts, il dit adieu pour jamais à l'Université de Cambridge. Il avait alors vingt -trois ans : « Avec quelle rapidité, dit-il, dans un sonnet écrit à cette époque, le Temps, ce subtil larron de jeunesse, a-t-il emporté sur ses ailes ma vingt -troisième année. Mes jours précipités s'enfuient à pleine carrière, mais mon dernier printemps n'apporte plus de boutons ni de fleurs ♦. » Quelle pensée de tristesse venait assombrir aiasi l'ardente espérance de sajeunessel Cet âge demandje tant à la vie qu'il lui semble toujours n'avoir rien obtenu, et Miiton n'est pas le dernier poète qui ait répété depuis Horace :
Eheu, fugaces, Postuma, Postume, Labuntur anni.
* Sonnets.
Miltoa avait-il donc employé si mal ces studieux iûïsirs de récola, auxquels il adressait ce mélancolique adieu? Il ne le croyait pas sans doute lorsque, dix ans plus tard, il répoiidait à la calomnie par une noble apdogie d^ ses années de jeunesse et de travail. Ses auteurs favoris avaient été, dit-il, les doux poètes élég^ques. « Ayant observé depuis ce temps qu^il^ considéraient comme la gloire principale de leur génie, celle qui donnait de la force à leur jugenaent et h leur louange, celle qui les rendait, à leurs propres yeux, plus 4iîni6s d -aimer ces perfections supérieures qu'ils avaient voulu célébrer sous un nom ou sous un autre, je pensai, avec rinstinct de la nature qui ne trompe guère, que ce qui le^ enhardissait dans cette tâche pouvait, en y consacrapt la même ardeur, m'enhardir pioimême, qu^enfin tout ce qui pouvait m'être échu en partage jle juge^l^nt, d^esprit ou d^élégance, paraîtrait avec d-autant plus d'éclat et de valeur, que je choisîpais avec p}us de prudence et d'amour de la vertu, n'en déplaise^ aux oreilles grossières, l'objet de
ces justes éloges. En me confirmant dans cette
persuasion, je fis, s^il m'en souvient, tant de progrès que, loîfsque je teouvais dans ces auteurs (Horace et Ovide, par exemple) d'inconvenantes allégations sur eux-mêmes, ou de coupables allusions à ces noms qu'ils avaient tant prônés, je n'en ressentais qu'un effet î c'était, tout en applaudissant encore leur talent, de mépriser ces hommes et de leur préférer entre tous ces deux fameux chantres de Bé^trix et
de Laure, qui n'avaient jamais cessé d'honorer celles à qui ils consacraient leurs vers, répandant sans reproche de pures et sublimes pensées. »
« Je ne tardai pas à me persuader que celui qui voulait ne pas voir frustrer son espoir d'écrire des choses dignes de louange, devait être lui-même un véritable poëme, c'est-à-dire un composé et un modèle de toutes les choses les meilleures et les plus respectables ; ne prétendant pas à chanter les louanges des héros et des cités fameuses, s'il n'avait luimôme l'expérience et la pratique de toutes les grandes vertus. Ces raisonnements, soutenus par une certaine délicatesse de nature, et une hauteur d'honnâteté, une opinion élevée de ce que j'étais ou devais être (l'envie peut appeler cela de l'orgueil, s'il lui plaît), et enfin par cette modestie que je n'insère pas au frontispice, mais dont j'ai quelque droit de me prévaloir, ces raisonnements, dis-je, s'appuyant les uns sur les autres, m'ont maintenu au-dessus de ces affaissements de l'esprit, par lesquels il se vautre et se plonge dans la prostitution et la vénalité. »
« Ensuite, car il faut que vous me permettiez, lecteurs, de retrouver les traces de mes jeunes années, je me livrai à ces fables et à ces fantaisies sublimes qui racontent en chants solennels les hauts faits de la chevalerie, fondée par nos rois victorieux, et dont la renommée s'étendit dans toute la chrétienté. Je lisais, dans le serment de tout chevalier, qu'il devait défendre, au prix du plus pur de son sang et de sa vie môme, s'il le fallait, l'honneur et la chas-
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE 2o
teté de sa dame ou damoiselle Dépensais qu'il fallait | que la chasteté fût une grande vertu, pour que tant de preux eussent consacré leur vie à sa défense. Si je trouvais, dans le roman, que quelqu'un d'entre eux eût violé ce serment par parole ou par action, je faisais au poète le reproche qui a été adressé à Homère , celui d'avoir mal parlé des dieux. Mon esprit se persuadait que tout être libre et délicat était né chevalier , et n'avait besoin ni des éperons dorés , ni de la consécration de l'épée, pour vouer son bras et son cœur à la défense et à la protection de la chasteté outragée. Ainsi ces livres mêmes, qui pour tant d'autres ont été un aliment d'inconduite et de perversité, ont été pour moi, par la grâce de Dieu, autant d'excitations à l'amour et à la fidèle observation de cette vertu, qui abhorre la \ société des mauvais lieux. » ^^
« Ainsi , du commerce fraternel des poètes iU lustres, mes années plus mûres et le cercle toujours s'élargissant de mes études et de mes lectures me conduisirent aux sentiers ombreux delà philosophie et surtout aux divines oeuvres de Platon et de son contemporain Xénophon. Vous dirai-je ce que j'y trouvai de chasteté et d'amour, j'entends de cet amour véritable dont le breuvage enchanté est la vertu, breuvage qu'elle verse à ses dignes adeptes, laissant aux autres ce breuvage enivrant, que porte avec elle une enchanteresse qui profane le nom de Tamour! Vous dirai-je comment le premier et principal office de l'amour commence et se termine dans
l'àme, pq^r U géuéF^tion de ces jumeaux divine, la science et 1^ yertu! Oui, il vaudrait pour vei^ la peine d'écouter ces sublimités abstraites... Ce que j'ai relaté, jusqu'ici, est pour prouver que, quand j'aurais eu une instruction chrétienne m? complète, une certaine réserve naturelle, une discipline morale puisée dan» la plus noble philo^Or phie, auraient suffi à me tenir éloigné de tonte incontinence. Mais j^avais reçu, entempa opportun, les doctrines de l'Écriture qui révèlent ces ebaste» et purs mystères ; je savais que le corps est pour le Sisigneur, et la Seigneur pour le corps, et je im disais k moirméme, que si Timpuret^ ^\ çhp^ la> femn^e, que saint Paul appelle la gloire deTbomme» un tel scandale et un tel déshonneur, dani$ Vhomrpe qui est l'image et la gloire de Dieu, ellôdoit êtpe, quoi qu'on en puisse penser commuïlémi^nt, encore plus avilissante et déshonorante..,., ^t je me si^is étmdn sur ce sujet à dessein, afin que si on a e^ raison de m'a([^user de ce crime, la honte en retpmlip sur moi, après cette confession, ftvea di?: fois plm d$ poids ^ yk
Un pareil langage emporte av^ lui la çémiifh! tjon. Jamais nat^rp ne sortit pln^ ferï^a^e et plus en garde au-devant des orages de la vie. Cette ifiinoôenafi n'était point j?elle que dpn^ l^ copp^^trfttioj^ d^ la pôpsée sur un objet déterminé, qu Vignorm^B même du mal ; c'était la fleur même de l'àmi^, épar
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE Sf
nouie poji^ le spuflEl3 féconci du christianisme et (Je 1$ haute poésia. Mîi^is si Miltan était, selon sa magoir fique e^preeiioo, u^ poëme yiywt, il n'était p^s im poëme saas erreur et sans tanche. La lèpre des âpaes fortes, Torgu^il, avftit déj|i fait ses ravages dans la sienoô, et développé cette irritabilité qi|i bondit sous riûjure, et qui y répaud par la violence. L'innoG^^o^ de sa vie était donc le fruit d'une volonté déjà mûre, et non la fragile quiétude, dont les passions beraent parfois la jeunesse, en attendant leur jouf. Jjibire dans s€^ lectures comme dans ses actions, c'était, pour ainsi dire, après ^Yojr effleuré de ses l^yres la conp^ (Ju mal qu'il s'en était éloigné à j armais, l^a fortwn? allait lui donner le tempi^ de repueillir toutes ses forças, H av^iiit falln renoncer à Mv^ 4© lui nn légiste; mais le modeste nptjg^ire se flattait san^ doute que son fils irait cultiver d^ûs quelque honr nête prébende Iqs dons merveilleux qui s'épanouissaient déjà à tous les v^g^v^i Le^ Milton avaient alors pour les puritains nne syipp^t^ie, <jui p'appltT quait plutât ^ leur^ tendanqe^ qn'à Im^^ opinions, C'était au r^stô 1^ te^p^ pi^ o^ Pi^U ftvait p^n-r qiiia.iin tel asc^jidant ^ur Iqs esprits, qii'jl pbligôait mém^ seis ennemis à compter ^ven lui. Ceux qu| dô^aiônt wmbattre li^ Révolution a^mé^ ^t tripipT phante w^i^flainnt, comme la noblesse d^ ^vm^ m éébut 4» r^gne 4e ï^pnis î^vi, l'^njtr^nemwi
coi^inuQ. Sn^inglis^m, qui çoquetait jav6^ le^ V^^i^ comme avec les femmes, avait essayé de se rapprocher des puritains et ce fut un ministre djQ çQjtç §§9te,
iafluent dans son parti, le docteur Preston, qui fut l'intermédiaire de ces négociations que son indiscrétion fit avorter *. Rien ne prouve que ni le père ni le fils eussent encore adhéré à la confession de foi da l'Église indépendante. Si le libre génie de Milton était déjà agité à cette époque des doutes théologiques qu'il a candidement exposés dans son Traité religieux, il est probable qu'il les renfermait encore au plus profond de son cœur, et sa conscience lui eût sans doute permis de signer les trente-neuf articles, au point de vue doctrinal. Mais la corruption de l'Église établie, et les tendances qui la poussaient alors, sous l'inspiration de Laud, sur les confins du catholicisme , lui inspiraient déjà cette invincible répugnance qu'il exprimait dix ans plus tard avec une énergique conviction : « L'intention de mes parents m'avait consacré dès mes plus jeunes années au service de l'Église , vers laquelle m'entraînaient mes propres résolutions , jusqu'au moment où, arrivé à un âge plus mûr, et voyant quelle tyrannie se glissait dans l'Église, en sorte que celui qui prenait les ordres se vouait à l'esclavage, et que celui qui prêtait le serment devait, à moins d'obéir à ime conscience aveuglée, se condamner au parjure ou à l'abjuration, je pensai qu'un silence honnête était préférable au ministère sacré de la prédication, s'il fallait l'acheter au prix de la servitude et du parjure*. » Le no-
1 Vie de Preston. dans Chalmers Biographical Dictionary. ' Reason ofehurch goverument.
taire de Bread street avait acquis par son travail une aisance, qui permettait à Milton de prendre son temps pour choisir une carrière. La destinée qui voulait faire de lui un poëte lui réservait donc encore quelques années de rêverie et de loisirs studieux. Il en profita pour amonceler dans son esprit des trésors de connaissances qui en faisaient une encyclopédie vivante. Heureux temps, au point de vue des pures jouissances littéraires, que celui où le nombre restreint des grandes œuvres de Tintelligence humaine permettait encore aux esprits curieux d'en embrasser l'ensemble I Heureux temps surtout, où la rareté des publications contemporaines laissait aux esprits délicats le loisir de se retremper sans cesse aux sources les plus pures du goût classique I Nous gémissons aujourd'hui sous le poids de nos trésors intellectuels, et notre esprit sollicité de toutes parts n'a pas de choix entre l'isolement et la dispersion de ses forces. Alors il paraissait à peine en Angleterre cent cinquante ouvrages par an; aujourd'hui le nombre moyen est de cinq mille, et pour la littérature d'un seul pays * ! Milton aurait pu, à la rigueur, (connaître tout ce qui s'imprimait en Angleterre. Il n'était question si ardue qui ne fût un jeu pour cet esprit laborieux et profond. Milton le père venait de vendre son étude et sa maison de Bread street, et d'acheter de ses épargnes un bien situé au village d'Horton dans le Buckinghamshire. Il s'y retira, et
'Masson, 1,511.
dO ttlLTdA
etDîneûa avec lui i?on fils^ chargé de nek laûHers universitaires. « A la résidence de campagne de mon père, dit celui^sl, db il &'était retiré pour y passer fies tièuijoùfs, j'eus tout loisir de ttie diëtràire ett ptttcduraiit tdute la feérîe des auteurs grecs et latins. Je quittais néanmoins quelquefois le séjotir de k campagne pt>ur celiil de la vlïlej soit pour aller y acheter des livres, soit pour y apprendre quelque chose de nouveau dans la niusique et les mathémàtiquèsi sciences qui me ravissaient*. %
C*est là que Milton jeta W dernières assises de c^ttë science presque Unlvei^^ellej qîii avait ôni pàt faire (x>rps avec son imaglliattort, et qui débordait jusque dans fees oeuvres les plufe é|xhëlnferes; Le temps k détruit lés derniers vestiges de la maison dans laquelle vécut Milton^ mais la tradition montra longtemps le pommier sous lequel il allait étudier et composer ses poëmës. Le séjour d'Horton fut mxhme la veille des armes de ce Vigoùi^eux lutteur^ Saris abandonner les lettres grecques et latines, qui n'étaléîit ^lufe pour lui dfae étude, tnais une distraction» il parcourait, conime en se jotiàùt, tout le cercle deâ connaissances humaines. Mais ce qui cotifodÛ bien plus que cette soif insatiable d'apprendre , c'est qli'eile n'ait en rleri comprimé l'essor de sbii ^nie J)oétique. C'est au milieu de ce recueillement presque sotentiel que naquirent SieS premières poésies; Milton était arrivé à cet âge de la vie oii les dons hatureis se
< Defensio iecunda.
