CHAPITRE IV
Mirabeau sortit de prison en 1780. L'implacable marquis se lassait enfin de persécuter son fils. Plusieurs causes avaient plié sa volonté et disposé son cœur à l'indulgence. D'abord la mort de son petitfils. Cet enfant, Tunique héritier de son nom, était resté auprès de sa mère, qui vivait alors à Aix, dans des fêtes et des plaisirs qui convenaient assez peu à« son demi-veuvage. Elle jouait la comédie au Tholonet, chez M. de Galifet. A la suite d'une de ces représentations, où il avait lui-môme figuré, le jeune Victor fut comblé de bonbons et de friandises; la nuit suivante il tomba malade et mourut. Le marquis conçut à propos de cette mort subite des soupçons que rien n'est venu confirmer, et crut à un empoisonnement. Atteint dans son amour d'aïeul et dans son orgueil de gentilhomme, il se sentit cruellement blessé, a Quand il fallut me retourner sous la main puissante de la Providence, après la mort de notre pauvre petit Victor, tu m'en dis assez pour que je visse, quoique tu ne parusses occupé que de moi, que tu pensais et
sentais comme moi sur l'extinction de ma race ; car, quoiqu'on se fasse une raison, qu'on se soumette et qu'on se résigne, le pli est pris et ne s'efface pas. Il est certain que, tant que mon petit-fils eût vécu, j'eusse fermement insisté sur ces paroles à moi données, de tenir le père clos, et d'en perdre même la trace. Mais alors mes amis, cette race de grenouilles froides, qu'on appelle des amis à Paris, étaient lassés ou effrayés ; j'étais moi-même offusqué de ces fumées noires, qui montent à la tête, et qui énervent le cœur. Je pris donc mon parti seul. » Mais par un reste d'orgueil, qui ne veut pas s'avouer vaincu, le marquis n'agit pas lui-même ; c'est sa fille, M me du Saillant, qui lui servira d'intermédiaire. Par malheur, les difficultés étaient grandes ; il fallut d'abord obtenir le consentement de M. de Marignane, très-hostile à Mirabeau, et celui de sa fille qui avait alors pour son mari un éloignement mêlé de terreur.
Cependant Mirabeau fut délivré le 13 décembre i780 ; mais ses embarras ne finissaient pas avec sa captivité. Le marquis prétendait se servir de lui pour le procès qu'il soutenait alors contre sa femme.Mirabeau, qui aurait désiré un accommodement, s'y employa avec ardeur, mais sans succès ; il ne parvint, comme il arrive le plus souvent en pareille circonstance, qu'à se brouiller avec sa mère, sans obtenir de rentrer dans la maison paternelle, « Tu me demandes si je le vois, écrit le marquis, non sans doute, et je ne le lui permettrai pas de sitôt. Je me suis, à la vérité, trouvé face à face vis-à-vis de lui, sortant de chez Desjobert. Je lui trouvai l'air fort et sain, l'œil perçant; il baissa la tête, il s'écarta le plus qu'il put, et je passai^mon chemin (1). »
(1) Mémoires de Mirabeau, t. III.
