‹ MinetteChapitre 24 sur 27 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Comme, à la suite de ces fâcheuses aventures, Minette,

le visage encore en désordre, descendait de coupé pour rentrer chez elle, une vieille femme, en bonnet, qui, depuis plus d’une heure, était là à attendre devant la porte cocher p, courut à elle.

« — Vous êtes madame Hortense Becquet, n’est-ce pas, madame? » fit la vieille femme.

« — Oui... après ? » repartit brusquement Minette.

« — Ah! bien, madame, voici une lettre pour vous... c’est très -pressé... et j’ai déjà bien perdu du temps à vous attendre. »

Minette prit avec impatience le billet qu’on lui présentait.

« — Si c’est une aumône que vous me demandez, ditelle, il est inutile que je lise ceci...

» Tenez... #

Et elle tirait sa bourse de sa poche.

« — Oh ! il ne s’agit pas d’aumône, madame, » reprit la vieille femme avec une certaine fierté, a et ce que contient. ce billet ne me concerne pas.

» Il s’agit, puisqu’il faut que je vous dise ce que je sais, de quelqu’un qui se meurt... Pourquoi vousl’écriè-on... je l’ignore...

» Mais lisez la lettre... vous l’apprendrez tout de suite... et cela vous donnera, je crois, moins de peine que de me questionner. »

Minette brisa le cachet du billet, en répétant tout bas, inquiète et surprise :

a — Quelqu’un qui se meurt!.. »

Et à peine eût-il lu les quelques lignes que contenait le papier, qu’elle tressaillit.

Voici ces lignes :

« Madame,

» Les médecins, comme les prêtres, reçoivent les secrets des mourants.

b Et les médecins, comme les prêtres, se doivent aux consolations de la pauvre âme qui va quitter la terre.

» Léonard Durand se meurt... et se meurt en ne pensant qu’à vous.

» N’aurez-vous pas la pitié de venir lui serrer la main nne dernière fois ?

» J’espère en vous, madame.

» Edmond Defiiesne.

» P. S. C’est toujours rue Hauteville, 14, qu’il demeure. »

Les yeux de Minette se voilèrent.

On mourait donc pour elle, peut-être... comme elle l’avait désiré dans un moment de coquetterie folle, jusqu’à la cruauté !...

Mais maintenant elle ne sentait que l’impiété de son désir.

Le coupé qui l’avait amenée était encore là...

Elle mit un louis dans la main de la vieille messagère...

Puis elle s’élança en voiture.

Quelques minutes après, elle arrivait à la maison de Léonard Durand.

En montant l’escalier de l’artiste, Minette avait peine à respirer, tant elle était émue...

C’était la première action grave, et nous pouvons dire méritoire, de sa vie, que la jeune femme accomplissait alors...

Et le romanesque de la situation, sinon l’instinct du bien... peut-être tous les deux ensemble, la lui faisaient accomplir avec un entraînement dont on ne l’eût pas toujours jugée capable.

Le concierge lui avait indiqué la porte de Léonard... elle y frappa.

Edmond Defresne lui ouvrit.

A l’aspect de Minette, le docteur posa dlabord un doigt sur sa bouche, en prononçant ces mots :

« — Entrez doucement !... il repose. »

Puis, lui tendant la main, il ajouta :

« — C’est bien, ce que vous faites là, madame, c’est bien ! »

Ils entrèrent dans la chambre.

Minette jeta un regard sur le lit dont les rideaux étaient fermés.

i> — Il dort, » murmura-t-elle... « mais alors, il ne me verra pas car je ne puis rester longtemps, vous le savez ? »

Un sourire triste effleura les lèvres du médecin.

« — Je sais aussi qu’il ne dormira pas longtemps comme il dort, » répliqua-t-il.

« — Pauvre jeune homme !... » reprit Minette, « mais qu’a-t-il .donc?... N’avez-vous vraiment plus d’espoir, docteur ? »

Edmond Defresne secoua la tête.

a — Il meurt d’une maladie de poitrine • incurable, » dit-il... « et d’un chagrin plus incurable encore. Demain... cette nuit peut-être tout sera terminé. »

Minette eut un frisson par tout le corps.

« — Asseyez-vous, madame, » continua Defresne, qui

238 MINEÏTE

avança avec précaution un siège à Minette et prit place

ensuite près d’elle.

Minette avait tourné de nouveau les yeux du côté du lit.

« — Et... il vous a dit... » fit-elle, en ramenant son regard sur le docteur.

« — Il ne m’a rien dit, madame, » reprit vivement ce dernier... « ou s’il m’a dit quelque chose je ne dois plus m’en souvenir à présent que vous êtes là.

— Merci... merci... monsieur, repartit Minette touchée de tant de délicatesse.

« Mais est-ce -par hasard que je vous trouve à ses côtés... ou est-ce que vous le connaissiez ?

— Le hasard me mène partout, madame, où l’on souffre, sans qu’il soit utile que je connaisse ceux qui ont besoin de moi.

» Car ceux-là n’oseraient pas m’appeler.

