AVANT
(25 janvier 1852).
« Mon bon, mon cher Emile.
* Je t’aime, je t’aime, je l’aime, pour ta conduite d’hier, plus que jè ne sais le dire. Non, va ! tu n’as pas été un imbécile, lu m’as bien comprise, tu as agi avec moi comme je le désirais, et comme j’osais à peine l’espérer, tu as tenu la promesse, merci ; à mon tour je tiendrai la mienne... je suis à toi, tu me prendras quand tu voudras.
» J’ai été bien heureuse quand je t’ai vu au théâtre !
Gomme nous étions bien placés pour nous regarder, n’estce pas? Sais-tu que tu tournais bien souvent las yeux du côté de mademoiselle Franchetti... ça m’ennuyait !... Comment, monsieur, vous faites attention à des actrices quand je suis là!... On m’a adressé une foule de questions sur l’emploi de la journée... je n’ai pas trop bien répondu.,, ce n’est pas ma faute, j’étais à peine remise de ce que tu appelles mes émotions. Je n’ai pas dormi une heure, cette nuit, voilà la seconde que je passe ainsi pour toi, mon Emile, je ne sais si je dois le regretter... Non, n’est-ce pas! tu m’aimes bien, tu ne me tromperas pas, tu seras bien bon, bien indulgent pour mes niaiseries, pour mes sottises, tu ne m’en voudras pas de mes terreurs, hélas ! si naturelles ! Mon Dieu que j’étais donc malheureuse, cette nuit ! En me couchant, je pensais à toi, et puis tout ce qui s’était passé dans la journée me revenait dans la tête!... je te le répète, j’étais bien malheureuse, bien tourmentée !...^ mais je t’aime ! Toi, as-tu bien pensé à moi ? oui, ta chère lettre que je viens de lire me le prouve, et je le crois! Emile il faut bien m’aimer, car ce n’est pas un jeu que notre liaison, vois-tu. Ah ! j’ai tort de te dire cela... toi... qui abandonnes tout pour moi, je ne l’ignore pas... j’ai tort et je t’en demande pardon à genoux... Aujourd’hui, c’est moi qui me mets à genoux devant toi, qui t’embrasses comme tu m’embrassais hier, lorsque j’étais si saisie, si glacée par la peur et par cette situation si nouvelle pour moi. Si tu me voyais aujourd’hui, je te ferais delà peine; j’ai bien mauvaise mine, va! Songe? deux nuits sans sommeil et puis ce que tu appelles mes émotions. Si tu veux, nous conserverons ce mot-là. H semble que j’ai les jambes brisées, je ne
puis me tenir debout... Et vous, cher ange, à qui pensezvous? Que désirez- vous ? qui aimez-vous? Tes lettres sont bien jolies, les miennes bien bétes, me pardonnes-tu cette vilaine écriture, ce français... léger, cette orthographe douteuse... A samedi, donc, si je suis libre, ou à lundi ou à mardi... je ne dis pas cela pour te faire de la peine, mais pour que tu voies bien, au contraire, que j’y pense et que je tâche de m’habituer à l’idée d’aller chez toi pour y être moins ennuyeuse qu’hier... car, enfin, tu pourrais ne plus m’aimer... le pourrais-tu? Je t’embrasse et je t'aime... Ecris-moi...