‹ MinetteChapitre 12 sur 27 · TU AVAUX FORCÉS. — PREMIÈRE ANNÉE · texte numérisé non relu

TU AVAUX FORCÉS. — PREMIÈRE ANNÉE

Or ça, avant de poursuivre, et pour l'intelligence même de notre récit, rétrogradons un peu vers le passé, s’il vous plaît.

Retournons à Hortense Becquet, ou pour mieux dire Minette, que nous avons laissée au début de sa liaison avec Anatole d’Harblay.

Je vous assure que les cinq années qui se sont passées depuis ces événements valent bien la peine qu’on les raconte.

— C’est de l’histoire que nous vous donnons là, lecteur, de l’histoire vraie...

Cette Minette dont nous déroulons à vos yeux les aventures... elle existe, vous la connaissez, je le parierais ; vous l’avez rencontrée, admirée peut-être, — elle est si jolie ! — vingt fois, cent fois sur votre passage... à la promenade, aux Tuileries, au concert, au spectacle, partout...

Elle va si facilement partout !

Eh bien ! je veux vous apprendre à juger son âme comme vous avez pu juger son visage.

Beau visage ! belle âme, dit-on.

Cela devrait être, et cela existe en effet souvent :

Dieu aime à faire beaux ceux qu’il fait bons...

Mais Dieu s’est certainement trompé en créant Minette, sinon il Peut jetée sur terre laide à y tout épouvanter.

N’importe connaissez-la.

Et quand vous aurez achevé ce volume, si vous la rencontrez encore et que vous ne la fuyiez point, en dépit de sa beauté, ce ne sera pas ma faute, je vous aurai prévenu. '

Pour vous, lectrice, il est bien entendu, j’espère, que cette peinture sur nature vous trouvera indulgente pour la crudité, l’audace, peut-être, de sa couleur.

L’exhibition de certaines monstruosités est chose curieuse à voir parfois, même pour les dames.

Imaginez-vous, lectrice, en lisant l’histoire de Minette, que vous assistez à une de ces exhibitions.

Prosper Becquet était donc parti pour l’Amérique. Hortense Becquet était donc libre.

Minette, — sur les conseils de Paula, qui ne se doutait pas du misérable mariage qu’elle faisait là, la chère fille ! — avait donc pris Anatole d’Harblay pour amant.

Les quinze jourk qui suivirent leur première nuit d’amour, à Compiègne, furent assez amusants pour Anatole et Minette.

Un premier amant plaît toujours un peu, surtout quand il est assez joli garçon et assez aimable.

Une maîtresse nouvelle, et une maîtresse fraîche, jolie, honnête et douée, par-dessus tout cela, d’un babil presque spirituel, ne peut manquer de charmes.

Pendant quinze jours, Anatole et Minette, tout entiers l’un à l’autre, s’écoutant, se regardant, s’admirant presque même, parfois, purent croire qu’ils étaient heureux.

Un soir, cependant, ils remarquèrent qu’il manquait quelque chose à leur bonheur : la liberté.

N’était-il pas très- désagréable, en effet, que, pour sauvegarder les convenances, — Minette était veuve depuis si peu de temps ! — Anatole fût obligé de ne se présenter chez sa maîtresse que le soir, en se cachant ? N’était-il pas pénible pour elle de ne sortir avec son amant qu’en voiture fermée?.. de ne pas oser entrer, à son bras, dans un théâtre ?

La liberté ! la liberté ! » répétèrent-ils ensemble.

Ce qui équivalait, pour Anatole, à ceci :

« J’ai une maîtresse charmante, après tout je serais stupide de ne pas. jouir de ma fierté devant tout le monde 1 »

A ceci pour Minette :

« Je possède un amant qui peut me procurer tous les

plaisirs... je serais une sotte de ne point profiler de sa puissance ! » .

Prosper Becquet, en s’exilant, avait prudemment, sinon loyalement, ramassé et emporté les débris de sa fortune, et celle de sa femme.

