‹ MinetteChapitre 8 sur 27 · AIMER · texte numérisé non relu

AIMER

Amour brisé, et brisé par la trahison, la perfidie, l’ingratitude, la lâcheté, il faut avoir passé par tes poignantes étreintes pour te bien comprendre !

Il faut avoir courbé le front sous tes souffrances pour te plaindre comme il convient.

Il y a beaucoup de gens qui nient l’amour, je le sais bien... et par conséquent ses douleurs...

Et sans doute aussi ses joies...

Mais ces gens-là doivent nier bien autre chose encore... ' Et jff ne m’adresse pas à eux.

Je me soucie en général fort peu des gens qui ne se soucient de rien.

Mais il en est d’autres, — heureusement pour la société, — qui s’inclinent devant une larme, qui respectent un soupir, qui frémissent d’une parole.

Ceux-là ont aimé.

Et c’est à ceux-là que je demande s’il n’est pas vrai que les tortures de l’abandon et de l’infidélité sont les plus cruelles pour le cœur.

S’il n’est pas vrai que la vie ne semble alors tenir qu’à un fil qu’on laisserait se rompre sans regret.

S’il n’est pas vrai qu’on en arrive à nier Dieu, à ces terribles moments... Dieu qui, dans son ineffable bonté, a créé des consolations pour tous les malheureux...

Excepté pour les malheureux qui aiment ce qu’on n’aime plus !

Dire la nuit que passa Léonard Durand à la suite de cette soirée où d’Harblay était venu lui réclamer les lettres d’Hortense Becquet, me serait impossible.

Dante a oublié, à tort, je vous jure, dans son enfer, ce genre de tourments-là.

D’abord il se prit à se promener dans sa chambre comme

une bête fauve dans sa cage... comme un fou dans son cabanon.

Et cela dura de la sorte quatre heures...

Quatre heures à se sentir, comme une bête fauve, tourmenté par des instincts féroces... quatre heures à rêver qu’il fallait tuer, assassiner, incendier...

Quatre heures, — comme un fou, — à ne plus songer à rien... à ne plus rien éprouver...

Qu’une affreuse douleur physique...

Il lui semblait que sa tête, serrée aux tempes par un étau, allait éclater.

Puis il s’arrêta tout d’un coup : il étouffait.

Machinalement il ouvrit sa fenêtre.

L’air de la nuit frappa son visage... il aperçut le ciel persemé d’étoiles.

Il se rappela qu’il existait...

Mais en môme temps qu’il recouvrait sa raison, son désespoir devait se ranimer en lui.

Il darda un regard avide sur une fenêtre au-dessous de lui, de l’autre côté de la rue...

C’était la fenêtre d’Hortense... la lumière qu’y avait remarquée déjà d’Harblay, en entrant chez Léonard, y brillait encore...

« — Elle dort heureuse, # pensa le pauvre acteur, « heureuse en rêvant à lui... elle l’aime...

» — Oh!.. #

Et se penchant en avant par un mouvement instantané, il mesura de l’œil la distance qui séparait sa mansarde du pavé de la rue.

Mais Dieu ne voulait pas que Léonard mourût par un crime.

Gomme tandis qu’il sondait ainsi l’espace, le malheureux comprimait de sa main droite les battements de son cœur, cette main rencontra sur ce cœur un objet qui la fit tressaillir.

C’était une petite chaîne en cheveux qui lui venait de sa mère.

De sa mère qui était morte.

Et qu’il avait chéri... et dont il chérissait encore saintement le souvenir.

Léonard se rejeta en arrière.

« — Oh ! non ! non ! # murmura-t-il.

11 répondait à la mort qui l’avait appelé à elle.

Et il tomba sur un siège en éclatant en sanglots.

Il pleurait. Il était sauvé.

Sauvé par sa mère.

Chères et saintes mères, soyez bénies, vous à qui, vivantes ou mortes, Dieu a accordé la grâce éternelle de veiller sur vos enfants.

Léonard Durand avait reçu une certaine éducation.

Mais abandonné à lui-même de bonne heure, par la mort de son père, — un honnête négociant, — Léonard, qui s’était pris de belle passion pour le théâtre en fréquentant des artistes, avait dit un jour à sa mère :

« — Mère, j’ai envie d’être comédien. »

Et Madame Durand, qui n’osait pas se permettre une observation près de son fils, — non qu’il ne se fût -toujours montré bon et respectueux pour elle, mais parce

qu’elle aurait craint de le chagriner en heurtant un seul de ses désirs, — madame Durand avait laissé son fils devenir comédien.

