CHAPITRE III
La jeunesse de Mirabeau peut se résumer en deux mots : elle fut malheureuse et coupable; mais dansces malheurs et dans ces fautes, quelle part revient à Mirabeau, quelle responsabilité pèse sur ceux même qui auraient dû le guider et le défendre : voilà ce qu'il faut d'abord examiner. Nous n'avons encore étudié dans le marquis de Mirabeau que l'écrivain et l'économiste; il nous reste à voir ce qu'était l'homme et le père de famille. Si nous n'artivons pas ainsi à justifier complètement son fils, nous verrons du moins que les plus grandes fautes de Mirabeau ont eu pour origine des persécutions vraiment barbares, et qu'il est plus à plaindre qu'à blâmer (1).
Gabriel-Honoré Riquetti de Mirabeau est né au Bi-
(1) Ces questions seront complètement élucidées, quand M. de Loménie aura publié ses savantes recherches. Nous ne pouvons encore marcher qu'à tâtons et par inductions ; mais pour nous, qui n'avons qu'à étudier comment s'est formé le génie de Mirabeau, les " documents déjà connus sont à peu près suffisants.
gnon près de Nemours en GAtinais, en 1749. Le marquis habitait alors cette terre qu'il venait d'acheter. Avec un incroyable entêtement, le marquis était le plus inconstant des hommes; il achetait et revendait sans cesse, jusqu'à déranger sa fortune. Maison à Marseille, maison à Aix, terres en Languedoc, hôtel à Paris, il avoue lui-même qu'il a dépensé plus de 200 mille francs en virement de fonds. Malheureusement son inconstance ne se bornait pas à ses propriétés; de bonne heure il donna à sa femme de nombreuses rivales, et, ce qui est plus grave, finit par l'abandonner tout à fait pour installer à sa place M me de Pailly, qui exerça sur lui une influence sans bornes. C'est à ses dissentiments domestiques qu'il faut attribuer l'indifFérence, ou plutôt la haine qu'il témoigne à son fils dès les premiers jours (i). Gabriel était le cinquième de ses enfants, mais le premier garçon, et, pour qui connaît les préjugés de race et l'orgueil du nom, il semble que c'est à lui que devait aller la tendresse du père. Ainsi le pensait le bailli, qui écrit de la Guadeloupe pour en avoir des nou-
(I) Le mariage du marquis de Mirabeau eut en effet les suites les plus fâcheuses pour lui-même, pour sa famille et pour sa fortune. C'est le 21 avril 1743 qu'il épousa Marie-Geueviève de Vassan, née le 3 septembre 1725, et déjà veuve du marquis de Sauvebœuf. Celte union, que Mirabeau avait contractée sans consulter sa mère, ce qui est à remarquer, fut pour lui la source des plus grands dégoûts. Sans parler de torts qui furent, dit-on, réciproques, Mirabeau eut à s'en repentir au point de vue de la fortune. Pendant vingt-huit ans, c'est-à-dire jusqu'en 1771, il ne put pas jouir des biens de sa femme, et à cette époque commencèrent les procès intentés par la marquise. H eut donc seul à supporter les frais d'éducation de ses fils et de rétablissement de ses deux filles. Or nous aurons souvent à constater que les embarras pécuniaires jouent un grand rôle dans les querelles de la famille.
velles : «Tu ne me dis rien de ton fils; à qui donc vejix-tu que je m'intéresse, moi qui n'en ai, ni n'en puis, ni n'en veux avoir (!) ? » Ce que le marquis trouve à dire de plus remarquable, c'est que son fils est laid comme Satan. L'enfant était né avec un pied tordu, et, ce qui est plus curieux, la langue enchaînée par le filet qu'il fallut couper. Il était d'ailleurs d'une grosseur extraordinaire. A l'âge de trois ans (le marquis, regardant l'inoculation comme une invention du parti philosophique, avait refusé de prendre cette précaution),il fui atteint d'une petite vérole confluente qui faillit l'emporter. 11 guérit, mais sa mère eut la malheureuse idée de lui appliquer sur la figure certains onguents qui sillonnèrent ses joues de cicatrices profondes, et lui laissèrent ce masque étrange, dont la laideur était pourtant effacée par la beauté du regard et l'éclat du génie.
