APRÈS
(5 avril 1852).
« Préparez tout votre courage, Emile, moi j’ai appelé à mon aide toutes le? forces de mon âme pour vous écrire ces terribles lignes :
* 11 faut renoncer à notre amour.
» Oh ! je vous vois d’ici tressaillir... je vois votre visage s’altérer, je vois vos yeux étinceler à la lecture de cette phrase...
# Cependant puisqu’après deux heures de vains efforts, ils ont pu enfin s’échapper de ma plume, ces mots, ces mots cruels, je ne les reprendrai pas, dussions-nous en mourir tous deux; oui, mon ami, il faut nous dire un éternel adieu.
# Oh ! je pleure en ce moment, Emile, je pleure comme je n’ai pas encore pleuré de ma vie, moi qui pourtant , no fais que cela depuis huit jours.
s Mais on se doute de tout, on sait tout, entendez-vous?
* Voici ce qu’on m’a dit hier : vous avez un amant, ma-
dame, je pourrais me venger en me séparant de vous... je préfère vous punir en vous séparant de lui.
» D’ici à quelque temps nous partons pour l’Espagne.
# Et jusqu’à ce départ, je vous défends... je vous défends de sortir une heure sans moi.
» Là-dessus on s’est éloigné... me laissant folle de honte, de remords, de désespoir...
# Toute la nuit je suis demeurée sur un fauteuil... ne pensant plus... ne voyant plus... ne vivant plus, je crois.
» Ce matin, avec la vie, la douleur, la raison me revient. Je suis l’esclave de cet homme, Emile, je dois lui obéir.
» Me révolter serait peine perdue... vous ne pouvez venir à mon secours.
# Adieu donc, ami, adieu! adieu!
» Tout est fini pour nous.
» Oh! je vous l’avais bien dit, nous n’étions pas faits l’un pour T’autre ! la fatalité nous avait réunis un instant, la fatalité nous sépare...
» Résignons-nous donc.
» Pourtant, je vous le demande en grâce, Emile, au nom de votre mère, ne me chassez pas tout à fait de votre cœur I Emile, à défaut de l’amour que je brise en vous malgré moi, laissez-moi un petit coin dans votre âme où j’irai pleurer quand je serai par trop malheureuse ! Voyez-vous, ce serait trop affreux d’étre haïe de vous ou de vous devenir complètement indifférente ! Vous autres hommes vous jugez si mal les femmes, que j’ai peur que vous ne vous mépreniez sur les motifs de ma conduite.
» Je veux que vous sachiez bien, Emile, que si je ne puis plus être à vous, c’est que mon existence ne m’appartient pas...
» Que si je m’éloigne de vous... c’est que ma destinée le commande.
« Je veux que vous soyez bien convaincu, enfin, mon ami, que je n’ai jamais aimé que vous...
# Et que je n’aimerai jamais que vous.
# Et qu’il faut, par conséquent, me plaindre, m’oublier peut-être... mais ne pas me mépriser... ne pas me maudire.
» Adieu ! adieu !
» Un dernier baiser dans une larme.
® Hortense. »
Conclusion de la précédente :
Tournez la page.
CE qu’on trouve quand on cherche.
Depuis quinze jours déjà, Emile Valtin s’attendait à cette lettre.
C’est dire qu’en la recevant, s’il se sentit frappé d’une vive douleur, du moins — ce que lui demandait Hortense
— il eut le courage d’en comprimer la fougue.
Et bientôt, — ce que ne lui demandait pas Hortense, — le bon esprit de chercher à s’en guérir.
Tous les amoureux, — par bonheur pour les amoureux,
— ne ressemblent pas à ce misérable Léonard qui s’obstinait à adorer Minette en dépit des mépris et des lâchetés dont elle l’avait abreuvé.
Mais Léonard n’élait pas un homme, il est vrai, c’était
un caniche : encore une espèce de la race canine qui devient très-rare, assure-t-on, et qui finira par disparaître complètement, comme celle des carlins, de la surface du globe. * '
Quel dommage!... — C’est le caniche que je regrette... — je n’ai pas connu le carlin.
