‹ Milton, sa vie et ses ouvresChapitre 6 sur 12 · MILTON PAMPHLÉTAIRE ET PROSATEUR · texte numérisé non relu

MILTON PAMPHLÉTAIRE ET PROSATEUR

Milton avait trente et un ans. Il revenait riche de savoir, de souvenirs et d'expérience dans sa patrie, où la liberté renaissante pouvait ouvrir à ses talents les perspectives d'un grand avenir. L'éduca- •tion et les voyages, à défaut de la naissance, avaient fait de lui un de ces gentlemen accomplis, qui élevaient alors la voix dans le parlement pour réclamer les antiques libertés de l'Angleterre, et qui devaient bientôt laisser tomber leur puissance en de plus rudes mains. L'assemblée qu'on a appelée le Court Parlement, allait se réunir dans quelques mois. Mais

iOO MtLTON

malgré l'ardeur de ses convictions politiques, Milton n'était pas un de ces hommes que l'ambition peut égarer sur la véritable portée de leurs facultés. Il avait retiré d'un long commerce avec les livres et la solitude cette tournure d'esprit méditative qui s'accommode mal du tumulte de la vie publique. L ardeur de son esprit trouvait un apaisement suffisant dans l'expression publique de sa pensée. 11 aimait la liberté par instinct et par raisonnement, et non pour le prix qu'elle pouvait offrir à son ambition. « Les choses, dit-il, étant dans cet état de trouble et d'agitation, je m'enquis d'un endroit où je pourrais me loger avec mes livres; je pris une maison de grandeur médiocre dans la Cité, et là, non sans un vif sentiment de joie, je repris le cours interrompu de mes études, laissant bien volontiers la direction des affaires publiques à Dieu d'abord, puis à ceux à qui le peuple en avait commis le soin *. »

Cette réserve modeste n'était pas l'abdication d'un esprit qui cherche dans les lettres un refuge égoïste contre les nobles soucis de la vie publique. Milton était de ceux qui pensent, comme Cicéron, que les philosophes, tout en ne prenant pas une part directe au gouvernement, en discutent les formes avec tant de profondeur dans leurs écrits , qu'ils peuvent se flatter d'avoir rempli une fonction dans la république *. Milton savait qu'il y aurait plus d'un glaive tiré pour la défense de la liberté ; il se réservait pour

* Defenrio secunda.

* Cic, deHepublica,

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la guerre de la pensée : aussi voyons-nous le brillant jeune homme, le poëte déjà renommé, l'hôte et Tami des lettrés les plus illustres de l'Italie, se retirer dans sa triste maison de St Bride's churcli yard, Fleet street *, pour y tenir une école. Il avait déjà appelé auprès de lui, pour rendre service à sa sœur, chargée d'une famille nombreuse, ses deux neveux John et Edouard Philipps. Il avait entrepris sérieusement leur éducation, et tant pour stimuler leur zèle que pour accroître ses ressources matérielles, il leur adjoignit plusieurs autres enfants qui appartenaient, pour la plupart, aux familles de ses amis. Il se donna tout entier à cette œuvre ardue. Quelques biographes de Milton ont cru devoir rougir pour ce grand homme, en le voyant se réduire volontairement aux mesquines occupations d'un maître d'école. «Ne pouvant le nier, dit Johnson, on a dit qu'il l'avait fait gratuitement, ou qu'il n'avait pas d'autre but que le progrès de la science et de la vertu. » Pourquoi chercher tant d'excuses à une résolution si naturelle? Milton se fdt bien gardé de dire, comme M. Jourdain, qu'il avait vendu du

* M. Hunier {Milton, Critkal and Historical Tracts) dit qu'il ne vécut pas loDgten^s dans ce quartier trop fréquenté, et qu'il prit bientôt une maison avec un jardin dans Aldergate street^ près des vastes espaces qui avaient formé les dépendances de l'école de Charler-House. On voit son nom figurer dans un rôle dressé pour l'établissement des contributions en 1641. L'entourage de Milton prouve, suivant M. Hunter, que cette partie de Londres était alors bien habitée. Il y retrouva son ancien maître, Alexander Gill, et tous deux figurent l'année suivante dans une seconde liste dressée pour constater les noms de ceux qui n'ont pas encore payé la taxe.

drap « pour obliger quelques amis. » Il se faisait de l'éducation une idée plus noble et plus relevée^ et il préférait peut-être à la mission de gouverner les hommes, celle de les élever. Je suis sûr que son ardent et austère génie savourait avec délices la pensée de refaire, pour ainsi dire, l'œuvre de la nature dans une âme humaine, et de la former aux grandes choses. L'orgueil le mettait au-dessus de la vanité. L'image d'une perfection idéale flottait dans son imagination et s'imposait à lui. D'ailleurs son père avait sans doute quitté Londres définitivement, pour s'établir à la campagne avec son fils Christophe. Milton voulait vivre à Londres indépendant, et sans être à charge à son père, qui venait de s'imposer pour lui de lourds sacrifices, et qui fut sans doute le premier à gémir de cette issue modeste de ses rêves d'ambition et de grandeur. Il ne nous reste toutefois aucune trace de ses déceptions, et Milton ne semble avoir rencontré de sa part aucun obstacle à ses projets. Il n'était pas de ces hommes qui ne font un métier que pour vivre, et ayant librement embrassé la carrière de l'éducation, il fit de son mieux pour être le meilleur des maîtres. Il ne se contenta pas de se traîner doucement dans l'ornière commune, et d'élever les enfants comme on l'avait élevé lui-nême. Il sentait que l'homme du passé ne pouvait être exactement celui de l'avenir. La grandeur un peu chimérique de son esprit éclate ici dans une respectable naïveté. L'expérience ne lui enleva aucune illusion; et quand, plus tard, il essaya de consigner le

fruit de ses méditations sur ce grave sujet, il ^e craignait pas de dire avec un profond sentiment de cpnfiaucîe : « Je vais vous montrer le chemin véritable d'une vertueuse et noble éducation : chemin laborieux à }a première montée, mais bientôt si doux, si vert, si rempli de sites agréables et de sons mélodieux, que la lyre d'Orphée n'avait pas plus decharme * . » C'est que la jeunesse porte en elle quelque chose d'innocent et de vivant, qui rajeunit sans cesse en nous l'e^érance du bien. Miiton eut, comme on peut bien le penser, son système dans celle des œuvres humaines qui demande le plus 4e méthode et le moins de système; car son génie était de ceux qui ne peuvent se dispenser de prendre part dans toiites les questions de ce monde qu'ils rencontrent sur leurchemin, philosophie, religion, politique, morale ou littérature. L'éducation est avant tout œuvre de tact et d'observation, et le génie de Miiton ne connaissait pas ces tempéraments délicats de la pensée. Il voulait le bien et le poursuivait avec une ardeur qui méconnaissait la véritable nature des choses. Par une illusion commune à plus d'un poète, il se défiait de lapoésie, et voulait que l'imagination des enfants ne fût appliquée qu'à des objets d'une importance presque pratique. Il voulait que le beau ne fût que le chemin du bien : noble désir, mais qui l'égarait dans son ardeur, et qui a séduit avant lui Platon et depuis Locke et Rousseau. Il ne songeait pas que

> 0» EdMcalim^

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la tâche du maître consiste surtout à éveiller les facultés de l'enfant, et que son esprit s'effondrerait sous le poids des connaissances positives : avant d'y verser la science, il faut former le vase qui doit la contenir. Au lieu de cueillir la fleur exquise de la beauté antique dans les grands modèles, Milton veut presque qu'on laisse de côté Homère et Virgile pour aller chercher les livres des agronomes latins , Caton, Varron, Columelle, Palladius, puis Pline le naturaliste, Celse le médecin, Vitruve, les Stratagèmes de Frontin, enfin, sans doute à cause de leur haute portée philosophique, Lucrèce et Manilius. La connaissance du grec doit leur venir par Hésiode, Aratus, Denys, Oppien, Quinctus de Smyrne, Apollonius de Rhodes; on s'étonne même qu'il veuille bien admettre les traités de Plutarque, la Cyropédie et YAnabase de Xénophon. Il est vrai qu'il les double, pour y ajouter du poids, de la Tactique d'Élien et des Stratagèmes de Polyœnus : car Milton veut faire des guerriers de tous ses élèves, que Cromwell saura bien faire marcher au feu sans tant d'appareil. Milton pense qu'ainsi préparés, ils ne rencontreront plus de difficulté dans les littératures anciennes. Oui I s'ils reviennent de ce pénible voyage, et si cette indigeste nourriture ne les dégoûte pas de l'antiquité pour le reste de leurs jours. Comme supplément de travail, on leur apprendra, le dimanche, l'hébreu et ses dialectes et la théologie, et, par manière de passe-temps, les mathématiques, l'astronomie, la cosmographie, la phy-

sique, les fortifications, le génie, l'architecture, la navigation et l'anatomie ; sans compter la politique : ce naïf homme d'État ne devait guère jamais connaître d'autre politique que la politique de collège *. Par une heureuse conséquence de son système utilitaire, les langues modernes avaient leur place dans cette éducation. Elle devait suivre les enfants de douze à vingt et un ans, et rendre inutile l'éducation universitaire, dont Milton ne reconnaissait l'utilité que pour les études tout à fait spéciales ; et encore comprenait-il la médecine et les sciences naturelles dans l'éducation du collège. C'était au moins une sage pensée que de conquérir ainsi sur la jeunesse quelques années consacrées aux hautes études littéraires, et notre société démocratique s'appauvrit aujourd'hui de plus d'une intelligence arrachée par le travail spécial à la haute culture qui l'eût fécondée. L'universalisme de Milton ne devait guère moins écraser l'esprit, et pourtant, dans ses naïves illusions, il se persuade que cet immense travail peut laisser des loisirs. Il veut que les enfants soient élevés au grand air. « Au printemps de l'année, dit-il, ce serait une insulte à la nature que de ne pas sortir pour voir ses richesses, et prendre part à l'ivresse joyeuse du ciel et de la terre*. » Il recommande les exercices violents, et il veut que son élève monte à cheval comme un Centaure et manœuvre son canot

* On Education.

' On Education.

comme un Indien. Les armes, l'exercice et la tactique seront sa récréation. L'Anglais reparaissait ainsi sous le savant. Quel programme écrasant I Une existence humaine ne suffirait pas à le remplir, et il fallait qu'à vingt et un ans, ce cercle immense fût parcouru. Encore n'ai-je pas tout dit, puisque le système d'études de Milton comprend l'universalité des connaissances humaines.

Il savait tout cela pour son compte, et dans sa naïve modestie, il croyait que toute intelligence pouvait porter ce poids énorme. Il méconnaissait ainsi ce qu'il devait lui-même à cette libre éducation du beau qui prélude à celle du vrai et du bien. Il proscrivait la composition en latin et en langue vulgaire jusqu'au temps où l'esprit du jeune homme pouvait être meublé de connaissances solides. Il ne savait pas qu'il est trop tard alors, pour que la masse confuse des pensées vienne se coordonner dans un arrangement lucide et harmonieux. Il ne savait pas que la rhétorique donne à l'esprit un cadre naturel où viennent s'ajuster les idées et les connaissances exactes, et qu'à moins d'une éclatante supériorité de génie, il fait nuit dans la pensée de ceux qui n'ont pas débrouillé à l'avance ce chaos. A quoi devait-il luimême ce noble mélange de poésie et de mâle grandeur qui éclate dans ses écrits, sinon à cette école du beau qu'il réservait pour la maturité intellectuelle de ses élèves?

Tel est le singulier système d'éducation que recommande Milton dans son traité, adressé à Samuel

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Hartlib. S'il le pratiqua lui-même, il est plus que probable que ses élèves rabattirent assez d'euxmêmes sur ce programme gigantesque. Le libre génie des anciens eût souri de voir l'éducation de l'esprit enchaînée à ce formidable appareil. Ci<îéron, dans son traité de Y Orateur^ n'en demande pas tant pour le travail de toute la vie ^ S'il faut en croire la tradition, la patience de Milton fut mise par ses élèves à de rudes épreuves, et n'en sortit pas toujours à sa gloire. Triste compensation d'un idéal trop éloigné des forces humaines! Il eût fallu bien des coups de martinet pour faire entrer la science universelle dans ces jeunes têtes. On sait que l'éducation anglaise ne recule pas devant ce rude auxiliaire des bons préceptes , et Milton dut sans doute y recourir plus d'une fois ; mais il n'était pas de ceux que les diflâcultés pratiques découragent de l'idéal. Son ardeur pour l'enseignement sortit intacte de cette lutte inégale avec la réalité, et s'il ne nous est pas permis de juger l'arbre par ses fruits, si les élèves de Milton n'ont pas répondu à son attente, disons au moins que jamais la sagesse de l'instituteur n'apparut aux enfants sous un plus noble visage. Gomment des âmes naïves et pures n'auraient-elles pas été touchées de voir ce grand esprit se communiquer à elles tout entier? Tout dans Milton était fait pour frapper. Quand on voyait cette grave et belle figure s'animer au feu des

* Cic, de Ora(,

grandes choses de l'antiquité, s'illuminer de l'ardear des saints prophètes de la Bible, puis descendre de ces sommets brûlants pour chanter d'une voix mélodieuse les airs qu'il apportait d'Italie, on pouvait dire que le grand et le beau, que l'éducation, sous sa forme la plus noble, apparaissait vivante à ces rares privilégiés de la jeunesse anglaise. Quelques ombres qui aient pu ternir le caractère de Milton, j'aime à croire, pour l'honneur de ces enfants, qu'il fut aimé et admiré de ses élèves.

Ainsi s'écoulèrent calmes et studieuses les dernières années de la jeunesse de Milton. Il nous les a racontées lui-même, en répondant aux calomnies de ses ennemis : « Je vais vous dire où se passaient mes délassements du matin. J'étais debout l'hiver bien souvent avant qu'aucune des cloches de la ville eût appelé les hommes à leur travail ou à leurs prières ; l'été, à l'heure où s'éveille l'oiseau le plus matinal ou bientôt après lui. Je lisais de bons auteurs ou les faisais lire jusqu'au moment où l'attention se fatiguait, où la mémoire était saturée : alors, par d'utiles exercices, j'entretenais la santé de mon corps et je l'habituais à rendre à l'esprit un^service allègre et dispos, pour pouvoir consacrer mon âme tout entière à la cause de la religion et de la liberté de mon pays, le jour où il aura besoin de cœurs forts dans des corps robustes *. » Tel est le témoignage que Milton pouvait se rendre avec un légitime orgueil. Il n'avait pas

* Apologie pour Smectymnuus.

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déchu de la sérénité austère de ses habitudes depuis le temps où il célébrait dans Y Allegro « le plaisir d'entendre l'alouette commencer son gazouillement, et arrêter, par son chant, la sombre nuit dans sa retraite, jusqu'au moment où l'aurore aux mille nuances se levait dans le ciel *. » L'alouette matinale éveillait pour lui d'autres pensées que le souvenir des jeunes amours de Juliette et de Roméo. Le tumulte de la place publique, en retentissant jusque dans cette demeure, ne put jamais en troubler la studieuse gravité. L'âme de Milton s'y gardait comme une retraite inaccessible où venait se rafraîchir son àme fatiguée des bruits du monde.

' Allegro,

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Le temps était venu pour lui d'élever pour la première fois la voix dans les grandes querelles qui divisaient son pays. Charles P^ venait de voii* se briser successivement dans ses mains tous les ressorts du pouvoir absolu, et restait désormais désarmé devant le flot montant du mécontentement populaire. Trois parlements cassés l'un après l'autre, dix ans de pouvoir sans contrôle le laissaient plus faible et plus impuissant en présence des colères qu'il amassait sur sa tête. L'Église anglicane avait, pour son malheur, associé sa destinée à celle de la royauté ébranlée, et devait subir le contre-coup de tous les assauts qui allaient lui être livrés. Elle avait laissé toute la puissance du gouvernement ecclésiastique se concentrer entre les mains d'un de ces hommes qui semblent faits pour perdre les causes qu'ils embrassent. Laud, archevêque de Gantorbéry, la poussait aux abîmes. Le souffle puissant qui animait la Réformation du XVI® siècle avait suffi pendant de longues années pour faire vivre dans une paix relative les éléments discordants que l'Église d'Angleterre avait tenté d'associer dans sa constitution. De sages et prudents ménagements pouvaient seuls aveugler les yeux de la nation sur la contradiction violente qui existait

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entre une constitution ecclésiastique encore tout imprégnée des souvenirs du catholicisme , et l'esprit de réformation qui pénétrait tous les dogmes de cette Église. Laud et ses conseillers, dans Tétroitesse sincère de leurs opinions, faisaient tout ce qu'il fallait pour dessiller les yeux les plus prévenus. L'Angleterre avait vu, sans trop de colère, sous Jacques P"^, la prérogative royale se substituer partout, dans le gouYernement de TÉglise, à la libre activité des fidèles. Elle aimait à se persuader, dans sa loyauté monarchique, que l'initiative royale ne serait jamais employée qu'à faire prévaloir dans le gouvernement de l'Église l'élément laïque contre les empiétements du pouvoir spirituel. C'était contre l'oppression ecclésiastique qu'elle réservait ses colères et ses soupçons. Mais si la royauté et l'Église venaient à se prêter un mutuel appui, si le roi aidait l'évêque à opprimer les consciences, et si Tévêque prêtait au pouvoir la force des doctrines absolutistes de l'Église, r Anglais, émancipé dans son for intérieur de toutes les traditions catholiques, devait associer la royauté et l'épiscopat dans une haine commune.

Peut-être cependant, si Laud n'eût démasqué que I lentement les intentions de la Haute-Église, eût- il ! réussi à couvrir ses desseins ; mais il semblait prendra plaisir à les faire pressentir sous la forme la plus propre à aigrir les haines et les préjugés populaires. Il compliquait, de propos délibéré, des questions de gouvernement ecclésiastique, d'entreprises hardies dans le domaine du formalisme et des cérémonies

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extérieures. Il semblait qu'il voulût rendre la réaction sensible à tous les yeux. Il poursuivait son dessein avec une rare ténacité, et sans comprendre que la révolution politique qui grondait à l'horizon poursuivrait bientôt d'une haine commune l'absolutisme dans l'État etFabsolutisme dans l'Église. Il avait, par ses entreprises répétées dans le domaine de la liturgie, obligé tous les évêques, et presque tous les ecclésiastiques d'Angleterre , à prendre parti pour ou contre lui. Depuis trois siècles, l'Angleterre, avec ce tact politique merveilleux auquel elle doit sa grandeur, ferme les yeux sur les bizarreries et les abus de son établissement religieux, en faveur des avantages précieux qu'elle doit à son Église. Mais si la maladresse des conseillers de la couronne la met en demeure de choisir entre son Église et les doctrines de la Réformation, le vieux levain protestant reparaît avec énergie et révèle le fond même des croyances. Un mouvement semblable venait d'éclater au moment où la convocation de l'assemblée qui devait s'appeler plus tard le Long Parlement, sembla rendre la parole à l'Angleterre et surexciter tous les courages. La nation s'étonna de se voirsipresbytérienne. D'autre part, l'Église, par une destinée assez fréquente ici-bas, opposait au sentiment populaire, attisé par les théologiens de la Basse-Église, la supériorité de talent de ses défenseurs. Gomment n'aurait-elle pas compté sur le succès, quand elle comptait dans ses rangs les Williams, les Hall et les Usher? Tout semblait conspirer pour l'aveugler sur la portée des évé-

nements qui se préparaient. C'est au moment où ses droits allaient être foulés aux pieds qu'elle les affirmait avec le plus de hauteur. Institution divine et apostolique de Tépiscopat, extension des juridictions ecclésiastiques, liturgies traditionnelles, pompes religieuses dans le service, tout l'héritage de l'Église catholique était revendiqué à haute voix. Et pendant que cet esprit de vertige s'emparait de l'Église anglicane, les rudes enseignements du presbytérianisme, propagés par des hommes ardents et convaincus, opposaient la Bible et la simplicité évangélique à la corruption des temps. Un sombre fanatisme se développait dans les masses, et les représentants du parti presbytérien, Essex, HoUis, Hampden, s'emparaient dans le Parlement, du gouvernement des esprits. Le triomphe de l'opposition politique entraînait ainsi celui de l'opposition religieuse. « La liberté de parole, » dit Milton, n'étant plus soumise au contrôle, toutes » les voix s'élevèrent contre les évêques, les unes se » plaignant des vices des individus, les autres des y> vices de Tordre lui-même. On disait qu'il était in- » juste que seuls ils différassent du modèle adopté par » les autres Églises, que le gouvernement de TÉgUse » devait être conforme à celui des Églises du conti- » nent, et surtout à la parole de Dieu. Ces considéray^ tions éveillèrent toute mon attention et tout mon » zèle. Je vis que les voies se préparaient pour l'étay> blissement d'une liberté réelle qui délivrerait les » hommes du joug de l'esclavage et de la superstition; » qu'enfin les principes de la religion, ce premier

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» objet de notre sollicitude, exerceraient une salutaire » influence sur leé revenus et sur la constitution de » la république.... Je résolus donc de laisser de côté »» toutes leà occupations que j'avais entreprises, et de » concentrer toute la force de mon talent et toute » mon habileté sur cet unique et important objet *. > Ainsi écrivait Milton, lorsque d'autres luttes plus ardentes l'avaient appelé sur le terrain de la politique. Maïs au moment même où il se jetait dans la controverse religieuse, le devoir qu'il se croyait appelé à remplir se présentait à ses yeux sous une forme plus saisissante encore et dont rexpression n'est pas exempte d'enflure et de rhétorique. « Je prévis , dit-il, les paroles de découragement et de reproche qui viendraient m'assaillir toute ma vie. Homme pusillanime et ingrat, l'Église de Dieu est de nouveau foulée aux pieds par ses ennemis triomphants, et tu pleures I Et qu'ai-je besoin de tes pleurs? Quand il en était temps, toutes tes lectures, toutes tes études ne font point suggéré une parole pour sa défense. Tu avals le calme et le loisir nécessaires pour la méditation solitaire : les sueurs d'autres hommes te les avaient assurés. Tu as trouvé la patience, le talent, le langage d'un homme, quand 11 s'agit d'ornei* ou d'embellir un vain sujet; mais iquand il faut plaider la cause de Dieu et de son Eglise, cette cause pour laquelle Dieu t*a donné la langue que tu as, c'est en vain que Dieu a cherché

' Defentio tccunda.