Le père qui passe ainsi auprès de son fils qu'il n'a pas vu depuis neuf ans, et s'applaudît des changements qu'il a remarqués, ne le perd pourtant pas de vue; il s'informe de sa conduite, il va même jusqu'à reconnaître sa supériorité. «Je sais, par le récit combiné de ceux qui le voient et revoient, que ce n'est plus l'homme que nous avons vu. C'est un homme fait, qui se contient, et qui est même imposant, malgré cette extrême vivacité, dont il est néanmoins le maître. Depuis le temps où j'en étais à désirer qu'il oubliât tout, et qu'il redevint précisément comme un papier blanc, il a mis à profit sa prison, ayant appris l'anglais, le grec, l'italien et l'espagnol, beaucoup étudié les anciens, et surtout Tacite qu'il traduit; son esprit, toujours perçant, est devenu juste, et il a doublé d'esprit depuis qu'il se déploie, et se sent à l'aise, et suit le bon chemin. Il voit comme un aigle, d
Les leçons ne sont pas épargnées au marquis ; il perd son procès contre sa femme, et quoiqu'il affecte d'abord de s'en réjouir, au moins pour ses chevaux, qui n'auront pas à remercier messieurs les juges, on sent qu'il est abattu; lui-même en fait l'aveu. Il déclare qu'il a fait son temps. « J'ai dit à mes enfants que je m'étais un témoin à moi-même, que j'avais rempli mes devoirs envers la Providence et la société, que je ne me sentais pas plus aplati par l'anathème, que je n'avais été gonflé par l'engouement ; mais que désormais, me souvenant du puissant Homère, qui réduit la vieillesse au seul rôle qu'elle puisse remplir, le bavardage précurseur du radotage, et tout au plus le conseil, je commençais une nouvelle vie, mais tranquille et passive, fâché même de ne pouvoir résigner ma maison, ma personne et mon propre en-
tretien. » Cet affaiblissement n'était que passager. Mirabeau du moins en profita; il^ put rentrer chez son père, qui se chargea môme de ses intérêts,
Mirabeau, en effet, était encore dans une situation difficile; l'arrêt rendu contre lui par le tribunal de Pontarlier subsistait dans toute sa force, et il fallait le faire casser. Mirabeau le désirait pour M œe Monnier et pour lui-même; le marquis le voulait également pour rapprocher Mirabeau de sa femme. Il alla même jusqu'à solliciter le bailli auquel il avait depuis longtemps fait partager ses craintes et ses colères. Celuici résista aux avances de son frère ; il lui écrivit à ce propos une série de lettres, qui sont bonnes à lire, parce qu'elles montrent bien ce qu'était alors chez certains hommes l'orgueil de la race, et le mépris du temps présent. «Mais, diras-tu, point d'enfants! c'est un fort petit malheur. Notre race a eu son temps, elle finit; et qu'importe? Celles d'Alexandre, de César, de Charlemagne et tant d'autres ont disparu, et le monde n'en va pas moins. Il faut, dans ce monde, ou tout perdre, ou tout quitter; c'est l'alternative qu'il faut toujours avoir présente au chevet du lit. Et qu'est-ce que perdre un nom? Qu'est-ce qu'un nom à présent?.,. Je me confirme de plus en plus que la postérité mienne, qui ne peut être que la tienne, m'importe comme un navet... Je vois par la marche de toutes choses que la bonne noblesse n'a plus qu'à descendre, ce qui est pire que de cesser, qu'elle n'a plus que des humiliations à essuyer, et qu'elle se perd
chaque jour dans le gouffre des déprédations La
canaille prend partout. Vois, pour te guérir de ton nom, l'ignoble équilibre, qui, en attendant la culbute générale et prochaine, et l'éruption du volcan qui nous soulagera de trente couches d'alluvions pétri-
fiantes, est établi et doit être maintenu, en Europe, par les écritoires,,qui ont à leurs ordres la poudre à canon, l'imprimerie, l'irréligion, partant lasédition... non! les nations ne reviendront plus à des mœurs
fortes Je vois que la noblesse se divise et se perd,
elle s'étend sur tous les enfants de sangsues, sur la truandaille de finance introduite par la Pompadour, sortie elle-même jadis de ces immondices. Une partie va s'avilir en service de cour; l'autre se mélange à la canaille plumière, qui change en encre le sang des sujets du roi; l'autre périt étouffée par de viles robes, ignobles atomes de la poussière de cabinet, qu'une
charge tire de la crasse C'est bien la peine de
contîhuer une race pour cela, ou pour se trouver dans une révolution, que la dissolution entière de tous les ressorts entraînera nécessairement (1). »
Ce n'est pas que le crimade son nevep Jui paraisse mériter l'arrêt porté contre lui : « Le fait prouvé est que cette folle a fui seule la bauge de son vieux mari, et a été trouver l'autre hors de France; c'est le bouclier et la défense de ton fils. » Mais, dans ce procès ils auront contre eux toute la robinaille. Tous les scélérats de l'Europe, c'est-à-dire tous les gens d'écritoire, canaille que la turgoterie a plus -que jamais ameutée, les financiers et hoc genus omne a juré la perte de la noblesse et en particulier celle des Mirabeau. « Il vaudrait mieux avoir rangé au catalogue des saints qu'a fait Bussy toute la cour, les maréchaux de France, etc., que d'avoir souillé la couche d'un vieux parvenu, élevé, comme une décoration de théâtre, par un coup de sifflet, et qu'une charge vénale a mis sur les fleurs de lis; il vaudrait mieux avoir
(1) Mémoires de Mirabeau, t. III.