L'enfant fut élevé au Bignon par un précepteur, Poisson, qui était charmé de son ardeur. Le marquis, lui, s'inquiétait déjà de cette vivacité qui aurait dû le ravir. Poisson tombe malade, le marquis est au désespoir : « Poisson mourra, écrit-il (Poisson ne mourut pas), et je m'acheminerai traînant mon fils à ma ceinture, sans savoir dans quelle rivière je le jetterai.» Il avait huit ans ! mais déjà tout est un sujet de reproches. Gabriel fait l'aumône, sans songer que c'est contraire aux principes de l'économie politique, au moins telle que l'entend le marquis : « Ce gros piffre de Gabriel va gueusant partout pour aumôner des gueux, suivant en cela l'exemple de sa mère; malgré tout ce que je peux leur dire^ qu'il n'est rien de si
(1) Pour ne pas charger le bas des pages de notes inutiles, disons une fois pour toutes que les citations des lettres du marquis et du bailli sont toutes empruntées aux Mémoires de Mirabeau, tomes I et II.
mal placé, et de si fort contre mes principes, que les charités nouvelles, qui font des pauvres au lieu d'en soulager. » Nous notons ce détail, parce que, dansla guerre que le marquis fait à son fils, nous retrouverons plusieurs fois cette aigreur pédantesque de l'économiste.
Nous sommes d'ailleurs en présence du plus difficile problème. Gomment expliquer cette singulière aversion? Haine du marquis contre sa femme, sentiment de l'autorité paternelle, crainte de graves désordres, tout peut être invoqué; mais on n'explique rien quand il s'agit d'un enfant de dix ans. « Cela ne fait que de naître, et l'extravasement est déjà marqué; c'est un esprit de travers, fantasque, fougueux, incommode, penchant vers le mal avant de le connaître et d'en être capable C'est un type profondément inouï de bassesse, platitude absolue, et la qualité de chenille raboteuse, qui ne se d éch en i liera pas.... Il y a des excréments de toute race. »
Le plus singulier, c'est qu'en ce moment même Mirabeau se prétend bonhomme, s'indigne que son ' futur gendre paraisse le craindre, et s'étend complaigamment sur le bien qu'il fait à ses vassaux. Du reste c'est une loi fatale; il ne peut se livrer à aucune entreprise philanthropique, sans redoubler de rigueur pour les siens : c'est comme une revanche qui lui est nécessaire. Il maltraite son fils, il est dur pour sa femme, mais il a chez lui un capucin, et livre sa maison à sa belle-sœur et à M me de Pailly, qui la bouleversent sans le fâcher. Il en plaisante même assez agréablement. « Elles mettent tout sens dessus dessous. Mes belles tapisseries du château, où je voyais Énée et Alexandre tellement civilisés, qu'à chaque ouverture de porte ils balançaient et s'inclinaient
LA JEUNESSE DE MIRABEAï'. F>0
pour saluer, se voient si tristement clouées, qu'ils ne peuvent désormais bouger de leur place, et qu'Énée, qui a été surpris embrassant Didon dans la caverne, sera obligé de l'embrasser in œternum, supplice inconnu jusqu'à nos jours, et qu'il mérite bien au surplus, quoique ce ne soit pas le moyen de réchauffer le glacial Troyen. » Ajoutons que le marquis de Mirabeau était un excellent fils ; jusqu'à l'âge de cinquante ans, il témoigna à sa mère une obéissance absolue; il aimait aussi ses frères, et nous le trouvons de bonne heure occupé à veiller sur eux, quand ils sont au régiment. Pourquoi donc cette haine contre son fils? Encore une fois, nous posons la question sans nous flatter d'y répondre.
