SUJETTE
— Cela m’est impossible, pardon nez-le moi, ma mère m’attend.
— Adieu donc... et merci encore de vos belles violettes, Louis.
— Merci de vos remercîments, Camille.
Louis n’était plus là.
Rosine Petit s’assit dans un fauteuil et attira sa fille sur ses genoux.
« — Tu es pâlotte, petite, lui dit-elle, aujourd’hui? Est-ce que tu es malade ?
— Du tout, ma mère.
— Et ton mari... où est-il ?
— Mais... au Palais, je crois, ma mère, pour ses affaires.
— Tu crois... il ne te dit donc plus où il va, maintenant, en te quittant.
— Si fait... mais... mais... oh ! tenez, ma mère, ne parlons pas de lui... mais de vous...
Tous vous êtes bien portée... j’espère depuis un mois ?
Et Fontainebleau... vous y plaisez-vous toujours autant.
Et mon couvre-pieds au crochet est-il achevé?
Et votre grosse Catherine, continuez-vous, d’être contente d’elle.
Eh bien ! voyons, répondez-moi. #
La jeune femme amassait ainsi questions sur questions pour donner le changeà l’inquiétude qu’elle découvrait dans les yeux de sa mère.
Mais on ne donne pas le change à sa mère.
« — Je me porte très-bien, repartit Rosine Petit, Fontainebleau continue de me plaire, et Catherine de me servir comme il faut...
Ton couvre-pieds sera achevé dans quinze jours.
Et maintenant que je t’ai répondu, réponds-moi à ton tonr.
Je te trouve pâle, fatiguée, tu m’assures que tu n’es point souffrante, cependant.
Tu as donc du chagrin, alors ?
Et puis, pourquoi ne veux-tu pas que nous parlions de ton mari ?
Chaque fois que nous nous trouvons seules ensemble, toutes deux, c’est sur lui que roule toujours nqtrc conversation, et cela est tout simple.
» Tu as donc des motifs, aujourd’hui, pour éviter un pareil entretien ? »
Camille baissait les yeux et se taisait.
* — Écoute, reprit la mère, en portant à ses lèvres les mains de son enfant, écoute, ma vie ; c’est la première fois, depuis cinq ans que tu es mariée, que tu me reçois avec un nuage sur tes traits chéris...
» J’ai donc le droit de m’étonner... d’avoir peur.
» De te demander si tu as besoin d’un conseil ?
• » Ou d’une consolation.
» Cependant, crois-le bien, Camille, si cela te déplaît... ou te gêne, de te confier à moi, je ne te presserai pas.
» Je respecterai ton silence, ta discrétion...
» Mais je ne te cache pas, aussi, qu’en te quittant, je m’en retournerai désolée !
» Car il faut une cause bien grave pour qu’une fille craigne d’ouvrir son cœur à sa mère...
» Et je penserai donc que lu es malheureuse!.. #
Camille entoura sa mère de ses bras et la couvrit de baisers.
« — Malheureuse, moi ! » s’écria-t-elle, « mais non, mais non, chère mère, je ne suis pas malheureuse...
» Je suis un peu folle, voilà tout.
— Folle !.. et comment et pourquoi, voyons, parle !
» Lorsque je suis entrée. — Oh ! je l’ai bien remarqué, va ! — et que tu as pris mon bouquet, ces mots te sont échappés :
« Oh ! toi, je savais bien que tu n’oublierais pas, non plus, un jour comme celui-ci !
» Il y a donc quelqu’un qui l’a oublié., et l’oubli... de ce quelqu’un... te fait donc de la peine ? »
Camille secoua la tête en signe d’affirmation.
« — Qui t’a donné ces violettes ? » reprit Rosine Petit, en regardant les fleurs posées sur le piano, « M. Louis Perraut n’est-ce pas ? car tu l’en remerciais encore quand il s’est éloigné... et ton mari... où est son bouquet ?»
Camille se cacha le visage dans le sein de sa mère.
« — Depuis ce matin, neuf heures, » murmura-t-elle,
« il est parti... sans m’avoir même embrassée. »
Rosine réfléchit.
