‹ MinetteChapitre 13 sur 27 · DÉSŒUVREMENT · texte numérisé non relu

DÉSŒUVREMENT

Un an s’était passé.

Anatole d’IIarblay avait enfin, grâce aux soins de Paula Marcel, obtenu, pour sa boutonnière, ce ruban rouge qu'il ambitionnait si fort.

Et de railleur, et d’impertinent qu’il avait été seulement jusque-là, de par son bonheur, ses succès constants au théâtre, il était devenu, en outre, de par sa croix, important, fiérot et oublieux... ce que deviennent les gens atteints, par hasard, d’un honneur qu’ils n’ont pas mérité.

Quant à Minette, d’Harblay avait daigné rester, à peu de chose près, le même avec elle.

Il la menait toujours partout où elle désirait... au spectacle, au bal, au bois...

Il la laissait dépenser ses rentes en toilette et en colifichets.

Toutefois, devenu, avec le temps, plus calme de toutes façons auprès de sa maîtresse, — et comme tendresse et comme galanteries, — il ne se gênait plus pour dormir, à

ses côtés quand il en avait envie... ou pour lui refuser net- '■'* - Jement un bijou ou une robe... quand eile lui demandait trop souvent l’un ou l’autre.

Or, pour ce qui était du sommeil de son amant, Minette s’en inquiétait peu... elle ne demandait pas mieux aussi que de dormir tranquillement près de lui...

Mais, sous le rapport des procédés galants, la jeune femme était moins indulgente.

Un amant, qui gagnait trente mille francs par an, et qui vous refusait un cadeau sous prétexte que vos moyens vous permettaient de vous le faire, vous-méme, s’il vous plaisait !...

A coup sûr cet amant tournait par trop au mari... Certainement cette liaison tournait trop au pot. au / eu .

Ces réflexions, un jour que d’Harblay était à une de ses répétitions, Minette les débitait devant Paula qui écoutait en souriant sa protégée...

Et qui ne lui répondait rien d’abord...

Ce qui fit bondir Minette d’impatience.

Paula, d’un geste tout maternel, apaisa l’irritation de la jeune femme.

« — Allons ! allons ! petite, » lui dit-elle, « calmezvous ! je vous en prie...

Si je ris c’est malgré moi ! mais que voulez-vous... chaque fois qu’une de mes illusions s’envole, moi qui en pleurais autrefois... je ne puis maintenant m’empêcher d’en rire,

» C’est si drôle, la vie !

» Ainsi je m’étais imaginé que vous seriez très-heureuse avec d’Harblay... parce qu’il serait toujours charmant pour vous.

t» Gomme il s’était engagé à se montrer toujours recon- * * naissant envers moi...

» Vu certaine politesse que je lui ai value... du gouvernement. i

D Et il se trouve que vous vous ennuyez avec lui... qu’il devient désagréable pour vous...

i> Et que, vis-à-vis de moi, il se montre si peu reconnaissant... malgré ses grandes promesses...

— Qu’il pousse l’ingratitude, après avoir cessé de venir chez vous, ma chère, jusqu’à me défendre aussi de vous rendre visite... attendu que ma place, » dit-il, » n’est pas chez une femme de votre nature.

— Ah ! il dit cela !

» Eh bien!... est-ce que je n’ai pas raison d’en rire, voyons, chère enfant ?

» Et est-ce que la sottise de ce monsieur, qui me doit sa croix... sans compter une maîtresse adorabble... et qui s’avise de me mépriser, n’est pas plus digne de mon dédain que de ma colère ? *

Minette écoutait Paula avec surprise ; elle ne comprenait pas cette indifférence réelle de la comédienne pour ce qui lui semblait, à elle, une offense sanglante !

C’est que Paula jugeait toujours avec son cœur et Minette avec son esprit.

Et que l’un est toujours plus généreux que l’autre.

« — Enfin ! » reprit Paula après un silence, « revenons à vous, Minette. »

A force d’entendre d’Harblay appeler ainsi Hortense, ce nom de Minette était demeuré le seul qu’on donnât à la

jeune femme, parmi ceux qui avaient été ou qui étaient encore les intimes de notre ménage au petit pied.

« — Nous disons donc que vous vous ennuyez, chère enfant, et que vous seriez presque tentée, n’est-ce pas, de me reprocher ce que j’ai fait... en croyant agir pour votre bien.

— Vous reprocher, non ! non ! répliqua ^Minette. . . Oh ! je ne vous reproche rien, ma bonne Paula.