Gabriel faisait de merveilleux progrès; il fallut le retirer des mains de Poisson qui en était dépassé. Un nouveau précepteur, Sigrais, est bientôt saisi et fasciné. Le marquis, lui, ne voit que les emportements de cette nature vigoureuse et indisciplinée ; il lui interdit tout rapport avec sa mère, qui a commis le crime de lui envoyer un peu d'argent, et même avec sa grand' mère. Il se décide à le mettre en pension chez un abbé Choquart, bien connu pour sa sévérité, et, par une nouvelle mesure de rigueur, il lui enlève son nom, pour lui donner celui de Pierre Buffière. C'est encore sous ce nom qu'un peu plus tard il le fait entrer au service, en ayant soin de lui choisir son colonel d'après les mômes principes, o 11 va entrer dans une école un peu rude ; c'est dans Berri- Cavalerie, sous le jeune marquis de Lambert, qui est un homme rare, redouté pour son exactitude. Il les prend comme volontaires, et les met sous main forte.» Au régiment, Mirabeau commet quelques-unes de ces étourderies que se permettent tous les jeunes
gens. Son père ne lui envoie pas d'argent, il fait quelques dettes, et un jour a le malheur de perdre au jeu quarante louis. Le marquis éclate : « Le voilà bien moulé sur le type de sa race maternelle, qui mangerait vingt héritages et douze royaumes, si on les lui mettait sous la main; mais de celui-là, du moins, je n'endurerai qu'autant que je voudrai, et une geôle bien fraîche va modérer son appétit et amincir sa taille.» Ajoutez à ces fautes une escapade amoureuse et un duel, en voilà bien assez pour décider le marquis à mettre son fils en prison. L'Ami des hommes avait pour les lettres de cachet un penchant irrésistible; il finit par lasser la patience des ministres, qui pourtant ne se lassaient pas aisément. La dernière qu'il sollicita lui fut refusée par M. de Maurepas : il est vrai que c'était la soixantième.
Le marquis était d'ailleurs dans un de ces moments où il pouvait être dur pour les siens; il établissait à Fleury, près de Meudon, une boulangerie économique. Il fit donc enfermer son fils à l'île de Rhé, avec la pensée de l'envoyer aux colonies hollandaises. Il savait pourtant combien, surtout dans sa famille, de semblables fautes devaient paraître légères. « Je connais, écrivait-il alors, ma tempestive race; j'ai vu en quelque sorte la jeunesse du bailli, qui, pendant trois ou quatre ans, ne passait pas quatre jours de Tannée hors de prison, et, sitôt qu'il voyait le jour, courait se perdre d'eau-de-vie, et de là tomber sur le corps de tout ce qu'il trouvait en son chemin, jusqu'à ce qu'on l'abattît et le portât en prison. » Heureusement les geôliers de Mirabeau étaient moins durs pour lui que son père. Le gouverneur de l'île de Rhé, le bailli d'Aulan, sollicita la révocation de la lettre de cachet, et le prisonnier rendu à la liberté
LA JEUNESSE DE MIRABEAU. Cl
obtint de faire la campagne de Corse, où il servit avec bravoure.
