‹ MinetteChapitre 7 sur 27 · LE PREMIER AMANT · texte numérisé non relu

LE PREMIER AMANT

C’était dans une petite chambre de l’hôtel de la Cloche à Compiègne ; dix heures venaient de sonner à l’hôtel de ville...

Au dehors le silence était profond ; — on dort de bonne heure en province — au-dedans on n’entendait plus que la voix des maîtres de la maison, donnant leurs derniers ordres aux domestiques, et le bruit des persiennes et des portes qui se fermaient.

Seuls, dans cette petite chambre dont nous venons de parler, debout et silencieux en face l’un de l’autre, séparés par une table où brûlaient deux bougies, — lui, son chapeau à la main, dans l’altitude d’une personne qui attend un ordre ; elle, coiffée encore, et son mantelet sur les épaules, les yeux baissés, les mains pendantes, — un jeune et joli garçon , une femme charmante , semblaient ne point songer qu’il y avait là, à quelques pas, près d’eux, un lit avec deux oreillers... dont on venait de défaire, à leur intention, la couverture...

Il avait l’air si triste et si désolé I

Elle avait l’air si inquiet et si sérieux !..

Non ! il n’était pas possible qu’ils fussent sur le point d’être heureux l’un et l’autre, et chacun d’eux, grâce à. l’autre, avec une pareille physionomie !

O amour ! imposteur effronté que tu es ! maître suprême en déclamation et en mimique, professeur émérite dans l’art de la comédie ! .. Qu’en dis- tu ?

Eh bien ! si, ces deux êtres, en apparence désolés et sévères, savaient parfaitement qu’ils allaient bientôt se trouver tendrement réunis dans cette couche préparée pour eux...

D’abord, parce qu’ils se plaisaient.

Ensuite, parce qu’ils croyaient s’aimer.

Enfin, parce qu’ils étaient arrivés ensemble à ce moment :

Elle, aux dernières limites du refus !..

Lui, aux dernières secondes de l’attente !;.

Et, cependant, elle venait de lui dire d’un ton glacé et ému tout à la fois :

« — Oh ! je vous en prie, Anatole!., laissez-moi !.. sortez!.. Pas aujourd’hui, pas aujourd’hui, si vous m’aimez !.. »

Et il lui avait répondu avec un accent amer et brisé :

« — C’est bien!., vous me repoussez... vous oubliez votre serment... adieu donc, Hortense, adieu !.. »

Mais c’est si amusant de se mentir quand on sait qu’on se dira, dans peu, toute la vérité... C’est si bon de nier l’avenir quand on le tient dans la main... C’est si doux de jouer avec le bonheur, quand le bonheur, docile, consent à jouer avec vous !..

Arrivés sur les deux heures de l’après-midi, à Compiègne, Anatole d’Harblay et Hortense, après un léger repas à l’hôtel, s’en étaient allés en voiture à la forêt.

Le temps était magnifique ce jour-là ; l’air tiède, le ciel pur; nos amoureux, serrés l’un contre l’autre, dans le modeste coupé provincial qui les emportait, avaient passé quelques heures, d’abord, à contempler les bois et les prairies.

Puis, aux approches de Pierrefonds, où on les conduisait, ils avaient voulu descendre pour respirer plus librement les parfums de cette belle forêt.

Ils avaient passé, en souriant à son lac en miniature, dans le village de Pierrefonds ; visité, avec curiosité et

respect, les ruines du vieux château de Louis d’Orléans...

Et, remontant ensuite en voiture, ils s’en étaient retournés à Compiègne... tout aussi pressés l’un contre l’autre que lorsqu’ils en étaient partis...

Mais moins bavards. néanmoins...

d La nuit était près de paraître... l’horizon se rapprochait.

Enfin, au moment où nous les retrouvons, dans leur chambre, à l’hôtel, ils étaient, — on l’a vu, — tout à fait silencieux...

Dix heures venaient de sonner.

Et Anatole avait supplié Hortense de lui dire : Oui!..

Et elle lui avait répondu : Non.

Et, sans croire, encore une fois, ni l’un ni l’autre à ce non* ils feignaient cependant tous deux de le prendre au sérieux...

Pour se railler bientôt mutuellement, quand ils se seraient prouvé qu’ils s’étaient trompés tous les deux. ,

D’Harblay fit un pas vers la porte.

Hortense avança la main...

« — Voyons ! » dit-il en s’arrêtant et en la regardant avec anxiété.

Cela signifiait : a nous avons suffisamment joué la comédie... jetons nos masques ! »

« — Mais si vous alliez ne plus m’aimer ! » répliqua-telle.

Ce qui voulait dire : « je suis de votre avis... je ne re? fuse plus rien. »

Il s’élança vers elle et la saisit dans ses bras.

En un clin d'œil, chapeau, châle, fichu, tout fut à bas...

Elle le laissait faire, palpitante de plaisir... et de pudeur un peu aussi...

C’était son premier amant.

Tout à coup, comme, enhardi par son succès, il allait ' oser davantage... .IJpj.-

Une femme est si habillée encore, sans châle, ni même quand elle n’a plus ni chapeau, ni fichu!

Elle l’arrêta d’un geste plein d’autorité :

« — Anatole, » lui dit-elle, « un mot!., un dernier mot, je vous en supplie ! »

L’amant obéit à regret.

« — Quoi donc? » fit-il.

a — Depuis que vous m’avez remis... ces malheureuses lettres... que nous avons brûlées ensemble, mon ami, t reprit Hortense d’un ton solennel, « il n’â jamais été question, entre nous... de celui... à qui je les avais follement adressées.

» Et je vous remercie, entendez-vous, de cette discré-

tion...

® Comme je vous ai remercié alors de la preuve de dévouement et d’affection que vous m’aviez donnée...

» Mais, en ce moment, je veux, je dois, une . dernière fois vous parler de M. Léonard Durand.

» Je tiens à ce que son nom soit prononcé îoi...

» Pour vous dire, Anatole...

» Pour vous dire... me comprenez- vous?... que vous auriez pu lire mes lettres... — que vous n’avez pas lues, m’avez-vous assuré... — sans honte pour moi... sans chagrin pour vous...

« Pour vous dire que je n’ai jamais aimé que vous... et que vous... et que vous seul... »

Un baiser coupa la parole à Hortense.

a — Oh ! vous êtes un ange, Minette !... s’écria Anatole transporté, oui, je vous crois... oui, je te crois, entendstu ? #

Minette, ce petit nom de chatte donné à cette 'nature féline, devait lui rester et lui resta, — Minette sourit à cet élan de passion et rentra tout à fait ses griffes.

Qu’apprit-elle cette nuit-là, elle ?

Rien.

Et elle espérait, cependant, beaucoup apprendre- Qu’apprit-il, lui, de son côté ?

Qu’il avait une jolie maîtressse, voilà tout.

Mais il se consola en se disant qu’elle lui serait d’autant plus fidèle.

Hélas ! c’était cependant ce qui devait être cause que Minette le lui serait moins.

Axiome : Il n’y a rien de dangereux à posséder comme une femme qui passe sa vie à la recherche de l’inconnu-

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