‹ MinetteChapitre 3 sur 27 · AMOUR DE MANSARDE · texte numérisé non relu

AMOUR DE MANSARDE

Le soleil de mai, — si pâle encore et si tiède, mais si désiré pourtant et si bien reçu des pauvres Parisiens, surtout, pour lesquels, depuis quelques années, le printemps n’est plus qu’un mythe, — le soleil de mai venait de se coucher pour la vingtième fois du mois... l’ombre commençait à s'appesantir sur Paris... l’air fraîchissait.,, les étoiles se montraient l’une après l’autre au ciel.

Il ne faisait pas encore nuit, mais il ne faisait déjà plus jour... C’était l’heure où, à celte époque de l’année, il est si bon de se promener aux Tuileries, sous les maronniers qui fleurissent, ou mieux encore à la campagne, dans les bois jeunes et verts, qu’emplissent les parfums des violettes et du muguet...

Seule dans sa chambre à coucher, accoudée au balcon de sa fenêtre, la tête nue, les mains jointes, à quoi pensait Hortense, à cette heure, quelques jours après sa visite à Paula Marcel?

Tenez, je ne veux pas prêter en pure perte à notre petite femme d’avoué des idées printanières qu’elle n’avait pas...

Pour le moment, Ilortense ne songeait ni au soleil, ni aux étoiles, ni aux maronniers des Tuileries, ni aux violettes des bois...

Son regard et sa pensée étaient tout simplement fixés sur une mansarde, à une dizaine de mètres au-dessus et en face d’elle... de l’autre côté de la rue d’Ilauteville, où elle habitait.

El il y avait déjà dix minutes environ qu’IIortense contemplait ainsi cette mansarde.

Et cependant les croisées de la susdite mansarde demeuraient closes...

Mais il est des jours où l’on est plus disposé que d’autres à la patience. Hortense devait se trouver alors dans un de ces bons jours-là.

Quelques minutes encore et la station de la jeune femme à son balcon allait atteindre un quart d’heure...

Cela commençait néanmoins à se prolonger trop... et la physionomie d’Hortense prenait un caractère de mécontentement très-prononcé.

Tout à coup la mansarde s’ouvrit enfin...

Une tête d’homme s’y montra.

A cause du crépuscule, il n’était pas facile de dire positivement si celte tête était belle ou laide.

Toutefois, on pouvait distinguer encore qu’elle était jeune, à en juger surtout par la luxuriante chevelure noire qui l’ombrageait.

A peine cette tête eût-elle paru à la mansarde qu’Hortensc baissa les yeux vers la rue, tout en changeant rapidement sa physionomie dépitée contre un air mélancolique et rêveur qui lui seyait d’ailleurs à ravir.

Elle demeura de la sorte un moment, en apparence perdue dans ses réflexions, oubliant le monde... s’oubiiant elle-même.

Le front pâle, vraiment...

Il est constaté que certaines femmes pâlissent ou rougissent à leur gré.

Le tout exécuté comme si celte tête, — dont, depuis un quart d’heure, elle appelait l’apparition, — n’eût pas été au-dessus d’elle penchée en dehors du toit, à y gagner des étourdissements, et dardant un regard à la fois suppliant et plein de flamme.

Cependant Hortense se décida à abandonner sa pose de quatrième Muse.

Il était temps pour la tête de la mansarde ; à force de se pencher en avant, elle eût fini, suivie du corps auquel elle appartenait, par s’élancer dans l’espace...

Hortense s’aperçut du danger et poussa machinalement une exclamation de terreur en faisant de la main un signe qui signifiait : « Rentrez '....rentrez bien vite. »

La tête sourit et obéit à peu près.

Alors Hortense tira de son sein un billet.

La tête devint fixe et immobile, ses yeux plus que jamais rivés à la jeune femme.

Hortense remit lentement le billet où elle l’avait pris...

Puis, elle attira une chaise à elle.

Elle s’agenouilla sur cette chaise, comme on fait dans une église.

Enfin, de l’extrémité de ses doigts mignons, elle effleura ses lèvres en murmurant ce mot :

« — Demain î »

Et, d’un dernier regard, saluant la tête de la mansarde, qu’on n’entrevoyait plus qu’à peine dans l’obscurité croissante, elle se retira en arrière et ferma sa fenêtre...

