MILTO
paii et Vôtre liberté ne sont qu'une lutte continuelle, si la guéi^re est votre seule vertu, l'objet suprême de votre adniiration, vous trouverez bientôt dans la paix l'ennemie de vos intérêts. Votre paix ne sera qu'une guerre plus désastreuse, votre liberté un esclavage plus honteux Car au lieu de vous agiter dans les tourments, et de vous en prendre à tout le monde sauf à Vous-même, sachez qu'être libre est la même chose qu'être pieux, sage, tempérant et juste, qu'être frugal et austère et, en dernier lieu, magnanime et coxirageux. Être le contraire de cela c'est être esclave, et il arrive souvent, par un décret et une sorte de justice distributiVè de la Pi^ovidence, que lei? peuples qtii ne savent pas se gouverner euxmêmes et modérer leurs désirs, mais qui rampent dans l'esclavage de leurs passions, sont livrés au bras qu'ils détestent^ et soumis à une involontaire servitude. Les lois de la justice aussi bien que celles de la nature veulent que celui que sa faiblesse ou le désordre de ses facultés rendent incapable de se gouverner lui-même, soit confia au gouvernement d'autrui : à plus forte raison ne lui confiera-t-on point les aflEairers des autres et les intérêts de TÉtat. Vous donc qui voulez rester libres, soyez sages, ou du moins cessez d'être insensés; si l'esclavage vous semble un mal insupportable, apprenez à obéir à la raison et à vous gouverner vous-mêmes ; dites adieu enfin à vos dissensions, à vos divisions, à vos haines, à vos superstitions, à vos outrages, à vos rapines, à vos passiè'ns. Si vous n'y travaillez de toute votre
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force, Dieu et Thumanité vous jugeront indignes de posséder la liberté et de vous gouverner vous-mémei3, et comme une nation mineure, vous confierez à quel* que tuteur actif et courageux le gouvernement de vos affaires. Pour moi, quelle que soit l'issue des choses, j'ai pensé que mes efforts pouvaient, en cette circonstance, être utiles à mon pays : je les ai pro^ digues avec joie, j'espère qu'ils n'auront point été prodigués en vain. Je n'ai poii^t limité ma défense de la liberté en faveur d'un cercle étroit de partisans ; mais je l'ai faite assez large et assez vaste, pour que la justice, la légitimité de ces événements extraordinaires, défendue et soutenue devant mes concitoyena comme devant l'étranger, et digne de l'approbatioa de tous les honnêtes gens, serve à rehausser la gloire de mon pays, et à tenter la postérité à nous imiter. Si l'issue ne répond pas au début, qu'ils s'en prennent à eux-mêmes. J'ai rendu mon t^noignage : je ne dirai pas que j'ai élevé un monument, qui ne sera point facilement détruit, à tant d'actions extraordinaires et éclatantes qui étaient au-dessus de toute louange. Ainsi qu'un poëte épique, fidèle aux règles de l'épopée, ne tente point de décrire la vie entière de son héros, mais quelque action spéciale de sa vie telle que la colère d'Achille, le retour d'Ulysse, ou l'arrivée d'Énée en Italie, il suflira pour me justifier, que j'aie célébré dans le langage qui convient aux héros, un seul des exploits de mes concitoyens. J'omets les autres ; car qui pourrait raconter les hauts faits de tout un peuple ? Si après avoir témoigné tmt d^
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courage et tant de vigueur, vous abandonnez lâchement le sentier de la vertu, si vous faites quelque chose qui soit indigne de vous, la postérité jugera votre conduite. Elle dira que les fondations de votre œuvre étaient solides, que le début (et c'était plus qu'un début) fut glorieux ; mais elle regrettera amèrement que l'œuvre n'ait pu trouver personne pour l'achever. Elle déplorera de ne pas voir la persévérance couronner tant d'eflforts et tant de vertus. Elle verra que vous aviez devant vous une riche moisson de gloire, l'occasion de grandes choses, mais qu'il manqua des hommes pour les accomplir ; et pourtant il y avait là des hommes pour conseiller, pour exhorter, pour inspirer, et pour attacher une couronne immortelle au front des acteurs illustres d'une scène si glorieuse I »
Que si on songe que ceci était écrit au lendemain de la dissolution du premier parlement du Protectorat, au moment où Cromwell pressentait l'opinion du peuple anglais sur la question du rétablissement de la royauté en sa faveur, que ces hommages enthousiastes s'adressaient aux officiers dont le plus grand nombre étaient vivement opposés à cette restauration de la royauté, on trouvera que de telles paroles ne sont, en définitive, ni d'un flatteur ni d'un courtisan. L'admiration, quoique sincère, semble servir de passe-port à de rudes vérités, et le mot de liberté y revient trop souvent pour qu'on puisse penser qu'elles aient sonné agréablement aux oreilles de Cromwell. M. de Fontanes ne parlait pas ainsi au len-
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demain d'Austerlitz. Aussi ne voit-on pas que Timportun conseiller ait beaucoup gagné dans la faveur du Protecteur. La chute de la république le trouva au même poste où l'avait porté son triomphe. Ce qui est certain, sans qu'on en puisse bien trouver les raisons, c'est qu'à partir de l'année qui suivit la publication de ce pamphlet, on voit le nom de Milton disparaître de plus en plus des papiers publics de l'État. On lui avait enlevé son logement de Whitehall, sans lui en donner de motifs ; on avait réduit son salaire en même temps, il faut le dire, que celui des autres pensionnaires de 1^ république * ; on lui avait donné un collaborateur (Meadows), qui succédait peutrêtre à un autre collaborateur plus ancien (Wicherlyn), et qui fut plus tard remplacé par un protégé de Milton. Peut-être sa cécité devenue complète fut-elle la cause la plus active de cette retraite anticipée. On ne trouve rien ni dans sa correspondance ni dans ses œuvres qui jette une lumière réelle sur les motifs de son silence. C'est du moins son honneur d'avoir cessé de parler, quand il n'y avait plus rien à dire en faveur de la liberté. Ne nous en plaignons pas ; c'est peut-être à ce silence imposé par la tyrannie de Cromwell que nous devons le Paradis perdu *. Quand Milton dut renoncer à célé-
* Ce salaire avait été, paraît-il, de près de 300 liv. st.^ et avait été réduit à 150. On retrouve toutefois dans un ordre du jour de 1659 les appointements de Milton fixés à 200 liv.
