‹ MimographieChapitre 2 sur 6 · ESSAI D'ÉCRITURE MIMIQUE · texte numérisé non relu

ESSAI D'ÉCRITURE MIMIQUE

Il y a oui langage qui est de tous les lieux et de tous les temps , dont le type est partout le même , parce qu'il est l'expression de notre organisation qui ne varie pas; un langage qui a précédé toutes les langues, et qui a présidé à leur formation; qui, dans ses formes générales, est également compris sous la hutte du Huron et sous la tente de l'Arabe; sous le chaume, comme sous les lambris dorés. Nos premiers pères l'ont parlé , et il sera entendu de nos derniers neveux.

Par ce langage, l'homme n'est nulle part étranger à l'homme. C'est par lui que deux sauvages , de tribus éloignées, entendent réciproquement leurs pensées, sans entendre leurs langues. Par lui le voyageur, égaré loin de sa patrie, sait demander un abri pour reposer sa tête, des alimens pour réparer ses forces. Qui jamais a pu se méprendre sur le signe de la faim ou de la soif, du plaisir ou de la douleur, de la* crainte ou de la confiance 2 Qui jamais a pu çonfon,^

a dre le geste de l'humble prière et celui de la colère menaçante, l'expression affectueuse de la bienveillance et celle de la haine qui repousse?

Admirable effet de l'union de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière : tout ce qui se passe au dedans de nous se réfléchit et dans notre physionomie et dans nos gestes.

De cette double porte ouverte à nos idées sort un langage aussi riche qu'expressif, le langage mimique. C'est la langue de ceux qui n'en ont point ; c'est celle des sourds-muets; ou plutôt, c'est le langage propre de l'espèce humaine.

Dieu ne nous a pas donné l'intelligence pour qu'elle restât emprisonnée dans le cerveau ; mais pour qu'elfe se manifestât à l'intelligence de nos semblables : et la pensée, essentiellement expansive, n'a pas attendu l'invention de la parole^pour éclater et faire rayonner au dehors sa lumière et sa chaleur. Le langage d'action en fut l'expression primordiale. S'il nous paraît être devenu, en quelque sorte, le privilège du sourdmuet, c'est que le besoin, ce maître industrieux r génie de l'invention, en développe en eux toutes les ressources; tandis que l'usage héréditaire et si commode de la parole nous fait négliger et oublier notre propre langage. Maintenant nous admirons le geste expressif du sourd-muet, comme la noble dame chinoise, chancelant sur ses petits pieds délicats , admire la femme du peuple qui marche droite et alerte.

On se trompe étrangement quand on suppose que le langage d'action n'est, propre qu'à dessiner imparfaitement aux yeux les formes des corps, ou à reproduire, par l'imitation, les actes physiques. Il est

bien mieux l'interprète des sentimens et des pensées. Aucune langue n'est plus propre à porter dans l'âme de fortes et de profondes émotions; et s'il était aussi heureusement cultivé qu'il mériterait de l'être, sa clarté et sa précision dans l'expression des actes de l'entendement, égaleraient, peut-être, sa véhémence et sa chaleur dans la peinture des passions. C'est ce double caractère du langage d'action qui produisait ces merveilles que l'on nous raconte des anciens pantomimes, et que nous sommes, tentés de reléguer parmi les fables de l'antiquité.

Nous savons que l'art des Pilade et des Bathylle balançait, effaçait, sur le théâtre de Rome, l'art des Sophocle et des Ménandre. Si cette préférence fait peu d'honneur à la délicatesse et à la pureté du goût des Romains, ce serait aussi faire trop d'injure a leur esprit, que d'assimiler ,"à la pantomime informe de nos théâtres, cette pantomime ancienne, tour à tour gracieuse ou pathétique, sévère ou voluptueuse, toujours pleine de noblesse et de vérité, qui faisait les délices du sénat et du peuple, charmait Auguste, et sut plaire même au grave Sénèque.

Nous en prendrons une plus juste, une plus noble idée dans le jeu muet de Talma. A travers sa physionomie mobile percent toutes les pensées qui se pressent, se combattent ou se heurtent dans son esprit; tous les mouvemens de son âme échappent au dehors par un geste expressif, et viennent saisir et remuer l'âme du spectateur. S'étonnera-t-on qu'avec de tels élémens naturels, développés et combinés avec habileté, le génie de Roscius ait pu se créer un langage qui luttait d'énergie, de précision et de

flexibilité, avec les périodes harmonieuses de Cicéron ? Après Roscius et Ésope , Pilade et Bathylle élevèrent la pantomime à un degré de perfection qu'elle ne paraissait pouvoir jamais atteindre.Leurs successeurs, toujours plus encouragés, plus honore's, voulurent justifier ces faveurs par une laborieuse émulation, qui tourna à la gloire de l'art. Il faut voir dans Lucien et dans Cassiodore , combien de qualités, combien de connaissances on exigeait de l'homme qui se destinait à cette carrière difficile. La .grammaire, la poésie , l'histoire , la philosophie , la géométrie , toutes les sciences , tous les arts devaient concourir à former le pantomime.

