UNE ÉCOLE
Il y avait trois ans que Minette et d’Harblay vivaient ensemble.
A les voir l’un près de l’autre, dans l’intimité, on eût dit qu’ils se connaissaient depuis un siècle.
C’est que quand le dégoût et l’indiflérence se mettent dans une liaison où il n’y a jamais eu d’amour, les années s’y comptent bien vite par mois et les jours par heures...
Avec le temps Minette était devenue acerbe, acariâtre, criarde près de son amant.
D’Harblay s’était pris à traiter sa maîtresse comme il traitait, partout, ceux qu’il croyait ses inférieurs : avec une perpétuelle ironie.
A défaut de tendresse, si Minette eût possédé des sens ; si d’Harblay n’eût pas été usé, jusqu’à la trame, par une existence agitée, l’un et l’autre, par moment, eussent pu retrouver encore quelques éclairs de plaisirs, sinon de tendresse.
Mais elle n’avait pas de sang dans les veines...
Mais il venait d'atteindre sa trente-sixième année et des tempes grisonnantes...
Nulle surprise de l’imagination n’était, dorénavant, capable de les obliger de se mentir l’un à l’autre, sur leurs communs ennuis.
Cependant le boulet pesant qu’ils traînaient ensemble de la sorte était loin de devoir se détacher d’eux.
Malgré tout, d’Harblay tenait à Minette ; elle était jolie, spirituelle... chacun la lui enviait...
Elle avait le mérite suprême, pour un" homme de lettres, de ne pas être une femme de théâtre.
Puis, elle ne lui revenait pas cher.
Enfin, il était d’un âge où l’on ne change pas facilement de maîtresse.
D’abord, parce qu’on s’est habitué aux défauts comme aux qualités de la sienne. Ensuite, parce qu’on ne se sent pas assez en fonds de gaîté, de cœur, ou d’autres, pour s’occuper de la remplacer convenablement.
Quand à Minette, un seul motif la retenait près de d'Harblay, mais ce motif en valait mille; c’était le serment que lui avait fait son père de lui retirer sa pension le jour où elle se séparerait de d’Harblay.
Minette craignait la misère, si elle ne craignait ni Dieu ni diable !
Au reste, au moment où nous en sommes arrivés des amours de d’Harblay et de Minette, s’il n’y avait plus pour eux, dans l’intérieur, l’apparence du bonheur, ils s’en consolaient en cherchant sans gêne, près des autres, les distractions qu'ils pouvaient désirer tous deux.
D’Harblay, qui faisait un peu de l’art, comme les épiciers font du commerce, pour gagner et puis encore gagner de l’argent, mettait depuis quelques temps, en colla-
boration de confrères ejusdem farince , pièces sur pièces, drames sur drames...
Et par conséquent écus sur écus, rentes sur rentes.
De ce côté, Minette faisait les yeux doux à tous les galants de Paris.
Nous avons dit que d’Harblay n’était point jaloux.
11 recevait chez'lui beaucoup de monde : un monde assez mêlé ; mais on ne reçoit guère que le monde qu’on fréquente.
En hommes, cela allait encore ; des auteurs, des comédiens... Ces messieurs-là en valent bien d’autres...
Mais il recevait aussi des actrices...
Et, dame! sans vouloir médire de cette intéressante classe d’artistes féminins, je crois que, lorsqu’un amant ou un ami veut garder sa maîtresse ou sa femme en dehors de certaines données par trop philosophiques, de certaines mœurs par trop imbues d’indépendance, ce mari ou cet amant a grand tort de laisser sa femme ou sa maîtresse faire société avec des actrices.
Et puis, si notre écrivain eût conservé dans sa folie une ombre de raison, si au lieu de Marie Delval, qui — oubliant sa haine ou plutôt voulant la poursuivre plus sûrement — jouissait maintenant de ses entrées libres dans la maison de l’homme de lettres, sortait avec Minette et allait jusqu’à l’attirer dans sa loge, au théâtre...
Si au lieu de mesdames Cécile Simon, Robert, Franchetti et autres... toutes des talents, pour la plupart, comme artistes, mais des rouées atroces, comme femmes...
D’Harblay eût permis, comme amie intime à Minette,
Paula, cette bonne Paula... dont le cœur était si généreux, l’esprit si juste, le caractère si droit...
Il n’y eût eu que moitié mal peut-être... et, peut-être, pas de mal du tout !
Mais pas si sot ! d’Harblay n’avait jamais pardonné à Paula de lui avoir presque donné la croix de la main à la main.
Paula était exclue de sa maison.,, c’était à peine s’il la saluait quand il la rencontrait...
C’était à peine si Minette, qui s’amusait, d’ailleurs, bien plus avec Marie Delval qu’avec Paula, trouvait de temps à autre un instant pour aller embrasser celle qui lui disait encore, en dépit de la conduite de d’Harblay à son égard :
« — Quoique vous ne l’aimiez plus, ma chère, croyezmoi, ne le quittez jamais.
« Vous n’en aimeriez jamais d’autre ! *
Donc, Minette faisait force yeux doux à tous les amis de son amant.