Léonard débuta dans les jeunes premiers.

Il y fut exécrable.

Si exécrable qu’après six mois de planches passés à être le point de mire des facéties du parterre, sinon de ses sifflets, — ce qui est bien plus triste pour un acteur, — Léonard s’était entendu parler ainsi, un beau soir, par son directeur :

» — Mon cher, je vous conseille de renoncer à un métier qui ne vous va pas.

» Franchement, vous n’y amasseriez pas de rentes.

» Voulez-vous me quitter à l’amiable, ça me fera plaisir et ça vous fera honneur.

» Qu’en pensez-vous ?»

Léonard sourit.

Il avait de l’esprit... il s’était sévèrement jugé depuis longtemps comme artiste... il ne pouvait donc se formaliser de ce qu’on vînt lui dire une fois ce qu’il s’était déjà dit vingt fois lui-même.

Seulement, depuis quelques jours, une pensée germait dans le cerveau de Léonard.

L’à-propos du directeur l’y développa.

» — Monsieur, » répondit-il donc gaîment, à son interlocuteur et maître, je commence par vous affirmer que je suis tout à fait de votre avis...

» Oui, je crois que j’aurais de la peine, quand même je m’y appliquerais beaucoup, à enfoncer Dressant.

» Mais, parce qu’on n’est pas bâti pour l’ameur, —

artistement parlant, j’espère, — supposez-vous qu’on ne soit bâti pour rien...

# Pour le rire, par exemple ?...

» Il me reste en effet six mois, ainsi que vous venez de l’énoncer avec la plus grande exactitude, à être votre pensionnaire.

» Voulez-vous me permettre de prendre le premier petit rôle comique que vous aurez de vacant dans votre premier drame ?

» Si j’y suis aussi peu drôle que j’ai été sentimental jusqu'à présent, je résilie tout de suite, je vous en donne ma parole d’honneur. »

Le directeur réfléchit.

« — Au fait, » répliqua-t-il, « j’en ai vu tant qui ont commencé par être détestables dans un genre, pour être charmants dans un autre...

» Il n’y a pas de mal à risquer un essai.

» On lit demain cinq actes d 'Alexandre Dumas... un drame Louis XV ; il y a au premier acte un petit paysan qui n’est que de deux scènes... mais de deux scènes ébouriffantes de gaîté.

» Vous ferez le petit paysan. Dumas.., criera peutêtre... mais je prends la chose sur moi.

— Merci, » repartit Léonard.

» Mais soyez certain que Dumas ne criera pas. »

Dumas ne cria pas en effet.

D’abord, parce qu’aux répétitions, en homme habile qu’il est, il s’aperçut tout de suite de quelle belle et bonne étoffe comique le ciel avait habillé Léonard, l’ex-jeune premier.

Et qu’il se prit à encourager ce dernier, — qui tremblait un peu de son essai, — et à imposer silence de sa puissante voix, aux moqueurs et aux sots qui ne voulaient pas qu’un homme qui ne sais pas faire pleurer pût faire rire.

Et ensuite, parce qu’à la représentation, Léonard fut admirable d’entrain et d’esprit.

Qu’il obtint un succès colossal dans ses deux scènes... au point qu’elles semblèrent trop courtes.

Que de ce moment enfin la place du jeune comédien fut marquée, et au premier rang, parmi les meilleurs comiques de Paris.

Il est vrai que parce qu’on a une place marquée quelque part, ce n’est pas toujours une raison pour qu’on la prenne tout de suite.

C’est ce qui devait arriver à Léonard.

Le succès de son pensionnaire établi, l’honnête directeur qui avait voulu le mettre à la porte, six semaines auparavant, s’empressa bien, il est vrai, de lui dire : « Je vous garde cette année et l’autre. »

On assure même qu’il poussa la générosité jusqu’à doubler immédiatement les appointements de Léonard.

Puis il y eut une halte dans le mouvement ascensionnel qui s’était pris à emporter si vite le jeune artiste.

Soyez médiocre, tout le monde vous poussera. Ce cher monsieur tout le monde aime à protéger les faibles.