tué quatre princes que de blesser l'honneur d'un prétendu robin, genre d'hommes qui nous mène nécessairement à une aristo-démocratie ou au plus dur despotisme, et qui se tient de façon que tout ce qui le regarde est sacré. »
Ébranlé par ces observations et troublé par la crainte du scandale, le marquis songe à recourir à des lettres de grâce. Mais Mirabeau, qu'inquiète surtout le sort de M me Monnier, ne veut pas de faveur. La sentence de Pontarlier est inique et affreuse; il lui faut une réparation qui le laisse sans souillure, et qui délivre M me Monnier. Il court se jeter en prison, et déclare qu'il n'acceptera aucun accommodement : «La vue de l'échafaud vis-à-vis de sa fenêtre ne lui ferait pas accepter des propositions en prison. » Tant de fermeté devait avoir sa récompense : le 14 août 1782, la sentence du tribunal fut révoquée, et Mirabeau relevé de sa condamnation. M m0 Monnier s'engageait seulement à rester enfermée jusqu'à la mort de son mari, qui arriva huit mois après. On sait comment finit cette malheureuse liaison. Mirabeau ne pouvait guère rester fidèle à Sophie, qui elle-même lui donna de justes sujets de plainte. Leur correspondance trahissait tous les jours un refroidissement plus grand ; une dernière entrevue eut lieu en 1781, dans le couvent, où Mirabeau s'introduisit soue un costume de colporteur. Ce fut une scène de violences et de récriminations, à laquelle l'amour ne pouvait pas résister. Mirabeau se lia bientôtaprès avec M Ue de Nehra. Sophie s'éprit à son tour d'un capitaine de cavalerie, déjà veuf, M. de Poterat, qu'elle allait épouser quand il mourut de la poitrine. Elle avait juré de ne pas lui survivre et tint parole: elle s'asphyxia dans la nuit du 8 au 9 septembre 1789. Mirabeau l'avait quittée depuis
78 Mirabeau avant la aÉToumon.
longtemps; il fut néanmoins sensible à cette mort. Pendant qu'il lisait la lettre où était racontée la fatale nouvelle, il pâlit, sa figure se décomposa, puis il sortît sans rien dire, et resta deux jours avant de reparaître à l'Assemblée. Sophie périt victime de ses passions» mais Mirabeau ne fut pour rien dans sa mort.
Le jugement rendu en faveur de Mirabeau lui permettait d'espérer un rapprochement avec sa femme : c'était le vœu secret du marquis, toujours préoccupé de la durée de sa race, et son fils y consentait. Malheureusement M. de Marignane, autour duquel s'agitaient les ambitions d'avides collatéraux, était mal disposé pour son gendre, et M me de Mirabeau ne combattait que faiblement la volonté de son père. C'était une femme timide, justement blessée de la conduite de son mari, et satisfaite de la situation qui lui faisait alors une société empressée, amie des plaisirs et multipliant les fêtes autour d'elle. Le bailli, consulté par le marquis, prétendait qu'il n'y avait à espérer aucun rapprochement, a La femme n'a ni sensibilité ni force, et même vis-à-vis de son père n'en saurait avoir. Celuici est bonhomme, et homme d'honneur à la française et à la moderne, mais d'une inertie qui le tient tous les matins quatre heures les jambes sur la tablette de sa cheminée avec un Mercure ou un roman. La plate vie qu'il mène lui paraît douce ; toute turbulence lui serait insupportable Quanta la fille, elle
