CHAPITRE V
Dès qu'il apprit la convocation des états généraux, Mirabeau, sentant que sa place était marquée dans cette assemblée, songea à se faire élire. 11 espéra un jnoment être appelé à représenter l'Alsace. « Il n'est plus possible de douter que les états généraux auront lieu, écrivait-il à un libraire de Strasbourg; qui payerait le 1 er mai 1789, je vous le demande? Il est arrivé au gouvernement ce que je lui ai tant prédit. Si vous ne les voulez à pied, ils arriveront à cheval. En essayant de les reculer ils en ont hâté l'époque jusqu'à la précipitation, et l'on s'en apercevra. » Mirabeau, du reste, ne se faisait pas illusion sur les fautes que pouvait commettre l'assemblée ; il savait seulement que la réforme était inévitable, et que tôt ou tard elle produirait d'heureux résultats. « Les nations ont comme les enfants leurs tranchées, leurs maux de dents, leurs vagissements ; elles se forment de môme. Les premiers états généraux seront tumultuaires ; ils iront trop loin peut-être ; les seconds assureront leur marche ; les troisièmes achèveront la
constitution (1). » Il indique en même temps les principales réformes qu'il faut obtenir ; le cousentement national aux impôts, la liberté civile, les assemblées périodiques. Il fera une guerre acharnée aux privilèges et aux privilégiés, mais en monarchiste très-zélé, comme il récrivait au duc de Lauzun, en homme qui sent profondément le besoin de tuer le despotisme ministériel et de relever l'autorité royale.
Bientôt Mirabeau comprit qu'il ne serait pas élu en Alsace; il se rejeta alors sur la Provence, sa patrie, sans se dissimuler quels obtacles il allait rencontrer sur ses pas, mais avec l'assurance d'en triompher, ou tout au moins de les braver hardiment. Il fallait d'abord se procurer l'argent nécessaire ; sans ressources, sans amis, il se vit contraint à une véritable faute : il vendit la correspondance secrète de Berlin, et laissa publier des lettres qui provoquèrent contre lui une indignation générale et méritée. Il fallait ensuite fléchir sa famille ; le bailli, auquel il s'adressa d'abord, ne fit pas une longue résistance ; le marquis fut plus difficile. Peut-être avait-il espéré entrer lui-même aux États-Généraux; il ne répondit pas à son fils. Celui-ci, qui était déjà entré à Paris dans une association politique formée par Duport et Panchaud, qui comptait d'ailleurs sur M. de Montmorin, et avait espéré un moment que Necker luimême ne combattrait pas sa candidature, partit pour la Provence dans les premiers jours de janvier 4789. . Il arriva le 13 à Aix, qu'il trouva livré à une grande fermentation. Les passions qui agitaient toute la France avaient pénétré jusque-là, mais s'y aggra-
(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 387.
vaienide quelques difficultés locales. L'hiver précédent avait été rigoureux, la récolte insuffisante, et les souffrances du peuple étaient vives. Malheureusement, à l'heure même où la concorde était le plus nécessaire, des divisions éclataient partout, à propos de la convocation des États-Généraux. Les ministres n'avaient rien prévu pour l'élection des députés, et tout était remis au hasard. La Provence avait une constitution et des lois qui étaient en opposition absolue avec le règlement ministériel. Ainsi, Tordre de la noblesse par un traité de 1620, que les États avaient ratifié en 1622, avait décidé que dorénavant, ainsi que toujours a été accoutumé, les seuls gentilshommes possédant fiefs auraient entrée aux États et Assemblées. C'était un privilège exorbitant que l'on ne pouvait pas plus invoquer en 1789, que la convocation des États-Généraux dans la forme de 1614. Le droit écrit était pour les possédant fiefs ; mais la raison, plus forte que la loi écrite, leur faisait un devoir d'y renoncer. Le clergé et la noblesse eurent le tort de ne pas le comprendre. Ils protestèrent contre les actes des ministres/et les syndics des États adressèrent une convocation générale pour délibérer sur ce sujet (1).
Mirabeau, qui avait été appelé à cette première réunion, eut soin de s'y rendre. Quelques jours lui avaient suffi pour comprendre qu'il aurait dans les ordres privilégiés d'implacables adversaires, mais que le tiers-état lui serait favorable. « 11 est probable, écrivait-il le 13 à M. de Comps, que tout ira, et que
(1) Voir, sur ces débats et les prétentions de la noblesse, l'ouvrage de M. de Ribbe : Pascalis et la Constitution de la Provence (Paris, Dentu, 1854). Nous regrettons que M. de Ribbe se soit prononcé en fareur de l'ancien droit.