* Aubrey affirme que Milton le commença deux ans avant la restauration.
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brer lei» grandes choses d'ici-bas, il ne pensa plus
qu'à celles du ciel *.
Mais il est un écrit qui consacrerait à lui seul la renommée de prosateur de Milton, et dans lequel il a pu donner, au moins une fois, la juste mesure de son génie et de ses généreuses inspirations, c'est le Traité sur la liberté de la presse, auquel il a donné le nom d* Areopagitica. Je ne sais si je me trompe, mais je ne trouve dans aucun écrit antérieur ou contemporain, si ce n'est dans le livre de la Boëtie, des accents d'une aussi libre et virile énergie. Jamais les droits de la conscience et de la pensée n'ont été revendiqués avec plus de noblesse; l'idéal de l'éloquence politique y est atteint du premier bond cent ans avant Rousseau. Publié en 1 644, au moment du plein triomphe du parlement, l'irôopojftftcfl plane au-dessus de toutes les querelles du temps ; il fait entendre au parlement, auquel il est adressé, la voix de l'éternelle vérité. Au nom de quel principe, se demande Milton, le parlement décréterait-il la censure des livres? « Sans doute, les livres, comme toutes les actions humaines, ont besoin d'une vigilante surveillance. Punissez, emprisonnez les auteurs coupables; car, les livres ne sont pas des choses inertes; ils contiennent en eux-mêmes une certaine vitalité,
* U ne peut entrer dans notre plan de parler ici avec détail de l'Histoire d'Angleterre, bien que cette œuvre ne soit pas tout à fait indigne da genre de Milton.— Écrite avec une simplicité relative, YHietoire d'Anglô' terre s'élève parfois à nne véritable éloquence. La critique bistorique n'était pas encore née, et .Milton,— qui a tant innové en théologie,— n'a pas essayé de porter le flambeau de la vérité dans le récit des temps fa« buleux de l'histoire d'Angleterre.
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qui leur donue une activité semblable à oellç 4^1 rame dont ils tiennent la vie ; ils conservent, comme un précieux élixir, la substance la plus pure de la pensée vivante qui les a produits... Mai^ auta^it vaudrait tuer un homme qu'un bon livre : celui qui tue un homme tue sans doute une créature raisonnable qui est l'image de Dieu ; mais celui qui détriwt un bon livre, tue pour ainsi dire l'image même de Dieu dans le regard de l'homme. Il est plus d'un homme dont la vie est un fardeau pour la société ; mais un bon livre est la sève vitale d'un bon egprit préservée et comme embaumée pour l'éternité. ».
L'antiquité a cherché à défendre la société contre les mauvais livres; mais à Athènes, par exempJie, qu'entendait-on par un mauvais livre, si ce n'est UA libelle impie et blasphématoire? U ne fût venu à personne l'idée de proscrire la doctrine d'Épicure, celle de l'école de Cyrène, ou des cyniques, sous prétexte qu'elles choquaient les opinions reçues. A Sparte, il n'y avait pas besoin de censure, car on n'y faisait pas de livres, et, par parenthèse, les mœurs, publiques n'en étaient pas meilleures pour cela. Rome ne connut qu'à son déclin le goût de la science et des livres; mais on n'y poursuivit jamais que le blasphème et la calomnie : Lucrèce put traduire en vers le système d'Epicure, et la verve satirique de Lucilius, de Catulle et d'Horace put se jouer impunément des dieux et des hommes. Les premiers empereurs chrétiens ne songèrent pas un instant à proscrire les livres païens, que les. Pères de l'Église
lurent et commentèrent librement. Les papes, les premiers, profitèrent de l'extension de leur pouvoir pour rechercher les opinions scientifiques, sous prétexte d'hérésie. Aucun livre ne put dès lors paraître sans l'imprimatur de quelque moine. Et voilà ce qu'on veut imiter dans la libre Angleterre I « Si un livre, s'écrie Milton, moins heureux qu'une âme pécheresse, eut dès lors à passer devant un jury avant de venir au monde, s'il dut subir dans les ténèbres le jugement de Radamanthe et de ses collègues avant de passer des sombres abîmes à la lumière, ce fut grâce à des nouveautés inouïes, et aujourd'hui cette mystérieuse iniquité, inquiétée et découragée au début de la Réformation, cherche de nouveaux limbes et de nouveaux enfers pour y torturer les livres au milieu des damnés. »
N'est-ce pas pour les livres qu'il est juste surtout de dire : « Tout est pur aux purs. » La science et les livres ne pervertissent que ceux dont la conscience est déjà corrompue. La liberté seule peut corriger les maux de la liberté. Dieu nous a entourés d'une infinité de jouissances matérielles, en chargeant notre tempérance seule d'en régler l'usage. Il a laissé de même à notre seule raison le régime et la nourriture de notre esprit: Dieu n'a pas \oulu nous maintenir dans une perpétuelle enfance ; mais il a confié à la raison le droit de choisir. A quoi servirait la prédication, si la loi ou la violence devait s'appliquer désormais à tout ce qui a été gouverné jusqu'ici par le libre arbitre?» Le bien et le mal
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croissent côte à côte en ce monde, et la connaissance du bien est si bien entrelacée avec celle du mal, qu'aucune force ne peut les séparer. Cependant, distinguer le bien du mal, n'est-ce pas toute la destinée de l'homme? « Celui, dit Milton, qui, pouvant saisir et comprendre le mal avec tous ses attraits décevants, s'en abstient volontairement, celui-là est le vrai chrétien. Je ne puis louer une vertu craintive et cloîtrée, sans énergie et sans souffle, qui jamais n'affronte l'adversaire, et se retire de la lice, où doit se conquérir, au milieu de la poussière et de la chaleur, l'immortel, laurier. »
En vain dirait-on que si on permet la réimpression des livres anciens, c'est qu'ils sont écrits dans une langue inconnue de la généralité des lecteurs. Mais ceux qui les connaissent ne sont-ils pas précisément ces mêmes savants qui sont les plus capables de distiller les poisons qu'ils contiennent? N'y a-t-il d'ailleurs de corrupteur en ce monde que les livres ? Que doivent être les censeurs eux-mêmes, si ce n'est des savants ? Pouvons-nous leur conférer , peuventils se conférer à eux-mêmes l'infaillibilité et l'incorruptibilité ? « S'il est vrai qu'un sage, comme un habile chimiste, peut tirer de l'or du plus indigeste volume, et qu'un fou restera un fou après avoir lu le meilleur livre comme sans l'avoir lu, ne privons pas le sage du bienfait de la sagesse pour écarter du fou un danger dont Tabsence ne le guérira pas de sa folie. y> En vain prétendrait-on que nous ne devons pas nous exposer sans nécessité aux tentations : cer-