Pour en revenir à un amant, qui n’avait que la prétention d’être un amant, Emile Valtin, dès le premier jour où Minette s’était donnée à lui, s’était pris, en même temps, malgré sa passion, à étudier cette femme.
Et il était, peu à peu, résulté de cette élude, pour Emile,
Cette opinion que nous avons déjà émise, nous-même, à propos de Minette :
Qu’elle n’avait pas de cœur.
Néanmoins, comme elle était jeune, jolie et spirituelle... comme elle était faite à ravir... remplie de grâce et de charmes...
Et surtout comme elle se donnait, près d’Emile, une peine — qu’elle avait depuis longtemps abandonnée comme superflue près de d’Harblay, — celle de feindre certaines émotions... qu’elle n’éprouvait pas... qu’elle ne pouvait pas éprouver...
Mensonge auquel l’homme le plus expérimenté se plaît toujours à croire.
Emile, tout en comprenant que sa passion pour Minette ne reposait que sur le sable, n’en avait pas moins continué de se laisser bercer dans ce trompeur oasis.
Jusqu’au moment ou l’écroulement de l’idole allait le forcer à anéantir à son tour les illusions dont il l’entourait, dont il s’entourait lui-même.
La lecture de la lettre de Minette achevée, Emile demeura quelques minutes irrésolu.
Il se demandait s’il devait oublier tout de suite cette femme, ou s’il avait encore quelque chose à apprendre sur elle. 4
La curiosité l’emporta.
Peut-être aussi l’amour-propre.
Qu’on vous quitte... c’est bien, s’il le faut...
Mais s’il ne le fallait pas !...
Si c’était un rival et non le mari qui vous renvoyât!...
« — J’en aurai le cœur net ! » pensa Emile.
Et il courut chez Paula Marcel.
Le jeune avocat ne s’était pas représenté chez la comédienne, depuis le jour où son intrigue s’était sérieusement nouée avec Minette, aussi, à sa vue, Paula Marcel poussat-elle une exclamation de surprise.
Emile, qui connaissait la valeur de la femme — et qui avait besoin d’elle, d’ailleurs, jugea sage de ne pas ruser et d’entrer immédiatement en matière.
« — Madame, lui dit-il, en lui prenant la main, je viens d'abord m’accuser de m’être montré grossier et incivil envers vous. Vous aviez besoin de mes conseils et je vous les ai retirés...
Me pardonnerez-vous ma conduite?
— Je vous la pardonnerai à condition que vous m’expliquerez, repartit Paula Marcel en souriant, ou plutôt si vous trouvez moyen de l’excuser en me prouvant, par une entière confiance, (pie je ne me suis pas trompée sur ses motifs d’être que j’ai pu supposer...
— Vous avez donc supposé quelque chose? » reprit Emile.
Paula haussa les épaules.
« — Pourquoi venez-vous, changeant de rôle, me demander des conseils, si vous me prenez pour une sotte ? répliqua-t-elle. *
Vous n’êtes pas reparu chez moi parce que madame Becquet vous l’avait défendu.
Et elle vous l’avait défendu parce que ça gêne toujours une femme, je le sais bien, que son amant fréquente trop son amie. »
Emile s'inclina.
« — Vous avez parfaitement deviné, madame, dit-il... c’est moi qui suis un sot d’avoir mis un instant en doute votre perspicacité.
— Bon! bon! reprit Paula, trêve de compliments... il n’y a pas de quoi.
11 ne s’agit pas ici de ce que je puis, mais de ce que je veux savoir...
N’oublifez pas que j’exige la vérité... rien que la vérité... toute la vérité... comme on dit dans votre boutique.
Au surplus, vous n’aurez pas à vous repentir de vous montrer sincère, je vous le promets. Et quant à certains cas de conscience d’honnête homme qui pourraient vous retenir encore, je vous en absous à l’avance.