Son père, qui l'avait vu partir sans regret, nous annonce son voyage par un mot qui fait frémir: « Il s'embarquera le 16 avril sur la plaine qui se sillonne d'elle-même; Dieu veuille qu'il n'y rame pas quelques jours! » Il ne fut pas plus sensible à son retour. C'est son frère le bailli qui le lui apprend dans une lettre digne d'être citée : « Hier au soir (14 mars !7">0), je fus tout surpris ; un soldat m'apporta un billet de M. Pierre Buffière, qui me demandait une heure pour me voir; je lui fis dire de venir, j'en ai été enchanté; mon cœur s'élargit en le voyant. Je le trouvai laid, mais point mauvaise physionomie, et il a derrière ses coutures de petite vérole, et des traits qui se sont beaucoup changés, du fin, du gracieux, du noble. S'il n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc- Aurèle, car je ne crois jamais avoir trouvé tant d'esprit; ma tête était absorbée. Il me paraît te craindre comme le prévôt, mais il m'a juré qu'il n'y avait rien qu'il ne fît pour te plaire. Il m'avoue qu'il avait fait bien des sottises, mais il me dit qu'il avait été dans le désespoir; il disait à l'abbé qu'on l'avait mal pris dans
son enfance Tu connais la tête carrée de Casta-
gny; il ouvre les yeux, et- puis il pleure de joie. Quant à moi, cet enfant m'ouvre la poitrine. J'ai pendant trois jours été dix heures avec lui, et l'abbé treize heures. Je puis te jurer, ainsi que l'abbé, que nous n'y avons trouvé qu'un peu de vivacité et de feu, mais pas un mot qui ne dénotât droiture de cœur, élévation d'âme, force de génie, le tout peutêtre un peu exubérant. L'abbé prétend qu'il était prêt à pleurer, quand cet enfant.lui disait avec transport : « Hélas ! que mon père daigne me connaître ! Je sais
qu'il me croit le cœur mauvais, mais qu'il me mette à l'épreuve! »
A ce touchant appel que répond le marquis? il exhorte son frère à ne pas se laisser duper. « Défietoi ; tiens-toi en garde contre la dorure de son bec. C'est ou ce fut la vanité et la présomption de Satan ! Par saint Jean, ne lui passe pas les apologies, ou il te pétera dans la main ; pour manger dans la main, c'est le premier homme du monde. Mais sa tète est un moulin à vent et à feu. Son imperturbable audace lui servira pour sa fortune, si une fois il n'est plus fou, mais je ne veux pas en tâter, et tu ne trouveras donc pas mauvais que j'aille plus lentement en besogne. » Au fond, il se croit très-supérieur au bailli, dont il prend le parti de se moquer dans une lettre à M. du Saillant:aLe bon bailli l'a gardé plusieurs jouis, et le romanesque, qui parfume ce vaurien de haut en bas, a monté la tête pourtant bonne de son oncle; il en a été absorbé, ce sont ses termes ; il en est enchanté. Le drôle a joué ses grandes marionnettes ; si j'en croyais mon frère, je me laisserais aller au caractère usurpant, non par projet, mais par confiance de mon fils, et j'en serais cahoté, tandis que je veux que ce soit tout le contraire ; qu'il gagne son oncle, soit, il ne regagnera pas son père à si bon marché.» M. de Choiseul lui accorde une compagnie de cavalerie, il refuse, et donne à son fils le conseil de lire ses œuvres, les Économiques, et puis les deux premières années des Éphémérides, en attendant les autres, qu'il lui enverra plus tard.
Mirabeau, qui se croyait né pour la guerre et trouvait peut-être difficile la lecture des écrits paternels, aurait voulu qu'on lui achetât une compagnie (I) ; le
(4) Dans ses lettres à Sophie, nous trouvons un passage qui indique
père refuse; Duguesclin et Bayard n'ont pas commencé ainsi, et aux puissantes sollicitations de son frère, il répond : « La guerre ! et qu'il me dise ûû seront les armées de merluches et de harengs, et croit-il que j'ai des fonds pour lui faire donner des batailles, comme Arlequin et Scaramouche? » Il revient toujours à l'étude de ses livres. « Ne manque pas, écrit-il à son frère, de lui faire lire les Économiques et puis les Èphémérides. Le paquet que j'ai adressé à mon fils contient mon nouvel ouvrage, qui était pour toi. C'est un catéchisme économique. Je lui marque combien il est indispensable pour lui, s'il veut porter mon nom, qu'il sache à fond ma science, sans quoi il se trouverait presque partout un point de ralliement de gens suffoqués des préjugés qui les entourent, et son ignorance, ou me calomnierait, ou le rendrait méprisable ; ordonne-lui de s'appliquer à cette science, et de la savoir à fond : tu ne saurais croire combien elle assoit le cœur et met