tains livres, qui peuvent être pour les uns une tentation, sont pour les autres un breuvage sain et bienfaisant. On peut bien exhorter le commun des hommes, comme des enfants, à s'abstenir; mais les éloigner par force, eût-on à sa disposition tous les censeurs de l'inquisition, on n'y parviendra pas. En efifet, le pire effet de la censure, c'est qu'elle n'empêche rien. Pour atteindre ce résultat, il faudrait censurer la vie tout entière, sans quoi, en fermant une porte à la corruption, on en ouvre œnt autres. « Si nous voulons, ditMilton, réglementer la presse, » il faut réglementer aussi toutes les distractions du y> monde. Ne permettez pas la musique, ne laissez pas » chanter, si ce n'est sur le mode dorien. » Instituez des censeurs delà danse, pour qu'on ne montre aux jeunes gens que des gestes, des mouvements, des postures que la censure voudra bien trouver honnêtes. Platon a bien prévu cette nécessité dans sa république. Il faudra plus de vingt censeurs pour examiner les luths, les violons et les guitares : ces instruments ne pourront divaguer comme ils le font; on fixera ce qu'ils doivent dire. Qui fera taire les airs et les madrigaux qui soupirent doucement la mollesse au fond des boudoirs? Les fenêtres et les balcons doivent être aussi surveillés; car voilà des livres subtils , et avec de bien dangereux frontispices I... L'Angleterre est renommée pour sa gloutonnerie domestique. Qui réglera l'ordre et le nombre des repas? Qui empêchera.la multitude de fréquenter les cabarets? Qui contrôlera enfin la coupe de nos
vêtements, nos conversations et nos compagnies? Autant de chimères irréalisables I Vous écarterez le mal d'un côté, il reviendra par mille autres. Prenez à un avare son trésor, vous ne lui prendrez pas pour cela son avarice. « S'il fallait choisir, dit Milton, j'aimerais cent fois mieux encourager une bonne action que d'en empêcher par la violence une mauvaise. Dieu se réjouit plus de voir grandir et se former six hommes vertueux que de refréner dix pécheurs... »
La censure est donc une œuvre vaine. 11 faudrait, pour qu'elle produisît son effet, commencer par proscrire tous les mauvais livres qui ont déjà paru, expurger ceux qui sont à la fois bons et mauvais. On croira par là empêcher les sectes et les hérésies. Est-ce que la prédication religieuse a besoin de livres? La bonne nouvelle n'a-t-elle pas converti le monde, avant qu'aucun Evangile fût rédigé? Songez aussi quel homme il faudra trouver pour en faire un censeur. Pour prononcer sur la vie ou la mort d'un livre, il faudrait un homme supérieur, studieux, instruit, judicieux, et quelle tête résisterait à la lecture de tant de sottises qui passeront sous les yeux du censeur? 11 y a de quoi en devenir fou.
Mais ce n'est pas assez de dire que la censure ne peut pas faire de bien, il est facile de prouver qu'elle peut faire beaucoup de mal ; elle ne peut que décourager la science et les savants. Un esprit libre ne se soumettra jamais à cette gêne. « A quoi nous sert-il, dit Milton, d'être des hommes et non pas des enfants à l'école, si nous n*avons échappé à la férule, que
pour tomber sous la loi d'un imprimatur , si des écrits sérieux et médités doivent, comme le thème mal fait d'un écolier, passer sous les yeux d'un censeur distrait et endormi?... Quand un homme écrit pour ses semblables, il appelle à son aide toute sa raison, toute son étude ; il cherche, il médite, il s'ingénie, il confère avec de doctes amis, il s'enquiert de tout ce qui a été écrit avant lui sur le même sujet ; si dans cet acte réfléchi de sa volonté et de son labeur, les années, la science, les travaux antérieurs ne lui ont pas donné une complète maturité, s'il doit encore être suspecté et s'il est obligé d'aller porter tout ce labeur, toutes ces veilles, tous ces soucis sous les yeux d'un censeur inattentif et peut-être plus jeune que lui, moins judicieux et ignorant de ce que c'est qu'un livre, si après avoir échappé à ce danger, il faut qu'il soit imprimé comme sous la garde d'une sentinelle, avec la main de son censeur sur son frontispice, pour lui servir de caution qu'il n'est ni un idiot ni un séducteur, alors c'en est fait de la science : elle est déshonorée dans l'auteur, dans le livre, dans sa propre grandeur et sa propre dignité. »
Qu'un homme qui a déjà forfait à l'honneur, dans ses livres, soit surveillé, qu'on lui défende à jamais d'imprimer, Milton le comprend, sans se demander si la justice humaine étant faillible , le recours à l'opinion publique doit jamais être fermé. Mais quand des débiteurs, quand des coupables peuvent circuler librement, pourquoi des livres inofifensifs ne pourraient-ils paraître, sans montrer en tête la main
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de leur geôlier? Ne sent-on pas d'ailleurs que celte mesure va contre son but? Au lieu de supprimer les sectes et les hérésies, elle les met en honneur. Le cliâtiment des gens de talent grandit leur autorité, et tout écrit persécuté semble receler une étincelle de vérité qui rejaillit en plein visage sur ses persécuteurs. Qui peut savoir, en réalité, si on est hérétique ou non ? Un homme peut être hérétique dans la vérité ; s'il ne croit les choses que parce qu'un pasteur les affirme, sa croyance peut être vraie en elle-même, mais elle est pour lui une hérésie. Beau monument qu'une unité de doctrine achetée à ce prix I « Ce projet de censure, s*écrie Milton, serait plus fatal à l'Angleterre que le blocus de tous ses ports, de toutes ses rades, de tous ses havres ; car il arrête et prohibe l'importation de la plus précieuse de toutes les denrées, la vérité... La vérité a paru dans ce monde, avec son divin maître, sous sa forme la plus parfaite et la plus glorieuse ; mais après que Jésus- Christ eut quitté la terre, et quand l'éternel sommeil eut fermé les yeux des apôtres, il s'est élevé une race perverse qui, comme Typhon et ses acolytes enlevant la bienfaisante Osiris, ont ravi la vérité, cette noble vierge, ont mis en lambeaux son beau corps, et l'ont dispersé aux quatre coins de l'horizon* Depuis ce temps, les tristes amants de la vérité, comme Isis cherchant le corps défiguré d'Osiris, rassemblent ses membres épars. Nous ne les avons pas trouvés, messieurs les lords et les députés ; nous ne les trouverons pas jusqu'au second avènement du Sauveur.