à discerner ta voix parmi celles de ses serviteurs zélés, tu étais muet comme un animal : reste désormais tel que ce silence d'animal t'a fait. Ou bien une autre voix aurait retenti à mon oreille : Être indolent et digne d'être méprisé, l'Église a aujourd'hui triomphé de ses derniers assauts, grâce au rude labeur des serviteurs qui se sont levés pour sa défense, et tu viendrais maintenant demander ta part de leur joie; et de quel droit? Montre une parole ou une action de toi qui ait hâté cette paix ? Si tu peux aujourd'hui parler, écrire, ou voir le jour, c'est grâce à l'aumône de l'activité prudente et du

zèle d'autrui Tels auraient été, ou à peu près

mon cantique du matin et du soir * . » Un zèle soutenu par une pareille véhémence de langage ne devait pas contribuer à l'apaisement des pa^rtis. Déjà la tête de Strafford avait roulé sur l'échafaud, et Laud emprisonné entrevoyait pour lui le même sort. Dès le commencement de 1641, Milton vint mêler sa voix puissante à ces sanglants débats. Son premier pamphlet avait pour titre : € De la Réformation en Angleterre et des causes qui Vont entravée jusqu'ici : deux livres adressés à un ami, » Selon Milton, l'Angleterre avait eu la gloire de voir se leyer dans son sein l'aurore de la Réformation; mais l'ambition et l'égoïsme des évêques unis à la royauté en avaient arrêté l'essor. La Réformation trouvait en face d'elle trois classes d'adversaires tacites ou dé-

* Reason ofchurch government.

clarés. Les Antiquaires ou traditionalistes, les Libertins et les Politiques. Les Antiquaires allaient contre leur propre doctrine : car à l'époque que Milton nomme si bien celle de « la virginité de rÉglise, » les évêques élus par le peuple ne connaissaient ni la pompe , ni les dignités dont la piété aveugle des âges barbares les avait revêtus. Où était le temps où les évêques d'Angleterre ne pouvaient se rendre au concile de Rimini, faute d'argent? Quant aux Libertins, ils prétendaient que la discipline presbytérienne était intolérable et qu'au lieu d'un évêque par diocèse, on aurait avec elle un pape par paroisse. Ils voulaient qu'il n'y eût aucune discipline, c'est-à dire, suivant Milton, aucune religion. Ils auraient volontiers cherché Tidéal du pasteur dans ce prêtre dont Chaucer disait « qu'il écoutait avec une douceur émue la confession et donnait avec non moins de douceur l'absolution, l'homme en un mot le plus accommodant pour la pénitence *. » Enfin, les Politiques auraient voulu voir le gouvernement de l'Eglise se modeler sur celui de l'État, l'épiscopat étant la seule institution ecclésiastique qui pût se concilier avec la monarchie. Or, disait Milton, l'Église juive, instituée par Dieu, gouvernée par une tribu spéciale, ne s'était-elle point pliée à des formes diverses de gouvernement , et n'en devait-il pas être ainsi à plus forte raison sous la loi de l'Évangile, qui ne voulait voir dans le prêtre que le

* Chaacer, Cautcrlu*'y raies.

missionnaire de la vérité? Il fallait d'ailleurs méconnaître singulièrement les enseignements de Thistoire pour faire de Tépiscopat le soutien naturel de la monarchie. L'empire de Constantinople ne s'étaitil pas écroulé sous ses coups ? La papauté n'avaitelle pas consacré l'usurpation de Pépin, ne l'avaitelle pas appelé en Italie contre les rois lombards, n'avait-elle pas détrôné les empereurs d'Allemagne, et en Angleterre même, Thomas Becket ne s'était-il point posé en rival des rois, et les évêques n'avaientils point déposé le roi Jean? Partout et toujours l'épiscopat avait été l'instrument de la tyrannie et le persécuteur des consciences. Milton s'élevait à la plus haute éloquence, au souvenir des tourments infligés aux premiers apôtres de la liberté de conscience. « Que de fidèles enfants* de la libre Angleterre qui, devenus chrétiens , ont été obligés d'abandonner leurs demeures chéries, leurs amis, leurs parents, ne trouvant pour les protéger contre la fureur des évêques que le vaste Océan et les solitudes désertes de l'Amérique. Oh I si nous pouvions évoquer devant nous l'image de notre chère patrie, ainsi que les poètes savent revêtir d'une forme personnelle les créations de leur esprit I Gomment pourraitelle nous apparaître, sinon vêtue de deuil, la tête couverte de cendres et laissant couler de ses yeux des ruisseaux de larmes, .à la vue de tant de ses enfants en détresse, privés des premières nécessités de la vie, parce que leur conscience se refusait à souscrire à des choses que les évêques eux-mêmes regardaient

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comme indifférentes * I » La haine de Tépiscopat suscitait à ces fidèles chrétiens des ennemis jusque parmi leurs frères d'outre-mer, et il avait fallu que la France, leur adversaire religieuse, leur accordât un secours que leur refusaient leurs alliés naturels. En Angleterre même, Tépiscopat était un vaste foyer de corruption. Babel spirituelle, Antéchrist, fils de Mammon, œuf de sefpenti Milton prodigue à l'établissement les appellations les plus outrageantes. Il adjure l'Angleterre de revenir à la constitution ecclésiastique qui est celle de toutes les Églises du continent, c'est-à-dire l'épiscopat réduit à son institution apostolique. Ni la foi, ni la discipline n'en souffrirent.Le gouvernement presbytérien n'est point l'abdication du ministère ecclésiastique. L'Église ne renonce pas à son pouvoir spirituel , et l'excommunication demeure son inviolable privilège ; mais elle ne peut en confier la sanction au bras temporel. La foi seule juge la foi. Et pour conclure ce traité, Milton élève son âme à Dieu dans une prière magnifique : « Toi donc, qui reposes dans une lumière et une gloire inaccessibles, père des anges et des hommes f Puis, ô toi que j'implore ensuite, roi omnipotent, rédempteur de cette race perdue dont tu as daigné prendre la forme ; amour ineffable et éternel I et toi enfin, troisième incarnation de l'infinitude divine ! Esprit de lumière, joie et consolation de la création I Trinité divine, daigne regarder

* Of Keformation in England.

ton Eglise misérable et expirante, ne nous livre pas en proie à des loups ravisseurs , qui att^clçut ft aspirent au moment où ils pourront dévorer ton troupeau innocent ; ces sangliers sauvages qni ont pénéta^é dans ta vigne , et qui ont laissé l'empreinte de leurs grouins souillés sur l'âme de tes servitei;u^. Ne permets pas qu'ils accomplissent leurs des^ein^ pervers; ils se tiennent à l'entrée des abîmes sans fond, ils attendent le mot d'ordre pow Uchei' sur nous oes terribles serpents et oes scorpions, pour nous envelopper' dans ce nuage sombre des ténèbre^ infernales, où nous ne verrons plus jamais le soleil de la vérité, où nous n'atten<tons plus la douce aurore, où nous n'entendrons plus l'oiseau au chant joyeuîL et matinal. Daigne prendre pitié de l'affliction de notre monarchie ébranlée, et ^ue tentent d'assaillir de plus terribles calamités. toi qui, après la rage impétueuse de cinq inondations sanglantes, après le règne trionjpjwurt de la guerre civile, as dai^é arrêter dans ta pitié le retour incessant des maux qui fondaient sur nous rapides et innombrables ; toi qui , au moment où le -souffle allait nous manquer, nous as fait la grâce de nous accorder la paix, et as daigné signer avec nous une alliance ; toi qui nous as délivrés de la downa^ tioH de l'Antéchrist, et qui as porté cet empire britannique à un si haut et si enviable degré de grandeur avec sa ceinture d'îles qui sont comme ses filles ; veuille assurer cette félicité. Ne permets pas que l'obsttination de cette 4emi-obéissance et de cette

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complaisance pour nous-mêmes fasse surgir ce dragon de la sédition qui, depuis quatre-vingts ans, aspire à dévorer les entrailles de notre pays ; mais que son venin inutile se répande sans mettre en danger ce royaume haletant et épuisé ; afin qu'en nos solennelles actions de grâces, nous nous souvenions encore du jour où, en notre faveur , rOcéan du Nord jusqu'à l'île glacée de Thulé, se couvrit des débris orgueilleux de l'Armada espagnole, où la gueule même de l'enfer fut rassasiée, et fut obligée de renoncer à son travail souterrain de destruction, pour se consacrer tout

entière à cette horrible et épouvantable tempête

« Alors, au milieu des hymnes et des alléluias des saints, on entendra peut-être résonner la voix de ceux qui chanteront et célébreront en accents sublimes, cadencés avec une nouvelle et majestueuse mesure, tes miséricordes divines et tes jugements admirables dans tous les siècles I Us diront comment cette grande et belliqueuse nation, formée et exercée à la pratique continuelle et fervente de la vérité et de la justice, et jetant au loin tous les haillons de ses vices, rivalisera d'un zèle heureux et noble pour être trouvé le plus sobre, le plus sage, le plus chrétien des peuples au jour où, Roi éternel et impatiemment attendu, tu ouvriras les nuages pour juger les diverses nations de la terre, pour distribuer tes honneurs et tes récompenses aux républiques religieuses et justes, mettre fin à toutes les tyrannies terrestres et proclamer ta monarchie universelle et

miséricordieuse sur la terre et dans les cieux. Alors, ceux qui par leur labeur, leurs conseils et leurs prières, auront travaillé au bien commun de la religion et de leur patrie seront mis au-dessus des autres bienheureux, et revêtus des honneurs royaux, des principautés, des légions et des trônes, et gratifiés des dons de vision, marcheront à travers les cercles éternels, affranchis des limites du temps et de l'espace, et dans l'exubérance de leur joie et de leur bonheur *. »

Une semblable éloquence, dans laquelle l'élévation du langage n'enlevait rien à l'amertume et à l'énergie de l'invective, dut retentir comme un coup de tonnerre au milieu de ces controverses savantes. L'ordre épiscopal, menacé, confia sa défense aux deux prélats les plus distingués de l'Église d'Angleterre, Hall et Usher. Hall adressa à la cour souveraine du Parlement son Humble remontrance en faveur de tépiscopat, et Usher publia en même temps un traité intitulé : L* Institution apostolique de Vépiscopat. En présence de ces deux lutteurs exercés, que Milton appelle lui-même « deux prélats de supérieure distinction, » et qui joignaient à l'autorité du talent celle du caractère, la balance de la faveur populaire, encore singulièrement prévenue pour les formes antiques du culte anglican, menaçait de tourner du côté de l'épiscopat. Le parti presbytérien le sentit. 11 invita Milton à rentrer dans l'arène, ou plutôt

* Of Reformatian in England.

il n'eut qu'à le laisser faire. « Je pensai, dit-il, qixe sur ces matières, dans l'examen desquellfâi j'étais conduit uniquement par mon amour de la vérité et mon respect pour le christianisme, je n'écrirais sans doute pas moins bien que ceux qui luttaient uniquement pour leurs avantages temporels et leurs usurpations *. » Ainsi, Milton s'abandonnait déjà & cette pente invincible de l'esprit de controverse, qui ne peut se retenir de suspecter la bonne foi de l'adversaire . Toutefois les deux traités qu'il écrivit en réponse aux deux évêques, but TÉpiscopat des prélats ^ et les principes du gouvernement ecclésiastique, se maintiennent encore dans les limites d'une dialectique passionnée. Le ton s'aigrit déjà; mais, du moins, ce sont encore des raisons que le pamphlétaire oppose à des raisons. Suivant Milton, le prétendu épiscopat ne date pas des temps apostoliques, et il n'y eut au début aucune différence entre les évêques et les prêtres. Si on trouve dans les Pères des premiers siècles des témoignages qui semblent contredire cette assertion, c'est, ou bien que les textes ont été déjà altérés ou que la tradition était déjà parvenue à défigurer la vérité. Qu'importe, d'ailleurs, l'autorité des Pères de l'Église. L'Évangile leur a-t-il départi l'infaillibilité? Ignace, Polycarpe, Irène et Tertullien sont des hommes comme nous, sujets aux mêmes préjugés, exposés aux mêmes erreurs, et la faiblesse naturelle 4e l'esprit humain

* Defemio secunda.

avait déjà laissé se glisser bien des traditions corrompues dans l'espace qui les sépare des temps apostoliques *. C'est à la raison, c'est à TÉcriture

* Milton tenait en médiocre estime Tautorité des Pères de l'Église. Voici ce qu'il écrivait quelque temps après dans ses Remarques sur la défense du Remontrant contre Smedymnuus : « Ils veulent sans doute délivrer les esprits csaidides d'un excès d'estime respectueuse pour ces Pères, souvent plus antiques que dignes de foi, que la coutume et l'opinion comnmne, la faiblesse des principes et le dédain d'une science plus solide et plus élevée ont surfaits, au point de leur assurer un aveugle respect. Leurs livres sont si nombreux et d'une longueur si démesurée, que je ne puis croire que Dieu ou sa doctrine, la sagesse divine ou humaine aient voulu en faire une règle ou une autorité pour nous dans la décision d'un point de doctrine importante ou positive; car certainement la règle et le moyen d'information nécessaire que Dieu nous a donnés doivent être proportionnés à la durée de la vie humaine, et. ne pas exiger que l'homme se séquestre de la société de ses semblables : la sainte Bible est cette règle et ce moyen d'information.. Mais celui qui s'astreindra à faire de l'antiquité sa règle, et qui ne pourra en lire qu'une partie, aura, outre la difficulté du choix, une règle insuffisante; <;ar il peut y avoir des écrivains d'avis différent qui lui ont échappé; et s'il veut les connaître tous, la vie humaine ne suffirait pas à connaître entièrement et convenablement ce qui s'est fait dans l'antiquité. Pourquoi perdre notre temps à adorer et à admirer ce colosse inerte et vide, qui, comme un géant de bois, fait une peur terrible aux enfants et aux faibles, qui lève sa massue et ne frappe pas, et sur lequel tous les moineaux viennent se percher? Si vous le laissez sur sa base, il peut réjouir les regards par sa masse épaisse et gigantesque elle travail habile de ses membres monstrueux; mais si vous l'examinez par pièces, vous le détruisez ; et si comme des pygmées, vous voulez le tourner et le manier, vous l'essaierez en vain, et vous risquerez de le voir vous tomber sur la tête. Allez donc, mettez tout en œuvre, leviers, machines, crics de fer pour soulever et remuer votre puissant Polyphème d'antiquité, pour faire illusion à des chrétiens novices et inexpérimentés. Quant à nous, nous nous en tiendrons aux divines Écritures qu'il nous a données comme la mesure juste et adéquate de la vérité. .• » Tome III, p. 66. Au reste, Milton avoue lui-même {Apologie pour Smeclymnuus, t. III, p. 162), qu'après avoir passé beaucoup de temps à chercher l'édification dans la lecture des Pères et des conciles, il y a renoncé, et qu'il se serait reproché d'avoir si mal prodigué son temps. 11 prétend qu'il pourrait dire ce que Cicéron disait à Sulpitius dans le pro Murena : « Si vous me provoquez, je ne demande que trois mois pour être un comitiale émérite. •

qu'il faut en appeler pour déterminer le véritable fondement du gouvernement ecclésiastique. Que rÉglise ait besoin, comme la société civile , d'un gouvernement et d'une discipline , qui le nie? Il y a une hiérarchie parmi les anges ; il y en aura une même parmi les saints du paradis. Ni dans la société, ni dans l'Église, le soin d'établir une discipline n'est dévolu au premier venu ; ainsi Dieu n'a pas manqué de pourvoir au gouvernement de l'Église dont il est le Père, et dont Jésus-Christ est l'époux. Il y a donc une forme de gouvernement ecclésiastique expressément révélée ; mais cette forme de gouvernement est-elle l'épiscopatî En aucune façon. « Les prélats, dit Milton, font remonter leur tradition jusqu'à Adam. Pourquoi ne la font-ils pas remonter jusqu'à Lucifer, le premier des prélats ^ » Non, l'épiscopat n'est pas d'origine divine. Il a existé dès les premiers temps de l'Église un évêque, un inspecteur ; mais cet inspecteur n'était que le premier des anciens. Le gouvernement ecclésiastique proclamé par l'Évangile est donc le presbytérianisme pur. L'épiscopat était-il nécessaire pour prévenir les schismes? S'il l'eût été, il eût bien mal rempli sa tâche; car TÉglise primitive n'est qu'un vaste 'champ de dissensions théologiques. Les premiers conciles n'étaient que des conseils presbytéraux, où les évêques et les anciens siégèrent indistinctement. Comment en eût -il été autrement,

* Of Pfi latical Epkcopa y.

SA VIE PUBLIQUR 12.1

puisque les apôtres eux-mêmes n'avaient pas dédaigné de consulter leurs frères en la foi, ainsi que le prouvent les Actes des Apôtres. Ils déposèrent plus d'une fois avec joie entre leurs mains la souveraine dictature religieuse que Dieu leur avait confiée. Pas plus que la doctrine, la discipline n'a besoin de l'épiscopat pour être efficace et salutaire. Milton repousse, avec une éloquente énergie, l'intervention du bras séculier dans la répression des erreurs religieuses, et réduit la discipline ecclésiastique à l'avertissement, à la censure et à l'excommunication spirituelle. Les pages ou il énumère les droits spirituels de la communauté chrétienne sur ses membres respirent une véritable charité chrétienne : elles sont dignes de celles qu'il publia vers la fin de sa vie, sur la véritable religion et la tolérance. On trouve dans ce traijté des passages qui prouvent qu'il y a toujours, dans un grand poète, au moins la moitié d'un historien. La lecture suivie et approfondie des documents primitifs de l'histoire de l'Église avait développé en lui un sens historique plein de pénétration. Ne croirait-on pas entendre parler un docteur de Tubingue, quand Milton explique ainsi l'autorité qui s'attacha naturellement à ceux qui avaient vu les apôtres ou leurs successeurs immédiats : « Autant dire que Calvin et après lui Théodore de Bèze ont été évêques de Genève, parce que dans la situation incertaine de l'Église, et au moment où rien n'était réglé, leur capacité et leur science leur fit attribuer une plus large besogne, et attira sur eux

les regards des hommes ; et pourtant ces hommes forent les destructeurs de Tépiscopat. La même nécessité se présente dans les afl'aires politiques. Brutus qui abaissa les rois de Rome fot obligé de demeurer lui-même une sorte de roi, jusqu'à. ce que les afiEaires fossent arrangées dans une république libre. Celui qui aurait vu Périclès conduire les Athéniens où il voulait , aurait pu dire avec quelque raison qu'il était leur roi, et pourtant il n'était qu'un homme puissant et éloquent dans une démocratie , et n'avait en somme qu'une domination temporaire et élective, que le peuple pouvait abroger à volojité Partout où on pouvait trouver

un homme qui eût pu d'une manière quelconque connaître les apôtres, on voyait toutes les oreilles attentives se dresser vers lui, et ainsi l'instruction sérieuse était changée en une curiosité qui s'attachait à des historiettes mesquines. Là où l'esprit avait besoin d'être édifié par une doctrine solide, la fantaisie s'amusait de contes solennels, ou écoutait moins sérieusement ce qui avait été écrit par saint Paul ou saint Jean, que les paroles d'un homme qui pouvait dire : Là il a passé, là il a enseigné, sa nature était telle : il a habité là. Oh I heureuse la maison qui lui a donné l'hospitalité, la pierre froide sur laquelle il a reposé, le village où il a accompli ce miracle, le pavé qui a reçu son sang bouillonnant, qui a refleuri en roses éternelles pour couronner son martyre*. » Dans ses attaques passionnées contre

' Of Prdatical Episcopaeyt tome lî, p. 429-430.

SA VIE PUBLIQUE i%l

répiscopat, Milton était souyent obligé de déparer le but ponr être sûr de l'atteindre, parce que ses adversaires ne roulaient rien céder de ce qu'ils regardaient comme leurs droits. Il eût été facile aux évêques de séparer dans la défense de leur cause la prélature de répiscopat, et en revendiquant au nom de l'Évangile et de la tradition l'autorité spirituelle de répiscopat, d'abandonner la légitimité de l'Église d'État. En apportant une égale ardeur à la défense de leurs opinions et à celle de leurs prérogatives, ils laissaient aux mains de leurs adversaires une arme dont ils devaient faire un puissant usage.