Et elle s’amusait assez de tous les incendies qu’elle allumait autour d’elle sans y brûler jamais.
Son aventure avec Léonard l’avait t guérie du désir de pousser les choses trop loin.
Elle permettait qu’on l’adorât ; elle consentait à recevoir les déclarations les plus vives... à abandonner parfois sa main — avec les privilégiés — aux baisers les plus tendres.
Mais c’était tout.
Instruite par l’expérience, Minette, qui savait bien, d’ailleurs, que Paula ne s’abusait pas sur son compte...
Qui ne se sentait pas capable d’aimer...
Minette écoutait tout le monde et ne se laissait en-
traîner vers personne.
Cependant, ainsi que Paula le lui avait prédit encore, on commençait à s’occuper beaucoup de notre coqueite.
Une infinité d’hommes, qui éprouvait vis-à-vis de d’Harblay ce sentiment dont avait parlé Marie Delval à Minette : une sourde jalousie de sa constante et impertinente prospérité.-
Une infinité d’hommes se promettaient, le cas échéant, de.ternir cette prospérité dans la personne de sa maîtresse...
De cette maîtresse si jolie et si coqueite !
Et si impertinente aussi dans sa beauté et sa coquetterie.
Mais jusqu’alors les plus audacieux avaient échoué dans leurs desseins.
Minette était inexpugnable.
Et cela désolait .d’autant plus nos aventuriers, d’être contraints de se retirer du siège de celte citadelle, que des hauteurs d’alentour, où on leur avait permis parfois, sournoisement, de gravir, ils avaient pu juger des richesses qu’une telle conquête leur eût données.
Pour se venger un peu, nos vaincus jasaient bien, il est vrai, tout bas, de certaines anecdotes, de lettres de rendez-vous et de baiser, qui circulait partout sur la belle Minette et le comédien Léonard Durand...
On devine que la discrétion de Marie Delval n’avait pas été, en dépit de l’amitié jurée, jusqu’à ne point confier à quelques intimes, qui s’étaient empressées de le confier, également à d'autres bonnes amies, le secret des entrevues de Léonard et de Minette.
to
Mais cette histoire paraissait si apocryphe, aux plus intéressés même.
Pouvaient-ils, en effet, s’imaginer, eux, jeunes, beaux et brillants, pour la plupart, et cependant évincés, qu’une femme comme madame Becquet... la riche et élégante maîtresse de d’Harblay, eût pu jamais sourire à un pauvre acteur tel que Léonard...
Que nonobstant leur soif de consolations, ils se prenaient les premiers à sourire de pitié à leurs propres médisances...
Et qu’ils n’en admiraient pas moins Minette.
Et qu’ils n’en détestaient pas plus — cela leur était impossible — son trop fortuné possesseur.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour un nouveau courtisan fut présenté, par un ancien, à Minette.
Ce monsieur se nommait Saint-Aignan.
11 avait vingt-six ans, et il était assez joli garçon.
De plus, H était breton... ce qui veut dire entêté.
Et il possédait soixante raille livres de rentes.
Ce qui signifie..
Vous allez voir...
La veille au soir, Minette avait eu avec d’Harblay une dispute assez vive au sujet d’une paire de boutons en brillants qu’il lui refusait obstinément, et elle était occupée de conter à Marie Delval que d’Harblay était un avare, un égoïste.
Ce qu’elle contait d’ailleurs à Marie Delval comme à toutes ses autres amies.
Car nous le répétons, c’était encore un des côtés honteux de la nature de cette femmede ne pas respecter, fût-ce
devant de simples connaissances, l’homme auquel, à tort ou à raison, sa vie était rivée.
A l’aspect de M. Saint-Aignan, Minette guidée par son instinct, — si elle connaissait la principale qualité de M. Saint-Aignan, elle ne s’en préoccupait pas encore, — Minette chercha pour le lui offrir son plus gracieux visage.
L’entrevue dura une heure environ ; de part et d’autre, on y fut adorable. Feu roulant de mots, pensées sentimentales, aphorisme du cœur, tout ce qu’on dit enfin quand on a rien à dire, rien n’y manqua.
Puis M. Saint-Aignan s’éloigna au bras de son ami en demandant la permission de se représenter dans la maison.
Ce qu’on lui octroya tout de suite.
Demeurée seule avec Marie Del val. Minette prononça nonchalamment cette phrase, toujours sans la moindre arrière-pensée :
« — Il n’est pas mal, ce monsieur... et il a soixante mille livres de rentes assure- t-on ?
— Oui, ma chère, soixante mille livres de renies, » repartit vivement Marie Delval...
« Et c’est un homme charmant, celui-là !... et qui, s’il était votre amant, ne vous laisserait pas désirer deux fois une malheureuse paire de brillants!... comme ce pleutre de d’Harblay ! #
Minette se prit à rire.
« — Décidément, Marie » dit-elle « vous ne l’aimez pas, ce cher d’Harblay.
— Je ne m’en suis jamais cachée.
— Que devant lui.
r 172 MINETTE
*> — Bah ! nous nous disputons toujours chaque fois que nous nous rencontrons !...