Sans écouter, la fausse amoureuse qu’elle était, le doux soupir de bonheur que le vent, qui avait emporté son : « demain ! » lui rapportait en échange, presque du ciel.

Mais elle avait à s’occuper d’un bien plus grave sujet pour l’instant !

Il y a temps pour tout dans les existences bien conduites.

Comme Hortense fermait la fenêtre, une domestique entrait, apportant de la lumière, dans la chambre à coucher, et prononçait ces mots :

« — Madame, monsieur le docteur est-là.

— - Le docteur ! » répéta Hortense. « Est-ce qu’il attend depuis longtemps?

— Il arrive, madame.

— C’est bien ! faites entrer. »

Et elle continua, en rajustant devant une glace les boucles de ses cheveux défrisés par l’humidité du soir :

« — Il est exact! tant mieux.

— Madame,» fit une voix, «j’ai l’honneur de vous

saluer. » ,

Hortense était déjà à demi-couchée dans une large chauffeuse, près d’une table qui supportait la lampe.

Au son de cette voix, elle se retourna avec un effort simulé, en répondant d’un ton dolent :

« — Ah! c’est vous, docteur... »

Edmond Defresne, — le docteur, — était un homme de trente-deux à trente-trois ans, d’une taille élégante et

*Jt * ,

d’un physique des plus avantageux : de beaux traits, nobles et réguliers... des yeux surtout qui pétillaient d’intelligence.

Il s’était avancé vers la jeune femme.

a — Nous sommes donc malade ? » dit-il avec un léger sourire;

Hortense tendit sa main droite.

« — Oh ! oui, bien malade ! » répliqua-t-elle d’une accent étouffé... « Tenez; voyez plutôt, docteur... je suis sûre que j’ai une fièvre horrible î »

Defresne prit la main qu’on lui offrait, puis, toujours souriant :

« — Pas la moindre fièvre ! » fit-il.

Hortense haussa les épaules avec dépit; elle s’était aperçue du sourire du docteur.

a — Eh bien ! c’est que j’ai autre chose, alors, » s’écria-t-elle... « Ce qu’il y a de positif, c’est que je souffre depuis quelques jours à mourir...

» Pourquoi riez- vous, docteur?

t> Vous ne croyez pas que je sois malade... vous vous imaginez que je vous trompe, peut-être...

•■> Oh ! vous autres, il Faut absolument que vous voyiez pour croire, n’est-ce pas ?

— Il est vrai, madame, que de notre nature, nous sommes un peu comme saint Thomas... incrédules... Cependant. . . si vous m’assurez que vous souffrez. . .

» Allons ! que ressentez-vous ?

i> Est-ce là... ou là... qu’est le mal? »

En parlant ainsi, Defresne avait ingénûment, tour à

tour, touché du bout du doigt la tête et la poitrine de la jeune femme.

Je ne sais ce qu’il passa par l’esprit d’Hortense, à ce dernier geste du jeune médecin, mais elle se prit à rougir en reculant son siège et en s’écriant :

« — Ah ! docteur !... »

Et elle demeura blottie dans sa chauffeuse, comme une chatte qu’on a caressée à rebrousse.-poil.

Tandis que Defresne, interdit d’abord de ce mouvement et de ce cri, puis honteux de ce qu’ils semblaient lui reprocher, se levait en disant de l’accent d’un honnête homme froissé :

« — Mon Dieu, madame... je ne comprends pas... mon intention n’a pas été de vous offenser... et je m’é-

tonne... »

Il n’acheva pas, Hortcnse était partie d’un éclat de fou rire à l’aspect de la mine effarée du pauvre docteur.

11 devinait enfin qu’elle avait voulu seulement jouer à la coquette avec lui.

Au risque de ne plus savoir ce qu’elle aurait à faire dans le cas où il lui eût plu par hasard, à lui, d’accepter cette coquetterie comme argent comptant.

Defresne devint grave. C’était une de ces natures franches et sages qui n’aiment point qu’on les mette en doute, cela servît-il même à distraire une jolie femme...

a — Madame,» dit-il en s’inclinant, « décidément je crois que ma présence vous est parfaitement inutile. Vous être trop gaie pour ressentir la moindre indisposition. Permettez-moi donc de vous présenter mes respects. »

Et il prenait déjà son chapeau.