Ce serait une question neuve et intéressante que de rechercher les principes du langage d'action , d'en déduire les règles, et d'en développer les richesses. Un tel sujet, bien traité, n'intéresserait pas seulement l'instituteur des sourds-muets; il ne serait pas indigne de l'attention du philosophe; le grammairien y trouverait de grandes lumières sur la métaphysique du langage, et l'artiste y pourrait puiser d'heureuses inspirations.

C'est le langage d'action qui donne la vie et le sentiment à la peinture, à la sculpture, comme à l'art du comédien. C'est lui qui, animant la toile et Galathée, nous enivre, comme Pygmalion, d'admiration et d'amour; c'est lui qui, reproduisant, sous le ciseau, les douleurs de Laocoon ou de Niobé,

Sur un marbre expirant nous fait verser des pleurs. C'est de lui que la poésie emprunte ses plus vives.

images , et l'éloquence ses plus sûrs moyens d'entraîner et de persuader. Tel est enfin son empire sur les cœurs et les esprits, que, pour se soustraire à son influence trop puissante, le tribunal le plus sage de l'antiquité, l'aréopage, ne prononçait ses arrêts que pendant la nuit.

Je ne prétends pas considérer le langage d'action sous un point de vue si élevé et si étendu; je l'ai envisagé dans son application immédiate, dans ses rapports avec l'enseignement des sourds-muets ; je l'ai étudié chez ces infortunés , dont il est la langue habituelle. Comme c'est l'expression fidèle et naïve de leur esprit, on pense bien que l'on doit y trouver les traces fréquentes de leur ignorance et de leur inexpérience. Mais , tout imparfait , tout informe qu'il se montre encore en eux, il ne manque quelquefois ni de grâce, ni de force , ni de souplesse, et laisse entrevoir tout ce qu'il pourrait devenir, si tous les instituteurs voulaient réunir leurs efforts, pour le développer d'après un plan régulier et logique.

Il est reconnu que la perfection des signes du langage exerce la plus grande influence sur la formation des idées, et même sur le développement de l'intelligence : et ce n'est pas trop en présumer, que de dire qu'un système régulier de signes établis sur la nature et sur l'analogie des idées, allégerait de moitié la tâche de l'instituteur et. le travail des élèves.

On ne saurait donc accorder une trop sérieuse attention à cette partie si importante de l'art d'instruire les sourds-muets.

Mais pourrait-on se flatter d'exposer et de fixer

les règles d'une langue, sans faire connaître les mots de cette langue ?

Peut-on tracer un tableau satisfaisant du langage d'action; peut -on en établir les règles, sans faire connaître les signes de ce langage ?

Or, l'on tenterait vainement de décrire des signes mimiques avec des mots. Cependant, si l'on veut rapprocher, comparer, combiner ces signes, et surtout, si l'on veut conserver et transmettre les résultats d'un travail si précieux, il faut un moyen de peindre ces signes , de les fixer sur le papier. La peinture ordinaire serait d'un faible secours , fût-elle aussi rapide et aussi facile qu'elle est lente et difficile: La peinture est immobile , et le geste est un mouvement.

11 faudrait pouvoir écrire la pantomime aussi vite que l'on écrit la parole.

Voilà le problème qui m'a occupé , et dont la solution ferait faire un grand pas à l'art d'instruire les sourds-muets.

Je suppose qu'à côté de chaque mot l'on puisse écrire le signe mimique correspondant. Si ce signe est juste, s'il est l'expression fidèle de l'idée, il sera adopté dans toutes les écoles. S'il est inexact, il pro* voquera une discussion , qui éclairera les esprits et amènera une correction. Le langage se perfectionnera, se fixera, il sera le même dans toutes les écoles; et ces améliorations, franchissant nos frontières, rétablir ront, pour les sourds-muets, l'uniformité du langage naturel, au milieu de la diversité des langues, qui divise les peuples. L'arbitraire et les systèmes erronés en seront peu à peu écartés pour faire place à la raison et

h la vérité, qui peuvent seules obtenir l'assentiment général et triompher de toutes les résistances.

On finira par établir un vocabulaire. Il sera nécessairement dans un ordre naturel, c'est-à-dire logique; parce que les rapports des signes entre eux, sont parallèles aux rapports des idées. Le sourd-muet pourra conserver les connaissances acquises, les fortifier par la classification, les augmenter par l'étude. Les observations ne resteront plus isolées et personnelles; l'expérience et les travaux d'un instituteur ne seront pas perdus pour les autres, et l'art ne sera pas toujours à recommencer.

Telles sont les considérations qui m'avaient porté, il y a long-temps , à chercher un caractère propre à écrire les signes mimiques. Je ne me dissimulai pas la difficulté de l'entreprise; mais je fus soutenu par la perspective des avantages qui en doivent résulter pour les sourds-muets. Des motifs étrangers à la chose m'avaient fait suspendre ce travail déjà fort avancé; le vœu exprimé dans le procès verbal des séances du Conseil d'administration, m'a décidé à faire connaître le résultat de mes recherches.

