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LA DÉCORATION

a) ENLUMINEURS. — #) DOREURS. — c) ENCADREURS

Nous reconnaissons volontiers que notre répartition des décorateurs du livre en trois catégories : enlumineurs, doreurs et encadreurs, est un peu conventionnelle. Il est en effet établi que de nombreux artistes excellaient à la fois dans la miniature et dans la calligraphie; mais 1l est également très probable que ces travaux complémentaires de dorure, d'encadrement, de reliure, ont été souvent pratiqués par la même personne et qu'il s’est trouvé des artistes capables d'exécuter un manuscrit illustré, entièrement et sans aucune collaboration.

Cependant, dans la généralité des cas, il y eut division du travail. Les manuscrits indiquent des noms de spécialistes, doreurs et encadreurs; ainsi, dans les bandes d'encadrement d’une page de calligraphie à motif central de caractères blancs découpés et appliqués sur fond bleu, nous trouvons la signature de découpeur-encadreur, suivante :

« Ghatéehou Ibn Daver Kia al Hosséïini ». Ce qui se traduit : Découpeur de cela, Kia al Hosséïni, fils de Daver. :

On a pu établir une liste importante des doreurs connus, sur laquelle on relève quelques noms de miniaturistes. Mais, chose singulière et facheuse, ni les miniaturistes, n1 les enlumineurs, n'avaient l'habitude de signer leurs œuvres. Si l’on considère l'art, l'habileté déployée par eux et l'importance de leur participation à l'établissement d'un manuscrit, on ne peut que déplorer leur discrétion.

Nous'avons eu cependant la bonne fortune de trouver dans une page enluminée placée en tête d'un Makhzen el Azrar (1° livre du Khamseh Nizami) calligraphiée par Mir Ali, une signature de doreur tracée en lettres d’or :

Harrarah al Mozneb Zéïn al Abedîn el Mozahheb

(L’a tracé le pécheur Zéïn al Abedîn le doreur).

Le livre étant daté de l’an 081 H. (157$ A. D.) il est probable que ce Zéïn al Abedin na de commun que le nom avec le peintre cité par Huart, qui vivait dans la première-moitié du xvi° siècle. Mais ce doreur n'est pas sans mérite, et il y.

a lieu de retenir que, auteur de la page d’enluminure, il a néanmoins ajouté à sa signature sa qualité de doreur.

a) ENLUMINEURS. — Leurs travaux se rapprochent ou plutôt dérivent de ceux qu'on admire dans les merveilleux Corans arabes d'Égypte, et comprennent les mêmes modes de décoration du livre, c'est-à-dire :

La Rosace ou médaillon de tête, dans laquelle figurent le titre de l'ouvrage. quelquefois ceux des chapitres, et le nom du propriétaire. Parfois aussi, mais bien rarement, cette rosace est placée à la fin du manuscrit, et contient alors le nom du calligraphe et la date de la copie.

Les deux pages de tête, où se lisent soit un fragment de la dtééine. soit les premières lignes du texte.

Les Frontispices, ou têtes des chapitres.

Les Cartouches qui séparent les paragraphes.

L’ornementation des interlignes.

Les marges.

Les fonds.

Dans ces divers travaux, le style, le dessin et la couleur concourent de la plus heureuse façon à former un ensemble admirable. Qu'il s'agisse de décoration circulaire ou rectiligne, les motifs s’enchaînent avec une rigueur constante sans qu'on puisse relever la moindre défaillance de composition ni de goût.

Pour leur travail, les enlumineurs avaient très judicieusement choisi les couleurs qu'ils employaient. La gamme en était simple : blanc, noir, bleu, rouge, jaune, vert et or, mais ils l’utilisaient avec une somptuosité de ton inégalée aujourd'hui. Comme les primitifs du moyen âge, ces artistes persans devaient assurément fabriquer et composer eux-mêmes leurs couleurs.

Jusqu'au xvir siècle, nous trouvons peu de ces tons rompus, qui certainement enrichissent la gamme, mais parfois au détriment de l'harmonie de l’ensemble. Ce sont surtout les Indo-Persans qui ont ainsi multiplié les couleurs; et les maîtres habiles en ont su tirer d'heureux effets; mais pour un beau morceau, que de médiocrités !