» Seulement... je l’avoue... cette union n’est pas ce que j’avais espéré...

» Après avoir passé de si mauvais jours avec mon mari, il m’était bien permis, je pense, de rêver un avenir... selon mes goûts...

» Et d’Harblay, franchement, ne réalise aucun de ces rêves...

Au bout d’un an d’amour... tant de rêves brisés que cela ? » fit Paula en souriant encore, « c’est triste, j’en conviens !

— Oh ! ne riez plus ! ne riez plus ! reprit vivement Minette, vous me faites mal, Paula.

» Non, d’Harblay n’est pas l’homme qu’il me fallait, je le sens...

— Et vous songez à le lui prouver, peut-être, en cherchant celui qu’il vous faut ? o

Minette baissa la tête.

« Oubliez-vous, » dit-elle à voix basse, « que mon père m’a avertie que si jamais je quittais M. d’Harblay, je n’aurais plus à compter sur la pension qu’il me çert?

— Oui ! oui !... je sais... le papa Rigaut..aBfen<P la morale en homme raisonnable... il permet un- amant à sa fille,

séparée de son mari, mais il ne lui en permettrait pas deux... encore moins trois... quatre... cinq... six...

— Oh ! Paula !

— Mon Dieu ! ma chère, je ne m’arrête pas, parce que...

• Parce que, sait-on où l’on s’arrête quand on quille un amant pour en prendre un autre ?

» Bref, M. Rigaut juge très-convenablement les choses.

» Et en êtes-vous arrivée à ee point de dégoût près- de d’Harblay que les paroles de votre père vous arrêtent seules, maintenant, pour vous séparer de votre amant?

Minette se prit à pleurer.

a — Pleurer n’est pas répondre, » poursuivit Paula, qui, depuis un an qu’elle connaissait la jeune femme, commençait à apprécier à leur juste valeur ces élans suints de désespoir, « voyons, il est impossible, vous, qui avez reçu de l’éducation, qui possédez de l’intelligence... du cœur... »

Paula ne connaissait pas encore tout à fait Minette, on le voit.

a — Il est impossible que vous songiez si vite à renoncer, malgré tout ce qu’elle peut avoir de pénible parfois, à une position qui vaut mieux pour vous que toutes celles que vous ne sauriez rencontrer.

t > D’Harblay vous refuse des robes.

» Et il vous embrasse moins souvent qu’autrefois.

» Mais vous avez cinq cents francs par mois pour votre toilette.

» Et vo'ué-m'avcz, très-souvent, assurée que vous ne teniez pas énormément à ce qu’on vous embrassât beaucoup.

# De quoi donc vous plaignez-vous ? »

Minette fondit en larmes.

<« — Je me plains, s’écria-t-elle, de ce que je veux être aimée... parce que l’amour, c’est la vie...

» Et de ce que d’Harblay ne m’aime plus...

» Ou, plutôt, de ce qu’il ne m’a jamais aimée, n

Paula prit la tête de la jeune femme dans ses deux mains, et la baisant au front :

« — Folle! folle!... fit-elle avec une douce compassion, folle, qui dit que l’amour c’est la vie...

# Et qui l’appelle à elle de toutes ses forces.

» Mais c’est la mort plutôt, chère enfant, que l’amour!

» Oui, la mort : car il fait tant souffrir, malgré ses joies ineffables, quand c’est bien lui qui se glisse dans votre âme, — et non pas un de ses frères bâtards comme le Caprice ou le Désir, — qu’il vous renverse bientôt, qu’il vous use, qu’il vous tue !

» Un seul homme au monde m’a aimée d’amour, Minette... — de l’amour dont vous parlez.

» Un pauvre garçon... tout jeune... un artiste.

» Et il s’est jeté à l’eau un jour que j’avais refusé de le recevoir. . .

# Tandis qu’un auteur me lisait tranquillement une piècé dans mon boudoir. #

Paula se leva tout impressionnée de ce souvenir qu’elle venait d’évoquer.

« — Ah*! s’écria Minette, sans s’apercevoir de l’émotion de sa compagne, ah ! c’est égal ! voilà comme je voudrais être aimée !... »

Paula se contenta de hausser les épaules à ce cri stupide.

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« — Je vous répète que vous êtes une folle. Minette,., dit-elle, en revenant vers la jeune femme.

» Mais, quoique toute folie mérite des égards, je n’excuserai cependant pas la vôtre.