Lui seul les rassemblera, et rendra à la vérité sa noble et immortelle beauté. Ne découragez pas, du moins, ceux qui la cherchent. Laissez-nous, laissez-nous rendre nos tristes hommages à la sainte martyre. . . . .... Car qui ne sait que la vérité est forte, presque à l'égal du Tout-Puissant? Elle ne demande ni police, ni ruse, ni protection, pour triompher : ce sont là, au contraire, les boulevards et les défenses de Terreur contre la vérité : donnez-lui seulement libre carrière et ne l'enchaînez pas dans son sommeil ; car alors elle ne dit plus vrai, comme l'antique Protée qui ne rendait ses oracles qu'après avoir été pris et attaché, prenant toutes les formes, excepté celle qui lui appartient *. »
Il est curieux de comparer cette noble et poétique apologie de la vérité aux fermes et éloquentes paroles que laisse tomber Pascal comme un coup de foudre à la fin de sa 12® Provinciale : « C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaye d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : mais quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ;
* Areopa§itica,
mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sxir l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales ; car il y a cette extrême différence, que là violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque ; au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même . » Le xvii® siècle n'a pas entendu souvent d'aussi libres paroles d'un côté ni de l'autre du détroit. Mais en admirant chez les deux écrivains une égale noblesse de pensée et une égale vigueur, il est permis de préférer à la prose colorée de Milton la mâle et ferme simplicité de Pascal.
L'âme de Milton se laisse emporter à un enthousiasme prophétique, quand il s'écrie, au terme de son éloquente apologie : « Il me semble voir en esprit une noble et puissante nation qui se lève, comme un homme fort sortant de son sommeil, et secouant sa chevelure invincible. Il me semble la voir ainsi qu'un aigle nourrissant sa puissante couvée et fixant d'un œil hardi le soleil de mai, dessillant et guérissant ses yeux longtemps éblouis à la source même du rayonnement céleste : autour d'elle le bruit tumultueux des oiseaux craintifs, mêlés à ceux qui ne vivent que dans le crépuscule, se dissipe et s'évanouit; ils ne comprennent pas ce qu'elle fait, et dans leur envieuse rage, il ne voient dans l'avenir
que des sectes et des schismes
V , Croyez-moi, mylords et messieurs, ceux qui vous
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conseillent cette suppression feraient mieux de vous conseiller de vous supprimer vous-mêmes, et il m'est aisé de le prouver. Si on veut savoir pourquoi en ce moment on parle et on écrit librement, on n'en trouvera pas d'autre cause que votre gouvernement bienveillant, libre et humain : c'est la liberté que vos valeureux et heureux conseils nous ont acquise, la liberté qui nourrit les grandes âmes, la liberté qui a épuré et éclairé nos esprits comme une influence céleste I Voilà ce qui a aflranchi et banni nos craintes et nos doutes. Pour nous faire moins capables, moins intelligents, moins passionnés pour la vérité, il faudrait que vous devinssiez vous-mêmes, vous qui nous avez faits ainsi, moins ardents, moins persévérants pour la vraie liberté. Nous pouvons redevenir ignorants, abrutis, formalistes et esclaves, tels que vous nous avez trouvés ; mais il faut que vous deveniez d'abord, ce qui est impossible, oppressifs, arbitraires, tyranniques comme l'étaient ceux dont vous nous avez délivrés. Si nos cœurs sont plus larges, si nos esprits sont plus éveillés à la recherche et à Tattente des grandes choses, c'est là une création de votre vertu qui s'est incamée en nous ; pour supprimer ce bienfait, il faudrait promulguer d'abord une loi impitoyable, qui permettrait au père de sacrifier ses enfants *. »
Voilà comment sait flatter Milton. Ce fier et libre accent est celui qui règne dans tout ce pamphlet. Ici
* Areofagitica,
Milton, dégagé de tout fatras théologique, affranchi de la tutelle des anciens, déploie toute l'énergie, toute la pompe naturelle de son génie. La phrase, nerveuse, concise, colorée, se presse, se condense, procède par interrogation, par apostrophe, au lieu de déborder, ainsi que dans les pamphlets de Milton, comme un fleuve qui a perdu ses rivages. Je ne crains pas de le dire, YAreopagitica de Milton est le premier appel éloquent à la liberté qu'ait entendu le monde moderne. Entre ce langage et celui des pères de la révolution française, s'il y a une différence, elle est tout à l'avantage de Milton. Quelques-unes des mêmes qualités, mais avec moins d'éloquence, se retrouvent dans le traité que Milton publia en 1673, l'année qui précéda sa mort, sur la vraie religion, l'hérésie, le schisme, et les meilleurs moyens d'arrêter les progrès du papisme. — Le titre nous dit assez qu'il ne faut pas chercher ici une apologie complète de la liberté de penser, puisque non-seulement Milton ne veut pas qu'on étende la tolérance jusqu'au catholicisme, mais demande qu'il soit mis hors la loi. C'est que pour lui l'hérésie, c'est la religion acceptée et crue en vertu des traditions humaines, et d'additions à la parole divine. Le catholicisme est donc la seule grande hérésie chrétienne, parce que seul il est l'ennemi iri;éconciliable de la liberté de penser. Mais ce n'était pas en vérité la peine de prononcer de si nobles paroles sur les droits de la pensée humaine, pour arriver à admettre qu'une hérésie, même la plus blâmable des hérésies, ne peut avoir droit de cité dans
un pays libre. C'est toujours malheureusement par quelque préjugé indomptable qu'on est de son temps et de son pays.