SON ENF*ANGfc fef SA JEUNESSE U
dégageât ^btit" aitl&i dire de leurs lâiigës , et font ili'àtjtiàfï air dëhbrë. Daii^ tàéiib âtîife nëe pQht lé Sù- Hinië, le loiférit dé là poésie antique et celui de là poésie sitëréè étkiéht tenus se tidiifbndre dommë cëè riirrérérf de rAtttérit[tie qui, n^e§ dans lèé flancd de M hautes ittotitàgtlëé, fbrtllëlit en se rëiinissaiit dè^ lîëttvës inlmehse^, et baigriëiit de leurs eaux aéi-îdUlîïhlëe^ litië Vëè^tation gigantesque. Le tbhips était VënU dti il âllàii abordet d'kutrës siljëts (\\iè les liëtii feôihtQiins àè la m^tholog^ië du ië Féldquenbé aliiît(ùës, oii lëf thèmes |)bpiilairès qu'àirii^lit son teiiît^iS, là donspirktibll dés pôudi^eô; par eiertiplë, sur latjlièilè Son tklëtit Û^ébôliër s'était exercé jusqu'à quatre foiâ ^ Leé tWâtëfesës de la vie allaient lui fournit d^ktitréS ^ujetfe d'élëgië qilë 1^ tiibrt des Jiédkilt'S de tibllégè, bU celle du iroiturier de ruhitersité, dont il bëlébrd. dâtià deux morceaut sùbcëséifs là verte Vieillesse et î'immérisë pdpularité '. JUs^dë-là il tl'àvait éti sohfe les fb\i± aiiciiH spécltldié digne dé sbîi gêiiië Misant; Mkié si Voh Velit bbmfirëhdrë â t[iiellë hauteur il àVâit déjà Jilkcé soii idéal, il feUt i^iitendi^e parler à èbn kml 5iodati dë^ dëWiH saferés du j)bëté : << L'homme , dit-il , qui aborde des yUjeti élèves; tels que le Biel bii la grandeur dé ïfltpitéf, les hëtos {)ieUx et les delni-dièult , cëltit t|lii bnanté soit les sâintëfe assemblées des diëUx-, feôit lëfe fbyauhlës sdiiternliils défendus par le chieii féroce , celui - là doit vitre èbbrëtiiëilt , cbitihlë le
* In Pruiliiioncm Bombardicam. Epigramnwlum liber. ' On llie Univerbity Carrier.
3f HILTON
maître de Samos; des herbes doivent suffire à son régime sévère; Teau limpide puisée dans une coupe de bois est à ses côtés ; qu'il puise ce sobre breuvage dans les claires fontaines. Qu'il joigne à cela une jeunesse chaste et pure de tout crime, une morale austère et des mains innocentes I C'est ainsi que, revêtu de la robe sacrée, et purifié par les eaux lustrales, on peut se lever, et paraître comme un pontife sacré en la présence des dieux. . . ; car le poëte est consacré aux dieux; il est leur prêtre, et son cœur et sa bouche aspirent le souffle caché de Jupiter*. » Ainsi parle déjà le chantre futur des chastes plaisirs de l'Éden. Ne nous y trompons pas. Sous cet appareil et ces réminiscences mythologiques, c'est un sentiment réel et profond qui inspire de tels accents. Né dans un temps où la poésie ne jaillit plus de la source vive d'une inspiration spontanée, Milton n'eut pas, comme Homère, la rare fortune de trouver une langue parfaite pour exprimer des sentiments rudes et naïfs; il créa sa langue comme sa pensée, n se tient toujours sur les hauteurs de l'Olympe ou du Sinaï : il transporte dans l'éclair et sous la nuée les humbles affections de la terre. La poésie n'est pas pour lui une effusion naturelle de rame, mais la langue savante des sentiments forts et élevés. Il devait à jamais rester fidèle à l'idéal poétique que lui imposèrent à la fois son éducation et le caractère particulier de son génie.
< Elegia seiU. Ad. Deod.
Au moment où retentissaient ces graves et nobles paroles, l'Angleterre assistait aux derniers jours d'une grande époque de son histoire littéraire et politique, et l'esprit des temps nouveaux commençait à peine à se faire jour. Entre ce déclin et cette aurore à peine entfevue, la littérature, comme fatiguée d'un prodigieux effort, semblait reprendre haleine. Le peuple , d'ailleurs , pensait plus à sa liberté qu'à ses plaisirs : or la poésie craint le tumulte de la place publique. Messager du désir et de l'espérance, le poëte se tait, quand retentit le tumulte des révolutions. Ce n'est pas que Shakespeare, mort en IfrlO, eût emporté avec lui dans la tombe tout l'éclat littéraire de la Renaissance. Si Spencer avait vu sa noble carrière se terminer par une mort prématurée, l'enfance de Milton avait été contemporaine de la gloire de Beaumont et Fletcher, Ben Jonson, Massinger et de tous ces poètes dramatiques que la splendeur de leur grand contemporain a pu seule rejeter dans l'ombre. Mais l'âge vraiment héroïque et créateur de la Renaissance n'était plus. D'une part l'esprit des temps nouveaux était devenu trop étroit et trop positif pour cette poésie chevaleresque dont Spencer et sir Phi-
lip Sidney avaient été les derniers représentants. Après Don Quichotte, les rêves dorés de la Reine de$ Fée* avaient a^ssé d'être possibles. Avec Shakespeare, d'autre part, était descendue dans la tombe cette verve populaire, cette poésie de chair et de sang dont il avait été l'interprète sublime. Ben Jon- 9on luttait avec plus d'énergie que de succès contre les défaillances de l'esprit public. Il avait conquis la plus haute renommée littéraire, sans que ses œuvres pussent atteindre à la popularité : il était, a-t-on dit, de ces hommes dont la poésie plaît mieux au rebond qu'au premier coup *. Il combattait en vain ; l'exubérante richesse du xvi® siècle était épuisée. L'esprit humain, au moment môme où il allait réclamer dans l'ordre politique les fruits légitimes de ses conquêtes, rentrait partout dans ses frontières naturelles. La poésie, descendue des hauteurs idéales du mysticisme et de la passion, errait à la recherche d'une inspiration qui lui échappait. Jamais peut-être elle n'avait eu à son service une telle armée de talents dans tous les genres. On a recueilli la liste de deux
* Fuller. WorlhUt of Rn$lan4» — Il avait fi bien déclaré U fnenre à son temps, qu'après la chute d'une de ses comédies, il U fit imprimer sous ce titre :
• New Inn, or the light Heart, a comedy nevar acted, but most negligentiy played by some the king s servants, and more squeamishiy beheld and censured by otbers, the king*s subjects. 1629. Now at last set at !iberty to the readers, bis Majestés servants and subjects, to be jadfed, I63i. »
1 faisait suivre cette comédie d'une ode qui débutait ainsi : • Come, leave the loathed stage Kmï ihe more toalhsome âge. •
cent trente-trois poëtes connus dans l'espace de cinquante-deux ans , sans compter les écrivains de théâtre*, et sur ce nombre M. Taine décerne à quarante auteurs un brevet de génie ou de talent^. Pourquoi tant de dons heureux étaient -ils dépensés en pure perte? C'est que l'inspiration s'alanguissait et s'éteignait. En vain Ben Jonson essayait-il de ramener son temps au respect des formes sévères de l'antiquité ; sévérité bien relative , il est vrai, et dont la sauvage hardiesse eût encore offensé Toreille de la génération, qui reconnut en Dryden son maître et son poëte. La joyeuse république que Shakespeare rassemblait autour de lui à la Mermaid avait vu la mort éclaircir ses rangs, et avait fait place à la monarchie de la Taverne du Diable, dont Ben Jonson tenait le sceptre d'une main déjà défaillante; la brillante fantaisie de la Renaissance avait jeté ses dernières étincelles dans le poëme de la Reine des Fées^ ce testament de la chevalerie expirante, des rêves déjà assombris du platonisme chrétien, écho aflfaibli de cette ivresse d^espérances qu'éveilla dans les âmes la découverte du nouveau monde. Chassé des églises, et persécuté par les puissances du siècle , le puritanisme envahissait de toutes parts l'esprit public. La poésie dramatique ellemême, menacée par lui dans son existence, devenait, pour lui plaire, dogmatique et sentencieuse. Ben Jonson, le poëte dont l'humeur querelleuse
' Nathan Drake. Shakespeare and hU Urnes.
* Histoire de la litirature anglaise, I, 31 1 .
avait tant de fois armé le bras, employait les derniers jours d'une existence . minée par la paralysie et les excès de vin des Canaries, à châtier de sa rude main les vices de son temps. Déjà l'ardente satire de Prynne, VHistriomastix, présageait le sort qui attendait le théâtre, le jour où le pouvoir tomberait aux mains des puritains. Cette brillante pléiade dra« matique qui avait compté dans ses rangs , avec Shakespeare, Beaumont et Fletcher, Webster, Ford, Massinger allait voir s'éteindre, au milieu même du triomphe, cet enthousiasme pour la poésie dramatique quine devait renaître qu'à la restauration, pour se voir déshonorer parla licence et le dévergondage. Les survivants de cette grande époque essayaient vainement d'en perpétuer la tradition. Les deux Fletcher (Giles et Phinéas) faisaient encore parler en vers les bergers de cette Arcadie idéale née de l'imitation italienne, ennoblie par le génie de Spencer, et dont le Cornus de Milton devait être comme le glorieux testament. La pastorale anglaise n'avait jamais prétendu à rendre Técho poétique des sensations de la nature; elle n'était pas même, comme la poésie de nos jours, l'expression mélancolique du contraste des agitations de la vie humaine avec l'apparente immutabilité de la nature : elle avait été la confidente discrète des aspirations de Thomme vers un idéal social plus rapproché de la loi naturelle. La Renaissance avait voulu mettre dans la bouche des humbles et des petits de ce monde le langage de la, vérité : elle faisait donner parla chaumière du pâtre
cette leçon de recueillement laïque que le moyen âge n'avait su demander qu'au cloître. Mai» la pastorale elle-même était devenue sermonneuse et puritaine. En vainBrowne, dans ses BritanniasPastorals, publiées en 1625, avait essayé de la ramener à sa source primitive et chargé sa palette des plus riches couleurs de la nature ; le sermon pénétrait partout, et Phinéas Fletcher, le cousin du poëte dramatique, avait fait de ses bergers et de ses pêcheurs de véritables prédicateurs rustiques. La poésie religieuse commençait au reste à devenir populaire. Shirley avait fait un poëme en douze chants sur le jugement dernier, et Drummond avait publié une collection de poésies spirituelles sous le titre de Fleurs de Sion. Donne et Hall, celui-là même qui devait être, comme évêque, l'adversaire le plus redoutable de Milton, avaient inauguré le règne de la satire : c'était encore un moyen de faire des sermons. Wither avait inondé le public d'un déluge de chants sacrés. L'intention et même la prétention morale perçaient dans toutes les œuvres, et Ben Jonson, l'homme des anciens temps et des anciennes mœurs , avait tourné en ridicule cet engouement du public , et la manière dont Wither y avait répondu. Wither s'était vengé en couvrant de ridicule la chevalerie avinée de Jonson; ce jeune moraliste devait être l'un des majors-généraux de Cromwell. Donne, le doyen et l'orateur populaire de Saint-Paul, abandonna lui-même la satire pour la poésie didactique et religieuse, et il en avait fait, par la préoi-
sion des détails, une véritable gymnastique intelleo tuelle. Cowley, qui n'avait pas encore publié les poésies, qui firent de lui le poète favori de son temps, devait être le type le plus accompli de cette platitude correcte, qui cherche son idéal dans l'habile arrangement des mots. Lui aussi fut, à son temps, moraliste et sermonneur. Déjà chacune des grandes sectes qui divisaient l'Angleterre, avait ses poètes attitrés. Wither était le l)arde des calvinistes purs, Quarles du Puritanisme *, Donne de l'Anglicanisme primitif, Herbert de la Haute Église, Habington, fils d'un catholique condamné à mort pour participation auGunpowder Plot, représentait l'opinion catholique. Ce n'étaient pas les petits vers gracieux de Carew, de Herrick et de Suckling qui pouvaient faire contre-poids à l'abdication de la grande poésie. Au moment où Milton entrait sur la scène poétique, les poètes, dont la renommée devait longtemps faire pâlir la sienne, Cowper et Waller, ou n'avaient rien publié, ou n'avaient pas encore conquis une véritable popularité. Gleveland n'était encore connu, comme Cartwright, que par des succès de collège. Il était temps qu'une grande voix s'élevât au milieu des représentants indignes de cette noble génération de poètes, qui avaient fait l'orgueil de l'Angleterre. Entre cette poésie de cour ou de collège, et ce dévergondage de la muse tliéàtrale, que va ft*apper la rude main des puritains, qui élèvera la voix au
< II était du même collège que Miiton et ayait quarante ans en 1631.
nom de ces classes sérieuses et lettrées, qui rêvent en ce moment raffranchissement politique de leur pays? La poésie de Milton est comme le salut d'avènement de ce tiers état qui compte dans son sein Hampden, Pym, Elliott et tant d'autres, et comme ces fiers' champions de la liberté moderne sont nés aux confins des temps anciens et des temps nouveaux, Milton lui aussi a un pied dans la Renaissance qui s'efface. Sérieuse et morale, comme la révolution qui s'apprête, voilée d'une austère tristesse, comme il convient à la muse inquiète sur les destinées de la patrie, la poésie de Milton trahit encore quelque chose de cette ivresse de l'antiquité, à laquelle l'esprit humain avait voulu redemander ses titres efia^ ces* Une telle inspiration ne pouvait charmer que des intérieurs distingués et graves, tels que celui où le colonel Hutchinson rencontra celle qui devait être sa femme*. Il s'en fallut de peu qu^elle ne tentât de se rattacher aux vieilles traditions nationales. L'âme des poètes anglais vivait volontiers avec ces antiques légendes. « Je n'ai jamais entendu, disait sir Philip Sidney, la vieille ballade de Percy, sans que mon cœur ne bondît comme au son de la trompette. » Si Spencer fait parfois parler à ses paysans Colin Glout et Hobbinol le langage des cours', il n'en a pas moins fait une large part à la chevalerie dans le vaste cycle de la Reine des Fées. Milton, lui aussi, caressa longtemps la pensée d'un poème épi-
1 Mém. demistress Hutchinson.
* SheperdiCûlenâar,
4) MILTQN
que dont Arthur eût été le héros. Pourquoi ce rêve de sa jeunesse ne fut-il point réalisé? C'est qu'entre sa jeunesse et son âge viril éclata une révolution, dans laquelle parurent sombrer tous les souvenirs, toutes les légendes de la vieille Angleterre. La poésie de la chevalerie ne pouvait survivre longtemps à la religion de la chevalerie.
