‹ MinetteChapitre 17 sur 27 · LES ABSENTS ONT TORT · texte numérisé non relu

LES ABSENTS ONT TORT

Ça, respirons un peu, s’il vous plaît, et, laissant Minette se glisser furtivement dans le petit logement de la rue Chariot, où l’attend son nouvel amant, voyons ce qui se passe, boulevard Poissonnière, dans le ménage abandonné de notre jeune avocat.

En amour, quand on est malheureux, il y a deux manières de témoigner sa douleur.

La première, la plus commune est de se plaindre sans cesse, la seconde est de se taire obstinément.

Cette seconde manière était celle de Camille, la femme d’Emile Val tin.

Les hommes comme les femmes qui sentent vivement, possèdent ainsi une fierté qui l’emporte, quoi qu’on fasse, sur leurs souffrances. Ils n’en aiment pas moins et ils n’en sont pas moins torturés que ceux qui pleurent ou supplient... Au contraire ! Mais il existe quelque chose en eux qui leur commande de ne point laisser voir le fond de leur âme aux ingrats qui l’outragent.

Tant pis pour ces ingrats, si trop indifférents, ou trop occupés ailleurs, ils laissent longtemps couver ce désespoir muet et solitaire. »

On se lasse du bonheur... à plus forte raison du chagrin.

Et surtout du chagrin qui ne trouve ni pitié, ni consolation dans celui qui le cause.

C’est ce qui devait arriver à Camille.

C’est ce qui menaçait Emile Valtin.

Et quand je dis menacer, je ne me trompe point. Quand une femme prend en patience l’abandon de son mari... c’est qu’elle ne souffre plus de cet abandon.

Et quand elle ne souffre plus, c’est qu’elle a cessé d’aimer.

Depuis la scène entre les jeunes époux, que nous avons contée dans un chapitre 'précédent, dont Rosine Petit avait été avec tant de courage le témoin impassible, Camille, guidée par cette fierté dont nous parlions tout à l’heure, par les conseils même de sa mère, avait évité avec soin toute nouvelle occasion de pareils reproches, de pareilles plaintes.

Emile sortait tous les jours dès le matin. Il prenait à

peine le temps de dîner pour repartir et ne rentrer que le soir... fort tard.

Le tout exécuté avec de mauvaises excuses... quelques phrases banales qu’il ne se donnait point parfois le temps d’achever.

Camille demeurait toujours muette, calme en apparence. Elle semblait accepter tout ce que son mari lui faisait croire et tout ce qu’il lui disait.

Et Emile, ce pauvre fou, aveuglé par sa funeste et coupable passion, devenu égoïste, et lâche et cruel, sous l’étrange fascination d’un être lâche, cruel et égoïste, Emile prenait la force de Camille pour de l’apathie, sa résignation pour de l’indifférence.

11 dédaignait de se préoccuper de ce qu’il pouvait y avoir de triste, d’ailleurs, pour lui, dans cette apathie et cette indifférence supposées.

Et, délaissant le pur diamant que Dieu lui avait accordé, il s’en allait courir après le strass que le diable lui offrait.

Il avait tort pourtant, mille fois tort !

Et vous allez savoir pourquoi.

Vous vous souvenez de ce jeune homme qui n’avait pas oublié, lui, d’apporter des fleurs à Camille, à l’anniversaire de la naissance de la charmante femme ?

Ce dont elle l’avait si bien récompensé par deux baisers.

Louis Perraut était amoureux de Camille, je n’ai pas besoin de vous le dire.

Et amoureux depuis le premier moment où il l’avait vue... lequel moment datait de cinq ans.

Cinq ans d’amour discret, c’est de l’héroïsme, savezvous 1

Au reste, cet amour avait commencé d’une façon extraordinaire comme toutes les grandes choses.

A l’époque où Louis Perraut, devenu l’ami d’Emile Valtin dans de fréquentes relations au palais, avait été présenté, par son confrère et ami, à Camille, ce jeune homme était encore tout saignant d’une^mmense douleur.

Une jolie fille qu’il adorait venait de se marier depuis trois mois à peine.

Or, il se trouvait que Camille avait été l’amie de cette jeune fille.

Naturellement, l’amoureux et l’amie s’entendirent pour parler de celle qui n’était pas là ; ils avaient tous deux le même motif d’être séparés d’elle : un mari jaloux, ombrageux, méfiant, qui ne souffrait aucune société à sa femme.

Emile, lui, qui savait les secrets de Louis aussi bien que les regrets de Camille, les écoutait tous deux, en souriant, causer de leur chère Juliette.

Et se réjouissait de leur avoir fourni de la sorte de mutuelles consolations.

Mais bientôt ces entretiens devinrent plus courts et plus rares entre Louis et Camille.

Camille avait fini tout simplement par ne plus rien avoir à dire de Juliette, à force de parler d’elle.

Et Louis, moins simplement, avait oublié Juliette à force de regarder Camille.