Le coup dirigé par la plume vigoureuse de Milton avait porté ; car la publication de ces deux pamphlets fut vivement ressentie de ses adversaires. Si l'érudition et la haute influence étaient du côté de Usher et de Hall, la magie du talent et l'esprit des temps nouveaux étaient pour Milton. Ce n'est pas à vrai dire que le génie de Milton et son éloquence y éclatent encore dans toute la liberté de leur allure. Force, pénétration, ironie, toutes ces qualités du pamphlétaire s'y révèlent largement ; mais la force est encore massive, la pénétration scholastique et l'ironie pesante : on voit que le jeune lutteur n'a pas encore dépouillé la lourde armure de l'école, et qu'il forge, à grand renfort d'érudition, ses armes sur le modèle antique. Mais à mesure que le débat, quittant les sphères compliquées de la controverse religieuse, descend dans l'arène des discussions personnelles, la plume du pamphlétaire s'acère et se raidit. Elle frappe

à coups redoublés, et le talent grandit de tout ce que la passion enlève à la sérénité de la pensée. Cette éloquence amère retrouve son élévation dans l'invective, et y précipite à grands flots des torrents de poésie. Mais après avoir critiqué et admiré, on voudrait que cette controverse en restât là. Au ton où est monté le débat, il ne peut aboutir qu'à l'injure. Aussi allons -nous voir de mesquines provocations se mêler à cette controverse de principes. Il faut le dire à la décharge de Milton, ses adversaires lui en donnèrent l'exemple. Cinq ministres presbytériens avaient téuni leurs efforts pour accabler l'épiscopat, et publié contre lui une attaque en règle sous le nom de Smectymnuus, formé des initiales réunies de leurs noms. Hall répliqua par une défense de la Remontrance, en réponse à Smectymnuus. Milton y était déjà pris à partie et désigné à la haine du parti épiscopal par les insinuations les plus malveillantes. Il y répondit par ses Remarques sur la défense du Remontrant, écrites en forme de dialogue, dans lequel il donnait un libre cours à sa verve sarcastique, et traitait rudement son adversaire. Le dédain qu'il a laissé éclater dans ses premiers traités pour la tradition, s'affirme dans ce nouvel écrit avec toute l'énergie du sarcasme et du mépris. C'est qu'il y est question de la liturgie, et le formalisme extérieur n'excite pas moins la risée de Milton que le formalisme dogmatique. Rien ne l'émeut en faveur de ces pieuses reliques du passé, respectées par la Réformation anglicane. Il n'a pas môme pour ces formules consa-

crées radmira^ion littéraire qu'elles ont inspirée aux plus tièdes partisans de l'Église an^icane et mèiùe à ses adversaires. Ce n'est pas lui qui aurait dit^ oomme Macaulay : « Les qualités essentielles de l'éloquence religieuse, la concision, la simplicité majes*^ tueuse, la gravité pathétique dans les supplications tempérée par un sentiment profond de respect, sont communes à la liturgie anglaise et à ces belles liturgies antiques, dont elle a été tirée en grande partie. Mais au point de vue des beautés secondaires de la diction, on doit convenir que les originaux sont fort inférieurs aux traductions. L'anglais de nos services est l'anglais dans toute la vigueur et la souplesse de sa jeunesse, et il a directement contribué à former le style de presque tous les grands écrivains de l'Angleterre, et a conquis l'admiration des infidèles les plus célèbres et des dissidents les plus distingués, d'hommes tels que David Hume et Robert Hall *. )► Mais c'est le propre des siècles et des esprits vigoureux que le mépris du passé, et l'Église anglicane du xvii« siècle ne traitait guère avec moins de dédain les cathédrales gothiques où la piété du moyen âge s'était em{)reinte soUs sa forme la plus poétique. Milton, avec l'indomptable esprit d'indépendance du puritain opposait aux vaines et ennuyeuses redites de la liturgie anglicane, la simplicité et l'onction de la prière improvisée. Il verse à pleines mains le sarcasme sur ces psalmodies léguées au protestantisme

< Mecaalày, MUièry êf Englatyd, h

par le paganisme expirant de l'Église romaine. « Vous pouvez dire tout au plus, s'écrie-t-il, que les martyrs de la Réformation les ont corrigées. Supposons qu'ils raient fait; ils ne peuvent faire d'un scorpion un poisson. » Il veut bien qu'on détermine la forme des prières, mais à condition de ne pas attacher plus d'importance à cet ordre qu'à celui d'un repeis, où personne ne se croit obligé de dire à l'avance quelles viandes il lui conviendra de manger. Selon l'usage traditionnel, qui vient en ligne directe de Platon, le remontrant joue un pauvre rôle dans ce dialogue, où Milton se donne naturellement tous les avantages. H n'arriverait pas toutefois à nous émouvoir en sa faveur, si, au milieu de ces querelles de sacristie, sa voix ne nous faisait entendre tout à coup ces nobles accents de liberté qui traversent les siècles comme ime flèche aiguë, et auxquelles la faiblesse des hommes et les usurpations du pouvoir donnent un éternel à-propos, m Les Romains, dit-il, avaient un jour par an, où leurs esclaves pouvaient parler librement. Ne serait-il pas dur que le peuple libre d'Angleterre, au milieu duquel, pendanttant d'années, la vérité n'a pu, malgré le proverbe, se faire entendre que dans im coin, après tant de prohibitions monacales , d'index comminatoires, vos orgueilleux imprimatur obtenus à grand' peine de l'intelligence vide mais non des mains vides de quelque chapelain mercenaire , ignorant et illettrée, après tant d'années où la liberté de parler, le bien le plus doux de l'homme, était emmaillottée et

boutonnée comme un poitrinaire, si, dis-je aujourd'hui, dans ce grand moment, où notre parlement est assemblé, où l'État ressuscite et célèbre son jubilé, la vérité longtemps cachée, longtemps honnie et persécutée, ne pouvait enfin faire entendre sa voix. Si, au moment où elle éclate et où la parole déploie quelque puissance, on lui fermait la bouche, et qu'elle ne pût échapper à l'imputation de libelle, ce serait là ime barbarie, une injustice criante dans un royaume de libres esprits. Des princes, des hommes d'État ont pensé obéir à la nécessité politique la plus élémentaire, en se jetant sous un déguisement dans les flots de la populace, en passant des nuits entières sous les fenêtres et les auvents des maisons, pour entendre partout la voix de Topinion publique et découvrir la pierre précieuse de la vérité perdue comme dans les sables innombrables du rivage; ils voulaient par là éviter ce fléau trompeur et décevant de la flatterie qui les obsède et les égare, et appliquer habilement le remède à chacun des maux de l'État, sans se confier aux déloyales informations des parasites et des sycophantes. Aujourd'hui cette licence de parler librement, quand elle n'aurait pas d'autre avantage, découvre et anatomise les vérités les plus obscures et les plus délicates avec tant d'efficacité que, non-seulement elle rend la nation tout entière plus sage sur bien des points, mais qu'elle porte devant les yeux des princes, ces hommes si éloignés du vulgaire, une lumière si complète sur les maux les plus menaçants, ou sur

i8i MILTON

les obstacles que rencontre le bien, qu'ils n'ont plus besoin désormais d'errer avec des manteaux usés et de fausses barbes, et de s'exposer soit aux coups de quelque rôdeur de nuit, soit au baptême médiocrement parfumé, administré du haut de quelque fenêtre. Qui pourrait se plaindre, sinon ceux qui sont coupables, de ces hommes au langage libre et au oûBur simple, qui sont l'œil de la patrie, et comme la lunette d'approche des princes *î... » L'Angleterre n'avait point encore entendu d'aussi libres accents. Quelle flamme ne devait pas embraser ces âmes qui avaient gémi sous une longue tyrannie, quand cette voix éloquente s'adressait directement au peuple anglais dans cette magnifique prosopopée : « Dans cet âge, ô Bretons, Dieu a réformé son Église après des siècles de la corruption papale; dans cet âge, il a renouvelé notre protestation contre les derniers vestiges de la superstition. Nous tous, poètes anglais^ parcourons le royaume, et rendons grâce au Dieu, père de lumière, fontaine delà grâce céleste, et à son fils Christ, notre Seigneur, et laissons ce remontrant et ses amis à leurs pauvres desseins ; racontons sans retard la patience et la miséricorde dont Dieu a .usé envers notre aveuglement et notre dureté depuis si longtemps. Car lui, qui est père de l'humanité entière qu'il a créée, lui qui peut laisser tomber son regard bienveillant et paternel sur tout royaume et tout pays, il a daigné prendre cette lie sous sa pro-

< Ânimadvêrtwnivpon thirmnonêtrcmes dêfeneê, tome HI, p. 47.

tection la plus spéciale; il nous a pris en pitié audessus de toute autre nation, et après avoir décrété de purifier et de renouveler son Église qui gémissait sous les profanations idolâtres, il nous a envoyé un messager bienfaisant pour toucher nos plaies, et panser d'une main délicate nos blessures : il a frappé et frappé de nouveau, et il a ouvert nos yeux ap* peaantis à cette lumière éclatante répandue p«r Wickleff et ses disciples; il a détaché peu à peu les écailles de nos yeux presque perdus, il a débouché nos oreilles , et les a préparées à entendre le second appel de la trompette divine. Comment, sans son aide, nos pères auraient-ils eu la force d'obéir à l'esprit de réforme luttant contre les préjugés humains, contre la chair, qui criait en- €ore antiquité, coutume, canons, conciles et lois, et qui huait la vérité en la flétrissant du nom de nouveauté, de sdiisme, de profanation et de samlége? Nous qui avons vécu si longtemps dans une lumièire éclatante, et sous le reflet brillant qu^ laisr saient arriver à nous les Églises voisines, nous avons bien encore le coeur enchaîné à ces vieilles opinions, et notre âme est encore rétrécie et obscurcie par ces raisonnements charnels, que nos pères ont su disperser et réduire en poussière, et qui caobent â nos yeux l'aube matinale de la Ré£ûrmaiiQn. Si Dieu avait abandonné son œuvre, si opposée â la chair et au sang jusqu'à ce JQiaar, comment aurions-nous entendu son appel céleste, s'il était venu â nous dans notre ignorance, puisqjit^ içrès

i34 MILTON

tant de préparations spirituelles et tant de remèdes, nous voyons encore nos appréhensions terrestres soulevées parle vieux levain? si nous nous laissons glacer après ce radieux matin, craignons que le soleil ne se cache à jamais, et ne détourne son cours de cet ingrat horizon, désormais justement condamné à une étemelle nuit. Que cet effroyable jugement, ô toi, lumière éternelle et image parfaite du Pèrel ne vienne jamais sur nous; car tu as pris en pitié nos temps misérables et tourmentés, et tu nous as laissé respirer contre notre attente, après nos longues oppressions; tu as fait justice de ceux qui nous tyrannisaient, tandis que d'autres hésitaient et s'arrêtaient à une vaine ombre de sagesse proclamée par une bouche toujours prête à proférer le mensonge , quoique tu nous aies enseigné à n'admirer que le bien, et à ne compter coname digne de louange que ce qui est fondé sur tes divins préceptes. Tu as découvert les complots, et frustré les espérances de tous les méchants de cette nation, et tu as couvert de confusion les persécuteurs de ton Église ; tu as démasqué les faux prophètes devant tout le peuple, tu les as chassés confus et épouvantés devant la clarté redoutable de la nuée qui couvre aujourd'hui ton tabernacle. Qui ne te découvrirait aujourd'hui dans ta marche éclatante, au milieu de ton sanctuaire, au milieu de tes chandeliers d'or, si longtemps obscurcis parmi nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, et qui, plus touchés- de la vaieur de l'or que de leur radieuse lu-

mière, enseignaient la doctrine de Balaam pour être une pierre d'achoppement à tes serviteurs , leur commandant de manger des choses sacrifiées aux idoles et les obligeant à la fornication? Viens donc, 6 toi, qui portes sept étoiles dans ta main droite, désigne tes prêtres choisis selon l'ordre antique , qu'ils officient devant toi, qu'ils versent Thuile consacrée dans tes lampes saintes et éternelles I Tu as envoyé l'esprit de prière sur tes serviteurs dans le pays tout entier , tu as donné à leurs vœux une voix qui égale celle de torrents réunis autour de ton trône. Tout le monde peut dire qu'aujourd'hui tu as visité cette contrée, que tu n'as pas oublié les coins les plus obscurs de la terre, dans un temps où les hommes croyaient que tu t'étais éloigné de nous pour te retirer au plus loin des cieux, et pour dérober tes merveilles que tu n'avais voulu montrer qu'aux fils des générations passées. actes parfaits et accomplis : les hommes laissent leurs œuvres inachevées ; mais tu es un Dieu, ta nature est la perfection; nous aurais-tu tirés d'Egypte pour nous exterminer dans ce désert? Nous le méritons ; mais ton nom divin souflFrirait dans la joie de tes ennemis et dans le désespoir de tes serviteurs. Quand tu auras donné la paix à ton Église, et la justice à ce royaume, alors tous les saints feront monter vers toi l'hymne de leur joie et de leur triomphe, sur ce rivage de la mer Rouge où nos ennemis se préparaient à nous engloutir. Et celui qui aujourd'hui f offre en toute hâte un holocauste misé-

rahie et indigne de toi, mais que tes uombraus-es miséricordes ne permettaient pas de différer, œlui-là pourra peut-être prendre la harpe, et élever vers toi un cantique que répéteront les générations à venir. Alors on ne dira plus avec mépris : On n'a jamais cru ceci ou cela jusqu'à présent, quand on saura que les temps et les générations passent sous tes pieds et obéissent à tes ordres ; et , comme tu as honoré les temps de nos pères de tes révélations, au delà de tous les âges passés depuis le temps oh tu as pris notre chair, tu peux nous gratifier, dans notre indignité, d'une large effusion de ton esprit ; car, qui s'opposera à ton désir tout puissant, puisque le pouvoir de ta grâce n'a pas été épuisé dans ces âges primitifs, comme les faibles et les infidèles le croient, mais que ton royaume est toujours soua ta main et que tu en gardes la porte. Quitte ta royale demeure, ô prince de tous les rois de la terra I Revêts les vêtements visibles de ta dignité impériale, prends ce sceptre universel que Dieu a remis entre tes mains; car la voix de ton épouse t'appelle , et toutes les créatures soupirent après la régénération ^. »

Certes, la rhétorique et la déclamation ont leur part dans cette éloquente apostrophe, et nul ne saurait se confier en aveugle à ce torrent impétueux qui roule dans ses ondBs tant d'or et de limon. Qu'on ne s'y trompe pas toutefois ; si l'imagination déborde et surabonde, si l'ampleur est près de la boursou-

* Animaâuniom %ifOfi the Remomtrani^t dêfenee.

SA VÎE PITBLIQUK m

fiure, sd les métaphores s^entassent au point de a'é^ oraser les unes les autres, on ne peut méoonnaltoe cependant qu'une main puissante dirige ^ maîtrise cette exubérante ardeur. Il y a peut-être trop de mouvement, trop d'abondance, mais non trop de mots : chaque image hardie jusqu*à Faudace et parfois intraduisible, est juste et suivie. L'exeèaest dans l'esprit, il n^est point dans la forme. Toute la ma^ gnifieenoe de la poésie biblique se présente k la fois à cette imagination obsédée de la lecture des pro^ phètes , et il ne peut la faire rentrer dans acai lit. En cherchant la vigueur du pam|)àlétair^, il ébauche d^*à la poésie du Parétdis perdu. C'est tou^ jours au moment où son âme est mo&tée ^ oette hauteur d'enthousiasme, et de foi, qine hii jçparatt dans le lointain le poème qu'il doit consacrer à la gloire de Dieu. Ce n'^est phis comme au lendens^n des années de voyage, la vieille légende celtique qui hante son esprit, dansi ^s jours d^nspiration; sa lyre appartient désormais à Dieu : « Ceini^i pourra » peut-être un jour prendre la harpe, etéleverv«r$ )i t^i un cantique que répéteront les ^gémimisboan k )^ venir. » Le Paradt» periu est né de cette proale8se^at de cette prière, mais nous sommas epoore ioio da temps où le vœu du poëte doit s^acomppliir , et bien des orages passeront sur Hilton^ annant <faHl reprenne en main la harpe que kifiisa reposer sa jeunesse. La controverse devait mettoe ans iàlesit et notee adinirationi de rudies épreuves. I^^aéia»

tas MILTON

logues en réponse au remontrant avaient mis les rieurs du côté de Milton. L'esprit anglais de tous les temps, et celui du xvii® siècle en particulier, n'a jamais été bien exigeant en fait d'atticisme. Les sarcasmes de Milton, lourdement assénés, tombèrent de tout leur poids sur ses adversaires. La controverse était descendue des hauteurs sereines de la discussion dans les arguties et les querelles de mots : elle devait finir par des injures, et ce furent les adversaires de Milton qui eurent les premiers recours à cette arme misérable. Il parut, au commencement de 1642, un pamphlet sous le nom de « Modeste réfutation d'un libelle calomnieux et bouffon^ et on l'attribua, non sans raison, à un fils de révêque Hall. Milton y était noirci des plus atroces calomnies. A cette attaque violente il y répondit par Y Apologie pour Smectymnuus , qui est en réalité l'apologie de Milton. Ici, il ne faut plus chercher ni argument, ni dialectique. Ne nous en plaignons pas ; au lieu de quelques vaines redites, nous devons à cette légitime colère presque tous les renseignements qu'on a pu recueillir sur la jeunesse et l'éducation intellectuelle de Milton. Que pouvait-il répondre à un adversaire qui commence par l'appeler tin « misérable mécréant, » et qui demande qu'on le lapide publiquement. S'il répond à des injures par des injures^ il est du moins justifié par la violence de l'attaque. Il se justifie d'avoir fait usage, dans son dernier pamphlet, delà plaisanterie

et du sarcasme. Il pensait, comme Luther, que « ce qui est soutenu avec mollesse est vite oublié, » et il frappe avec une vigueur intentionnelle. Il établit avec un noble orgueil, que celui qui veut être juste pour les autres doit l'être avant tout pour lui-même. Il lui était d'autant plus aisé de se défendre, que son adversaire avait lui-même déclaré qu'il ne connaissait Milton que par son pamphlet, et qu'il ne pensait que « par conjecture. » Il se justifie avec une noblesse et une hauteur d'âme qu'il est impossible de méconnaître. Tous les rêves, toutes les aspirations de sa jeunesse repassent sous ses yeux, et il sent qu'il n'a point à en rougir. Nous avons cité cette belle profession de foi du poëte, qui place du premier bond son idéal dans les sphères les plus élevées. Tout l'homme se retrouve dans cette apologie, avec son orgueil inséparable de sa grandeur d'âme, sa personnalité hautaine et son inaltérable honnêteté. Il semble qu'on voit se dresser devant soi une statue d'un airain sonore coulée d'un seul jet, mais où Ton chercherait en vain la grâce des contours et l'agrément de l'expression.

Après avoir frappé ce dernier coup, Milton déposa les armes. Il était temps pour lui de sortir de cette guerre d'injures et de personnalités où s'égarait son génie. Il y avait montré d'énergiques et brillantes facultés, sans donner toutefois la véritable mesure de son talent. Malgré sa solide et riche érudition, il n'avait apporté dans ce débat ni faits nouveaux, ni

arguments déoisife. Ses opinions même ne pouvaient alors prétenA^e à une Téritable originalité. Il soutenait le presbytérianisme contre Tépiscopat par les raisons que la oontroyerse lui opposait depuis deux siècles. Rien ne prouve que ses opinions sur les dogmes fondamentaux du christianisme se soient distinguées à cette époque de celles qui étaient professées en commun par toutes les Églises. 11 avait ^enthousiasme des Puritains, sans partager encore leur sentiment sur l'universalité de la prêtrise chrétienae. Ses opinions politiques ne dépassaient point, dans leur ardeur, le programme adopté par les Parlementaires, et c-^est au parlement même qu'il demande le salât de l'Église. H ne laisse percer encore aucune unimosité contre la noblesse dont il établit, aveoune impartialité digne de remarque, les avantageeet les inconvénients^ Rien n'indiquait donc alors qu'il dût rompre en visière avec les opinions de son temps. Son originalité était tout entière dans sa mar ni^ de les défendre* Son style seul lui appartient en propre. Si on le compare avec oelui de ses contemporains et de ses devanciers immédiais, on trc^jve entce eux et lui peu de points de resaemUaaiee. Cette phrase lumineuse «t oodulaote dont tous les mots semblent) regoi^r de vigueur et d'énergie, ne res-

* « LttDdUtsse, dto4l» est Bn grand anMige fOtim seas^yoar «ttpiodre à l^T^^ : mair 1(^ rio^sae^ H facilité, cl^ vie et laj|atterie» qui accompagnent nne éducation délicate et raffinée sont d'autre part un grand obstacle. » {Apologie jKmr Smie tpmn mmê é tome HI, p^ W.>

semble ^i rien au style nerreusL^oo^ds, aphoriatique de Bacon- Elle est eacore plus différente de l'éloquence onctueuse de Jeremy Taylor, de la diction originale et colorée de Burton, et de l'énergie toute biblique de Bunyaa. Qm, la voit se former, s'étendre, se grossir de tout ce qu'elle r^icontre en ckemin, et malgré cet immense bagage, «e résoudre sans peiAe et sans effort. C'est uu ruisseau d'orage qui se perd dans une mer. Il semble qu'il y ait place pour tout dans son ample et vaste seiu. Ce n'est point le lent, mais clair et élégant développement de la période cicéronienne, encore moins l'ampleur majestueuse de Bossuet; c'est plutôt l'allure lû&le et quelque peu pénible de Thucydide, mais avec le goût et la simplicité de moins. Disbns-ie librement, le style de Milton est un style grandiose, mais factice, et l'inspiration lui donne seule la vie. Toute l'antiquité semble s'y être donné rendez-vous^ et la Bible y ajoute sa couleur vigoureuse et tranchée. Le travail ne se sent pas autant qu'on pourrait le croire, tant est grande l'assimilation que l'esprit de Milton a su se faire de Tantiquité, mais il gêne et alourdit l'allure. Au milieu de ce chaos puissant, on voit surgir de temps à autre des tableaux d'une grandeur saisissante, et qu'aucun écrivain anglais n'a su égaler, jusqu'à Burke. L'idéal que Milton entrevoyait pour l'éloquence chrétienne n'était, au re^e, pas moins élevé que celui qu'il assignait à la poésie. £1 l'a définie lui-même dans l'apologie pour Smectymnuus.

« Les dons que Jésus-Christ réunissait tous en sa personne, il les a diTÎsés parmi les docteurs de son Église : les uns devaient être toujours sévères et d'une sérieuse gravité, pour plaire à ceux qui leur ressemblent ou mettre un frein à ceux dont la nature est trop ardente et trop joviale ; d'autres ont été envoyés pour être plus gais et plus libres, et comme pour marcher à l'aise dans une inaltérable honnêteté : c'est pour sauver ceux qui sont de même humeur, et pour réconforter et vivifier par de sages consolations ceux qui ont des scrupules exagérés et qui se découragent. Aucun homme n'est tenu do détruire en lui ces fondements naturels que Dieu a créés en lui, l'homme ardent de refréner sa vivacité et sa sociabilité, le morose d'effacer de son caractère toute trace de mélancolie innocente. Dieu a voulu au contraire que tout sentiment, toute passion primordiale, dirigée et corrigée, fût le propre moule et le fondement des dons et des vertus particulières de chacun. D'autres ont été doués d'une modération et d'une solidité de raisonnement propre à convaincre les gens raisonneurs .et de bon sens. Ce n'est pas qu'il en faille conclure que c'est là le seul moyen ejfficace de persuader; car, dans des temps d'opposition, quand on rencontre de nouvelles hérésies naissantes ou de vieilles corruptions à combattre, cette douceur inaltérable d'une sagesse tempérée ne suffit pas pour confondre et détrôner l'orgueilleuse résistance de docteurs hypocrites et charnels. S'il

m'est permis de m'abandonner à l'essor de la poésie, le Zèle dont la substance est éthérée, revêtu de son armure de diamant, monte sur son chariot embrasé traîné par deux météores resplendissants, à la figure animale, mais d'une race bien supérieure à tous ceux du zodiaque, semblables en un mot à ceux qui apparurent à Ezéchiel et à saint Jean, Tun au visage de lion, pour exprimer le pouvoir, l'autorité et l'indignation, l'autre au visage d'homme, poup jeter le mépris et l'outrage sur de pervers et hypocrites séducteurs : porté sur ces coursiers, le Zèle, laissant presque flotter les rênes, passe sur la tête des prélats aux vêtements écarlates, et sur ceux qui osent maintenir des traditions, et il brise sous ses roues enflammées leurs cœurs rebelles. » L'imitateur de Virgile, en se souvenant du portrait de laRenom^ mé, n'annonce-t-il pas ici déjà l'auteur du Paradit perdu?

