UN ÉTRANGER
Paix donc ! Roucoulerez-vous sans cesse, importunes tourterelles ?
GORGO
Et s'il nous plaît de roucouler? D'où sort ce rustre? N'avons-nous pas le droit de causer? Commande à qui t'appartient ! Sache que nous sommes Corinthiennes d'origine, comme Bellérophon.
l'étranger, railleur,
Bellérophon ! Je ne le vois pas ici, ton Bellérophon.
GORGO
Nous parlons péloponésien, s'il te plaît. N'est-il pas permis aux Doriennes de parler dorien ?
PRAXINOA
Ne souffre point, ô déesse, que nous soyons commandées par plus d'un maître : n'est-ce pas déjà trop d'un, et beaucoup trop?
GORGO
Attention, Praxinoa, Voici TArgienne...
PRAXINOA
Cette femme ne peut nous dire que quelque chose de très bien. N'a-t-elle pas déjà remporté le prix?
l'étranger Silence !
l'argienne, d*un ton emphatique.
Souveraine déesse, toi qui aimes Golgos et Idalios et te plais sur les hauteurs de l'Eryx ; 0 Aphrodite, toi qui gouvernes les hommes et te joues avec Tor amoncelé! Voici donc qu'après le douzième mois, il est revenu, ton Adonis, ramené de la sombre Rive par les Heures aux pieds délicats !
La fille de Bérénice, la belle Arsinoé, que toi-même rendis immortelle en versant l'ambroisie dans son sein, a voulu entourer ton époux des parures les plus éblouissantes.
Près de lui brillent les plus beaux fruits que les arbres aient jamais portés, les plus fraîches fleurs de§
LES FÊTES d'adonis 89
jardins; et. pour mieux célébrer Adonis, les essences syriennes répandent, de tous côtés, leurs plus affolants parfums !
Voyez, ô pieux pèlerins, ces mets que les femmes ont apprêtés en mêlant dans la poêle les fleurs à la blanche farine, voyez ces pâtisseries où le miel le plus ifin s'unit à Thuile la plus délicate, et dont la forme rappelle tous les animaux qui volent ou qui rampent !
C'est pour célébrer les noces d'Adonis que Ton a construit ces berceaux de verdure à l'aide de Taneth flexible. Çà et là voltigent de petits amours, pareils aux jeunes rossignols qui se hasardent de branche en branche, pour essayer leurs ailes!
O ébène, ô or ! 0 aigles d'ivoire ! 0 Zeus, fils de Kronos ! 0 Ganymède !
PRAxmoA, criant.
0 Adonis !
GORGO, à Praxinoa, Apaise-toi.
l'argienne
Des tapis de pourpre plus moelleux que le sommeil forment le lit du bel Adonis ; Aphrodite s'y étend près de l'Epoux aux bras roses. Les lèvres d'Adonis n'ont rien de rude ; à peine si un léger duvet les recouvre.
go MIMES ET BALLETS GRECS
Heureuse Aphrodite ! jouis en paix des divines tendresses !
PRAxiNOA, avec exaltation.
Jouis ! . . .
GORGO, étouffant ses rires.
Que dis -tu ?
l'étranger Silence I
l'argienne
Lorsque viendraFaurore, nous traverserons les jardins trempés de rosée pour aller, toutes ensemble, jusqu'au rivage écumant, toutes, dis-je, la chevelure déliée, les ceintures dénouées et les seins nus !
PRAXINOA, froissant ses vêtements.
Nous irons ! . . .
l'étranger Silence ! •
l'argienne
Et là, nous te célébrerons, ô Adonis, par un chant éclatant!... Toi seul, entre les demi-dieux, vois tour à tour la terre et l'Achéron. Ce que les exploits des plus grands héros n'ont pu obtenir^ tes grâces l'ont conquis.
Sois-nous maintenant favorable, ô dieu I et protègenous jusqu'à la nouvelle année !
LES FÊTES d'adonis gi
Chère à nos cœurs a été ta venue ; non moins précieux sera ton retour parmi nous, ô Adonis, dieu de Beauté !
GORGO
J'envie cette femme.
PRAXINOA
Et pourquoi donc?
GORGO
Que de choses elle sait 1 Et comme elle les dit bien... (brusquement) Et Eutykide.^
PRAXINOA
Et Eunoa ?
GORGO, les apercevant à distance en train de causer
avec de jeunes pèlerins.
Et l'amour ?
PRAXINOA
Et nos maris ?
GORGO
Je parie que Dioclidas n'a pas encore mangé... A jeun, il est d'une humeur...
PRAXINOA
Et quand il a mangé ?
GORGO
Quand il a mangé, il a bu... et quand il a bu... sa femme peut sortir. {Etendant les mains vers le couple sacré,) Adieu, aimable Adonis.
PRAXINOA
Adieu, cher Adonis I (Lui envoyant des baisers,) Ah ! si les hommes te ressemblaient I
(Elle lui envoie un dernier baiser.)
GORGO, haussant les épaules et entraînant Praxinoa. Ce serait trop beau pour être vrai.
NOTE