— D’ailleurs ! mes propres ressentiments, cela ne serait rien encore... mais dire qu’un homme comme lui, à la tête d’une jolie petite femme comme vous, n'a pas le bon sens, sinon le cœur, de l’entourer de coton et de petits soins, voilà ce qui m’enrage.
Ah! si j’étais à votre place, Minette, il y a longtemps que j’aurais puni d’Harblay de ses manières de mari avare !
Minette se tourna, attentive, vers Marie Delval
« — Vraiment! » fit-elle, « et comment vous yseriez- • vous prise, ma bonne ?
— Mon Dieu ! c’est tout simple... ce qu’il me refuserait je me le ferais donner par d’autres !.. Tenez, par exemple, voilà M. Saint-Aignan qui jouit de soixante mille livres de rentes., et qui, avant ün mois, sera éperduement amoureux de vous... Et bien !... est-ce que vous vous imaginez qu’un Crésus pareil ne serait pas ravi de mettre toute sa fortune à votre disposition...
— Mais il faudrait que je quittasse d’Harblay, alors?..
— Mais du tout... inutile!., vous resteriez avec d’Harblay la même chose... mais rien de plus commun, ma chère petite, que ces sortes d’arrangements... mais il existe comme cela une foule d’hommes dans le monde qui sont enchantés d’avoir à leur disposition les agréments d’une maîtresse., sans en avoir le tracas... ils laissent le tracas à l 'autre... et tout est au mieux... et chacun est content!., et personne...
— Merci ! merci ! » interrompit brusquement Minette,
« je comprends... je comprends très-bien, mais je crois que... ces sortes d’arrangements ne me plairaient pas!..'
— Laissez donc 1 on se fait à tout...
— Après cela, ce que je vous en dis, n’est que par ma-
nière de causeries... et du moment que vous préférez rester fidèle et vous passer de boutons en diamants... à votre aise. » ,
Minette essaya de sourire, elle n’y parvint pas.
Si elle n’avait point d’âme pour se conduire, la jeune femme était trop de race pour ne pas penser encore quelquefois.
L’odieux langage de Marie Delval l’avait révoltée ; néanmoins elle ne pouvait s’en formaliser hautement ; depuis longtemps elle avait donné à l'actrice le droit de tout dire devant elle.
A quelques jours de là, Saint-Aignan reparut chez Minette.
El Minette se montra, cette fois, assez réservée vis-àvis de Saint-Aignan.
C’est qu’elle n’avait pas encore digéré l’amertume du conseil de Marie Delval à propos de ce nouveau galant...
Ce dont ce dernier devait souffrir d’abord.
Cependant le coup avait porté. On ne joue pas sans cesse avec le poison sans en ressentir les fâcheux effets...
De ces horribles paroles de Marie Delval, que Minette avait souvent commentées, dans le calme de la solitude, depuis le premier jour où elle les avait entendues, il était peu à peu résulté cette conviction pour elle : que sans doute, il y avait infamie à recevoir les bienfaits d’un homme quand on appartenait à un autre, mais qu’il y avait,
peut-être aussi, sagesse, à quitter un amant qui ne vous donnait plus aucune preuve d’affection pour en prendre un qui s’offrait, de par sa fortune et son rang, à vous en donner mille.
Restait bien, il est vrai, pour balancer, dans l’esprit de Minette, la sagesse de ce raisonnement, le souvenir de la menace de son père dans l’hypothèse d’une rupture avec d’Harblay ! Mais en premier lieu, M. Rigaut, exécuterait-il si sévèrement sa menace?
Et puis, si elle vivait jamais avec un homme qui n’aurait rien à lui refuser, quel besoin avait-elle de posséder quelque chose.
Son scénario de conduite ainsi esquissé dans le cerveau de Minette, — il était bien juste, après tout, qu’elle n’eût pas perdu absolument son temps à collaborer avec un homme de lettres, — la jeune femme ne songea bientôt plus qu’à mener dignement son œuvre à terme.
Et cette fois, elle comptait bien que d’Harblay n’oserait pas bouleverser de nouveau, de fond en comble, tout ce qu’elle aurait exécuté.
En moins de deux mois Saint-Aignan, qui se prêtait on ne peut mieux aux rêveries dramatiques de Minette, était devenu l’inséparable de la maison d’Harblay et Minette.
Et ce qu’il y a de remarquable dans cette intimité de Saint-Aignan avec Minette et d’Harblay, c’est qu’elle avait justement le même point de départ pour d’Harblay comme pour Minette :
Les fameuses soixante mille livres de rentes de Saint- Aignan.
Mon Dieu! oui... d’Harblay s’était, par vanité, laissé
prendre à l’attrait de devenir l’ami d’un homme riche et du monde, tout aussi bien que Minette, par calcul, s’était laissée aller au désir de faire de ce Nabab son amant.
Comme on se rencontre pourtant, parfois, en se tournant le dos !
Au bout de deux mois, Saint-Aignan ne jurait plus que par son ami d’Harblay... et d’Harblay... ne jurait plus que par son ami Saint-Aignan.