suffisamment avec quelle ardeur Mirabeau s'était livré à l'étude de l'art de la guerre : « J'ai une grande passion pour mon métier ; cela est assez simple. Élevé dans le préjugé du service, bouillant d'ambition, avide de gloire, robuste, audacieux, ardent, et cependant très-flegmatique, comme je l'ai éprouvé dans tous les dangers où je me suis trouvé, ayant reçu de la nature un coup d'œil excellent et rapide,' je devais me croire fait pour le service. Toutes mes vues s'étaient donc tournées de ce côté, et, quoique mon esprit, affamé de toute sorte de connaissances, se soit tourné vers tous les genres, cinq années de ma vie ont été consacrées presque entières aux éludes militaires. Il n'est pas un livre de guerre que je n'aie lu ; je puis montrer les extraits de trois cents auteurs militaires, extraits raisonnes, comparés et commentés, et des mémoires de moi sur toutes les parties du métier, depuis les plus grands objets de la guerre jusqu'aux détails du génie, de l'artillerie, des vivres même. » (Lettre XXVII à Sophie, OEuvres de Mirabeau, t. IV, p. 261.)
l'esprit à Taise. » Cette préoccupation ne le quitte plus : le prince héréditaire de Bade lui a fait tenir un Résumé économique, a Mon fils doit se faire baudet ou ministre d'Élat, ou bien savoir, en ce genre, occuper ma place ; qu'il lise les Économiques, et l'avis de l'éditeur qui est à la tête du Précis des éléments, ouvrage le plus travaillé que j'ai fait, quoique bien malade. » En vérité on est heureux de savoir que l'économie politique met l'esprit à l'aise ; le marquis de Mirabeau devait en avoir besoin; mais quel entêtement et quelle vanité I le pédantisme s'élève ici jusqu'à la férocité. Le philanthrope de M. Etienne est dépassé :
11 a poussé si loin l'ardeur philanthropique Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
Au moins ne leur fait-il pas lire ses ouvrages.
Le résultat de toutes ces colèrçs fut que M. Pierre Buffière dut rester quelque temps en Provence auprès du bailli. Le marquis finit cependant par l'appeler auprès de lui en Limousin. 11 l'autorisa à prendre le nom de Mirabeau et. l'occupa à administrer ses propriétés. Le marquis l'emmène même avec lui à Paris, le fait présenter à Versailles, et le voit avec surprise réussir partout. « Les Guéméné, les Carignan, les Noailles, et je ne sais combien d'autres, le portent ; il étonne ceux-là même qui ont rôti le balai à Versailles. » Il fallut cependant repartir pour le Limousin, et bientôt après pour la Provence, où les propriétés du marquis donnaient lieu à mille contestations. Mirabeau se tira à merveille de toutes ces difficultés, et charma tout le monde. Son père luimême est forcé de le reconnaître. Son séjour à Aix devait pourtant être pour lui la cause de nouveaux
malheurs : a L'incrusté museau de mon fils, écrit le marquis, avec toutes ses grâces tant naturelles qu'acquises, a trouvé en Provence, où je l'avais envoyé pour faire peur à des vassaux insolents, à se faire accepter, désirer, et enfin rechercher en mariage. » C'est en effet à cette époque, qu'après des incidents que nous voulons négliger, il épousa M Ue de Marignane (1). Cette union ne pouvait pas être heureuse. Avec une certaine beauté et de l'esprit, mais sans caractère, M 1,e de Marignane n'était capable ni de comprendre ni de captiver son mari. D'ailleurs, quoique destinée j)lus tard à une très-grande fortune, elle n'apportait en dot que trois mille livres de rente ; le marquis de Mirabeau ne donna de son côté que six mille livres de rente ; il voyait avec peine les dépenses faites par son fils, surtout en dentelles, qui ne font pas du fumier. Mirabeau voulut être magnifique, il répara le château, et au bout d'une année se trouva débiteur de 120,000 livres. M. de Marignane offrit de répondre pour une partie de la somme; le marquis aima mieux solliciter une lettre de cachet, et faire enfermer son fils à Manosque. La punition était sévère; elle fut bientôt aggravée. Prisonnier sur parole à Manosque, Mirabeau apprend qu'une de ses sœurs, M " de Cabris, a été insultée à Grasse par un certain Villeneuve de Moan ; il accourt, le provoque en duel et lui casse un parasol sur la tête. Le crime ne paraissait pas bien grand au bailli. « Qu'a donc de si extraordinaire que le petit-neveu de nos oncles et le petit-fils de nos pères se soit donné le soin de vergeter avec un bâton l'habit d'un insolent gentilhomme soi-disant, lequel avait son habit sur le
(I) Voir à la fiu du volume.