Quand cet essai n'aurait servi qu'à prouver que l'écriture du geste n'est pas une tentative chimérique, je ne croirais pas avoir tout-à-fait perdu mon temps; j'aurais ouvert la voie à un plus habile , et le bien arriverait tôt ou tard. Quelques personnes qui avaient d'abord jugé la chose impraticable, en sont venues à dire qu'il n'y avait pas grand mérite à une invention si facile. Cette opinion me paraît d'un bien favorable augure, puisqu'elle me donne lieu d'espérer que la mimographie , n'étant embarrassée par aucune diffi-

oulté, atteindra bientôt à un degré de perfection qui en garantira le succès. Si je ne m'aveugle point , récriture mimographique , telle que je l'offre ici , et malgré tout ce qu'elle laisse encore à désirer, peut déjà, dans son application, produire d'heureux résultats. En fixant , avec le signe, le sens des mots, si fugitif pour le sourd-muet, elle offrira un pivot solide à l'attention, une aide à la mémoire, un instrument d'analyse à la réflexion et à la démonstration; enfin, les rapports des idées, rendus plus sensibles par l'analogie des signes, pourront donner le jour à des aperçus intéressans et inattendus.

Je dois faire observer que je n'ai point prétendu composer une écriture qui peignît immédiatement les idées. Une écriture purement idéographique, si souvent et toujours vainement cherchée, fût-elle même hors de toute controverse, ce qui est impossible, n'eût pu remplir mon but, qui est de faire connaître aux sourds-muets la valeur des mots par le moyen des signes qui leur sont familiers. Je me suis attaché à représenter le signe mimique, sans considérer, pour le moment, sa justesse. Ainsi, pour juger de cette écriture, il ne faut pas demander si tous les signes que nous écrivons sont l'expression exacte des idées; mais seulement si les caractères que nous employons peuvent peindre fidèlement le signe, quel qu'il soit. Ce sera ensuite aux instituteurs à corriger, à perfectionner les signes de leurs élèves, pour en former une

mgue régulière

Mou premier soin , comme je l'ai dit, fut de chercher à représenter le geste par un moyen si simple, qu'il ne fût pas hors de la portée des plus jeunes

(élèves. Telle est la partie essentielle, fondamentale, de cette écriture; c'est la seule dont il soit question clans cette esquisse.

Mais, comme le papier ne saurait répondre, ainsi qu'un interlocuteur, aux questions du lecteur, et l'éclairer, par une explication subsidiaire, sur les amphibologies et les obscurités qui peuvent se rencontrer dans mi langage encore trop peu étudié, je pense que si l'on voulait mettre sur le papier un discours mimique de quelqu'étendue , il serait indispensable que le signe écrit fut encore plus clair, plus précis que le signe vivant, tel que nous l'observons dans le langage actuel des sourds-muets.

Je crois que l'on obtiendrait cette amélioration, au moyen de quelques signes idéographiques, qui pourraient s'ajouter au signe mimographique, sans l'altérer, et seraient destinés, soit à donner plus de précision à chaque idée , par l'indication du genre et de l'espèce-, soit à éclairer l'expression collective de la pensée, en établissant la nature de chaque expression considérée dans ses rapports avec les autres termes de la proposition.

Mais on sent que ce système de signes secondaires serait entièrement subordonné au degré de perfection du premier , qui en est indépendant , peut s'en passer, et doit même le faire pendant long-temps; puisqu'il s'agit d'abord bien moins d'écrire un long discours mimique, que d'établir une sorte de vocabulaire , et de fixer le .sens de chaque mot isolément.

Comme , en second lieu , ce système de signes idéographiques ne pourrait être à l'usage des élèves commençons , et qu'il s'appuie sur une théorie qui

a besoin rie démonstration , nous le renvoyons à un autre temps , afin de ne pas embarrasser un art de pratique par des combinaisons pour le moment superflues, et pour ne pas faire rejaillir sur un système positif et tout entier appuyé sur des faits , la défaveur qui pourrait s'attacher à des spéculations toujours contestables.

ÉCRITURE MIMOGRAPHIQUE.

SIGNES ELEMENTAIRES.

Planche I.

Si l'on considère la prodigieuse variété des signes du langage mimique, on sera tenté de traiter de chimère toute tentative qui voudrait le fixer sur le papier. L'esprit s'effraie d'abord de la quantité de caractères qui semblent nécessaires pour peindre cette multitude indéfinie de signes.

On revient à des idées plus justes, quand on considère que pour écrire cette immense quantité de mots, qui composent le vocabulaire de toutes les langues qui se parlent sur la surface du globe , il ne faudrait, peut-être, que trente ou quarante caractères élémentaires.

Serait-il donc impossible de réduire aussi tout le langage d'action à un petit nombre d'élémens , à la peinture desquels on affecterait certains caractères ■'

Un signe mimique est composé d'un ou de plusieurs gestes.

Un geste est un mouvement extérieur, partiel ou général du corps.

Si nous pouvons trouver un caractère pour représenter l'organe qui agit, et un autre pour le mouvement qui est exécuté, le geste sera écrit; et il ne nous manquera plus, pour compléter le tableau, que de pouvoir indiquer, s'il y a lieu, l'expression de physionomie qui accompagne quelquefois le geste.

Or, rien ne nous empêche de choisir un caractère pour indiquer le mouvement. Prenons un fragment de roue, ou le segment de; cercle que décrit l'oscillation du pendule : C , C , 3 ou O sera le signe général du mouvement.