Et Minette avait accordé à son nouvel et préféré soupirant tout ce qu’une femme peut accorder avant d’accorder tout.
Ce n’était pas, au moins, faute que Saint-Aignan ne se montrât empressé près d’elle de tout obtenir... mais elle avait peur encore... — On ne se donne pas, sans réflexions, quand on a la pensée de se donner à tout jamais. — Et puis, toujours coquette, en dépit de ses désirs d’en arriver à son but, Minette se plaisait, malgré les supplications de son amant, à se rire de sa passion, un moment après en avoir pleuré avec lui... à le dédaigner subitement, après l’avoir appelé ; à lui refuser un regard, après lui avoir donné un baiser...
A toutes les fantaisies, enfin, d’une femme qui n’aime pas...
Et comme Saint-Aignan se courbait devant toutes ces fantaisies, avec l’humilité d’un homme qui aime, Minette, bien certaine que son amant ne pouvait lui échapper, n’en continuait que plus ardemment d'abuser de sa puissance sur lui...
En guise de revanche à priori, peut-être, de la puis-
sance qu’elle savait bien devoir lui donner, un jour, sur elle.
Pourtant il fallait en finir.
D’ailleurs, à mesure qu’elle s'habituait à la tendresse de Saint-Aignan, Minette se déshabituait de plus en plus des froideurs de d’Harblay.
C’était au mois de septembre.
D’Harblay et Minette allaient partir pour quelque temps aux eaux de Bagnères.
Et comme de raison, Saint-Aignan partait avec eux.
La résolution de Minette fut prise en moins de dix minutes, la veille de ce voyage.
C’était à Bagnères qu’elle voulait devenir la maîtresse de Saint-Aignan ; c’était à Bagnères qu’elle voulait se débarrasser de d’Harblay.
Il est incroyable ce que le changement de lieux, de climat ou de manière de vivre, — voire même la pensée seule de tout cela, — donne souvent de force aux caractères les plus faibles.
Minette, ce dessein une fois conçu sans l’annoncer positivement à Saint- Aignan, — comme une vague crainte, un sentiment inné de pudeur, le lui défendait encore, — le lui laissa pourtant entrevoir sans doute par quelques mots, car Saint-Aignan qui nous le savons de source certaine, était alors, — pour cause d’affaire sérieuse, — près de renoncer, malgré lui, au voyage projeté, ne balança plus à l’entreprendre.
Saint-Aignan marchait vers un but, à l’exempledc Minette.
Et le jour où il devait l’atteindre, Minette ne sc doutait
guère qu’il lui faudrait honteusement renoncer à poursuivre le sien.
Mais il y a une justice divine.
A défaut de son cœur qu’on ne pouvait briser, celte femme allait être frappée, pour la première fois, dans son amour-propre...
11 est vrai que la suite nous prouvera que Minette ne souffrait pas longtemps non plus de ces blessures-là.
Ils vivaient à Bagnères depuis huit jours.
C’était un soir ; d’Harblay venait de s’en aller se promener à cheval, escorté d’un auteur de ses amis et des amis de Saint- Aignan, qu’on avait rencontré aux eaux.
Minette avait refusé de sortir pour cause de migraine.
Toujours la migraine ! cette satanée maladie est pourtant bien usée... Il me semble que les femmes en devraient inventer une autre!
Il est vrai que vous me répondrez que puisque la migraine s’emploie encore tous les jours, c’est qu’elle a encore son petit mérite I
Enfin ! Dieu vous sauve de la migraine et des femmes qui l’ont souvent !
Saint-Aignan était resté près de Minette pour lui tenir compagnie.
Ce qui avait fait sourire franchement d’Harblay, — qui trouvait Saint-Aignan trop bon de se dévouer de la sorte,
— et sourire dans sa barbe son ami, — et celui de Saint-
Aignan en même temps, — qui savait bien que Saint-Ai- . 1
gnan n’était pas si profondément dévoué que cela.
Minette et Saint-Aignan demeurèrent seuls ensemble deux grandes heures.
Au bout de ces deux heures, comme d’Harblay, de retour de sa promenade, montait rejoindre sa maîtresse et Saint- Aignan, un garçon de l’hôtel lui remit un billet ainsi conçu:
Mon cher Anatole,
t> Quelques minutes après ton départ, je reçois de Paris une lettre qui y réclame absolument ma présence immédiate. Ne m’en veuille pas de m’éloigner sans te serrer la main, nous nous reverrons bientôt, je l’espère ; d’ailleurs, j’ai chargé ta charmante Minette de tous mes compliments pour toi
» Ton dévoué,
» Saint-Aignan. »
— Tiens ! c'est drôle ! fit d’Harblay après avoir lu ces lignes. Gomment ! il est parti si précipitamment ! Un homme qui a soixante mille livres de rentes a donc aussi des affaires sérieuses...
Ah ! c’est drôle !
Voyons donc ce qu’il a dit à Minette. »
Et d’Harblay entra dans la chambre de sa maîtresse.
Mais il ne put rien savoir tout de suite.
