‹ MinetteChapitre 4 sur 27 · PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE

« — M. Anatole d’Harblav.

— Faites entrer. #

Et Paula jeta de côté un journal de théâtres où on lui disait régulièrement, chaque semaine, qu’elle était la plus grande et la plus belle comédienne des temps modernes, — et cela moyennant dix abonnements, à son compte, au susdit journal, soit deux cent quarante francs par an... ce qui n’était pas trop cher après tout...

Un compliment ébouriffant tous les jeudis et dix exemplaires de ce compliment à distribuer entre ses amis et connaissances !...

C’était donné !

Hâtons-nous de dire que Paula, qui était une femme d’esprit, on le sait, lisait parfois, — lorsqu’elle n’avait rien de mieux à faire, — un de ces dix exemplaires, mais n’en distribuait jamais aucun I

Artiste, on peut, par faiblesse ou par bonté, se sou- 1 mettre aux honteuses lois du chantage, mais il vous reste toujours le droit, du moins, de mépriser, en les subissant, ses vénales douceurs.

Donc, Paula jeta son journal dans un coin et se retourna pour sourire à Anatole d’Harblay.

Le dramaturge s’était arrêté sur le seuil du salon, que quarante bougies, distribuées çà et là, dans des candélabres, éclairaient splendidement.

« — Ah ça ! b fit-il, « on reçoit donc ici ce soir? Quel luxe de clarté 1

— Eh bien ! est-ce que cela vous contrarie, Anatole ? » repartit gaîment Paula ; « vous me préférez en demi-jour, hein ? Ce que c’est que de vieillir.

— Je vous préfère sans cesse et partout... en demi-jour comme en plein soleil?... brillante de toilette telle que vous voici, comme dans le négligé le plus... négligé..

— Flatteur et. menteur ! nous verrons si vous me tiendrez encore ce langage dans quelques instants.

— Pourquoi pas ? il y aurait donc, à votre avis, des motifs pour que, dans quelques instants, mon admiration se détournât malgré elle de votre seule beauté ?

— Nous causerons de cala plus tard. Pour le moment, asseyez-vous et remerciez-moi. Vos affaires vont très-bien.

— Vrai?

- — J’ai vu, il y a deux jours, le ministre... il a été charmant.

— Qui est-ce qui ne le serait pas avec vous ?

— Oh! mon cher, n’allons pas trop loin... Il est fort peu de gens qui, dans la position de ce bon de Plan cy, se montreraient aussi peu grand seigneurs vis-à-vis de certaines affections de leur jeunesse ! Que suis-je, voyons,

% moi, avouons-le, pour oser tendre la main à un ministre ? une pauvre comédienne... une histrionne !...

— Taisez-vous!... une- pauvre comédienne remplie de talent! une histrionne jolie et séduisante à damner le diable!... Enfin M. de Plancy s’est montré bienveillant et gracieux pour vous... cela prouve qu’il a de l’esprit et de la reconnaissance... Et... vous avez daigné lui parler» de moi?

— Oh ! est-il pressé !... Eh bien ! sans doute, je lui ai parlé de vous... puisque je ne lui avais demandé audience que pour cela!.-..

— Et qu’a-t-il dit?

— Il a dit... ah ! dam ! il a dit que vous n’aviez peutêtre pas encore des titres très-positifs à la faveur que vous ambitionniez !..

— Il est exigeant! douze ans de théâtre... cinquantedeux ouvrages, dont vingt-quatre drames, sur lesquels la moitié au moins, a eu cent représentations...

— C’est juste... mais vous n’avez pas seulement un acte au répertoire du Théâtre-Français.

— Eh! ma bonne! qu’est-c« que cela signifie?... qu’il ne m’a pas plu de travailler pour un théâtre où tout se gouverne par coteries et intrigues, c’est connu !*.. Ne di-

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rait-on pas tjue c’est bien difficile à faire, d’ailleurs, unei pièce pour le Théâtre-Français?... Il en joue de si fortes depuis qllelque temps!... Çroyez-vous, franchement, que ma Luette , du Gymnase, ne vaille pas bien le Premier se- * *

crct de la rue de Richelieu ? Si je voulais soigner un peu* mon style... la moindre des- choses... mais il ne tiendrait qu’à moi de les enfoncer tous, ces grands auteurs du Théâtre-Français !» * ,$v

Uu s.ourire glissa sur les lèvres de Paula.

Anatole d’Harblay, qui ne voyait jamais que ce qu’il lui plaisait de voir, feignit de ne pas comprendre ce sourire.