Mais Rigaut, l’ancien avoué, le père de Minette, dès <fü’il avait appris les désastres de sa fille, s’était empressé de lui dire :

« — J’ignore si tu as quelque chose à te reprocher, quant à l’abandon de ton mari et à ta ruine, mon enfant ; quoi qu’il en soit, je neveux pas que tu soulfres trop de l'une et de l’autre.

» Demeure donc tranquille sur ton sort : à dater de ce jour, je m’engage à te servir une rente annuelle de six mille livres. »

« — Avec cinq cents francs par mois, une femme ne peut-être à la charge de son amant aux yeux du monde, » avait pensé Minette.

Et d’Harblay, auquel les cinq cents francs par mois souriaient extrêmement... — on a beau gagner beaucoup d’argent, une maîtresse qui peut se passer de vous, cela ne saurait nuir ! — et d’Harblay s’était empressé de rassurer la délicatesse de Minette à ce sujet.

En ajoutant qu’il exigerait, néanmoins, — ce qu’il se promettait bien, tous bas, de ne pas exécuter, ce cher monsieur, — qu’elle attribuât toute sa petite fortune aux uniques soins de sa^ toilette.

Ces jalons de l’intérêt, — les plus utiles dans une liaison où la tête a plus à faire que le cœur, — posés bien solidement sur leur route, d’Harblay et Minette, dans les

dispositions où nous venons de les montrer, n’avaient plus qu’à se mettre résolument en marche.

C’est ce qu’ils tirent.

D’Harblay possédait un appartement charmant au coin du boulevard et de la rue Montmartre...

On y transporta le piano, le linge, les effets et tous les objets de Minette.

Le reste de son mobilier, la jeune femme le vendit.

La glace était brisée : nos amants demeuraient ensemble.

Le premier jour qu’elle se réveilla chez Anatole, Minette encore étonnée, se prit à réfléchir assez profondément...

Et d’autant plus à son aise qu’Anatole dormait encore, à ce moment, à ses côtés...

Du sommeil du juste... et du juste chez lequel une nouvelle maîtresse a couché pour la première fois.

« — Un amant avec lequel on vit. » pensa Minette, «mais c’est à peu près un mari...

» Si je n’avais fait que changer de maître !.. »

Et elle considéra, avec une sorte d’effroi, celui qui sommeillait près d’elle.

« — Bah ! » continua-t-elle, rassurée par la physionomie d’Anatole, — Anatole avait très-bon air en dormant, « — celui-là m’aimera peut être...

» Et puis, il n’est ni bête, ni ennuyeux !

» Il s'occupera de mes plaisirs, quand ce ne serait que pour lui-même !

— Il est impossible qu’on prenne un maîtresse avec l’intention de la cacher dans une armoire !

» Attendons donc 1 et si mon amant tournait trop au

mari... eh bien ! avec un mari de cette espèce-là, du moins, il serait inutile, pour se séparer de lui, d’en venir à l’obligera vous battre. »

Ici Anatole se réveilla.

Et Minette ne continua pas plus longtemps ses réflexions; elle avait alors à recevoir et à rendre un baiser...

Comme cela a coutume de se passer entre des amants de quinze jours qui se réveillent dans les bras l’un de l’autre.

Nous avons dit qu’ Anatole d’Harblay gagnait assez d’argent avec sa plume ; une trentaine de mille francs par an, je crois. — Le métier de dramaturge, une fois qu’on y a acquis quelque réputation, est un des plus lucratifs du théâtre : c’est pour cela que la plupart des vaudevillistes disent tant de mal des dramaturges !

Avec trente mille francs par an, on a le droit de bien vivre, et c’est ce que faisait d’Harblay, en y mettant, toutefois, une certaine économie... Anatole était un homme d’ordre avant tout.

-Installée chez son amant, Minette y trouve donc tout le confortable, tout le bien-être qu’elle pouvait désirer, et dont elle avait d’ailleurs toujours joui, même aux derniers temps, dans son ménage, malgré les débordements de son mari.