Déjà, pendant les dernières années de son séjour à l'Université, il avait composé un Hymne sur la Nativité, que M. Hallam regarde comme le chefd'œuvre de la poésie lyrique de son pays *, et cet hymne avait été suivi d'un Ode sur la Circoncision, de pièces diverses sur le Temps, sur un concert sacré, d'un fragment sur la Passion : enfin un sonnet sur Shakespeare avait été imprimé avec d'autres hommages rendus à la mémoire du grand poète, en tête de l'édition de ses œuvres complètes publiée en 1632. Il convenait en effet que le premier poète épique de l'Angleterre entrât dans la vie littéraire, en se découvrant respectueusement devant son premier poète tragique. Dès que cette voix se fait entendre, on sent que la poésie vient de recevoir un baptême de régénération. Tout ce qui est touché par ce génie sérieux, se revêt de grandeur et de majesté. Pourquoi ne le dirions-nous pas, la première rencontre de l'esprit avec cette grave poésie laisse une impression qui tient autant de l'étonuement que de l'admiration. La poésie juvénile de Milton ne connaît pas
* HitU de la littérature européenne aux xv% xvi« et xvji* tiècles^
ces « molles langueurs » qui ravalent ravi lui-même dans les élégiaques de l'antiquité. Le regard s'arrête sur des titres gracieux, tels que Y Allegro et le Peuseroso, et sous ces noms mélodieux empruntés à l'Italie, apparaît bientôt ime poésie d'airain. Milton cherche la fantaisie, et rencontre le sublime. Il y a daus Y Allegro et le Penseroso quelque chose de plus que la description des plaisirs de la gaieté et de la mélancolie, plaisirs nobles et purs, tels que Milton peut les rêver ici-bas, il y a un tableau saisissant des deux faces de la destinée humaine, condamnée à osciller sans cesse de la joie à la tristesse : d'un côté les riantes images que l'âme demande aux choses qui l'entourent et qu'elle leur rend du centre de sa propre joie, de l'autre la sombre influence de la nature, conspirant avec la nuit de l'âme et la rendant plus profonde. « La vertu saurait faire, dit-il ailleurs , ce qu'exige la vertu , par le rayonnement de sa propre lumière, quand bien même le soleil et la lune seraient ensevelis dans les profondeurs de la mer. La sagesse aime parfois à s'enfuir aux douces solitudes, où sur le sein de sa chère nourrice, la contemplation, elle lisse ses plumes et laisse pousser ses ailes, qui dans le tumulte du monde ont été froissées, et parfois mutilées. Celui qui possède la lumière dans son cœur illuminé, peut se placer au centre, et jouir de l'éclat brillant du jour ; mais celui qui cache une âme sombre et de coupables pensées, trouverait la nuit impénétrable en plein soleil de midi, prisonnier dans
son propre donjon *. » Milton ne semble-t-il pas juger d'avance, du haut de sa mâle pensée, cette passion maladive de la nature et de la solitude, qui est devenue presque la seule inspiration de notre poésie, et dont nous avons fait une vertu I Sans doute , en vrai poète, il s'est épris de solitude et de contemplxation ; mais s'il veut être seul, ce n'est pas pour raconter à la nature tout entière ses souffrances vraies ou imaginaires, c*est pour élever et affermir son inspiration. Milton n'est pas un génie lumineux, et Johnson a eu raison de dire que si on ne trouvait pas de gaieté dans sa mélancolie, on rencontrait toujours un peu de mélancolie dans sa gaieté^. On lui a même reproché, sur la foi d'une plaisanterie de Diodati, de n'avoir jamais vu la nature que dans les livres -^ Ce reproche me semble peu mérité ou tout au moins fort exagéré. Je ne soutiendrai pas que dans ses élégies latines , un
1 Comtts :
Virtae could see to do wliat virtue would
By her own radiant light, though moon and san»
Were in th« flat see sunk. And wisdom's self
Oft seeks to sweet retired solitude
Wher», wilh her best nurse, contemplation,
Sbe plumes her featheri, and lets grow b«r wings,
That in the various hustle of resort
Were ail too ruffled, and sometimes impaired.
He that has light within his own oiear kreast,
Uay sit in the centre, and enjoy bright day;
But he that hides a dark soûl and foui thoughs
Benighted walks ttnder the mid day sun
Himself in his own dungeon.
' Johnson, Lives of the poets.
* Epitre grecque de Diodali.
sentiment intime et personnel de la nature ait ins* pire cette forte et solide poésie ; alors Milton était à cet âge où la nature tout entière ne nous semble pas mériter de nous un regard ou une pensée, parce que Tâme , trop riche de sensations , dé* borde sur tout ce qui Tentoure , et communique la vie à la nature bien loin de la recevoir d'elle. A Horton, il en est autrement ; l'heure de la contemplation solitaire est venue. La voix grave de la destinée a déjà jeté quelques notes tristes au milieu de œ concert joyeux que la jeunesse se donne à ellemême, et déjà les deux faces de la vie se sont présentées à Milton, avec leur cortège riant ou funèbre. Son premier salut à la nature a été le sonnet au rossignol, dans le mètre de Pétrarque. Déjà Milton a prêté l'oreille aux mille bruits dont les êtres vivants peuplent les solitudes des champs; il sait que le chant du rossignol précède dans la nuit celui du coucou, et par un retour de l'esprit sur les vicissitudes de la destinée, le rossignol devient pour lui le héraut de l'amour et de la poésie, et le coucou l'emblème dé la haine et du malheur. L'alouette et le soleil levant figureront devant sa pensée le gai réveil de Tàme, le clair de lune et le rossignol seront associés à la mélancolie *. Si ce n'est pas un pâle amant de la nature, c'est du moins un poëte ouvert aux sensations et aux jouissances agrestes que celui qui a écrit la chanson
* AUegrOf Perueroso, Lycidai» Àrca4e$'
de Mai : « L'étoile brillante du matin, messagère du jour, arrive en bondissant de l'Orient, escortant Mai fleuri qui laisse tomber de son sein le jaune coucou et la pâle primevère. Salut, joyeux Mai, toi qui apportes la gaieté, la jeunesse et les désirs ardents. Les bois et les prairies sont ta verte parure. La colline et la vallée s'enorgueillissent de ton retour, et nous aussi nous voulons te saluer de notre chant matinal, te souhaiter la bienvenue et te conserver longtemps parmi nous*.» Peut-être Milton se laisse-t-il aller trop souvent, au début de YÂII&gro et du Penseroso , à évoquer les souvenirs antiques, et risque-t-il d'alourdir au début par ces allusions classiques la libre allure de son poëme; mais il ne tardçpas à laisser lace cortège de convention pour parler à la nature. Cowper a-t-il quelque chose de plus vrai, de plus simplement agreste que la fraîche description du matin dans Y Allegro^. Milton n'a pas
» Now Ihe bright morning star, day's harbinger
Cornes dancing from the East, and leads with her The flovery May, who from her green lap throiws The yeUow cowslip, and the pale prirarose.
Hail, bounteous May, that dost inspire Mirth and yoath and warm désire ; Woods and groves are of ihy dressing, H 111 and dale doth boast thy blessing.
Thus Yie salute thee with our early song, And welcome theé, and wish thee long.
* To hear the lark begin bis flight.
And singing startle the dall night, From bis watch tower in the skies»
Till the dappled dawn doth rise, Then lo corne in spite of sorrow, And at my window bid good morrow,
SON ENFANCE ET SA JSUNIiSSE 45
besoin des périphrases savantes de Delille pour peindre le réveil de la campagne et les rudes travaux des champs. Il appelle par son nom le coq matinal, et les produits rustiques de la ferme. VAle fumante de l'Angleterre ne déshonore pas plus que le lait de la fermière cette mâle poésie. C'est que les paysans de Milton semblent avoir toujours vécu dans les palais : il ennoblit tout ce qu'il touche. Il sait demeurer vrai sans descendre à la familiarité parfois enfantine de Wordsworth. Plus grave, plus compassé, plus empreint d'imitation classique, le Penseroso n'en a pas moins ses images vraies et naturelles. Sans doute, on y voit poindre déjà le godt du poëte pour les images terribles. L'origine de la mélancolie y est rattachée à
Through the sweet briar, or the vine, Ov the twisted eglantine :
While the cock with lively din Scatters ihe rear of darkness thio.
And to the stack, or the barn door, Stoutly struts his dames before :
Oft listening how the hounds and horn Chcerly rouse the slurnbering morn, From the side of some hoar hill Through ihe high wood echoing shrill :
Some time walking not unseen By hedge row elms, on hillocks green, Right against the eastern gâte, Where the great sun begins his statc, Robed in fiâmes and amber light, The clouds in thousand liveries dight, While the ploughman near at hand Whistles o*er Ihe furrowed land, And the milkmaid singeth blithe, And the mower ivhets his scylhe, And every shepherd tills his taie, Under the havthorn in the dale...t
un inceste mythologique qui fait frémir, et qui annonce déjà les horribles amours de la Nuit et du Chaos dont le Paradis perdu nous raconte l'histoire. On voit que cette âme se plaira dans la contemplation des spectacles lugubres. Mais, jusqu'aux images rebutantes, tout s'agrandit sous la main deMilton. Il importe donc peu de savoir si l'idée de ces deux compositions a été, comme on le dit, empruntée à un chant d'une pièce de Beaumont et Fletcher (Nice Valour). Si c'est une imitation, il est curieux de voir comme Milton sait imiter, et dans quelle région il transporte les lieux communs de la poésie. Les conceptions les plus vulgaires s'imprègnent au contact de son génie d'un spiritualisme majestueux. Qu'on ne croie pas cependant que ce spiritualisme se contente, comme celui de Michel- Ange , quand il se traduit en poésie , d'un vêtement sobre et presque incolore en son austérité. Non, la poésie de Milton marche accompagnée du riant cortège des plus brillantes images terrestres ; elle rassemble sur son chemin tout un monde d'impressions vivantes et personnelles. C'est un paysage grandiose où l'œil peut plonger dans l'infini, sans perdre de vue les premiers plans resplendissants de fraîcheur et de lumière. N'y cherchez pas cette grâce à la fois naïve et élégante des poèmes antiques ; ne lui demandez pas la nonchalance affectée des pastorales italiennes ; mais transportez la Sulamite sous le ciel de la Grèce ; tempérez par la mélancolie chrétienne les ardeurs de la vierge du désert, et vous aurez un
écbo de cette inspiration austère et grandiose. Aussi, voyez ce que deviennent la féerie et l'allégorie entre les mains de Milton I La comédie allégorique (Mask) était devenue, depuis les derniers temps du règne d'Elisabeth, la forme principale des divertissements de la cour et des grands. Quand le roi visitait un de ses sujets, quand un seigneur ramenait une jeune épouse dans ses domaines, ou venait prendre possession d'un grand commandement, c'était la coutume de Taccueillir avec une fête demi-champêtre, où sa bienvenue était placée sous l'invocation de toutes les divinités de la Fable, et célébrée par des allégories plus ou moins transparentes. Shakespeare, sans sacrifier complètement au goût du temps, avait, pour ainsi dire, atteint du premier ooup la forme idéale de ce drame fantastique dans le Songe cfune nuit d'été et la Tempête. La pastorale, que Spencer avait élevée à la perfection que comporte ce genre, avait fait depuis alliance avec la mascarade italienne, pour donner naissance à ce drame allégorique , qui fit les beaux jours de la cour de Versailles, et dans lequel Louis XIV luimême aimait à figurer. Ben Jonson n'avait point dédaigné ce divertissement à la fois aristocratique et populaire. Auteur lui-même d'une pastorale gracieuse et allégorique « le Berger Triste, » il estimait à haut prix « l'éloquence des féeries. » Il se brouilla même avec Inigo Jones, parce que le nom de l'illustre architecte avait été placé avant le sien * sur le titre du livret. Whitelocke
lui-même, le pesant Whitelocke, avait fait la musique d'une courante, et figuré avec Bacon et Seiden dans un comité qui organisa une grande représentation féerique, où ils eurent à imaginer les devises, à régler les entrées et les sorties. Vers Tannée 1633, la publication de la satire de Prynne contre les théâtres (Histriomastix), dans laquelle on avait cru trouver des allusions injurieuses au goût de la reine pour ce genre de divertissement, avait excité un véritable soulèvement de l'opinion pjublique contre ce puritanisme outré, et inspiré aux membres des cours judiciaires d'Angleterre, dont Prynne faisait partie, l'idée de témoigner au roi leur dévouement par l'organisation d'un immense divertissement dramatique. Les bourgeois de Londres se souvinrent longtemps de cette splendide exhibition, et du pompeux cortège qui traversa les rues pour se rendre au palais de Whitehall. Le frère de Milton, Christophe, alors étudiant d'Inner-Temple, avait dû figurer de droit dans le cortège, et Milton avait sans doute quitté sa solitude d'Horton pour assister à la représentation. Le Roi voulut remercier les cours judiciaires de ce pompeux témoignage de dévouement, en figurant luimême dans un divertissement royal, qui réunit avec lui dans une sorte d'Olympe britannique (Cœlum Britannicum) la Reine et un grand nombre des principaux seigneurs, ainsi que quatorze jeunes gens de la noblesse. De ce nombre étaient les deux fils du comte de Bridgewater, le vicomte Brackley et Thomas Egerton, élèves tous deux du musicien Lawes,
SON ëNFANCF: et sa jeunesse 49
Tami des MiHon. Les deux jeunes gens étaient parents, par suite d'une double alliance, de la comtesse douairière de Derby, alors parvenue à un âge avancé, et qui, par sa situation comme par son esprit, personnifiait toutes les grandeurs et toutes les illustrations du siècle d'Elisabeth. Parente de Spencer, qui lui avait dédié plus d'un poème, elle avait vu Shakespeare jouer lui-même toutes ses pièces, et il lui était réservé de recueillir encore avant sa mort les prémices d'un génie non moins éclatant. Ses jeunes parents avaient voulu rendre hommage à son auguste vieillesse, en lui offrant dans son château de Harefied un divertissement dramatique. Ils en avaient demandé la musique à Lawes, le compositeur à la mode, et celui-ci avait eu recours pour le poème, au talent alors à peu près inconnu de Milton. Ainsi c'était Lawes, qui introduisait Milton en cette grande compagnie, et cette condescendance lui a mérité l'honneur de passer derrière son protégé à la postérité. Milton dut, en cette circonstance, s'accommoder au goût du temps, en adoptant la forme de la pastorale mythologique. Mais quels bergers que ses Arcadiens, et quel divertissement que sa pastorale ! Milton ne s'arrête pas longtemps à des louanges banales enflées de comparaisons mythologiques. 11 évoque bientôt le génie des Bois, et celui-ci sort de sa retraite pour esquisser bientôt à larges traits toute une philosophie de la nature. Il chante le travail secret de la germination, et l'immense mouvement intérieur qui agite les entrailles de la terre. « Je
reçus, dit-il de Jupiter, la puissance 8«r ces beltes forêts ; je vis dans l'ombre des ekênes, pour nourrir la sève des arbres, pour donner aux gazons leurs boucles gracieuses, et leurs courbes capricieuses. Je sauve toute ma végétation des atteintes nocturnes des vents contraires, et je congèle les vapears errantes *. » Il y a loin de là à ces fedes compliments dans lesquels les poètes contemporains auraient célébré l'éternelle jeunesse d^ la^ douais rière de Harefield,. et les gloires de son antique maisoîL.