« — Après tout, » dit elle, « il a peut-être des occupations, il aura été obligé de sortir... Et, quand à ne t’avoir pas embrassée, tu dormais, je parie, encore, quand il s’est levé, lui ?
— Non ! je ne dormais pas.
— Eh bien !.. c’est qu’il l’aura pensé...
» Et je suis certaine qu’en rentrant, tout à l’heure...
— Il aura l’air distrait et rêveur qu’il a tous les jours, maintenant, près de moi...
» Et il ne me rapportera pas de bouquet, allez !..
» Et il ne songera pas plus à m’embrasser... qu’il n’y a songé ce matin... qu’il n’y songe depuis...
— Depuis?
— Depuis plus de trois semaines, ma mère.
— Vraiment ! »
Camille soupira.
a — Hélas! oui, vraiment! «répéta-t-elle naïvement!
Et elle continua, après un instant de silence.
« — Tenez, ma mère, puisque vous avez découvert si vite une partie de mon secret, vous avez raison, il vaut mieux que je vous l’apprenne tout entier.
» Eh bien ! oui, j’ai du chagrin... oh !.. beaucoup de chagrin.
» Depuis trois semaines, encore une fois... — mon Dieu ! depuis votre dernière visite, à peu près, — mon mari n’est plus le même à mon égard.
» Vous savez combien il était toujours galant, complaisant, gentil, près de moi !
» Il ne sortait pas pour se rendre à ses occupations sans me dire : je rentrerai à telle heure...
» Et il ne me faisait jamais attendre.
» Il aimait à me procurer toutes sortes de plaisirs... à me combler de présents...
» Si bien que j’étais obligée, parfois, de me fâcher pour l’empêcher de commettre des folies...
MNE'lTE
Mieux encore enfin, le temps qu’il passait à mes côtés, il semblait n’en avoir jamais passé nulle part de meilleur î
» El ce mot : je t’aime ! que depuis cinq ans je trouve toujours aussi doux et aussi charmant dans sa bouche, il paraissait me le répéter, lui aussi, avec autant de bonheur qu’au premier jour... .
» Lorsque... il y a quelque temps
b Un matin qu’il revenait de je ne sais chez quelle dame... une actrice, je crois, nommée Paula Marcel...
— Paula Marcel !» fit Rosine, qui cherchait dans ses
souvenirs. .
• — Oui... c’est bien ce nom... il s’enferma d’abord dans son cabinet, où il resta plus de trois heures, tout seul, sans permettre que j’y entrasse.,.
» Puis, à dîner, il me parla à peine...
» Et le soir, il sortit jusqu’à minuit...
» Et, tous les jours et les soirs suivants se passèrent de même...
» Et... »
Camille s’arrêta brusquement.
Le bruit de la sonnette venait de retentir.
« — C’est peut-êtrfe lui, ma mère, » murmura- t-elle, « pas un mot, n’est-ce pas, de tout cela !..
— Sois tranquille ! » fit Rosine Petit en se levant.
C’était bien le mari de Camille.
» Émile Valtin, un homme de vingt-neuf à trente ans, un brun aux yeux bleus, au front large, au nez droit, d’une taille moyenne, mais bien prise.
Bref, un fort joli garçon.
Émile entra vivement dans le salon.
120 Mi. verre
A ta vue de la mère de sa femme, il s'inclina légèrement en disant :
« — Ah! c’est vous, madame, je vous salue. Vous vous portez bien ? •
Et il ajouta, sans attendre de réponse, en se tournant vers Camille :
« — Ah ça ! est-ce qu’on ne dîne pas, ici, aujourd’hui? il est cinq heures passées, cependant ! «.
— Tout de suite, mon ami, » repartit doucement Camille... « nous vous attendions !
Le dîner était servi en effet.
Sans prononcer un mot, Émile passa dans la salle à manger, . «
Camille et sa mère le rejoignirent en échangeant un regard.
