‹ MinetteChapitre 5 sur 27 · DERNIER ADIEU · texte numérisé non relu

DERNIER ADIEU

L’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, l’une des plus modestes maisons de Dieu à Paris, en est aussi, selon nous, l’une des plus charmantes. D’un style simple au dedans, sans ornements mondains; à l’extérieur, entourée de silence, elle appelle la prière et la permet paisible... Et puis on y arrive par de petites rues, dans lesquelles, sans crainte des regards curieux, on peut marcher presque solitaire en préparant son âme... Et, pour ceux qui se rendent à l’église dans celte intention seule de parler au ciel, cette sorte d’isolement doit être surtout un avantage : la prière comme le bienfait se cache.

Et maintenant qu’on abuse, dit-on, et comme nous allons le démontrer, de la position isolée de Bonne-Nouvelle,

pour s’y rencontrer, parfois, dans un but au moins profane... ce n’est pas la faute de l’église... et cela ne lui retire en rien de son mystérieux mérite. Le mal passe et s’oublie... le bien subsiste.

D’ailleurs, si c’est un péché de dire : « je t’aime, » à la créature, dans un temple consacré au Créateur... c’est tout au plus un péché véniel... Aimer!... c’est être bon, dévoué, généreux... tant que l’on aime, du moins... et Dieu doit se montrer indulgent pour des cœurs animés, à défaut d’autres plus religieux, de ces sentiments-là.

Dix heures du matin sonnaient. Un jeune homme entra à Bonne-Nouvelle par une des petites portes de l’église.

Ce jeune homme était de taille moyenne ; il avait le visage pâle et fatigué, de grands yeux bruns, le nez un peu gros ; sa bouche entr’ouverte par un amer sourire laissait voir des dents comme des perles ; de riches et brillants cheveux noirs ombrageaient son front.

Quant à sa mise elle était des plus simples, nous pourrions même dire des plus négligées, non pas que chaque partie n’en fût bien coupée et d’une étoffe très-convenable, mais parce qu’il y régnait, dans l’ensemble, de ce je ne sais quoi qui accuse l’homme qui ne se soigne pas : une cravate de satin avec une rosette impossible... une redingote dont les manches étaient blanchies au coude... plutôt par la poussière que par l’usure... un gilet de Casimir auquel il manquait des boutons... enfin, un pantalon tout neuf, en apparence, et déjà près de s’efüloquer par derrière, parce qu’il descendait évidemment trop bas sur le talon de la botte.

• Notre jeune homme, son chapeau à la main, était entré

d’un air agité dans l’église. 11 passa, sans le remercier, devant le vieillard, qui, près de la porte, lui offrait l’eau bénite. .

Il s’arrêta tout d’un coup, en face du maître-autel, promena son regard inquiet de tous côtés...

Et, laissant échapper un soupir de joie à la vue d’une dame agenouillée sur une chaise, dans la galerie de droite, près de l’un des piliers, il se dirigea vers elle, aussi vite, plus vite, même, peut-être, que la sainteté du lieu ne le permettait.

Deux secondes après il murmurait, en s’agenouillant, à son tour, aux côtés de la dame :

« — Me voici. »

Hortense Becquet, — car c’était elle 'que nous retrouvons lù, — se retourna à demi à ces mots, et sans regarder celui qui les lui adressait ;

« — Je vous remercie de votre exactitude, monsieur, » repartit-elle.

Et elle ajouta après un silence :

« — Avez -vous apporté ce que je vous ai supplié de me rendre? »

Le jeune homme considéra son interlocutrice avec une expression en même temps amère et désolée.

« — Non, madame, » dit-il, « je n’ai rien apporté... parce que je ne veux rien vous rendre. »

Cette fois, Hortense se retourna tout à fait et regarda le jeune homme et, malgré elle, elle pâlit, à son tour, à la vue du désordre répandu sur les traits de ce dernier...