Par la position que nous donnons à ce caractère , et par un rayon que nous y ajoutons pour plus de précision, nous spécifions ce mouvement, et nous en indiquons la direction, de droite à gauche, de gauche à droite , de haut en bas, de bas en haut, etc. ( Voyez planche I , première colonne.)

Ces caractères sont susceptibles de diverses modifications.

Si le mouvement décrit une courbe , le rayon se courbe de même (voyez colonne B); s'il est circulaire, le rayon s'arrondit ( colonne C, planche I). La quatrième colonne de la planche I comprend tous les mouvemens obliques.

TV. B. Il est important de faire bien attention à la position du segment, pour ne pas se méprendre sur la direction qu'indique le rayon dans les colonnes B , CetD:

Quand le segment indique un mouvement de droite à gauche ou de gauche à droite, le mouvement, courbe, circulaire ou oblique, s'exécute dans un plan horizontal, sans hausser ni baisser la main.

Quand le segment est dirigé de haut en bas ou de bas en haut , le mouvement s'exécute dans un plan vertical.

L'explication qui est à droite du tableau se rapporte à la fois aux trois colonnes B, C, D.

Le premier caractère de la colonne B exprime un mouvement courbe de gauche a droite et de devant en arrière.

Le premier caractère de la colonne C indique un mouvement circulaire de gauche à droite et de devant en arrière.

Le premier caractère de la colonne D exprime un mouvement oblique de gauche à droite et de devant en arrière.

Sous le titre de mouvement de flexion, il faut comprendre le mouvement par lequel l'organe se ferme, comme dans les signes de fermer la main , fermer la bouche , fermer les yeux. Le mouvement d'extension est l'opposé.du mouvement de flexion; il faut donc comprendre, sous ce titre , le mouvement de l'organe qui s'ouvre comme dans : ouvrir les jeux, ouvrir la main, etc., etc.

Nous avons réuni , sous la dénomination de mouvemens propres , deux espèces de mouvemens jqui s'exécutent dans la partie même, sans entraîner les parties attenantes :

i°. Mouvemens de rotation (a) de droite à gauche,

i3 ou de gauche à droite ; comme quâhd la main tourne sur le poignet , ou la tête sur la colonne vertébrale.

2°. Mouveinens de droite à gaitche'ou de haut en bas (b) , analogues à ceux qu'exécute la main dans l'articulation du poignet et de l'avànt-bras, et par lesquels elle se porte légèrement de droite à gauche ou de gauche à droite, sans que le bras se meuve.

N. B. Si l'organe n'est susceptible que d'une seule espèce de mouvement, c'est-à-dire, si dans son mouvement il n'entraîne jamais les parties attenantes nous nous servons des caractères généraux (colonne A , B , C , D ) comme plus précis, et d'une forme plus nette.

Pour indiquer les modifications dont chaque mou-*vement est susceptible, nous faisons Usage d'accens que nous plaçons sur les caractères du mouvement pour indiquer s il est lent ou vif, bref ou prolongé successif ou réitère , exécute avec apparence de force ou de faiblesse, de pesanteur ou de légèreté.

Un même caractère peut, au besoin, recevoir à la fois plusieurs de ces accens.

La forme de ces accens est arbitraire; cependant pour aider la mémoire , nous avons voulu les emprunter à des objets ou à des signes déjà connus.

L'accent de la vitesse rappelle les ailes d'un oiseau ou le dard d'une flèche.

L'accent delà lenteur est emprunté à la disposition des cornes du bœuf. Celui de la brièveté est connuc'est un signe de prosodie. Je l'ai renversé pour indiquer la modification opposée.

L'accent du mouvement successif est une ligne brisée.

J'entends par mouvement successif ce\w\ qui s'exécute par une suite de petits mouvemens interrompus, mais se poursuivant dans la même direction.

Planche II.

i°. Caractères de la main.

La main est le principal instrument du langage mimique. C'est la main qui exécute la plupart des signes, avec ou même sans le concours de la physionomie. ( Voyez planche III, B. ) C'est aussi, de tous les organes du geste, le premier que nous chercherons à peindre.

Le caractère que nous adopterons est le dessin même de la main réduit au trait essentiel. On en trouve le type dans la figure que l'on tracerait en suivant , avec un crayon , le contour de la main appuyée sur une table ou sur du papier.

Les diverses positions que nous donnerons à ce caractère, indiqueront les positions analogues de la main. (Planche II, A. )

Nous avons constamment donné, dans cette planche, un signe à chaque main. On peut donner le même signe à l'une et à l'autre main, ayant soin de le surmonter d'un accent grave (de droite ci gauche} pour la main gauche, et d'un accent aigu (de gauche a droite) pour la main droite : c'est assez pour prévenir toute incertitude. Par ce moyen , le nombre des signes de la main se trouvera réduit de moitié.

La première colonne double représente les diverses positions de la main vue de dos.

La deuxième , la main vue de face.

La troisième et la quatrième, la main vue de profil , soit par le bord externe ( colonne 3 ) , soit par le bord interne ( colonne 4 )•

La boucle que l'on remarque dans les caractères de la deuxième et de la quatrième colonne, représente la ligne qui contourne, dans la paume de la main , l'éminence du pouce; et rappelle ainsi que, dans ces diverses positions , la paume de la main est en vue de celui qui gesticule. Cette boucle sert à distinguer ces caractères de ceux de la première et de la deuxième colonne.