» Je me suis fait le médecin des pauvres.

» La concierge de Léonard Durand m’a appris, il y a huit jours, la maladie de ce jeune homme, en me rencontrant chez une ouvrière que je soignais...

» Et depuis huit jours j’ai quitté, le moins qu’il m’a été possible, Léonard.

» Il avait, de toutes façons, plus droit que tout autre à ma présence... »

Minette considérait attentivement Edmond Defresne tandis qu’il parlait ; elle fut frappée du changement qui s’était opéré en lui depuis trois mois qu’elle ne l’avait vu...

En ces trois mois Edmond Defresne avait vieilli de dix ans.

Il s’aperçut des remarques dont il était* l’objet, car fl reprit :

a — Vous me regardez avec étonnement, n’est-ce pas, madame? Je ne suis plus celui que vous avez connu... il y a cinq ans...

» Vous contant ses amours... ses désirs...

■» Et, plus tard... s’en allant craintif déjà, mes espérant encore, tenant sous son bras le bras d’une femme adorée !

» Ah ! madame !... si j’ai pçrdu si vite ma jeunesse, c’est qu’entre le passé et le présent il y a un malheur horrible pour moi... un malheur dont je ne me consolerai jamais... un malheur qui m’a tout enlevé... joies, ambition, désirs...

» C’est que je suis seul au monde aujourd’hui, madame !..

» Oui! c’est que je n’ai pas eu assez de force... de talent... de génie... — Oh! je ne dis pas d’amour, Dieu m’est témoin que ce n’est pas cela qui m’a manqué 1 — pour arracher à la mort le trésor qu’elle me disputait. »

Edmond Defresne laissa tomber sa tête Sur sa poitrine ; il ne pleura pas... il y avait longtemps que ses larmes s’étaient taries.

Mais Minette pleurait, elle... et elle pleurait du plus profond d’elle-même.

Le muet désespoir de cet homme, près de cet autre qui allait mourir... et ce désespoir, et cette mort pour une même cause: l’amour... ce silence funèbre qui régnait dans cette chambre... ses propres pensées... ses souve-

ùirs... 'tout oppressait la jeune femme... tout la brisait...

Elle avança la main pour serrer celle d’Edmond Defresne ; c’était aussi bien un refuge qu’elle cherchait dans cette action, contre le sentiment pénible qu’elle ressentait, qu’une marque de compassion, d’amitié, qu’elle voulait donner à son compagnon.

Mais Edmond Defresne avait déjà relevé la tête.

Il regardait le lit dont les rideaux s’agitait doucement.

Minette se leva à son tqjir.

« — Docteur, » fit une voix faible, « êtes-vous là ?

— Oui, mon ami, oui, je suis là, » repartit Defresne en courant vers Léonard.

Minette s’effaça dans un angle de la chambre d’où elle ne pouvait être aperçue par la malade.

Le médecin, après avoir, d’un coup d’œil, remercié la jeune femme de sa présence d’esprit, tira les rideaux du lit.

« — Ah ! je suis content que vous ne m’ayez pas quitté, docteur, » reprit Léonard... « je viens de rêver... et je voudrais vous conter mon rêve... cela vous ennuierait-il, dites, de m’écouter?

— M’ennuyer ! Du tout ! » fit Defresne en s’asseyant près du malade, « seulement je présume que vous n’allez rien me conter de bien nouveau, mon ami...

» Vous avez rêvé d 'elle... comme toujours, n’est-ce pas ?

— C’est vrai... mais elle était plus belle que je ne l’ai jamais vue... et surtout... c’est singulier, les rêves !... elle avait un air si doux, si aimable en me regardant... que cela me transportait!... Elle était assise là... près du lit... à la place où vous êtes, docteur, et elle me disait :

— On m’a appris que vous étiez malade, bien ^malade, Léonard... que vous alliez mourir. »

Defresne fit un mouvement.

« — Mais làissez-moi donc continuer, puisque ce n’est qu’un rêve, » reprit Léonard qui comprit la pensée du médecin.

« — Et, » poursuivit elle, je n’ai pas v;oulu que vous mouriez sans me voir une dernière fois...

» Alors elle se penchait vers moi.

— Alors, décidément, votre rêve m’ennuie, et je ne veux pas en entendre davantage, » interrompit cette fois brusquement Defresne, dont l’oreille inquiète entendait, derrière lui, les sanglots étouffés de Minette.

« — D’ailleurs, j’ai à vous parler de choses plus sérieuses... plus importantes...

d Et si vous fïie promettez d’être calme... je vous les apprendrai.

» Et cela vaudra mieux pour vous, je vous le jure, que tous ces rêves stupides où vous croyez toujours que vous allez mourir.

» De jolis compliments que vous me faites là, par parenthèse ! Comme si j’étais assez âne, comme médecin, pour laisser mourir mes malades. »

Léonard essaya de sourire.

« — Oh ! je ne doute pas de vous, répliqua-t-il, cher docteur... mais de...

— De? ..