Cependant elle reprit, d’un ton auquel elle s’efforçait de donner de la dignité :

« — 11 sufOt, monsieur, je croyais m’être adressée à un homme d’honneur... je vois que je me suis abusée... Gardez donc ces lettres puisque vous y tenez tant... Moi, je n’ai plus qu’à vous adresser un éternel adieu. »

Et elle se levait déjà pour s’éloigner.

Le jeune homme la retint doucement.

— Non ! non ! ne partez pas ! ne partez pas ! » murmura-t-il, « au nom du ciel, madame ! au nom de tout ce que vous avez de plus sacré au monde, ne partez pas ! »

Hortense retomba à genoux sur sa chaise, le visage tourné vers la terre.

« — Mais que me voulez-vous, pourtant? » dit-elle,

« vous me refusez une grâce que j’ai implorée... Pourquoi obéirais-je, en ce moment, à un de vos désirs?

— Pourquoi ! parce que si vous vous éloignez en ce moment, sans une explication que j’attends de votre cœur... sans un mot qui me console... sans un regard qui me rende à l’espérance, je vous le jure, moi, par ce Dieu que chacun vient prier ici !... ce soir, madame, ce soir... j’aurai cessé de vivre. »

A ces paroles prononcées avec un accent qui ne permettait pas le doute, Hortense frissonna.

« — Vous êtes un enfant!... un fou, Léonard, » ditelle, « s’exprimer ainsi dans une église, c’est mal ! enten dez vous... bien mal. #

Et elle avança une main vers le jeune homme... et ses doigts frais et satinés sentirent des doigts agités et brûlants qui les serraient.

« — Voyons! » continua-t-elle doucement, « quelle explication attendez-vous de moi, mon ami? Ma lettre d’hier au soir ne vous a-t-elle pas tout appris... que puis-je avoir encore à vous dire? Séparée de mon mari, et par conséquent, dans une position qui m’impose de graves obligations... ne comprenez-vous pasqu’il me faille, pour quelque temps du moins, éviter toute occasion de me compromettre... de me perdre peut-être ?

» Sans doute notre amour est pur... nulle tache ne l’a terni... mais si l’on venait à le découvrir... par un hasard... par un malheur... croyez-vous donc que le monde, — toujours trop disposé, vous le savez, à voir le mal, meme où il n’est pas, — ne me reprocherait point comme une faute, comme un crime, ce que nous n’avons considéré, nous, que comme un bonheur.

» Je vous ai écrit la vérité, hier, Léonard, je suis trop jeune pour vivre seule, mon intention est de retourner habiter près de mon père.

# Eh bien ! quoiqu’il m’en coûte, en accomplissant celte résolution que tout me commande, je veux retrouver le calme d’esprit... — je ne vous dirai pas de cœur, je mentirais, — dont j’ai besoin.

» Mes lettres anéanties, qu’y perdrez -vous ? quelques pauvres phrases sans style et sans orthographe... voilà tout... mais vous n’en conservez pas moins mon souvenir... comme je garderai éternellement le vôtre, je vous le promets.

» Moi, j’y gagnerai mon repos... et, par cette nouvelle preuve d’alfection de votre part, un redoublement d’estime, s’il se peut faire, pour vous.

» Je me suis expliquée de nouveau, ainsi que vous l’exi- 41 giez, je crois; Léonard, j’attends votre réponse. »

Le jeune homme avait abandonné la main d’Hortense , vers la fin du discours de cette dernière. .

Sa figure dans ses deux mains, il pleurait.

Horlense haussa imperceptiblement les épaules en signe d’impatience.

« — Mon Dieu ! » poursuivit-elle, « pourquoi ces larmes! vous ai-je dit que je ne vous aimais plus... que je ne devais plus jamais vous revoir, mon ami!... Mais je ne quitte môme pas Paris... mais dans un mois... dans quinze jours, peut-être... nous nous reverrons...

— Oh ! jamais ! jamais ! murmura Léonard, à travers ses sanglots étouffés, oh ! je ne m’y trompe pas, allez, madame ! Je vous ai bien devinée ! vous avez assez de moi... nous ne nous reverrons plus...