Des domestiques, une bonne table, une voilure à ses ordres, quand elle désirait sortir... — une remise, il est vrai, mais du luxe dont brillent maintenant les remises, à quoi sert d’avoir une voiture à soi? — Tout cela plaisait fort à Minette.

Restait la manière dont il lui serait donné d’être heureuse avec tout cela.

A présent qu’ils n’avaient plus de ménagements à garder, d’Harblay et Minette sortaient ensemble tous les jours.

L’homme de lettres se pavanait, sa maîtresse au bras, au balcon des théâtres, à chaque première représentation.

Elle était jeune, jolie, élégante ; tout le monde la regardait.

Et comme d’Harblay connaissait un peu tout le monde, il recevait force compliments de toutes parts sur sa conquête.

Ce à quoi il répondait généralement, d’un ton modeste:

« — Oui ! c’est une liaison sérieuse... une petite femme mariée... que son mari a abandonnée...

» Nous nous adorons.

» Oh ! j’avais assez des femmes de théâtre, voyez-vous ! »

Quant à Minette, ces soirées, chaque jour passées au théâtre... ces regards qui l’y poursuivaient, et parmi lesquels elle en distinguait déjà quelques-uns... les plus indiscrets ! — ces conversations de son amant avec des confrères ou des artistes qu’on rencontrait... — et dans lesquelles elle commençait peu à peu à jeter un mot ; — ces joies de la toilette sans cesse renaissantes... — on ne peut pas se montrer, décemment, deux fois de suite en public avec la même robe et le même chapeau, — tout, enfin, dans cette existence nouvelle, devait séduire la jeune femme: tout y parlait à son imagination.

Mais si l’imagination s’enflamme plus promptement que le cœur, elle s’éteint aussi bien plus vite 1

Minette, pour laquelle le répertoire de chaque théâtre,

du petit au grand, n’avait plus rien de neuf, au bout de deux mois de premières représentations, s’habitua à un plaisir qui l’avait tant charmée d’abord...

Et, bientôt, ne le prit plus que comme une distraction.

Un jour même elle refusa d’accompagner Anatole à l’Opéra-Comique sous prétexte d’une migraine.

Et, le lendemain, comme il lui parlait d’une promenade au bois, si bien qu’elle étouffât alors un bâillement, en appelant sa femme de chambre, l’homme de lettres, qui n’en était pas à ses débuts en fait d’études physiogromoniques, n’en pensa pas moins qu’il était temps pour lui de s’occuper de combattre certain ennemi intime qui s’apprêtait à le tourmenter dans la personne de sa maîtresse : l’ennui.

Et comme sa maîtresse lui. plaisait, sous tous les rapports, Anatole ne tarda pas davantage à entamer sa lutte avec l’ennemi en question.

« — Eh bien ! lu es fatiguée, peut-être, Minette, » lui dit-il, « ne sortons pas, va ! cela vaut mieux.

» D’ailleurs, il va pleuvoir, je crois.

y> Tiens ! au lieu d’une promenade monotone, si tu veux passer avec moi dans mon cabinet de travail, je t’y ferai part d’un projet que j’ai conçu... et qui te sourira, j’en suis sûr.

— Voyons ce projet, » repartit nonchalamment Minette.

Anatole s’assit près de la jeune femme, en face de son bureau, et lui prenant les mains :

a — Écoule, » lui dit-il, « et réponds-moi sans crainte :

» Tu as de l’esprit, beaucoup d’esprit, Minette... cela te plairait-il de l’employer u tilement.

b Je m’explique... Tu le rappelles ce que je te disais, il y a six semaines ; que je serais enchanté de t’avoiF pour collaborateur. »

b Eh bien ! si je t’offrais positivement aujourd’hui de faire une pièce avec moi, refuserais-tu ? »

Minette minauda.