— Rien! voyons! qu’avez-vous à m’apprendre... D’abord si ce n’est pas d’elle, pourtant, que vous allez me parler, je vous préviens que je ne vous écouterai pas...

Çardonuez-moi... mais personne, excepté elle, ne m’intéresse plus en ce monde... vous le savez '( Et bien !

— Eh bien ! c’est d’elle que je veux vous entretenir. »

Une légère rougeur de joie monta au front du malade.

y> — Vrai ! » fit-il... « oh ! en ce cas,. vous êtes bon... mille fois bon, docteur.

» Vous l’avez rencontrée, peut-être ?

* Êtes-vous heureux !...

— Oui, je l’ai rencontrée... mais j’ai fait mieux que cela.

— Vous avez causé avec elle ?

— Miçux encore !

— Vous... vous lui avez dit que j’étais... souffrant.

— Cherchez toujours...

— Mon Dieu ! mais c’est que je n’ose espérer... cela lui serait si difficile... si impossible... à elle... une femme du monde... Et puis, il y a si longtemps q»’elle ne s’occupe plus de moi..'.

— Allons... cherchez donc...

— Oh! docteur... docteur... si vous aviez fait cela !... Vous lui avez dit... vous lui avez dit...

— Je l’ai priée de venir vous voir

— Vous ne me trompez pas ! Et elle viendra ? »

Defresnç fit, de la main, un appel imperceptible à Minette.

« — Et elle est venue! •» s’écria une voix.

Léonard bondit sur sa couche... Ilortense... l’Horlense de son rêve... avec son doux et bon regard, était là, dc- - vant lui.

» — A vous son dernier sourire, madame, » dit tout

bas Defresne à la jeune femme, en s’éloignant du lit pour la laisser s’approcher.

Elle s’assit tout près de Léonard. Il la contemplait dans une sorte de recueillement.

« — Vous! vous ! » murmurait-il, comme au jour où il l’avait subitement trouvée chez Marie Delval, mais avec plus de passion encore. .

Il ferma les jeux, il devint livide... elle eut peur... elle allait s’élancer vers lui...

Mais Léonard n’avait pas de temps à perdre, il le sentait bien... il ne voulait pas que ses forces l’abandonnassent... il les rappela à lui... il les retint au moment où elles lui échappaient.

Il rouvrit les yeux tout grands, aspira l’air qui manquait à sa poitrine, et tendant ses doigts déjà glacés à Minette :

« — Oh !. restez ! restez ! Horlense, je vous en supplie, dit-il avec un accent de tendresse ineffable... donnez-moi votre main... et ne craignez rien... je ne vais pas mourir tout de suite !

Est-ce que je puis mourir si vite quand j’ai tant de bon- heur !...

Oh! vous avez daigné venir me voir... que vous êtes bonne! que vous êtes bonne, Hortense ! »

Et comme elle ouvrait la bouche pour répondre quelques mots :

« — Ne parlez pas ! laissez-moi vous parler, reprit-il vivement, voyez-vous... je ne puis espérer toutes les joies à . la fois... c’est assez de vous voir là, près de moi... je n’aurais peut-être pas le temps de vous entendre...

D’ailleurs, que me diriez-vous ? Qu’il ne vous était pas permis de m’aimer... à quoi bon... je le sais...

Tandis que vous ne savez pas, vous, combien je vous ai aimée !... Hortense !...

Combien je vous aime encore !

Oh! ne prenez pas ces paroles pour des reproches !... vous avez eu raison de me repousser... c’est moi qui ai eu tort de ne pas vous oublier...

Est-ce que j’étais fait pour vous ?...

Mais cela m’a été impossible, pardonnez-le moi !

Ma destinée, c’était vous ! ... Partout où j’allais, je vous cherchais... partout où je vous voyais, je demeurais immobile de bonheur... d’un bonheur qui me faisait mal... si mal... que je devinais bien que j’en mourrais un jour...

Ma vie enfin s’écoulait à penser à vous...

Comme elle va s’éteindre... Dieu soit béni !... en ne regrettant que vous ! »

A mesure qu’il s’exprimait ainsi, Léonard s’affaiblissait de plus en plus.

Son regard seul, comme rivé à celui de Minette, demeurait fort... ardent.

11 semblait que l’âme du mourant se fut concentrée dans

ses yeux, avec toute la bonté, tout l’amour, toute la re-

connaissance dont elle était animée.

Palpitante de terreur, mais décidée à accomplir son œuvre généreuse jusqu’au bout, Minette demeurait muette et droite devant Léonard...

Sans oser même détourner la tête...

Tout à coup elle se rejeta malgré elle en arrière.

Le regard du malheureux s’était subitement terni... Un

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soupir avait glissé à travers ses, lèvres... son âme s’était enfuie. *

« — Docteur! docteur! s’écria Minette, mais venez !... venez donc!... #

Defresne s’avança vers le lit.

ll'considéra une seconde ce visage dè marbre où se peignait encore une douce expression de tendresse.

Et se tournant vers la jeune femme :

a — Je vous l’avais bien dit, madame, fit-il. que vous auriez son dernier sourire. »

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