» Vous voudriez que je vous donnasse de mauvais conseils, vilaine... je ne vous en donnerai pas.

» Quand je me poserai en ennemie déclarée de d’Harblay, c’est qu’il m’aura plus offensée qu’il ne l’a fait jusqu’à présent, en oubliant un service rendu.

» Retournez donc près de lui... taquinez-le un brin, si cela peut vous distraire, en coquettant par ci par là avec ses amis...

• Voilà tout ce que mon expérience, tout ce que mon amitié pour vous peuvent me suggérer contre lui, en votre faveur. »

Minette se leva, à son tour, avec dépit.

« — Mon Dieu ! répliqua-t-elle d’un ton sec, je ne vous en demanderais pas tant, ma chère Paula.

■» Vous prenez une simple causerie au sérieux, vous avez tort.

» Votre affection pour d’Harblay peut se rassurer. Je n’ai nullement envie de le tromper et je venais encore moins vous prier de m’en fournir les moyens.

» Ma seule erreur, je crois, est de ne pas avoir retenu mes larmes devant vous, emportée que j’étais, alors, par un mouvement irréfléchi, peut-être, de tristesse et d’ennui.

» Pardonnez-moi cette erreur, elle ne se renouvellera plus.

* A l’avenir j’aurai soin de ne plus m’aviser de pleurer (levant vous. »

Là-dessus les deux femmes se séparèrent assez froidement.

L’une, regrettant d’être forpée de reconnaître qu’elle ne s’était pas trompée en prédisant à l’autre, dès leur première entrevue, qu’elle ferait énormément parler d’elle.

L’autre, en se disant qu’une actrice à principes, était une des créatures les plus insipides du monde.

Minette avait son coupé qui l’attendait devant la porte de Paula.

De temps à autre, depuis environ deux mois, notre jeune femme s’était ainsi mise sur le pied, quand d’Harblay était retenu dehors par ses travaux, de sortir de son côté, seule.. . soit pour aller au bois... soit pour rendre visite à son père ou à Paula.

Hormis les visites à Paula, qu’il avait interdites depuis qu’il trouvait de bon goût de fuir la société de sa bienfaitrice, d’Harblay autorisait ces moments de pleine liberté de sa maîtresse...

D’abord parce qu’il n’était pas jaloux.

Il avait trop d’amour-propre pour présumer qu’on pût le tromper.

Ensuite, parce qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce qu’une femme, qui n’était d’ailleurs que sa maîtresse, eût le droit de se procurer quelques distractions quand il n’était pas là pour lui en fournir.

Gomme .Minette posait le pied dans sa voiture, une voix, qui prononçait son nom, la fit se retourner.

C’était encore une actrice, — une certaine Marie Del val, — qui avait eu occasion de rencontrer plusieurs fois Minette chez Paula Marcel, — où elle lui avait fait mille

avances : la maîtresse d’un auteur en vogue est toujours à ménager pour ces dames, — et qui apercevant, en passant, notre jeune femme, s’empressait de courir à elle pour lui présenter ses respects.

Minette, qui était déjà dans son coupé, serra gracieusement la main que Marie Delval lui tendait.

« — Vous sortez de chez Paula, madame ? » flt l’actrice.

« — Oui... et vous, vous y montez?

— Non!... je me rendais chez moi, à deux pas d’ici, quand je vous ai aperçue, et je me suis permis... vous pardonnez mon indiscrétion?

— Comment donc ! au contraire ! S’il vous est agréable que je vous mette à votre porte? »

Marie Delval hésita.

« — Au fait, dit-elle, si vous le permettez, j’accepte.

» D’ailleurs, je profiterai de l’occasion pour vous conter quelque chose qui vous intéressera peut-être.

— En vérité ! #

L’actrice avait pris place à côté de Minette ; la voiture roulait.

« — Qu’avez-vous donc à me conter ? » reprit Minette, dont la curiosité s’était promptement éveillée aux premiers mots de Marie Delval.

Cette dernière hésita encore.

« — Oh ! quand je dis que ce que j’ai à vous apprendre vous intéressera, » répliqua-t-elle, » je me trompe sans doute.

» Cependant, si j’en juge d’après vos propres paroles de l’autre jour... et d’après notre penchant ordinaire, à toutes, pour ces choses-là...

— Eh bien ! que voulez-vous dire enfin ?

— Je veux vous dire tout simplement, madame, que j’ai acquis la preuve que Léonard Durand, dont vous vous pensiez oubliée, vous adore plus que jamais.

