‹ MinetteChapitre 9 sur 27 · VIEILLES AMOURS · texte numérisé non relu

VIEILLES AMOURS

La neige de février tombait à flocons sur la ville de Fontainebleau.

Le visage enfoui dans un épais cache-nez de cachemire, le collet de son paletot remonté par-dessus ses oreilles, un homme qui descendait de l’omnibus du chemin de fer venait

de sonner à la porte d’une des maisons de la rue de Paris, — une des plus belles rues de la susdite ville, sur laquelle il tombait tant de neige ce jour-là.

La porte s’ouvrit... non grâce à un portier... — le portier est un bipède peu répandu encore en province... heureuse province ! — mais sous la main d’une domestique, une grosse paysanne d’une vingtaine d’années.

, Et la grosse fille, à l’aspect de celui à qui elle avait ouvert s’écria :

« — Tiens ! c’est vous, monsieur ! Oh 1 quel bonheur ! madame ne vous attendait plus, allez, par ce chien de temps-là! d

Ce à quoi le monsieur répondit gaiment, tout en secouant la neige qui le couvrait.

« — A mon âge, Catherine, lorsqu’on est attendu, on doit toujours venir... même par ce chien de temps-là. »

Quelques secondes après, précédé de la servante, notre monsieur, qui, — nous pouvons le dire, maintenant qu’il a quitté son cache-ncz, — était un homme de cinquante-cinq ans environ, mais encore vert et alerte, à l’œil vif et spirituel, aux allures distinguées, notre monsieur entraitdans une chambre à coucher, où on le recevait de nouveau avec une exclamation de joie.

Et où il trouvait de plus, — ce qui ne pouvait que doubler sa satisfaction, — un bon feu devant lequel. — après avoir baisé la main de celle qui venait de l’accueillir si bien, — il allait s’étendre au fond d’un large fauteuil, en murmurant ces mots :

« — C’est égal, il fait*bien froid ! »

La servante s’était retirée.

Et la maîtresse avait pris place, en lui souriant, près du monsieur.

« — Eh bien î ma bonne Rosine, » fit-il après un moment de silence.

a — Eh bien ! mon bon Rigaut, » repartit la dame.

Elle lui fendilla main.

« — C’est vrai, vous avez bien froid; » reprit-elle, en pressant dans les siens les doigts glacés de son compagnon.

« — Dam ! c’est que c’est encore loin de Paris, Fontainebleau, ma chère !

— Et qu’on a le temps de geler en route, n’est-ce pas ?

— Sans doute !... mais qu’importe, lorsqu’on estsûrde dégeler ici ! »

Rosine sourît encore.

* — Toujours aussi exact... et toujours aussi aimable... fit-elle.

« — Dites : toujours aussi amoureux, ma bonne...

— En vérité, je serais presque tentée de le croire, car, depuis bientôt cinq ans, mon ami, savez-vous que vous n’avez pas manqué une seule fois, toutes les semaines, été et hiver, et quelque temps qu’il fit, à cette visite !

— Est-ce que vous me le reprochez, Rosine ?

— Oh ! vous ne le pensez pas, mon ami !

— Alors, pourquoi vous étonner que je tienne à conserver de douces habitudes ? Pourquoi vous récrier sur ce que vous traitez, vous, d'exactitude et d’amabilité... et ce que j’appelle, moi, mon seul bonheur maintenant?

— Vous habitez Paris, Rigaût, et il doit s’y trouver, sous vos pas, tant de plaisirs capables de vous faire oublier

ceux qu’une pauvre recluse comme moi peut encore vous donner? #

Rigaut considéra sa compagne comme s’il eût voulu s’assurer qu’elle s’exprimait sérieusement.

Et à la suite de cet examen, sous lequel elle ne sourcilla pas, se jetant un coup d’œil dans la cheminée.

« — Ah ça! mais! s’écria-t-il avec une sorte de fatuité comique, je suis donc bien séduisant encore, orné de mes cinquante-cinq ans et de mes cheveux gris, que ma maîtresse, — et notez que ma maîtresse jouit de quinze grandes années de moins que moi, — puisse suspecter ma fidélité, ou tout au moins la trouver surprenante.

» Mais non, regarde-moi un peu, Rosine, et considère ensuite ton visage... Ya ! je suis vieux, moi, bien vieux... peut-être aussi bien laid... et tu es restée jeune, fraîche et jolie comme autrefois, chère fille ! »

Rosine secoua la tête.