s'est accoutumée à être le coryphée d'une société très-bruyante, qui passe du concert à la comédie, de là aux quatre points cardinaux, sur la plus petite apparence de fête; elle est la divinité de tout ce monde, et tient à son piédestal, dont il faudrait descendre. »
Mirabeau ne put rien obtenir par les voies amia-
blés; mais il ne se tint pas pour battu : il avait reçu de sa femme des lettres assez tendres, il résolut de la reconquérir, môme par un procès. Voici comment le bailli apprend cette résolution à son frère : « Poussés à bout par les obsesseurs, les collatéraux, les dîneurs, soupeurs, parasites, flatteurs, histrions, etc., nos adverses ont comblé la mesure; je ne te cache pas que ton fils s'est plus longtemps tenu et retenu que moi. Enfin nous nous sommes réciproquement lâché bride; il a donc présenté sa requête, et nous voilà en danse. »
On connaît les incidents de ce singulier procès. Mirabeau avait cru devoir faire imprimer les lettres de sa femme; celle-ci répliqua par la publication des lettres que le marquis avait écrites sur son fils: procédé aussi cruel qu'inconvenant. A l'audience, Mirabeau plaidant lui-môme obtint un immense succès. Le marquis est forcé d'en convenir : « Figurez- vous le triomphe de ce saltimbanque. Le jour des grandes marionnettes, malgré la garde triplée, portes, barrières, fenêtres, tout a été envahi par la foule hébétée; il y en avait jusque sur les toits pour le voir, sinon l'entendre. » Ce témoignage est d'autant plus remarquable que le marquis était profondément blessé de voir son fils comparaître en personne devant les juges, et descendre au rôle d'avocat. Il ne s'en consolait que par le spectacle d'abaissement qu'il voyait alors partout, « Quoique ayant peine à avaler l'idée que le petit-fils de notre père, tel que nous l'avons vu passer sur le Cours, toute la foule, petits et grands, ôtant de loin leur chapeau, va maintenant figurer à la barre de l'avant-cour, disputant la pratique aux aboyeurs de la chicane, je me suis dit ensuite que Louis XIV serait un peu plus étonné, s'il
voyait la femme de son arrière-successeur, en habit de paysanne et en tablier, sans suite, pages, ni personne, courant les palais et les terrasses, demander au premier polisson en frac de lui donner la main, que celui-ci lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier. Autre temps, autres soins. »
Malgré son éloquence, ou plutôt à cause de son éloquence, Mirabeau fut vaincu. Dans un premier plaidoyer il avait terrassé son adversaire Portalis, qui tomba évanoui. Mais, dans le cours des débats, celui-ci irrita Mirabeau, et l'amena à produire une lettre dans laquelle il accusait sa femme d'adultère. La Cour jugea qu'il y avait là un outrage pour M me de Mirabeau et lui accorda la séparation. Une puissante cabale avait agi contre Mirabeau; il perdit son procès devant le tribunal, et le gagna dans l'opinion publique. Il ne voulut pas s'avouer vaincu, il insista pour un appel, malgré son père, rédigea un mémoire en cassation, soutint une lutte assez yive contre le garde des sceaux lui-même, et finit par publier clandestinement son mémoire avec une préface qui l'obligea à disparaître quelque temps, par mesure de prudence.