Néanmoins, comme Louis était une brave et honnête

nature, tout en se sentant entraîné vers Camille, il avait en même temps songé à Emile.

Son sort, à ce qu’il paraît, sur cette terre, était d’aimer qui ne pouvait être à lui.

Mais parce qu’une espèce de fatalité pesait sur lui, ce n’était pas un motif pour la faire retomber sur les autres.

Louis avait donc courageusement renfermé son amour dans son sein. è

Et depuis cinq ans qu’il était reçu chez Emile Valtin, pas un geste, pas un regard, pas une parole ne lui étaient échappés qui pussent faire comprendre et ce qu’il rêvait, et ce qu’il souffrait malgré lui.

Cependant une circonstance, en dehors de tout ce qu’il pouvait prévoir de plus étrange, devait un jour apporter une subite réaction dans l’amour sans espoir de Louis pour Camille.

Un jour Emile, comme s’il ne se fût agi que d’un badinage, d’une amourette sans conséquence, avait réclamé de Louis un de ces services que tout homme marié est en droit d’attendre de son ami intime en pareille occurrence.

Le service d’être son intermédiaire dans une correspondance qui allait s’établir entre lui et une petite femme qu’il avait rencontrée et qui lui plaisait..-, autant que peut plaire un caprice.

Louis avait consenti à ce qu’Emile désirait de lui... d’abord avec un secret plaisir ; quel est l’amant qui ne sourit point au premier coup de canif donné dans le contrat par le mari dont il envie le bonheur.

Mais les lettres de la petite femme étaient arrivées bientôt si nombreuses...

Et, à mesure qu’il les recevait, Emile devenait si froid et si indifférent près de Camille.

Et Camille paraissait si malheureuse de la froideur et de l’indifférence de son mari.

Que Louis s’était pris noblement à avoir honte du rôle qu’ii avait accepté dans ce drame d’intérieur...

Que maintes fois même il avait été sur le point d’adresser des observations à Emile sur sa conduite...

Et qu’après avoir reculé chaque fois devant ce projet, parce qu’il craignait que cela n’eût d’autres résultats que de le brouiller avec son ami, sans ramener ce dernier à ses devoirs...

Il s’était dit enfin dans sa sagesse d’amant... c’est-àdire dans la plus grande aberration qui puisse monter au cerveau de l’homme.

a — Eh bien! puisqu’il l’abandonne, j’aurai soin d’elle, moi... Il ne l’aime plus... je l’aimerai pour deux... oh! comme un frère, un ami, toujours, sans doute !.. je la respecte trop pour lui apprendre à se venger... je me respecte trop moi-même pour méconnaître ma position dans celte maison.!, mais elle pleure, elle souffre... où est le mal de pleurer et de souffrir avec elle !... »

Et là-dessus, Louis, dans son élan de pitié fraternelle, n’avait plus quitté Camille. Le matin il arrivait pour s’inlormer de sa santé ; il revenait à quatre heures pour lui conter les nouvelles du jour ou lui apporter des fleurs... Camille aimait tant les fleurs ! Le soir il reparaissait pour

lui tenir société, lui faire la lecture... écouter le récit de ses chagrins.

Et de visites en visites, de bouquets en bouc/hels, de lectures en lectures, de confidences en confidences, au bout de trois mois — à peu près le temps que durèrent les amours d’Emile Yaltin et de Minette, — Louis et Camille avaient fini par ne plus se pouvoir passer l’un de l’autre.

Par oublier, elle, qu’elle avait un mari.

Lui, qu’il était l’ami de ce mari.

Et sans s’être mutuellement avoué qu’ils s’aimaient, ils allaient, poussés l’un vers l’autre, se prouver bientôt qu’il est souvent inutile de parler pour se comprendre

C'était un soir.

Depuis une dizaine de jours il n’était plus question du tout d’Emile dans les entretiens de Louis et de Camille.

A quoi bon parler d’une personne qu’on ne voyait jamais, d’ailleurs. Il se conduisait mal, on en avait pris son parti. Il rentrait tous les soirs passé minuit... on dormait maintenant très-paisiblement quand il rentrait...

C’était Camille qui pensait toutes ces belles choses-là.

Quant à Louis, fermement persuadé encore qu’il continuait de se comporter comme un frère, près de Camille, il trouvait très-naturel de ne s’occuper que de sa sœur...

Et jamais du tyran de cette adorable parente.

Hélas ! oui 1 Emile Vallin était passé à l'élât de tyran pour sa femme... pour son ami !

O malheureux maris, malheureux amants ! quand on ne reconnaît plus que votre pouvoir...

Quand on a tiré le rideau sur vos qualités, vos preuves d’affection, de dévouement.

Pour ne plus voir, dans un coin de sa tête, non de son cœur — vous ôtes-chassés de là, — que vos droits...

Vos droits plus ou moins légitimes de possession...