« — Bref, » reprit-il, « je ne suis pas un écrivain assez littéraire aux yeux de M. de Plancy... Néanmoins, j’espère, il ne conteste pas ma réputation et mes succès !..*

— Là! là ! ne vous fâchez pas !... Ces hommes de letr très, sitôt qu’on touche leur vanité du bout du doigt, ils se cabrent à briser toutes rênes... fussent-elles tenues par une main dévouée .. .

— Oh ! Paula... vous vous trompez !... vous savez bien qu’avec vous...

— Vous allez me caresser encore... ce n’est pas la peine... je vous rendrai heureux sans cela.

» M. de Plancy, tout 1 en regrettant, il est vrai, que votre nom n’ait pas été prononcé parfois, sur une scène où, quoique vous en disiez, se trouvent généralement encore les œuvres les plus complètes comme les meilleurs comédiens... M. de Plancy n’en a pas moins rendu hommage à votre talent... à votre mérite...

» Et il m’a chargé de vous annoncer qu’à la prochaine

^promotion, vous aviez le droit de compter qu’il ne vous oublierait pas »

Anatole d’Harblay ne put retenir un soupir de satisfaction et un regard à sa boutonnière vierge encore... mais que le désir qu’il en avait lui faisait déjà voir parée du splendide ruban rouge.

, « — Chère et bonne Paula, » fit-il ensuite, en portant vivement à sa bouche une des mains de la comédienne... « oh ! mpi aussi, je n’oublierai jamais ce que je vous dois !

— Laissez donc, » reprit Paula avec un petit haussement d’épaules, « vous dites cela... et si je vous demandais la moindre gentillesse...

— Vous doutez de moi... oh ! c’est mal, Paula... Voyons, je vôus en prie, demandez-moi bien vite tout ce qui peut vous faire plaisir, et si je m’y refuse, je consens... Voulezvous... un cachemire ou des boutons en brillants?...

— Merci ! je n’accepte pas de pareils présents de mes amis.

— Quelle folie ! quand vos amis seraient enchantés de vous les offrir... Voulez-vous... un rôle magnifique?

— Non ! j’ai joué tout l’hiver, je tiens à me reposer cet été.

— Diable! mais je ne vois pas trop alors... ah !... Paula... sans façon, là... voulez-vous, ou plutôt, revoulezvous mon cœur?... »

A cette proposition, émise au reste par d’Harblay, d’un ton très-respeetablement convaincu, Paula partit d’un grand éclat de rire.

« — Votre cœur! fit-elle, votre cœur! mon pauvre

Anatole, et qu’est-ce que j’en ferais... et qu’est-ce que vous deviendriez vous-même, après vous en être dessaisi en ma faveur?... Allons! allons!... — et Paula devint plus sérieuse en prononçant ces mots : — j’ai été votre maîtresse pendant deux ans, Anatole, et ces deux ans m’ont laissé un fort agréable souvenir, je vous le jure !... mais, aujourd’hui, je ne suis plus, je ne veux plus être que votre amie... Ne changeons rien à nos relations, nous en affaiblirions peut-être le charme !...

» Il ne faut pas plaisanter avec l’amour, même entre gens qui n’y croient' pas beaucoup : cela porte malheur.

» Je ne vous demande rien pour le service que je puis vous rendre, que de me continuer votre amitié.

» Je suis certaine, de cette façon, de vous voir plus longtemps près de moi.

» Mieux encore : non-seulement je ne vous demande rien, mais j’entends que vous me deviez aujourd’hui une seconde joie... qui vaudra tout au moins la première...

0 Hein!... qu’est-ce que vous pensez d’une amie telle que moi? »

D’Harblay considérait Paula avec surprise.

« — Ah ! vous ne me comprenez pas? reprit la comédienne, nous allons tâcher de nous faire comprendre en quelques mots. 0

Elle regarda la pendule ; il était près de huit heures.

« — Huit heures bientôt, continua-t-elle, elle ne viendra qu’à la demie... nous avons le tepms de nous préparer.

— Elle!... qui ça, elle? fit d’Harblay, en dressant instinctivement les oreilles.

— Avez-vous une maîtresse pour le moment, Anatole? reprit Paula, mais là... vous savez... une maîtresse... comme je l’entends... c’est-à-dire quelque chose de sérieux... qu’on croit durable... au moins quelques années... dont on ne se dégagerait pas... sans un peu d’obstacles, d’ennuis ou de chagrins, de part et d’autre.

