LE QUART-D’HEDRE DE RABELAIS
Minette était assise sur un divan, dans un coin du boudoir.
La tête dans ses mains, elle semblait si absorbée dans ses réflexions que l’arrivée de Saint-Aignan la laissa immobile.
Saint-Aignan, debout, considéra un instant la jeune femme avec une sorte de curiosité défiante.
Puis s’avançant vers elle :
« — Je vous salue, Hortense, # dit-il, « qu’avez -vous donc aujourd’hui? »
.Minette se dégagea vivement le visage, et montrant à Saint-Aignan des yeux où un sourire se noyait dans des larmes :
« — Ah ! pardon ! murmura-t-elle, « je ne vous avais pas entendu entrer, mon ami, mais je n’ai rien... rien.., que voulez-vous que j’aie, puisque vous voilà ? »
* MINETTE * ^ n 227
Saint-Aignan s’assit près de Minette.
« — Vous me trompez, Hortense, » lui dtt-il, « et vous avez tort.
» Car je connais la cause de votre chagrin.
» Mais j’aurais voulu que vous m’en fissiez vous-même la confidence. »
Minette considéra Saint-Aignan avec surprise.
« — Vous, connaissez la cause de mon chagrin, » fitelle, « et quelle est-elle ?
— Vous partez dans huit jours pour l’Espagne avec d’Harblay, ■» repartit Saint-Aignan.
Minette se mordit les lèvres ; elle avait compté sur l’annonce de cette nouvelle à Saint-Aignam pour l'aider dans le grand coup qu’elle s’était décidée à frapper ce jour-là.
Néanmoins, dissimulant aussitôt son mécontentement, elle reprit, en tendant la main à son compagnon :
« — Eh bien! puisque vous savez tout... est-ce que vous ne comprenez pas pourquoi je pleure ? '
» Est-ce que vous ne sentez pas que tout est perdu pour moi, désormais, loin de vous !
» Est-ce que, vous-même, vous allez, si facilement, me voir partir sans un regret, sans une plainte, que vous n’admettez pas que je ma plaigne ou que je regrette. »
En parlant ainsi, Minette s’était rapprochée de Saint- Aignan... ses jolis yeux étaient attachés à ceux de son amant... sa main serrait énergiquement la sienne... elle cherchait à deviner dans la prunelle, dans l’âme, et jusque dans les muscles de celui auquel elle s’adressait, l’effet que ses paroles pouvaient produire sur lui.
Mais Saiiït-Aignan était indéchiffrable dans tout son être. • * '
Cet homme avait une conviction arrêtée sur cette femme, un parti pris irrévocable à son égard.
• Il ne voulait ni ne devait revenir sur ses décisions.
Cependant elle se montrait si bell£ et si séduisante à cette heure, penchée ainsi vers lui, que tout cuirassé qu’il était, il ne pouvait s’empêcher de la contempler avec plaisir...
Et qu’à force de la contempler, il ne songeait pas à lui répondre, comme il s’était promis de lui répondre.
Minette prit, à son avantage, le silence de son amant.
« — Ah ! » s’écria-t-elle en l’entourant de ses bras, « ah l je le savais biën... mon ami, la même pensée nous désole, n’est-il pas vrai?... Il nous est impossible de nous séparer. »
Ces mots, l’élan de Minette, rappelèrent Saint-Aignan à lui-même.
Une expression railleuse se peignit malgré lui sur ses traits.
Elle levait trop vite le masque.
« — Je suis désolé, en effet, chère Hortense, de ce départ, » fit-il, « mais il est de ces malheurs que l’on ne saurait empêcher...
» De ces événements devant lesquels on est obligé de s’incliner.
» Et, s’il faut que je vous l’avoue, loin de penser comme vous qu’il doive nous être impossible de nous séparer... je pense, au contraire, que nous n’avons en ce moment qu’à nous résigner à notre sort...
MINETTE » il 229
# Et à attendre le retour de jours plus favorables. k
» Vous ne resterez pas éternellement en Espagne, après tout ! » ' *
Minette ne fit qu’un bond du divan au milieu du bon- w doir.