Les signes de la première tranche horizontale se répètent fidèlement pour la forme , mais avec des changemens de position , dans les tranches 2,3, 4- Ce sont encore les mêmes signes que l'on retrouve dans les tranches 5 et 6 ; mais seulement ils y sont racourcis, parce qu'ils figurent la main vue en racourci, telle qu'elle s'offre à l'œil, lorsque la pointe des doigts est dirigée horizontalement en avant ( tranche 5 ) , ou bien tournée contre la poitrine ( tranche 6).

On peut remarquer que tous ces signes peuvent se rapporter aux quatre caractères doubles de la première tranche.

Les mêmes signes , légèrement modifiés , représentent les doigts rapprochés par leur extrémité ( tranches 7 et 8 ).

Caractères des diverses parties du corps. ( Planche

Le dessin nous donnera encore pour toutes les autres parties du corps des caractères représentatifs qui, pour être compris et retenus, n'exigeront ni effort d'attention ni effort de mémoire, parce qu'ils ont toujours un rapport direct ayec la chose signifiée.

Ces caractères n'indiquent pas sous quelle face chaque partie est censée représentée ; s'il faut le marquer avec précision, nous faisons usage d'accens imités du caractère déjà connu du mouvement, lesquels indiquent s'il s'agit de la partie antérieure ou postérieure, supérieure ou inférieure, droite ou gauche, ou même s'il est question de l'intérieur de l'organe. ( Voyez planche I. )

JS. B. Les boucles que l'on remarque dans les caractères de la sixième colonne, planche II, correspondent aux articulations des parties désignées.

Le caractère d'une partie étant adopté , nous en formons les caractères des sous-divisions, au moyen d'un trait qui coupe et est censé retrancher la partie dont il n'est pas question. Ainsi, s'agit-il de désigner l'ayant-bras , nous barrons la partie supérieure du caractère qui correspond à la portion fémurale du bras. Faut-il, au contraire , indiquer cette dernière partie, la barre traversera la partie inférieure du caractère, laquelle représente l'avant-bras (figure 9, colonne 6 , planche II ).

C'est par le même procédé que nous désignons la

*7 jambe (figure 6 , colonne 6 ), la jambe et le pied

(figure 7 ) , le pied (figure 8).

Quand nous voulons indiquer seulement la partie

articulaire, comme le coude, l'aisselle, ( figure 12),

l'épaule, (figure 11), nous la marquons par un point.

Points phjsionomiques.

Nous savons déjà indiquer, par nos chiffres mimographiques, et l'organe qui gesticule et le mouvement qu'il exécute. Nous pouvons donc écrire la plus grande partie des signes.

Mais il arrive souvent que le signe est modifie par le mouvement de la physionomie : il faut donc pouvoir écrire aussi ce troisième élément du langage mimique.

Mais les causes % qui mettent en jeu la physionomie, peuvent se combiner et se modifier de mille manières différentes. Il en résulte une infinie variété de nuances dans les expressions de la physionomie. Tenterons -nous de les reporter toutes sur le papier? Le pinceau du peintre le plus habile se trouverait en défaut. Il n'est pas même donné à toutes les physionomies de réfléchir tous les mouvemens de Tâme.. Et parmi les expressions du visage qui nous paraissent les plus significatives, combien y en a-t-il qui ne doivent leur clarté et leur énergie qu'au geste qui les accompagne ? La mimographie ne peut prétendre à une précision qui est refusée au langage vivant, dont elle est la peinture. Nous croirons avoir atteint le but, si nous pouvons indiquer les exprès-

sions de physionomie qui sont nécessaires a la clarté de la pensée.

Mais le jeu delà physionomie n'est pas toujoursunélé-. ment indispensable du signe. Ce n'est souvent qu'un agréable accessoire qui colore et anime le tableau de la pensée. Nous pouvons, la plupart du temps, nous dispenser de l'indiquer. L'intelligence du lecteur y suppléera facilement par le sens même du signe. C'est ainsi que nous reconnaissons, par le sens d'une phrase, le ton et l'accent dont il convient de la prononcer.

Dans l'écriture ordinaire , nous n'avons que deux signes pour indiquer l'intonation : le point d'admiration et le point d'interrogation.

Nous conservons ces deux points dans l'écriture mimographique, en les appliquant aux mêmes mouvemens de l'âme , exprimés non plus par des modifications de la voix, mais par des mouvemens du visage. Nous y ajoutons dix autres points physionomiques qui, par un léger changement, indiquent, chacun, deux mouvemens opposés , comme le plaisir et la douleur, l'affection et la haine, etc. Chacun de ces points physionomiques peut désigner encore trois degrés de la même expression, marqués par un, deux ou trois points. Nous pouvons donc écrire, de cette manière , vingt-deux expressions physionomiques , susceptibles, chacune, de trois nuances.

Il est important de ne pas se méprendre sur la valeur et la destination de ces points physionomiques. Il faut bien se garder de les prendre pour des signes complets; ils sont au langage mimique ce que les points d'interrogation et d'exclamation sont à la pa-

T9 rôle ; ils sont destinés seulement à indiquer le jeu do physionomie qui doit accompagner le signe.