Minette dormait.
Or, plutôt elle feignait de dormir... car je doute que la malheureuse femme ait fermé les yeux de toute cette nuit-là !
Voici quelles avaient été les dernières paroles de Saint- Aignan à Minette, vers la fin de ces deux heures qu’ils avaient passées ensemble :
« Madame, je vous ai possédée une fois... c’est tout ce
que je désirais... adieu. Je ne vous aime pas plus que vous ne m’aimez.
Et remerciez-moi de la leçon que je vous donne !
Vous avez rendu vingt, trente, quarante hommes malheureux par votre coquetterie... j’ai voulu les venger. Apprenez à souffrir à votre tour.
Adieu. »
Infamie I allez-vous vous écrier.
Eh! sans doute, infamie!
Un bourreau n’est toujours qu’un bourreau, même lorsqu’il fait justice.
Mais ne vous dépêchez pas tant de maudire Saint-Aignan, je vous prie...
Minette, qui eût dû tuer cet homme...
Minette lui a pardonné !
Et comment! et pourquoi lui a-t-elle pardonné?
Lisez toujours !
XYI
l’amour au souvenir.
En ce temps là, — c’était au commencement de l’année, qui sera de brûlante mémoire, je crois : 1852, — en ce tcmps-là, vivaient, dans un petit appartement du boulevard Poissonnière, deux jeunes gens qui s’adoraient.
A eux deux ils n’avaient pas cinquante ans.
Ils étaient beaux tous deux.
Enfin, il s’étaient mariés par amour» et l’amour avait survécu à cinq ans de mariage.
Ce qui est à constater.
D’abord parce qu’aux yeux debeaucoup de personnes, — qui ne croient pas que ce qui est bon puisse avoir de durée, ils auraient dû se détester depuis longtemps.
Ensuite, parce qu’il y avait peut-être des raisons pour qu’il s’élevât, malgré nos jeunes époux, même, des nuages dans leur amour, au bout de quelque temps de ménage.
Camille — la femme d’Emile Yaltin était la fille d’une lorette, d’une femme entretenue...
Qui avait, il est vrai, résolument rompu avec son genre d’existence, du jour où son enfant avait trouvé un mari...
Par amour pour son enfant.
Mais ce qui n’en constituait pas moins, au fond, uDe sorte de vice rédhibitoire, conjugalement parlant, — dont tout autre mari, d’une nature moins noble et moins éprise que l’était celle d’Emile Yaltin, se fût certes souvenu, en temps et lieux... pour en souffrir... et en faire souffrir sa femme.
Au reste, si nous parlons ici de ces circonstances bizarres du mariage d’Emile Yaltin et de Camille, la fille de Rosine Petit, ce n’est que pour mémoire, car — qu’on nous * le pardonne — pour plus amples détails à ce sujet il faut renvoyer notre lecteur à la première partie — intitulée Lydie — de ce livre d’études sur les femmes honnêtes, — qui comprendrez encore, — qu’on nous le pardonne tou-
jours ! — deux autres parties après celles-ci : le Médecin de sa femme et qui quitte sa place la perd.
Ce conseil une fois donné, et quoique plusieurs des personnages de Lydie puissent reparaître dans ce volume, nous continuerons désormais l’histoire de Minette, sans revenir davantage sur le passé... sans anticiper sur l'avenir.
Qui nous aime nous suive !
C’était à peu près la devise d’un roi.
Ce doit toujours être celle d’un romancier.
Donc Emile Vallin était, depuis cinq ans, le mari de Camille Petit*
Et depuis cinq ans Emile était toujours aussi fou de sa femme, Camille aussi folle de son mari.
Chère et douce folie que celle-là, qui prend sa source dans une estime et une admiration réciproques... dans une quiétude partagée..-, dans de ravissantes voluptés dont deux êtres bénis savourent seuls les mystères !...
Lorsqu’un jour, — jour néfaste s’il en fût jamais, — le repos de notre jeune ménage fut tout à coup troublé... sa folie, atteinte de tristesse.
Voici comment :
Emile Vallin, qui possédait une assez honnête fortune — une dizaine de mille livres de rentes, je crois, — avait en outre une profession qui, de simplement honorable qu’elle était d’abord, pouvait encore devenir, par la suite, lucrative : ce qui n’est jamais à dédaigner.
Emile Valtin était avocat.
Les avocats, comme les médecins, se doivent à tout le monde, aux commencements de leur carrière.
En attendant que, de par leur réputation et leur talent, ils puissent choisir leurs causes ou leurs malades.
Conseillé par un confrère déjà célèbre, et qui, par conséquent, avait déjà le droit de mettre de côté les affaires sans valeur, Emile s’était rendu un matin chez une dame, une actrice, qui éprouvait le besoin d’attaquer son directeur en sixième chambre.
« — On vous paiera vos peines en nature, avait jovialement ajouté le confrère célèbre à Emile, en l’envoyant à l’actrice.
Et Emile avait remercié le grand avocat de l’affaire qu'il lui donnait, tout en l’acceptant plutôt comme une occasion de travailler que comme un moyen de se procurer un plaisir.