« — En effet, je me souviens, » répliqua-t-elle, « mais faire une pièce avec toi !... » Oh ! tu es trop indulgent et trop aimable, mon ami... et... j’aurais peur, moi, d’être trop maladroite.

— - Du tout ! si je t’adresse cette proposition, ce n’est pas en amant, mais en écrivain.

» A coup sûr, je n’ai pas l’intention de t’obliger, fut-ce dans mon intérêt, à un travail qui pourrait te fatiguer.

» Mais, par hasard, qui t’empêche, si cela t’amuse un peu, de me donner quelques heures?

» Je suis persuadé qu’elles me seront très-utiles.

J’ai là un plan que je vais te communiquer... un petit drame d’intérieur, en trois actes, où j’ai besoin de beaucoup de larmes et de cœur... — la science innée des femmes... — si le sujet t’en*semble intéressant, l’affaire est conclue.

» Tu travailles d’abord, je revois ton ouvrage, puis je porte la pièce tout de suite à la Gaîté ou la Porte-Sâint- Martin

» Et, avant deux mois, tu t’achètes un cachemire avec tes droits d'auteur.

» Eh bien ! cela te convient-il?

— Eh bien ! soit ! j’accepte, » fit Minette, à laquelle le projet de son amant ne pouvait, en effet, que sourire.

La plupart des femmes sans cœur sont bas-bleus... sinon de fait, du moins d’intention.

Pourquoi, je n’en sais rien.

C’est, peut-être, que ces dames jugent plus facile de peindre les qualités de l’âme que de les pratiquer.

11 y a comme cela, sur terre, une foule d’aveugles qui parlent, à tort et à travers, des couleurs.

Anatole était enchanté de son inspiration ; cela lui promettait au moins cinq à six semaines de tendresse de la part de son collaborateur.

Il lut son scénario à Minette, elle le trouva charmant; cela devait être.

Ce jour-là même elle voulut se mettre à la besogne.

Et le lendemain, et le surlendemain, et pendant quinze jours, un mois presque, sa petite main ne quitta pas la plume.

Anatole la laissait écrire du matin au soir, sans la déranger; il avait été convenu, entre elle et lui, qu’il ne s’occuperait de revoir la pièce que lorsqu’elle serait entièrement brochée par elle.

Seulement, pendant ce temps, en homme habile, notre homme de lettres achevait de son côté, tranquillement, un drame qu’on lui demandait depuis longtemps à cor et à cris,' au boulevard, et auquel il n’avait pas eu le loisir de songer, malgré lui, tandis que tous ses moments étaient pris par sa nouvelle maîtresse.

Son œuvre courageusement achevée, Minette, toute glorieuse et enchantée, à la fois, d’en être quitte, l’apporta à Anatole.

Il la pria de la lui lire, ce qu’elle brûlait de faire.

Et il écouta cette lecture avec une attention religieuse, ne l’interrompant de temps à autre, que pour s’écrier :

« Bien ! très-bien ! très-joli ! »

Et lorsqu’elle eut atteint le dénoûment, jl s’écria, en embrassant la jeune femme.

# — Ma chère enfant, je suis ravi... transporté... ta pièce est charmante... si charmante que je n’aurai presque rien à y faire.

» Ne t’en inquiète donc plus ; dès demain, je m’y mets à mon tour et bientôt je te dirai où nous sommes reçus »

Un mois, en vérité, après, Minette tressaillait de joie eir. apprenant que Cecily, — c’était ce fameux drame en collaboration avec son amant, — allait être mis à l’étude au théâtre de la Gaîté.

« — Ah ! tu me mèneras aux répétitions, n’est-ce pas? # dit-elle à d’Harblay.

Ce dernier secoua la tête d’un air indécis.

« — Dam ! je ne demande pas mieux, si tu y, tiens, » repartit-il, « cependant, une question auparavant, sur un sujet que nous avons oublié d’aborder jusqu’ici.

» Est-ce que tu veux être nommée avec moi, dis, mon enfant ? »

Et comme Minette ne savait que répondre.