C’en était fait dq ses rêves, de ses illusions ! les quelques mots de Sainl-Aignamvenaient de les anéantir brutalement.
C’en était fait du mal qu’elle s’était donné à essayer de ramener cet amant à elle en lui pardonnant audacieusement ses anciennes offenses... en une minute elle avait compris qu’il pouvait accepter qu’on les lui pardonnât... mais qu’il ne les rachèterait jamais. . .
Pâle, les sourcils froncés, Minette* considérait Saint-Aignan. , *
Et ce dernier, dès longtemps préparé à cette scène, — il connaissait trop Minette pour n’avoir point jugé qu’elle n’agissait ainsi, sans pudeur, accepté le rôle d’esclave que parce qu’elle aspirait à celui de maîtresse un jour, — et ce dernier, impassible, attendait que l’orage éclatât... sans forfanterie, mais aussi sans effroi.
Les éclairs commencèrent à sillonner l’horizon.
« — Ainsi, # reprit Minette, en revenant tout d’un coup près de Saint-Aignan, « ainsi, monsieur, vous ne m’aimez pas ?
— Je ne vous aime pas ! mon Dieu! qui a dit cela! » repartit Saint-Aignan, « ce n’est pas moi, madame!
>— Oh ! vous m’aimez, et vous consentez à ce que nous nous séparions !
•— Puisque c’est une nécessité...
— -Une nécessité... c’est vous qui osez prononcer ce
mot? ‘ 2 .
— Pourquoi ne le prononcerais-je pas? Devez-vous,
oui ou non, partir pour l’Espagne avec d’Harblay... et puisque vous devez partir, comment pourrais-je m’y opposer? » fc
Minette ne tint pas plus longtemps devant ce sangfroid.
« — Tenez, monsieur, » dit-elle, avec un regard où elle avait rassemblé tout le mépris imaginable, « assez ! assez !
» Vous me punissez d’avoir été lâche.
» Je n’ai qtie ce que je vaux.
» N’importe ! après tout ce que j’ai fait pour vous, depuis quinze jours... après avoir oublié votre infamie... après avoir foulé aux pieds, pour vous, ma dignité, mon repos, il me semblait, pourtant, que j’étais en droit de réclamer un peu plus de passion et de générosité de votre part!...
Un proverbe dit qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Saint-Aignan, en celte circonstance, était un des sourds susdits.
Il comprenait très-bien ce que désirait Minette, mais il s’obstinait à n’en pas avoir l’air.
« — Un peu plus de passion et de générosité ! # reprit-il en feignant l’étonnement. « Mais que signifie tout cela, Hortense, et où comptez-vous en venir avec vos reproches... En vérité, je ne m’attendais guère à ce qui se passe ! mais, je vous le répète, comment voudriez-vous
donc que je m’opposasse à votre départ ? Mais d’Harblay est presque votre mari... mais vous vivez de sa fortune... mais...
— Mais ce n’est pas à vous qui êtes libre, qui possédez soixante mille livres de rentes et qui dites m’aimer, à reculer devant de pareils obstacles, monsieur ! entendezvous ! »
C’était au comble de l’emportement que Minette avait proféré ces mots... ils ne se furent pas plutôt échappés de ses lèvres qu’elle les regretta.
Elle venait de se livrer pieds et mains liés à Saint- Aignan.
Saint-Aignan sourit... et de ce qu’avait dit Minette... et de l’ëxpression de regret qu’il lisait sur sa figure.
Il se leva, et s’inclinant devant elle :
« — J’attendais depuis longtemps cette explication, madame, dit-il... je dirai plus... je la désirais... la situation où nous nous trouvions était fausse, elle ne pouvait durer... maintenant il m’est permis de vous parler comme je l’entends... vous avez précisé la question... je vous en remercie.
# Au reste, tranquillisez-vous, je n’irai pas plus loin que la politesse et le bon goût ne me le commandent.
» Je dois me souvenir, d’abord, que je vous ai offensée jadis plus cruellement qu’il n’est loisible à un honnête homme de le faire... à l’égard de quelque femme que ce soit!