dos?...,: Je ne sais si je n'en eusse pas fait autant. » Le marquis ne pensait pas ainsi ; il obtint une nouvelle lettre de cachet, et fit enfermer son fils au château d'If. Il l'y laissa un an sans vouloir même avoir de ses nouvelles. Malheureusement, après un an de captivité, Mirabeau avait intéressé à son sort le gouverneur Daligre, qui implora la pitié du marquis. Celuici ne trouve plus la prison du château d'If assez sûre, et fait déporter son fils au fort de Joux, dans le Jura.
Cette nouvelle captivité devait avoir pour Mirabeau les plus funestes conséquences. Introduit dans la société de Pontarlier par le commandant du fort de Joux, M. de Saint-Moris, qui voulait le rendre témoin de ses triomphes, Mirabeau rencontra la marquise de Monnier, si connue sous le nom de Sophie, l'aima et s'en fit aimer. C'était une jeune femme maltraitée dans sa famille, et qu'on avait forcée d'épouser à dix-huit ans un vieillard, M. de Monnier, ancien président de la Chambre des comptes, à Dôle. Mirabeau était coupable, sans doute, mais qu'on songe à sa position. Depuis son emprisonnement au château d'If, il est abandonné de sa femme, qui a refusé de le suivre, qu'il appellera en vain, au moment où il se sent entraîné par une passion dont il ne méconnaît pas le danger. Désespérant de fléchir son père, il écrit à son oncle une lettre des plus touchantes : a Mon cher oncle, dois-je abandonner l'espoir de faire oublier mes légèretés? de transmettre à mon fils un nom qui n'aura pas perdu, par ma faute, la considération que vous 'et mon père lui avez acquise? Dois-je m'exclure à jamais de la carrière où ma conduite et mes efforts, aidés de vos conseils, pourraient me donner le moyen d'être un jour utile
et notable à mon tour ? Les temps se régénèrent et l'ambition est permise aujourd'hui. Croyez-vous que l'émulation qui m'inspire doit être absolument stérile, et qu'à plus de vingt-six ans votre neveu ne soit susceptible d'aucun bien? Non, mon oncle, vous ne le croyez pas ; relevez-moi donc, daigne* me relever. Sauvez-moi de la fermentation terrible où je suis, et qui pourrait détruire l'effet produit sur moi par la réflexion et par l'épreuve dyi malheur. Croyez-moi, il est des hommes qu'il faut occuper, et je suis du nombre. .. Mais, quels que soient les desseins de mon père, daignez au moins lui demander ma liberté. Il ne veut pas sans doute me jeter dans la démence et me pré'cipiter dans la frénésie ; je sens que ma santé m'échappe, ma tête bouillonnante souffre d'autant plus que je fais plus d'efforts pour la retenir. Dans un mois, des monceaux de neige vont m'eiisevelir dans un pays dénué de toutes ressources morales ; cette perspective est cruelle ; mon état est douloureux et pénible ; il s'aggrave, il excédera mes forces, et vous regretterez alors, mais inutilement, un neveu qui ne veut plus vivre que pour votre satisfaction, et l'intérêt de sa famille, de son nom et de son pays (1). » Cette lettre pathétique trouve le marquis occupé à plaidercontre sa femme, et furieux qu'elle ait fait passer un peu d'argent à son fils qu'il craint de voir se tourner contre lui. « Cette méchante et scélérate femelle est parvenue à faire tenir une lettre à mon fils... Mais qu'y faire? il est impossible de se démarier ni dépaterniser, et, quand l'une serait à la Salpêtrière et l'autre au pied de Téchafaud, ils ne se débaptiseraient pas pour cela. Tu vois bien que j'ai
(t) Mémoires de Miraùtau t t. II, p. 35.