J’en sais plus sur Minette que vous n’en savez vousmême. '
La preuve c’est que vous venez à moi et non pas que je viens à vous.
Et pourtant, quo'qu’il arrive, j’ai trop d’amitié pour celte
vilaine petite femme, pour me servir de ma science autrement que dans son intérêt.
Allons!... parlez... Est-ce un amant heureux, malheureux que j’ai devant moi ?
Est -ce seulement un amant malheureux? »
Emile hésita.
Tout honnête homme eût hésité comme lui, en cette occasion.
Mais le sort en était jeté.
Et puis, s’il parlait, on parlait... mais s’il ne disait pas tout, on ne pouvait tout lui dire.
Et il prévoyait qu’il avait beaucoup à apprendre.
« — Madame, fit-il, imaginez pour moi, en celte circonstance, tout le bonheur et tout le malheur possibles, et vous aurez, tout au plus, atteint la réalité. »
Paula Marcel sauta sur son siège.
« Oh ! murmura -t-elle, avec un açcent où se mêlaient à la fois la compassion, le mépris et la colère, oh ! »
Il y eut quelques secondes de silence.
Emile contemplait impatiemment la comédienne.
« — Eh bien ? reprit-il.
— Eh bien ! fit-elle.
Elle s’arrêta... elle hésitait à son tour.
« — Eh bien ! continua-t-elle avec un accent d’emportement, l’aimez-vous encore? là... franchement. »
Emile croyait ne plus aimer... mais nous avons dit qu’il était curieux.
« — Oui, » répliqua-t-il.
S’il avait répondu : non, Paula ne lui eût rien conté.
« — Alors, reprit l’actrice, écoutez-moi donc.
Aussi bien... »
Et le visage de la comédienne prit une expression de bonté rassurante, « — c’est un service, un véritable service que je vais vous rendre, mon ami.
Vous avez abandonné votre ménage pour elle.
Votre femme qui vaut mieux dans son petit doigt, j’en suis sûre, qu’elle dans tout son corps.
Vous êtes un homme de valeur, je le sais.
Les bons avant les méchants.
Il faut que vous sachiez tout pour l’oublier... pour la fuir.
Ecoutez-moi :
Je serai brève, je dois vous épargner des tortures inutiles...
Minette a un autre amant... ou plutôt, veut avoir un autre amant... et c’est pour lui qu’elle vous a quitté. »
Emile changea de couleur.
Etait-ce seulement sa fierté... Etait-ce un débris d’amour que les paroles de Paula venaient de froisser en lui ?
Néanmoins il repartit d’un ton assez calme :
« — Vraiment!... oh! je m’en doutais... mais des détails, s’il vous plaît... des détails !
— C’est bien mon intention de tout vous dire, reprit Paula, sinon votre guérison ne serait pas complète... mais vous me promettez d'être fort. »
Un sourire amer se joua sur les lèvres d’Emile.
« — Je vous le promets, dit-il.
— C’est bien, fit Paula, ne m’interrompez pas.
Il y a deux semaines environ, Minette que je n’avais pas vue, comme vous, depuis le dernier jour où vous vous étiez rencontrés ensemble ici, reparut tout d’un coup chez moi.
Elle était pâle et triste. *
Mais je me défie si bien de ses mines que je ne m’en affectais guère. ...
Et j’allais l’interroger sur la cause de sa longue disparition... et sur ce qu’elle pouvait avoir fait de vous...
Lorsque se précipitant dans mes bras avec un entraînement auquel j’eus la faiblesse d’ajouter foi.
— Ma chère Paula, s’écria-t-elle, je suis la plus infortunée des femmes !... je me meurs si vous ne venez à mon secours !...
J’aime... et l’on ne m’aime pas...
— Vous aimez ? répliquai-je, qui donc ? M. Emile Valtin, sans doute.
— M. Emile Valtin, reprit-elle d’un ton dégagé, non, non, ma chère... ses galanteries m’ont distraite un instant, voilà tout...
Mais il y a longtemps, je vous le jure, que je ne pense pas plus à lui qu’il ne pense à moi.