Le nombre de ces points physionomiques n'entraînera ni embarras ni confusion ; parce que nous avons eu soin de donner à chacun une forme bien caractérisée, qui est une espèce de signe mnémonique propre à en rappeler la destination.

Ainsi, le point physionomique de la gaîté (planche II, colonne 7. C) est emprunté au caractère de la bouche , et rappelle les mouvemens des lèvres dans le sourire. Une disposition contraire caractérise le point opposé (c).

Dans un visage épanoui par des sensations agréables, les traits sont relevés, et semblent éprouver une douce contraction de bas en haut ; dans le point physionomique du plaisir ( planche II, colonne 7. D), emprunté au caractère de la joue (avec lequel cependant il est impossible de le confondre), le trait caractéristique est relevé. Il s'abaisse, au contraire, dans le point physionomique des sensations pénibles ou douloureuses (d), où. les traits de la face sont affaissés.

Le même point du plaisir (D) s'incline (E) pour indiquer le mouvement qu'éprouve la physionomie quand nous sommes attire's vers ce qui nous plaît.

Le point de déplaisir (d), penché en arrière, indique la physionomie de la répugnance, de la haine, etc.

Le même point, incliné en avant, rappelle l'expression delà compassion, qui nous attire vers l'être qui souffre.

Le point physionomique de la modestie, du respect (G), s'incline et se courhe en avant; l'opposé se redresse en arrière (g).

Il eût été, peut-être, convenable, pour l'explication de ces points physionomiques , d'y joindre une suite de têtes d'expression bien dessinées ; mais je n'ai pas cru devoir donner un tel air d'importance à une si faible ébauche.

On peut ajouter quelques points physionomiques à ceux que j'ai indiqués. On peut faire autrement; on peut faire beaucoup mieux.

Combinaison des signes élémentaires dans l'écriture mimographique.

Nous avons assigné des caractères à tous les élé^ mens du geste ; tous ces caractères peuvent être ramenés à un petit nombre de figures qui, par leurs formes ou leurs analogies, se gravent facilement dans la mémoire.

Il s'agit maintenant de les combiner pour écrire le signe, tel qu'il s'exécute à nos yeux.

Le caractère du mouvement à exécuter se place après le signe de l'organe. Quand nous le plaçons avant ce dernier, c'est pour indiquer le mouvement que cet organe est censé avoir exécuté pour se montrer dans la position où il doit être en commençant le signe : c'est alors un signe de position. (Planches I et III.)

Ainsi , si le geste commence avec la main fermée ,. le signe de la main sera précédé du signe du mouvement de flexion. (Planches III, Bf. i i, 19,23.) Si nous avons à écrire le signe de ouvrir les yeux , comme ii faut que les yeux soient préalablement fermés, le signe

de l'œil sera précédé du signe de flexion. (Voy. planche III, A, 8.)

C'est par le même moyen qu'on indique !a position respective où sont les mains au moment d'exécuter le signe. (Planche I.)

Essayons maintenant de faire usage de nos caractères pour écrire quelques gestes ou quelques signes.

Prenons pour exemple le jeu des deux organes dont les mouvemens sont les plus variés, dont le domaine est le plus riche et le plus vaste : je veux parler de l'œil et de la main.

Le signe de l'œil est le dessin abrégé d'un œil vu de profil. Nous y ajoutons un trait commun à tous les signes des parties de la face : c'est une ligne qui est censée marquer le profil depuis le front jusqu'au menton. (Planche II, colonne 5.)

Fautril écrire le mouvement de l'œil qui regarde en haut? nous écrivons d'abord le signe de l'œil, et ensuite le mouvement de bas en haut. (Planche III,

Ce mot mimographique , composé de deux lettres , pourrait être traduit en latin par aspicere.

Faudrait-il écrire le signe correspondant à despi* çere , regarder de haut en bas; au signe de l'œil nous ajouterons le signe de mouvement de haut en bas. (Planche III, A, a.)

Nous écrirons aussi facilement les signes de regarder à droite (A.y] 3 ^regarder à gauche (/^ 4)> regarder en avant (prospicere) (f. 5), regarder autour (cïrcumspicere) (f. 6).

Il ne sera pas plus difficile d'écrire le signe de fermer les yeux (J~. 7), ouvrir les yeux (f. 8 ).

Pour ce dernier signe, on peut faire précéder le signe de l'œil du signe du mouvement qui se ferme ,. afin d'indiquer que l'organe doit être fermé au moment d'exécuter le signe. On sent que ce soin est presque superflu dans cette circonstance. Nous n'en faisons mention que pour faire voir à quel degré de fidélité minutieuse on peut porter l'écriture mimographique.

Si dans le signe qui exprime l'œil qui se ferme , nous ajoutons, sur le caractère du mouvement, l'accent diminutif, nous aurons écrit le signe de cligner (planche III, À, 9); et si nous y joignons l'accent fréquentatif, au lieu de cligner, nous aurons exprimé clignoter.