Les Arcadien»^ ne sont que le premier essai de Milton dans le domaine de l'allégorie dramatique. Il devait y marquer son passage par une œuvre impérissable. Le com,te de Bridgewater venait d'être nommé présideïkt du conseil de la principauté de Grailes et des" Marches, et après deux années de non-yésideoee, il venait prendre possession du siège de eette viceroyauté, le château de Ludlow, dan» kf cofBfté de Salop. L'installation du noble magisteat donna lieu à une série de fêtes splendides auxquelles étatten* o&Bt* viées la noblesse et la- gentrf du pays. Les jfeunes- fil» du comte pensèrent à renouveler sur une plus giTande échelle la représentation dramatique qui avait eu lieu à Harefield Ce fut encore Lawes qui fat chargé de la musique, et ii daigna demander ua libretto à son premier collaborateur. Nous savons pa^ là ce que pensèrent du poète le» nobles hôte» de lord
* Arcades»
• Arcades.
Bridgewater. Ils auraient bâillé à la représentation éesArcadienSy qu'on ne pourrait guère leur en vouloir ; car s'ils étaient venus de si loin pour se divertir, rien n'était moins divertissant que cette grave allégorie. Ils témoignèrent de la délicatesse de leur goût, en applauidîssant les beaux vers, dont la vivante harmonie se sentait encore sous la musique de Lawes, et en s'estimant heureux de recourir cette fois encore au jeune auteur. S'il faut en croire une tradition plus ou moins vraisemblable, une aventure romanesque aurait fourni à Milton le sujet de cette nouvelle composition. Le fils et la fille de lord Bridgewater se rendaient comme lui au château de Ludlow; ils furent g«rpri» par la nuit dans une forêt, et perdirent leur chemin. Cette histoire, racontée à Milton, lui aurait donné la première idée du Cornus; mais quel chemin ee thème fragile ne fait-il pas dans l'imagination du poëte I II croit imiter sans doute ; il appelle à son secours tout l'essaim des souvenirs antiques ; il évoque la fantaisie brillante de Spencer et la verve italienne du XVI® siècle. Il emprunte môme, dit encore la tradition, qui semble ne lui vouloir laisser que le mérite d'avoir fait de beaux vers, l'idée principale du poëme à la pastorale de Fletcher, la Fidèle Bergère^ et le nom même de sa pièce à un personnage de l'allégorie de Ben Jonson : Le vice réconcilié avec la vertu. Mais eût-il multiplié encore les imitations et les emprunts*, qu'on compare la copie avec les origi-
* Warton, en donnant un spécimen de la coinedit^ dn luner-Temple Mask de Will Browne, pr<5t6ad qu'elle contient une invocation au sommeil
naux, et qu'on dise s'il n'y a pas aussi loin du Cornus de Jonson à celui de Milton que du Cid de Guilhem de Castro à celui de Corneille. De cette inspiration multiple sort un poëme où l'originalité profonde de Milton se trahit en traits irrécusables. Il veut écrire* une féerie ; il entonne un hymne dialogué à la chasteté. Cornus, fils de Circé, héritier des artifices de sa mère, enchante tous les mortels qui s'égarent dans la forêt qu'il habite; il leur verse, dans son palais magique, un breuvage délicieux qui les change en animaux de toute sorte, voués désormais à son service. Une jeune vierge s'égare dans la forêt, tandis que ses deux frères surpris avec elle par la nuit, cherchent pour elle quelque nourriture ; Comus entend sa plainte, et, prenant la forme et le vêtement d'un berger, il exerce sur elle tous ses artifices, et l'entraîne, par d'insidieux mensonges, dans son palais habité par ses compagnons de débauche. La jeune fille résiste à toutes les séductions , refuse le breuvage qui doit sceller sa perte, et accable de son mépris le demi-dieu, dont les traits semblent l'ébauche du grand archange déchu du Paradis perdu. Une divinité bienfaisante guide les deux frères de la jeune fille jusqu'au palais de Comus : ils brisent dans les mains du magicien la coupe enchantée ; mais il leur faut l'aide de la nymphe de la Severn, Sabrina, pour rompre le charme qui tient la jeune fille enchaînée, et le poëme se termine par
qui rappelle quelques-uns des passages favoris du Comus de Milton» auquel elle a peut-être, selon lui, donné naissance.
un épilogue récité par la divinité bienfaisante. Telle est la donnée du drame féerique de Cornus. 11 n'y faut chercher ni intérêt ni action. Johnson a raison : les personnages ont un caractère tout idéal, qui écarte toute appropriation réelle de cette poésie à aucun temps, à aucun lieu déterminé. Ils viennent l'un après l'autre protester, dans un langage magnifique, contre le triomphe du vice et de la sensualité grossière. Mais cette poésie presque didactique ramasse, chemin faisant, les fleurs les plus exquises et les plus variées*. Le sentiment de la nature, quoique moins personnel, moins intime que dans Y Allegro et le Penseroso, la pénètre de toutes parts, et sous les traits de la nymphe Sabrina, il exalte et fortifie la lutte morale contre le mal^. Cet entassement de grandes images et de grave éloquence entraîne et élève le cœur. Je ne dis point que Teffort ne se sente parfois dans cette poésie d'airain que tente d'assouplir une main habile et exercée ; je ne dis point que cette forte peinture ne fasse parfois éclater son cadre fragile. Jonson a dit du Comm : « Les chants sont vigoureux et pleins d'images; mais ils sont rudes dans la diction, et d'une harmonie peu musicale. En tout, les figures sont trop hardies, et le langage trop luxuriant pour un dialogue ; c'est un drame en poésie épique, inélégamment splendide, et ennuyeusement
* C'est une succession d'odes magnifiques, comme le fait remarquer avec raison sir Henry Wotlon, dans la lettre qu'il adressa à Milton à l'occasion de ce poëme.
^ M. Taine a eu raison dédire que les passages de Millon sont une école de vertu.
m MILTON
instï'uctif . » Retranchez de ce jugement ia partialité et la malveillance ; il sei^ bien près de la vérité. Fallait-il, pour se conformer au goût du siècle, que Milton empruntât à Guarini la subtilité précieuse du Pa^tor Fido, ou au Tasse même l'aisance affectée de YAmintaj et n'a -t-il pas mieux fait, comme le dit Ma^ caulay, de mettre sa noble éloquence dans la bouche « d'une vigoureuse fille d'Angleterre au tîorps souple et solide, à l'âme simple et forte *.» Prétendre, comnie on l'a fait, qu'il y a de la grâce dans le Comw*, c'est à la fois demander trop et trop peu pour Milton. Non ; son demi-dieu amoureux ne sait pas parler la langue des transports amoureux; il philosophe d'unemanière plus immorale que séduisante sur les nécessités de la nature et les lois de l'amour : on croit en-r tendre parfois Tartufe aux pieds d'Elmire. Spencer aurait jeté sans doute dans cepoome les trésors d'uae fantaisie plus brillante, quoique la description du char de la nymphe Sabrina ne soit point déplacée auprès des splendeurs poétiques dont Shakespeare a semé le char fantastique de la reine Mab. Fletcher aurait plus de grâce, et Ben Jonson plus de verve; mais ce qu'on chercherait en vain dans Spencer, dans Fletcher et dans Ben Jonson, c'est cette force et cette élévation soutenue du langage, cette énergie et cette hardiesse de l'expression qui prouvent que Milton a recueilli sans rival tout l'héritage de Shakespeare grossi des trésors du goût et de l'érudition antique.
' Macaulay. Essays, Milton .
L'Angleterre n'avait pas entendu encore une voix aussi majestueuse ; mais la modestie de Milton n'avoua qu'à moitié une œuvre qui l'eût à elle seule placé bien haut parmi les poètes anglais, si le Paradis perdu ne lui eût, à côté de Shakespeare, donné le premier rang.
m MILTON
Nous arrivons au temps où Milton va prendre pour longtemps congé de la poésie. Cette première effusion d*une muse qui allait se taire dans les sombres heures de la guerre civile, se termine par un poëme que Johnson a jugé avec une extrême sévérité, et qui ne trouve en Angleterre même qu'un petit nombre d'admirateurs; je veux parler duLycidas. Un condisciple de Milton à Cambridge, Edward King, fit naufrage sur les côtes de l'Irlande, où il allait rendre visite à son père, sir John King, secrétaire d'État dans ce pays. Il perdit la vie dans ce naufrage, et la mort de cet infortuné jeune homme laissa une impression si douloureuse dans le public universitaire, que Cambridge voulut honorer sa mémoire en publiant un volume de poésies consacrées à sa louange. A côté de Beaumont et d'autres poètes aujourd'hui oubliés, Milton paya son tribut au souvenir de son ami dans un poëme allégorique, où il le pleurait sous le nom du berger Lycidas. Le sentiment naturel et l'amertume du regret semblent se noyer, il est vrai, dans cette évocation de toutes les divinités de la Fable, et la pastorale se prête par elle-même faiblement à l'expression d'une cloulour simple et touchante. Muis
Milton était à cet âge où rimagination, encore enveloppée dans les langes de l'érudition classique, en môle les souvenirs trop présents aux impressions les plus sincères, et l'exemple de Virgile et d'André Chénier pourrait suffire à le justifier. Mais en admettant ces réserves sur le procédé de composition du Lycidas, nous trouvons singulièrement exagérés les reproches qui lui ont été adressés. Nous irons même plus loin, et nous dirons que nous voyons dans ce poëme une plus grande variété de ton, et une allure plus libre que dans les précédents. La facture poétique y atteint une telle perfection que le langage semble s'y dépouiller de son enveloppe grossière, et résonne à nos oreilles comme un doux écho de Virgile et de Théocrite. Toutefois, au milieu du poëme, le lecteur s'arrête étonné. Que vient faire dans cet hommage rendu au jeune Lycidas par les divinités païennes et champêtres, le rude langage de l'apôtre Pierre tonnant contre les abus de. l'Église*? Ne semble-t-il pas qu'on entende gronder tout à coup dans ce ciel pur le murmure grossissant de la guerre civile, semblable à ces premiers éclats du tonnerre qui viennent interrompre les danses champêtres des paysans, dans la Symphonie pastorale de Beethoven. L'âme de Milton commençait à se trouver à l'étroit dans ces rivages paisibles de la poésie. Il était temps qu'une distraction violente vînt mettre un intervalle entre les dernières rêveries de son ima-
• LijcAas,
58 MÏLTON
gination juvénile et les sombree tablea«x ^q»© ia gueiTe ciyile et religieuse allait dérouler devant toi. La lyre de Milton se tait, comme le ehantdes oiseaux aux premières gouttes de l'orage. Le poète ne devait se réveiller dans toute sa force qu'après avoir va s'écrouler toutes ses espérances patriotiques, pow chanter les douleurs et les regrets du Paradis perd».
Jitsque-là Milton n'avait vécu que par la peiasée avec la poésie et l'éloquence antiques. Il brûlait d'aller visiter les terres classiques, qui étaient dev^ nues pour lui comme une seconde patrie. T«Mnt ^psœ sa mère aYait vécu, il avait respecté les alarmes naturelles de «a vieillesse; mais Sarah Milton mo«îiït le 3 avril 1637. Il semblait que cette mort dôt attacher Milton plus que jamais au foyer poteniei, devenu désert ; mais le .second fils du vieillard, Christophe, dont la vie était destinée à -s'écouler dans les sentiers battus, achevait au même moment ses études de droità Inner-Temple, et venait d'épouser, à vingt-deux ans, la fille d'un citoyen de Lo©d?es. Les jeunes époux vinrent prendre à Hortoïi la pflàee que le départ de Milton laissait vide. ïl tf y avait donc plus de raison pour qu'il ajournât plus longtemps ce voj'^age tant désiré. Le père pourvut libéralement aux dépenses. Accompagné d'un domestique et muni de bonnes lettres de recommandation, Milton dit adieu aux solitudes d'Horton, au moment où le printemps leur rendait leur parure verdoyante. Il avait alors trente et un ans.
11 fallait traverser la France pour se rendre en
Italie, e* nous aimerions à savoir quelle impression laissa dans l'esprit du jeune homme la vue du règne expirant de Richelieu, où Todieux le disputait à la grandeur. Il arriva à Paris au moment où l'attente de la naissance d'un dauphin rendait aux peuples opprimés une lueur d'espérance, et où se levait l'aurore de ce grand siècle littéraire dont Milton fut le contemporain. Descartes venait de publier le Bkmurs tie la Méthode, et Corneille , de faire représenter fe Cid; mais ces deux grandes dates de notre histoire intellectuelle n'avaient point encore révélé leur im-* mense portée. L'auteur futur du Paradis perdu était fait pour comprendre Corneille qu'il rencontra peutêtre : il entendit du moins, dans les salons qui lui furent ouverts, l'écho des controverses ardentes que venait de soulever le jugement porté sur le Cid par l'Académie française fondée depuis trois ans. Il vit sans doute la meilleure compagnie du temps ohez lord Scudamore et lord Leioester, tous deux ambassadeurs d'Angleterre. Avec quelle ardeur n'eût-il pas pressé la main du fils de ce dernier, Algernon Sidney, s'il eût pressenti dans ce noble jeune homme le plus grand citoyen de l'Anglegleterre, un homme qui ne mit pas, comme M, la liberté aux pieds de Cromwell, et qui scella de son sang les derniers combats que l'Angleterre livra à la tyrannie. Il connut à Paris un écrivain qui avait su «e faire une place â part, même dans ce grand siècle, Hugo Grotius. Présenté à lui par lord Scudamore, il le trouv-a occupé d'un vaste projet de récon-
ciliation entre les protestants et les catholiques, noble chimère qui dut tenter faiblement le purita- • nisme de Milton, et que devait embrasser plus tard avec mollesse le vaste génie de Lebnitz. Autant qu'il nous est permis d'en juger, la pensée de Milton ne semble s'être associée à aucune des préoccupations qui agitaient alors la société française. L'élégante coterie de l'hôtel de Rambouillet n'était point faite pour éblouir ce bourgeois altier, que le beau langage ne consolait point de l'asservissement de son pays, et il n'y trouvait pas ces souvenirs vivants d'un grand passé intellectuel et artistique qui devait .bientôt voiler à ses yeux la décadence de l'Italie. L'esprit frondeur devait avoir peu d'attraits pour une àme éprise des rudes vertus de la liberté antique. Il ne demeura donc que peu de jours à Paris. « J'avais, dit-il, des lettres pour des marchands anglais que je devais rencontrer sur ma route projetée, et ces lettres me recommandaient à leurs bons offices. » Il traversa la France à petites journées. Il avait hâte cependant de toucher la terre d'Italie, et dut s'écrier comme les compagnons d'Enée. altaliaml Italinm! » lorsqu'il franchit enfin la frontière. Il y entra pour ainsi dire par la porte d'honneur, et suivit la longue spirale de la Corniche, ces Thermopyles fleuries des régions fortunées de l'Hespérie. Il trouvait cette nature merveilleuse parée de toute la gloire du printemps, et pour un poète habitué aux sombres hivers de Londres et aux brumeuses prairies du Buckinghamshire, cette opulente végétation,
cette lumière à la fois si éclatante et si douce devaient sembler la révélation d'un monde meilleur. Il vivait dans un temps où l'homme ne jetait pas encore sur la nature inanimée ce long regard de tristesse et d'envie qui tente d'associer son éternelle jeunesse à notre vie éphémère et rapide ; niais quand ses yeux éteints n,e virent plus même les pâles soleils de l'Angleterre, son âme s'illumina du souvenir de cette nature joyeuse, et mêla aux plus sombres descriptions de l'enfer ces doux noms de Val d'Arno et de Vallombrosa, qui semblent un rayon de la lumière d'en haut traversant les noirs abîmes.