# Et à cause du passé, je vous épargnerai autant que possible.
» Néanmoins, comme il faut une réponse positive au
reproche que vous venez de m’adresser, je vais vous la donner en peu de mots :
» Je suis certain que vous ne m’aimez pas, madame.
» Vous ne pouvez ni aimer, ni haïr.
» Vous m’avez, en me rappelant, il y a quinze jours, à vous, offert un pardon que je n’espérais pas...
» Et je l’ai accepté, parce que vous êtes jeune et jolie...
» Et que je voulais voir, surtout, pourquoi vous teniez si fort à me pardonner.
» Aujourd’hui que je le sais, je vous dis :
» Je ne consentirai jamais à attacher ma vie à celle d’une femme sans âme...
* Je vous plains du peu de succès de vos efforts sur moi.
» Mais je ne puis les encourager.
» Et je vous conseille d’y renoncer à l’avenir... comme je rehonce définitivement, dès à présent, au bonheur de vous revoir.
» Adieu, madame. »
Saint-Aignan n’était plus là.
Et Minette, tombée sur le divan, dévorait ses larmes solitaires...
De véritables larmes, cette fois... des larmes de rage...
Tout à coup, comme ses yeux brûlants se tournaient, par hasard, du côté de la porte du boudoir qui donnait
sur le salon, elle vit cette porte s’ouvrir doucement...
Et un homme apparaître qui s’avançait vers elle du pas
lent et solennel de la statue du commandeur venant inviter don Juan à souper.
C’était trop ! Minette poussa un cri étouffé. «t
Elle avait reconnu Émile Valtin.
Émile Valtin, chez Paula, dans ce boudoir où vibraient encore les derniers sons de la voix de Saint-Aignan 1
La jeune fille voulait se lever.
Mais, d’un geste d’autorité, Émile la cloua à sa place.
II tira un objet de sa poche.
C’était un paquet de lettres.
Puis d’une voix grave :
a — Madame, » dit-il, « je ne vous cache pas que j’étais venu ici pour me venger de vous, en vous accablant de mon mépris.
» Mais celui qui vous quitte m’a épargné la peine d’appeler la honte sur votre visage...
» Essuyez vos larmes, madame... elles me font pitié.
■» Adieu I voici vos lettres.-, je ne veux rien conserver de vous, pas même un souvenir. »
Là dessus Émile jeta le paquet d’épitres — épîtres amoureuses, épitrcs plaintives, épîtres désolées, épîtres de remords, épîtres d’adieux, — sur les genoux de Minette.
Et, sans retourner la tête de son côté, il sortit à son tour du boudoir.
A peine avait-il disparu que Minette, jetant vers le ciel une seconde exclamation de colère, s’élança dans le salon.
Paula l’y attendait.
« — Ah ! s’écria Minette en l’apercevant, ah ! vous m’avez trahie, madame 1 vous saviez que Saint- Aignan
me repousserait et vous avez tout appris à M. Émile Valtin...
» Vous avez prêté votre maison à un guet-apens infernal !
» Vous! vous! qui vous disiez mon amie !..
» Je me vengerai ! »
L’actrice considéra dédaigneusement la femme lionnêle.
« — Je ne vous crains pas, » repartit-elle doucement.
Et se frappant la poitrine à l’endroit du cœur:
« — J’ai là quelque chose que vous n’avez pas, » continua-t-elle, « qui me met à l’abri de vos menaces !
» D’ailleurs, pourquoi m’en voudriez- vous ?
» Vous possédiez deux amants... l’un se refuse à devenir votre jouet, l’autre à continuer de l’être...
» Cherchez dans votre pensée, qui de vous ou de moi est la cause de l’humiliation qui vient de vous frapper... »
Minette avait pris son châle, son chapeau : tremblante de fureur, de dépit, elle s’éloignait :
» — Ma chère enfant, » lui cria Paula, « un dernier conseil, si nous ne devons plus nous revoir:
v Ne vous séparez jamais de d’Harblay ! »
Minette s’enfuit avec un farouche éclat de rire...
Tout n’était pourtant pas encore fini pour elle de cette sévère leçon que Dieu lui avait envoyée.