Cet homme qui avait tenu tête au sentiment monarchique de toute l'Europe, et qui avait osé soutenir, au moment où Louis XIV entrait, le fouet à la main, danslasalle du Parlement de Paris, la doctrine de la souveraineté du peuple et du Contrat social, était-il un véritable niveleur, un saint de la cinquième monarchie, rêvant pour l'Angleterre une sorte de millenium qui efifacerait jusqu'aux traces de ses anciennes discordes? On se tromperait si on jugeait le fond de sa pensée sur l'audace de ses actes. Comme bien des hommes, il soutenait avec emportement des doctrines relativement modérées. Il n'avait pas, comme Ludlow et ses amis, la superstition de la république. Il voyait bien dans cette forme de gouvernement l'expression la plus simple et la plus vraie de la souveraineté populaire, et la fiction constitutionnelle n'était pas de celles qui avaient pris possession de sa poétique imagination. Parfois même il semblait aspirer avec ardeur au moment où l'humanité s'étonnerait d'avoir pu se soumettre à des rois héréditaires. Mais il oubliait volontiers sa haine et son mépris pour les têtes royales devant un compliment de la grande Christine de Suède. Cet esprit vigoureux, quoique chimérique, s'était fait, dans un long commerce avec l'antiquité, un idéal de gouvernement dans lequel la souveraineté du peuple disparaissait par des éliminations successives. Il rêvait pour l'Ail'
gleterre la domination d'une sorte de sénat aristocratique assez semblable à celui de Rome, et pour assurer un certain 6sprit de suite à la politique du pays, il proposait, à défaut de sénateurs nommés à vie, un renouvellement partiel qui ne ferait sortir qu'un tiers des membres à la fois. 11 entendait que le pouvoir de ce corps politique ne fût balancé par aucun autre, et que le sénateur n'eût d'autre serinent à prêter que celui de respecter toute opinion religieuse qui invoquerait l'Écriture pour règle de foi, et de ne pas permettre le rétablissement de la royauté. Il ne lui vint jamais à l'esprit que le gouvernement exclusif d'un corps politique peut devenir aussi aisément tyrannique que celui d'un homme, et que la royauté collective ne vaut guère mieux que l'unité monarchique. Il était loin de chercher l'expression de la souveraineté du peuple dans le gouvernement de la multitude , et il a inventé , cent cinquante ans avant Sieyès, le suffrage à plusieurs degrés {refined élection). Il voulait tellement subtiliser et clarifier l'élément populaire , qu'il resterait au fond du creuset un résidu od la volonté nationale aurait entièrement disparu.
« Le mieux, dit-il, serait d'avoir des électeurs qualifiés et triés, de ne point tout confier au bruit et aux 'éclats d'une ignorante multitude ; mais de permettre à un petit nombre de gens bien qualifiés de choisir parmi eux autant d'électeurs qu'il leur conviendra. Dans ce nombre, des gens de naissance supérieure en choisiraient un nombre plus restreint
avec plus de discernement, de sorte qu'après un troisième et quatrième triage, on arriverait au nombre voulu de gens bien choisis, et que la majorité des voix déclarerait les plus dignes. On voit que Milton partageait l'aversion héréditaire de son pays pour les gens de peu, mais il devait se passer deux siècles avant qu'il se trouvât des écrivains qui, pour plaire à la démocratie tout en la contenant, lui offriraient comme appât une élection populaire ainsi subtilisée. Ce n'était pas le seul point sur lequel son esprit inventif sortait des traditions libérales. Il n'eut jamais un sentiment très- vif du respect de la légalité. La liberté était, à ses yeux, un ensemble de nobles et vertueux sentiments dans lesquels venait se noyer cette précaire et chétive prérogative des faibles, qui devient à la longue le plus ferme et le seul appui des forts *. Comme moyen d'habituer les peuples à la pratique de la liberté, il rêvait une large décentralisation des pouvoirs publics. Il voulait qu'une organisation municipale étendue fit de chaque cité le centre de la vie publique dans les différentes parties de Tempire, et tout en donnant au sénat ou grand conseil le commandement des forces de terre et de mer et l'administration des revenus publics, il voulait que les lois d'intérêt général fussent présentées aux législatures particulières ou à des parlements convoqués dans ce but spécial. C'était une sorte de république fédérative, semblable en
» Th& ready and easy way lo esUblish a free commonwealth ami ihe excellence thereof.
quelques points à celle des États-Unis, fondée cent ans plus tard par les descendants des puritains, mais où l'élément oligarchique et la perpétuité de la politique auraient tenu plus de place. Tant il est vrai que les hommes inventent peu, même dans leurs résolutions les plus radicales, et qu'ils refont presque incessamment le passé, en croyant fonder l'avenir. Tel est, dans ses traits principaux, le résumé des opinions politiques, et comme le testament de ce noble esprit à son pays, au moment où il allait prendre congé pour toujours de la vie publique, et où la vie publique elle-même allait prendre pour bien des années congé de l'Angleterre. On aie droit de se demander si ces dix années enlevées aux lettres et à la poésie ont agrandi ou amoindri la gloire de Milton. Elles lui préparaient, tout au moins, outre l'infortune noblement supportée de sa vieillesse, le ressentiment des partis qu'il avait combattus et qui firent payer à sa réputation la rançon de leur défaite. Pour nous, qui jugeons aujourd'hui avec une calme impartialité les hommes et les choses , nous voyons, dans la carrière parcourue à cette époque par Milton, tant d'ombres mêlées à d'éclatantes lumières, que nous ne saurions guère nous prononcer dans ce procès, si nous ne pensions que la variété des aptitudes, même lorsqu'elles sont inégales, et les grands combats de la vie traversés avec quelques faux pas mais avec une invincible droiture , témoignent d'une plus grande richesse intellectuelle et d'une plus haute nature que les carrières unies et exclu-
sives. Les nobles pensées ont leur reflet dans les œuvres les plus désintéressées de l'intelligence , et l'homme qui a aimé Dieu et la liberté s'élève dans les espaces de la poésie d'un vol plus fier et plus hardi. L'éloquence imparfaite des pamphlets de Milton nous a peut-être valu la parfaite éloquence des discours an Paradis perdu. S'il y a, comme le dit M. Guizot, quelque chose d'irritant à voir cette grande intelligence côtoyant l'erreur et même s'y précipitant parfois tête baissée, il y a, dans son œuvre en prose trois qualités qui couvrent bien des défaillances : la hardiesse, la sincérité et l'indépendance.