A partir de cette époque, Mirabeau, abandonné de sa famille, mène une vie errante, mais occupée par le travail. En 1784, il part pour l'Angleterre, accompagné d'une jeune femme qui devait lui faire oublier Sophie, Henriette-Amélie, fille naturelle de Onno- Jwicz Van Haren, connue sous le nom de M 11 * de Nehra. Il passe à Londres une année entière, revient à Paris le 1 er avril 1785, se mêle aux discussions financières qui agitaient alors la France, se rend en Prusse dès les premiers jours de 1786, et reparaît un moment en France en 1787, rappelé par la nouvelle delà convocation de l'Assemblée des notables. Ces années, as-
PilOCÈS ET PREMIERS ÉCRITS. 81
sez vides d'événements, sont remplies par des travaux qui ne peuvent pas tous nous arrêter. Ce sont des ro-. mans comme les aimait la société corrompue du dixhuitième siècle, qui déshonorent également ceux qui les font et ceux qui les lisent; des traductions qui ne méritent pas d'être tirées de l'oubli, des œuvres de statistique comme* la Monarchie prussienne aujourd'hui sans intérêt. Il ne faut pas attacher beaucoup plus d'importance à ses pamphlets sur des questions de finances, quoiqu'il ait eu pour adversaires Rulhières et Beaumarchais. La plupart de ces brochures sont à peine de lui : Clavières lui fournissait le fond, et quelquefois jusqu'à la forme; souvent Mirabeau n'y mettait que son nom et quelques phrases violentes où Ton sent la griffe du lion. Mais c'est avant tout une guerre entre financiers, où il a servi en véritable soldat de fortune , comme ces aventuriers qui , lorsque leur pays est tranquille , vont se battre un peu partout, presque au hasard, pourvu que leur épée ne se rouille pas. On peut à plus juste titre signaler ses Mémoires sur la cour de Berlin, résultat de la mission secrète qu'il remplissait alors auprès du successeur du grand Frédéric. On n'y trouve pas seulement des détails curieux et des anecdotes piquantes; les intrigues de la cour de Berlin y sont expliquées avec une rare pénétration. Mais ce qui vaut mieux, Mirabeau y ajoute des vues profondes sur la politique de l'Europe; il indique par exemple la lutte qui éclatera tôt ou tard en Asie entre l'Angleterre et la Russie, et montre cette dernière puissance s'avançant sur la route des Indes. Il ne faut pas non plus oublier la lettre adressée au prince de Prusse le jour de son avènement. La démarche. était hardie, et Mirabeau n'avait aucun titre pour la faire. Mais, en lisant cette lettre, qui
devait rester sans réponse, à peu près comme toutes celles qui ont pu être écrites en pareille occasion, il est impossible de ne pas être frappé des idées justes et des théories généreuses que développe Mirabeau. Il y demande l'abolition de toutes les lois qui, sous Frédéric II, entravaient la liberté. Il s'élève contre ce système de réglementation absolue qui ne portait pas seulement sur les actes de la vie publique, mais s'étendait jusqu'aux prix des liqueurs dans les auberges, jusqu'à la solde des laquais de louage, ou frappait d'interdiction, dans le Brandebourg, les pommes de France et les œufs de Saxe (1).
Du reste, dès ses débuts il avait combattu l'arbitraire et défendu la liberté. A vingt ans, il publie un Essai sur le despotisme, où il y a naturellement, comme dans toutes les œuvres de la jeunesse, plus d'imagination que d'arguments, et plus de phrases que d'idées ; nous n'en indiquerons qu'un seul développement habilement présenté : c'est le passage où il essaye d'établir que les rois doivent renoncer au despotisme, dans leur propre intérêt , l'affection de leurs sujets leur offrant plus de garanties que la peur. Un peu plus tard, àPontarlier, il composait un mémoire pour un simple portefaix qui avait été frappé par des douaniers. Mirabeau, en ce moment sous les liens d'une lettre de cachet, n'en défend pas moins avec hardiesse le citoyen Jeantet, le justifie d'avoir résisté aux douaniers qui le maltraitaient, et déclare tout haut qu'en France la jurisprudence du sabre ne doit pas être établie. 11 protesté également contre la tyrannie dans l'adresse aux Hessois que le grand-duc vendait aux Anglais pour être employés à la guerre contre l'A-
( 1 ) Voir à la fin du volume.