' V 4 MISETTÉ 29

Horlense, s’élançant vers lui, l'arrêta. * 4 . . ,

« — Docteur ! docteur ! » s’écria-t-elle, « je vous en prie, ne partez pas ainsi !... Eh bien ! oui, je suis une sotte... mais si je vous ai offensé, c’est malgré moi, et je vous en demande pardon. * , . .

IL n’y avait pas moyen de résister à de telles paroles d’autant plus qu’Hortense, qui pleurait comme elle pâlissait ou rougissait, — à volonté, — avait eu l’habileté de les accompagner d’une émotion assez touchante...

Le jeune docteur reprit sa place près de sa cliente.

« — Non, je ne suis pas malade... physiquement... je l’avone, » continua Hortense, heureuse d’avoir réussi, « mais est-ce que les souffrances de l’âme ne valent pas celles du corps, dites-moi ?

— Je ne le nie pas, » repartit Defresne, « malheureusement la science du médecin échoue devant ces souffrances-là, madame.

— La science du médecin, c’est possible, mais l’expérience de l’ami ? »

Defresne examina Hortense avec une surprise défiante \ l’incident qui venait de se passer était bien fait pour l’exciter à se tenir sur ses gardes.

« — Il est vrai, madame, » dit-il, « un ami peut quelquefois donner un bon conseil, mais...

— Mais vous ne supposez pas que vous soyez en droit d’étre mon ami, docteur, parce que vous vous trouvez trop jeune pour accepter ce titre.

» Allons ! mon bon monsieur Defresne, prouvez-moi que vous ne vous rappelez plus mon enfantillage de tout à l'heure...

» Que voulez-vous... nous autres femmes, nous ayons parfois comme cela des idées si étranges.,.

» En sentant votre main s’approcher de moi...

» Mon Dieu! quoique médecins vous n’en êtes pas moins des hommes ; franchement, est-ce qu’il ne vous arrive pas, parfois aussi, — par hasard, je le veux bien, et en dehors de votre caractère, — mais est-ce qu’il ne vous arrive pas... là... dans quelques occasions... de... de..,

» Je ne sais comment dire cela...

— D’oublier l’art pour la nature ?» fit Defresne, qui commençait à s’amuser malgré lui du babillage de la coquette.

« — Oui... c’est bien ma pensée... Eh bien !

— Eh bien! non, madame... cela ne nous arrive pas... d’abord... par devoir et par habitude.,, et ensuite... le plus souvent, à mon âge... par un respect intime... pour d’autres personnes... à qui il nous plait de penser... partout... malgré nous-mêmes, et malgré le hasard. »

Hortcnse leva des yeux pleins de finesse sur son médecin.

« — Ah ! oui, » dit-elle, « je comprends... quand vous aimez... vous tenez à rester fidèles à vos amours... même dans l’exercice de vos fonctions? »

Le docteur sourit.

« — C’est beau 1 très-beau, cela ! » poursuivait Hortense devenue plus sérieuse.

» Il y a donc des hommes fidèles, alors, docteur ? On m’assurait que cette merveille n’existait pas.

— Elle n’existe peut-être que parmi les médecins, madame.

— Ah ! »

En prononçant ce « ah ! » Hortense regarda de nouveau Defresne.

Et tout autre que notre jeune praticien, moins calme, ■ y ou moins amoureux ailleurs, se fut certes troublé, éh dépit de sa propre volonté, sous ce regard à la fois curieux et brûlant...

Au reste, ce ne fut qu’un éclair.

Hortense reprit aussitôt sa physionomie honnête.

Elle sentait bien que c’était la seule qu’elle pût se permettre, pour le moment du moins ; — sait-on ce que nous réserve l’avenir, — près de son beau médecin ?

a — Enfin, » dit-elle... « quoique amoureux... quoique jeune... et quoique ne me connaissant que depuis peu de temps, ne pouvez-vous accepter mon amitié, monsieur, et me donner en échange les conseils que je réclame de votre cœur?

» Gela vous paraît sans doute extraordinaire, ce que je vous offre etce que je vous demande-là?

» Mais si vous saviez combien je suis malheureuse!...

» Allez ! je ris comme cela sans raison parfois... il faut m’excuser...