MiLTON

Milton avait rendm ténx>igiiage à la Yérité, G*^;ait aasez pour lai. Il n'arait pas cherché, en entrant dans la vie publique, à faire de sa renommée de paimphlëtaire le marchepied des honneurs et des richesseis, et il pouvait répondre aux calomniateurs avec un légitime orgueil : « Je ne puis m' empêcher de rendre grâce à la Providence qui nous gouverne, et qui m'a toujours fait vivre dans Tabondance, malgré les d^)enses qu'ont entraînées mon éducatioïi et mes voyages; tant quil lui plaira de me laisser ce qu'elle a bien voulu m'accorder jusqu'ici et qui me suffit pour vivre honnêtement et libéralement et même au delà, je serais ingrat envers sa souveraine bonté, si je me faisais assez pauvre pour solliciter les riches espérances que rêve pour moi ce diseur de bonne aventure *. » Celui dont toute l'Angleterre répétait le nom, rentra dans sa modeste demeure, où le bruit de la rue n'avait pas pénétré, et reprit son humble labeur. Il avait trente-cinq ans, et dans cette existence remplie par de studieux loisirs, nulle place n'avait été faite encore aux joies du foyer do-

* Apologie pour Smeetymnuus, tome Ul, p. 151.

mestique. Ces belles visions de la jeunesse un instant peut-être caressées, puis rejetées dans l'ombre par Taustérité de ses mœurs, se bâtissaient leur demeure dans l'imagination du poëte, et amassaient lentement ce trésor d'amour idéal qui devait un jour s'incarner dans TÈve du Paradis perdu. La solitude lui pesait cependant; car il avait le cœur trop grand pour se suffire à lui-même. Un jour on vit Milton fermer la porte de sa maison et s'éloigner de Londres, et à la suite de deux voyages à Oxford, il ramena sous son toit ime jeune épouse. C'était à la Pentecôte de 1643 (14 mai). iViary PoweU, de douze ans plus jeune que Milton, était fille de JR^ichard PoweU, juge de paix du comté d'Oxford, et qui résidait à Forest-Hill, non loin de Shotover, sur la lisière des grandes forêts delà Couronne. Les Milton, quelle que soit la généalogie de leur famille, étaient certainement originaires de ce pays, et la résidence d'Horton, dans laquelle s'étaient écoulées les plus belles années de la jeunesse de Milton, n'était pas éloignée de Forest-Hill. A quel propos des relations suivies s'étaient-elles établies entre les deux familles, c'est ce qu'il est difficile de savoir *. Ce qui est certain, c'est qu'elles étaient déjà anciennes, et que le vieux scri^ vener de Londres avait obligé Richard PoweU, en lui prêtant une somme assez considérable qui ne lui fut jamais rendue; la ruine complète de sa famiUe em-

* Voir sur la famille de la première femme de Milton, les détails donnés par M. Hiinter (A sheaf of gleanings, p. 27), et Keighiley, Life, oftinions, and writings of Milton, p. 32.

i4d MILTON

pécha égalemejit Richard Powell de payer la dot qu'il avait promise à sa fille. Peut-être Milton fut- il chargé par son père d'aller réclamer cette somme d'argent et s'éprit -il d'une belle passion pour la fille de son débiteur. Peut-ôtre se rappela-t-il tout d'im coup, dans sa solitude de Londres, ces jours de jeunesse où il avait été presque un mondain, et où il avait fréquenté toute la bonne compagnie du pays. Suivant toute apparence, il prit femme le plus bourgeoisement du monde. S'il y eut un roman au début de cette union, le roman ne fut pas de longue durée, et la fiancée ne le fit pas languir dans une longue attente, peu compatible avec son caractère et ses occupations. Le malheur entra avec elle dans la maisoii de Milton.

On connaît la lamentable histoire de cette union. Après quelques semaines de séjour auprès de son mari, Mary Powell obtint de lui la permission d'aller voir ses parents à Forest-HiU, promettant de revenir promptement. Cependant des semaines se passèrent sans que M""' Milton parlât de son retour. Milton écrivait lettre sur lettre ; il ne recevait point de réponse. Il envoya un n^essager; Richard Powell lui-même le maltraita, et ne lui permit pas de s'acquitter de son message. Il semblait que ces quelques sem^nes d'union fussent pour la jeune épouse comme un mauvais rêve dont elle voulait chasser jusqu'à l'importun souvenir.

Que s'était-il donc passé? On a cherché bien des explications de ce drame mystérieux. Philipps le ne-

SA VIK PUBLIQUE ' i47

veu de Milton, qui habitait alors avec son on<de, a essayé de rattacher cette rupture aux qu<^rclies politiques qui avaient pu s'élever entre les Powell, ar~ dents royalistes, et Milton, déjà parlementaire et républicain. Mais la guerre civile n'avait point encore donné lieu, dans les relations sociales , à des haines irréconciliables. On connaissait Milton avant le mariage : du caractère dont il était, on ne peut supposer qu'il ait voulu dissimuler ses véritables opinions, et il eût fallu une passion bien violente en lui pour qu'il consentît à en faire le sacrifice. L'homme que n'avait pas effrayé l'inquisition de Rome n'était pas fait pour trembler devant les colères royalistes d'un juge de paix; et d'ailleurs sa profession de foi était écrite au long dans plus d'un de ses ouvrages. Les questions d'intérêt paraissent avoir été également étrangères à ce déplorable malentendu, Milton semble n'avoir jamais réclamé ni l'argent qui était dû à son père, ni la dot de sa femme. Le père du poète, dont la fortune avait été compromise, était venu se fixer dans la maison de son fils ; mais son arrivée paraît av6ir été postérieure à la fuite de Mary Powell, et ne put être par conséquent l'occasion d'aucun dissentiment de Milton avec sa femme. Pourquoi chercher si loin? Le poète l'a dit lui-même avec tristesse * dans Sam- «w : « Ce n'est pas la vertu, la sagesse, ou la valeur 5> de l'esprit, ce yi'est pas la vigueur ni la beauté des » traits ; ce n'est pas la grandeur du mérite qui sa-

» vent gagner l'amonr d*une femme, et nous en assu- » rer le long héritage. Ce que c'est, je ne pourrais le » dire. » Ce je ne sais quoi, cette auréole des gens aimés manquait sans doute à Milton, puisqu'il ne sut pas conquérir le cœur de Mary Powell. Peut-être l'austérité de sa jeunesse, en donnant à ses traits une gravité précoce, avait-elle laissé sur cette noble figure l'empreinte trop marquée de ses luttes héroïques. Il n'avait plus, sans doute, cette grâce de la jeunesse, qui prévient les cœurs en sa faveur, et son âge viril montrait peut-être déjà cette sérieuse dignité qui est la grâce d'une saison plus avancée de la vie. Ce liseur obstiné de la Bible avait vu sans cesse flotter devant ses yeux ces figures douces et soumises des femmes de l'Ancien Testament, esclaves aimées des puissants chefs du désert, et peut-être la grande doctrine de l'égalité des époux dans le mariage chrétien avait-elle eu moins de prise sur cette forte imagination. « L'homme créé pour Dieu seul, la femme pour Dieu en l'homme, » cet admirable résumé du bonheur d'une union religieuse, qu'il donne dans le Paradis perdn, n'avait peut-être pas dans la vie de tous les jours le charme dont l'a revêtu la poésie. Peutêtre Milton n'a-t-il fait que traduire l'idée qu'il avait conçue de l'inégalité des deux sexes, quand il met dans la bouche d'Eve ces paroles respectueuses. « A toi de commander, à moi d'obéir sans murmure. Ainsi l'a ordonné Dieu. Dieu est ta loi, et tu es la mienne *. » Ne le verrons-nous pas plus tard repro-

« Paradit perdu, ch. v. Voir encore X, 146 et XI, 291, 634, 636. Pia-

cher à Saumaise, comme une note d'infamie, sa complaisance pour sa femme ? Il aurait voulu sans doute que tous les petits dissentiments du ménage se terminassent comme dans le Paradis perdu. « Je cédai, dit Eve, et depuis ce temps-là, je sens combien la beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule est véritablement belle. » M"*® Milton ne semble pas avoir été pénétrée de la vérité de cette sentence. Beaucoup moins âgée que son mari, elle ne s'était point fait une image si grave de la vie d'une épouse chrétienne. Dans Tinsouciante étourderie de ses vingt ans, elle avait rêvé une existence toute différente à Londres, et auprès d'un époux déjà illustre et si distingué d'esprit et de manières *. Quand elle se vit seule auprès de lui, dans cette sombre maison perdue dans les brouillards de la Cité, entendant, dit Aubrey, les gémissements des écoliers frappés de la férule, et ne voyant guère de compagnie que des têtes rondes, peu formés aux belles manières, elle fut prise sans doute d'une invincible mélancolie : elle se prit à regretter les beaux ombrages de Forest-Hill et les joyeuses soirées du manoir paternel, et les madrigaux des squires du comte d'Oxford. Peut-être ne faut-il pas la juger trop sévèrement. Le grave et sincère Milton ne tîonnaissait aucun de ces artifices, aucune de ces molles délicatesses

sieurs passages da livre de théologie qu'il écrivit dans les dentiers temps

de sa vie, prouvent qu'il n'avait pas changé d'opinion sur la nécessité de

la subordination de la femme. (Voir en particulier p. 224, 247, 266, 326.)

* Aubrey n'hésite point à donner cette raison à la faite de Mary Powell.

loO MILTON

qui captivent Tàme d'une femnae médiocre : et Mary Powell rétait de cœur autant que d'esprit. Il ne paraît même pas que ses attraits aient répondu à ses prétentions ; mais son mari avait dû réprouver, et il ne devait point l'associer à sa destinée. Il faut bien l'avouer aussi: Milton, au jugement de tous ses biographes, n'était pas d'humeur fort égale. C'est trop souvent le malheur de ceux qui révent Tidéal icihas, que de faire payer à ceux qui les approchent les mécomptes de la réalité. Il fallait donc un grand cœur pour aimer et comprendre Milton. Mais quoi qu'on ait pu dire pour atténuer la faute de Mary Powell, il valait la peine de tenter d'être la digne épouse de Milton ; c'était une destinée que d'autres auraient achetée au prix d'un peu d'ennui et de solitude. Tant de droiture et de noblesse étaient faites pour élever à leur hauteur l'âme d'une femme, qui aurait enferré de ses fines et délicates attaches le cœur candide de Milton. D'autres se trouvèrent, qui n'étaient point des modèles d'héroïsme, qui n^ prétendirent point au martyre, et qui surent cependant consoler et charmer l'âge mûr et la vieillesse du poète aveugle. Mary Powell fut, au reste, assez cruellement punie. Il lui fallut revenir un jour au foyer qu'elle avait indignement déserté, et y revenir suppliante et éplorée. Ne valait-il pas mieux accepter au début quelques déceptions, que d'en venir à cet excès d'hunjiliation? Une épouse chrétienne aux pieds de son mari! c'était bien reculer, en effet, jusqu'aux moeurs des patriarches. Milton pardonna;

mais son âme était sans doute obsédée de ce triste souvenir, quand il décrivait ainsi le repentir d'Eve et le pardon d'Adam : « Elle finit au milieu d'un torrent de larmes. Elle garda son humble attitude et son immobilité, jusqu'au moment où le pardon descendit sur sa faute avouée et tant pleurée. Le cœur d'Adam s'émut et se fondit devant cette femme, autrefois sa vie et son insigne bonheur, aujourd'hui misérablement prosternée à ses pieds, créature ravissante, implorant le pardon et le conseil de celui qu'elle avait offensé, et se réfugiant en son secours. Et, lui, il laissa tomber sa colère comme un guerrier* laisse tomber ses armes. » Ainsi pardonnent et punissent les poètes, et leur pardon comme leur noble vengeance traversent les siècles, en laissant une empreinte ineffaçable sur les fronts qui se sont élevés contre eux. Milton se laissa toucher, comme Adam, mais il devait retrouver plus tard dans l'ingratitude de Déborah, la fille qu'il eut de Mary Powell, qpmme un tariste et continuel prolongement de la faute de sa mère. Jamais plus coupable abandon n'entraîna de suites plus amères *.

Quand cette calamité fondit sur lui, Milton se retourna comme un lion blessé. Il avait trop de confiance en Dieu, pour accepter comme un châtiment et une Visitation divinee une douleur que

* U semble que le souvenir de cette réconciliation pesât loardement sur le souvenir de Milton; car il a trouvé pour décrire l'abandon par un être aimé, des accents d'une rare énergie. (Smnton, i003.y

la seule volonté d'une créature avait faite. Il mit son honneur à ne point se résigner. Il était de ces hommes qui aiment mieux condamner la loi qui les blesse, à leur sens injustement, que de lui rendre hommage en la violant. Il ne pouvait pas admettre, en son orgueil austère, que le bonheur du foyer domestique lui fût désormais à jamais refusé : « Si rhomme, dit-il, qui a passé sa jeunesse sans reprocdie, qui a placé tout son bonteur terrestre dans l'espoir d'une heureuse union, et qui n a pas négligé d'appeler par sa prière incessante la bénédiction de Dieu sur cette espérance, si cet homme se trouve un jour indissolublement attaché par un lien, auquel sa nature répugne, à une idole pétrie d'argile, là où il comptait trouver la compagne d'une douce et aimable société, s'il voit que cette chaîne est à jamais rivée, fût-il le chrétien le plus robuste de la terre, il est tenté de désespérer de la vertu et de se révolter contre la Providence *. )>

Milton ne désespéra ni ne se révolta; il combattit. Il s'assit à son foyer désert, ouvrit la Bible, et, dans l'amertume de sa douleur, il se demanda si la loi de Dieu pouvait consacrer ce qu'il regardait, quant à lui, comme une iniquité flagrante de la destinée. Ainsi abordée avec trouble d'âme et emportement, cette enquête religieuse ne pouvait produire que l'illusion et l'erreur; car le Livre des livres vient de celui qui est, avant tout , doux et humble de

* Doctrine and IHteipline of Divorce.

cœur. Il semble que Milton ait pris à cœur de donner raison à ceux qui accusent l'exégèse protestante de ne chercher dans la Bible que des textes à l'appui des opinions les plus étranges. Il se mit résolument au travail, et sa plume ne se reposa pas qu'elle n'eût soulagé sa foi et sa douleur, et outragé jusqu'au bout le bon sens pubUc. Il jeta coup sur coup, au milieu de la foule étonnée (1644), quatre gros traités sur le Divorce : d'abord le Traité de la doctrine et la dwctpline du Divorce, écrit anonyme, mais qui cessa de l'être à sa seconde édition ; puis l'abrégé du jugement de Bucer, compilation de textes et d'autorités sur le même sujet; puis le Tetrachordon, ou examen des quatre passages de l'Écriture qui traitent du mariage et de ses nullités, enfin le Colastérion, réponse à un adversaire anonyme. En vain, le parti presbytérien, auquel il venait cependant de prêter un vigoureux appui , sonna-t-il la cloche d'alarme, et joignit-il à la réfutation des calomnies contre Técrivain ; en vain le fit-il dénoncer par un prédicateur au Parlement qui, après avoir mandé le pamphlétaire à sa barre, le renvoya absous ; en vain le fit-il attaquer par les plumes les plus autorisées du parti ; Milton, seul contre tous, entassait argument sur argument pour soutenir une erreur qui sortait du plus profond de son cœur. Il y resta attaché jusqu'à son dernier jour, et quand deux unions heureuses avaient efiacé dans son âme le souvenir de Mary Powell. Aussi, quoique la destinée seule lui ait rendu tant de fois sa Uberté, il n'y a pas moins quelque

m HILTON

chose de dioquant à voir cet homme, qui a épousé trois femmes dans sa vie, se plaindre encore, au twme de sa carrière, du poids de la chaîne qu'une union mal assortie fait peser sur deux époux.

Quelle était donc son erreur, et jusqu'où l'entraîna l'abus de l'interprétation littérale des Écritures? Remarquons-le tout d'abord, la cause que Milton défend avec tant de force, ce n'est point celle du divorce pour adultère, que la loi anglaise autorisait dès cette époque, c'est celle du divorce pour incompatibilité d'humeur; et même, pour parler plus exactement, c'est le droit de répudiation qu'il réclame. Préoccupé de son infortune personnelle, il pense uniquement à réserver au mari le droit de répudier une indigne compagne, et non à garantir aux deux époux un recours mutuel contre les injustices de la destinée. Il est persuadé que la théorie du mariage, telle que l'Église l'a fait prévaloir dans les lois et dans les moeurs , est un pur produit de la routine et de Terreur. Un temps viendra , pense-^-il , où rBurope chrétienne désabusée retournera à la vérité. Mais le temps n'est que 1' « accoucheur » et non le père de la vérité. Il faut dom tfxie de Ubrès esprits regardent l'avenir en face, et combattent à visage découvert. Milton se fera le vengeur de la rérite, et si sa voix était écoutée, « on verrait des my* riades de larm«s se sécher dans la vie àumaine, »et l'Angleterre redeviendrait une fois de plus ce qu'Ole a été lians le temps des druides et plus tard de la It^^fonnation^ « la cathédrale de la vérité. » Qu'est-

ce que le mariage? C'est une institatioû divine, unissant l'homme et la femme dans un amour qui as^ sure le bonheur et la paix du foyer domestique. Mais cette institution n'est divine que dans sem essence, en tant que tout ordre et toute justice viennent de Dieu. Ce n'est pas un sacrement, ainsi que l'enseigne l'Eglise catholique. Aussi le divorce a-t-il existé sous les empereurs chrétiens de Rome et au moyen âge ; c'est le droit canon qui , aidé de la persévérance de la papauté , l'a fait disparaître des lois de TEurope moderne. Le mariage est, avant tout, un lien civil, fondé sur la loi naturelle, sur le consentement librement expriiaé des deux époux. Qr la loi naturelle « ordonne, dit Milton, de ne rien exiger contre la nature *. » Aussi la loi mosaïque permettait-eHe le divorce pour incompatibilité d'humeur, ou plutôt la répudiation par le mari, etMoise eût été 4c antimosaïque, » s'il avait décrété quelque diose conta^e la loi naturelle qu'il a trouvée encore vivante au milieu du peuple de Dieu. Or, la loi naturelle, et Milton revient à satiété sur cet argument, c'est que rien au monde ne puisse forcer à rester enchaînés lun à l'autre deux êtres que tout tend à séparer. « Ce se* raient, ditil, deux cadavres rivés à la même chaîne. )► L'homme peut prendre son mal en patience, et, suivant la doctrine cs^holique, il se trouve encore mieux de vivre seul, et de renoncer désormais aux

* Doctrine and Disàpline of Divorce,

in6 MILTON

joies du mariage, en s' éloignant d'une compagne qui est, pour lui, une occasion de chute et de douleur. « Peut-être, dit Milton, si on m'exhorte à vivre seul, je pourrais prendre mon conseiller pour un messager du ciel, quoiqu'il parle sans autorité : mais s'il veut m'y obliger, je déclare qu'il est Satan en personne *. » Par quelle aberration du sens commun a-t-on pu donner au mariage ce caractère d'indissolubilité? Est ce parce que la loi naturelle, telle que l'Écriture la proclame, a dit que l'homme et la femme unis par le mariage ne doivent plus être qu'une seule chair? Mais qui oserait attacher un sens grossièrement matériel à cette parole sublime de l'Écriture? La forme intérieure, l'âme de cette relation, « c'est, dit Milton, l'amour conjugal naissant d'une conformité mutuelle aux fins du mariage, le bonheur et la société d'une union religieuse, civile et domestique. » Voilà le but et l'essence du mariage. Or, là où cette conformité mutuelle n'existe pas, il n'y a pas de mariage, et chacun reprend sa liberté. La loi civile et religieuse permet le divorce pour cause d'adultère. Eh bien, l'incompatibilité d'humeur est un plus grand désastre dans le mariage que l'adultère : car elle n'est pas un accident qui peut être réparé ; elle corrompt à sa source le bonheur domestique. Si le mariage peut être dissous, outre l'adultère, pour tant de causes secondaires,

* Milton disserte doctement sur le sens du mot undeanneu que la loi mosaïque emploie, dans la traduction anglaise, pour désigner la cause ({ui autorise l'homme à la répudiation.

telles, par exemple, que la stérilité, pourquoi ne pourrait-il l'être par l'expresse volonté des deux époux? « Si la femme consent, dit Milton, qu'est-ce que la loi peut opposer à cette décision? Si elle ne consent pas, alors, ou la répudiation est juste et par là raême méritée, ou elle est injuste, et dans ce cas, c'est un bonheur pour la femme que d'être séparée d'un homme injuste *. » Luther avait dit avant Milton : « Un homme peut répudier une altière Vasthi et épouser une Esther en sa place. » En vain objectet-on à Milton les désordres auxquels peut donner lieu cette facilité accordée pour la dissolution du mariage , qui en ferait quelque chose de presque semblable aux unions illicites. En vain fait-on valoir les raisons du droit civil qui viennent compliquer, par la naissance des enfants, toutes les questions d'état; en vain lui représente - 1 - on avec force les conséquences funestes que peut entraîner pour l'esprit de famille et l'éducation des enfants ce relâchement des liens du mariage, conséquences qui font parfois reculer même devant la séparation de corps. 11 ne croit pas nécessaire d'opposer à cet argument qui sort des entrailles du plus vulgaire bon sens, et à tant d'autres qui sont du domaine public, d'autre réponse que cette déclaration : « Puisque Dieu le permet, comment osez-vous le citer devant le tribunal de l'homme, et vous arroger une sagesse et une sainteté supérieures à la sienne ? N'a-

• Doctrine atid Diteipline of Divorce,

t-»il pu préyoir les conséquences de licence et de confusion que peut entraîner cette loi î Que k msH retombe sur ceux qui en abusent I Moïse a consenti à supporter Tabus d'une loi juste, plutôt que d'en refuser le bénéfice aux justes *. »

Milton ne s'aperçoit nullement qu'en feusant du mariage une explication purement civile de la loi naturelle, il s'est ôté le droit de s'autoriser dans son argumentation de la loi mosaïque. Celle-ci n'avait à «es yeux d'autre mérite que de confirmer les données de la loi naturelle ; car il ne prétendait pas sans doute rendre obligatoires pour les chrétiens les prescriptions civiles de la Loi. Mais il sentait qu'il fallait avoir Moïse avec soi, pour avoir le droit d'interpréter dans le même sens les paroles formelles par lesquelles Jésus a abrogé les dispositions de cette Loi. Aussi le voyons-nous bientôt emporté par la passion dans le champ de l'exégèse la plus audacieuse. C'e«t en vain que les paroles si précises, si impératives de Jésus-Christ, se dressent devant lui, et font tomber l'échafaudage de ses raisonnements. Quand le Maître a dit : « Quiconque renvoie sa femme si ce n'est en oas d:' adultère, et en épouse une autre, commet un adultère, » Milton aura recours à l'interprétation la plus subtile pour repousser les conséquences lesplus évidentes de cette doctrine : « Si nous examinons, ditil, les paroles de Jésus-Christ, nous verrons qu'il interprète moins la Loi parsaparote, qu'il tfapjmie sa

* Tetrachordon.