intérêt que la prison tienne, de crainte qu'il ne vienne ici seconder sa mère. » Voilà tout ce que lui inspire la lettre éloquente de son fils, ou plutôt, pour nous servir de ses propres expressions, le peu qu'il en a pu lire.
Comment, dans de pareilles circonstances, Mirabeau aurait-il pu résister à un amour qui se précipitait au-devant de lui? Il l'essaya pourtant; il adressa à sa femme un appel, des plus pressants, mais qui resta sans réponse. Enfin, abandonné de tous, il céda à cette passion qui, d'abord servie par de grandes facilités, puis irritée par de maladroits obstacles, devait aboutira un grand scandale. A l'oisiveté maligne des petites villes s'ajoutaient la jalousie de M. de Saint-Moris, de tous les rivaux vaincus, enfin celle du mari outragé. M me de Monnier voulut fuir. Mirabeau comprenait qu'un tel éclat le perdait, il résista longtemps, mais M ma de Monnier menaçait de se tuer : il lui obéit. « Je le savais alors comme je le sais aujourd'hui, que c'était la plus grande des folies que de l'enlever; mais devais-je me laisser croire, devais-je être ingrat et pusillanime?... Voilà dans quel point de vue il faut me juger, et vous verrez qu'alors c'est moi et non pas elle que j'ai sacrifiée. Il n'était plus question de délicatesse, il était question de la vie et de la mort, pouvais-je balancer?» Non, il ne le pbuvait pas, et c'est là le châtiment de semblables liaisons. Pour ne pas manquer aux obligations qu'elles lui créent, un homme d'honneur est souvent forcé de se perdre lui-même avec celle qui a partagé sa. passion. En effet, à la requête de M. de Monnier, le tribunal de Pontarlier instruisit contre les deux fugitifs ; Mirabeau fut condamné pour rapt à avoir la tête tranchée, plus à 5,000 livres d'amende
et 40,000 livres de dommages et intérêts. M ma Monnier devait être enfermée pour la vie dans une maison de refuge de Besançon.
Mirabeau vivait alors en Hollande, où il s'était mis aux gages d'un libraire, sous le nom de Saint-Mathieu, et gagnait à peu près un louis par jour ; la colère paternelle ne le laissa pas même jouir de cette laborieuse pauvreté. La police était à la poursuite de M mc de Monnier : le marquis de Mirabeau profita de l'occasion pour faire arrêter son fils. « On croyait que ce monsieur était allé se faire Turc, ou se faire manger par les soles, et lequel de ces deux partis qu'il eût pris, c'eût été avec l'applaudissement du public. Mais il est en Hollande et vit de sa plume; de Bruyères (un agent de police) partant pour un marché fait avec M œe de Rufey, pour enlever cette folle (M 080 de Monnier) et la ramener en tel lieu, moyennant cent louis, s'il réussit, et rien sans cela, j'ai profité de l'occasion et fait un pareil marché, payable également et uniquement l'homme rendu à sa destination. Serions-nous encore dupés cette fois?» Le marquis ne fut pas dupé, on arrêta Mirabeau, mais il ne fut pas non plus satisfait selon ses désirs. Il aurait voulu que son fils fût envoyé aux colonies hollandaises, d'où il ne serait sorti de ses jours, car on n'en sort jamais, mais les amis auxquels il s'adressait étaient des grenouilles froides, qui ne surent rien obtenir. On répondit au marquis que cela ne pouvait être que pour de très-jeunes gens, non mariés et sans aveu. Il fallut se contenter du donjon de Vincennes, où Mirabeau fut enfermé le 7 juin 1777.