» J’ai si souvent des motifs de pleurer !.. »

En s’exprimant ainsi, Hortense avait laissé monter à sa paupière deux grosses larmes.

Defresne se rapprocha de sa compagne.

Tout homme, quelque expérimenté qu’il soit, se laissera toujours prendre aux premières larmes d’une femme.

« — Après tout, » pensa-t-il, « si elle est vraiment

malheureuse et si je puis la servir, pourquoi me refuserais-je à l’entendre. »

Pendant cet à parte de Defresne, Horlense, consultant la pendule qui marquait huit heures, se disait :

• « — Encore une demi-heure et mon mari sera ici.... c’est donc une demi-heure encore à retenir le docteur près de moi ! »

LE MÉDECIN nE SA FEMME. »

n — Voyons, madame, » fit le jeune médecin, en train de commettre la généreuse folie de croire au cœur et aux larmes d’une femme qui n’avait pas d’âme et qui pleurait comme elle chantait... « vous avez donc des chagrins et vous me jugez digne d’en être le confident... mieux que cela, le consolateur?

» Parlez, je vous écoute.

» Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes belle.

» Mais je n’ignore pas que, malgré. ces trois dons du ciel, fortune, jeunesse et beauté, une femme peut souffrir et désirer encore... »

Et un soupir s’échappa, avec ces derniers mots, des lèvres d’Edmond Defresne.

* — - Dites-moi vos douleurs ; s’il est en mon pouvoir de les adoucir, je le ferai, je vous le jure, madame.

» Peut-être qu’ensuite, heureux de vous avoir été utile, il me semblera plus doux de vous supplier, à mon tour, de m’aider, sinon de vos conseils... du moins de vos prières. » ......

Hortense laissa tomber sa main dans la main du jeune homme.

11 se prépara à écouter...

Mais, tandis que Defresne parlait, Hortense, — qui était une femme de réflexion, on l'a pu remarquer déjà, — s’était dit encore qu’il lui serait plus agréable d’employer les deux heures qui lui restaient, — jusqu’à certain moment impatiemment attendu, — à entendre le récit des amours de Defresne qu’à lui conter ses propres misères.

D’abord, cela avait le mérite, pour elle, de la nouveauté. i

Ensuite, la vérité est qu’elle ne savait pas trop ce qu’elle avait à confier à son ami improvisé.

Quant au motif pour lequel Hortense tenatt si fort à ce que Defresne fût à ses côtés quand son mari arriverait, il s’expliquera de lui-même bientôt.

« — Vous êtes bon ! mille fois bon, docteur, » repartitelle d’un ton affectueux, « et je vous en remercie 1

» Mais, tenez ! pardonnez-moi... Il est des heures où il semble plus pénible que d’autres, vous devez le savoir, de toucher à certaines blessures.

» En cet instant, près de recourir, pour me soulager, à cette amitiéque j’ai sollicitée de vous, j’hésite... j’ai peur...

» Soyez bon jusqu’au bout.

» Vous avez besoin de mes prières, venez-vous de me dire...

» Apprenez-moi d’abord, vous, ce que je dois réclamer' de Dieu pour votre bonheur.

» Je vous expliquerai, ensuite, moi, ce que j’attends de votre expérience pour mon repos. »

Ce qu’Edmond Defresne avait à conter à son amie , c’était, on le pense bien, un histoire d’amour.

Comme tous les amoureux, quand on les met sur le chapitre de leurs chagrins ou de leurs joies, il ne demandait pas mieux que de s’épancher.

Le caprice d’Hortense, lui reprenant tout d’un coup pour le jouer, le rôle de confident qu’elle lui avait offert presque aussi brusquement, en premier lieû, ne déplut donc pas du tout à notre jeune docteur.

Et puis elle enjoliva sa fantaisie de tant de grâces câlines, de doux regards et de petits sourires charmants !..

« — Mais, » répliqua-t-il, encore un peu craintif, néanmoins, « je vais peut-être vous ennuyer, madame.

— M’ennuyer, » reprit Hortense d’un ton de reproche,

« vous ne le pensez pas !

» Voyons ! vous consentez à me conter vos amours I c’est convenu.

— Puisque vous le désirez... A condition, cependant, que je vous cacherai jusqu’à nouvel ordre les noms de mes personnages.