SA Vie PUBLIQUE m

parûle »ur la Loi, a II a'est pas venu pour ^fife^r la Loi, mais pour l'aot^omplir. II ne peut donc y avoir contracjictiou entre la Loi et la Grâce. Moïse n'avait pu évidemment permettre quelque chose qui fût contre la morale divine et naturelle. S'il n'a attaché au divorce aucun caractère d'immoralité, Jésu* n'a pu le condamner au nom de la morale. Il serait extraordinaire que laLoi de grâce fût v^nue aggraver la Loi écrite, et nous condamner à porter (Un joug que nos pères n'ont pu porter. Ainsi, à pmm, JésurS^hrist n'a pu défendre ce que Moise a permis. Comment donc, expliquer ce texte de saint Mathieu qui semble ne laisser de place à aucune équivoque. Il faut admirer ici la souplesse que donnent à l'esprit le plus absolu le parti pris et la passion. Milton, l'ardent partisan de l'interprétation littérale, l'homme qui n%ésitera pas quelques années plus tard, sur la foi de quelques textes douteux oon* tredits par l'esprit de tout l'Évangile, à enlever ^u Christ cette divinité que sei^e siècles ont consacrée de leur foi, Milton se jette 4 corps perdu dans les subtilités et les distinctions, et fait appel aux inter-^ prétations historiques. Il n'hésite pas, lui aussi, à attribuer à Jésus des symboles et des figures de rhétorique, qu'il faut bien se garder de prendre âla lettre ^ Ne lui dites psis que les paroles citées par saint Mathieu ne peuvent avoir en aucune façon le cwactèr^ qu'il leur attribue, qu'elles énoncent Tinjonation la

• Colasterion.

plus claire, la plus formelle. Milton demandera à distinguer. A qui s'adressent les paroles de Jésus ? Est-ce aux chrétiens en général? En aucune façon. Elles viennent tomber de tout leur poids sur les pharisiens qui avaient fini par donner une telle extension à la tolérance mosaïque, que le mariage disparaissait tout entier sous leurs exceptions et leur licence. Ayant à répondre à ces pharisiens qui viennent le tenter, et qui ont abusé de la Loi, il les ramène à cette institution primitive du mariage qui précéda la chute, alors que l'homme et la femme étaient parfaits. Il veut les épouvanter, les embarrasser : « car, dit Milton, il enveloppe souvent sa pensée dans de rapides, véhémentes et compactes sentences, pour aveugler, pour embarrasser d'autant plus ceux qui ne comprenaient pas la Loi. » Mais nous qui vivons sous la Loi de grâce, nous ne devons pas prendre pour nous ses paroles : « Le bon sens et l'équité et, ce qui est plus encore, la voix qui doit tout interpréter, celle de la charité, nous crient hautement que cette raison primitive, cette promesse préméditée de Dieu de nous assurer une compagne assortie, peut seule donner autorité à ce commandement de ne pas divorcer et même en faire im commandement. »

Alors Milton se retourne contre ses adversaires et les met en face de leurs propres paroles. Le texte de Mathieu est, disent-ils, d'une autorité étroite et obligatoire. Il ne permet le divorce que dans le cas d'adultère. Fort bien, dit Milton ; mais lisez le second membre de phrase qui complète l'injonction de Jésus-

SA VIE PtJBLlOUË idi

Christ. « Et quiconque épouse celle qui a été répudiée commet adultère. » « Voilà des hommes, dit Milton, vraiment nouveaux et merveilleux I ils viennent vous dire : « il faut limiter cette défense à un temps où la coutume permettait des trocs de mariage, et le passage doit s'entendre de celui qui, d'accord avec sa femme, la répudie par légèreté et licence mutuelle. Mais par quelle règle de logique ou de bon sens avons-nous le droit d'entendre l'antécédent d'une façon et le conséquent d'une autre î Tout ce verset peut s'appliquer à cette coutume immorale; mais prendre les deux parties d'un axiome indissoluble et dire : l'une est vraie et l'autre est fausse et ne s'applique qu'à un certain temps et à une certaine coutume, c'est dire en réalité que les deux parties sont fausses. Car dans un axiome composé, quelque nombreuses qu'en puissent être les parties, si vous en ébranlez une, si vous dites qu'elle n'est pas également absolue et générale, il s'ensuit que tout le reste est faux. Si donc cette assertion que : celui qui épouse la femme répudiée commet adultère, n'est pas vraie dans sa généralité, il en est de même de celle qui dit que celui qui répudie pour une autre cause que l'adultère, commet adultère. Et si on pose une restriction à la défense d'épouser celle qui est répudiée, la répudiation ellemême doit jouir du bénéfice de cette interprétation restrictive. » C'est qu'en efiTet, opposée aux partisans du divorce et du nouveau mariage des femmes divorcées, l'argumentation de Milton est irréfutable. On

iôJ MILTON

se demande par quel prodige d'exégèse subtile la Réfonnation a pu tirer d'un texte si précis, si impératif, les lois qui ont ouvert la porte à cette licence. En vain la Réformation répondrait-elle que l'Église catholique, elle aussi, a permis ou autorisé par son silence plus d'une répudiation non motivée. Elle a pu donner ce triste gage en effet aux nécessités du temps ; mais c'est du moins son honneur que d'avoir lutté de toute sa force contre une coutume si contraire à l'institution chrétienne du mariage. La Réformation est demeurée trop fidèle à un triste précédent, qui est une tache ineffaçable de son berceau. En permettant au landgrave de Hesse de prendre une seconde femme du vivant même de la première, elle a, par cette misérable concession dont les Pères de la Réforme payèrent l'appui du bras séculier, ébranlé les fondements du mariage chrétien. Oui, Milton a pu appuyer son témoignage sur l'autorité de Bucer, et il a pu y joindre les approbations d'un grand nombre de docteurs réformés ; mais cet appui éclatant fait rejaillir sur tous ses frères en la foi la honte de cette immorale démonstration. Et pour qu'il apparaisse bien clairement à quel point la passion entraîne les hommes hors de leurs principes les plus fermes, l'homme qui avait rejet^ avec -•tant de dédain le témoignage des Pères apostoliques, l'homme qui avait confondu danff une commune réprobation l'Église catholique et les premiers martyrs, quand il croyait les avoir contre lui, le voilà obligé d'en appeler à l'autorité de Bucer, de traduire

un de ses traités et d'y joindre une longue série d'approbations motivées, empruntées aux écrits des docteurs de la Réformation. Il valait bien la peine de dédaigner Ignace, Clément et Irénée, pour s'incliner un jour devant Fagius, Grinaeuss, Sturm, Fox et Pierre Martyr, apôtres d'une doctrine immorale et contraire à la Parole de Dieu I S'il lui avait été donné de vivre de notre temps, il aurait pu toucher du doigt les conséquences dangereuses de la licence que la Réformation a laissée se glisser dans les moeurs. Il y a peu de temps, les deux Chambres de convocation de l'Église anglicane ont voté une résolution qui appelle l'attention du parlement sur les conséquences morales qu'entraîne l'application de la loi de 1857 sur le divorce. Jusqu'à cette loi, le nouveau mariage des personnes condamnées pour adultère ne pouvait être autorisé que par acte du parlement. La loi de 1857 en a fait un droit commun , tout en autorisant les ministres de l'Église à refuser la bénédiction religieuse, dans le cas où le principe admis par la loi blesserait leurs convictions. L'institution de la Cour des divorces et la publicité donnée aux débats de cette Cour passent aux yeux des hommes religieux les mieux disposés à la tolérance, pour avoir considérablement abaissé le niveau de la moralité dans le mariage. Tant la lèpre du mal s'étend vite, dès qu'on la laisse s'attaquer au corps social I II est heureux pour Milton d'avoir d'autres titres à la célébrité quecelui d'avoir donné naissance à la secte des Miltonistes^

i64 MILTON

qui se firent les apôtres de cette belle doctrine *. On sait jusqu'où l'a poussé cette exégèse passionnée. Elle a fait de lui presque un prédécesseur de Shelley qui, cent cinquante ans plus tard, devait demander l'abolition du mariage, et la liberté absolue de la passion ou du caprice. Il vit la polygamie pratiquée et autorisée dans l'Ancien Testament; il n'admit pas que Dieu pût avoir eu deux volontés sur le même sujet. Aucun texte de l'Ancien Testament ne contient de prohibition relative à la polygamie*, et le Nouveau Testament lui-même est muet sur ce sujet. Milton est donc prêt à dire comme Luther : « J'avoue que je ne puis rien objecter à ce qu'un homme soit le mari de plusieurs femmes, et il m'est impossible d'affirmer que cette pratique soit contraire aux Écritures. » Si on lui objecte que la prohibition de répudier sa femme est bien plus restrictive que celle de la polygamie, il répondra que la polygamie n'entraîne point la répudiation et qu'elle permet au contraire de prendre une nouvelle épouse, sans répudier l'autre. Si l'apôtre dit (I Cor., VII, 2) : « Que chaque homme vive avec sa femme, et chaque femme avec son mari, » cela ne veut pas dire

* Pagitt, Heresiography, p iOO.

* Qui peut croire, disait-il, que tant d'hommes da caractère le pins ëleîrë aient pn pécher par ignorance pendant tant de siècles, ou que leurs cœurs aient été à ce point endurcis, ou que Dieu ait toléré une pareille conduite parmi son peuple. Dans ce cas, comme dans d'autres, appliquez la règle reconnue par les théologiens : a La pratique des saints est la meilleure interprétation des commandements... » (Christian Doctrine, p. S37, éd. Bobn.) Singulière doctrine pour un adversaire déclaré de la tradition et de la coutume t

qu'il n'en puisse avoir qu'une, mais qu'il n'en doit négliger aucune. S'il dit ailleurs que les anciens et les diacres soient époux d'une seule femme (I Tim., wi , 2 ) , cela veut dire qu'il vaut mieux pour eux n'être point embarrassés de trop d'affaires domestiques ; et par là même la polygamie n'est point interdite aux autres , et elle était fort répandue dans l'Église à cette époque. Ainsi la polygamie est permise par la loi de Dieu, et Milton, oublieux de l'histoire comme de la* morale , parlait ainsi sur la fin de sa vie * , au moment où on ne pouvait le soupçonner de vouloir conformer sa pratique à sa doctrine. Que n'avait-il pu pousser ses voyages jusqu'aux pays d'Orient vers lesquels l'entraînait jadis sa pensée? Il aurait vu ce que la polygamie a fait de la femme orientale, et son âme, vivement éprise de la grande liberté chrétienne, eût repoussé une doctrine qui rabaisse à ce point la femme, que l'Évangile a glorifiée et relevée.

Mais à quoi sert de poursuivre dans de nombreux volumes l'argumentation passionnée de Milton î Ce n'est pas la raison, c'est la nature qui gémit et murmure dans ces pages ardentes. Des retours involontaires sur sa propre misère viennent se jeter au travers de ses discussions théologiques. La passion lui donne une pénétration dès abîmes du cœur humain, que toute la dialectique de l'école n'eût jamais éveillée dans son esprit. « Attachez -vous

* Çhrittian Doctrine, pp. ^87 et suiy., éd, BohQ.

à une femme, dit-il, mais que ce soit une épouse, uu appui , une consolation et non pas un rien , un adversaire, une désertrice *. » Et ailleurs : « On dira peut-être que ces dispositions du caractère devraient être étudiées de part et d'autre avant le m^ariage. Mais qu'ils sachent bien, ceux qui parlent ainsi, qu'avec toute l'attention du monde, il peut arriver à un homme réservé de se tromper dans son choix. Mille exemples le prouvent. Les esprits les plus sages et les plus réglés sont les moins exercés en pareille circonstance , et qui ne sait que le silence modeste de la jeune fille ne cache souvent que la torpeur et la grossièreté naturelle d'une âme à qui Dieu a refusé le don de se communiquer. Joignez-y la difficulté d'entrer avec elle dans une complète intimité, et vous comprendrez qu'un discernement parfait est impossible , si ce n'est trop tard ; car , lors même que quelque soupçon traverserait votre esprit , il est fort ordinaire de voir les amis vous persuader que l'habitude et la familiarité arrivent à triompher de tout. Enfin, il n'est pas étonnant que les hommes qui ont eu une jeunesse pure aient sous ce rapport moins de clairvoyance, et se hâtent trop d'allumer les torches del'hyménée. Il n'est donc pas juste que cette erreur pardonnable enlève à l'homme toute espérance de bonheur, qu'il n'y ait pas de recours contre cet arrêt ; car les hommes qui ont mené la vie la pljis dissipée, en raison même de

* Tetrachùrdon, p. 339, UI, éd, Bobn.

leurs habitudes d'audace, se trouvent faire les mariages les plus heureux, parce que leurs affections coupables ont été pour eux comme autant de divorces, auxquels ils doivent l'expérience *. » Quelle expérience, 6 Milton ! faisait alors de vous un disciple de Montaigne et de la Rochefoucauld ? Pensiez-vous, vous qui parliez ainsi, que l'habitude du vice ait jamais donné le discernement de la vertu? Non ; ceux qui ont souillé leur jeunesse, apportent leur souillure dans le mariage, et corrompent les. sources les plus pures du bonheur. Il fallait que votre âme saignât cruellement de sa blessure pour vous faire presque regretter la tranquillité de ces unions vulgaires où la diplomatie conjugale tient la place de la chaste dignité du foyer : misérable ressource qui vient échouer devant les grandes épreuves de la vie! Arrêtons -nous sur le seuil de ces graves questions; car l'âme de Milton n'est plus ici. Aussi bien, cette controverse était devenue, en se prolongeant, ce que devenaient alors la plupart des controverses, une guerre de personnalités et d'injures. Dans le premier traité de Milton, on sentait un cœur blessé qui, dans son irascible orgueil, s'emportait contre la destinée et voulait, suivant l'expression de Pope : rejuger la justice divine, être le Dieu de Dieu. Dans le second, le mari outragé s'effaçait der- . rière le théologien, qui faisait arme de iout ce qu'il rencontrait sous la main. Dans le troisième, sa dou-

* Samon, V, i034.

leur est devenue une thèse, le raisonneur s'est changé en un pédant outré des critiques qu'il soulève. Pour lui, l'auteur de la réfutation est un laquais devenu homme de loi, et il le renvoie à la cuisine et à l'office. « Je ne veux pas, dit-il, discuter philosophie avec un porc qui n'en a jamais su un mot *, » et il s'indigne de voir la censure laisser imprimer de pareilles inepties : le libéral Milton la trouverait bienfaisante, si elle pouvait le délivrer de son adversaire. Après avoir dépensé tant d'esprit et de talent en pure perte, il commence à songer qu'il eût été de sa dignité de ne pas répondre. « J'aurais voulu, dit-il, puisqu'on a comparé la vie de l'homme à une pièce de théâtre, que mes entrées et mes sorties fussent combinées avec celles de personnes auxquelles leurs mérites et leurs actions donnent un maintien grave et tragique, et de n'avoir pas à me commettre avec des bouffons et des hommes perdus. )> Ce fut, en effet, la juste punition de Milton de n'avoir pu rencontrer dans cette campagne malheureuse d'adversaire digne de lui. Son véritable adversaire était celui qui se taisait, le bon sens public qui faisait avec raison justice de pareils emportements. Personne ne voulut prendre au sérieux cette violente sortie d'un mari outragé qui veut transformer une infortune personnelle, digne de pitié, en calamité publique et en iniquité sociale et religieuse. Ce n'est pas qu'il n'eût dépensé, dans cette lutte inégale avec

< Colasterion.

la raison, beaucoup d'érudition et de talent. Aiguisée par la passion et la colère, sa plume avait pris une allure plus libre et plus dégagée. La phrase ne se traîne plus ici sur les modèles de l'antiquité, et si parfois le langage paraît encore vieilli et suranné, il est toujours énergique et expressif. Style, images, tours, tout y est plus personnel et plus original. On trouverait dans ces traités moins de pages éloquentes et achevées que dans la controverse sur l'Église ; mais on y sent partout l'écrivain devenu maître de sa forme, sentant la phrase s'assouplir sous sa main, et se prêter à toutes les exigences d'une controverse à la fois savante et passionnée. Parfois même l'imagination vient jeter comme en se jouant une flèche de poésie au milieu de ce fatras éloquent, et rappeler le divin Platon : « Cet amour (l'amour conjugal) a* un frère, qui, s'il n'est son jumeau, lui ressemble incroyablement : il le cherche partout, et il a le malheur de rencontrer les désirs faux et hypocrites, qui errent de toutes parts dans l'isolement en prenant sa ressemblance. Grâce à cette figure empruntée ils trompent souvent l'amour qui n'est pas entièrement aveugle, comme les poètes ont le soin de le dépeindre, mais^ui ne regarde que d'un œil, comme un archer qui vise le but, et ouvre un œil peu clairvoyant dans ces sombres régions d'ici-bas , qui ne sont pas la sphère propre de l'amour, et où sa simpUcité et sa crédulité naturelle régarent plus d'une fois : il embrasse et étreint ces fantômes qu'il rencontre, et qu'il prend pour

des fils de sa mère : il le croit ; car ils ont soin de se tenir du côté où sa vue lui échappe. Mais bientôt après, s'élevant, suivant sa coutume, d'un essor rapide dans les hautes régions qu'il habite au-dessus de l'ombre de la terre, il dirige son regard devenu perçant sur les impostures et les misérables déguisements qui l'ont déçu, et ne reconnaît plus le frère véritable qu'il cherchait. Il ne peut plus soutenir la société d'un être semblable : car les pointes dorées de ses flèches sont émoussées, leurs plumes de pourpre tombent, ses tresses soyeuses se déroulent et pendent sur ses épaules, et cette vertu origiuale et ardente que le Destin lui a donnée l'abandonne tout à coup : ce n'est plus un Dieu ; il a perdu toute sa force. Mais il retrouve Anteros , et rallume le flambeau presque éteint de sa divinité au contact d'une flamme puisée au même foyer que la sienne. » Ne fiemble-t-il pas que le noble esprit de Milton, égaré dans cette controverse , ait perdu lui aussi ses ailes et sa flamme divine. Quand toute sa vie ne protesterait pas contre l'égarement de sa raison, qui penserait que la dangereuse argumentation des traités sur le divorce répondît à la pensée réelle de celui qui a dit avec tant de grandeur dans le Pa- . radis perdu : « Salut, amour conjugal I par toi l'impudique adultère fut proscrit de la société des hommes ; c'est toi qui consacres les liens du sang , toi qui les épures et les sanctifies ; le premier, tu nous as fait connaître les tendres affections de père, de fils et de frère. »

Pendant qu'il se jetait ainsi tête baissée dans une lutte qu'il avait provoquée lui-même, il retrouvait peu à peu le calme dont sa vie et son esprit avaient besoin. La fuite de Mary Powell l'avait laissé en têteà-tête avec ses écoliers dont le nombre n'avait pas sensiblement augmenté : ses pamphlets sur le mariage n'étaient guère propres à lui concilier la faveur des familles qu'une pareille audace de pensée devait épouvanter. Son traité sur l'éducation fit cependant impression sur lady Ranelagh qui lui fit confier son neveu le comte de Barrymore et lui adjoignit bientôt son propre fils *. Il avait dans cet intervalle changé de demeure. Peut-être cette émigration eut-elle pour cause le retour de M"® Milton qui eut lieu à cette époque. Il n'est pas à présumer qu'elle eût été convaincue par les Traités que son abandon avait inspirés à son époux; mais de graves évéiiements publics avaient peut-être rendu moins séduisante cette maison paternelle pour laquelle elle avait déserté le toit conjugal. La bataille de Naseby avait ruiné

* Qaatre des épîtres latines de Milton sont adressées au fils de lady Ranelagh.

i7S HILTON

les dernières espérances des royalistes. M. Powell voyait la ruine s'abattre sur sa maison, et il jugea peut-être prudent de se ménager, par son gendre, quelque appui dans le parti vainqueur. De plus, Milton, qui se regardait comme délié de tout engagement avec Mary Powell, et à qui la solitude pesait doublement depuis qu'elle lui était imposée, avait fait quelques tentatives pour contracter une nouvelle union. 11 espérait faire agréer ses hommages d'une miss Davis , personne des plus accomplies , nous dit-on; mais il ne semble pas que cette jeune fille se soit montrée disposée à braver l'opinion du monde, qui eût considéré une pareille union comme illégitime. Peut-être le bruit de cette tentative arriva-t-il jusqu'à la famille Powell, qui se décida à Irapper un grand coup, en demandant le retour en grâce de l'épouse coupable *. Elle le rencontra dans une maison tierce, se jeta à ses pieds, pleura, et tout fut dit. Il ne voulut pas, semble-t-il, se retrouver avec elle dans la demeure qui avait été témoin de sa fuite, et en attendant que sa nouvelle maison de Barbican Street fût disposée, il la logea chez un ami. Il paraît bien que ce retour fut motivé par des raisons intéressées ; car à peine Milton était-il installé dans sa nouvelle maison qu'il dut l'ouvrir à toute la famille de sa femme. Peu de temps après, Milton vit naître sa première fille Anne. M. Powell mourut chez son gendre dans le courant de l'année ; M°*® Powell reprit

\ KeigfUky'i life of MUton, p. 39.