Parcourons les autres signes de cette colonne :

A-f 10. Ouvrir de grands yeux, ou bien ouvrir largement les yeux, comme dans l'étonnement.

f 1 r. Ce signe représente deux mouvemens simultanés. Le mouvement de gauche à droite est surmonté d'un accent aigu, qui indique qu'il appartient à l'œil gauche; l'accent grave du mouvement de droite à gauche fait voir que ce mouvement est exécuté par l'œil droit : c'est l'expression de louche/:

Presque tous ces signes peuvent être diversement modifiés par les expressions variées de la physionomie, qui peuvent les accompagner : on peut regarder avec attention, avec plaisir, avec peine, avec compassion , etc.

Les signes^ 12 renferment, avec le signe de regarder en haut, le point physionomique de l'attention , d'une grande attention , d'une extrême attention.

f. i3. Regarder en haut avec plaisir, avec Un extrême plaisir. Le troisième des signes , compris sous ce. chiffre, exprime, par le moyen de l'accent, un regard prolongé accompagné d'un extrême plaisir. Il donnerait l'idée de l'extase.

f. \t\. Regarder en haut avec respect.

j. i5. Regarder en bas avec dédain.

f. 16. Regarder en bas avec plaisir.

f. 17. Regarder en bas avec compassion.

B. (Planche IJI. )■

Nous avons réuni sous cette lettre des exemples de signes qui s'exécutent avec la main.

f. 1. Nous trouvons dans le premier exemple le caractère de la main , tel que nous le présente le troisième caractère de la deuxième colonne , planche II. Le second caractère exprime un mouvement de devant en arrière; c'est donc la main qui vient s'appuyer, à plat, contre la poitrine.

On peut raccourcir le caractère de la main comme dans le second exemple, si l'on veut le réduire aux proportions ordinaires des lettres de notre écriture, qui ne sont jamais plus larges que hautes.

~&f. 2. Le premier caractère est le même que le premier de la première colonne, planche II; c'est la main vue de dos, les doigts en haut. Le second caractère indique un mouvement en avant. Ce signe peut correspondre au pronom de la deuxième personne.

f. 3. La main (placée comme dans la première fig. , deuxième colonne, planche II) s'élève lentement vers le ciel ; la physionomie exprime le respect : signe de Dieu.

f. 4. Je vois ici la main en racourci (comme dans la

planche II, troisième colonne, cinquième figure ), lé bout des doigts en avant , le bord externe en bds; le mouvement en avant : signe du futur.

f. 5. Même position de la main ; grand mouvement en arrière par-dessus l'épaule : signe du passé.

f. 6. La main comme dans la troisième figure dé la première colonne, planche II ; mouvement en avant : signe d'avant.

f. 7. La main horizontalement placée , la paume tournée en bas , le bout des doigts en avant ( planche II, colonne 1 , figure 5) ; grand mouvement dé bas en haut : signe de grand . élevé.

f. 8. Mêmes caractères; le-signe du mouvement est surmonté de l'accent successif: signe de grandir.

f. 9. Ici la direction du mouvement est changée : elle est de haut en bas : signe de diminuer, rapetisser.

f. 1 o. La main fermée s'ouvrant plusieurs fois : signe de pluralité.

f. 11. La main fermée s'ouvrant successivement (un doigt après l'autre) : signe de quelque. Si l'on ajou-> tait le point physionomique de l'attention , ce serait le signe de compter.

f. i3. Les mains, horizontalement, la paume en haut; mouvement de haut en bas. Ce geste entre d.ms plusieurs signes; il comporte l'idée de soulever.

Le second exemple offre le même signe avec abréviation; au Heu d'écrire les deux mains, nous nous sommes contentés de l'écrire une fois avec les deux accens de gauche et de droite.

f. \[\. Les deux mains jointes, comme l'indique le trait d'union : signe de prière. Un tréma au lieu du

trait d'union, indiquerait les mains rapprochées, mais sans se toucher.

f. 16. Les deux mains jointes avec un mouvement contre soi-même : prière, supplication.

f. 17. signe composé des signes B 14 et A \l±: prière au ciel.

f. 1 8. Les deux mains jointes éprouvant un mouvement de rotation (la gauche de droite à gauche, la droite de gauche à droite) représentent un livre que l'on ouvre : signe de livre.

f. 19. La main fermée se porte en avant et s'ouvre: signe de donner.

f. 20. La main ouverte se porte en avant, reçoit, se ferme et se rapproche de la poitrine : signe de recevoir.

f. 21. La main placée horizontalement , la paume vers la terre , se porte en has , se ferme et se relève : signe spécial de prendre.

f. 22. Le même signe avec des accens qui modifient les divers mouvemens : la main se porte lentement en bas, saisit avec force et enlève avec vivacité.

f. 23. La main fermée est poussée en avant , et fait un mouvement de rotation : fermer une porte.

Ces exemples suffiront, je pense, pour faire apprécier l'écriture mimographique, et faire juger combien il faudrait peu de temps pour mettre le sourdmuet en état de lire et d'écrire ces signes.

On a pu remarquer combien le langage mimique est quelquefois concis, puisqu'il faut, souvent, trois ou quatre mots français pour rendre un mot mimique de deux ou trois caractères. De cette extrême conci-

sion naissait une des grandes difliculle.s que les méthodes usitées eussent à surmonter, et qui s'aplanit d'elle-même devant l'écriture mimographique.