— Pour cela, à votre aise ! Ah ! il y a plusieurs personnages ? . y

— Sans doute !.. •;

» — Elle , d’abord... puis sa mère... et... celui qui doit l’épouser... j

— Comme... elle va se marier!... .• . *

— Je ne vous ai pas dit qu’elle allait... mais qu’elle devait se marier.

— Je conçois... vous espérez empêcher ce mariage... surtout parce qu 'elle vous aime, autant que vous l’aimez, n’est-ce pas ?

— Je l’espère.

— Et c’est la mère qui vous gêne... qui violente sa pauvre enfant?

— Je crois plutôt que s’il ne dépendait que de l’excellente dame, je serais demain le mari de sa fille.

— Àh ça I mais alors ce futur a donc bien des droits?..

— Une parole donnée avant que je n’eusse paru dans la maison.

— Une parole... c’est grave, en effet... Elle est riche, elle !

— Elle a quarante mille livres de rentes par son père... qui n’existe plus... Sa mère lui en laissera le double.

— Une grande fortune ! Et le futur?

— C’est un spéculateur... un banquier... de ces gens qui possèdent tout... et qui ne possèdent rien. »

Hortense secoua tristement la tête.

« — Pauvre docteur ! » dit-elle.

« — Oui! » reprit ce dernier, « pauvre docteur, voua avez raison, madame...

» Je lutte contre la force... moi faible.

» Et pourtant, je vous le répète, j^espère...

» Elle m’aime !.. -

* Et je l’aime tant, moi aussi... et mon amour, à part toute mon âme que j’y ai vouée, peut être encore d’un si grand prix pour elle... sans qu’elle s’en doute, ce cher ange!.. »

Hortense se rapprocha d’Edmond Defresne.

« — Mais expliquez-moi donc bien vite tout cela, » fitelle, « car, vraiment, vous piquez ma curiosité au plus haut point !... %

» Comment l’avez-vous connue, voyons? »

Defresne se recueillit un instant... Ce n’est jamais sans quelque appréhension, lorsqu’on aime véritablement, qu’on se décide à ouvrir tout grand le livre de son amour à un regard étranger.

« C’était il y a six mois, » dit-il enfin, « je vivais à Montmorency depuis une huitaine, chez un de mes amis qui m’avait prié de venir passer dans sa maison les quelques jours de vacances que nous nous permettons, parfois, nous autres médecins, en dépit de nos malades.,., et quelquefois de nos propres intérêts.

» Mais tout travail a ses bornes... et il faut bien que nous nous reposions, nous aussi, après tout, — comme le négociant, l’ouvrier ou l’artiste, — pour réparer nos forces... ou les renouveler.

» Et puis, quoiqu’on nous dise froids... sceptiques, cruels, même... par métier... cela nous parait si bon pourtant, croyez-le bien, madame, de vivre de temps à autre un peu éloignés de ces scènes de souffrances... de tortures, de larmes, auxquelles nous sommes sans cesse obligés d’assister... et que trop souvent, contre notre gré ,

il n’est pas en notre pouvoir d’abréger ou d’adoucir assez vite.

» Enfin, je faisais donc, depuis une semaine, le rentier à Montmorency...

» Ün charmant petit village, par parenthèse, où il ne manquera plus bientôt, pour être encore de la campagne, que de la campagne et des campagnards.

» Un soir, sur les cinq heures, à la suite d’une promenade au rendez-vous de chasse, je rentrais chez moi, ou plutôt chez mon ami.

» On m’attendait pour se mettre à table.

» Comme nous prenions place dans la salle à manger, une femme, une vieille domestique étrangère y entra précipitamment.

» Elle était pâle, quoiqu’elle eût couru de toute la vitesse de ses jambes de soixante ans.

— Pardon!... excusez... messieurs, mesdames! « s’écria-t-elle, i> si je vous dérange... mais il y a un médecin ici, m’a-t-on dit?

■» Et c’est vous, n’est-ce pas, monsieur, qui êtes ce médecin? »

L’instinct de la bonne femme ne l’avait pas trompée. Au milieu de quatre hommes, que nous nous trouvions réunis là, c’était moi qu’elle avait désigné tout de suite du regard et du geste.

a — Je suis médecin, en effet, » dis-je en me levant; <i vous avez besoin de mes services?