SA VIE PUBLIQUK 173

avec toute sa tribu le chemin de Forest-Hill, et « sa maison, dit Philips, redevint la maison des muses. )> Il semble, en effet qu'habituées à visiter Milton dans sa solitude d'Horton ou sous le ciel brillant de ritalie, elles se fussent exilées pour longtemps d'une demeure qui retentissait du bruit des controverses et des querelles de parti. Elles n'inspirèrent à Milton à cette époque, et avant de le quitter pour longtemps, que quelques sonnets bien différents de ton et de sentiment de ceux qui avaient clos la première période de son activité poétique. Ceux qull composa sur l'insuccès de ses efforts dans la cause de la liberté matrimoniale semblent un écho de ses pamphlets acerbes, tant la véhémence de ses sentiments s'y traduit en invectives et en apostrophes ardentes. « J'ai voulu seulement aider mon temps à sortir de ses brouillards, en invoquant les règles de * l'antique liberté ; mais je me vois environné des cris barbares de la chouette,, du coucou, de l'âne, du singe et du chien semblables à ces insulteurs des enfants

de Latone que la déesse changea en grenouilles

Ils crient : liberté, et c'est la licence qu'ils veulent : car, pour aimer la liberté, il faut d'abord être bon et sage. Ils en sont loin encore, et bien de l'or et.bien du sang auront été répandus en vain *. » On comprend que ces effusions poétiques ne l'aient point consolé. L'amitié fut-elle plus heureuse î On voudrait le croire. L'ami de son père et le sien, Henri Lawes,

* U« sonnet. On the Detraction which foUowed upon the writing certain treatises.

venait de publier un recueil des airs qui l'avaient rendu célèbre. Le front de Milton se dérida un instant lorsqu'il s'assit à son orgue et vit repasser sous ses yeux les mélodies qui avaient charmé sa jeunesse, et iladressaàleur auteur un sonnet qui a plus fait, pour le rendre immortel, que sa musique. Il ne semble pas au reste, qu'il ait renoncé, dans sa douleur, à toute société. On rapporte à cette époque un sonnet adressé à une vertueuse j eune fille , et un autre à lady Margaret Ley, la fille de sir James Ley, qui avait été sous Jacques P', président du conseil et qui fut plus tard comte de Marlborough. Peut-être faut-il placer à ce moment de sa vie le sonnet à Lawrence et le premier de ceux qu'il adressa à Cyriac Skinner. Ensuite'sa muse poétique dormit de ce long sommeil dont le Paradis perdu devait être le réveil. Le hasard et les circonstances eurent sans doute plus de part que la volonté à ce silence des années de force et de maturité. Il ne méprisait pas sans doute la poésie, celui qui disait, en 1 642, au défenseur de la Cité menacée par les troupes du roi : « Garde ces portes, et garde le poète qu'elles renferment. Il peut payer ta fidélité : car il connaît le charme qui fait descendre la renommée sur des actes pareils, et il peut répandre ton nom dans les continents et au delà des mers, et jusqu'aux contrées les plus lointaines que le soleil réchauffe de ses rayons. » Cette conscience de sa force et de son génie ne put prévaloir contre les événements *. C'était l'âge de la^

* A cette époque appartient encore la dernière poésie latine de Milton, ode irrégalière adressée à John Roase, bibliothécaire de la Bodléienne, à Oxford.

prose. Milton sut du moins ajouter à ses œuvres de controverse deux écrits d'un intérêt plus durable, son Traité d'éducation dont nous avons parlé, et son Discours sur la liberté de la presse, le plus beau de ses écrits en prose, et que nous nous proposons d'examiner plus loin. Finissons-en avec la guerre, puisque Milton était destiné à y rentrer encore avec un nouvel éclat. Son père était mort en 1 647, et Milton venait de changer encore une fois de demeure et de s'établir dans Holborn-Street, Sa seconde fille, Marie, était née le 25 octobre 1648. Le parlement, ou plutôt le parti indépendant et militaire, triomphait. On prétend qu'on songea à faire de Milton un adjudant général ; mais si ce pro^ jet fut jamais formé, il avorta. La république d'Angleterre pouvait tirer d'un homme tel que lui un autre parti. La tête de Charles P' venait de rouler sur l'échafaud, et le gouvernement républicain venait d'être proclamé. Les amis de la veille, les presbytériens, ces Girondins de la révolution d'Angleterre, étaient devenus les ennemis du lendemain. Ils criaient anathème sur les m*eurtriers du roi. Milton ne pouvait laisser passer cette occasion de venger à la fois ses ressentiments particuliers et la cause révolutionnaire. Il prit la plume et publia un écrit intitulé : De la Souveraineté des rois et des magistrats. Sans entreprendre l'apologie du supplice de Charles P', il y soutenait qu'un roi pouvait être jugé et même exécuté en certains cas. Il avait le bonheur d'être absolument innocent du sang versé ; mais il était de ceux

m HILTON

qui mettent à se compromettre le même soin que d'autres emploient à se garder. Il ne put souffrir un instant que la souveraineté du peuple fût contestée. La loi naturelle, disait-il, aussi bien que la loi religieuse nous enseignent que l'homme est né libre : ce n'est que pour échapper aux dangers de l'isolement qu'il a formé des sociétés. Les souverains et les magistrats ne sont que les délégués des citoyens. Aristote a eu raison de dire que le roi est celui qui gouverne pour le bien et le profit de son peuple et non pour le sien. Le peuple peut donc également le choisir et le rejeter, le garder ou le déposer, suivant son bon plaisir, en vertu de son droit de souveraineté. S'il ne remplit pas ses devoirs, il est le ministre de Satan, et non celui de Dieu. « Celui, dit Milton, qui vit en paix avec moi, qu'il soit près ou loin, de quelque nation qu'il soit, il est pour moi, au point de vue civil et humain, un Anglais ; mais l'Anglais qui, oubliant toutes les lois humaines, civiles et religieuses, attente à la vie et à la liberté des citoyens, celui-là est pour l'offensé et pour la loi qu'il outrage, bien que sorti du même sein, un Tufc, un Sarrazin et un païen *• » Milton ne soupçonne pas, et plus d'un libéral Anglais en était au même point que lui, la théorie du souverain irresponsable gouvernant par des ministres soumis au bon vouloir du parlement : car cette théorie était alors aux mains de ceux qui voulaient mettre tout le gouvernement entre les mains

> On th$ t$nwre o kingi and magittnUei,

SA VIE Î>UBLIQUÊ m

des roîs, et les rois eux-mêmes au-dessus des lois. Son esprit rigoureux ne comprenait pas de milieu entre Tabsolutisme royal et la souveraineté du peuple. Aussi, par un de ces arguments dont les révolutionnaires ont toujours fait tant d'usage, il se fait pour un moment le vengeur de la royauté outragée, pour prouver qu'il n'y a point de temps d'arrêt dans la revendication du droit des peuples contre celui des rois : « Vous avez, dit-il, éteint en lui tout ce qui était du roi, vous l'avez dépouillé de son rang et de son éclat, vous l'avez traité comme un captif et un malfaiteur, vous l'avez livré à la justice dans l'état et la condition d'un simple mortel : au nom de quelle loi divine ou humaine venez-vous aujourd'hui regarder sa tête comme sacrée * ? » Éternelles représailles de la violence contre la violence , et bien propres à faire réfléchir, sinon à arrêter ceux qui commencent des révolutions. L'esprit absolu de Miltonne pouvait se représenter une nation combattant pour ses droits, et fixant d'elle-même leur limite. Exalté par les leçons de rantiquité, il ne songeait pas que si les anciens ont justifié le tyrannicide, c'est qu'ils vivaient dans des républiques, dont les tyrans étaient en même temps des usurpateurs.

C'était, au reste , une singulière époque que celle où on voyait Milton, dans ses observations sur le» articles de la paix conclue par Ormond avec les

'On Uie tenure of kinys and mùgutratei.

iSa MILTON

Irlandais, demander d'une part Vextermination des papistes, leur refusant quartier et merci, parce quje, dit-il, leurs crimes ont fait d'eux les vassaux des Anglais, puis se défendant ailleurs, et les puritains avec lui, contre l'accusation de tolérance qui leur est jetée par le parti presbytérien comme le dernier terme de mépris. Ils ont, dit ce parti, violé le covenant, en essayant d'établir dans la loi la tolérance de toutes les religions, jusqu'au judaïsme et au par ganisme. « Pourquoi non? répond Milton. Ces parleurs ne savent-ils pas que l'extirpation de l'erreur n'est pas l'œuvre du glaive temporel, mais du glaive spirituel, qui est la parole de Dieu ? ^ Pourquoi fautril que Milton donne lui-même un démenti à cette noble revendication de la liberté de conscience, en refusant au catholicisme ce droit de cité qu'il accorde même aux religions païennes. C'est que le catholicisme est l'ennemi présent, et il faut, pour qu'il soit bien dit que la haine auratoujours sapartence monde, que le papisme ne soit pas une religion, mais une faction, comme, aux yeux de Milton, les membres indépendants du parlement ne sont pas des politiques mais des rebelles, comme le roi n'est pas un accusé mais un coupable *. Misérable argument de tous lesfana-

^ Ce qui prouve que le fanatisme n'a jamais empêché l'ambition d*ètre clairvoyante, ^wt que les partisans de Gromwell justifiaient l'expulsion def mMBbres indépendanis des communes, en disant qu*il était temps que le gouvernement devint de parlementaire qn*il avait été jusque-là, gouvernement représentatif. (Yoy. Obiervations on tke articles of peaee hHween Ormond and ih9 Irith Rebels, p. i97.) Les presbytériens, en libé-

SA yi£ PUBLIQUE m

tismes légué par l'antiquité au monde chrétien, m protestantisme par TÉglise, aux rois et aux noble* par le moyen âge^ et que devait reprendre œnt cinquante ans plus tard la Convention pour en use» contre les chrétiens, contre les nobles et contre les^ roi^l

Plus de tristesse se mêlerait encore au regret que nous éprouvons en voyant un poëte faire ce sanglant appel à l'inexorable justice des hommes, si nous pensions que la tête de Charles P'' n'était pas encore tombée au moment où. il le publiait. Quelques passages de récrit sur la souveraineté des rois et des ma-* gistrats prouvent tout au moins qu'il avait été composé avant que le royal prisonnier eût été exécuté *, et qu'il était une défense anticipée du défi audacieux que les révolutionnaires anglais allaient jeter auxrois de l'Europe. Mais si cette pensée ajoute à l'irritation que peut causer l'erreur aveugle de Milton, elle prouve au moins qu'il ne se traînait pas à la x^e-* morque des violents, et qu'il prenait sa part de l'effrayante responsabilité qui allait peser sur ces hommes. C'est quelque chose, au temps où régnent

raui éclairés^ n'hésitaient pas à comparer cettd modiâcation constitution-» nelle à la tyrannie des Tnrcs^ et Millon, yisiblement embarrassé, ne sait leur répondre que par des injures.

1 Voir en particulier p. 4, t. II, de Féd. Bohn : « They pity him, extol him, protest against those that talk of bringing tiim to the trial of justice. > C'est aussi l'opinion de Wood. M.iBirch (Life of Milton, p. xxxii) a découvert par une note manuscrite d'un exemplaire qu'il possédait que le liYre fut publié en féyrier 1648-9.

IdD MlLtON

la force et la terreur, de pouvoir au moins se justifier d'une sanguinaire ambition et d'ime lâche faiblesse. Quoi qu'il en soit, il devait recevoir un jour le prix de son dévouement à la cause du parti indépendant. La royauté avait cessé d'exister, et la république d'Angleterre, pour que son conseil d'État ressemblât de plus près au sénat de Rome, alUit négocier avec l'étranger en latin. Bradshaw et Cromwell lui-même devaient avoir besoin de quelques leçons. Milton était le premier latiniste de l'Angleterre. On l'arracha à ses élèves et à la composition de son Histoire d'Angleterre dont les quatre premiers livres étaient déjà achevés, pour lui offrir l'emploi de secrétaire du conseil d'État pour les affaires latines. Milton n'avait rien sollicité ; et ses amis étaient arrivés au pouvoir sans l'appeler à y prendre part , mais il accepta avec joie des fonctions si conformes à ses goûts. Sa vie publique commençait, et il disait en même temps un long adieu à la poésie en traduisant en anglais neuf des psaumes de David.

Quand on se demande quelle part Dieu a réservée dans les affaires de ce inonde, à ceux qui semblent dans la poésie nous apporter un écho de l'univers invisible , on n'en saurait concevoir de plus digne et de plus grande. La nature semble les avoir créés tout exprès pour faire d'eux à certains moments les conseillers les plus clairvoyants de la chose publique. Il monte à leur âme comme une aspiration suprême formée du faisceau de toutes les aspirations populaires. Il semble parfois qulls sont comme la résonnance éclatante de leur siècle : ils sont des voyants; ils sont des prophètes. Malheur à qui repousse le soupir des peuples porté par la poésie jusque sur les marches du trône : il repousse son véritable salut. La grandeur de la poésie est précisément dans ce don merveilleux de planer sur les horizons lointains pour en embrasser l'immense étendue , et de mêler ainsi la voix de l'humanité au murmure confus d'un siècle. Elle oppose ce qu'il y a d'immuable, de permanent dans la pensée humaine aux agitations et aux passions éphémères ; elle pourrait bien être, en ses sommets les plus élevés, la vérité même des

lit MILTOH

choses d'id-bas. Aussi, auxheuresoùlaTéritable éloquence politique, s'éleyant au-dessus des passions et des préoccupations mesquines, semble être la voix même de la raison qui retentit dans l'avenir, elle va, comme d'elle-même, puiser dans l'immortel trésor de la poésie quelque souvenir qui donne la vie et la couleur à la vérité. « Ainsi, frappée, suivant la belle expression de Montaigne, aux pieds nombreux de la poésie » , elle semble mêler quelque chose de l'éternité aux considérations terrestres. Personne ne songeait à sourire quand Pitt, terminant son magnifique discours sur l'esclavage, et voyant le jour se lever derrière les vitraux gothiques de Westminster, s'écriait avec Virgile :

Nosque uhi primus equis oriens afflavit anhelis niic sera rubens accendit lumina Vesper.

n semblait 'au contraire, quand il descendit de la tribune, que l'oracle même venait de parler par sa bouche inspirée. Non, la poésie ne doit pas être reléguée à l'écart de tout ce qui est grand et noble dans les agitations de la vie publique I N'est-ce pas à Euripide que Milton a emprunté cette noble définition qui sert d'épigraphe à son Traité sur la liberté de la presse : « La liberté règne, quand un citoyen voulant publier un bon conseil, le peut faire sans entrave. ■Que l'honneur vienne à celui qui sait parler ainsi, et que le silence soit imposé à celui qui ne le sait pas. » Le silence imposé est de Irop ; mais le sentiment est grand et juste. Pourquoi vouloir fermer la bouche

aux poètes? Y a-t-il personne de trop ici-bas pour proclamer les droits de la conscience et de la raison, et n'y a-t-ilpas des temps oh la voix seule du poëte domine le munnure de la bassesse et de Tignominie universelle ? Mais ce qu'on peut demander, c'est si le poëte jeté au milieu des révolutions, est bien le maître de cette parole ailée qui s'édbappe de ses lèvres? N'est-ce pas d'elle qu'on peut dire: Néscit vow mksa reverti. Y a-t-îl place dans la mêlée confuse des passions et des idées pour ces êtres exceptionnels et délicats? Sans doute cette voix a le droit d'être entendue; mais il faut que le poëte passe sur ses lèvres, pour les purifier, le charbon ardent d'Isaïe. Il ne doit point tenter d'assouplir son esprit aux exigences pénibles de l'action. Pouvant gouverner les hommes par leurs instincts les plus purs et les plus élevés, il ne faut pas qtf il se fa43se le complaisant du pouvoir ni delà multitude. La destinée des poètes est d'être les meilleurs conseillers, et généralement les plus mauvais ministres de la chose publique. Ils ont un pied dans l'avenir ; qu'ils ne le heurtent pas à Tornière du présent. Voyant loin, ils ne voient pas avec précision, et c^est de précision que le traitement des affaires de ce monde a besoin. Je conçois donc le poëte entrant dans la vie publique avec tous les enthousiasmes et toutes les illusions de la yerta, jetant le cri de la justice indignée ou la prière clémente au milieu des passions de la foule, planant au-dessus des partis et n'essayant jamais d'^en devenir le <îhef; représentant en un mot,

avec le philosophe auprès de qui il s'asseoit, ce qu'il y a d'éternel dans les affaires d'ici-bas. Je ne m'offense pas de trouver en lui un peu d'exagération dans les espérances ou dans les regrets ; à lui la mission de rendre hommage aux gloires proscrites et aux dévouements égarés, à lui de rendre justice au passé et d'en porter le deuil en son cœur. Mais ce qui étonne et afflige, c'est de voir le poëte flattant la multitude pour lui arracher un lambeau de pouvoir, manœuvrant au milieu des partis, insultant aux gloires passées, donnant en un mot une voix éclatante à de viles et honteuses passions. Si le gouvernement des hommes est à ce prix, ce n'est pas au poëte qu'il appartient de les gouverner ; car ses paroles ne peuvent jamais être contenues dans l'enceinte où elles retentissent. Le poëte doit donc être l'homme d'une seule opinion ; il doit se mettre au-dessus des caprices de la foule, ou sïl subit les mêmes entraînements, la justice l'oblige à refouler sa voix; car s'il s'est trompé, il a entraîné trop d'hommes dans son erreur, pour avoir le droit de les reconquérir à de nouvelles idées. Mêlée aux orages de ce monde, la poésie doit avoir, pour ainsi dire, l'immobilité des croyances religieuses : elle ne doit prêter sa voix qu'à la justice, à la clémence et à la pitié. L'éternité ne transige pas avec le temps.

Si la faiblesse humaine n'a pas permis à Milton de montrer au monde le modèle accompli des destinées du poëte jeté au milieu d'une révolution,^ ce sera du moins sou éternel honneur d'avoir cherché à en

approcher. Il n'est point nécessaire d'admirer ses erreurs, pour lui rendre justice : il suffit de dire de lui qu'ayant aimé la liberté avant son triomphe, il Taima encore après sa défaite, qu'il ensevelit dans la tombe, après une vie traversée d'épreuves, toutes les croyances, toutes les nobles illusions de sa jeunesse, et qu'il resta, pendant quatorze ans, une protestation vivante contre la servilité de ses concitoyens. Il faudrait plaindre celui qui ne saurait avoir quelque admiration et quelque pitié pour ce vieillard aveugle obligé de dérober sa tête aux frivoles conseillers de Charles IL Ce rêveur obstiné demeure grand, parce que sa conscience fut grande. Mais cette âme un peu dure fut trop éprise de l'idée d'une inflexible justice : elle n'écouta pas la voix de la clémence et de la pitié qui n'égare jamais, et là est la tache qui reste imprimée à son nom. 11 vivait dans un temps de for- - tes croyances, où l'on aimait mieux des lois justes que des lois douces. Il avait .subi dès son enfance l'influence d'esprits exaltés. Au temps où il était à l'Université nous voyons un de ses maîtres qui était demeuré son ami, Alexander Gill, condamné sévèrement pour outrage envers le roi et le feu duc de Buckingham. Le temps et les événements n'avaient fait qu'exalter chez Milton l'absolutisme des opinions, et l'expérience ne put ni l'abattre ni le détromper : « Ce génie sublime et sévère, a dit M. Guizot, qui dès sa jeunesse avait résisté à ses parents et à ses maîtres pour s'adonner tout entier à la poésie et aux lettres, était épris d'une passion ardente

pour la liberté ; non pour cette liberté réelle et Traie qui résulte du respect de tous les droits et des droits de tous, mais pour la liberté idéale et absolue, religieuse, politique, domestique; et son puissant esprit se repaissait à ce sujet d'idées fortes, de sentiments élevés, de grandes images et de belles paroles, sans qu'il s'inquiétât de savoir si autouf de lui les faits positifs et ses propres actions même répondaient à ses principes et à ses espérances. Il pouvait servir et il servit en effet la tyrannie, tantôt d'une assemblée, tantôt d'un seul homme, croyant toujours défendre et servir la liberté; éclatant et douloui*eux exemple des illusions peu dignes où l'imagination rêveuse, le raisonnement abstrait et le beau langage peuvent jeter une intelligence supérieure et un noble cœur.» Quel commentaire n'afifaiblirait l'effet de ce sobre et vigoureux portrait ? Ce n'est point toutefois des erreurs où l'entraîna l'imagination et le raisonnement solitaire que nous chargeons la mémoire de Milton. Qu'il eût rêvé pour son pays un gouvernement idéal, il le pouvait sans danger, et nul n'a jamais considéré comme des factieux Platon, pour sa République, Th« Morus, pour son Utopie, et Fénelon, pour son Télémaque, L'idéal et l'abstrait ont leur raison d'être en ce monde, et il faut que quelques-uns visent au-dessus du but pour que tous y atteignent. Tout ce qu'on a le droit d'exiger de ceux qui veulent faire l'humanité trop grande, c'est de ne point s'abaisser à sa taille, c'est de ne point tomber de l'empyrée d'autant plus lourdement qu'ils cmt

monté plus haut. Rêver et agir noblement, c'est 'tout ce qu'on a le droit d'exiger des poètes. Jugé sxir cette mesure, le oareictère de Milton ne sort point sans tache de l'épreuve. Il servit la tyrannie ; il admira et il aida Cromwell. Il faut l'en blâmer sans détour ; car d'autres trouvèrent dans l'inflexibilité de leurs opinions la force nécessaire pour résister aux séductions du génie. Que notre justice ne devienne point complaisance, en traversant la mer, et ne nous indignons point contre les régicides Français qui assiégeaient les antichambres de l'Empire, si nous sommes disposés à pardonner aux puritains, qui s'inclinèrent sous la rude épée de Gromw^ell. La place de Milton était auprès de Vane et de Ludlow ; et s'il ne se crut point appelé, dans le sentiment de son incompétence politique, à donner aux faibles l'exemple d'une indomptable résistance, il faut l'en plaindre et même l'en blâmer ; car tout le monde a charge d'âme, quand il s'agit de la liberté de son pays. Le sonnet à Cromwell, aussi bien que là longue apologie qu'il présente de tous ses actes dans la Seconde défense du peuple anglais, sont des témoins vivants qui accusent la faiblesse ou Terreur de Milton. Mais l'histoire ne serait point une leçon d'expérience pour les hommes, si elle ne savait point expliquer ce qu'elle condamne. Un noble esprit et un grand caractère, ont leurs raisons à eux pour fléchir le genou devant la force. Toute révolution porte en ses flancs pins d'un principe et plus d'une idée, <iu'elle poursuit d'une ardeur inégale et qui maintien-

nent pourtant son prestige. La révolution française inscrivit à la fois l'égalité et la liberté sur son drapeau, et quand la liberté eut péri sous le poids des excès dont elle fut le prétexte, plus d'un esprit sincère jugea que ce sacrifice était nécessaire pour assurer le triomphe de l'égalité ; ainsi pensèrent tous ceux qui n'avaient pas le cœur à la hauteur de l'esprit, qui ne virent point combien de nobles choses la liberté ensevelit dans sa défaite. En Angleterre, la révolution avait poursuivi avec une égale ardeur deux grands principes, celui de la liberté politique, et celui de la liberté religieuse. L'idéal dont se repaissaient les sombres et ardents esprits des puritains, c'était celui d'une grande cité chrétienne, où la vertu tiendrait lieu de lois. C'était l'aurore de la royauté terrestre de Jésus-Christ. L'homme qui fut porté par ce mouvement au sommet de la puissance et de la fortune avait tout ce qu'il fallait pour dominer son époque; car les passions qu'il avait à gouverner, il les avait le premier ressenties. Nul ne sait mieux tirer parti des illusions de ses semblables que celui qui les a partagées. Il faut aller plus loin encore. Il est des hommes, en qui la passion du pouvoir détruit le sentiment moral, en respectant la sincérité des opinions. Leur croyance devient ainsi le levier même de leur puissance. Quand la foi se cuirasse d'habileté, elle a tout ce qui peut lui donner la domination de ce monde. L'égoïsme rapporte tout à soi, môme les principes et la justice, et les fanatiques arrivent souvent à $e persuader de bonne

foi que le salut du monde est attaché à leur triomphe personnel. Gromwell était un de ces fanatiques à demi déniaisés. Il avait reçu du ciel la rare faculté de dédoubler son esprit, et de pouvoir regarder à la fois au dehors et au dedans de lui-même ; il se servait de passions qu'il partageait. Là est le secret de son ascendant. Quand cet esprit de sagacité et d'observation morale s'allie à une nature ardente et fanatique, rien n'en peut arrêter l'essor. L'esprit de Gromwell, longtemps replié sur lui-même, avait amassé un trop-plein de mysticisme et d'exaltation qu'il dépensa dans l'action sans pouvoir l'épuiser : il n'eut qu'une pensée à son lit de mort : L'homme qui a reçu la grâce peut-il la perdre ? Non, lui fut-il répondu; et il mourut en paix. Il savait qu'il avait beaucoup péché contre lui-même et contre les hommes * ; mais le rêveur mystique reparut au dernier moment. Le sectaire survécut encore au politique.

