PEUX LETTRES
A madame Ernestine Gallet, couturière, rue Meslay, 22.
Pour remettre à madame Hortense Becquet.
« llorténse,
# Je ne puis plus vivre ainsi : au nom du ciel, au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde, ou aimez-moi tout à fait, ou adressez-moi un éternel adieu ! J’aurai peut-être du courage pour souffrir, je n’en ai plus pour attendre.
» Quoi ! voilà bientôt trois semaines d’écoulées, depuis ce jour oü vous m’avez permis de vous adorer, et au bout ue ces trois semaines, où en suis-je arrivé ? Je vous vois au théâtre, par hasard, de loin... je n’ai pas même le droit de vous saluer... je m’enivre à longs traits de l’aspect de vos charmes... je recueille, par hasard, quand vous
ne craignez point qn’on vous observe, un de vos ravissants regards...
» Et puis c’esttout... il m’est défendu de vous approcher... d’entendre votre chère voix... de toucher vos petites mains...,
» Mais je vous écris, je vous écris tous les jours... allez-vous me répondre encore!... Mon Dieu! oui, Hortense, je sais bien que vous songez à moi un peu... que vous m’aimez un peu peut-être, que vos lettres sont pleines d’âme, et que chaque jour je passe à les lire et à les relire, les instants les plus délicieux 1... mais des lettres... des lettres, Hortense... oh t pardonnez-le moi... mais je donnerais mille lettres pour une seule parole de votre bouche... voyez-vous !... pour un seul de vos sourires... pour une minute, une seconde passée à vos genoux à vous dire : je t’aime ! je t’aime ! je t’aime! Des lettres... les vôtres parlent, sans doute, et l’on peut apprendre par cœur ce qu’elles disent.,., mais peuvent-elles répondre aussi tout de suite à la passion, aux transports qu’elles provoquent... peuventelles essuyer une larme... adoucir un regret... calmer un accès de désespoir ? Non !
» Tenez, Hortense, je ne vous fais pas de reproches, au moins, mais vous me rendez bien malheureux. Ayez pitié de moi. Oh ! je sais bien que vous avez de grands ménagements à garder, que votre position vous commande toutes sortes de prudences... Cependant si vous m’aimiez comme vous le dites, seriez-vous si craintive et si soigneuse de vos intérêts ! Est-ce que je me suis occupé des autres, moi, quand j’ai pu espérer que vous m’aimeriez? Est-ce que je n’ai pas tout abandonné, tout délaissé... je ne dis
pas sans remords, je mentirais, mais sans hésitation, sans regrets ! Avez pitié de moi encore une fois, cette existence est insoutenable. Prenez-y garde, une plus longue attente me rendrait fou !... je serais capable, un -jour, d’aller vous arracher au bras de cet hommp qui vous possède, en lui disant... *
» Allons! Non! non!... n’ayez pas peur... je ne ferai pas cela... je vous aime trop, Hortense, pour compromettre rien de ce qui touche sinon votre bonheur, du moins votre bien-être... Non ! non ! je me cacherai toujours pour vous voir, pour vous aimer... entendez-vous !... vous n’avez rien à redouter...
» Mais soyez bonne, aussi, Hortense, soyez généreuse. J’ai compris, vous le savez, que vous ne voulûssiez pas que nous nous rencontrassions chez Paula Marcel... j’ai compris votre terreur à l’idée d’une confidence de nos amours à qui que ce fût !
» Mais dans ce petit appartement que j’ai loué exprès pour vous recevoir, au fond du Marais, loin, bien loin de tout le monde, qui vous empêche de venir, dites? Là point d’indiscrets... de curieux... de dangers, enfin ; un voile, une toilette sombre, une voiture, tout est dit... D’ailleurs je serais là dans l’escalier à vous attendre, à vous protéger, à vous cacher...
» Hortense, voilà souvent que je vous supplie... prouvez moi que vous m’aimez, il en est temps, je vous le jure.
» Demain, à onze heures du matin, l’heure où les femmes vont au bain, — je serai là-bas, rue Chariot... — rue Chariot, 17, souvenez-vous ? — Je vous attendrai.
# Ce soir, dans votre lettre, vous me direz oui , n’est-ce pas?
» Oh ! cela est donc si difficile de consentir à être heu* reuse !
» Hortense, je vous aime avec mon cœur, avec mon esprit, avec mon sang!...
» Je vous aime... et puis je vous aime...
» Aimez-moi. » Emile. *
A monsieur Louis Perrot, rue de Provence, 21.
Pour remettre à M. Emile Valtin.