Soyez très-intelligent, le même monsieur vous tournera le dos... ou ne vous regardera que malgré lui.

Jusqu’à ce que vous ayez le courage de lui sauter sur les épaules et lui mettre un mors dans la bouche en lui criant :

<t — Mais porte-moi donc, imbécile, v porte moi donc à ma place !... »

Tout ceci est pour expliquer pourquoi, après six ans de théâtre et de succès, Léonard Durand, quoi qu’il fût un comédien de talent, vivait encore dans une mansarde.

Au reste, tout avait concouru à ce que Léonard demeurât pauvre.

Sa mère était morte d’abord, emportant avec elle une pension viagère — la seule fortune, — misérable fortune pour une mère ! — qui lui eût laissée son mari.

Puis, moitié chagrin filial, moitié dégoût de métier, Léonard Durand s’était laissé aller dans sa vie... sans regarder autour de lui... sans chercher à s’appuyer sur personne.

La manière des hommes de cœur.

Pas celle des hommes adroits.

Reste à savoir lesquels de ces hommes-là ont raison.

Tant et si bien que Léonard, constamment cloué dans un estaminet du boulevart, fréquenté par tous les acteurs des environs, — quand leurs occupations ne les retenaient pas au théâtre, — sa pipe entre les dents, une raillerie aux lèvres.

Méprisant d’ailleurs les amours faciles de théâtre.

Parce que sous sa gaîié et sa résignation apparentes se cachaient une profonde mélancolie, un sourd découragement.

Tant et si bien que notre jeune acteur en était arrivé à vingt-six ans :

A posséder une grande réputation de fumeur près de tout le monde.

Le monsieur en question.

A être reconnu pour un blagueur émérite par tous ses camarades.

Pour un comédien d’avenir par quelques-uns.

Et à s’ennuyer énormément en dépit de ces gloires diverses.

Et à se demander s’il n’avait été jeté sur terre que pour y consommer du tabac... s’y moquer des ridicules...

Ne point s’y faire la position dont il était digne.

Enfin, et surtout n’y aimer personne... et n’y être aimé de personne !...

Lorsqu’un jour.

Mais pourquoi nous appesantirions-nous sur les premiers faits et gestes de cette aventure de Minette avec Léonard... Nous en avons tant encore à conter sur cette femme, que nous voulons réserver nos forces.

Peut-être notre courage.

Voici comment il l’avait vue pour la première fois :

A sa fenêtre.

Voici comment il avait osé l’aimer :

Parce qu’elle lui avait souri la première.

— Chère petite Minette, elle était si malheureuse à cette époque, avec son mari !

11 l’avait suivie un matin à l’église.

Ils s’étaient parlé.

Puis ils s’étaient écrit.

Oh ! cela se passait, d’ailleurs, avec une chasteté toute castillanne.

Ils se rencontraient tous les jours à Bonne-Nouvelle.

Ils se disaient à peine quelques mots en passant.

Ils se remettaient réciproquement leurs lettres.

Et c’était tout.

Il ne manquait vraiment à Minette que la mantille noire sur le visage.

Et à Léonard que le grand chapeau et le manteau.

Gela dura ainsi environ trois semaines.

Vous savez comme moi de quelle façon cela se termina.

Pauvre Léonard qui savait si bien se contenter de l’amour par lettres!..

11 paraît que madame Horlense Becquet avait assez de ce genre de sentiment platonique et littéraire !..

Ah!., aussi, pourquoi ce Léonard n’était-il qu’un misérable histrion !

Un soir du mois de juin, — huit jours après la visite dont l’avait honoré d’Harblay, — on vit entrer Léonard Durand dans l’estaminet dont nous vous parlions tout 5 l’heure.

Il y avait ce soir-là foule nombreuse : des auteurs, des acteurs, des amis d’auteurs et des amis d’acteurs... et puis encore les amis de ces amis-là.

C’est une si violente manie à Paris, que de se plaire à se frotter contre tout ce qui tient au théâtre ! En amitié, en amour, il y a comme cela une foule d’individus qui seraient fort embarrassés si on leur disait :

« — Cherchez-vous du bonheur ou du plaisir ailleurs ; * les gens de théâtre, quels qu’ils soient, vous sont interdits. » Avouons, qu’au théâtre, si on y aime le plus mal, on y fait, par compensation, semblant d’y aimer le mieux,

C’est la foi... et les grimaces qui sauvent.