— Vraiment! »

Minette demeura pensive.

Avant de continuer, et pour expliquer cette conversation, disons, qu’en effet, un mois auparavant, un jour que Minette se trouvait chezPaula avec Marie Delval, elle avait eu la misérable vanité, l’impudente coquetterie, — comme ces dames en étaient sur le sujet des comédiens, et que Léonard Durand, qui jouait au môme théâtre que Marie Delval, venait de tomber sur le tapis, — de se targuer, en gazant un peu, il est vrai, les détails de la passion qu’elle avait su inspirer autrefois à ce jeune homme.

Et dont elle l’avait si lâchement récompensé.

Entre autres vices de son organisation sans valeur, Minette possédait celui de conter à tort et à travers, à tout le monde, ce qui l’intéressait, voire même ce qui ne l’intéressait pas.

Mais il n’y a rien de niais, le plus souvent, et de moins soucieux de sa propre dignité ou de ses intérêts, comme ce qu’on est convenu d’appeler une coquette !

« — Ah! vraiment! ■» répéta Minette, après un instant de réflexions donné au propos de Marie Delval, # vous croyez que M. Léonard Durand pense encore à moi ?

— Je ne le crois pas, j’en suis sûre.

— Il vous l’a dit lui-même?

— Oh ! il est trop discret... trop honnête pour cela... Il ne m’a rien dit... mais j’ai tout deviné. »

Minette resta de nouveau pensive.

Celte histoire de cet homme qui l’aimait toujours, en dépit de tout le mal qu’elle lui avait fait... Le souvenir de ce comédien, qu’elle avait vu après leur séparation, vingt fois devant elle sur les planches, sans songer à le regarder autrement que comme un comédien... et qui le lui pardonnait...

Tout cela était bien de nature à la frapper.

Surtout dans la veine de désœuvrement où elle se trouvait en cet instant, dans ses relations avec d’Harblay.

Surtout après qu’elle venait de s’écrier devant Paula, comme celle-ci lui disait qu’un homme s’était un jour tué pour elle :

« — Oh! c’est égal, je voudrais être aimée comme cela! »

Et qui est-ce qui lui prouvait, en effet, que Léonard n’en pouvait pas arriver un jour à l’aimer, lui aussi, comme cela !..

Cependant Marie Delval attendait une opinion de la part de Minette sur ce qu’elle lui avait révélé.

Minette le comprit.

« — Après tout, qu’importe! » fit-elle d’un ton d’indifférence adouci de pitié, « si M. Léonard Durand m’aime encore comme vous le dites, madame... tant pis!..

# Lorsque reconnaissante de tant de passion, je voudrais aujourd’hui racheter par un peu de bonheur les douleurs que je lui ai causées il y a un an, est-ce que je le pourrais?

» Je ne suis plus libre...

» Et la moindre bonté que j’oserais me permettre... on aurait le droit de me la reprocher comme un crime. »

Tif- « -v, * xft>.

150 MliNETTE

Marie Delval sourit.

Elle avait deviné que Minette se mourait d’envie de revoir Léonard.

En personne habile et qui n’ignore pas que certains services rendent tributaires de ceux qui les leur rendent, ceux qui ne craignent pas de les accepter, Marie Delval ne voulut pas laisser échapper cette occasion de s’attacher la maîtresse de d’Harblav.

Le coupé s’arrêtait devant sa demeure ; le cocher descendait déjà de son siège... il fallait qu’elle s’éloignât de Minette.

d — Ecoutez, madame, » dit-elle à la jeune femme, en lui serrant la main avec une familiarité encore incertaine, « vous voyez où je demeure... rue de Navarin, 17...

» Eh bien ! je suis chez moi tous les jours de trois à cinq.

» Et tous les jours, vers cette heure-là, depuis une semaine, Léonard vient chez moi.

» Oh! en tout bien tout honneur... Nous répétons ensemble un drame où nous avons les principaux rôles... voilà tout.

» Si l’envie vous prend de vous convaincre par vousmême, un jour, de ce que je vous ai dit...

» Souvenez-vous que je vous appartiens corps et âme, et que je serais heureuse de vous le prouver.

» Mon Dieu! qui sait!., d’un mot vous le consolerez sans doute... vous apaiserez ses chagrins.

» Cela vous coûtera si peu... et ce pauvre Léonard, si bon, si triste, si aimant... cela lui fera tant de bien !..

» Allons, viendrez-vous?

— Peut-être ! » murmura Minette.

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