On a proclamé depuis long-temps la règle fondamentale de P'instruction des sourds-muets, daller des idées aux mots ; mais quand on venait à l'application , le principe était oublié, et c'étaient les mots qui servaient de pivots à toutes les explications; c'était dans les mots que l'on cherchait les signes destinés à les faire connaître aux sourds-muets.

Par la parole, nous analysons la pensée, et nous en présentons distinctement les élémens l'un après l'autre à l'attention de l'esprit , qui doit les recombiner et les réunir, pour recomposer et saisir, dans son ensemble, le tableau que les termes de la proposition nous ont montré pièce à pièce.

Je n'ai pas besoin de dire que le sourd-muet n'est pas, tout de suite, en état de faire cette opération. L'analyse qu'il fait de la pensée est long-temps incomplète. Pendant long-temps il a plutôt le sentiment que la connaissance de ses idées, Plus tard, le besoin de comuniquer sa pensée le met dans l'obligation de la décomposer, afin d'en présenter successivement les élémens, puisqu'il ne peut l'exprimer dans son unité collective. Mais l'analyse qu'il en fait par le langage mimique, ne correspond pas exactement, terme pour terme , à celle que nous faisons par la parole; ces deux analyses diffèrent comme les instrumens qui ont servi à les exécuter. Les coupes opérées par l'un et l'autre moyen sont rarement parallèles; tantôt plus grandes, tantôt plus petites; quelquefois elles se rapprochent, plus souvent elles sont diver-

a7 gentes. 11 en résulte que telle idée qui, pour le jeune sourd-muet, est, en quelque sorte, élémentaire, parce qu'elle est encore indécomposée; est complexe et composée de plusieurs élémens distincts pour celui qui parle.

S'il nous arrive donc d'offrir aux sourds-muets ces élémens, il ne pourra en opérer la combinaison pour la rapporter à un modèle déjà connu de son esprit.

Que sera-ce si , à cette complication déjà trop forte pour cet esprit novice , l'instituteur ajoute l'analyse des formes grammaticales que le sourd-muet ne connaîtra pas de long-temps.

Un exemple va faire entendre ma pensée.

Je suppose que l'instituteur veuille dicter au sourdmuet ces mots : Regarder en haut avec un extrême plaisir (planche 3. A. f. 1 3). Un seul signe pourrait rendre ces six mots. On ne peut guère attendre du sourdmuet qu'il décompose de lui-même ce signe, qui est pour lui l'expression d'une seule idée, et qu'd en démêle des élémens. C'est donc au maître à le diriger.

Voyons comment ces mêmes mots seraient dictés dans l'école de l'abbé Sicard, et combien cette explication exigerait de signes :

i°. Regarder demandera trois signes : i°. signe du radical (je fais grâce du double voir, par lequel on prétendait expliquer ce mot); i°. signe du mode indéfini; 3°. signe du présent.

i°. En, signe complexe de la préposition qui exprime le rapport indéterminé du contenu au contenant; ce signe se fait, dans l'école, en traçant pu l'air un cercle horizontal , dans lequel on plonge le tloigt en divers endroits.

3°. Hûut, Un signe.

/i°. Avec , un signe.

5°. Un, deux signes: i\ signe île l'article iiulc-i fini; a°. signe du genre masculin.

6°. Extrême. Ce mot , qui est un adjectif au super* latif, et pourrait sei traduire par deux ou trois mots , exigerait au moins trois signes dans le système de l'école.

7°. Plaisir, trois signes: signe du radical, signe de l'adjectif, qui devient substantif.

Voilà, de bon compte, treize ou quatorze signespour exprimer une idée que le sourd- muet peut rendre par un seul geste»

Pour comprendre cette longue série de signes analytiques, il faut qu'il les réunisse en un seul tableau, qu'il en saisisse tous les rapports d'un seul coup d'oeil, et en combine tous les élémens divers en un seul

signe.

Il n'est pas difficile d'apprendre au sourd *• muet à écrire les mots à mesure qu'ils lui sont dictés; le public aveugle admire; mais l'instituteur consciencieux ne peut se contenter de cette trompeuse apparence» 11 veut que l'élève comprenne tout ce qu'il lit et tout ce qu'il écrit.

Le plus sûr moyen de l'amener à ce point , est de se servir des signes qui lui sont familiers, pour lui faire découvrir, dans l'idée même qu'il faut exprimer, la raison de tous les mots que nous employons pour la rendre dans notre langue.

Voilà le principe; mais l'application n'est pas toujours facile. Les divers élémens d'une idée sont quelquefois si étroitement unis dans le langage mimique

qu'il est difficile de les isoler pour affecter à chacun lé mot français correspondant. En effet, pour nous arrêter à l'exemple cité, comment séparer le regard de sa direction? comment montrer l'expression de l'organe, sans montrer l'organe? La mimographie pourrait être ici d'une grande ressource; puisque, sans détruire l'unité du signe, elle laisse voir distinctement tous les élémens, qu'il est indipensable d'y reconnaître pour y appliquer les mots qui doivent les traduire.

Ce n'est cependant là qu'un des plus faibles secours que cette écriture pourrait offrir à l'instruction des "sourds-muets. J'en ai exposé les principaux avantages dans une lettre au conseil d'administration et au conseil de perfectionnement des sourds-muets. Elle servira de Complément à ce que j'avais à dire sur cet objet.

Page 1