Or, cette actrice qui voulait intenter un procès à son directeur, n’était autre que Paula Marcel.
Paula Marcel reçut parfaitement notrë jeune avocat.
Elle le trouva fort bien ; mais comme elle se sentait, pour l’instant, beaucoup plus disposée à des idées processives qu’à de tendres intentions, elle ne s’occupa point davantage de la figure d’Emile Valtin.
Elle ne songea qu’à lui conter ses griefs contre son infâme directeur, qui osait lui refuser quatre misérables costumes dans une pièce Louis XV, où, pour bien faire, elle en eût voulu six, etc., etc.
Enfin, la première visite de l’avocat à sa cliente se passa, pour lui, à écouter et à se taire...
La seconde à se taire et à écouter...
Et la troisième menaçait de prendre la même marche, lorsque, au moment où Paula Marcel, assise dans son bou-
doir, en face d’Emile Valtin, entamait de nouveau le récit de ses infortunes théâtrales, une visite imprévue changea tout à coup la face des choses.
« — Madame Horlense Becquet, avait annoncé la femme de chambre de la comédienne.
Paula Marcel ne put retenir un geste de mécontentement d’être dérangée.
Néanmoins elle repartit :
« — Faites entrer.
Minette parut.
Depuis près de quatre mois que s’était passée à Bagnères son aventure avecSaint-Aignan, — lequel était parti le lendemain même de celte aventure pour la Russie, — Minette était devenue sinon triste, du moins plus réservée qu’auparavant, dans sa conduite.
La honte de l’affront, si ce n’est la douleur qu’elle en avait ressentie, la mettait pour quelque temps en garde des dangers qu’il peut y avoir parfois à jouer à la coquette.
Sans aimer davantage d’Harblay, elle se montrait maintenant plus aimable près de lui.
Elle voyait à peine Marie Delval, qui ne savait rien d’ailleurs heureusement de la conduite de Saint-Aignan.
Et elle voyait plus souvent Paula Marcel à laquelle, sans lui avoir tout dévoilé cependant, comme son amour-propre le lui défendait, elle était enchantée néanmoins par un bizarre effet de dépit et de colère, de laisser deviner une partie de la vérité.
Quand je vous disais que Minette ne devait pas avoir de rancune !...
Quand je vous disais qu’il y a des natures tellement molles à force d’être flexibles, qu’elles ne sont pas plus capables de haine que d’amour.
En apercevant un étranger dans le boudoir de Paula, Minette, qui arrivait pour causer comme d’habitude de Saint-Aignan, s’arrêta contrariée.
Tout à coup elle rougit et laissa échapper une exclamation de surprise.
De son côté, le jeune avocat se prit à sourire.
Ils s’étaient réciproquement reconnus.
« — Mais vous êtes monsieur Emile Yaltin, je crois, monsieur ? fit-elle en s’avançant vers lui.
« — Et vous, madame Becquet, madame, dit-il.
« — Vous demeuriez en face de mon père, au temps où j’étais jeune fille ?
— J’ai eu le plaisir de danser avec vous quelque temps avant votre mariage.
— Et vous avez épousé, vous, je crois, monsieur, une jeune personne du nom de Camille, qui était élevée à la même pension que moi ?
— Il est vrai, madame. Et vous avez eu le malheur, vous, de devenir la femme d’un homme qui ne vous méritait pas... Je me permets de vous parler de cela comme avocat... au moment où il était question d’un procès entre vous et votre mari, je voyais tous les jours celui de mes confrères qui devait plaider votre cause.
— Hélas, oui I mon père m’a assez mal mariée !...
Et Minette soupira.
Puis, du coin de l’œil, elle considéra Emile.
Il était plus joli garçon que jamais.
Et les souvenirs de la jeune femme accoururent en foule l’assaillir.
Ceci fait encore partie, comme détails, de la première partie de ce livre.
Grosso modo , nous vous apprendrons seulement en passant que Minette, alors qu’elle n’était encore qu’Hortense Rigaut, avait été fort éprise d’un jeune homme qui habitait la maison vis-à-vis de celle de son père...
Minette avait été tourmentée , à ce qu’il parait , de fort bonne heure, de la manie de regarder par les fenêtres.
Sans que ce jeune homme eût d’ailleurs jamais connu la passion qu’elle ressentait pour lui.
Qu’elle s’était même juré, en se mariant, de ne pas renoncer à ses prétentions sur le cœur de son voisin.
Serment, qu’elle avait bien vite jeté au vent , sitôt qu’elle s’était sentie entraîner par une nouvelle fantaisie.
Et que ce jeune homme, qu’elle avait tant aimé, n’était autre que cet Emile Valtin, qu’elle retrouvait si inopinément, à cette heure, dans la maison de Paula Marcel.
Quant à Emile Valtin, qui se rappelait vaguement, à ce moment, certain frisson étrange de la main de mademoiselle Hortense Rigaut dans la sienne, à ce bal où pour la première et unique fois de sa vie il s’était rencontré avec elle, il demeurait interdit, presque confus sous le regard — qui ne lui échappait point, quelque voilé qu’il fût, — de madame Becquet.