Maintenant que le temps a refroidi la lave brûlante à laquelle s'allumèrent toutes ces controverses, que faut-il penser, au point de vue exclusivement littéraire, des pamphlets de Milton? L'éloquence, j'entends cette éloquence vigoureuse et passionnée née dans l'ardeur de la lutte , est, de toutes les œuvres de l'esprit, celle qui survit le moins aux circonstances qui l'ont vu naître. Que chercherait aujourd'hui le lecteur dans les pamphlets de Milton? Des documents historiques? Mais l'époque à laquelle il écrivait en fournit une moisson abondante des plus intéressants. La peinture de l'esprit et des opinions du temps ? Sans doute ces pages vigoureuses, violentes même, témoignent de la rudesse impitoyable de l'esprit puritain ; mais l'éloquence de Milton est trop imprégnée des souvenirs de l'antiquité classique, pour nous donner un écho naïf des idées
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et des passions qui agitaient l'esprit des contemporains de Bunyan : le Pilgrimss Progress est un type bien plus frappant, bien plus irrécusable de la littérature puritaine. Ces traités contiennent-ils du moins cette doctrine substantielle et suivie qui fera lire V Institution chrétienne de Calvin dans tous les siècles ? Non, l'argumentation de Milton, quoique riche d'idées et de faits, ne renferme pas cette moelle vigoureuse de la pensée qui survit aux controverses et nourrit tous les âges. L'éloquence de Milton n'est pas assez oratoire pour charmer par les seuls attraits de la forme ; elle l'est trop pour instruire les générations désintéressées dans ces débats : elle se dégage avec peine du luxe indigeste de citations et de témoignages dont elle est hérissée. Mais si ces pages vigoureuses ne sont pas de celles qu'on aime à retrouver, quand l'esprit fatigué cherche à se rafraîchir au contact de belles pensées exprimées dans un beau langage, elles sont de celles qui frappent et qui arrêtent celui qui ne craint pas de pénétrer dans ces profondeurs un peu ténébreuses. Longtemps ces armes de guerre, jetées de côté après la lutte, ont été abandonnées à un oubli qu'elles ne méritaient pas. n faudrait les lire, quand elles ne se recommanderaient pas du nom de Milton. Il a fallu un temps avide comme le nôtre des choses du passé pour les rajeunir et effacer la rouille de deux siècles. Mais aujourd'hui que l'Angleterre s'est résignée à confondre dans ses prières et dans son admiration, et le roi martyr et la révolution qui l'a frappé, elle
a voulu rétablir dans la couronne de son grand poëte les fleurons qu'une réaction exagérée en avait arrachés. Cette réhabilitation est légitime. Nos fils ne peuvent plus manier les lourdes épées que portaient nos ancêtres, et ils savent s'en passer ; mais ils les montrent avec orgueil et suspendent aux murailles les massives armures qui emprisonnaient jadis les membres des combattants. Les conquêtes de la science moderne ne nous ont point appris à mépriser les rudes engins dont s'aidait le courage de nos pères. Les lourdes dissertations avec lesquelles on défendait autrefois des opinions ardent-^s ne trouveraient plus aujourd'hui de lecteurs. On renverrait aux tréteaux et aux carrefours les grossières injures et les froides railleries dont s'armait la logigue pédante de ces politiques de collège. Ils faisaient cependant de leur mieux, plus préoccupés de frapper fort que de toucher le côté vraiment sensible de leur adversaire. D'une controverse, il fallait que l'un des lutteurs sortît écrasé. Érasme avait égayé de son fin sourire le moyen âge expirant ; mais Érasme était un sceptique, et sa verve mordante aurait expiré sans écho au milieu des voix rudes et des passions violentes des puritains anglais. Cette lutte provoquait des coups de massue, et non des coups d'épingle. Il y a également entre les pamphlets de Milton et les Provinciales, toute la distance qui sépare les discussions subtiles du jansénisme des luttes terribles de la Réformation. La controverse se montait d'elle-même à ce ton de violence et d'amer-
tume. Quelle puissance d'invective ne devait pas enfanter la combinaison d'un lettré universitaire avec un âpre théologien réformé I La mesure dans la controverse est la vertu des âges sceptiques, si elle Test d'aucun âge. Pascal lui-même, qui sait si bien percer son adversaire sans lui permettre de crier, laisse cependant échapper à travers les mailles serrées de la logique janséniste plus d'un trait digne de ces temps encore grossiers. Voltaire , le lutteur d'un âge civilisé jusqu'à la corruption, n'a jamais su se mettre au-dessus du quolibet grossier et de l'insulte triviale. L'Angleterre, au reste, ne s'est jamais piquée de délicatesse dans la lutte. Il y a moins de cent ans, les Lettres de Junius, dans lesquelles les attaques contre le roi obligeaient l'auteur à se contenir, laissaient néanmoins déborder à chaque instant l'insulte personnelle et les plus violentes injures. Burke lui-même ne sait pas se modérer devant le spectacle d'une révolution dont il partageait à un certain degré les principes. Il est donc nécessaire de faire la part du temps et des mœurs politiques de l'Angleterre dans les pamphlets de Milton. Il était digne de lui, il est vrai, de porter dans cette tumultueuse colère le maintien noble et décent du philosophe et du pôëte, et c'est une ombre, sinon une tache, à sa renommée que de n'avoir pas su s'élever au-dessus des passions de ses contemporains, ayant su s'élever au-dessus de leurs idées. Les painphlets de Milton n'en agrandissent et n'en complètent pas moins sa renommée. Il est en Angleterre plus d'un juge compétent qui