« — Pour moi, » poursuivit d’Harblay, a si tu me permets de te donner un avis là-dessus... je pepse que tu aurais tort... à cause de ta famille... de toi-même, chère amie, de risquer tout de suite ce coup hardi...

e Entre amants rien n’est ridicule... et je sais très-bien, sans doute, moi, de quoi tu es capable...

» Mais le monde est si niais !...

» En voyant ton nom sur l’affiche, on plaisanterait peut-

être... on dirait...

— Oui4 oui ! tu as raison, » interrompit vivement Minette, qui pensa à son père... « il vaut mieux que je ne sois pas nommée...

— C’est plus sage... par conséquent il ne faut pas non plus que tu suives toutes les répétitions... ce qui donnerait lieu à des commentaires...

» Tu viendras aux dernières... aux générales, si tu veux.

— J’irai à la première représentation, cela sera plus raisonnable encore. »

Et nos collaborateurs se séparèrent, en apparence, satisfaits.

Mais le chapitre des déceptions avait commencé pour Minette, en dépit de sa feinte résignation d’auteur anonyme... il ne devait pas s’arrêter là.

Au bout d’une trentaine de répétitions impatiemment comptées, par elle, sur les bulletins envoyés à d’Harblay, le jour de cette première représentation si désirée arriva enfin.

Palpitante d’émotion déjà, elle s’habille pour se rendre au théâtre, au bras de son amant.

Bientôt elle est seule dans sa loge, — dans une baignoire on ne peut la découvrir ; — d’Harblay, lui, comme c’est son devoir, s’en est allé où leurs intérêts communs l’appellent, dans les coulisses.

Notre bas- bleu novice tremble en regardant le public qui entre et se place... il tremble encore à l’aspect des musiciens qui se rangent à l’orchestre...

L’ouverture commence... la toile se lève... Minette est plus que jamais pâle et palpitante...

Elle va entendre, elle va voir son œuvre...

Et elle entendra et elle verra, en même temps, l’impres- 1 sion produite par cette œuvre sur la foule !

Hélas ! dès la première scène, Minette surprise et désolée à la fois, ouvre en vain, le plus possible, ses grands yeux 1 et ses petites oreilles.

On a changé son enfant en nourrice... elle ne le recon- 1 naît plus.

Style, pensées, actions, tout ce qui existait dans la Cécily de Minette a été bouleversé de fond en comble dans la Cécily de d’Harblay.

Le premier acte vient de s’achever, — assez attachant, d’ailleurs et fort convenablement accueilli, — et c’est à ! peine si Minette y a retrouvé quelques mots de son crû.

» Une secrète colère l’agite, — la colère d’auteur ! la plus terrible de toutes... — A quoi bon l’avoir fait travailler de la sorte puisqu’on ne s’est pas servi de son travail 1 Pourquoi, surtout, lui avoir dit, à la lecture, qu’on était content d’elle, puisqu’on devait lui prouver si évidemment, bientôt, qu’on ne l’était pas ?

Oh ! si d’Harblay était près d’elle à ce moment, que de reproches il essuierait !

Mais d’Harblay n’a garde devenir si vite affronter l’orage qui le menace... il sera assez temps quand il ne pourra plus faire autrement.

Cependant le second acte commence. Minette espère encore ; peut-être sa collaboration a-t-elle été plus respectée dans celui-là!...

Allons! le second acte ressemble au premier... traits pour traits... quant à ce qui intéresse seulement la jeune femme.

Et le troisième est le digne frère des deux autres.

La toile est tombée; il y a succès, grand succès... les bravos retentissent, on réclame le nom de l’auteur.

* Qu’importe ce succès à Minette... elle n’y est pour rien... qu’importent ces bravos, ils ne s’adressent pas à son esprit!

On a méprisé, élagué, chassé son esprit.

Oh ! l’amour-propre froissé ! On vient de nommer au public Anatole d’Harblay comme l’auteur de Cêcily, et les applaudissements ont redoublé...