Milton croyait trouver l'Italie encore frémissante de la grande voix du Tasse, qui s'était éteinte à la fin du siècle précédent. Il y arriva au contraire dans un de ces moments funestes de l'histoire intellectuelle des peuples, où l'esprit remplace la poésie, et où les académies se multiplient et se peuplent de noms obscurs *. On n'était même plus au temps où la beauté de la forme peut faire encore illusion sur la pauvreté des conceptions, où les écoles maintiennent les grandes traditions, si elles ne forment plus de grands artistes. La littérature est comme les vieillards, elle n'est jamais si occupée de vivre qu'au moment même où la mort vient la saisir. Les dilettanti et les lettrés avaient succédé aux poètes, et leur adoration ne trouvait plus d'autels à dresser qu'en l'honneur du passé ; les siecentisti n'avaient
* Ginguenë, Hist. de la littérature italienne. — Tiraboschi, Hist. de la lUtêrnlure italienne, tome VIII.
que la prétention et la manière à mettre en fece des glorieux siècles qui venaient de s'écouler. Tassoni et Marini eux-mêmes, ces poètes fêtés de la décadence, étaient morts, en laissant derrière eux une nuée d'imitateurs médiocres, qui s'étourdissaient sur leur faiblesse en multipliant leurs productions. Les artS' étaient entrés dans cette crise dangereuse où rédectisme et la critique succèdent à l'originalité des artistes. L'école de Bologne croyait con^rver le dépôt sacré de la tradition, et faire de grands tableaux, parce qu'elle remplissait de grandes toiles où elle croyait fondre, dans une harnaonieuse unité, tous les principes des écoles rivale» de l'Italie. L'Algardi et le Bernin peuplaient Rome de leurs statues tourmentées, et la vaste coupole de Saint- Pierre voyait se dresser, autour d'elle, d'impuissantes et ridicules imitations, qui ont besoin, pour laisser quelqueillusion,d'êtreaperçues deshorizons lointains de la campagne romaine. Cependant l'Europe qui avait foulé et meurtri l'Italie, et noyé dans le sang sa grandeur naissante, s'inclinait aujourd'hui devant l'initiatrice découronnée du monde moderne, et rendait à sa décrépitude l'hommage qu'elle avait refusé à sa jeune splendeur. Elle choisissait l'heure où Shakespeare venait de mourir, oCi Corneille et Milton entraient à pleines voiles dans la renommée, oii naissaient Racine et Bossuet, pour reconnaître la suprématie intellectuelle de l'Italie. Croyant ainsi tenir entre ses mains le sceptre du goût universel, l'Italie élevait sa passion pour les plaisirs de l'esprit
au rang d'une institution sociale, et les académies naissaient en foule, pour féconder et élever en serre chaude de pompeuses médiocrités. Ces académies elles-mêmes n'éuient plus que des cercles de gens d'esprit, qui, comme des novices entrant e^ religion,, quittaient jusqu'au nom de leurs pères, pour prendre quelque pseudonyme plus harmonieux et plu& prétentieux. Le xvii^ siècle vit na^ître ou subsister près de 500 académie», et jamais Santa Croce, cette nécropole florentine du génie, Couvrit ses portes à plu^ de morts alors illustres et aujourd'hui cmbliés. Florence du moins n'avait pas attendu ce siècle pour fonder l'académie Florentine, et celle de la Crusca; mais les trois académies de Rome, les HnmorhU^lef^Opdimti et les Lincei dataient à peine de çuiel^ues année»^ et la Crusca venait de déclarer close \h grande époque des révolutions de la langue en commençant son dictionnaire de la langue italienne. Toutefois, la splendeur intellectuelle ne se détachait qu'à regret de cette terre fartunée, et elle léguaâi à ee siècle une dernière gloire qui manquait encore à l'Italie, celle de la science ; Galilée terminait, dans le calme de la retraite, une vie dont la persécution avait empoisonné les dernières années. Milton le vit à sa villa près de Florence, où il étonaait encore ses concitoyens et les étrangers par l'étendue et la variété de ses connaissances, un jour commentant l'Enfer de Dante, l'autre jour exposant ta Èiécaiiique céleste,, ou lisant à ses amis quelques |)oésie» composées dans^ ses moment» de loisifp. « Ce
fut là, dit Milton, que je trouvai et rencontrai le fameux Galilée devenu vieux et prisonnier de l'inquisition, pour avoir pensé en astronomie autrement que les censeurs dominicains et franciscains. » Il dut jaillir de singuliers éclairs du choc de ces deux intelligences ; car par un rare concours de circonstances, le poète était en état de comprendre l'astronome, et l'astronome était lui-même un poëte. Devenu aveugle, il laissait après lui d'illustres disciples, Castelli, Torricelli, et bientôt Cassini et Malpighi. L'enivrement littéraire, dans lequel était encore plongée l'Italie, gagna sans doute l'àme candide du jeune Anglais; ainsi Cicéron et Virgile reconnaissaient encore dans Athènes dégénérée l'institutrice des nations. Florence surtout, par l'effet d'une rare destinée qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, semblait à peine s'apercevoir qu'elle était déchue de sa royauté intellectuelle. En voyant toujours sur les places publiques et sur les murs de ses églises, les chefs-d'œuvre de deux grandes époques, elle se croyait encore digne d'en produire de nouveaux. Rien ne l'avertissait des progrès de sa décrépitude. Les Médicis avaient, comme les Césars de Rome, respecté les signes extérieurs de la liberté, et Florence s'endormait doucement dans la servitude, en songeant à ses héros. Milton oublia les outrages faits à la liberté, en faveur du culte des lettres; il subit, comme tant d'autres, le charme indestructible de l'Athènes italienne. « J'y fis, dit-il immédiatement la connaissance d'hommes vrai-
ment remirquables et instruits. J'assistai fréquemment aux séances de leurs académies particulières, institutions louables dans leurs effets, en ce qui concerne tant la culture des belles-lettres que le maintien des relations amicales. vous, Jacopo Gaddi, vous Carlo Dati, vous Fresoobaldi, Coltellini, Bonmattei, Chimentelli, Francini et tant d'autres, jamais votre souvenir doux et charmant ne sortira de ma mémoire *. » Milton reçut en effet de ces doctes Épicuriens l'accueil le plus gracieux. Ils s'étonnaient sans doute des dons heureux de ce jeune barbare , sorti de ses forêts , pour venir polir ses mœurs et son génie au contact de la civilisation florentine. Quant à Milton, il faut lui pardonner cette indulgence. Il était jeune, et n'était pas blasé sur les éloges auxquels les Italiens, avec leur bonhomie malicieuse, savaient donner un prix inestimable. La tiédeur de leurs croyances leur rendait d'ailleurs la tolérance facile. « On me donna, dit Milton, avec une singulière politesse, liberté complète au sujet de mes opinions religieuses 2. »
Il fut particulièrement goûté dans l'académie des Scogliati et des Apatisti. « Dans les académies particulières d'Italie, dit-il, aux séances desquelles je fus admis, quelques bagatelles conservées dans ma mémoire et que j'avais composées ayant moins de vingt ans ou à peine à cet âge, furent reçues avec une faveur à laquelle j'étais loin de m' attendre (car c'est la
* Defentio seeunda,
« Epitt. famU., 10. ^
coutume que chacun donne dans ces»académies quelque preuve de son esprit et de sa science) ; quelques autres compositions que j'avais apportées furent reçues avec des louanges dont le témoignage fut consigné, et que les Italiens n'accordent pas facilement aux hommes de l'autre côté des Alpes*.» Un peu de dédain pour ses admirateurs se mêle sans doute au témoignage flatteur que se rend le poëte anglais, et quelque plaisir qu'aientpului causer leshommages des lettrés italiens, il pensa les payer assez cher au prix de quelques bagatelles oubliées dans ses cartons. S'il ne se mit pas pour eux en grands frais d'invention, il ne dédaigna pas de conserver l'ode en qua* torze stances que lui adreèsa Francini, et une lettre du jeune Garlo Dati, dans la bouche duquel la louange épuisait toutes les formes de l'hyperbole. Milton estimait peut-être à leur juste valeur les talents des dilettémti florentins ; mais il trouvait sans doute que leur misèi*e intellectuelle était, suivant l'expression de Pascal, « misère de grand seigneur, » et son rude amour-propre d' Anglo-Saxon était agréablement chatouillé par l'hommage de gens qui n'avaient conservé dé l'antique éloquence que le talent de bien louer, et qui représentaient aux yeux de ce bourgeois comme la tradition des grandes manières intellectuelles. Presque inconnu dans son propre pays, il lui était doux d'être célèbre en Italie à si peu de frais. Peut-être ses poésies latines auraient'-elles suffi à lui donner un si grand * Reason of ehurch govemment.
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE t>7
prestige auK yeux des lettrés de Florence qui en connaissaient peut-être d'aussi bonnes, mais non de meilleures. Ils s'étonnaient aussi sans doute de voir à quel point le jeune barbare avait su se rendre maître de la langue italienne. Il écrivit en effet, en italien, des sonnets que les poètes romains voulurent bien trouver passables, et quinous paraissent, dans notre ignorance, un assez habile pastiche des élégances de Pétrarque aussi bien que des afféteries de Tassoni et de Marini : Milton d'ailleurs était beau, nouv^u sujet d'étonnement pour les Italiens habitués à" regarder les gens du Nord comme des sauvages. C'était le Huron apparaissant aux yeux émerveillés de la belle Saint- Yves.
- Milton ne se montra point ingrat pour tant de prévenances, et il ne quitta pas Florence sans en donner un témoignage. Dans une longue lettre adressée à Benedetto Bonmattei, il entonnait, à propos d'un traité de grammaire , un hymue en l'honneur de la Toscane et des Toscans. Était-il bien sincère, quand il attribuait la chute d'Athènes à là. corruption de la grammaire grecque, et promettait l'avenir à la cité florentine en faveur de la pureté de son langage? Je ne sais. Il vivait à une époque où, pour les lettrés, les compliments ne coûtaient pas plus cher que les injures. Il sacrifia sans doute à la mode du temps, et peut-être de tous les temps. Il parlait plus selon son cœur, quand il disaitt qu'il avait fait se& délices des vieux poëtes^ de Florence, et qu'ils lui avaient appris « à. lui le derni^
de ses hôtes d'au delà de l'Océan » à l'aimer au delà de toute expression *. Ce fut son adieu à Florence. Quelques jours après, il partait pour Rome.
Les premières pluies d'automne venaient de chasser les influences pernicieuses de la Malaria, quand ni y entra après avoir cheminé lentement à travers les beaux paysages et les merveilles artistiques de Sienne, de Pérouse et d'Assise. 11 eut un bonheur, dont les progrès de l'industrie auront privé à jamais le voyageur, celui de sentir battre son cœur en découvrant dans les horizons lointains de la campagne romaine les sept collines et le dôme de Saint-Pierre.
• Il put, en longeant la ligne immense des aqueducs, s'imprégner à loisir de cette poétique tristesse qui semble envelopper comme d'un linceul les grandeurs déchues de la Rome païenne^. Milton resta deux mois à Rome. Un homme. tel que lui qui avait, comme il l'écrit à Bonmattei, épuisé la coupe de l'antiquité classique, devait se trouver comme chez lui au milieu de ces ruines solennelles. Il est plus que probable que la vieille cité républicaine parlait plus à son âme que la Rome des papes. Jl n'eut cependant qu'à se louer de celui qui la représentait à cette époque. Urbain VIII, Barberini, était un véritable lettré et avait publié, avant d'être élevé au trône pontifical, un recueil de poésies grecques, latines et italiennes; il avait fait de son neveu le cardinal Francesco Barberini un véritable ministre des lettres.
Milton trouva auprès de lui l'accueil le plus favorable ;
* Ei^%. famU,, Tiii.
le cardinal Francesco était précisément, parmi les patrons que l'usage donnait dans le sacré Collège aux différentes nations de l'Europe, celui de l'Angleterre et de l'Ecosse. Si Milton avait, ce dont il y a lieu de douter, la passion des académies, il put se rassasier à Rome du plaisir de rencontrer les lettrés. Nous ne savons qui il préférait des Humoristi, des Lyncei , ou des Intricati ( désordonnés ) , et de tant d'autres *; il ne paraît pas toutefois avoir de nouveau visité son portefeuille pour en retirer à leur intention quelque bagatelle. Il avait rencontré, parmi ces beaux esprits, un homme du Nord comme lui, Holstenius, auquel il adressa plus tard une lettre de remercî-» ments qui prouve combien il avait eu à se louer de lui*. Milton ne paraît pas s'être trouvé aussi à l'aise dans cette société de petits abbés râpés et faméliques et de dignitaires ecclésiastiques qu'au milieu des patriciens libéraux de Florence. L'ambition des cardinaux qui se regardaient tous commue « papabili, » entretenait dans les cercles romains une certaine morgue hiérarchique que ne connaissaient point les descendants des républicains de Florence. D'ailleurs, les opinions religieuses peu dissimulées de Milton obligeaient les personnes les mieux disposées pour lui à une certaine réserve officielle, qui, aux yeux d'un étranger, devait ressembler beaucoup à la froideur. Au reste, il y a lieu de croire qu'à ce mo-
* M. Masson, I, 745^ compte à Rome, à cette époque, plus de quatre cent cinquante auteurs connus.