» Oh ! en effet... l’amour, le dévouement, la vie d’un misérable comme moi... est -ce que cela compte pour quelque chose... est-ce que cela peut amuser longtemps?

» Vous vous repentez de m’avoir prêté un peu de bonheur... vous voulez me le reprendre... c’est tout simple... et je dois vous obéir !...

— Léonard!

— Mais ces lettres ! oh ! puisqu’il ne me sera plus permis bientôt de vous voir, de vous entendre, comme maintenant, un instant, une heure, par hasard !... quand vous le permettiez... puisque, dès à présent, j’ai la triste certitude que tout est fini pour moi près de vous ! ces lettres... que ne me les laissez-vous, madame ?

* # Faut-il que je signe, de mon sang,' qu’elles ne sortiront jamais de mes mains, je suis prêt, Hortense !...

» Mais laissez-les moi! donnez-les moi, je vous en supplie !... Vous osez me dire qu’elles ne contiennent rien... moi, je les trouve pleines d’éloquence et d’âme... Oui, ces quelques phrases sans valeur pour vous, sont un trésor pour moi... un trésor... car en les lisant et en les relisant sans cesse, j’ai à mes côtés, sans cesse, non plus la femme du monde dont un abîme me sépare, mais une bonne fée qui daigne m’aimer et qui me pardonne de l’adorer!...

» Et vous voulez que je vous fasse le sacrifice de ces joies ! Non! non ! jamais! jamais!

i> Si votre honneur, si votre repos... votre bonheur, en dépendaient, je n’hésiterais pas....

» Devant un simple caprice, je refuse.

» Je ne vais plus vous voir !...

» Quand vous me rencontrerez, vous détournerez la tête... Oh ! ne niez pas !... vous agirez ainsi !...

» Et cette brusque rupture et ces mépris, je n’ai pas le droit de m’en plaindre : encore une fois, la femme du monde s’est fatiguée tout d’un coup de ses relations avec un homme de mon espèce... je le comprends... et je l’accepte... je m’y attendais même.

» Mais si la femme m’abandonne, la bonne fée peut me rester...

» La femme, c’est vous, madame.

» La bonne fée, elle existe pour moi, malgré vous, dans vos lettres...

» La femme me dit adieu !

» Adieu donc !

# Mais je garde... je veux garder ma fée! entendezvous ? et je la garde ! $

En prononçant ces mots le jeune homme se leva.

Ses yeux étincelaient d’une sauvage énergie, ses joues s’étaient colorées... sa bouche frémissait d’audace.

C’était l’esclave qui se révolte et qui brave son maître.

Hortense contempla un instant cette tête expressive...

Comme elle avait contemplé, quelques jours auparavant, Edmond Defresne, au moment où il lui peignait de toutes les ardentes couleurs de son âme, son amour pour la jeune fille malade...

Avec une sorte de curiosité étqnnée etadmirative.

Mais elle revint aussitôt à elle.

Son orgueil et son intérêt l’exigeaient.

« — Adieu donc, monsieur, dit-elle, en se levant à son tour... et adieu... puisque vous m’y forcez... pour toujours.

— Adieu ! répéta le pauvre amant. »

Elle abaissa son voile sur son visage et s’éloigna.

Il la suivit des yeux...

Il espérait qu’elle se retournerait...

Et, si elle s’était retournée, ces lettres, qu’elle désirait tant, il les lui eût rendues alors... tout de suite... — car il les avait apportées... — en lui demandant pardon del’avoir chagrinée par un refus.

Mais elle ne daigna pas lui adresser un dernier regard.

Elle disparut.

Et, redevenu esclave par la douleur, — qui aime et qui souffre, ne commande pas longtemps, — Léonard balbutia

avec désespoir, en serrant convulsivement son trésor contre son sein :

« — Ah ! mes chères et douces lettres, vous aussi, il faudra donc que je vous dise adieu un jour !

» C’est assez, c’est trop qu’elle ne m’aime plus !... je ne veux pas qu’elle me haïsse !... »

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