PENDANT
(10 mars 1852.)
« C’est vous qui avez tort, c’est vous qui êtes cruel, Emile, de me faire souffrir ainsi... de me faire ainsi des reproches, de me juger ainsi sans m’entendre ! Oh I quelques ennuis que vous ayez, ils n’approchent pas des miens, je vous le jure.
» D’abord, s’il faut vous l’avouer, je ne vis plus, Emile, depuis la faute que j’ai osé commettre... Lorsque je pense, et j’y pense toujours, que j’ai trompé un homme qui, après
tout, est aussi bon pour moi qu’il est donné à sa nature d’être bonne, mon cœur se glace de honte et de remords... Et puis, je ne sais pas mentir... mon ami, quand on me regarde dâns les yeux on sait bien vite ce que j’ai dans l’âme... je n’ai jamais trompé personne, c’est un rude et triste apprentissage qu’il m’a fallu faire en si peu de temps... jugez-donc ce que j’endure quand on me questionne... quand on . m’interroge, quand on me regarde
maintenant.
» Et c’est que maintenant on est plus jaloux, plus défiant que jamais... il y a quatre jours, vous savez, lorsque je suis rentrée en vous quittant... on était là à m’attendre... il m’a fallu subir tout un intefrogatoire, on a remarqué que j’avais plus de couleurs que d’habitude, que mes yeux étaient cernés, que sais-je enfin !... J’ai cru qu’il allait tout lire sur mon front couvert de rougeur... Par bonheur il est arrivé du monde, et j'en été quitte pour la peur...
» Mais hier, oh! hier... cela a été bien pis!... Vous m’attendiez là-bas en pleurant, dites-vous... - vous me détestiez, vous me maudissiez...
» Oh ! Emile, Emile.
» Cette lettre, dans laquelle vous me dites tout cela, m’a fait plus de mal que je ne puis vous l’exprimer ! C’est le commcement des chagrins que je prévoyais, mais j’avoue que je ne croyais pas que vous deviendriez si vite injuste et ingrat envers moi, moi qui ai tant fait, moi qui vous ai tant sacrifié, moi qui me suis tant exposée pour vous ! Oh ! si vous aviez écrit cette lettre hier au soir dans un moment
de douleur, de découragement, de colère, ce matin il fallait la déchirer...
» Voici ce qui s’est passé hier et pourquoi je n’ai pu al- 1er à vous.
» Comme je m’habillais pour sortir, on est entré dans ma chambre.
« Ma chère amie, m’a-t-on dit d’un ton sec, vous vous passez trop de moi depuis quelque temps... cela m’afflige...
» A l’avenir, s’il vous plaît, nous serons plus ensemble.
# Vous vous habillez... vous allez à la promenade, sans doute?... vous me permettrez bien de vous accompagner. »
Et comme je répondais en balbutiant :
« — Mais comme il vous plaira, mon ami... sans doute, je suis enchantée...
— Tenez, madame, a-t-on repris, en fixant sur moi un regard sévère, prenez ceci pour un avertissement sérieux : quoique je ne sois pas votre mari, il est vrai, j’en joue à y
peu près le rôle depuis cinq ans... Eh bien !... je me refuse à ce que ce rôle tourne par trop au Jocrisse.
» Souvenez-vous de ce conseil.
» Là-dessus on s’est éloigné un instant... mais on est revenu bientôt... J’étais à peine remise de mon trouble et j’ai dû néanmoins paraître aimable et souriante...
» Il m’a menée au bois... Il a voulu ensuite dîner au restaurant... de là nous sommes allés aux Français...
» Oh ! et tandis que je souffrais de la sorte, tortures sur tortures, — car, au milieu de tous ces plaisirs qu’il semblait prendre à tâche de me procurer malgré moi, il demeurait toujours railleur, sec, tranchant... on voyait qu’il
comprenait ma misère et qu’il en était heureux... — Oh !.. et pendant cette journée affreuse, au lieu de me plaindre, d’instinct, de supposer ce qui arrivait, de me pardonner d’avance... vous m’accusiez... vous bondissiez de rage — c’est votre expression — loin de moi !...
« Allons ! Emile, je veux oublier votre lettre, mais c’est à la condition que vous m’en demanderez pardon à deux genoux, la première fois que nous nous verrons.
» Et quand nous verrons-nous, maintenant, je n’en sais rien.
• Mais je ferai mon possible pour que cela ne tarde pas trop, je vous le promets.
» Jusque-là, surtout, plus d’emportements ! plus de reproches ! Oh ! vous tueriez mon amour, Emile.