— Je suis parfaitement libre, pour le moment, de ce genre de liaisons, repartit d’Harblay d’un ton sincère.

— Vrai!... tant mieux!... Alors si je disposais de votre liberté au proüt d'une petite femme jolie comme les amours, spirituelle comme un démon, et distinguée comme une duchesse, vous n’auriez que des remerciements à joindre à ceux que vous venez déjà de m’adresser pour notre affaire politique ? »

Ce fut au tour de d’Harblay de rire.

« — Mais à coup sûr, répliqua-t-il ; une femme jolie, spirituelle, et du monde... mais c’est tout simplement un diamant-que vous me proposez-là. -■ /

— C’est bien ainsi que je l’entends... Eh bien ! ce diamant... vous l’allez voir dans un instant de vos propres yeux...

j> Ce cœur que vous riietliez tout à l’heure à mes pieds, je l’accepte pour ma protégée...

» Car je lui souhaite autant de bien, à elle, que j’en désire pour vous.

» Et je suis persuadée que vous serez très-heureux ensemble ; c’est un mariage que j’ai arrangé comme cela, à plaisir, dans ma tête.

— Un mariage !

— Oui ! oh! tranquillisez-vous... un mariage sans église

et sans mairie... comme cela se pratique entre gens sans préjugés. D’ailleurs... vous le voudriez autrement que cela ne se pourrait pas. Elle est mariée.

— Mariée.

— Voilà son histoire en quelques mots : elle est mariée depuis six mois à un imbécile qui la ruinait et qui, de plus, la maltraitait... elle s’est adroitement arrangée de façon à se faire battre devant témoins... de là demande en séparation de corps et de biens... commencement de procès qu’elle eut infailliblement gagné...

y> Lorsque le mari, d’ailleurs en assez piteuse position de fortune, a trouvé de meilleur goût de s’exécuter volontairement en évitant des frais judiciaires.

y> Il est parti depuis dix jours pour l’Amérique, d’où il est à espérer qu’il ne reviendra jamais.

— Mais comment avez-vous connu cette dame, vous, Paula ?

— Ah ! quant à cela, c’est un détail qu’elle vous contera elle-même, lorsque vous en serez tous deux aux confidences. Pour le moment, l’important est de savoir si mes intentions ne vous déplaisent pas...

— Non, sans doute ! mais elle... est-ce qu’elle sait...

— Que vous êtes bête, mon cher, pour un homme d’esprit ! Mais si elle savait la moindre chose, est-ce que je vous l’aurais annoncée comme une femme honnête !

— C’est juste... cependant... la rencontrant ici...

— Ah ! pardon !... c’est-à-dire, mon bon, que vous présumez que je ne puis et ne dois recevoir que des farceuses chez moi !

— Mon Dieu, Paula, il n’est pas question de cela, mais...

— Mais... mais... toutes ces réflexions sont superflues!... c’est à prendre ou à laisser... J’avais des vues sur elle et sur vous... consentez-vous, oui ou non, à vous laisser conduire, quitte à demander en route, à votre compagne de voyage, tous les renseignements nécessaires? Mon Dieu! vous êtes bien scrupuleux ou bien poltron, mon cher Anatole... Gomment vous avez assez de confiance en moi pour vous réclamer de mon influence près d’un ministre, et vous mettez mon amitié et mon expérience en doute quand il s’agit de la plus adorable maîtresse que je veux vous donner !...

— Je ne doute ni de vous ni d’elle, Paula... je m’informe un peu, voilà tout... Je puis savoir son nom, au moins ?

— Madame Becquet.

— Vilain nom !... Enfin ! Son âge?

— Pas dix-neuf ans.

— L’âge est plus gracieux. Lui reste- l-il quelque fortune ?

— Parbleu, son père est fort riche... il ne la laissera pas sans le sou... Avare 1 va ! il a déjà peur que son bonheur ne lui coûte trop cher !

— Mauvaise... mais, du tout... c’est tout bonnement pour savoir... »

D’Harblay s’arrêta, la porte du salon s’ouvrait.

« — La voilà, » murmura Paula, « attention !

D’Harblay redressait sa moustache.

« — M. Théodose Richer, » annonça le domestique.

D’Harblay bondit sur son siège, et Paula, qui s’était levée à demi, retomba en souriant sur le sien.

a — La peste étouffe votre poète ! » fit d’Harblay, à la comédienne, tandis que Théodose s’avançait, courbé en deux, vers elle ; « comment vous invitez de ces choses-là quand vous attendez une jolie femme!...