Mais il ne faisait rien pour échapper aux observations des beaux yeux de Minette.
Les hommes ont aussi leur coquetterie, et elle leur est
plus pardonnable, à mon avis, qu’aux femmes. Les femmes, — je parle des jolies, devraient être blasées sur le plaisir de plaire ; elles n’ont qu’à se montrer pour être admirées, adorées, flagornées...
Tandis que les hommes, — j’entends les moins laids, — il leur arrive si rarement d’être seulement remarqués à la deuxième ou troisième fois qu’on les rencontre !
Cependant, comme Emile Valtin n’avait pas tant de vanité que de supposer que Minette trouvât longtemps du charme à le regarder.
Comme il avait encore une affaire qui l’appelait chez un client, il se disposa à prendre congé de ces dames.
« — Vous partez déjà, monsieur Valtin ? s’écria Paula Marcel en voyant son avocat se lever, mais nous n’avons pas eu le temps de causer aujourd’hui.
— Si c’est ma présence qui gêne monsieur, dit Minette, c’est à moi à me retirer... »
Et elle adressa au jeune homme une charmante petite moue qui signifiait clairement :
« — Pourquoi partez- vous si vite ? o
Qu’Emile s’en sentit involontairement battre le cœur.
Mais il n’y avait plus à reculer ; il eût craint d’avoir l’air d’y mettre un empressement trop exagéré en obtempérant tout de suite au désir de la jolie femme.
Encore une nuance de coquetterie masculine !
« — Si elle veut me revoir, pensa-t-il, je la retrouverai ici demain. »
Et, tout haut, il répondit en s’inclinant devant Minette :
« — Votre présence ne saurait me gêner, madame,
soyez-en persuadée ; mais, malheureusement pour moi, je suis forcé de me rendre à un rendez-vous important. »
Et se tournant vers Paula Marcel :
« — Demain, madame, à cette heure, s’il vous convient, nous reprendrons notre conversation d’affaires. »
Puis il salua et se retira.
Inutile de dire que le lendemain, quelques minutes à peine après qu’Emile Valtin venait de se présenter chez Paula Marcel, plus soucieux, — avouons-le, — de savoir s’il y reverrait la jolie madame Becquet, que de s’occuper du procès de la comédienne...
Inutile de dire que Minette arrivait à son tour brillante de toilette et de beauté... le sourire aux lèvres, l’œil étincelant...
Ce qu’on appelle enfin, vulgairement, mais avec assez de vérité, sous les armes.
Décidément Emile Valtin avait le droit, dans sans for intérieur, de tourner tant soit peu au don Juan.
Et certain sourire qu’il répliqua au sourire que lui adressait Minette, en l’apercevant, m’est une preuve que l’infidèle'mari de Camille — infidèle par pensée, mais c’est déjà trop ! — usait pleinement déjà de son droit.
Mais si nos jeunes gens s’étaient accueillis avec tant de grâce, en se revoyant, il y avait, par contre, une personne qui ne paraissait pas prendre aussi gaîment cette seconde rencontre.
Cette personne était Paula Marcel.
Paula Marcel qui trouvait d’abord fort désagréable que Minette vint de la sorte imposer ses beaux yeux entre elle et son homme d’affaires.
Et qui, devinant, à raison, sous cette nouvelle visite de la jeune femme, un dessein secret, s’alarmait déjà, et pour d’Harblay, — qu’elle aimait toujours malgré ses torts, — et pour Emile Yaltin lui-même, qu’elle savait heureux et tranquille dans son ménage...
Et qu’elle voyait, si elle laissait faire la coquette, tout près de ne plus être bientôt rien de tout cela.
Néanmoins, comme il eût été ridicule de laisser paraître la moindre mauvaise humeur, Paula Marcel se hâta de reprendre sa physionomie aimable...
Et elle opéra la métamorphose avec tant d’adresse qu’Emile ne s’aperçut de rien...
Emilé, oui, mais Minette.
Les femmes ne se peuvent rien dissimuler entre elles, croyez-le bien. Elles sont toutes trop également fortes sur les petites finesses du métier. Quand une femme en trompe une autre, c’est que cette autre trouve son profit à se laisser tromper.
Allez donc lutter avec de tels Talleyrands en jupons !
Minette avait donc parfaitement remarqué la mauvaise humeur de Paula.
Et elle feignit de n’avoir rien remarqué.
Seulement elle se promit d’éviter un second accès des trop vertueux principes de la comédienne.
Sans renoncer aux projets qu’elle caressait depuis la veille... depuis le moment où elle avait revu Emile Vallin.
Car Minette avait déjà des projets, oui, vraiment... et des projets très-sérieux... au point de vue du sentiment.
Ah ! vous m’accusez d’invraisemblance, peut-être.
Mais je vous proteste que je ne mens pas du tout, que je
n’amplifie même pas. Mais vous oubliez donc que, quatre mois entiers, Minette s’était punie, dans l’isolement de son ménage d’Harblay, de sa honteuse aventure avec Saint- Aignan...