Quel prestige un homme semblable ne devait-il pas exercer sur des âmes simples I Et les poètes, même ceux qui s'en doutent le moins, sont toujours des âmes simples, puisque la poésie n'est, en partie, que la spontanéité des impressions. Milton était épris de liberté idéale : c'est assez dire que sa théorie devait chanceler au premier choc de la réalité. Chez tous les puritains, et chez Milton en particulier, la passion religieuse primait toutes les autres, et pour eux,

• Il ne faut pas oublier que les vertus privées de Gromwell sombrèrent elles-mêmes dans l'enivrement de la puissance, et qu'il donna plus d'un sujet de légitime mécontentement à lady Cromwell.

IIN) HILTON

Cromwell, c'était le protestantisme armé et triomphant : ils attachaient au succès de ses efforts Tavenir de la réformation en Europe. Le règne de Tarmée, c'était le règne des saints, c'était l'avènement de la royauté terrestre de Jésus-Christ. Que pouvaient peser devant ces perspectives éclatantes les droits des Lords et des Communes I Cromwell, d'ailleurs, fidèle aux instincts politiques de sa race, n'éleva jamais à la hauteur d'un principe l'exercice brutal de la force. Il faut voir dans ses curieux discours, au milieu de ces torrents d'une éloquence verbeuse et mystique , sans forme mais non sans grandeur, comment il savait se donner toujours le rôle de victime, et semblait accepter la violence comme extrême et involontaire ressource. Il parut dédaigner le titre de roi, qu'il ambitionnait dans le secret de son cœur : c'était un grand prestige aux yeux d'un poète, pour qui les mots auront toujours un sens qu'ils n'ont point pour tous les autres. Il eut pour Milton un autre mérite dont il est juste que la postérité lui tienne compte : le bourreau de Drogheda ne cessa de prêcher la tolérance, et rien ne donne le droit de supposer qu'il n'obéissait pas à l'inspiration véritable de son esprit élevé. Plus d'im témoignage, d'ailleurs, prouve que Cromwell était las de la tyrannie. Les jours d'oppression paraissent longs dans l'histoire, mais la vérité est qu'ils ne s'écoulent pas moins vite que les autres. La dictature de Cromwell, si pleine de grands desseins et de grandes actions, semblait née

de la veille quand il mourut, et, ayec cette illusion des pouvoirs qui ont été fondés par la violence, il attendait pour en détendre les ressorts Tapaisement des partis. La liberté, qui ne doit être fondée qu'avec le concours bienveillant des gens qu'on a écrasés, risque fort d'être ajournée longtemps. Cromwell lui aussi^ trop sensé pour croire que la violence aurait un règne éternel, rêvait de ramener le gouvernement de l'Angleterre à ses éléments d'indépendance et de liberté. Qui sait de quels discours le Protecteur berçait, dans ses rares moments de loisir, le confiant secrétaire latin de la république. Milton dit qu'il tenait toujours à son maître le langage d'un homme libre : Et nos consiHum dedimus Syllœ , demus populo nunc^y disait-il en tête de son Traité de politique républicaine. Ce qui est certain, c'est que ni son exemple ni ses leçons ne surent dégoûter Milton de la liberté. Il semble même que le souvenir de ses grandes actions ait laissé dans l'âme de Milton plus d'admiration que d^ regrets. Au milieu de la fatigue universelle, son âme ne sentit à aucun moment ce découragement qui est l'avant-coureur des grandes défaillances de l'esprit public. Il ne put jamais voir en Cromwell que le chef armé d'une grande république, obligée de combattre pour vivre : jamais, après la mort du Protecteur, le noïh de Richard Cromwell ne fut prononcé dans les écrits de Milton : il n'était pas de ceux qui courent au-devant de la servitude,

* The easy way to establish a firee commonweahh and tfae means thereof.

m HILTON

en faisant de tout héros le chef d'une dynastie. Il ne désespéra pas de la république , alors qu'il devenait dangereux de la défendre. « Si nous devons être, disait-il la veille de la restauration , condamnés à un long carême de servitude, qu'on nous laisse au moins quelques jours de carnaval, qui nous permettent de parler librement et de prendre congé de la liberté *. » Cette triste requête ne fut pas même entendue.

La conduite de Milton ne fut donc pas sans explication, si elle fut sans excuse. Peut-être même, après tout, en considérant qu'il ne fut que le secrétaire latin des affaires étrangères, et qu'il n'eut en cette qualité qu'à défendre ou à expliquer les grands desseins et la ferme politique de Cromwell, serionsnous disposés à oublier, comme lui, que le grand homme qu'il servait fut l'oppresseur de la liberté de son pays, si Milton n'avait pas attaché son nom immortel à l'acte qui fut le marchepied de cette tyrannie. Il y a une chose sur laquelle les poètes n'ont pas le droit de se tromper, c'est sur la «générosité et la pitié due à l'infortune. Milton n'avait pas attendu, nous l'avons vu, le mot d'ordre du parti vainqueur pour défendre la légalité du procès de Charles P'; il eut le malheur d'être obligé de justifier son supplice. A peine était-il en possession de son nouvel emploi qu'il parut un ouvrage qui, sous le titre

* The easy way to establisb, etc., p. iiO, éd. Bohn. — H semble, en lisant ce dernier écrit politique de Milton, qa'on aperçoive la trace d'an ressentiment mal déguisé contre ceux qui s'étaient servis de la républitfue, pour arriver au pouvoir.

d'Eikon Banlikè (Image royale), fut publié sous le nom du roi, et qui fit verser bien des larmes dans la loyale et monarchique Angleterre. Milton accepta du [parlement la mission d'y répondre. Il sembla d'abord qu'il voulût se renfermer dans cette noble réserve que commande la dignité de la muse.

« S'appesantir, dit-il, sur les infortunes d'une personne déchue d'une si haute dignité, et qui a d'ailleurs payé sa dette suprême à la nature et à ses erreurs, ce n'est ni une chose par elle-même bien honorable, ni l'intention de ce discours. » Mais à peine Milton a-t-il rendu cet hommage aux convenances de son sujet, qu'il se laisse emporter par la violence de ses préjugés républicains et de ses passions de sectaire. Certes, il est impossible de lire cet acte d'accusation contre Charles I*' sans être fi*appé de la force et de l'abondance des arguments accumulés par Milton. Nulle part il ne se paye de mots : il presse pas à pas son adversaire, il emprunte à ses propres aveux la condamnation de ses actes, il s'arme cbntre kii et des droits naturels du citoyen, et des droits politiques spéciaux au citoyen anglais. Il ne laisse pas une objection sans réponse, et il donne à ses arguments une forme si vive et si pressante, qu'il étonne la raison alors même qu'il ne la persuade pas. VEiconoklastes est un pamphlet sérieux et plein de faits. Mais un sentiment plus large et plus généreux vient sans cesse protester contre la justice étroite de Milton. Rien n'est plus mélancolique dans l'histoire que la destinée de ces princes

1^ iiiLrav

qui portent seuU, à jia momwt donné, le poids des Êuites Qt dôd mme^ de teur r^De. L^s peuple^, 1^ de la f^emiUàda, ne témoignent jamais plais hai^^i^<enjt de sas désa&trâux eieis que par oett^ Tendance tardive, exercée contre tes innocenta ou les moins cou'- .pafctes de leurs inaîtros. Coupable, s^ns doute Ghaiies I^ Tétait, et s'il eût été éjevé au trône p.^'ti^ le libre dioix de 9^ concitoyens, s'il eût trouvé la liberté vivante et qu'il en eût violé la charte, peut-être sa mort eût-elle i peine suffi à expier la grandeur de son forfait. L'histoire restera éternellement hésitante devant les Harmodius, les Brutos et Ch^lotte Corday ; car leurs victimes étaient de véritables tyrans. Mais les hommes n'ont pas le droit d'être plus sévères que Dieu même, et Dîeii a déclaré, parla bouche 4e saint Paul, que tout homme sera jugé par laloi qu'il a connue. Or, ces droits du citoyen que Hampden, Hobbes et Pym venaient de revendiquer si noblement, Charles P' n'était-il point excusable de ne point savoir les respecter? Henri VIII, Élifia\)eth, Jacques I*', les avaient ouvertement Ibulés aux pieds ; l'Angleterre elle-même sembla pendant un siècle les avoir oubliés. Charles P' n'était pas le tyran d'upe république qui avait connu sa liberté ; il était l'héritier d'une royauté que les Tudors avaient su rendre presque absolue. 11 avait pris les af mes contre ses sujets, ipais il croyait fermement qu'il lui appartenait plutôt de se plaindre qu'on eût osé les prendre eontre lui. ï\ essaya de gouverner sans parlement, d'autres avaient pu le faire impunément avant lui :

il »e recula h1 devant le subterfuge ni devant la trahison pour triompher des obstacles ; mais convainou de la justiboe de daoau^e, il avait été éieré k Téoole de la tjTanme, qui met le salut de Tempire au-dessus du droit et même de la oonscieiioe. Les peuples -qui ladfiB^it périmer leurs libertés peuy^mt bien en réclamer le rétablisfi»eaiient ; mais ils ont p^du le droit de les venger. L'idée de l'oppression ne monte pas au cerveau de» souverains qmi gouvernent des peuples libres : elle nait de la défaillance de Tesprit public, et si Charles I" était responsable devant la justiœ de son peuple, son peuple était responsable devant la justice de Dieu. Sa mort fut Toeuvre violente d'un parti trop intéressé à étouffer sa voix, et Milton eut le malheur d'être l'apologiste éloquent de ce parti* On souffre de voir sa passion amère se déohaîner contre une victime qui avait pour le moins expié ses fautes. Il semble qu'on sent sous chacun de ces arguments le tranchant de la hache. Il fallait, pour effacer l'impression profonde que venait de causer YImag$ rpyfd^t déshonorer celui dont le souvenir était demeuré vivant dans les cœurs. Milton, sans s'abaisser jusqu'à la calomnie, fit du moins ce qu'il put pour détruire ce prestige. Il fallait que le tyran ^parût aux yeux de tous comme un homme faible et méchant; Milton n'hésita point à le charger de tsette double imputation. Les aetes même qu'il ne peut s'empêcher de louer, tels que la concession du parlement triennial, il enfaithonneur à la nécessité. S'il n'impute pas au roi le crime horrible d'avoir em-

poisonné son propre frère, il laisse entendre qu*il n'a pas ignoré les criminels desseins de Buckingham, sur qui il n'hésite pas à rejeter le crime. La piété sincère de Charles I*' n'est que du bigotisme, que dis-je, du paganisme même, car la prière prononcée par Charles I*' à ses derniers moments est empruntée à un livre profane, VArcadie de sir Philip Sydney. Qu'on ne plaide pas la pureté de ses intentions, Milton répondra : « C'est là une fausseté au point de vue légal comme au point de vue religieux : que disje, elle est contraire même à ses principes personnels, car il dit, dans son propre livre, que les bonnes intentions d'un homme n'excluent pas le scandale et la contagion de son exemple. Que s'il dit que la corruption de la flatterie et de l'éducation des cours l'ont empêché de savoir ce qu'il aurait dû savoir, il n'en est pas plus excusable de n'avoir pas fait ce qu'il devait faire; pas plus que l'ignorance de celui qui veut être pilote ne l'excuse d'avoir pris une étoile errante pour l'étoile polaire. Mais admettons que ses intentions eussent été droites, que nous importe? A quoi nous serviraient la raison et les droits que nous tenons de Dieu, si ayant des parlements, des lois et le droit d'en faire d'autres, nous laissons les intentions aveugles d'un homme nous mener les yeux ouverts à une inévitable destruction* ? » Milton oubliait que celui que la naissance a fait pilote malgré lui a bien de la peine à discerner l'étoile polaire

• EikanokUttiei, éd. Bohn, I, p. 366.

dans la tempête : c'est la longue et paisible pratique de la liberté qui est la seule institutrice des rois. Milton ne veut pas même que Charles lègue à son fils les exemples mémorables de son règne. VEikon Beisilikè contenait un chapitre éloquent adressé au prince de Galles et qui.est comme le testament politique de Charles P'. Milton se révolte contre l'esprit de noble renoncement qu'il veut imposer à son fils. « Il dit à son fils : Garde les vrais principes de la piété, de la vertu et de l'honneur, et tu n'auras jamais besoin d'un royaume. Et moi je dis: Peuple d'Angleterre I garde ces principes, et tu n'auras jamais besoin d'un roi. Après cette délivrance éclatante, après avoir montré tant de courage et de valeur contre un tyran, si ce peuple allait chercher un roi prétendant à ce que celui-ci réclame, il s'égalerait de lui-même aux esclaves et aux bêtes immondes ; il ne serait pas digne de cette liberté qu'il a acclamée, il faudrait le ramener à son antique servitude, comme un troupeau d'animaux bruyants et pugnaces, sortis d^ leurs étables, qui ne savent pas user de la liberté conquise, et qui pour quelques belles paroles et quelques promesses d'un ennemi irréconciliable, se trouveraient de nouveau renversés et foulés aux pieds, pour retomber dans cet antique vasselage honteux dont ils seraient dignes et qui pourrait seul les contenter *. » Milton ne savait pas si bien dire, et les hontes de la restauration de-

' Eikonoelastes.

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vaieBt se charger de justifier son inyolontaire prophétie, et obliger, comme il le disait ailleurs, « FAngleterre à recommencer cette lutte pénible, et à remettre en question sa liberté et sa vie, avec une issue plus douteuse que la première. » Milton poursuit sans pitié son réquisitoire, comme si Tennemi de la chose publique menaçait encore l'Angleterre du fond de sa tombe. Sa vie privée elle-même et celle de la reine n'échappent point à de violentes quoique vagues accusations, et par ce triste privilège de la passion, qui ne voit que les fautes des adversaires, la même plume qui revendique si fièrement les droits du peuple et du parlement, amnistie la violence qui a repoussé de ce même parlement les représentants de la nation. Ainsi la théorie fait déjà d'indignes concessions à la nécessité du temps, au moment où fume encore le sang de celui à qui on appMque rinexorable loi de la justice et du droit I C'est à peine si Milton baisse la tête devant cette rude expiation de la mort, et s'il permet à Charles de méditer sur Theure où, sacrifié par la justice hur maine, il va paraître devant celle de Dieu. C'est en vain qu'il croit avoir tout fait pour la dignité d'un pareil sujet, quand il prononce ces creuses paroles : «Toutes les autres choses de ce monde sont discutées et. recevront éternellement des solutions diverses. Mais cette affoire de la mort est simple et n'admet point de controverse : c'est le centre où viennent converger toutes les opinions *. »

* Eikan, \, p. 483,

SAVIfiFtBUQUE i#

G^èâti en vain qu'il essaie de nous replacer , p*p iHie ï>éroràii^ïi éloquente ,* en face de^ Idfe étêfnulles delà justice; il à vfofé lui-même unfe justtee pïas haute , celle de la pitié et du respeôf diï m malhêù*r.

Milton recueillit pôùi* ce pampMet dès étoges qu'on voudrait pouvoir effacer de son histoire, é* line renottinl^édont le retentissement dépasse, à notre ^éns, la valeu^r réelle de son oeuvre. i/Eikcmkla^es est, au demeurant, lé moins remarquable des^ écrits polémiques de Miltôn'. Leroiélîait mort. Itn'était plus question de justifier sa condamnation. Il fallait flétrir sa* mémoire, et ce triste rôle inspira faiblement le génie de Miltôn. 11 allait lui être donné au moits'dê transporter ce triste débat dans sk^ sphère Ja plus élevée, et de pouvoir faille planer Nombre de la jlistice et du droit sur le procès qiîe fe peuplé diiglaife M^dît à' la mémoire de sbii rôi. L'Europe n* était pSs encore' habituée à voir tombéi* sous la habhe Wtêté dé ses souveraine, et Pacte audtoifeiix dès révblutîoiin)iiî^es' anglais avait pris, àûXyeuxîdë^ peuples, le càracièfé' d'un odiéuï assassinat. Un hbrtithe essaya de^dbnner une voix ati^ éentimèiit Universel'. ClEtude dé Sanmaîse, célèbre étùdit protestant, Vi'dtime lUi^niSme de Fintolérancë ihoniircbique, adressa à Charles H une aj^ologie dé son père, sôUs lé titi*e de Def^M retjia\ piro Garolé Prima. Mmb au! ifeti dëjU^ififei* là' mémoire du' roi, il déclina' jtisqtf à- là juridîbûôii' du* peuple anglais sur son souverain, en défendant hautement la doctrine de Tinviolabilité et de l'irrespon-

sabilité des rois. Une plume aussi illustre défendant une caufie si universellement populaire pouvait porter à la république d'Angleterre un coup redoutable et la mettre au ban de l'Europe. Elle le sentit. Un ordre du jour, du 28 janvier 1649-50, invita Milton à faire quelque réponse au livre de Saumaise, et il se mit à l'œuvre. Il était malade en ce moment et « fut obligé, nous dit-il, d'écrire son ouvrage morceau par morceau. »Savues'affaiblissaitdejour en jour, et les médecins craignaient pour lui une complète cécité, s'il ne se résolvait pour quelque temps à un repos absolu. Il n'écouta point ces sages avis, qui lui permettaient de se récuser sans honte et sans danger. Sa conviction était donc sérieuse et profonde : on ne sacrifie pas sa santé et sa vie à une cause que l'on croit injuste. Il ne s'agissait plus d'ailleurs de livrer de nouveau la royale victime aux ressentiments d'un parti; il fallait défendre et justifier le droit au nom duquel un peuple peut se délivrer de ses tyrans ; il fallait réhabiliter l'Angleterre devant la conscience de l'Europe. Milton sentit l'importance et la grandeur du sujet, et son langage s'éleva souvent au niveau de ce grave débat. Ce fut néanmoins pour lui un malheur, d'avoir à répondre, non pas à de grands esprits, mais à un érudit qui ne pouvait être autre chose qu'un érudit. La thèse de Saumaise se noyait dans une foule d'invectives et de puériles imputations * : l'érudition y débordait la pensée ; et la forme

* Il reproche entre aalres choses à Milton d'être petit comme un nain : Re atum qnippè est mibi ab illis qui 'videnint esse staturâ pomilionem.

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de l'attaque régla naturellement celle de la défense. L'éloquence avait delà peine à se faire jour au milieu de cette lutte de textes mêlée de personnalités grossières. Pourquoi Milton n'eut-il pas à répondre à Grotius ou à Hobbes? Saumaise s'essayait gauchement à un métier pour lequel il n'était pas fait, et Milton était trop éruditet trop lettré lui aussi, pour préférer une fière et mâle réponse à cet exubérant appareil d'arguments et de citations. « Peut-ôtre, dit Milton à Saumaise, cette Défense du roi devra-t-elle à la Défense que j'y oppose l'honneur d'être regardée de temps à autre. » Milton ne se trompait pas tout à fait ; mais il est juste de reconnaître qu'il doit lui-même à sa grande renommée poétique la place que ses pamphlets politiques ont gardée dans la littérature de son pays, oh le mérite littéraire en a été souvent contesté. Hobbes disait qu'entre Saumaise et Milton, il était difficile de décider à qui appartenaient le meilleur style et les plus pitoyables arguments : on ne saurait toutefois souscrire à ce dédaigneux jugement d'un esprit que le scepticisme jeta dans la théorie de l'absolutisme. Il est vrai qu'en politique, les arguments trop simples ressemblent beaucoup à des arguments faux; mais l'inexorable rigueur de la théorie de Milton ne fait que réclamer pour l'Angleterre un privilège qui est devenu le droit commun des peuples. Il ne sait pas, dit-il, ce que c'est qu'un

— Ab eâ laboriosâ et anxiâ longàque méditatione langnorem etiamvidetur contraxisse delicatum illad et infirmum corpusculum tuum. {StUmas., Resp. ad Milt)

régicide ; car le roi qui viole ses ^rments n'est plus \m roi, mais un rebelle. C^est la théorie du Contrat social présentée sous sa forme la plus rigoureuse, et Shylock ne réclame pas avec plus de passion l'exécution de son sanglant contrat, que Milton ne tient suspendu sur la tête des rois le glaive de la justice populaire. « Si c'est par Dieu que régnent aujourd'hui les rois, c'est par Dieu aussi que les peuples affirment leur liberté ; car toutes choses sont de lui et par lui. Ni l'Ancien ni le Nouveau Testament n'ont commandé une obéissance servile. C'est à Tautorité qu'ilsnousenjoignentdenoussoumettre.et'non'àla tyrannie. » On ditquel'Église primitive, suivant l'exemple du Christ, s'est courbée sans murmure sous le despotisme romain, et a préféré le martyre à la résistance. On se trompe, dit Milton. Lei^ chrétiens de l'Église primitive ont résisté, quand ils l'ont pu, et leurs évoques ont plus d'une fois ouvertement prêché la révolte. Que si de l'histoire sacrée, on se tourne vei^s l'histoire profane, on trouvera la doctrine du tyi'annîcide autorisée par les plus nbbles préceptes et les plus illustres exemples. Ari^ote , Platon , Gicéron ont couvert de louanges les meurtriers des tyrans; les républiques antiques les honoraient à regardes libérateurs de la patrie. La justice ne connaît pas de rois ou de peuples ; elle ne connaît que la souveraineté de la loi. Ceux qui la violent sont des rebelles. Milton ne recule devant aucune des conséquences de la doctrine de la souveraineté du peuple. lue roi n'est que son délégué, révocable-, s'il 1«

coiïi'bat, ou du moins justiciable de ses arrêts. Sfubstitiaa^nt^ comme ua droit divin des peuples au droit divin des rois, il dit que Diexi guide les na4;ions daûs^ le choix des souverains. Il oublie que la justice est au-dessus des peuples et des rois. Milton croit, en: oirfcre, trouver dans l'histoire d'Angleterre, qu'il étudiait alors, le témoignage irrécusable de la supré^matie des parlements sur la royauté. Ains:i, à ses yeux, la tradition ne fait loi que lorsqu'elle décide en . faveur de la Révolution : il la récuse quand l'héritier de la longue tyrannie des Tudors invoque leur exemple pour justifier ses actes. Le roi a prêté à son avènement un serment qui, aux yeux de Milton, est strictement obligatoire. Il l'a violé; il n'est donc plus le roi , mais l'ennemi de la nation. Alors Milton résume brièvement les crimes imputables à Charles I*, et -(Ju'il a longuement exposés déjà dans VEikomklastes, et il n'hésite pas à déclarer qu'il a mérité le supplice qui lui a été infligé. Char*les a été jugé par une commission composée démembres dû parlement et d'officiers. Pourquoi non? « Ce n'était pas un sujet qu'il s'agissait de juger, c'était un en-* nemi. Si un général d'armée veut faire exécuter un prisonnier, peut-il faire autrement que de se conformera la coutume et à la loi martiale, et de le juger et dé le condamner lui-même , avec l'assistance de quelques officiers? Un ennemi de l'Etat fait prisonnier de guerre n'est plus un citoyen, à plus forte raison un roi dans l'État. » Pourquoi ne pas dire

qu'un ennemi vaincu n'est plus un homme? La justice n'est-elle donc instituée que pour juger les bons citoyens , et ses garanties protectrices ne sontelles pas précieuses, surtout le jour où c'est un ennemi qui comparaît devant elle ?