• Ep, fa/mU
ment râine de Milton était ailleurs. ■ Une vision enchaïitée venait de la traverser, et traçait, peutêtre, dans cette vie la seule page de roman que nous aurons à y rencontrer. Il crut voir à Rome Tincarnation même de l'art qu'il aimait, la musique. LéonoraBaroni avait atteint, par la perfection de son chant, à une renommée qui avait rempli toute l'Europe *, et qui doit peut-être aux éloges de Milton l'honneur de lui avoir survécu. Accompagnée sur le théorbe ou le luth par sa mère ou sa sœur, elle ravissait en extase le sacré Collège tout entier, et le pape lui-même. C'était, au reste, une personne , accomplie, une seconde Vittoria Colonna, et la distinction de son esprit, ainsi que ses vertus et sa beauté, réunissaient autour d'elle une pléiade de poètes et de lettrés qui épuisaient pour elle le vocabulaire, si riche en Italie, de l'adulation. Milton fut admis dans ce cercle brillant, et peut-être r<admiration alla-t-elle chez lui jusqu'à l'émotion du cœur. La jeune Léonora laissa- t-elle tomber un regard sur le jeune barbare? Cela est douteux. Que faire d'une paâsion qui s'exprime en vers latins I Elle ne pouvait guère se douter que ces pesants hémistiches feraient plus pour la rendre immortelle que la guirlande lioétique tressée en son honneur par les poètes italiens du temps ^. Elle les oublia peut-être auprès
^'Dictionnaire de Bayle, art. Baroni. « La reine faisait souvent chanter la signora Leonor, una virluosa que le cardinal avait fait venir d'Italie^ et qui ravait la voix belle. » Mémoires de M»* de Motterelle, l, I8i^ Ëd. F. Riaux.
* On forma, dit M. Masson, I, 752, un volume de ces hommages sous le titre de : Applausi poetici aile glorie délia signora Leonoc^ Baroni.
d'un bouquet fané. Il n'est guère possible de savoir aujourd'hui quelle impression elle fit sur le cœur de Milton. La vérité nous oblige à dire que les épigrammes de Milton respirent l'admiration la plus désintéressée ; or, la passion qui craint de s'exprimer même en vers, est une passion modeste, et je suis sûr que les Italiens n'y mettaient point tant de réserve. Nous aimerions, quant à nous, y voir le goût de Milton pour la musique s'y noyer dans moins de mythologie et d'hyperbole. Il avait su mieux en parler sous son ciel brumeux et parmi ses compatriotes peu mélomanes. Il fallait bien se mettre à la mode du temps : il recevait lui-même des hommages poétiques qui le plaçaient auprès de Virgile et d'Homère, et pour cette fois seulement les lettrés italiens approchèrent , sans s'en douter, de la vérité. Touché de tant de bonne grâce, il adressa lui-même à Salsillus, un lettré aujourd'hui inconnu, un poëme latin, où il alla jusqu'à faire bon marché de sa triste patrie et de ses habitants. « Celui , dit il, qui parle ainsi est ce Milton, anglais de naissance, qui abandonne son nid en ce moment , et ce c*oin de terre polaire où les vents les plus perfides vomissent de leurs pouoxtons sauvages et indomptés des soufiles^ perfides sous ce ciel inclément : il est venu vers les plaines fertiles de la terre italienne pour voir ses cités fières de.leur renommée, ses habitants vivants et sa jeunesse studieuse *. » C'est ce qu'un Anglais n'a jamais osé dire ailleurs que dans des vers latins. C'était , au reste,
» Ep. liber.
son adieu à Rome. Au mois de novembre 1638, il était en route pour Naples.
n y rencontra quelque chosS de plus précieux que des compliments et des hommages ; Naples lui donna un ami. Un bon ermite qu'il avait rencontré en chemin , l'avait adressé à l'homme qui tenait à Naples le sceptre des lettres et des arts, Giovanni Manso, marquis de Villa. Manso eut la rare fortune d'avoir été dans sa jeunesse l'ami du Tasse et de Marini , et d'avoir vécu assez pour être celui de Milton. Il avait recueilli le Tasse errant et proscrit , et s'était fait l'infatigable et délicat protecteur de cette grande infortune. La reconnaissance du poëte fut éclatante : en échange de son hospitalité, il donna à Manso l'immortalité; son nom figure dans la Jérusalem délivrée parmi ceux des princes campaniens qui allèrent à la croisade*, et par une heureuse et aimable réminiscence de Platon, il donna à son Dialogue sur F amitié le nom de son protecteur et de son ami, auquel il le dédia. Le nom de Manso fut le dernier qui erra sur ses lèvres expirantes, sur sa couche de Saint-Onofrio, et Manso eut l'honneur de faire graver sur sa pierre tumulaire ces simples mots : « Torquati Tassi ossa », paroles plus imposantes, dans leur laconique simplicité, que n'eût pu l'être le monument qu'on ne lui permit pas d'élever à la mémoire de son ami. Il abrita aussi pendant quelque temps l'existence errante de Marini. Le voluptueux poëte mourut à
* Fra cavalier magnanimi e cortesi risplende il Manso... GeruteUemme conquititata,.. XX.
Naples dans tout l'éclat de sa renommée, et ce fut Manso qui recueillit son dernier soupir, et lui fit élever un mausolée. If était, au reste, digne de comprendre et d'imiter ceux qu'il avait aimés. D'ingénieux Dialogues sur l'amour et la beauté lui avaient donné un rang distingué parmi les lettrés italiens, et sa Vie du Tasse, écrite avec la piété du souvenir, nous a transmis sur les habitudes et leâ façons d'être du poëte ces renseignements circonstanciés, que notre siècle recherche avec une curieuse avidité ; il couronnait enfin sa carrière littéraire par la publication de ses poésies de jeunesse, parmi lesquelles figurent les sonnets composés en son honneur par le Tasse et Marini. Il n'avait point manqué de flatter le goût de ses contemporains pour les académies : deux des plus célèbres de l'Italie, les Oziosi (rêveurs) et le collège des Nobili, reconnaissaient en lui leur fondateur et leur président. Il passait alors dans une retraite honorée les dernières années d'une vie consacrée tout entière aux plus nobles occupations de l'esprit comme aux sentiments les plus généreux du cœur.
Tel était l'homme qui devait servir de guide à Mil ton pendant son séjour à Naples. « Aussi longtemps, dit-il, que j'y demeurai , je reçus de lui l'accueil le plus amical : il me conduisit lui-même dans les différentes parties de là ville, et au palais du vice-roi, et vint plus d'une fois me rendre visite à mon hôtellerie. » Le vieillard aurait aimé à rendre cette intimité plus étroite ; mais son attachement au
ôatholicisme et les oonveuances rigides du formalisme espagnol , en venant se heurter à la foi robuste du jeune protestant , lui imposèrent une réserve dont il sembla porter péniblement le poids. « Il s'excusa lui-même, dit Milton, de ce que, tout en désirant me témoigner encore plus de bienveillance, il n'avait pu le faire parce que je ne montrais point assez de retenue sur «les questions religieuses. y> Milton , en effet, montrait hautement son dédain pour ce qu!il appelait les superstitions italiennes. Il ne comprit jamais que chaque situation a ses devoirs, et que l'indépendance absolue de la parole permise à celui qui s'isole et ne veut rien devoir à personne, devient offensante dans la bouche de celui qui se tient honoré de votre bienveillance et qui sollicite vos bons offices. Milton croyait sans doute obéir au précepte chrétien qui ordonne de ne pas poursuivre l'erreur jusque sur la personne. Le dilettantisme littéraire de l'Italie ne lui fermait pas lesyeux ni sur la corruption de cette société vieillie, ni sur les funestes effets de l'absolutisme religieux et politique. Il se sentait, par la vigueur et la pureté de son âme, supérieur à toutes les séductions qu'il rencontrait sur ses pas: « Je prends Dieu à témoin, disait-il plus tard, que dans tous ces lieux où tant de chasessontperpiises J'ai vécu à l'abri du vice etde débauche, ayant toujours (îette pensée présente à l'esprit, que si je pouvais échapper aux rqgards des hommesjen'échapperaispasaux regards de Dieu *.»
Il allait partir pour la Suisse, pour la Grèce peut-
SJhf. m.
âtre, où l'appelaient sans tloute ses; ardentes sympathies pour une nation opprimée, à laquelle un autre . grand poëte anglais devait plus tard sacrifier sa vie. Il apprit tout à coup que la voix de Hampden appelait les Anglais à la défense de leurs libertés menacées. Il s'arrêta. « Je jugeai , dit-il , qu'il serait honteux pour moi, au moment où mes concitoyens luttaient dans ma patrie pour la liberté, de voyager au dehors à loisir, dans un but purement intellectuel. Il dit adieu à Manso dans une épître envers latins, qui débordait de reconnaissance. « Oh I puisse la destinée me donneruntelami, un homme capable d'honorer ainsi les enfants d'Apollon, s'il m*est donné jamais de faire revivre dans mes vers les rois de ma patrie et Arthur soufflant la guerre jusque sous la terre qui le couvre, de chanter, de jaagûanimes héros, des chevaliers de l'inconquérable Table, ronde, ces frères étroitement unis . Oh I puisse le souffle m'inspirer pour faire briser les phalanges saxonnes parle Mars britannique. Alors, ay.ant rempli l'jespace d'une vie arrachée à l'obscurité, plein d'années, je rendrai à la poussière ce qui lui est dû; alors il serait à mon chevet, les yeux humides de larmes, et jen'aums qu'à dire à cet ami : « Je m'en remets à vons; » il se chargerait de faire ensevelir dans l'étroit cercueil mon cadavre : alangui par la mort : peut-êire reproduirait-il mes traits par le marbre, en couronnant les cheveux, d'une feuille de myrte de,Paphos ou du laurier du Parnasse, et je reposerais eaipaix*.»
* Ep.i ad. Mans^
La destinée devait accomplir une partie de ses vœux, mais en mêlant bien de l'amertume à ses faveurs. Manso répondit à ces éloges, en amplifiant pour Milton le compliment dont Rome avait jadis salué les jeunes fils de l'Angleterre, venus pour la visiter : « Non angli sed angeli, » et en y mêlant un regret pour Terreur religieuse dont il était victime.
Deux coupes d'un travail précieux accompagnaient renvoi de ce distique. Milton partit, le cœur ému de doux souvenirs, et Tesprit plein d'images et de pensées. Sans doute les vieilles légendes celtiques du cycle d'Arthur se coloraient déjà à ses yeux, pendant les longues heures du voyage, de ce merveilleux poétique dont il venait de s'abreuver, aux sources mêmes où le Tasse avait puisé ses stances chevaleresques. Mais le clairon de la guerre civile devait étouffer pour ' longtemps la voix harmonieuse du poète. Il allait dire adieu aux nobles loisirs de la jeunesse, et revêtir pour ne plus la quitter qu'aux heures de la vieillesse, l'armure du lutteur. Il pressentait, sans doute, ce long silence de la muse ; car il revint lentement, et comme s'il se détachait avec peine des derniers rêves de sa jeunesse. On voulut l'empêcher de repasser par Rome, que l'excessive liberté de sa parole re.ndait, disait-on, dangereuse pour lui, par suite des dénonciations des jésuites anglais. Il n'en voulut pas tenir compte. « J'avais résolu à part moi, dit-il, non pas de mettre moi-même en ce lieu la conversation sur la religion, mais si j'étais interrogé sur ma foi, de n'en rien dissimuler, même au risque d'en souf-
frir. Je retournai donc à Rome, malgré ce qu'on m'avait dit. Je ne cachai à personne ce que j'étais, quand on me le demandait; si, dans la cité même du pape, on attaquait la foi orthodoxe, je la défendais librement, et cela durant le cours d'un nouveau séjour de deux mois *. » Il repassa par Florence, oti ses amis fêtèrent son retour. Deux mois encore, il s'arrêta dans cette ville de prédilection, en coupant toutefois son séjour par une excursion à Lucques. Il ne fit que traverser Bologne et Ferrare, avant d'arriver à Venise. C'est cependant de cette dernière et rapide partie de son voyage, que datent vraisemblablement les cinq sonnets et la Canzone^ qu'il a composes en langue italienne. Quelles sont les circonstances qui sollicitèrent sa muse à s'essayer à chanter dans une langue étrangère, quand Rome, Naples et Florence n'avaient pas su la tenter î On ne sait trop. Peut-être, en parcourant, sous le poids de la chaleur du jour, les longues plaines qui partent du pied de l'Apennin pour aller expirer au pied des Alpes, essaya-t-il de tromper les longues heures du voyage à travers une contrée d'une beauté et d'une richesse monotones, en repassant dans son souvenir les belles et grandes choses qu'il n'espérait plus revoir. Peutêtre aussi le souvenir de ses éphémères amours vint-il hanter son esprit. Ces poésies sont adressées à une Béatrix ou une Laure, rencontrée sans doute dans le pays qu'arrose le Reno. « Les femmes et les jeunes amoureux se moquent de moi , en
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m* abordant : »" Pourquoi écrire, pourquoi écrire, me disent^'ils, et rêver d'amour dans une langue étrangère et inconnue? Gonament l'oses-tuT Dis-le, et puisse ton espérance ne pas être vaine, et tes souhaits être exaucés! Ainsi disent-ils en me raillant. D'autres fleuves, d'autres rivages t'attendent, ainsi que d'autres océans, sur les rives verdoyantes desquels végète l'immortel laurier qui doit couronner ta tête ; pourquoi charger tes épaulés de ce fardeau excessif? — Je vais te le dire,, ô ma muse, et tu le leur répéteras pour moi; Voici ce qu'a dit' ma Dame, et ce qui retentit dans mon cœur: C'est la langue que préfère l'amour *. i^ Ici encore, un voile couvre les discrètes ardeurs de Milton. Était-ce la voix de Leonora, dont l'écho se prolongeait encore dans son cœur? Était-ce Fopulente beauté de quelque Bolognaise qui l'avait fasciné, ou bien , comme nous inclinons à le croire , lar dame de Milton n'était-elle qu'une évocation poétique inspirée par un commerce habituel avec Danteet Pétrarque? Nul ne lô sait; et il importe médiocrement de le savoir, puisque les amours de Milton n'eurent pas sur son âme assez de prise pour le retenir dans ces contrées. Le temps ne le pressait point cependant, puisqu'il demeura un mois entier à Venise, et qu'il eut tout le loisir de faire expédier en Angleterre le& livres et la musique, qu'il avait recueillis en Italie. Il rapportait peut-être les premiers essais de^ musique dramatique par lesquels-
* Canzone.