Et Minette, qui, si elle aimait véritablement Anatole, devrait s’oublier elle-même, en face d’un succès, — un bonheur — pour son amant, Minette a éprouvé le féroce désir de jeter une insulte à ce succès... de troubler ce bonheur...

Elle a tiré de sa poche une petite clef qui ne la quitte jamais, la clef d’une cassette à bijoux, et elle s’est demandée ce qu’il adviendrait... si elle osait siffler.

Heureusement pour elle, cette misérable pensée n’a fait que traverser le cerveau de notre muse furieuse.

Incapable d’aimer, elle est aussi incapable de haïr.

La colère, ainsi que la joie, ne peut être qu’une impression passagère dans cette tête accessible seulement aux sentiments bâtards, tels que la coquetterie, la raillerie, la vanité, le caprice.

Anatole d’Harblay entre dans la loge.

« — Il s’est moqué de moi, » se dit-elle, « rendons-lui la pareille.

— Eh bien ! » s’écrie audacieusement l’homme de lettres, à son collaborateur, « es-tu contente ? nous avons un succès...

— Très-contente ! » répond aussi audacieusement Minette.

a Néanmoins, j’ai trouvé le public très-indulgent, je te l’avoue, mon ami...

» La pièce me parait détestable.

» Décidément, vois-tu, je renonce à travailler avec toi ; cela le nuirait.

» 11 n’v a que le cachemire que j’y dois gagner qui me console de ma triste collaboration. ,

» Allons-nous en. »

D’Harblay prit, en souriant, le bras de sa maîtresse. 11 avait assez d’esprit pour comprendre pourquoi elle trouvait leur pièce mauvaise...

Et il l’aimait assez pour n’éprouver alors que le désir de se disculper, lui-même, de l’intention de s’être joué d’elle, au lieu du moindre ressentiment de sa petite vengeance de bas-bleu.

11 se tut pourtant.

* — Quand je lui dirâis, » pensa-t-il, « que malgré son intelligence, tout ce qu’elle avait écrit était mauvais... nul... enfantin... impossible... à quoi cela servirait-il?.,, elle ne le croirait pas.

» J’ai lu ses lettres à Léonard Durand ; elles étaient ravissantes... et une femme qui a écrit des lettres pareilles doit se croire au-dessus de tous les mélodrames possibles !...

« Elle n’cst pas une sotte, cependant... non, à coup sûr !... et la preuve, c’est la manière ingénieuse dont elle vient d’essayer de me punir de mon insolente prudence d’écrivain.

» Mais puisqu’elle ne veut rien dire de son côté... taisons : nous du nôtre, cela est préférable, je crois, pour nous deux. »

Et cela se passa ainsi en effet.

Minette ne confia jamais à son amant ce qu’elle avait ressenti de rage à la première représentation de Cécily.

Elle poussa la finesse jusqu’à recevoir très-sérieusement sa part des droits d’auteur, que d’IIarblây lui apporta, deux mois de suite, tout aussi sérieusement.

11 est vrai que, par un accord tacite, il ne fut plus question désormais de collaboration entre nos deux amants.

Quoiqu’il en fût, on le voit, d’Harblay et Minette avaient commencé à se mentir sciemment l’un à l’autre dès les premiers temps de leur liaison.

Ce système de duplicité mutuelle une fois ainsi toléré , entre cet homme qui n’avait, réellement, pris cette femme pour maîtresse, que parce qu’elle était jeune et belle et que sa possession devait lui être moins onéreuse que toute autre...

Et cette femme qui ne s’était donnée à cet homme que pàrce qu’elle espérait, grâce à lui et avec lui, une existence amusante...

Ils ne devaient bientôt plus compter avec les mensonges.

- La suite nous montrera à quel degré de misères et de

hontes peuvent atteindre deux êtres accouplés, de la sorte, par l’égoïsme d’abord... et ensuite par l’habitude.

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