Que, quatre mois, quatre grands mois, elle ne s’était fait faire la cour par personne, qu’elle n’avait été, tout au plus, qu’une quinzaine de fois au théâtre et au bal pendant ce temps, et qu’elle n’avait dépensé qu’un millier de francs pour sa toilette?...
Mais songez donc que ce jeune avocat c’était du fruit nouveau — mieux que cela, du fruit vert — pour Minette !
Qu’elle l’avait adoré jadis... qu’elle s’était promis de le prendre à sa femme...
Mais songez donc!... Eh mon Dieu! songez donG que c’est de Minette que nous vous contons l’histoire et non d’une femme comme toutes les autres. ^
Et si vous vous étonnez encore, et maintenant et plus • tard, ne vous en prenez pas à moi, une fois pour toutes, mais à elle, de votre surprise...
La conversation s’était établie entre nos trois personnages sur le ton le plus spirituellement insouciant... comme si chacun d’eux n’eût pas été, alors, sous l’impression d’une pensée bien éloignée de ce qui se passait autour de lui.
Emile Valtin se demandait ce qu’il devait désirer et attendre de cette femme qui semblait se jeter ainsi si résolument au-devant de lui.
Minette était préoccupée de la manière dont elle pourrait continuer cette intrigue.
Et Paula cherchait le moyen de se débarrasser adroitement des visites trop assidues dont Minette la menaçait.
Tout cela au milieu de propos sur les théâtres, sur les modes, sur les arts, sur les événements politiques... que sais-je ! Mais on ne cause jamais si facilement que lorsqu’on n’a pas envie de causer.
Au bout d’une heure de conversation, pourtant, Emile Vallin, qui devinait, d’instinct, que ce n’était pas là, dans le boudoir de la comédienne, qu’il devait trouver une solution à cette aventure, Emile Yaltin se leva, prêt à se retirer. ,
Sa perspicacité fut aussitôt récompensée.
Comme il prenait son chapeau, sans quitter Minette du regard, en offrant ses excuses de s’éloigner si vite, il lut ceci dans les yeux de la coquette, tout aussi bien que si elle le lui eût dit de vive voix :
— Oui 1 oui ! parlez... je le veux !
— Elle veut que je parte d’ici... se dit Emile, donc il faut que je l’attende ailleurs... »
Et, palpitant de joie, il se sauva.
Il descendit quatre à quatre l’escalier de la maison de Paula Marcel.
Arrivé dans la rue, il aperçut un coupé en face de la porte cochère ; celui de Minette.
Et il demeura devant la voiture, incertain, immobile... Que fallait-il faire ?
S’était-il trompé ou non sur le compte de Minette... Lui plaisait-il ou ne lui plaisait-il pas? Devait-il reculer ou avancer, se montrer audacieux ou timide?
Le cas était difficile pour un homme déshabitué de la vie galante par cinq ans de ménage, de bonheur domestique.
Mais la curiosité, à défaut de l’amour, qui ne peut l’exci-
I totV / »'
1er encore, vient si vite en aide à l’intelligence en pareille occasion !
Emile ouvrit d’une main ferme la portière du coupé.
« — J’attends la dame qui est entrée là, dit-il au cocher, en lui indiquant de la tête la maison de Paula Marcel.
Le cocher n'en demanda pas davantage.
Et Emile se blottit dans un coin du véhicule... l’œil fixé du côté par où devait paraître Minette...
Il demeura ainsi vingt minutes à peu près...
Oh ! Minette était femme de précaution ! elle ne voulait pas, en quittant trop précipitamment Paula Marcel, à la suite d’Emile Vallin, que l’actrice pût concevoir le moindre soupçon.
Et puis il lui fallait répondre à Paula qui, sitôt le départ d’Emile, s’était prise à faire comprendre le plus .poliment possible, d’ailleurs, à sa coquette amie, qu’elle lui serait très-obligée de ménager un peu plus ses visites... tant * qu’elle aurait besoin de recevoir son avocat.
Enfin un chapeau de peluche, recouvert d’une voilette de dentelle, un manteau de velours, un pied mignon, se dessinèrent dans la pénombre du péristyle de la maison de Paula Marcel.
Emile s’effaça à l’arrière du coupé.
Minette s’approcha... le cocher avait ouvert la portière ..
« — Vous 1 monsieur ! murmura- 1- elle à l’aspect du jeune homme... vous dans ma voiture! que signifie?.. »
Mais elle souriait en s’exprimant ainsi, ii le voyait bien... sa voix, seule, essayait d’être courroucée.
a — Un mot! rien qu’un mot, madame ! s’écria-t-il en
lui saisissant la main pour l’attirer à lui, et puis vous me chasserez pour toujours !... »
Minette se laissa attirer.
Toujours prudente, elle avait réfléchi que, d’abord, en tardant plus longtemps, elle risquait d’être .aperçue, dans la rue, de quelque personne de connaissance.
Ou bien que Paula pouvait avoir été assez indiscrète pour s’être mise à sa croisée.
« — Aux Champs-Elysées, cria Emile Vallin au cocher.