« Vous êtes injuste, mon ami, oh ! bien injuste ! Vous me punissez cruellement d’un aveu trop facilement échappé de mon cœur ! Des reproches... des reproches et puis encore des reproches!... Oh ! est-ce cela que je devais attendre de vous après trois semaines de bonheur.
» Tenez, Emile, rappelez-vous, c’est tout ce que je réclame de votre raison... ce n’est pas trop lui demander, je pense. Que vous ai-je dit le jour où nous nous sommes rencontrés... et où j’ai eu la faiblesse, en yous voyant si tendre, de ne pas vous cacher que votre souvenir avait survécu à cinq ans d’éloignement... Que vous ai-je dit, après vous avoir conté, folle que j’étais alors, que, sans vous en douter, vous aviez été mon premier, mon unique amour?
» Je vous ai dit que je n’étais pas libre, que ma vie était enchaînée à jamais...
» Que, de votre côté, une barrière infranchissable vous séparait de moi...
» Et que, par conséquent, si nous voulions, malgré
tout, ne pas rester, à l’avenir, étrangers l’un à l’autre sur cette terre, puisque le hasard venait de nous y rapprocher, c’était à la condition de garder notre bonheur pur et sans taches...
» De nous aimer comme doivent s’aimer les anges...
» De l’âme.
» Eh bien ! ce que je vous proposais, vous l’aviez accepté...
# Souffrir par vous et pour vous, c’est être encore heureux ! » vous étiez-vous écrié.
« Et vous venez aujourd’hui m’accuser d’égoïsme, de prudence, de frayeur!...
Et oublieux de vos serments, au bout de trois semaines à peine que vous me les avez faits, vous ne vous contentez plus de ce que je vous ai offert, de ce que je vous ai donné, vous exigez que je vous sacrifie sans retour mon repos... que je risque ma position... ma vie peut-être...
Allons, Emile, c’est vous qui ne m’aimez pas !
Ainsi ces lettres que je vous adresse chaque jour et où je mets mon âme, n’ont plus de valeur pour vous!.. Je me suis livrée pour vous plaire, oh 1. bien livrée ! à une étrangère, — car cette Érnestine Gallet, qui reçoit vos lettres, croyez-vous donc qu’elle ne se doute pas de ce qui existe, — et vous ne m’en savez aucun gré ! Au théâtre, partout où je vous aperçois, je souffre... tout en étant joyeuse, il est vrai... et vous ne me tenez compte ni de ma pâleur ni de mes tortures... et vous n’êtes pas fier de ma joie,
Emile, vous me désolez... mais j’avais prévu ce qui arrive... Le bonheur n’est pas durable en ce monde, quelque ravissant qu’on ait pu se le créer soi-même. J’ai eu, hier encore, la preuve de ce qife je vous dis là dans la rencontre que j’ai faite d’un homme charmant, de mes amis, un médecin, — que je n’avais pas vu depuis plus de quatre ans. — Il y a quatre ans, M. Edmond Defresne me contait, avec des larmes, que son seul rêve, son seul espoir, étaient d’épouser une jeune fille qu’il chérissait. Aujourd’hui Edmond Defresne est le mari de cette jeune fdle... je l’ai aperçue à son bras... elle est belle, elle est riche, elle est adorable.
Et pourtant, quand j’ai demandé tout bas, en passant, à Edmond Defresne, s’il n’avait plus qu’à remercier Dieu de sa bonté, il a secoué tristement la tête.
Et il s’est éloigné vivement de moi pour ne pas me laisser voir une larme qui était montée à ses yeux 1
Ah ! vous allez froisser ma lettre avec colère, à ce passage, en vous écriant : que m’importent les autres !
Vous n’admettez pas que j’aie peur, n’est-il pas vrai... et que ma peur me force à regarder autour de moi... à m’appuyer, d’instinct, sur ce qui m’environne pour me donner du courage.
Allons! calmez-vous, Emile, je ne veux cependant pas que vous m’accusiez plus longtemps de froideur et d’égoïsme.
Vous m’y contraignez... je consens à un dernier sacrifice.
Demain, j’irai où vous désirez que j’aille.
Mais ne comptez pas que cette imprudence se renouvelle. Une seule fois je veux serrer votre main.
Puis nous nous séparerons pour ne plus nous retrouver que dans nos lettres.
Et maintenant, croyez-vous que je vous aime ? H. »
Elle descendit de voiture, rue Chariot, 17.
Mais, si rapidement qu’elle se précipitât dans la maison où l'attendait son nouvel amant, et quelque cachée qu’elle fût sous son voile, un homme qui passait de l’autre côté de la rue, aperçut cependant notre aventurière.
Et il la reconnut, car il chancela en pâlissant.
Cet homme, c’était Léonard Durand.