— Ne faut-il pas à tout talent une ombre ? » repartit Paula du même ton ; «. Anatole, vous êtes un ingrat, tenez !... Je suis trop bonne, et il est trop laid... vous devriez nous sauter au cou à tous deux...

— M’accordez -vous la grâce, madame, de déposer à vos pieds ces œuvres du grand maître ?

C’était Théodose Richer qui, après avoir salué Paula, lui présentait quatre volumes, superbement reliés, qu’il avait tirés de dessous son paletot.

« — Comment donc ! des livres ! » s’écria la comédienne.

Et les ouvrant vivement :

« — Et Molière, encore!... Molière !... une édition magnifique... avec des gravures adorables... Mais certainement que j’accepte, mon cher Théodose.

— Je me suis permis... une petite dédicace, » reprit, d’un air contrit, le poète en montrant du doigt quelques lignes qu’il avait écrites sur une page de la couverture du premier volume.

« — Ah ! voyons la dédicace, fit d’Harblay.

Paula lisait :

— A la Célimène de l’avenir, le plus humble des disciples du génie...

— Mais c’est fort galant pour moi et trop modeste pour vous, » reprit-elle.

« — C’est du meilleur goût, en effet, » dit d’Harblay, « et cela me plaît d’autant plus, mon cher Théodose, que cela me tire d’une grande perplexité ; je ne m’imaginais pas que des poètes comme vqus... qui, d'habitude, passent leur vie dans le ciel, pussent reconnaître le mérite d’un homme qui ne s’occupa jamais, lui, de 'cette misérable terre... »

Théodose lança un regard de dédain à son interlocuteur.

« Le sublime est toujours le sublime, monsieur, » répliqua-t-il, » et les poètes comme nous le reconnaissent et l’admirent, soit qu’il plane près de Dieu, soit qu’il frise les hommes...

Il est certain que lorsqu’il frise les hommes...

— Allons! allons! » interrompit Paula, en se mordant les lèvres pour ne pas rire à ces trop pittoresques expressions de Théodose, que d’Harblay s’était empressé de relever, « il ne s’agit pas de savoir ce qu’il nous faut le plus admirer maintenant, mais de complimenter celui qui m’a apporté ces beaux livres, et ensuite, ensemble, le plus gaîment possible, de prendre une tasse de thé.

» Théodose, voulez-vous poser ces volumes là-bas, sur le piano ?

— Mais elle... elle ne viendra donc pas? » fit d’Harblay à la comédienne, qui sonnait sa femme de chambre.

« — Mais si... mais si... elle viendra... je l’ai vue hier, et elle s’est formellement engagée... Allons! voilà que

vous aviez peur tout à l’heure, et qu’à présent vous vous impatientez!...

» Anna, servez-nôus le thé !

— Tout de suite, madame, mais c’est qu’il y a là... vous savez... cette dame... elle n’ose pas entrer toute seule...

— Comment... elle est là et elle n’ose pas... quelle enfant ! »

Paula s’élança hors du salon.

Anatole d’Harblay et Théodose Richer se tenaient debout l’un près de l’autre, à côté de la cheminée, droits, immobiles, le regard tourné vers la porte, l’esprit et le jarret tendus, dans l’attente de celte dame, qui n’osait pas entrer toute seule...

Hortense parut enfin... légèrement pâle et l’œil mélancolique, comme il convenait à une femme séparée de son mari depuis une quinzaine de jours ; elle s’appuyait sur le bras de Paula.

Et sa pâleur et sa demi-tristesse la rendaient encore plus jolie...

Et l’abandon d’un misérable époux ne l’empêchait pas d’être mise avec le goût le plus exquis.

Elle avait un chapeau de paille de riz, orné d’une guirlande de lierre ; une robe en gros d’Afrique, bleu de ciel, à petits volants découpés en crêpe lisse...

Sur ses épaules, un châle de dentelles noires, en point de Chantilly.

A la vue d’Hortense, Théodose Richer eut comme un éblouissement.

« — Mon Dieu ! » pensa-t-il, « dire que voilà pourtant une femme qui pourrait m’aimer... si elle voulait! » D’Harblay, lui, après s’être incliné profondément devant la nouvelle venue, se retourna pour se jeter, à la dérobée, un regard dans une glace. '

« — Paula ne m’a pas trompé, » se disait-il, « elle est adorable !... Il faut donc maintenant que je me fasse un peu adorer aussi, moi ! »

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