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Mônteverde venait de préluder à la création de l'opérai ce divertissement' qUè LuUi- allait élever à la dignité d'une branche nouvelle de l'art. Il repassa enfin les Alpes, et put croire qu'il n^avait pas laissé encore derrière lui les contrées heureuses, puisqu'il arriva à Genève parle lac Léman. Un protestant, aussi protestant que Mil ton, ne pouvait se contenter de traverser cette forteresse de la réformation. De graves nouvelles l'y attendaient. Il n'était absent de son pays que depuis un an; et déjà la mort qui voyage plus vite que nous ici-bas, avait fait des vides dans les affections qu'il avait laissées à son foyer. Deodati, l'ami et le compagnon préféré de sa jeunesse, venait de mourir, et n'avait pu recevoir sans doute le sonnet italien que Milton lui adressait de l'autre côté des Alpes. Une élégie latine, les plus beaux vers latins qu'il ait écrits, devait immortalise!^ cette amitié. I/épitaphe de Damon (Deodati) semblait en même temps celle de sa jeunesse et des doux et studieux loisirs : il fallait bien qu'une note grave et austère vînt assombrir la fin de ce pèlerinage aux terres classiques-, entrepris animi causé, comme il le dit lui-même. Il semble qu'il eût voulu se recueillir et jeter comme un éternel adieu à ces pompes de l'art, de la nature et de la pensée que l'épais rideau des* Alpes allait dérober à ses yeux. Prêt à se mêler aux luttes ardentes qui agitaient sa patrie, il secouait ce rêve brillant qui venait de traverser sa vie, et renonçait aux molles langueurs de ces contrées séduisantes, ppur rentrer
dO MILTON
en possession de la plénitude de sa pensée. <( Le ciel change à mes yeux, mais non mon âme, tandis que je traverse les mers. Cœlum, no)i animnm muto^ ditm trans mare curro, écrit il sur l'album d'un réfugié protestant de l'Italie, à côté de deux vers du Cornus : Si la vertu faiblissait, le ciel lui même la soutiendrait. )► En 1639, à Cantorbéry il écrivit, dit-on, sur une page d'une Bible qu'il portait sans doute partout avec lui : a Année de troubles hideux que suivront, je crois, des luttes meurtrières; >> et ailleurs : « Bientôt l'amour et la musique seront muets; bientôt la tendre tige du frais gazon fleurira sur mon ombre endormie *. » A mesure qu'en remontant vers le nord, l'éclat du ciel se voilait à ses yeux d'un nuage de tristesse, il voyait se retracer plus vivement à ses yeux la déchéance morale de ces contrées jadis si grandes et si libres : « Je pourrais , disait-il , six années après * , ra- » conter ce que j'ai vu et entendu dans d'autres » contrées, où règne la tyrannie de cette espèce » d'inquisition ; j'ai pris place au milieu de leurs sa- » vants (car j'ai eu cet honneur), et on m'estimait » heureux d'être né dans un pays, tel que l'Angle- » terre, où passait pour régner la liberté philoso- » phique, tandis qu'ils ne pouvaient eux-mêmes que » gémir de la condition servile imposée chez eux à la » science : c'était là ce qui obscurcissait à leurs yeux » la gloire du génie italien ; on n'y avait rien écrit
^ Geffroy, Étude tur la pamphlets de MUton, p. 20. ' Areopa§itiça,
)> depuis bien des années que des flatteries et des » riens *. » Noble regret, auquel l'Italie n'a su donner un démenti qu'après deux nouveaux siècles de servitude I Telles étaient les pensées qui occupaient les longs loisirs du chemin. L'Italie ne recouvra pour lui son poétique prestige que lorsque la cécité fit la nuit autour de lui. En ce moment, il ne pensait plus qu'à la servitude qu'il laissait derrière lui. L'Angleterre lui réservait au moins, sous son ciel sombre, le spectacle viril des luttes de la liberté.
Milton avait laissé sa patrie paisible ; il la retrouvait en feu. Le temps où il avait goûté dans la solitude d'Horton les loisirs d'une retraite studieuse, celui où il avait trouvé ces heures de recueillement et de contemplation dans lesquelles s'était révélé ù lui son génie poétique, avait été pour l'Angleterre une de ces époques de calme apparent qui précèdent les grands orages. Clarendon dit, et rien ne prouve qu'en ceci il ait été l'écho d'une opinion partiale, que l'Angleterre n'avait jamais connu, sous aucun de ses rois, une prospérité comparable il celle qui précéda la guerre civile *. Il semblait que la nation voulût se recueillir pour déployer toutes ses forcés dans la lutte terrible qui allait s'engager, et, comme tout recueillement sérieux, celui-là avait été profitable à l'activité et à la prospérité nationales. Les hommes passionnés et énergiques, que la longue interruption des parle-
* Àreopagitiea.
* Clarendon. Hittory of ihe rehellion.
xoônts écartait des affaires publiques, avaient senti sans doute que les temps u' étaient pas mûrs pour uue résistance obstinée. Us avaient à regret ajourné leurs espérances, et rentrés dans la vie privée, ils avaient noblement employé leurs loisirs à propager, par l'exemple et par le poids de leur opinion, les doctrines qui venaient d'essuyer un échec momentané. Comme il arrive toujours, la Révolution, écartée du parlement, fit son chemin dans les esprits. Les opinions et les passions s'exaltèrent et s'aigrirent dans ce long silence de la vie publique, et le fanatisme profita de tout ce que perdit la saine et virile pratique de la liberté. La révolution religieuse, contenue et entravée par la réforme incomplète qu'avaient inaugurée Henri VIII et Elisabeth, couvait dans les esprits et menaçait leur édifice fragile. Dans toutes les classes, malgré les tentatives de réaction de Laud et de son parti, les âmes se passionnaient pour un idéal de radicalisme religieux qu'ils brûlaient d'appliquer à la société. L'exaltation et Tilluminisme trouvaient des adeptes ardents parmi ces hommes livfés à une impuissante agitation. Les dernières années de Jacques P' et le règne de Charles P" virent s'étaler au grand jour les conséquences les plus extrêmes et les plus bizarres de la doctrine calviniste. Le puritanisme avait été une secte; mais il était devenu le drapeau de tout un mouvement social et religieux comparable, pour le sérieux des opinions, à l'ivresse chrétienne des premiers temps de l'Église, et par ses bizarreries et ses excès, à l'agonie du jan-
sénisme expirant. Il fallait que cet enthousiasme reli» gieux eût pris singulièrement possession des esprits : car près de vingt années de la domination et de la tyrannie exeroée parles têtes rondes suffirent à peine, pour rendre la nation au sentiment de ses véritables tendances, La domination à la fois si complète et si éphémère des puritains ne s'expliquerait pas, si on ne voyait dans Içur ayénement que le triomphe d'une faction. Si les ennemis de la royauté n^eussent été en même temps les soldats de la foi, l'esprit public n'eût pas laissé violer par eux toutes les an-r tiques traditions du peuple anglais. Le prestige que surent exercer les philosophes du xviij® siècle dans une nation encore tout imprégnée, comme la France, de l'esprit catholique, est à peine comparable à c^lui que surent conquérir, en Angleterre, des sectaires qui n'avaient pour drapeau commun que leur haine pour l'Église établie. Le 10 décembre 1640, les habitants de Londres présentèrent au parlement une pé^ tition revêtue de quinze cents signatures et qui de* mandait l'abolition de l'épiscopat et des cérémonies de l'Église, et le 23 janvier 1041 , sept cents ministres de l'Église établie appuyèrent cette pétition K Persécutés, bannis depuis près d'un siècle de tous les emplois publics, les puritains avaient fait ce que font les victimes de ces persécutions légales ; ils s'étaient enrichis, comme les protestants en France et les Juifs dans le monde entier. S'ils eussent appartenu à une secte unique,, ils n auraient eu qu'un nombre * loanitl de U Chambre des communes, U, 81.
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restreint de partisans ; mais ils s'appelaient Légion, et on ne pouvait les atteindre sous les dénominations variées que multipliaient le zèle et la fantaisie religieuse. Le puritanisipe n'était donc pas à cette époque une opinion, c'était un esprit qui dominait toutes les opinions. Brownistes (Robert Brown), Vanistes (sir Harry Vane), Williamsoniens, Robinsoniens, Grindletoniens, indépendants, millénaires, antinomiens , anabaptistes , familistes , quakers , sociniens, ariens, anti-scripturistes , baptistes , libertins , perfectistes , presbytériens , puritains , sceptiques, chercheurs, rivalisaient de zèle et de haine araère contre l'Église. La place publique était devenue le lieu de culte de ces innombrables sectaires, les prédicateurs ne sufiisant pas à nourrir de la parole divine ces âmes affamées ; et peutêtre les brumes du Nord rendaient-elles ce zèle plus méritoire que celui des Juifs et des Grecs, qui avaient écouté Jésus-Christ et saint Paul prêcher en plein air il est vrai, mais dans les fraîches retraites de la Galilée ou sous les portiques de l'Académie. Edwards, l'auteur de la Gangrœna, a donné la liste de deux cents sectes religieuses : « Vous parlez de l'idolâtrie romaine, disait un ministre anglican; mais chacun de vous se fait un veau d'or, pour pouvoir danser autour. » Ce n'était pas seulement sur le terrain dogmatique que ces opinions diverses se livraient des combats acharnés. On voyait bien Richard Baxter et le docteur Owen consacrer des bibliothèques entières de théologie à se de-
mander si la mort du Christ était solntio ejaadem ou seulement lantumdem, c'est-à-dire si elle était le payemeat de la dette même à laquelle la loi avait condamné riiumaniié, ou seulement un équivalent. « Cet âge est un âge de quL^relle , écrivait Cromwell *. » Mais c'était avant tout une question d'influence pratique qui se débattait entre ces sectes diverses ; elles aspiraient surtout à prendre possession de l'homme tout entier et à transformer sa vie. Les puritains de toute nuance avaient la cervelle farcie de l'Apocalypse, et voyaient dans tous les événements des applications des figures sacrées. On annonçait l'époque prochaine de la consommation des temps. La prophétie entrait jusque dans les détails de la vie pratique. Ban, un tailleur de Louvres, prêtait son argent à rembourser au double ou au triple, quand le roi Jacques serait élu pape. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient fermement au règne prochain de Jésus-Christ, venu en personne sur la terre, et plusieurs arrangeaient leurs affaires dans cette prévision. Aussi, en attendant, ils protestaient contre toute loi et tout gouvernement. H n'y avait point de degré dans l'importance que ces hommes attachaient à leurs diverses croyances. S'il y avait des gens sincères qui se laissaient attacher au pilori plutôt que de reconnaître la divinité de Jésus-Christ, -d'autres ajBErontaient le môme supplice avec non moins d'ardeur pour témoigner leur haine contre les quatre surplis de Hallowtide. Carlyle n'a
* Carlyle, Oliver Cromwell, h i^*
poittt tort de prétendre que Laud lui-même et Peter Heylin étaient des gens convaincus. Tout croyant se voyait déjà daûs'la main de Dieu. Au milieu de cette nuée de sectes, la première secte afmée était sûre de dominer les autres. Avant d'atteindre à cette domination effective, les puritain!^ avaient soufflé sul* toute l'Angleterre leur esprit d'austérité et de sombi^ê activité. On vit les deux afmées royaliste et parie^ mentalité rivaliser de jeûnes sut* le champ de bataille. On disait des soldats de Oromivell, dans un journal : « Tout homme qui jure paye six pence ; on ne permet ni pillage ttl ivrognerie, ni désordre ni im* piété * ^ Le paîlement votait, toutes affaires cessantes, un jeûne général et prolongé. Non-seulement, apfès une lutte dans laquelle ils avaient eu pour adversaires la grande Elisabeth, Jacques I* et surtout le goût de la nation exalté par le génie de Shakespeare, les puritains réussirent à faire fermer les théâtres; mais leur influence faisait disparaître comme par enchantement les Cabarets et les mauvais lieui. A mesure que la liberté d'examen se faisait jour dans le domaine dès controversés, on Voyait se resserrer léë liens dé la discipline chrétienne. Le dimanche était observé avec une rigueur qui n'avait pas même besoin du stimulant de l'exemple : les familles le consacraient tout entier aux prières. Les églises regor^ geaient de monde et lés prédicateurs ne sUJÊsaieni pas à satisfaire l'ardeur dés auditeurs. On nô ëé
* Cromtoelliana, p. 5.
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE B!f
lassait point d'entendre parier du salut éternel* . Les voyages, les réunions de plaisir, les distractions de toutes sortes étaient proscrites comme de véritables sacrilèges ^. Au moment même où Charles allait dissoudre le dernier parlement de 1628, la chambre interrompait ses ardentes discussions pour voter un ordre du jour condamnant à Vamende tôiit membre qui arriverait après les prières dites. La coutume était devenue si tyrannique, que le parlement était obligé de transformer en ordonnances les arrêts de l'opinion publique. Les soldats convaincus de blasphème avaient la langue percée d'un fer rouge. On vit alors se produire tous les héroïsmes comme aussi tous les excès qui accompagnent ces réveils énergiques de la conscience chrétienne. Le détachement et l'ascétisme demeurent si hlen, dans toute communion chrétienne, l*idéal qu'imprime dans les âmes la méditation assidue del'Ëvangile , qu'ils deviennent les fruits naturels de tout mouvement, qui ramène TÊglise à l'esprit de sôn institution primitive. Sôus TinflûenCB du sèûtimént chrétien exalté, toute secte, toute théologie disparaît , et aboutit â Ce renoncement de soi-même qui fut l'esprit des premiers chrétiens. L'Angleterre avait aboli les couvents ; mais elle n'aurait pti abolir, sans abolir le christianisme lui-même, l'esprit qui fit les premiers anachorètes ; elle était . deVéûUë un
* Neal, HUtory of the PuHtang,
* Thomas Ëlwood, un quaker Zi4é, raconte lui-même, qu'il fut arrêté pour avoir voyagé le jour du sabbat. (Memoin of Th, Éltoood^
vaste couvent. On avait môme vu, malgré les lois et la proscription encore récente des ordres monastiques, des chrétiens se réunir en 1633, au nombre de quatre-vingts, autour d'un certain Nicholas Ferrar, pour vivre de la vie contemplative, et associer le travail manuel aux pratiques religieuses les plus minutieuses*. Ce fut, il est vrai, un grand scandale pour l'Angleterre; mais ce qu'elle voyait avec défaveur renaître sous l'apparence de la règle et de la vie commune, elle l'encourageait et le pratiquait dans la vie de famille. Ce n'était plus alors le sentiment de la fatigue du monde, ni le goût de la contemplation extatique qui , comme aux premiers temps du christianisme , arrachaient les hommes au siècle pour les jeterau désert. C'étaitla crainte violente et substantielle des supplices éternels : c'était comme une vue sans cesse présente et terrifiante du suprême jugement, l'intérêt direct et précis de la conscience qui s'interrogeait sur son espérance. Ce fut comme une terreur chrétienne, terreur à laquelle ne manquèrent même ni les crimes ni les excès, et qui eut à Drogheda son Deux septembre. La doctrine calviniste de la prédestination avait touché d'un seul bond a ses conséquences les plus extrêmes. Tous les hommes étant voués à la damnation étemelle, sauf un nombre restreint d'élus, comment s'assurer qu'on ferait partie de cette élite sacrée : comment espérer que les regards d'un Dieu justement irrité s'abaisseraient jus-
« Carlyle, I, 60.