Telle est l'inexorable sentence que Milton prononce contre l'infortuné monarque. Le triste sentiment qu'elle inspire se change parfois en indignation quand on le voit, dans cette dispute de pédants, descendre, au milieu d'un sujet si grave, à de basses plaisanteries et à de lourds jeux de mots. Ce n'est rien pour lui d^accumuler contre son adversaire les injures les plus grossières , et des traits d'ironie empruntés à la mythologie et à. l'histoire sacrée, de comparer ses oreilles à celles d'un àne, et ses larmes à celles de la nymphe Salmacis (Salmasius, Saumaise, voyez le gracieux calembourgi) quiformèrent une fontaine dont les eaux enlevaient à l'homme la force et le courage ; le temps admirait ces joutes délicates de l'érudition. Aussi n'est-ce pas Saumaise * que nous plaignons , quand Milton s'attaque à sa vie privée, quand il lui reproche d'être gouverné par sa femme, qu'il insulte même cette pauvre femme qui n'a rien à voir dans cette affaire, quand il accuse Saumaise de ne savoir pas le latin et d'avoir reçu cent jacobus d'or pour son œuvre infâme, deux crimes également horribles à. ses yeux , et qu'il

* Saumaise et Milton se reprocbaient mutuellement d'avoir puisé leurs injures dans le yocabulaire de Plaute. (Toland.)

l'envoie, pour expier son forfait, dans le séjour de l'horreur et des tourments *.

L^rbanité littéraire estune vertu qui menace de rester éternellementàrétat d'idéal, etl'épidermedes controversistes et des pamphlétaires de ce temps était cuirassé contre ces blessures de la langue. Mais ce qui attriste et révolte dans cette longue diatribe, que le beau langage permet seul de lire jusqu'au bout, c'est de voir la haine et l'insulte s'acharner sur une tombe à peine fermée, c'est de voir que l'esprit de parti ne veut pas même laisser à Charles Stuart la triste gloire d'avoir su mourir dignement. A quoi sert-il donc d'avoir reçu de Dieu une âme ouverte à toutes les émotions généreuses, s'ilsuffitd'un sophisme pour y briser toutes les cordes délicates qui répondent à la pitié et à la sympathie ? On cherche avec ardeur, en parcourant ces pages amères, à découvrir du moins quelques lignes trempées des larmes de l'humaine commisération, ou quelques-unes de ces pensées élevées que l'éloquence chrétienne doit trouver, même quand elle parle des plus coupables; on voudrait y trouver tout au moins quelques-uns de ces aphorismes sur les grandes infortunes humaines que le chœur des tragédies grecques vient jeter au milieu des plus sanglantes péripéties, pour

* Lorsqu'on raconta à Millcn que Saumaise s'étaii vanté de lui avoir fait perdre la vue, il répondit : « Et moi je lui ai fait perdre la yie. » Il semble du res!e trôs-flatté de ce résultat de la controverse. Voir //• Défnrue»

KM MILTOn

détendre l'àme du spectateur. On Tattead et on l'espère d'un homme qui dit de l'histoire et de la politique : « J'ai toujours eu un grand pentSiant pour cette sorte d*études, depuis ma jeunesse, et j'ai toujours aimé, sinon à faire moi-même de grandes actions, du moins à célébrer ceux qui les ont fiâtes, » Un tel goût suppose une grande sympathie et braïucoup de noblesse de cœur. Mais la magnanimité de Milton expire à la première rencontre. Le lourd marteau se soulèye et retombe sans merci, et dans cette controverse sans entrailles, l'avocat du peuple anglais ne sait pas même être un juge.

Un triste succès récompensa cette œuvre passionnée. Les ambassadeurs des nations protestantes, celui de Hollande en particulier, lui apportèrent leurs félicitations. Le protestantisme tout entier se sentait intéressé dans la cause de la révolution d'Angleterre, et le pamphlet de Milton, en lui fournissant des arguments, le débarrassait d'un grand poids. Un lettré grec, Philaras, ambassadeur de Parme, se souvintfort à propos d'Harmodius etdeTimoléon, et joignitses félicitations à celles des protestants. Milton eut de plus, dit-on, la joie de voir Saumaise disgracié par la reine Christine de Suède. Mais l'Europe catholique et monarchique le lut avec horreur; pendant quatre-vingts ans la révolution d'Angleterre passa pour un exécrable attentat, et la France, en particulier, ne commença à l'admirer, que lorsquel'esprit des libres penseurs anglais apporté par Voltaire lui inspira, pour

SA VliC PU.BLIQUE m

rÀngleterre iuorédule et soeptLq^e, radmiU'atioa qu'elle avait refusée à l'Angleterre cnoyante et paritaiae *.

Mais la preuve la plus convaincante de l'impression profonde que laissa le pamphlet de Milton, c'est qu'on lui répondit et qu'on Tinsulta. Un écrivain obscur, John Rowland, écrivit, une réponse à la Défense du peuple anglais. Milton Tattribua à l'archevêque Bramhall, etsecontentad'y faire répondre en latin par son neveu John Phillips, en revoyant lui-même son travail. Use passa quelque temps avant qu'on osât relever sérieusement le défi qu'il avait jeté à l'Europe monarchique^ ce fut en 1652 seulement que parut un ouvrage intitulé : Regiisanguinisclamaradmlum, Il avait fallu quelque temps pour trouver et recueillir sur Milton assez de calomnies pour infirmer son témoignage et son autorité. Un Français réfugié, Pierre du Moulin, s'était chargé de cette œuvre délicate ; mais n'osant se mesurer avec Milton, il alla trouver Saumaiae qui était encore tout meurtri de sa défaite, et qui fut heureux de trouver un vengeur. On chercha , pour revoir et endosser l'œuvre du Français devenu Anglais, un lettré écossais devenu professeur français, Moore ouMorus, qui enseignait les lettres au collège de Castres, en Languedoc, et qui s'était fait une grande renommée deprédicateur^. Ce pamphlet honteuse qu'on se renvoyait ainsi de main en main, pa-

< Le pamphlet de Miilon fui brûlé à Paris et à Toulouse par la main du bourreau. Voir Bayle, DicU hist., art. Milton, III, p. 39i, édit. de 1740. > V. Bayl«, DieL hiti., art. Morns, III, p. iU, édii. de 1740.

rut sans nom d'auteur : l'éditeur seul osa en adresser la dédicace au fils de Charles P'. Mais Milton était aux aguets. Il découvrit Morus sous son déguisement, et dédaignant ou ignorant l'auteur principal, il alla droit à Morus- lui-même. La partie était belle pour lui. Morus était un homme déconsidéré, et sa vie privée donnait prise à la critique. Milton, violemment attaqué dans la sienne, le prit à parti et le dénonça au mépris public. Ainsi, par une fatalité qu'il faut faire retomber en partie sur l'esprit du temps, mais que l'humeur irascible de Milton aggrava sans doute, cette troisième controverse finit comme les deux autres auxquelles il avait pris part, par un torrent d'injures. Les attaques violentes dont il était l'objet expliquent un pareil procédé sans le justifier. Il y a des injures qui n'atteignent pas, et rien ne peut obliger un grand esprit A se réduire à la taille de ses adversaires. Du Moulin ou Morus lui avait fait un crime de sa cécité, presque complète alors, en lui appliquant gracieusement le vers de Virgile :

Monstrom horrendum, informe, ingeus, cai lumen ademptam.

et en faisant remarquer que Tépithète àUngens (grand) était la seule qui ne pût lui être appliquée. Ne souffret-on pas de voir Milton se défendre d'être aveugle et petit, et faire le catalogue de tous les aveugles et des petits hommes qui ont été illustres dans le monde ? Je sais qu'on doit à la colère de Milton les renseignements les plus précieux sur sa personne et sur sa vie, et que sa seconde Défense du peuple anglais est

une véritable autobiographie, racontée avec une noblesse dont la colère ne peut dépouiller l'âme de Milton ; il n'en reste pas moins certain que descendre des hauts sommets de la controverse politique à cette guerre d'injures et de personnalités, se faire le diffamateur de Morus, après avoir eu à dresser l'acte d'accusation de Charles P', c'était montrer que la passion égale les plus grands aux plus petits. Il y a des choses qu'un homme de génie dédaigne de faire pour luimême, bien qu'elles puissent lui être utiles et même servir la cause qu'il défend. Milton ne sut pas rester dans ces régions sereines qu'habite l'esprit des sages, et il s'abaissa jusqu'à sejustifier. Valait-il la peine d'épuiser, pour ce travail ingrat, sa santé et ses forces, au point d'être réduit à écrire à un ami : « Si vous trouvez qu'une partie de ma lettre soit bien incorrectement écrite, vous en imputerez la faute au petit garçon qui écrit sous ma dictée; il ignore absolument le latin, et je suis forcé de lui épeler misérablement chaque lettre. » Morus chercha à répliquer dans un livre intitulé : Fides publica, et provoqua une nouvelle réponse de Milton sous le titre de Pro se Defensio. Cette controverse se résuma enfin par un supplément de Morus suivi d'une nouvelle réponse de Milton. Ce n'était qu'à son corps défendant que Morus poursuivait cette lutte inégale. Jamais auteur n'avoue plus naïvement sa défaite. Il voulut rejeter sur le véritable auteur, Pierre du Moulin, la responsabilité de son œuvre; il n'y réussit pas. Milton tenait sa proie et ne voulait pas la lâcher. Morus pria

les ambassadeurs de France et de Hollande d'intervenir, pour qu'on fermât la bouche à son adversaire. Voici ce que lui répondit l'envoyé français : « A mon arrivée à Londres, le livre de Milton était si répandu qu'il ne fallait plus songer aie faire disparaître. J'ai fait savoir à Milton que vous n'êtes pas l'auteur du pamphlet ; mais il a répondu que vous en êtes au moins l'éditeur, que vous avez écrit la préface et même quelques-uns des vers que contient l'ouvrage. Il a ajouté qu'il regrettait fort d'avoir su trop tard maints nouveaux détails sur votre vie privée, plus accablants mille fois, dit-il, que tous ceux dont il a déjà orné son livre; il les réserve pour une autre réponse, si vous imprimiez une seule ligne contre lui *. »

Détournons nos yeux de ces aménités de la controverse. Un intérêt plus sérieux s'attache à cet écrit de Milton, le dernier qu'il ait publié jusqu'au temps de la chute de la république. La politique de Cromwell pouvait alors apparaître sans nuages aux yeux les plus prévenus. La grandeur des desseins le dispute à peine à la tyrannie ; un ami de la liberté ne pouvait plus se faire d'illusion sur le sort que lui réservait le Lord protecteur de la république d'Angleterre. Ce moment solennel est celui que choisit Milton pour adresser à Cromwell une éloquente apostrophe, en associant à la louange éclatante qu'il lui décerne les noms de ceux qui l'aidèrent à le main-

* Thurloe's Papers, cité par M. Geffroy. Étude mr les pamphleti de Milton, p. iQl.

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tenir ati pouvoir suprême. Ce n'est plus l'heure des jeunes et belles espérances. Plus d'un deuil se mêle déjà à la joie de la victoire, et la liberté semble la rançon de la gloire que Cromwell fait rejaillir sur le protestantisme tout entier. Mais Fâme de Milton est trop forte, trop croyante, pourvoir dans cette éclipse passagère la chute de la liberté. Il cédait à cette illusion qui a pu atteindre jusqu'à l'âme des tyrans honnêtes, c'est que la tyrannie peut se détendre d'elle-même, quand elle a accompli son œuvre. Mais il n'est point donné au même homme d'être l'oppresseur et le libérateur de son pays ; la réaction libérale emporte ce que la réaction absolutiste a amené. Mais Milton est de ceux qui espèrent contre l'espérance. Il faut citer cette péroraison célèbre , parce que rien ne saurait mieux donner l'idée du mélange d'illusion sincère et de sophisme tyrannique qui domina l'âme du poëte. On y verra que si Milton fut dupe comme tant d'autres, il ne fut pas complice.

« Tant que tu resteras parmi nous, ô Cromwell, ce serait manquer de confiance envers Dieu, que de mettre en doute la sécurité de l'Angleterre ; car il est facile de voir que tu es d'une manière toute spéciale le favori de la Providence... Je veux sans trop de détails, relater quelques-unes de tes actions illustres, en imitant pour les raconter la rapidité avec laquelle tu les as accomplies. Toute l'Irlande était perdue, à l'exception d'une seule cité : en une seule bataille tu as dispersé les rebelles. Tu étais sérieuse-

fit MILTON

ment occupé de pacifier le pays, quand la guerre te rappela en Ecosse. Tu marchas avec une infatigable ardeur contre les Écossais, qui allaient faire irruption en Angleterre ayant le roi dans leur bagage, et, en moins d'une année, tu avais entièrement soumis et ajouté aux domaines de l'Angleterre ce royaume, que tous nos monarques , depuis huit cents ans , avaient en vain tenté de soumettre ; en une seule bataille tu anéantis ce qui restait de leurs forces. Dans un accès désespéré ils avaient fait une irruption soudaine en Angleterre, alors dépourvue de garnisons, et avaient réussi à pénétrer jusqu'à Worcester : tu arrives à marches forcées, et presque toute la noblesse d'Ecosse tombe entre tes mains. Une paix profonde suivit ; et nous vîmes, non sans doute pour la première fois, que tu étais aussi sage dans le conseil que vaillant dans l'action. Tu travaillas incessamment dans le Sénat, soit à l'engager à respecter les traités qu'il avait conclus avec l'ennemi, ou à en conclure d'autres qui promettaient d'être avantageux à la nation. Mais tu vis que les affaires traînaient en longueur, que chacun était plus préoccupé de ses propres intérêts que du bien public, que le peuple se plaignait des mécomptes qu'il avait éprouvés, qu'on se laissait duper par quelques présomptueux, et tu mis fin à leur domination. Un nouveau parlement est convoqué, et le droit de voter est donné à ceux qu'il convient d'en investir. Il se réunit, mais sans agir; et après s'être épuisé en dissensions intestines, après avoir fait preuve de l'incapacité la plus

complète aux yeux de la nation, ce parlement consent de lui-même à la dissolution. C'est dans cet état de désolation auquel nous étions réduits, que tu demeuras seul pour conduire les affaires et sauver la nation. Nous décernons volontiers la palme souveraine à ton habileté et ta vertu, sauf ceux d'entre nous qui, soit par ambition des honneurs à la hauteur desquels ils ne savent se placer, soit par envie de ceux qui sont décernés à de plus méritants, ou ceux enfin qui ne savent point reconnaître que rien en ce monde n'est plus agréable à Dieu, plus conforme à la raison, plus juste au point de vue pratique, plus généralement utile que de voir le pouvoir suprême confié aux meilleurs et aux plus sages. Tel tu apparais à nos yeux, ô Cromvell ; tels sont les services que tu as rendus, comme chef de nos conseils, général de nos armées et père de la patrie. Car c'est là le titre affectueux dont tous les bons citoyens te saluent du fond de leur âme. Tu n'as pas voulu, tu ne veux pas d'autre nom, et tu repousses avec raison ces titres pompeux qui attirent l'admiration de la multitude. Qu'est-ce qu'un titre en effet, si ce n'est une limitation de la dignité; or des actions, telles que les tiennes, surpassent et les limites de notre admiration et tous les titres, et, comme le sommet des pyramides qui se perd dans les nuages, elles planent au-dessus de la misérable gloire des titres. Il peut être utile, sinon convenable , de limiter dans les termes de quelque appellation humaine la gloire souveraine de la vertu, et tu as reçu , dans l'intérêt public , un titre qui res-

su MILTON

semble à celui de père de la patrie ; mais ce titre était moins propre à te relever qu'à Rabaisser au niveau du commun des hommes ; le titre de roi était indigne de la majesté transcendante de ton caractère. Car si tu t'étais laissé prendre au charme d'un nom qu'au temps où tu n'étais qu'un particulier , tu avais foulé aux pieds et réduit en poussière, tu aurais imité celui qui, ayant vaincu une nation idolâtre avec l'aide du vrai Dieu, se courberait devant les idoles qu'il aurait renversées. Marche donc, ô Cromvell, dans ta magnanimité sans rivale : elle te sied réellement ; c'est à toi que la nation doit ses libertés ; et tu ne peux atteindre à un rôle plus sérieux et plus auguste que celui d'auteur , de gardien et de sauveur de nos libertés. Par là, non-seulement tu as éclipsé les actions de tous les rois, mais celles que la fable a attribuées à nos héros. Songe souvent au gage précieux que la chère patrie a remis entre tes mains, et, qu'après avoir attendu de la fleur de ses talents et de ses vertus la liberté qu'elle désirait , elle ne l'attend plus et ne l'espère plus que de toi. Respecte les espérances que nous nourrissons ; respecte les regards et les blessures de ces braves compagnons d'armes, qui sous ta bannière ont si vaillamment lutté pour la liberté : respecte l'ombre de ceux qui ont péri dans ces combats : respecte aussi l'opinion et l'espérance que nous avons fait naître chez les étrangers qui se promettent tant d'avantages de la liberté que nous avons acquise, et de ce nouveau gouvernement qui a commencé à répandre sa splendeur sur le monde ;

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car si cet éclat s'évanouissait comme un songe, une honte éternelle en rejaillirait sur nous I Enfin respecte-toi toi-même; car après avoir enduré tant de souffrances, affronté tant de périls pour la liberté, tu ne voudras pas, aujourd'hui que nous l'avons obtenue, ou la violer toi-même, ou la laisser attaquer par d'autres. Tu ne peux être libre qu'autant que nous le sommes nous-mêmes : car, ainsi le veulent les choses, celui qui empiète sur la liberté des autres est le premier à perdre la sienne et à devenir esclave. Si toi qui as été jusqu'à présent lé patron et le génie tutélaire de la liberté, si toi que personne ne surpasse en justice, en pitié, en bonté, tu violais cette liberté que tu as défendue, une telle conduite serait fatale non-seulement à la cause de la liberté, mais aux intérêts généraux de la piété et de la vertu. Ton intégrité et ta vertu sembleraient s'être évaporées, ta foi religieuse paraîtrait faible, ton caractère s'amoindrirait devant la postérité, et le bonheur de l'humanité en recevrait une atteinte mortelle. L'œuvre que tu as entreprise est d'une importance incalculable : elle mettra à nu tous les principes, toutes les sensations de ton cœur ; elle dévoilera dans tout son éclat la vigueur et la grandeur de ton caractère ; elle prouvera si tu possèdes réellement ces grandes qualités de piété, de fidélité, de justice, de désintéressement qui nous ont fait croire que la volonté suprême de la Providence f avait porté au faîte du pouvoir.

» Commander sagement et prudeniment à troià nations puissantes, entraîner le jieuple à quitter des

institutions surannées et corrompues pour en prendre d'autres nouvelles et bienfaisantes, pénétrer dans les régions les plus reculées du pays, avoir l'esprit présent et agissant partout, épier la surprise, parer au danger, dédaigner les attraits du plaisir et la pompe de la puissance, voilà des travaux auprès desquels ceux de la guerre sont un passe-temps, qui demandent toute l'énergie, toutes les facultés que tu possèdes, qui ne peuvent appartenir qu'à un homme soutenu de Dieu, et favorisé d'une inspiration presque immédiate. Tels sont, et j'en omets plus d'un, les objets qui doivent occuper ta pensée et élever ton âme, tels sont les moyens qui te permettront d'arriver à ces résultats importants, et qui rendront notre liberté plus ample et plus sûre. Rien ne saurait mieux t' aider à y parvenir que d'associer à tes conseils les compagnons de tes dangers et de tes travaux ; hommes d'une exemplaire modestie, d'un courage et d'une intégrité au-dessus de toute atteinte, dont le cœur ne s'est point endurci dans la cruauté, et que la vue de tant de ravages et de meurtres, bien loin de les rendre insensibles à la pitié, a remplis d'amour pour la justice, de respect pour la religion et de compassion, et qui ont pour la conservation de la liberté un zèle proportionné aux périls qu'ils ont aflfrontés pour la défendre. Ils ne sont ni des hommes no¥iveaux ni des étrangers; ce n'est point une bande de mercenaires tirés de la lie du peuple, mais pour la plupart des hommes de bonne condition, de familles honorables sinon aristocratiques, et favorisés d'une

honnête ou d'une grande fortune. Et quand même quelques-uns d'entre eux vivraient dans une honorable pauvreté, ce n'est point la soif du butin qui les a appelés sur les champs de bataille. C'est la misère des temps qui, dans les circonstances les plus critiques, et souvent a.u milieu des vicissitudes désastreuses de la fortune, les a poussés à tenter de délivrer leur patrie des serres du despotisme. Ils étaient prêts non-seulement à discuter, mais à combattre, non seulement à opiner dans le sénat, mais à rencontrer l'ennemi sur le champ de bataille. Ainsi, à moins que nous ne soyons condamnés à attendre et à espérer toujours en vain, je ne sais pas d'hommes qui méritent mieux notre confiance que ceux-là (suit une

éloquente apostrophe à Fleetwood , Lambert, Hawkers, Overton, Whitelocke, Pickering, Strickland,

Sydenham, Sydney, Montacute, Lawrence)

Car il n'est pas indifférent, ô mes concitoyens, de savoir quels sont les principes qui vous gouverneront soit pour la conquête, soit pour la conservation de la liberté. Si la seule liberté que les armes ne peuvent ni donner ni enlever, parce qu'eUe est le fruit de la piété, de la justice, de la tempérance et d'une inaltérable vertu, si cette liberté n'a pas jeté de profondes racines dans votre esprit et dans votre cœur, vous trouverez bientôt l'homme qui vous enlèvera par la ruse ce que vous avez conquis par les armes. Il est plus d'un homme grandi par la guerre, et que la paix rend petit. Si après le repos qui suit la gjierre, vous négligez les arts d« la paix, si votrç

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