« Allons ! allons ! » reprit Rigaut, « ne le nie pas, coquette ! tu sais bien que je ne me trompe pas, et que de nous deux, celui qui a le droit d’adresser des remercîmentsà l’autre, dans notre mutuelle affection, ce n’est pas toi. #

Rosine allait répondre, son compagnon l’en empêcha.

« — Eh bien ! oui, » continua-t-il, « tu vas me, dire que tu m’aimes aussi, parce que... parce que je te prouve encore que je ne te considère pas comme une maîtresse ordinaire... mais comme une amie charmante et dévouée...

» Mais quand je te laisserais me répondre ces paroles, Rosine, que me prouveraient-elles?

« Que tu as assez de cœur pour cacher le bien que tu fais sous le bien qu’on peut te faire.

« Tout le contraire de ce qui se passe, d’ordinaire, dans le monde, entre gens qui s’imaginent le plus s’aimer I

* Mais, sans toi, voyons, Rosine... sans toi, que deviendrais-je pourtant, avoue-le !

« Je suis seul au monde, tout seul !

« J’ai des enfants, ils me fuient... ils m’oublient, ils me méprisent peut-être... et ils ont peut-être raison... je me suis conduit à leur égard de façon à ne pouvoir exiger d’eux ni tendresse, ni estime!

— Que dites vous ?

— La vérité... Oh ! je ne m’abuse pas, va!... ni ma fille, ni mon fils ne viendraient chercher, même un conseil, près de celui qui ne s’occupa jamais sérieusement de leurs intérêts... de leur avenir.

» Et si je me permettais de leur dire, aujourd’hui, que leur conduite m’afflige et m’offense... après les avoir laissés si longtemps, par une coupable faiblesse, dans toute la liberté de leurs fautes... qui sait s’ils ne se riraient pas de mes plaintes et s’ils n’oseraient pas traiter d’ennuyeux radotage, ma trop tardive sollicitude ! v »

Une larme perla aux paupières de Rigaut.

Il la sentit couler doucement sur son visage et il ne s’en cacha pas...

Cela est plus doux que triste de pleurer devant ceux qui vous aiment... lors même qu’on ne doit s’en prendre qu’à soi de ses larmes.

Rosine s’était rapprochée encore de lui.

« — Oui, disait-il tout bas, et comme se rappelant men-

talement, avec une volupté amère, le passé; oui, j’a-. vais un fils qui eût pu devenir un homme de mérite... de talent...

» Et ce n’est aujourd’hui qu’un être inutile, sans position, sans intérieur.

u il n’a pas même su conserver le bonheur que le hasard lui avait donné ? >

» Il a fallu qu’il fit tant souffrir celle qui portait son nom qu’elle fût obligée de se séparer de lui... au moment où il allait se séparer d’elle !

» J’avais une fille.

# J’espérais qu’elle demeurerait une honnête femme, en la mariant...

* Une femme du monde, en lui ouvrant le monde...

» Et ma fille n’a plus d’époux... elle vit, avec un amant, dans une société qui n’en est pas une...

» Pis que cela !... elle a trouvé moyen par sa conduite honteuse, d’encourir le blâme et le mépris de ceux-là même, qui d’habitude, par goût ou par indifférence, ne blâment et ne méprisent personne ! ■

» Oh !... »

Rigaut se cacha la figure dans les mains.

Un long silence suivit; Rosine n’osait le rompre ; la douleur de son compagnon était de ces douleurs dont il est d’autant plus nécessaire de ne pas retenir l’épanchement, qu’elles restent le plus souvent, malgré tout, comprimées dans le cœur, à le faire éclater.

Cependant elle murmura ce mot :

« Mon ami. »

• Et Rigaut rappelé à lui par cette voix aimée, releva la tête.

Il contempla un instant celle qui semblait l’inviter ainsi, du regard, autant que de la parole, à se calmer, et d’une voix attendrie.

« — Oh ! vous du moins, dit-il, vous, Rosine, vous êtes toujours heureuse, n’est-ce pas, avec votre fille ! »

Une lueur de douce fierté illumina les traits de Rosine.

« — Oh! oui! toujours! # repartit-elle.

« — Vous le voyez donc bien, reprit Rigaut, Dieu est juste!...

■» Vous vous êtes sacrifiée au bien-être de votre enfant... Dieu vous en récompense... tandis que moi...

— Encore!

— Allons : oui ! j’ai tort de me plaindre... vos joies sont aussi mes joies... et elles devraient me consoler de mes propres chagrins...