qu'à VOUS *î La vie n'était plus qu'une angoisse mortelle, dans laquelle tout faisait silence, pour qu'on entendît mieux la trompette qui devait donner au chrétien le signal de la damnation ou de l'éternité bienheureuse. Dans toutes les classes de la société, on voyait des hommes consumer leur vie dans cette anxiété douloureuse. Vane croyait être désigné de toute éternité pour être le roi du millénaire ; Fleetvood criait, dans l'amertume de son àme, que Dieu avait détourné sa face de lui. Sir Symonds d'Ewes raconte dans son journal avec quelle ardeur il épiait, ainsi que sa femme, des marques d'une évidence certaine, d'une assurance complète de sa vie bienheureuse. Il jeûnait publiquement; il jeûnait aussi en secret. « Depuis plusieurs années, dit-il , je m'abstenais de toute nourriture durant toute la journée. Je jeûnais jusqu'à six heures du soir et consacrais ordinairement de sept à neuf heures par jour à l'accomplissement de devoirs religieux : une partie se composait de prières et de confession des péchés : dans ce but, j'ouvris un catalogue raisonné de tous
* M** Hatchinson n'étail certes poiut ane personne d*un esprit exalté. Cependant elle dit elle-même que son mari avait donné, parmi les principes de la religion, la première place au dogme de 1 irrévocabilité absolue des décrets de Dieu, - et loin, dit-elle, que cette croyance produisît en lui l'effet qu'on lui reproche généralement, et dont on fait l'objection la plus grave : c'est-à-dire de désintéresser l'homme de sa destinée et do le dégager de tout so'n, de tout travail, il y trouvait au contraire de plus puissants motifs de témoigner, par la sévérité et la sincérité de sa conduite, sa profonde reconnaissance envers Dieu qui avait daigné le choisir, au milieu d'un monde corrompu, pour faire de lui lobjet particulier de son affection, et lui apprendre à le connaître et à l'aimer par l'orgaao de son fils éternellement béni. > Mémoires, Coll. Guizot, 1, 137.
mes péchés : péohés d'omission et d'infirmité ; ôar^ grâce à Dieu , j'étais bien loin de me permettre leô péchés par action , ni même les péchés controTersés* tels que l'usure, les cartes, les dés, la danse, paroe que j'étais persuadé, pour mon compte, qu'ils étaient défendus*. > Enfin, il était arrivé à tirer soixantequatre signes de son salut > et il commença à avoir quelque paix. La comtesse de Warwick qui mourut en 1678, tenait un journal de sa conscience et consul- .tait des directeurs, qu'elle appelait les amis de sou âme. Si elle eût passé le détroit, elle eût trouvé alors à Port-Royal des maîtres plus habiles et plus éloquents dans l'art de conduire les âmes à Dieu.
n serait certainement abônrde dô dire que de pareils exemples étaient la ;règle générale. Il y a dans toute mà^ne d'hommes une o^rtaind force dinértie, je dirais plutôt de bon sens, qui fait contre* poids à ce zèle emporté des dévots oisifs et raffinés. Mais les éxôès d'en haut deviennent des monstruosités en bas. On cède, il est vrai, trop facilement de n6S jours à la tentation d'écrire l'histoire avec les registres de Bedlam et de la Conciergerie. La plupart du temps» ces tableaux d'ensemble d'une époque ne sont que lés portraits de quelques individus ; mais les passions religieuses sont celles qui pénètrent le plus loin dans le cœur d'une nation, et qui en agitent le plus profondément le fond et la surface. Les hautes classes se laissèrent d'abord envahir par cet enthousiasme et ce fanatisme ; mais la contagion ne tarda
« Journal de îllf Syinôttd» A'È^s,
SON ENFANCE Et SA JEUNESSE M
pas à gagner la société tout entière *. L'Angleterre semblait prise de vertige, et la rudesse anglosaxonne avait fait de la religion comme une nouvelle ivresse plus noble qui remplaçait les libations trô-ditionnelleS. Une dame s'était persuadée que les gens gras n'entreraient pas dans le ciel , sans doute à cause de la parabole de la porte étroite. Un quaker 9ê laissa mourir de faim, sous préteite qu'il est dit dans l'Évangile, que l'homme ne vit pas seulement de pain. Un bourgeois aisé du Warwickshire, après avoir pris et quitté la seote browniste, s'eflFraya telle*ment du jugement qui l'attendait à l'entrée de l'autre monde, qu'il prit le parti de renoncer à celui-ci. Il s'enferma dans sa maison avec ses enfants, et faisait déposer sa nourriture sur sa fenêtre. Ses enfants tombèrent malades, il refusa de laisser entrer le médecin. Lorsque enfin, ou força sa maison, on trouva deux de ses enfants morts et lui-même cloué sur son lit par la maladie. Un quaker, William Symp^ son». Se promenait tout nu sur les places publiques *, et une femme entra également sans aucun vêtement dans la chapelle de Whitehall. James Kayler déclara qu'il était le Messie * î et il trouva bon nombre d'à* doratéurs. Pour parodier les cérémonies de l'Église^ on baptisait des cochons et des chevaux. Les anabap-
* Mémoires de Laày Springaett.
^ The Hippocrite discoyered and cQred by S. torshall. 1644.
* Thr ËllW06d Im-ffl^Mé ild semble ^As tMp Mttndftllèédé fMHe fhuilfti« sie, et la justifie par l'exemple d'Isaïe. {Mémoires de Th. EUwood, p. 3S.)
*• Fox dit lui-même que les prisons de Newgate et dt Qè¥M(try Mgotgeaient de gens qui déclaraient qu'ils étaient dieux.
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tistes plongeaient les néophytes dans les égouts et les ruisseaux. Dans ce débordement de la pensée religieuse, il y eut place pour les opinions les plus extravagantes. On prêcha ouvertement l'athéisme, l'abolition de toute morale, et la promiscuité des sexes. Un homme épousa la femme de son père ; un autre épousa sept femmes, une femme crucifia sa mère, une autre sacrifia son enfant pour imiter Abraham. Il est vrai qu'une secte avait proclamé comme prmcipe, que les femmes n'ont pas d'àme, pas pi us que les oies *. Onne peutmôme dire que ce fussent là des phénomènes exceptionnels, tels que la folie religieuse en révèle dans tous les temps. Plusieurs opinions extrêmes allèrent jusqu'à prendre la consistance d'un parti. Les niveleurs levèrent plus d'une fois rétendard de la révolte. On arrêta un jour, à Cobham et à Saint-Georges Hill, de pauvres gens qui s'étaient mis à ensemencer les champs d' autrui et qui soutenaient que la propriété n'était pas de droit naturel. Ces opinions avaient trouvé d'assez nombreux partisans dans l'armée. Il fallut fusiller un jour le soldat Lockyer qui avait provoqué une émeute dans le régiment de Whalley, et auquel le peuple fit de splendides funérailles. Le capitaine Thompson entraîna à la révolte un grand nombre de soldats, en demandant que la liberté humaine fût établie dans toute sa perfection. Plusieurs officiers, plusieurs soldats furent fusillés *. Un journal
^ Fox's Journal, 6.
» Carlyle, I, 3»3.
qui avait pris le titre de Moderate, proposa ouvertement Tabolition de la propriété *. Il faut bien que des faits pareils n'aient point été isolés, puisqu'on vit le parlement faire une ordonnance pour punir les opinions blasphématoires et exécrables. Il est dit dans le préambule « qu'hommes et femmes avaient récemment manifesté des opinions monstrueuses, qui tendaient à la dissolution de la société humaine : ils ont poussé jusqu'à la licence la liberté laissée dans les ma- • tières religieuses. Sera puni tout homme, sain d'esprit, qui dira qu'une créature est Dieu, que les actes criminels ne sont pas défendus, et qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal. y> La pression qu'exerçait sur tous les esprits la domination puritaine, devait produire à la longue une réaction : son premier fruit fut la dissimulation. Quelques années après le triomphe de l'armée, « l'hypocrisie, dit M" Hutchinson, était devenue une véritable maladie épidémique '. » Au moment où Milton revit l'Angleterre, les opinions exaltées avaient encore pour elles tout le prestige, toute l'influence de la nouveauté. Mais déjà, elles étonnaient les gens sensée et modérés par leurs exagérations et leurs bizarreries. Le poëteWither écrivait, quelques années après, sur les prédicateurs pris à la charrue et au comptoir, ces paroles satiriques : « . . . Des gens que nous mépri-
* iM*"' Hulchinson dit qu'il y avait dans les classes supérieures des niveleurs qui consentaient à reconnaître la propriété, mais qui demandaient à cultiver les vacants et les terres communales. (Mémoires, Coll. Guizot, t. II, p. 160.)
« Mémoires, Coll. Guizot, t. II, p. 257.
ao])8 «tyec raiwa, et qui foraient kmr U yérité paa* saatpar leur boucha,., de» enfanta, des fous, de« hommes et des femmes insensées prêchent et menacent dans les rues : avec d'étranges actions, des poses, des avis non moins étranges, ils s'offrent à nos yeux et à nos oreilles comme des signes envoyés à cette nation. Ils agissent comme des extatiquos, et, dans leurs visions imagûiaire«,*ils «'exalteat au point de perdre les plus simples notions du bon sens, et sont à peu de degrés de la folie, )»,m Qu'on ne s'y trompe pas, au reste. Ces extravagances n'étaient que l'écume que faisait monter à la surface de la société un mouvement religieux aussi grand dans son principe que fécond dans ses résultats. Il est aisé de rire de ces prédicateurs pris à la charrue : mais il ne faut pas oublier tjue l'un de ces rudes apôtres fut Oeorge Fox, et la grande Amérique, fondée par ces enthousiastes, est debout pour témoigner en faveur de cette mâle génération de chrétiens. Fox évangélisait les petits et les grands. Il avertit les rois sur leur trône et le Pape lui-même et rêvait, dans ses extases, une religion universelle. Sous l'empire d'une indomptable conviction, on vit renaître les missions au dedans et. au dehors. Les femmes elles-mêmes se consacraient à la prédication et allaient évangéliser les soldats de GromweU. Hester Biddel pénétra jusqu'à la cour de Louis XIV, et le menaça des jugements de Dieu. D'autres allèrent jusqu'en Egypte, en Chine et au Japon *. N'oublions > Fox, p. 5! 24S.
pas non plus que la liberté de conscience a été portée sur les rivages du nouveau monde par ces enthousiastes et ces sectaires, et que ces fermes croyants furent les premiers qui surent respecter la croyance d'autrui.
Cet excès de Tardeur religieuse n'avait pas attendu, pour se produire au grand jour, l'explosion de la liberté politique. Quand Milton revint en Angleterre, le puritanisme avait pénétré, à travers les mailles serrées de la discipline imposée par Laud, jusqu'au cœur même de l'Église. Ce n'était pas seu* lement l'anglicanisme qui était vaincu ; le presbyte*, rianisme, triomphant dans la vie politique, avait perdu le gouvernement des esprits. Qu'allait faire au milieu de cette démagogie religieuse, le lettré élégant qui venait de vivre dans le commerce familier des esprits les plus raffinés de l'Italie ? AUait^il, renchérissant, avec la fougue de l'imagination, sur les ardeurs du zèle religieux, atteindre d'un seul bond aux limites de l'exaltation pieuse? on a vu des esprits fatigués se jeter ainsi, de gaieté de cœur, dans ces mouvements passionnés de l'opinion. Ou bien, dégoûté dès l'abord de ce sans-culottisme protestant si contraire à ses instincts et à son éducation, allait*» il se jeter dans les bras des ennemis de la Révolu-^ tionî On pouvait le craindre. Son cœur avait battu il est vrai, quand il avait entendu, sur la terre étrangère, l'écho des espérances libérales que commençait à entrevoir son pays ; mais plus d'un esprit généreux qui avait salué l'aurore de la liberté anglaise
reculait devant ses premiers excès. Denzil Hollis, le héros des premiers parlements de Charles P% allait abandonner la cause qu'il avait embrassée avec ardeur dans ses jeunes années; Pym, Hampden étaient devenus les modérés de leur parti, au moment même où ils étaient Tépouvantail de la cour. Milton ne pouvait-il, comme eux, ajourner à de meilleurs temps ses espérances? S'il avait eu pour maîtres et pour amis des puritains, son enfance s'était écoulée près de cette taverne de la Sirène, où s'étaient réunis les maîtres du théâtre, aujourd'hui proscrit. Il n'était guère fait pour aimer un parti, qui mettait l'ignorance et la rusticité des manières à Tordre du jour, et ses opinions religieuses n'allaient point, à cette époque, au delà du libéralisme évangélique; il n'était, il ne fut jamais l'homme d'une secte et d'une Église. Le poète qui avait chanté avec tant d'émotion les grandeurs de l'architecture et de la musique religieuse, allait-il devenir l'allié de ces briseurs d'images, aux yeux desquels l'art tout entier n'était qu'une grande école d'idolâtrie? Le législateur passablement aristocratique , que révèle le projet de constitution adressé à Monk la veille de la restauration des Stuarts , allait-il presser les mains rudes qui quittaient la charrue pour répée, et l'épée pour la chaire? On pouvait en douter; mais son âme forte et un peu dure avait puisé dans un commerce prolongé avec les héros de la liberté antique, et avec ceux de l'Ancien Testament, le goût d'une morale rigide et
d'une liberté grave et austère. Cett« disposition morale , tendue par l'ardeur et l'imagination de la jeunesse, était devenue le tempérament de son àme , et le parti qui se rapprochait le plus, religieusement et politiquement, de ce rude idéal, devait être celui qui aurait l'honneur de compter Milton parmi ses adhérents. Un poëte tel que Milton vit plus d'aspirations que d'idées pratiques , at celles des puritains semblaient alors aussi hautes que généreuses. Sa forte imagination saisissait d'une étreinte puissante ce qui s'imposait à elle, et sa rigoureuse vertu ne connaissait ni hésitation, ni faiblesse. Il avait, d'ailleurs, le don par excellence qui fait les sectaires et qui les maintient dans leur secte, celui de haïr tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions. Il allait ainsi traverser, le front haut et lé visage serein, tous les excès d'une révolution violente ; car il était de ceux qui sont à la fois les artisans et les victimes de ces grands mouvements de l'opinion. Il allait oublier pour longtemps les rêves poétiques de sa jeunesse, et se trouver à l'aise au milieu de ces barbares, qui ne savaient lire que laBible. Il devait être le bouclier de la Révolution dont Cromwell fut l'épée.
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