Dans leurs décorations les plus anciennes, les Arabes laissaient aux combinaisons géométriques un rôle important, sinon prépondérant. Ils y introduisirent successivement la grecque, puis les entrelacs ou arabesques, dont ils remplissaient les intervalles de petites hachures ou de méandres charmants; ils aboutirent enfin à ces bandes d’ornements à rinceaux de fleurettes qui rehaussent les belles pages de manuscrits des xv° et xvr° siècles. |

Certaines de ces étoffes copto-égyptiennes que, depuis nombre d'années, les fouilles mettent au jour, montrent des motifs d'encadrement rectangulaire à

larges bandes noires que séparent des intervalles remplis par des rinceaux, des entrelacs, quelquefois des personnages. Ces motifs se terminent souvent par un fronton rectangulaire à cartouches décorés rappelant les frontispices des manuscrits. Il n'est pas interdit de penser que les enlumineurs arabes du Caire s’en sont inspirés, ainsi d’ailleurs que des belles œuvres des siècles précédents qu'ils ont eues sous les yeux et c'est sans aucun doute une fusion des styles Égyptien, Achéménide, Byzantin et Chinois qui a donné naissance aux arts Arabe et Persan.

Reprenons maintenant avec un peu plus de détails l’étude des différents modes de décoration qu'affectent ordinairement les éléments employés par l'enlumineur, que nous n'avons fait qu'indiquer plus haut.

Les rosaces de tête sont soit de forme circulaire simple, soit de forme circulaire avec une bordure extérieure de fines aiguilles rayonnantes; d’autres fois elles dérivent de polygones réguliers; enfin, mais rarement, elles sont ovales. Au centre, est inscrit le titre. Parfois, comme nous l'avons dit plus haut, des anneaux décorés, disposés eux-mêmes en cercle, reçoivent les titres des différents chapitres du livre. Les inscriptions s’enlèvent en surcharge, les caractères en or sur couleur, ou inversement. La couleur du fond est généralement bleue ou, dans la période de décadence, rouge. Puis, viennent des anneaux à fonds bleu et noir alternés, où se jouent les rinceaux à fleurettes et les fines arabesques, et enfin de délicats prolongements en aiguilles.

Les deux pages de tête portent en haut et en bas des cartouches avec texte et sont ornées, à pleine page, d'encadrements rectangulaires qui reproduisent des décors analogues à ceux de la rosace, mais adaptés à la forme rectangulaire, en leur faisant par conséquent subir les modifications nécessitées par la substitution des lignes droites aux lignes circulaires, en particulier en remplaçant les anneaux par des bandes rectangulaires. |

Les Frontispices sont rectangulaires; ils ont la largeur de la page; au milieu se trouvent des cartouches où le texte est écrit; puis des dessins de prolongements en aiguilles encadrent le tout. (Pour ce que nous dénommons prolongements en aiguilles, voir PI. XXXII.)

Les Cartouches de paragraphes, simples rectangles avec texte, sont plus sobrement décorés que les frontispices. |

Les Interlignes, travaillés ainsi qu’il a été dit, ne donnent lieu à aucune remarque complémentaire.

Les Marges ne sont décorées que dans les manuscrits les plus riches, et on y retrouve, en or ou en couleur, des animaux, des oiseaux, de beaux rinceaux à feuilles, fleurs et ornements, mais plus largement traités que dans les précédents sujets, parce que l'artiste dispose de plus de place.

32 MINIA DURES PERSANES,.

Les Fonds, où le texte vient s’enlever sur des ornements en or analogues aux précédents, contribuent aussi dans une large mesure à la splendeur du livre.

Il est à noter que dans des livres de prières chinois, nous avons rencontré des fonds analogues de fleurs et d’ornements peints en or, sur lesquels se détache le texte écrit en noir, | |

Ajoutons aussi (et nous en verrons plus loin la preuve) que les décorations des marges et des fonds ont été souvent traitées par les peintres, qui nous en ont laissé d'admirables spécimens.

Les quelques noms d’enlumineurs, que nous avons pu relever sont des noms de peintres, ce qui indique qu'il est très délicat de chercher à délimiter les deux spécialités de l’enluminure et de la peinture. Exemples :

AGHA MirExk, commencement du xvr siècle. |

Mirza Arr TeBrrzi, dessinateur d'arabesques, élève de Agha Mirek.

KHazim, élève de Agha Mirek. '

Mir NeccacH où Han Monammen NEGGHACH, qui dirigeait l'École de peinture de Chah Thamasp, etc., etc.

b) DOREURS. — Nous ne dirons rien de la technique de la dorure, car, jusqu'à nos jours, elle n'a pour ainsi dire pas varié. Comme aujourd'hui, l'or était utilisé à l'état de poudre, de feuille, ou d'encre (poudre d'or délayée dans un véhicule quelconque).

A l’état de poudre ou de paillettes, on l'employait à décorer les pages sous la forme de jeux de fond, semis, etc.

En feuille, étalé avec soin puis bruni à l’agate, 1l formait de beaux fonds d’or pour les miniatures et enluminures.