— Oui, monsieur, oui ! » repartit vivement la domestique... « j’accours vous supplier de venir... pour quel-

Digiti.

qu’un qui a besoin de vous... pour noire demoiselle qui est bien mal..-, bien niai... allez!...

» Oh!... ce n’est pas loin, d’ailleurs, monsieur! à deux pas... rue Grétry... vous y serez en une minute.

» Je suis bien fâchée de vous déranger comme ça de votre repas, mais notre demoiselle souffre, voyez-vous !... et madame sera si heureuse de vous avoir près d’elle!...

» Je dis à mon ami et à sa famille de ne pas m’attendre pour dîner.

» La vieille servante s’était déjà élancée hors de la salle à manger.

t > Elle courait de nouveau devant moi, se retournant de temps en temps pour s’assurer que je la suivais...

» Et franchement, quoique j’y misse toute ma bonne volonté, j’avais peine à la suivre...

» Nous arrivâmes ainsi à l’une des plus élégantes habitations de la rue Grétry.

» Ma conductrice poussa une grille, me fit traverser un jardin anglais, où les (leurs les plus rares et les plus délicieuses se trouvaient jetées çà et là avec le goût le plus artistique.

i> Je montai un perron...

J’entrai dans une antichambre, de là dans un salon...

t» Et je demeurai immobile, stupéfait, haletant, frappé d’admiration à l’aspect de la jeune fille que j’aperçus devant moi.

s Elle était bien pâle cependant, et elle semblait bien souffrante, les yeux fermés, penchée dans les bras de sa mère, comme un lys qui cherche un appui.

» Mais ce marbre blanc était si beau... si pur... ces

yeux fermés avaient de si longs cils de soie... ce nez, aminci déjà par la douleur, était d’un modèle si parfait... la bouche, rose encore, était si bien coupée et si mignonne!..

» Et, répandue sur cet ensemble ravissant, il y avait une expression tellement céleste!..

» Ah I je vous ai dit tout à l’heure, madame, que c’était un ange que j’aimais...

» La première fois que je la vis, ce fut bien, en effet, devant un ange que j’imaginai qu’on m’avait conduit...

» Mais hélas ! un ange à qui Dieu n’avait permis de descendre sur terre que pour y apprendre ce que c’est qu’un regret éternel à ceux qui devaient l’adorer... »

Defresne s’arrêta, un sentiment pénible l’oppressait.

Hortense prit la main du docteur. Il ne s’aperçut pas de ce mouvement de pitié réelle de la jeune femme. Le regard lixe, les sourcils froncés, il semblait attaché à une pensée qui lui était revenue avec le souvenir, tracé en portrait, de celle pour qui il eut donné sa vie...

« — Continuez ! continuez, mon ami, » fit doucement Hortense.

» Oui ! oui ! pardon, madame, » répliqua Defresne, tiré par ces paroles de sa poignante rêverie... « je con- . tinue... »

Mais comme s’il eût voulu, avant tout, répondre à cette pensée qui ne l’avait pas quitté encore :

a — Oh ! mais je la sauverai, moi ! s’écria-t-il avec énergie, «■ je veux qn’elle vive... et elle vivra!...

— Oui ! elle vivra ! n’en doutez pas ! » reprit Hor-

tense... « Elle est jeune, elle est bellè, pourquoi ne vivrait-elle pas pour être heureuse?

— Pourquoi, » murmura tristement Dufresne, « pourquoi?... »

Le jeune docteur s’était, à son tour, rapproché d’Hortense.

11 ne savait plus qu’il avait une femme près de lui... et une femme de dix-huit ans... dont les genoux touchent les siens... dont les mains serraient ses mains...

Il contait ses amours, ses chagrins... et il allait conter ses espérances... c’était tout pour lui.

De son côté, avouons-le à l’éloge d’Hortense, la coquette avait disparu en elle; la femme qui apprécie à sa juste valeur une immense tendresse, l’amie qui aperçoit et comprend de véritables larmes étaient seules alors près du jeune médecin.

Edmond Defresne ouvrait la bouche pour reprendre son récit...

Tout à coup un grand bruit se fît entendre : c’était comme une voix d’homme qui s’emporte, et aux accents furieux de laquelle se mêle le fracas de meubles qu’on renverse et de porcelaines qu’en brise.

Edmond, surpris, regarda Hortense.

Elle avait changé de couleur, mais elle souriait.