mérique révoltée. L'Allemagne, en effet, fut pendant tout le dix-huitième siècle le grand marché d'hommes où s'approvisionnaient les puissances en guerre. Mirabeau s'en indigne : a Vous êtes vendus, et pour quel usage , justes Dieux ! pour attaquer des peuples qui défendent la plus juste des causes, qui vous don* nent le plus noble exemple! Ëh! que ne les imitezvous, ces peuples courageux, au lieu de vous efforcer de les détruire ! » Un partisan de l'électeur, ayant osé répondre, s'attira bientôt une réplique où nous trouvons clairement établie une des doctrines que proclamera la Révolution : a Quand l'autorité devient arbitraire et oppressive; quand elle attente aux propriétés pour la protection desquelles elle fut constituée; quand elle rompt le contrat qui lui assura ses droits et les limita, la résistance est un dévoir et ne peut s'ap-» 1er révolte. »
Au même ordre d'idées se rattachent les Lettres de cachet et sur les prisons d'Étal , livre né de sa captivité à Vincennes, éloquente revendication de la liberté humaine et des droits du citoyen. Captif luimême et exposé aux plus cruelles représailles , Mirabeau n'en signale pas moins les souffrances infligées aux prisonniers, et les flétrit avec l'énergie de son tempérament, doublée par le sentiment de ses propres tortures. Livre surprenant, rempli de pages éloquentes, tour à tour violent et pathétique, mais qui étonne surtout par la prodigieuse quantité de connaissances que l'auteur devait avoir accumulées. Mirabeau a été toute sa vie un travailleur infatigable; toutes les questions importantes attiraient sa curiosité, et, une fois entré dans un sujet, il ne le quittait qu'après avoir tout dévoré. C'est par ces études passionnées et assidues qu'il se trouva préparé au rôle
que lui donna la Révolution. Que ceux qui admirent son talent ne l'oublient pas : le génie, si grand qu'il soit, est comme une flamme qui se consume vite, faute d'aliment; il ne peut rien sans le travail fet la méditation (i).
En Suisse, en Prusse, comme en Hollande, Mirabeau étudie la constitution du pays , les événements qui se passent sous ses yeux, les discute , et se mêle partout au mouvement qui entraîne le dix-huitième siècle; statistique, projets d'émigration, liberté de navigation, rien ne lui est indifférent. L'Amérique môme n'échappe pas à son attention. Les fondateurs de la république des États-Unis veulent créer, en souvenir de leur triomphe, un ordre de chevalerie héréditaire, l'ordre de Gincinnatus. Mirabeau s'empare du projet, en montre les inconvénients et le fait échouer. C'est alors aussi qu'il traduisit un ouvrage de Dhom sur Mendelsohn, ouvrage dans lequel il s'élevait contre les persécutions dont les juifs étaient victimes. Le fait mérite d'être signalé. La France est la première nation qui ait donné aux juifs droit de cité, et cet honneur, c'est à la Constituante qu'elle le doit.
Mais c'est surtout en Angleterre que Mirabeau apprit à connaître les bienfaits de la liberté. Ce fut une des époques les plus malheureuses de sa vie ; des pamphlets publiés sous la Constituante nous apprennent qu'il était alors réduit à la plus affreuse pauvreté. 11 n'en suivait pas moins d'un œil attentif la vie publique de l'Angleterre et les principaux rouages de son gouvernement ; nous trouvons dans ses lettres la trace de ses préoccupations. La Cons-
(1) Voir à la fin du votant*
PROCÈS ET PREMIERS ÉCRITS. 8i>
titution, qu'il ne connaissait encore qu'imparfaitement, ne le satisfaisait pas, mais il voyait partout autour de lui des signes de prospérité qui rétonnaient. « Je ne suis pas enthousiaste de l'Angleterre, écrit-il à Chamfort, et j'en sais maintenant assez pour vous dire que si sa Constitution est la meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible... Mais qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qu'il s'en trouve dans une ou deux lois place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? » Il éprouve une émotion qu'il explique avec un rare bonheur : « Les approches de Londres sont d'une beauté champêtre dont la Hollande même ne m'a point fourni de modèles... Je sentais mon âme fortement et profondément saisie en parcourant ces contrées plantureuses et prospères ; et je me disais : Pourquoi donc cette émotion nouvelle? Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes; plusieurs cantons de la France, même des plus médiocres, et toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus beaux, de par la nature, que ces campagnes..., et cependant ceci m'enchante bien plus que le reste ne m'étonne ; c'est que ceci est la nature améliorée et non forcée; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la propriété ; c'est que tout me dit qu'ici le peuple est quelque chose,' qu'ici chaque homme a le développement et le libre exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis 'dans un autre ordre de choses (t). »
L'Angleterre lui donna plus d'une leçon. Il y traduisit le pamphlet de Mil ton pour la liberté de la
(1) Mémoires de Mirabeau, t. IV, p. 147.