Sa captivité fut des plus rigoureuses; on le laissa longtemps sans papier, sans encre, sans linge, presque sans vêtements ; mais enfin, grâce à ce don de
70 M11ABEAD AJÊJn LA ftÉTOLUTKHI.
séduction qui le suivait partout, il gagna la confiance de H. Lenoir ; son sort s'améliora, il put écrire, et il en profita pour adoucir les douleurs de M m * de Monnier, ou pour demander au régime des prisons des réformes indispensables. Le travail retrempait son courage ; quelquefois cependant le désespoir le reprenait, il éclatait en sanglots. « sort rigoureux 1 s'écria-t-il un jour, ô perplexité cruelle ! Je suis déchiré par des mouvements qui jusqu'ici m'étaient inconnus 1 je dirais volontiers comme Oreste :
Mon innocence enfin commence à me peser.
« Il ti'esfc plus de repos avec mes implacables ennemis; il n'en sera que dans la tombe, aucune pitié ne saurait pénétrer dans leur âme pleine de fiel; aussi barbares qu'injustes, ce que leur iniquité refuse, leur commisération ne l'accordera jamais. C'en est trop ! c'en est trop ! Je ne sais si, proscrit par un destin supérieur, par cette nécessité fatale qui laisse triompher le crime et gémir l'innocence, je suis destiné à mourir de désespoir ou à mériter mon sort par un crime. Mais trop longtemps la peine le précède. Je sens des transports d'indignation et de haine qui n'avaient jamais eu accès dans mon âme (1). »
(1) Le marquis était en ce moment très-irrité de toutes les difficultés que lui suscitait sa femme. Endetté par ses spéculations, ses engagements imprudents, les dots même qu'il avait données à ses filles, le marquis avait à soutenir un procès contre sa femme, qui voulait rentrer dans tous ses biens. En même temps une de ses filles, M rae de Cabris, réclamait énergiquement sa dot, et cet argent, elle l'envoyait à sa mère pour l'aider à soutenir son procès. 11 y avait là de quoi exaspérer un homme plus patient que le marquis. Ajoutez à ces griefs la complicité présumée de son fils et, un peu plus tard, la connaissance de lettres où il était cruellement traité : les rigueurs commencent à s'expliquer.
C'en était trop en effet. Avant sa trentième année, avoir passé cinq ans en prison pour des fautes que la société du dix-huitième siècle traitait avec iudulgence, être persécuté par un père jaloux de son autorité jusqu'au fanatisme, et qui ne lui donnait pas l'exemple de cette austérité de mœurs au nom de laquelle il le frappait, se sentir abandonné de sa femme, au moment même où il perdait son unique enfant à" l'âge de six ans (1), se voir victime des institutions domestiques, aussi bien que des lois de l'État, et craindre d'être à jamais enseveli dans une honteuse oisiveté, quand on sent au dedans de soimême un génie supérieur à sa fortune, et des forces qui s'indignent de n'être pas- employées, quel est l'homme capable de résister longtemps à un pareil supplice, et, s'il peut y résister, de ne pas jurer une haine éternelle à la société qui l'a sï cruellement accablé? Les douleurs de Mirabeau devaient en faire un implacable ennemi de l'ancien régime, et, s'il n'a pas porté plus loin sa colère, s'il a su distinguer ce -qu'il fallait sauver dans ce naufrage universel, c'est la plus grande preuve qu'il ait jamais donnée de la grandeur de son génie. Quelle supériorité d'intelligence ne fallait-il pas à un tel homme pour avoir su oublier ses souffrances, et retrouver, par la force seule de sa raison, la modération de l'homme d'État I
(1) Voira la fin du volume la lettre de M-* de Mirabeau à son mari.