Depuis plus de six semaines, Léonard Durand n’avait pas mis le pied dans l’estaminet.

A son apparition il s’éleva donc un immense hurrah.

— Léonard ! Léonard ! » cria-t-on, « ah ! Léonard le ressuscité. »

Ressuscité ! il en avait l’air en effet.

Il était pâle et amaigri ; sa barbe qu’il laissait pousser le rendait plus défait encore ; son costume, d’ordinaire seulement négligé, était en désordre, presque sale, ce soir-là.

Il promena ses regards sur tous ces yeux qui le contemplaient, sur toutes ces bouches qui lui lançaient son nom.

« Eh bien ! quoi ! » fit-il en essayant de rire, « on ne peut donc plus entrer dans la loge de ces messieurs, après l’avoir quittée quelque temps, sans y provoquer des hurlements. Ça m’ennuvait de m’ennuyer avec vous... je suis parti... ça me plaît de revenir me r’ennuyer... me voilà !.. après !..

— Ah ! Léonard qui joue les Buridan à cette heure, c’est drôle ! » reprit une voix.

« — Les Buridan, » repartit Léonard en ricanant, « non je joue les Georges Dandin... c’est plus vrai !

— Diable ! » répliqua un autre, « les Georges Dandin, mon cher... tu as donc été amoureux pendant ton absence...

» Et on t’a donc remercié.

i> Quel vilain emploi tu as pris là... ça ne l’a pas engraissé. 1

Les mains de Léonard se crispèrent. . ses yeux flamboyèrent.

On venait d’effleurer, en lui, une plaie saignante.

Mais c’était sa faute, il se tut... il en avait déjà trop dit.

Le désespoir est quelquefois bavard malgré lui !

« — Ma pipe et une choppe, » cria-t-il.

Et il se prit à fumer et à boire...

Un nommé Desgrigny, — un bohème, un de ces êtres qui n’existent qu’à Paris : qui font de tout et qui ne font rien, — vint s’asseoir auprès de Léonard, dont il aimait à provoquer la verve.

* — Eh bien ! vieux, » lui dit-il, «■ qu’es-tu donc devenu, en effet depuis six semaines? Est-ce que tu composais une tragédie, par hasard, que tu t’étais ainsi retiré de la circulation ? Faut faire attention à ça, petit, la retraite t’a abîmé. On t’a connu joli et te voilà vilain... presque coquet... et tu ne noues même plus la cravate... l’œil brillant... et il est terne.

» Si tu retournes à ton ermitage, je te conseille de t’y mettre au vaudeville... les vers libres te détruiront moins le physique que les alexandrins. »

Un immense éclat de rire accueillit la boutade de Desgrigny.

Léonard seul demeura froid.

Cependant, tendant la main à son interlocuteur, il lui dit :

« — Ce que tu viens de dire là est assez drôle, mon ami, et je t’en félicite. Malheureusement je ne suis pas disposé à te répondre sur le même ton... épargne-toi donc des frais d’imagination inutiles.

y> Mais comme toute peine mérite son salaire... Tiens !.. »

Et Léonard tira de sa poche un porte-monaic où dansaient six à huit pièces de vingt francs.

« — Tu vois cet argent... Va commander à souper... mais là un vrai souper... avec du champagne... du madère... des truffes... des écrevisses... c’est moi qui paie.

» Ah! seulement je te charge de recruter des dames... des Délassements ou des Folies, peu m’importe... Mais lu en connais tant, gueux, ça ne te seras pas difficile.

» Je veux m’amuser. »

Desgrigny s’était déjà levé, les yeux écarquillés de joie.

« — Ce n’est pas une farce, » dit-il à Léonard, « nous mangerons ton porte-monnaie ?

— Tout entier... et avec les fermetures en acier si tu y

tiens.

— Il suffit ! dans deux heures chez Bonvalet.

— Dans deux heures chez Bonvalet. » Desgrigny partit comme une flèche.

Deux heures après Léonard et Desgrigny étaient alla-blés au restaurant Bonvalet, — une maison très-en vogue au Boulevard du Temple, — entre quatre donzelles que le bohème avait recrutées, je ne sais où, des Délassements ou des Folies , mais qui, certes, étaient fort en humeur d'être folles et fort en train de se délasser.