« — Qu’est-ce que cela? » fit le médecin.

« — Cela, » repartit tranquillement Hortense, « c’est mon mari qui vient me chercher pour me conduire en soirée et qui casse tout parce qu’on lui dit, d’après mon ordre, que je suis dans ma chambre et que je ne veux pas sortir. »

Defresne se leva.

« — Mais, » reprit-il, assez embarrassé de son personnage entre cette femme si calme et ce mari qui s’annonçait comme l’étant si peu « mais vous devriez, je crois, madame...

— Quoi donc ? courir, l’empêcher de mettre sa maison en pièces... Oh! je ne me dérange pas pour une telle bagatelle .. s’il veut entrer ici... il entrera... et il entrera bientôt, je vous le promets.

» Oh ! j’ai un charmant mari, monsieur Defresne ; vous ne vous êtes trouvé, je crois, que deux ou trois fois avec lui, vous ne le connaissez pas, enfin... Eh bien ! vous allez le voir dans tout son éclat. »

Hortense achevait à peine ces mots que Prosper Becquet parut.

Prosper Becquet venant de diner en ville, c’est-à-dire à moitié gris, comme chaque fois qu’il dînait en ville.

Prosper Becquet, le chapeau sur l’oreille, l’œil hagard et insolent à la fois, les mains dans les poches, les jambes vacillantes.

Une brute, pour terminer, et de la pire espèce des brutes... de celle qui devient méchante en noyant dans le vin le peu de raison que la nature lui a donnée à jeun.

A l'aspect de son mari, Hortense tressaillit malgré elle.

Cette scène, elle la souhaitait depuis quelques jours, elle l’avait préparée de longue main... néanmoins, maintenant qu’elle la voyait prête à se développer, elle s’en sentait presque effrayée.

, Prosper Becquet, tout entier à sa colère contre sa femme, n’aperçut qu’elle d’abord dans sa chambre, d’au-

tant plus qu’elle se trouvait seule sur la causeuse; — Edmond Defresne, de plus en plus interdit de l’aventure, se tenant un peu à l’écart, debout à droite de la cheminée.

a — Ah ça! madame, qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie-là, s’il vous plaît? » s’écria Becquet. « Comment, nous convenons tantôt que je viendrai vous prendre à neuf heures pour vous conduire chez madame de Presles... où vous désiriez beaucoup aller ce soir, m’assuriezvous... J’accours, exact au rendez-vous... je quitte un dîner où je m’amusais... je me dépêche, je me presse, et vos gens me disent que vous êtes malade... que vous ne voulez pas sortir?... » .

Hortense, sans s’émouvoir en apparence, sans regarder son mari, répondit :

a — Je suis malade, en effet, monsieur, et, si vous étiez dans votre bon sens, en ce moment, vous auriez déjà vu que j’ai près de moi mon docteur, M. Edmond Defresne.

— Votre docteur ? »

L’avoué tourna les yeux vers Edmond Defresne qui s’inclinait à demi, et soit qu’il le reconnût, soit que la présence d’un tiers lui imposât, il reprit doucement :

« — Eh bien! c’est bon!... si vous êtes malade, je vous laisse... mais c’est égal... ce n’était pas la peine de me déranger... ça ne me sourit pas déjà tant, vous le savez bien, d’aller dans vos soirées... chez vos connaissances...

— Oh! je n’ignore pas, monsieur que cela vous ennuie toujours quand il s’agit de m’être agréable. »

A ces mots lancés par Hortepse, d’un ton rai-aigre, mi- . plaintif, Becquet, près de sortir, s’arrêta.

. a — Comment! cela m’ennuie! » reprit-il, « mais je crois que ce n’est pas l’instant de m’accuser de mauvaise volonté, madame, puisque c’est vous, au contraire, qui refusez de sortir quand j’abandonne tout, encore une fois, . pour me mettre à votre disposition

— Laissez donc! vous me persuaderez, peut être, qu’il est convenable de votre part de vous conduire comme vous venez de le faire... de renverser, de briser tout, parce qu’on vous annonce que je suis malade!..

» Allez, je sais à quoi m’en tenir sur votre prétendue bonne volonté.