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u''^n veut pas convenir, et qui ne reconnaît pas, dans ces périodes d'une longueur démesurée, chargées de latinismes et de néologismes, la pure langue anglaise telle que la prose de Bacon l'avait préparée, telle que le goût de Pope et d'Addison Ta achevée. Le goût, il est vrai, est une des conditions du génie littéraire : il n'est pas la seule, il n'est peut-être pas la première. Sans doute, dans ces apostrophes ardentes la mesure est souvent dépassée, et les proportions oubliées : mais l'étrangeté de certains détails dans le Jugement dernier de Michel-Ange empêche-telle que cette œuvre soit grandiose et saisissante? Le goût achève seul . les œuvres parfaites ; mais l'humanité serait mise à un pauvre régime, s'il ne lui était permis d'admirer que les choses parfaites. C'est dans cet esprit qu'il faut juger la prose de Milton. Au milieu de cette argumentation à outrance et souvent désordonnée, surgissent des pensées nobles et vigoureuses, dont l'ampleur n'a jamais été dépassée. Milton a trouvé la langue anglaise hésitante, malgré l'impulsion vigoureuse que lui avaient donnée les Essais de Bacon, et le jargon mystique des puritains était peu propre à lui donner le tour et la précision qui lui manquaient. Milton l'a ramenée, au demeurant, dans ses véritables voies. Il ne l'a ni énervée ni faussée, il ne l'a point détournée des qualités qui sont les siennes par excellence, la vigueur, la variété et la richesse de l'expression. Il s'est créé un style pour sa polémique, comme il s'est créé une langue poétique, et il a formé l'un et Tautre à la mesure de sa noble et haute
stature. On le voit, sous l'étreinte d'une riche inspiration, jeter hardiment sa phrase sans préoccupation de la forme définitive qu'elle recevra, l'étendre, la développer, la resserrer pour la développer encore, la coupant en pleine période par une parenthèse utile, et redoublant, à mesure qu'il avance, ses épithètes vigoureuses et colorées. Il est rare qu'il ramasse sa pensée dans une expression unique et éclatante. 11 prodigue la couleur et répand la richesse à pleines mains, et croit n'avoir jamais levé le bras assez haut pour faire retomber sur l'enclunie son terrible marteau. 11 y a de la monotonie, il est vrai, dans cette allure lente et majestueuse; mais les rives de ce large fleuve ne sont ni basses ni dépouillées. La période de Milton est pleine de nombre et d'ampleur, mole sud stat. 11 faut descendre jusqu'à Burke pour trouver dans la prose anglaise autant de cadence et d'harmonie, et encore Burke atteint-il rarement à cette vigueur et à ce mouvement. Ces longues ondulations, semblables aux manœuvres savantes d'une armée rangée en bataille, ces allusions bibliques, ces réminiscences grecques et latines n*ôtent rien à la force et à l'originalité de la prose de Milton. Gomme l'a dit un critique éminent *, Milton a l'allure de l'antiquité ; il ne lui emprunte pas son vêtement. Son style est indépendant comme sa poésie. Il apparaît dans ses pamphlets tel que nous le voyons dans sa vie, excessif et emporté, mais loyal et sincère, vé-
I M. Villemain.
hément et noble, regagnant par la pureté de son intention ce qu'il perd par l'intempérance de son langage, marchant le front calme et serein au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.
Quel triste intérêt ne s'ajoute pas à l'admiration qu'inspire cette vigueur d'intelligence et de langage : quand on songe que ce labeur immense fut celui d'un homme qui avait usé et perdu ses yeux à la peine I On l'avait averti que la Défense du peuple anglais lui coûterait probablement la vue ; cette affreuse menace ue suspendit pas un instant son travail. On ne sait pas la date exacte à laquelle remonte sa complète cécité. En 1652, il écrivait encore, comme le prouve une lettre de recommandation qui semble être de son écriture. Ses biographes semblent cependant s'accorder pour affirmer, qu'en 1652, il avait complètement perdu la vue, puisque Du Moulin, dans son pamphlet écrit cette année, ose lui en faire un crime, et que Milton, dans sa Seconde Défense du peuple anglais, se croit obligé de citer tous les aveugles de l'antiquité et des temps modernes que cette infirmité n'a pas déshonorés*. Peut-être passa-t-il pour aveugle longtemps avant que ses yeux fussent complètement fermés à la lumière. Ce qui est certain, c'est qu'en 1654, tout reste de vision avait disparu. Un Athénien, nommé Philaras, ambassadeur du duc de Parme à la cour de France, lui avait écrit
' M. Keightiey [Life of Millon, p. 80) cite également une lettre empruntée aux Thudoe's Slate papers, datée de la Haye, âO juin 1653, où il est question d un aveugle nommé Millon.