Vous tous qui y avez assisté, soit comme intéressés dans ces petits drames intimes, soit comme simples spectateurs, — ce qui est encore plus ennuyeux, s’il est possible, — connaissez-vous rien de plus lourd, de plus froid, de plus triste, que ces dîners où, à tort ou à raison, les convives trouvent bon de ne daigner ouvrir la bouche que pour boire et pour manger... se regardant à peine... et évitant de se demander l’un à l’autre jusqu’au plus léger service ?
Eh bien ! le dîner entre Émile Vallin, sa femme et sa belle-mère, fut un de ces dîners-là...
Émile boudait. Pourquoi ? Il n’en savait rien... ou, plutôt, il le savait trop.
Singulière nature que la nôtre ! On en veut souvent
tout autant aux gens du mal qu’on leur fait, que de celui qu’il vous ont pu causer. '
Quant à Camille, froissée, malgré elle, d’avoir tant de raisons aux yeux de sa mère de se plaindre de son mari, elle se taisait aussi.
Restait Rosine Petit, qui essayait bien, de temps en temps, non pas de ranimer, 'mais d’allumer la conversation, en s’adressant, tantôt à son gendre, tantôt à sa fille...
Mais qui, ne recevant chaque fois, de part et d’autre, que des monosyllabes en réponse à ses efforts, devait bientôt se résigner, à son tour, à garder le silence.
Cet aimable repas dura vingt-cinq minutes.
Comme on venait d’apporter le café, Camille, qui n’en prenait jamais, se leva.
Sa mère la regardait avec inquiétude ; la jeune femme était défaite... elle avait le cœur si gros...
Un mot, un geste, et sa douleur devait éclater.
Émile ne pouvait manquer de lui fournir cette occasion.
Après l’avoir fait souffrir à tort, il était rationnel qu’il lui rapprochât injustement de souffrir.
Une fois entré dans cette voie de niaiseries et de nonsens, près de sa femme, un mari coupable ne s’y maintient que par de nouvelles sottises... voire même de petites cruautés.
Camille avait la main sur le bouton de la porte du solon.
« — Mais où allez-vous donc, Camille? » lui cria Émile.
La jeune femme tourna vers son mari un visage anéanti par la douleur.
« — Mais... je rentre chez moi... » repartit-elle, « je souffre un peu...
# D’ailleurs... »
Et un sanglot s’échappa de sa poitrine.
« — D’ailleurs, » balbulia-t-elle, « je ne vois pas trop à quoi cela puisse être utile que je reste près de vous, puisque vous ne me parlez pas. *
Et elle disparut.
Émile tressaillit ; c’était la première scène grave qu’il avait avec Camille.
Il fit un mouvement pour s’élancer vers elle...
Il sentait bien qu’il avait tous les torts.
Mais la vue de Rosine Petit l’arrêta.
Rosine, la pauvre mère, qui n’avait rien dit, pourtant, au milieu de tout cela... qui était demeurée sagement immobile entre le chagrin de sa fille et l’inconvenante conduite de son genrde.
Rosine, qui, à ce moment encore, en voyant sa fille s’éloigner en pleurant, demeurait à table et retenait ses larmes, à grand’peine, il est vrai, — pour qu’Émile ne pût saisir ce semblant de prétexte de se fâcher contre elle.
Elle avait tant de raisons pour craindre de le fâcher !
Émile considéra une seconde la malheureuse femme...
Et, — à sa honte encore, il faut l’avouer, — il fut près de la punir, des larmes que sa Hile venait de répandre, par quelque mot amer !
Heureusement ce mot se glaça sur ses lèvres.
Insensé que le rendait depuis un mois une terrible passion, Émile n’en était cependant pas encore arrivé à ce degré de folie où l’on devient méchant.
Il se contenta de jeter avec colère sa serviette sur la table au risque d’y tout briser.
Puis il se leva, prit son chapeau et partit.
Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait sur lui, Rosine Petit, d’un bond, s’élança du côté par où Camille avait disparu.
Il lui était enfin permis, maintenant, d’aller sans danger pleurer avec son enfant.