11 faisait très froid ; huit heures venaient de sonner...

Louis, après s’être débarrassé de son paletot, porta, assez candidement à ses lèvres, comme d’ordinaire, la main que Camille lui avait tendue, à son entrée, tout aussi candidement, comme d’ordinaire.

Elle était assise à droite de la cheminée. Elle brodait.

A côté d’elle il y avait une petite table qui supportait une lampe avec son abat-jour.

Ses pieds, chaussés de pantoufles de salin, reposaient sur un carreau en tapisserie.

« — Vous avez froid, Louis? lui dit-elle sans cesser de faire voltiger son aiguille, asseyez-vous, mon ami, et réchauffez-vous vite.

Tenez, voulez-vous vous mettre là-dessus... vous serez plus près du feu. »

En parlant ainsi, Camille désigna du regard, à Louis, le carreau de tapisserie.

« — Je ne demande pas mieux, répliqua-t-il, mais où poserez-vous vos pieds, Camille?

— Eh bien ! donnez-moi ce tabouret, là-bas, près du piano.

Louis alla chercher le tabouret et l’apporta à la jeune femme.

Puis il s’assit à la place qu’elle lui avait désignée.

« — Etes-vous bien ainsi ? reprit-elle en se penchant,

souriante, au-dessus de lui, vous allez vous griller la figure peut-être.

Louis regardait Camille.

Il s’enivrait de sa beauté... il s’enivrait de son amour... il frémissait au contact de ces pieds mignons qui l’effleuraient...

« — Le visage tourné comme cela, fit-il, il n’y a pas de danger... mes genoux seuls brûleront.

— Mais il ne faut pas que vous brûliez du tout... Qu’il est enfant... il va se faire mal pour ne pas me déranger. Attendez, je vais me lever et vous laisser plus de place. »

D’un mouvement instantané Louis arrêta Camille.

« — Mais non ! mais non ! s’écria- 1- il, je ne veux pas que vous vous dérangiez. »

Il y eut un moment de silence, Camille ne se leva pas.

a — Mon Dieu ! reprit tout doucement Louis, il vous est donc bien désagréable de me sentir à vos pieds... Camille, près de vous... tout près de vous? »

Camille secoua la tête en souriant... mais son sein palpitait avec force.

» — Oh ! Camille ! Camille ! murmura le jeune homme, tenez! j’avais bien froid... tout à l’heure, maintenant je suis bien... si bien !.. que je voudrais que ma vie s’écoulât dans cette soirée... à cette place... Travaillez ! travaillez toujours ! ne vous occupez pas de moi... cela m’amuse, vos doigts mignons qui dansent sur votre ouvrage... C'est la première fois, il me semble, que je vous vois de si près... Comme vous avez de longs cils, Camille, comme votre bouche est fraîche et rose... mais travaillez donc ! est-ce que je vous gêne, voyons !.. je m’appuie un peu sur

vous... n’est-ce pas?., j’ai tort... ai-je tort, Camille?.. Allons!., je vais vous conter une histoire, dites? voulezvous une histoire?., c’est que je n’en sais pas aujourd’hui... je n’ai rien à vous conter, pardonnez-le moi... je ne me souviens de rien... je ne sais rien... rien... si ce n’est que... mon Dieu! que je voudrais donc passer ma vie ainsi oh! vous vous reculez... Camille... Ca-

mille... »

Elle se reculait, en effet, instinctivement.

Mais il se rapprochait toujours d’elle.

11 avait posé sa tête sur ses genoux...

Leurs mains s’étaient unies tremblantes.

Il la contemplait avec passion.

Malgré elle, elle ne pouvait plus détacher ses regards des siens. '

Elle se sentit attirée, et elle n’eut pas la force, la volonté, même, de résister.

Il n’y avait plus au monde, pour elle en ce moment, que cette tête, cette tête jeune, belle, amoureuse, là, en face d’elle, tendrement appuyée sur ses genoux.

Elle poussa un gémissement.

La plainte de l’ange qui tombe.

Et, se penchant en avant...

Rassurez-vous ! cela dura tout au plus une seconde !

— Mais, en une seconde, on ferait sauter Paris... en une seconde, on devient un grand homme ou un traître... en une seconde on hait ou l’on aime... en une seconde on tue... en une seconde on crée !..

En une seconde on donne son âme dans un baiser!..

Sans doute.

Mais il est aussi, dans notre vie, de ces secondes qui n’ont pas, qui ne doivent pas avoir de semblables !..

Honteux, rougissants, attérés, Camille et Louis s’étaient vivement éloignés l’un de l’autre.

Deux larmes roulèrent sur le charmant visage dè la jeune femme.

Louis les vit tomber, et de pourpre de bonheur qu’il était, il devint pâle de remords.

Elle pensait à son mari.

Il le devina.

<i — Adieu ! adieu, Camille, balbutia-t-il.

Et il s’enfuit.

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