pour lui demander un exposé complet des causes et des progrès de sa maladie, afin de consulter Thévenot, oculiste renommé de Paris. « Dès l'année 1644 environ, lui répondit Milton, je sentis ma vue s'aïfaiblir : la lecture, même celle du matin, me fatiguait en se prolongeant, et quelque exercice corporel m'apportait toujours un prompt soulagement ; déjà une visible auréole se dessinait autour de la lumière placée devant moi; bientôt l'œil gauche s'éteignit sensiblement, et si je fermais le droit, la perception des objets m'échappait. Celui-ci même ne tard» pas à faiblir. Au bout de trois années, quelques mois avant la totale extinction de ma vue, je n'apercevais que des images errantes et incertaines ; il me semblait, surtout après le repas, que de nuageuses vapeurs emprisonnaient mon front et mes tempes, et fermaient mes paupières appesanties. A peine étaisje couché, une lumière assez vive inondait mes yeux, quoique fermés ; cela dura ainsi pendant quelque temps encore; mais peu à peu je vis ces lueurs disparaître brusquement, et avec une sorte de bruit intérieur, dans une subite obscurité qui devint de plus en plus épaisse ; maintenant c'est un voile noir ou plutôt cendré qui s'étend éternellement devant inoi; c'est à peine si parfois quand le globe de l'œil se promène à droite et à gaache, la trame de oe voile laisse échapper quelque étincelle. » « C'était, dit M. Keightley, la paralysie du nerf optique, qu'on appelle goutte sereine, par isuite d'une fausse apprédatiou des causes qui ramènent. »
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Ce malheur avait été précédé ou suivi de près d'une catastrophe domestique. Sa femme était morte à la fin de 1652 ou au commencement de 1653, en donnant le jour à son cinquième enfant qui ne vécut pas. Cette union, si troublée, mais que le temps et la nécessité avaient fini par rendre paisible sinon heureuse, avait donc duré dix ans. La mort de sa femme, outre qu'elle le privait de soins matériels que sa triste situation rendait nécessaires , le laissait avec trois filles dont l'aînée n'avait pas huit ans, et dont la dernière en avait deux. Qu'il n'ait pu supporter longtemps cet isolement qui mettait sa maison à la merci des domestiques, il n'y a pas lieu de s'en étonner : deux ans après, le 12 novembre 1656, il épousait Catherine Woodeock. On a dit que la seconde femme de Milton était, comme la première, la fille d'un royaliste, d'un capitaine dont le nom figure sur la liste de personnes arrêtées pouf avoir conspiré contre Crorawell | ; mais il y a lieu de croire que le capitaine Woodeock compromis n'était pas le beaupère de Milton ; car, ainsi que le fait remarquer M. Keightley, un royaliste se fût difficilement contenté pour sa fille d'un simple mariage civil, tel que Milton le contracta. Pendant quinze mois, Milton put oublier et sa cécité et les orages de sa première union, et ce fut sans doute une digne épouse que celle qui sut aimer un homme dont les yeux étaient fermés à la lumière, et dont tant de ses compatriotes ne parlaient qu'avec horreur; mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Elle mourut au commencement
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de février 1657, en donnant le jour à une fille. Personne ne saurait aussi bien dire ce que Milton perdait en elle que Milton lui-même : « Il me semble, dit-il dans un sonnet, voir apparaître ma sainte compagne sortant pour moi, comme Alceste, de son tombeau, quand le fils de Jupiter la rendit à son heureux époux, en l'arrachant à la mort et en la relevant pâle et décolorée. La mienne, telle que ces épouses que la loi juive sauvait par la purification après leurs relevailles , et telle que j'espère la voir à jamais et sans obstacles dans le ciel, parut devant moi vêtue de blanc, comme son âme pure : son visage était voilé, mais mon regard prévenu crut voir briller en elle tant d'amour, de douceur et de bonté, que jamais visage ne resplendit ainsi. Mais hélas I lorsqu'elle se penchait vers moi pour m'embrasser, je m'éveillai, le songe s'évanouit : le jour refit pour moi mon éternelle nuit * . » Tout semblait conspirer pour assombrir l'âge mûr de Milton. Il était seul, il était aveugle, et son pays n'était plus libre. Cromwell mourait la même année, et Milton entrevoyait pour son pays une servitude dont il était impossible de fixer le terme. Ce noble regard fermé à la clarté du jour, allait concenfrer dans les espaces intérieurs de l'âme toutes les belles visions de sa jeunesse, toutes les grandes inspirations de son âge viril, et le Paradis perdu devait couronner sa vieillesse aveugle et oubliée. Une teinte de grave mélancolie se répandait sur toute sa
vie. Il n'avait plus rien à espérer des hommes, pas même la renommée, que l'esprit de parti devait refuser longtemps à son œuvre; il ne pouvait plus même saluer du regard cette grande nature dans laquelle l'àme des poètes trouve comme une éternelle consolation : « ...Jeté retrouve, sainte lumière du jour, et je sens ta clarté vivifiante et souveraine ; mais toi, tu ne viens pas visiter ces yeux, qui tournent en vain dans leur orbite, pour saisir tes rayons pénétrants, et qui ne connaissent pas d'aurore ; l'épaisse goutte sereine a éteint leur regard , ou un voile épais s'est étendu sur eux. Je n'en fréquente pas moins les lieux sacrés que visitent les muses, les claires fontaines, les ombrages épais ou la colline rayonnant de soleil, poursuivi par la passion de la lyre sacrée ; mais c'est toi surtout, ô Sion, et les rives fleuries des ruisseaux qui baignent tes pieds sacrés que visite mon songe nocturne. J'aime à me rappeler ces deux bardes qui partagèrent ma triste destinée et dont je voudrais partager la gloire , l'aveugle Thamyris et l'aveugle Homère, Tiresias etPhinée, les prophètes d'autrefois. Ces pensées nourrissent et font édore des chant harmonieux; tel l'oiseau veilleur chante dans l'ombre, et couvre du mystère des plus épais bocage>s sa^nocturne mélodie. L'année ramène tour à tour les saisons, mais jamais ne revient pour moi le jour, ni le doux crépuscule du soir et du matin, ni la vue du printemps éclatant et des roses de l'été, ni les troupeaux, ni les pâturages, ni Thomme, cette image de Dieu. L'ombre et l'éternelle nuit m'environnent : le
doux commerce des hommes m'est interdit, et je ne trouve écrit à aucune page ce livre merveilleux de la nature où tout est efifacé et rayé pour moi ; la sagesse trouve ainsi une porte toujours fermée devant elle. Répands donc au dedans toutes tes clartés, ô céleste lumière, remplis l'esprit de tous tes rayons : donnemoi le regard intérieur, et chasse et disperse toutes les ténèbres, afin que je puisse voir et chanter des choses que l'œil des mortels ne peut entrevoir ^ » Jamais douleur plus intense et plus vivement ressentie trouva-t-elle dans la puissance souveraine de l'âme un apaisement plus noble et plus austère? Il semblait que cette âme volât plus haut en s'allégeant des joies de la terre. Il le sentait,- le poëte qui a écrit le sonnet sur sa cécité, et celui qu'il a adressé à son ami Cyriac Skinner : «D'où vient ma patience, me demanderas-tu? De la conscience que j'ai, ô mon ami, d'avoir fatigué et perdu mes yeux pour la défense de la liberté,. noble tâche que je me suis imposée, et dont l'Europe entière a entendu parler. Cette pensée me permettrait de marcher, au milieu de la vaine comédie de ce monde, content dans ma cécité et sans chercher un autre guide. » C'était prendre noblement congé de cette liberté, dont il ne devait pas voir le réveil.
1 Paradis perdu. Chant m.
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