Le champagne coulait à (lois.

Les rires, les joyeux propos se heurtaient.

De temps à autre Léonard vidait son verre comme les autres.

Et, comme les autres, il riait ou il lançait une plaisanterie.

Mais sa gaîté, à lui, auprès de celle de ses convives, ressemblait à une fusée en face du soleil...

C’était d’un pâle... d’un pâle... ça ne se voyait pas!..

D’ailleurs Desgrigny et ces dames ne s’inquiétaient guère du peu de brio de leur amphytrion. Ils soupaient... et largement... et à verres pleins... que leur importait le reste ?

Il était deux heures du matin.

Nos soupeurs, à force de souper, commençaient, à ne plus trop distinguer ce qu’il mangeaient, et ce qu’ils buvaient, et ce qu’ils disaient.

Seul, Léonard, au milieu de l’orgie, était demeuré calme.

Et pourtant il avait voulu se griser aussi, lui.

Mais le vin ne peut rien sur la pensée. L’oubli n’accourt jamais quand on l’appelle. La tête ne s’endort pas quand le cœur veille.

A mesure que ses compagnons étaient devenus plus bruyants et plus fous, Léonard était devenu plus silencieux et plus triste.

Si triste, qu’à la On, il sentit qu’il n’y pouvait plus tenir.

Que cet homme, ces femmes avec lesquels ils se trouvait lui pesaient, eux et leur joie.

Qu’ils avait commis une erreur grossière en essayant de se distraire à tout prix.

Qu’il valait mieux, quand on souffrait, pleurer seul à son aise... que d’aller rire de force avec le monde.

11 se leva brusquement, posa à sa place l’or qu’il avait sur lui, et, sans qu’on s’en aperçut, sortit du cabinet.

Arrivé sur le boulevard il respira. Le boulevard était désert à celte heure... c’était bon d’y marcher.

* — Allons ! — se dit l’artiste, en écoutant avec un sourire mélancolique, les éclats joyeux de ses compagnons,

qui retentissaient jusqu’à lui, « allons, je n’ai pas perdu absolument mon argent ! ils sont heureux, du moins eux ! »

Il passait alors devant son théâtre.

Avez-vous remarqué combien cela paraît froid et sombre un théâtre, la nuit !... abandonné ainsi de ses lumières et de sa foule ?

Léonard jeta un regard sur le sien.

« Ma prison ! » murmura-t-il...

« Oh ! si j’étais libre! si j’étais riche ! bien riche !.. »

Il soupira... Avec la liberté, avec la richesse, il eût pu conserver peut-être pour lui l’amour d’Hortense.

Oh ! la pauvreté ! surtout, quel défaut, si ce n’est un vice!.. C’est si vrai, que pauvre, on n’a le droit ni d’aimer ni d’être aimé !..

Léonard rêvait ainsi.

Sans s’en douter il arriva à la rue Hauteville... chez lui... et devant la maison d'Hortense.

Depuis huit jours le pauvre acteur avait épuisé toutes les pensées du désespoir...

Le moment de la résignation était venu pour lui ce soir-là.

Il s’arrêta, tourné du côté où reposait l’ingrate, l’infidèle, la parjure.

Ses yeux se fixèrent calme sur cette fenêtre qui la lui cachait, et qu’il avait si souvent contemplée depuis huit jours avec rage.

Et, dans une sorte d’extase de l’âme, ces paroles s’échappèrent des lèvres de l’abandonné :

« — Ya ! quoique tu aies fait et quoique tu puisses

faire encore... je te pardonne... car je t’aime, malgré tout, et je t’aimerai toujours.

» Sois heureuse avec celui que tu m’as préféré.

# Marche dans la vie sur des fleurs...

» Vieillis doucement sans un regret, sans une larme.

» Oublie-moi tout à fait, si tu ne m’as déjà oublié...

# Moi je serai malheureux... pauvre... triste...

• » Mais je ne veux pas t’oublier.

# Tu m’as chassé loin de toi.

» De loin je te suivrai encore.

» Tu m’as dit : Ne m’aimez plus !

» Et je t’aime ! entends-tu ? je t’aime î je t’aime ! je t’aime!..

« Je te pardonne... et je t’aime... »

Hélas!., c’était le lendemain qu’Hortense et Anatole d’Harblay devaient aller à Compiègnè !

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