Le salon
vaste, jaune, vermiculé de lignes noires, où passe et repasse, à brefs intervalles, une même branche d'acacia, prodige de haut goût: et ce sont des meubles aux courbes presque droites, au bois luisant, teinté de bronze ; et, parmi les tableaux, un portrait de femme rousse, charmante, d’un autre siècle, avec un corsage prune et or, avec une herthe de dentelles...
Le père, la mère de Minn ! Ils arrivent à la hâte, l’homme de taille moyenne, grison, maigre, en habit, flanqué de poings énormes; Madam laide et molle., vêtue de soie brunâtre, une grande Madam dont le sourire clapote, dont le premier regard m’est un regard aimable.
Elle me baise, m’attendrit une seconde, et, bénévole, j’offre un shake-hand à son époux, quand se présentent les filles non mariées du couple : Maud, Jane, — Jane, l’ex-baby du square ! — blanches, jolies à l’exemple de Minn, et coiffées à la grecque.
MINNJE BRANDON
Je ne m’explique point leur éclat d’aube fraîche... je n’en observe aucune trace chez Mme, chez M. Brandon... Il se caresse les mandibules...
Et, pour un motif indevinable, où je n’existe pas, de la gêne rôde.
J’exhibe les cadeaux, octroie une montre au mâle; la broche... à ma belle-mère; les boucles d’oreilles... cà mes belles-sœurs; je n’ai garde, d’oublier Agnès, Harman, bien qu’ils voyagent dans le Yorkshire...
On échange des banalités ; on se remémore les Wilding; le souvenir de John amuse les misses comme le ferait le souvenir d’un pitre...
— Madame est servie ! tonne un magnifique larbin.
Je vais donc manger!... Mais Jane, le larbin se décochent une brusque œillade, une œillade joviale, — et, à quelques gestes, à leurs doigts, à certaines poses, Jane, Maud m’apparaissent aussitôt vul-
M1NNIE BRANDON
gaires, diminuées, en un cadre impropre... Et cela ne me choque plus d’avoir un masque, de n’ètre que l’amant de Minn...
J’arrondis le bras vers Mrs. Brandon, elle s’y agrippe, — deuxième œillade de Jane au larbin ; — ensuite, la salle à manger, son service clair, d’une blancheur luisante, son épaisse argenterie dépourvue de chiffre, sa forêt de cristal radieux, ses candélabres illuminés . sa brindille d’œillels multicolores devant chaque convive, ses boiseries plates, paille, ornées de gravures où marchent, trottent, galopent, demeurent de sveltes hobereaux et de longues amazones...
Le potage est un velours... mais tout ce monde, excepté Minn, marguerite des marguerites, ce monde le gobe en un vacarme de lèvres!... Monde de parvenus...
oui... à preuve, jadis, le square, le lord, la compensation !...
Ma faim s’apaise, devient de l'appétit...
et je me sens meilleur, ne trouve plus personne étrange, personne vulgaire... Tous braves, tous agréables, tous sympathiques même, peu à peu, tous! Maud, qu'un grain de cassis , au rebord du nez, originalise; Jane, au col, à la gorge de jeune déesse; ma Minn, sobre, sage; Mrs. Brandon, maternelle ; Toby, — le père, — Toby, de par le baptême, robuste fourchette, éponge, coffre, réservoir, — et le beau larbin qui, je ne sais pourquoi, me semble de la famille...
Nulle gêne, à présent, nulle ombre rôdeuse!... Le vin, les parfums de la table, le poivre des œillets...
Un gigot bouilli, mets national, émeut les fibres nationales de mes hôtes; on le passe avec des légumes.
My father-in-law 1 se dresse, boit à la vieille England.