À l'état d'encre, ou de couleur, 1l servait aux calligraphes pour les caractères, aux enlumineurs pour le décor, aux miniaturistes pour les marges et les fonds.

Mais l'emploi de l'or est plus fréquent encore dans la reliure, comme nous le verrons plus loin. |

Les doreurs étaient tenus en haute estime et il y a là, pour nous, un point qui reste encore très nébuleux, car leur rôle dans l’ornementation du manuscrit ne nous semble pas assez important pour justifier les éloges que nous voyons faire à leur talent par les anciens auteurs persans; aussi, inclinerions-nous à penser que sous l'appellation de doreur on désignait en réalité ceux des enlumineurs qui, dans leurs œuvres, ont employé la dorure avec le plus d’habileté. Cette opinion serait confirmée dans une certaine mesure par ce fait que beaucoup de doreurs persans que nous citons plus loin étaient élèves des peintres.

Les doreurs arabes, les premiers en date, se spécialisaient dans la décoration

des Corans. Les doreurs persans, plus éclectiques, illustraient les œuvres les plus diverses de prose ou de poésie.

Voici une liste des plus connus :

Mir Aznon, de Bokhara (vers 1475), que nous retrouverons ailleurs.

Cxérir ED DiN YEzpt (149$), qui était aussi relieur.

Hassan, de Bagdad, chef d'atelier sous Chah Thamasp (1,24-1$76),et ses élèves Moum88-ALr et MonammEn-AL1i, de Tauris.

Qouprer et Mirza 1 MouzemiB, élèves de Mouhibb-Ali.

Hosséin 8EG, élève de Mohammed-Ali.

MorraH-ABDaLLAH, de l'atelier de Chah Thamasp.

AL: Dyan, de Tauris, élève de Chah Qouly, peintre qui vivait, dit-on, entre

1520 et 1566.

c) ENCADREURS, DÉCOUPEURS DE CARACTÈRES ET D'ORNEMENTS. — Il nous semblerait injuste de ne pas dire un mot de ces praticiens si habiles à rehausser l'éclat d’une fine miniature ou d'un précieux dessin, si experts à mettre en valeur par le voisinage de marges bien assorties les feuillets d’un beau. texte. |

Avec quel art 1ls savaient dessiner, couper, coller ces encadrements de filets d'or et de couleur, ces bandes d’ornements divers, d’un ensemble toujours si harmonieux! Avec quelle minutie, avec quelle délicatesse les découpeurs savaient séparer les caractères et ornements dessinés par leurs soins et en enrichir les cadres! D'ailleurs, en plus de la science de la décoration et de la dorure, ils devaient posséder aussi celle de la calligraphie, car, dans les encadrements de miniatures, habituellement une ou deux des bandes des cadres, les plus larges, sont réservées à des textes de belle écriture disposés dans un but ornemental. Si certains de ces textes semblent provenir de livres morcelés, d’autres au contraire paraissent bien avoir été spécialement calligraphiés pour la circonstance. En cherchant à les déchiffrer avec l’aide d'un orientaliste lettré, nous avons eu parfois l'agréable surprise d'y découvrir de beaux ghazals, ou poésies, ignorés chez nous et dont la traduction, simple reflet de la splendeur du texte, nous faisait regretter de ne pouvoir les savourer dans l'original.

L'encadrement, aussi bien dans les textes qui l’agrémentent que dans sa décoration même, se rapporte bien rarement au sujet de la miniature. Le plus souvent, 1l était ajouté après coup et variait suivant la fantaisie du possesseur de la miniature, qui ne cherchait qu à la présenter le plus agréablement possible. Du reste, de nos jours encore, c'est ainsi qu'on procède en Perse — et même à Paris — malheureusement avec moins de succès que par le passé.

Certaines pièces Indo-Persanes font cependant exception à cette règle; ainsi,

sur une page qui représente un derviche lisant au bord d’un ruisseau, un flacon et une coupe à ses pieds, on trouve, en haut, le vers suivant de Hañz :

Une Société qui ne fait aucun mal en ce monde, C’est celle d’un flacon de vin et d’un cahier de ghazals.

En voici un autre exemple; autour du portrait d’Akbar on lit :

Le chef et la tête de tous les hommes,

Protecteur de la religion : Djelal ed din Akbar,

Le Roi! que Dieu l’assiste!

Celui qui aime le jeu du mail et la chasse,

Qui est toujours dans la voie de la bonne politique, Qui représente le prestige et la grandeur de Dieu. Qu'il soit de tous les malheurs du monde exempt, Celui qui prie Dieu pour le roi!

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