» Hein! vous souvenez-vous, Rosine, de ce jour où, arrivant à vous, comme d’ordinaire alors, pour vous proposer une partie de plaisir... — un dîner, je crois, chez un de mes amis, — je vous trouvai toute grave, toute réfléchie... mais cependant aussi un peu triste, et me disant :

— Mon ami, ma fille se marie dans un mois... dans un mois j’aurai quitté Paris pour n’y plus revenir... j’ai juré de rompre à tout jamais avec ma vie passée.

» Et je commence dès aujourd’hui à tenir mon serment.

» Ma fille épouse un honnête homme.

» A défaut d’un nom honnête que je ne puis donner à mon enfant, je veux, du moins, lui laisser calme et pur le bonheur que lé bon Dieu lui envoie.

» Je m’exile sans retour pour ne pas être un obstacle ou une tache à ce bonheur ! *

Rosine suivait avec intérêt les paroles de son compagnon.

» — Après? » dit-elle, car il s’était arrêté pour lui sourire.

» — Après! reprit-il... mais, comme tout interdit de cette résolution à laquelle j’étais loin de m’attendre, je l’avoue, — vous m’aviez si rarement, jusque-là parlé de votre fille ; comme je vous interrogeais sur le coin de la province que vous aviez choisi pour le lieu de votre exil...

— Vous me dites d’un ton que je n’oublierais jamais, mon ami, — quand je vivrais mille ans, — en apprenant qus j’allais habiter Fontainebleau.

« Eli bien ! mais Fontainebleau... c’est donc le bout du monde ? Et parce que vous partez pour Fontainebleau, il est donc indispensable que je cesse de vous voir... de vous aimer?

— Et en me serrant la main comme à présent, vous me répondîtes :

. » Il est certain que si cela ne vous ennuie pas... de venir de temps en temps.

— Chaque semaine, s’il vous plaît... chaque semaine, monsieur...

— C’est vrai. 11 fut tout de suite convenu de chaque semaine... je le reconnais.

» Je vous accueillerai toujours avec plaisir, continuâtesvous.

— Et depuis cinq ans, chaque semaine, en effet, je vous vois arriver ici...

— Et ces cinq ans ont passé comme les plus beaux jours

de ma vie... Rosine. «

— Bien vrai !

— Oh !... coquette, en doutez-vous ! »

Rosine s’était laissée aller aux bras de son vieil amant.

Et il la serrait avec tendresse contre lui.

Et leurs lèvres s’étaient doucement rapprochées.

Et il n’y avait rien de ridicule ni de honteux dans ce baiser d’un homme à cheveux gris et d’une femme jeune et jolie encore; dans ces caresses d’un ancien viveur et d’une ex-lorette.

C’est le mensonge qui ridiculise ou qui souille.

Unis par une affection que le temps et des confidences mutuelles avaient cimentée, Rigaut et sa maîtresse étaient de bonne foi.

Le passé était bien loin d’eux, le présent leur appartenait.

Ils avaient le droit de s’aimer enfin, parce qu’ils s’aimaient.

A ce moment, un coup discrètement frappé, résonna à la porte de la chambre à coucher.

C’était Catherine, — la grosse servante, — qui venait annoncer que le dîner était servi.

Rigaut et Rosine se levèrent, et bras dessus, bras dessous, ils passèrent dans la salle à manger.

Le dîner était fin et recherché ; l’hôtesse connaissait de longue date, les goûts délicats de son hôte.

Je crois même qu’au dessert, entre une tranche de fromage de Roquefort et une pyramide de biscuits à la vanille, on s’avisa de décoiffer rondement une bouteille de Moët.

Et que ce dîner, qui avait commencé très raisonnablement vers les cinq heures, ne se termina, par extraordinaire, qu’assez avant dans la soirée. *

Mais, après tout, que faire à Fontainebleau, quand il f neige.

Si ce n’est dîner le plus longtemps possible,

Surtout quand chaque mets y est accompagné de joyeuses paroles... chaque verre de vieux vin d’un bon et doux souvenir.

Bienfaisants effets du plaisir.

En se levant de table, Iligaut, l’ancien avoué, le père d’Hortense Becquet, — dont nous vous contons l’histoire dans ce volume, — et de Lucien Rigaut, — dont nous vous apprendrons la vie plus tard, — en se levant de table, disons-nous, Rigaut avait oublié ses cliagrins et ses ennuis... »

Et Rosine, quoique tout entière au charme de ces heures passées avec son amant, son ami, lui disait alors d’un ton joyeux, comme pour lui offrir, en se le donnant à ellemême, le digne corollaire de cette délicieuse soirée :

— Et vous savez, mon ami, que jt? pars demain matin avec vous?

» C’est demain l’anniversaire de la naissance de ma fille... Il faut bien que j’aille l’embrasser un peu ! »

no

Page 1