UN MAKI QUI SE DÉRANGE
Assise, près d’une des fenêtres, dont le rideau levé laissait voirie boulevard Poissonnière, d’un élégant petit salon ; les pieds sur un tabouret en tapisserie, une jeune femme, en robe de chambre, brodait silencieusement.
A quelques pas de cette femme, un homme de vingttrois à vingt quatre ans, debout et adossé à une cheminée où brillait un feu vif, lisait un journal.
Ou plutôt, il feignait de lire.
Car, tout en tenant le papier devant lui, ses yeux se tournaient à chaque instant vers celle qui semblait plongée si profondément, près de la fenêtre, dans son travail de broderie.
Et alors, il y avait dans les regards du jeune homme une expression si positive de tendresse, quoique tempérée par une sorte de respect.
Qu’on comprenait bien que le journal, sur lequel il se hâtait de ramener ses yeux, au moindre mouvement de sa compagne, n’était qu’un prétexte pour pouvoir la contempler, à son aise, à la dérobée. ..
Mieux que cela, peut-être : pour avoir le droit de demeurer à ses côtés.
MINÉTTE 1 i 1
Elle était si jolie, d’ailleurs, et tant de gens eussent envié le sort de celui qui pouvait ainsi l’admirer, sans contrainte !
Figurez-vous une tête de vierge... un peu pâle et un peu triste, il est vrai... — mais les reflets de la douleur n’altèrent pas un beau visage : ils le poétisent.
Quant à notre jeune homme, il était bien aussi... fort bien !
Et il avait surtout l’air si heureux, en même temps que si craintif de se retrouver là !
Cependant trois heures sonnèrent : à ce bruit, la jeune femme, arrachée à ses pensées, laissa tomber sa broderie et tourna la tête vers son compagnon, qui se hâta, lui, de se replonger dans sa lecture.
« Trois heures, dit-elle, avec un accent de regret, et il est parti depuis ce matin neufheures.
» Vous êtes bien sûr, Louis, qu’il avait à faire au Palais?
— Je vous le certifie, Camille. Hier encore, il m’a parlé d’un rendez-vous qu’il ne pouvait manquer à la quatrième chambre, avec l’avoué de son client...
o Ah ! il faut lui pardonner!., les avocats ne sont pas toujours libres, voyez-vous!... »
La jeune femme poussa un soupir.
» — Je ne le vois que trop depuis quelque temps, ditelle.
» Ils ne sont pas même libres d’aimer leur femme, à ce qu’il parait... de s’occuper d’elle... de se rappeler les jours où ils devraient à peine la quitter.
» Mais vous, Louis, qui allez aussi devenir un avocat.
est-ce que vous agirez de cette façon avec celle qui portera votre nom, dites-moi ?
» Est-ce qu’au bout de cinq ans de ménage tout au plus, vous serez si habitué à elle... je veux dire si indifférent à ses côtés, que vous ne songerez plus qu’aux soins de votre ambition, de votre fortune aux dépens de son bonheur. »
Le rouge monta au visage de Louis... Il allait répondre vivement... trop vivement, sans doute, aux questions qu’on venait de lui adresser.
Mais il se contint...
« — Quand je serai avocat... et marié... » répliqua- t-il à voix basse, » il est malheureusement probable que je ne me Comporterai pas autrement que mes confrères.
— Ah !... Alors vous ne sortirez plus avec votre femme qu’une fois par hasard, tous les huit jours ?... vous ne la conduirez jamais au théâtre? vous ne lui direz plus jamais que vous l’aimez ; et quand elle vous dira, elle qu’elle vous aime, vous prendrez un air ennuyé... distrait... comme si elle vous contait la chose la plus maussade du monde!...
» Enfin, quand arrivera l’anniversaire de la naissancede votre femme. .. ou le jour de sa fête. . . »
Et ici la voix de Camille s’altéra sensiblement.
» — Vous n’aurez pas un mot du cœur... un souhait à lui donner... pour la rendre joyeuse... pas un souvenir... une pauvre fleur à lui apporter... pour lui prouver... que vous l’aimez toujours. »
Louis ne répondit pas. Il ne pouvait rien répondra...
11 avait vu les yeux de la jeune femme se mouiller comme elle prononçait ces derniers mots...
Digiti.
Et il s’était détourné pour qu’elle ne s’aperçut pas que, lui aussi, il avait des larmes dans les yeux.
Camille s’était levée ; elle se dirigea vers le piano, sur lequel dans un brillant vase de Chine, se prélassait, tout fier, un énorme bouquet de violettes de Parme.
« — Chères fleurs, dit -elle en s’inclinant sur le bouquet pour en aspirer les parfums, vous seules m’avez souri aujourd’hui.
Mais ce n’est pas mon mari qui a été vous chercher...
C’est un autre !
Oh ! que cet autre soit donc remercié comme il le mérite !
Tenez, Louis, je veux que vous m’embrassiez encore... entendez-vous. »
En prononçant ces mots, Camille s’était retournée et s’avançait vers Louis, souriante, à la fois, de dépit et de bonté... délicieuse de candeur... ravissante de coquetterie enfantine.
Elle tendait son front au jeune homme. '
« — Mais... ce n’est pas la peine, vraiment!... murmura-t-il, plutôt effrayé qu’heureux de cette soudaine faveur.
— Vous me refusez? fit-elle, en ouvrant ses grands yeux.
— Non !.. non !.. reprit-il, tremblant, seulement je pensais... cela est si naturel que je ne vous oublie pas... moi, votre ami depuis si longtemps !..
— Eh bien ! cela est donc tout naturel aussi que je sois aimable avec mon ami... mon vieil ami...
Et puisque les autres ne tiennent pas à m’embrasser un jour comme celui-ci.
Qu’il m’embrasse, lui, si cela lui plaît, plutôt deux fois qu’une. »
Louis posa ses lèvres sur le front de la jeune femme.
Et il frissonna et chancela en même temps...
Mais elle ne s’aperçut de rien, elle...
Son innocente vengeance accomplie, peu soucieuse du vengeur, sa pensée était déjà retournée vers son mari...
Louis la suivait des yeux, en contenant les battements de son cœur.
Elle allait reprendre sa broderie et sa place près delà fenêtre...
Il allait se remettre, afin de pouvoir rester là encore un peu, à l’interminable lecture de son journal.
La porte du salon s’ouvrit.
Une femme parut ; elle tenait à la main un splendide bouquet de camélias de toutes couleurs.
« — Ma mère ! » cria Camille en s’élançant vers Rosine Petit.
Et elle ajouta, tandis que cette dernière la tenait serrée contre son sein.
« — Oh ! toi ! je savais bien que tu ne m’oublierais pas non plus un jour comme çelui-ci. #
Louis avait pris son chapeau ; il s’inclina devant les deux dames.
« Vous partez, mon ami! fit Camille. Gomment vous ne dînez pas avec nous ?
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