Celui que j’aime, vous le connaissez, Paula, c’est M. Saint-Aignan.
M. Saint-Aignan qui s’est conduit à mon égard d'une manière indigne, cependant...
Mais que j’ai revu hier... et à qui, de loin, j’ai tout pardonné, — aussitôt, malgré moi !...
Vous seule pouvez me sauver, Paula. Saint-Aignan est mon avenir. Pour lui je suis décidée à quitter d’Harblay... Il refuse, je le sais, de revenir dans ma maison, appelez-le dans la vôtre... que je me trouve seule avec lui... que je lui parle une fois... une seule fois.
Paula, Paula ayez pitié de moi !
Ne m’objectez pas ma position... cinq années qui me lient à d’Harblay... Tout cela n’est rien pour moi... Il y a longtemps que le peu d’affection de cet homme m’a dégagée de toute reconnaissance...
Ce qu’il me faut c’est un entretien avec Saint-Aignan.
S’il me repousse... eh bien !... je me résignerai à continuer de vivre dans mon enfer...
Mais auparavant je veux essayer de frapper au paradis...
Yenez-moi donc en aide ! Paula !...
Je me tue si vous ne consentez à ce que j’implore de vous. »
Je ne savais que répondre... ces supplications, cette douleur imprévues m’avaient émue...
Que vous dirai-je...
C’est moi qui suis cause que Minette a connu d’Harblay...
Elle se disait à plaindre avec lui... Et peut-être ne mentait-elle pas... mon ex-ami est si peu aimable!...
Et puis, nous autres femmes perdues, comme on nous appelle, avons-nous le droit d’empêcher les autres de se perdre... lorsqu’au bas de celte chute elles croient trouver le bonheur ?
— Bref, vous consentîtes à recevoir M. Saint-Aignan...
Et depuis quinze jours Minette vient ici tous les jours...
Elle y est sans doute en ce moment avec ce monsieur...
Tandis que moi... o
Emile n’acheva pas. Un coup de sonnette avait retenti à la porte de l’appartement.
Le jeune avocat se leva.
« — C’est cela ! fit-il... c’est elle ou lui... oh ! je veux...
Paula prit la main d’Emile, et le regardant en face :
« — Vous voulez ?
— Je veux la voir une dernière fois... lui reprocher sa trahison... la traiter comme elle le mérite. »
Paula réfléchit une seconde.
« — Et si je vous mets à même de faire tout cela, reprit-elle, vous engagez-vous, en récompense, à m’obéir d’abord, vous, sans balancer ?
— Oh ! je vous le jure ! s’écria Emile.
C’était dans le salon de la comédienne qu’avait eu lieu cette conversation. Paula, comme le jeune avocat prononçait son serment, lui montra de la main la porte de sa chambre à coucher.
« — Entrez donc là, dit-elle, et attendez.
Je vous promets d’aller vous y chercher lorsqu’il en sera temps.
Mais jusque-là pas un mot, pas un geste !
Allez ! la leçon qui s’apprête pour Minette est plus terrible que vous ne pouvez la souhaiter.
Je ne sais maintenant si elle aime véritablement ou non Saint-Aignan, mais ce que je puis vous assurer, parce qu’il me l’a avoué hier, c’est qu’il ne veut d’elle à aucun prix, telle qu’elle désire se donner à lui.
Tout va se décider de leur côté dans un instant.
Vous aurez votre tour ensuite.
Après les dédains de l’un, les mépris de l’autre.
Il faut espérer que la pauvre créature sera assez punie par ces deux épreuves...
Et qu’elle comprendra enfin que le repos, pour elle, sinon le bonheur tel qu’elle l’a follement rêvé, est seulement avec d’Harblay.
Allez! »
La porte de la chambre à coucher de Paula se referma sur Emile.
A ce moment Minette, conduite par une camériste, entrait dans le boudoir de la comédienne.
Et, cinq minutes après, Saint-Aignan arrivait près de Minette.