» Vous vous étiez soumis j en effet, par hasard, à un de mes désirs, mais c’était malgré vous... comme toujours... et la preuve, c’est que devant un obstacle qui eût dû vous sourire au lieu de vous contrarier, cependant, puisqu’il vous rendait votre liberté, vous avez plutôt songé à vous livrer à d’ignobles emportements, qu’à vous inquiéter de la santé d’une femme que. vous faites chaque jour plus à plaindre et plus misérable ! »

Ces reproches, mérités ou non, tombaient sur lui d’une façon si extraordinaire et si brutale, — Hortense évitait toujours la moindre scène avec son mari, — en même temps que si inopportune, — vu la présence d’un tiers, — que Becquet en demeura stupéfait.

De son côté, Edmond Defresne, qui se rappelait naturellement, à cet instant, le mot de Napoléon : il faut laver son linge sale en famille, se demandait, tout ébahi, à quel propos une femme du monde osait le faire assister, lui, presque un étranger, à un pareil épisode de lessive conjugale.

Mais Hortense savait bien ce qu’elle faisait.

Elle voulait son mari furieux devant témoin... et son mari, revenu de sa première stupeur, s’avançait déjà menaçant vers elle !.. le reste importait peu à la protégée de Paula Marcel.

Becquet était livide ; la surprise, la rage, l’orgueil blessé, — tout cela se heurtant au milieu d’une demiivresse, — donnaient à sa physionomie, habituellement rien que sotte, quelque chose d’horrible, de bestial et de ridicule tout à la fois. Figurez-vous un coq d’Inde, grand comme une autruche, qui s’apprêterait à s’élancer sur vous.

« — Madame, # hurla-t-il, plutôt qu’il ne cria, « madame, savez-vous bien que je n’aime pas les leçons et que je vous défends, entendez-vous bien, que je vous défends de me parler jamais comme vous venez de le faire ! »

Hortense eut un regard tellement impertinent en se tournant vers son mari, qu’Edmond Defresne en fit deux pas en avant, prêt à se jeter antre elle et celui qu’elle ne craignait pas de provoquer ainsi.

Cependant ce n’était pas tout encore.

« — Ah ! vous ne voulez pas de leçons, monsieur, » fit-elle, toujours renversée sur la causeuse, « ah ! vous me défendez de parler...

» Eh bien ! je vous dirai pourtant que je suis lasse de l’existence que je mène, monsieur... je vous dirai encore que vous m’êtes odieux ; que lorsque, comme vous, on a l’infamie de manger sa fortune avec des maîtresses... on n’a plus le droit d’imposer sa volonté à sa femme...

b Encore moins de... »

Hortense n’acheva pas.

Elle pâlit et jeta un cri en s’effaçant en arrière le long du dossier de la causeuse...

Au mêmè instant, Edmond Defresne s’élançait sur Becquel et lui saisissait fortement le bras...

Hortense avait réussi jusqu’au bout...

Becquet, au comble de la colère, venait de tout oublier... et que c’était une femme, — d’ailleurs souvent s offensée par lui, — qui l’outrageait alors...

Et qu’il se trouvait là, entre elle et lui, un étranger qui devait la défendre, sous peine de n’être aussi qu’un misérable...

Il avait levé la main...

Arrêté par Edmond Defresne, Becquet, qui ne se connaissait plus, voulut d’abord lutter...

Mais il avait affaire à forte partie.

Le jeune docteur était d’une vigueur peu commune.

Impassible, muet, après avoir saisi la main qui avait voulu frapper Hortense, il s’empara aussi facilement de celle qui semblait à son tour le menacer... puis imprimant à son adversaire une secousse violente, il l’envoya tomber, en trébuchant, à dix pas.

. Au fracas de cette chute, au bruit d’une sonnette qu’Hortense agitait vivement depuis quelques secondes, les domestiques accoururent.

Ils aperçurent leur maître étendu à terre, et comme abruti.

Edmond Defresne qui réparait tranquillement le tort causé, par la résistance de Becquet, à ses manchettes...

Et Hortense qui se disposait à sortir, tout en leur disant :

« — Aidez monsieur, s’il lui plaît, à retourner dans son appartement.

# Pour moi, je me rends chez mon père...

» Je n’entends pas rester plus longtemps dans une maison où l’on veut me frapper.

» Où, sans le secours d’un honnête homme... d’un ami... on m’aurait tué, peut-être. #

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