presse, avec l'épigraphe célèbre : a Celui qui tue un homme tue une créature raisonnable, celui qui tue un livre tue la raison elle-même.» Il lui emprunta quelques mois plus tard le nom d'un légiste célèbre, Samuel Romilly, pour flétrir les rigueurs exercées contre les détenus dans la prison de Bicêtre ; mais son séjour dans ce pays servit surtout à le préparer au rôle qu'il allait jouer à la Constituante. Il n'y vit pas seulement fonctionner cette liberté, qui n'est plus dangereuse quand on n'essaye pas de la comprimer ; il put aussi étudier de près cette constitution, qui était alors la plus libérale de l'Europe, et souvent ses regards durent se reporter sur la France avec un sentiment de tristesse. La France, en effet, était toujours le sujet de ses préoccupations. Son patriotisme et son ambition étaient également intéressés à suivre le mouvement qui s'accomplissait alors. Mirabeau comprenait que de grands événements se préparaient, et il connaissait trop sa valeur pour n'être pas sûr qu'au milieu de ces changements sa place était déjà marquée.
Aussi le voyons-nous accourir à la nouvelle de l'Assemblée des notables, a Mon cœur n'a pas vieilli, et, si mon enthousiasme est amorti, il n'est pas éteint. Je l'ai bien éprouvé aujourd'hui; je regarde comme un des plus beaux jours de ma vie celui où vous m'apprenez là convocation des notables, qui sans doute précédera de peu celle de l'Assemblée nationale* J'y vois un nouvel ordre de choses, qui peut ré* générer la monarchie; je me croirais mille fois honoré d'être le dernier secrétaire de cette assemblée* dont j'ai eu le bonheur de donner l'idée (4). »
(1) Mémoires de àtiraègau, t. IV, p 341.
Cette place de secrétaire, il ne l'obtint pas ; il se vit préférer Dupont de Nemours, et repartit pour la Prusse, mais sans perdre désormais la France de vue. En 1788 il publia son ouvrage sur la Monarchie prussienne, qui le mit en relation avec M. de Montmorin, ministre loyal, mais faible et timide. Mirabeau en profita pour lui donner sur la situation des conseils excellents, tels qu'un ministre peut rarement en entendre, et qu'il ne peut jamais suivre. 11 lui demande de renoncer à tout subterfuge ; les états généraux sont nécessaires, inévitables ; les reculer jusqu'en 1792, c'est mécontenter la nation, s'exposer à la banqueroute, augmenter le mal au lieu d'y porter remède. « Ne voyez-vous pas, M. le comte, qu'au premier mot solennel qui indiquera l'époque précise des états généraux, tout sera calmé; que les bons citoyens, les hommes paisibles, les Français, qu'on n'est pas encore parvenu à dégoûter de la monarchie, parce qu'ils sentent bien que la France est géographiquement monarchique, seront remplis d'espoir et de docilité à l'instant même ; qu'il ne restera pas le moindre moyen aux hommes turbulents, aux corps inquiets d'exciter le plus léger orage jusqu'à l'Assemblée nationale... qu'en un mot, il n'y a de difficultés dans tout ceci que celles que l'on se suscite à soi-même, ou qui résultent de cette triste maladie des ministres, de ne pouvoir jamais se résoudre à donner aujourd'hui ce qui leur sera infailliblement arraché demain (1) ? »
Ces paroles ne furent pas entendues, elles ne pouvaient pas l'être. En vain Mirabeau revint-il à la charge, redoublant de vigueur et d'éloquence pour
(i) Mémoires de Mirabeau, t. IV, pp. 330-340.
peindre la situation telle qu'il la voyait; ni M. de Montmorin, ni ses collègues, n'avaient la force nécessaire pour prendre une résolution. Ils se laissaient entraîner par les événements, marchant de concession en concession, sans se donner le mérite de les faire, et enhardissant à de nouvelles exigences ceux qui pouvaient se flatter de les leur avoir arrachées... Mirabeau cependant ne proclamait pas seulement la nécessité des états généraux ; il marquait d'avance l'heure où ils se réuniraient. Il était bien juste que celui qui avait ainsi annoncé cette grande assemblée eût l'honneur d'en faire partie, et nul n'était mieux préparé par ses travaux à y jouer un rôle.