si la noblesse veut m'empêcher de passer, il faudra qu'elle m'assassine comme Gracchus. » Et il ajoutait le lendemain : « Je vous dirai que pour la députation aux États-Généraux, l'honneur et Pamour-propre sont déjà hors de tout péril, et de reste, car l'explosion populaire a été de la plus grande force. » Ces détails sont confirmés dans une autre lettre du même jour : « J'arrive dans des circonstances vraiment fâcheuses et difficiles. Le tiers me poursuit de marques de confiance et d'enthousiasme très-imprudentes pour sa cause même ; car il met le comble à la rage des nobles, qui ont toutes les convulsions de Turnus expirant. Je n'ai jamais vu un corps de noblesse plus ignorant, plus cupide, plus insolent. Ces gens-là me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si je ne me tenais à quatre. Cependant je me dissimule, je me dérobe.... Somme toute, j'ai été convoqué pour l'assemblée de la noblesse d'aujourd'hui, j'y vais. Je n'y dirai pas un mot; je me réserve pour les États. Ainsi, l'on pourra empoisonner mon silence, mais non pas mes discours (1). »
Quand un orateur comme Mirabeau se rend dans une réunion passionnée, où ses propres intérêts seront enjeu, il peut promettre de se taire, mais il ne peut pas garder son serment. Il parla en effet dans la séance du 21 janvier, où 46 membres de la noblesse de Provence adoptèrent l'avis de protester contre l'arrêt du conseil qui doublait le tiers. Les mêmes membres déclarèrent que les députés de leur ordre seraient tenus de se retirer si l'on délibérait par tête et non par ordre. En vain M. de Saint-Vincent voulut-il les avertir de leur imprudence. «Peut-on, dit-
(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 267 .
il, disputer aux États-Généraux de régler la manière dont ils émettront leur vœu et leur opinion? Et si les États veulent qu'on opine par tête, dépendra-t-ii des députés de la noblesse de Provence de ne pas reconnaître la légalité des États-Généraux? Voilà le Dauphiné qui veut qu'on opine par têtes. Le royaume est perdu, si la division se met ainsi entre les ordres. » Ni la protestation de M. de Saint- Vincent, ni l'éloquence de Mirabeau, ne purent arrêter l'assemblée. Dans la séance du 23 fut traitée la question des nobles non possédant fiefs. On proposait de les exclure au nom du règlement de 1620. Mirabeau plaida leur cause, qui était aussi la sienne. Il signala ce qu'il y aurait d'irrégulier dans la situation de ces gentilshommes qui, repoussés parla noblesse, repoussés par le tiers-état, ne seraient dans aucun ordre, ni électeurs, ni éligibles, ni représentants, ni représentés. 4près avoir invoqué la justice, il fit appel à la pru- . dence de l'assemblée, l'avertissant que l'heure des concessions était arrivée, que se refuser à des sacrifices nécessaires, c'était s'exposer à tout perdre. Quarante-six voix repoussèrent sa proposition. Cependant il s'était fait écouter. Vingt-huit membres de l'assemblée votèrent avec lui; enfin, il était admis aux États; on résolut de l'en exclure. Il mit le comble à la colère de ses ennemis par son discours du 30 janvier, discours où il attaquait la constitution même des États, et faisait un appel à la nation. Son exclusion fut décidée, et les États s'ajournèrent au 40 mars, sans doute pour lui ôter la possibilité de répliquer. Il n'en publia pas moins, le 5 février, une éloquente protestation, que les États refusèrent de recevoir, mais que la postérité n'a pas pu oublier. « Qu'ai-je donc fait de si coupable? disait-il. J'ai désiré que mon or-
dre fût assez habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché demain. J'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer l'assemblée des trois ordres que la Provence demande à l'envi. Voilà le crime de l'ennemi de la paix, ou plutôt j'ai cru que le peuple pouvait avoir raison. Ah f sans doute un patricien souillé d'une telle pensée mérite des supplices. Mais je suis bien plus coupable qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours raison ; que son infatigable patience attend constamment les derniers degrés de l'oppression pour se résoudre à la résistance, qu'il ne résiste jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs, qu'il ignore trop que pour se rendre redoutable à ses ennemis il lui suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à . faire... Je pense ainsi, punissez l'ennemi de la paix.» Après un dernier appel à la noblesse et au clergé, il ajoutait : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marius : Marius, moins grand pour avoir exterminé les Gimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. »
Cette pièce se terminait par une admirable péroraison, où l'orateur faisait un retour sur lui-môme.
c Pour moi, qui dans ma carrière politique n'ai jamais craint que d'avoir tort, pour moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes, braverais l'univers, soit que mes travaux et. ma voix vous soutiennent dans l'Assemblée nationale, soit que mes vœux seuls vous y accompagnent, de vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes, toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants ne m'en imposeront pas. Eh 1 comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé hautement ses opinions sur les affaires nationales dans un temps où les circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien moins périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma conscience. J'ai été, je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, l'homme de la constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles , car les privilèges finiront, mais le peuple est éternel! »
Le 8 février, sur la proposition du consul d'Aix, M. de la Fare, Mirabeau fut exclu de l'assemblée des possédant fiefs. Le 41, celui-ci publia une réponse où, agrandissant la question, il établissait que sa cause était celle de tous les citoyens, et faisait appel à l'opinion publique : « C'était à la nation qu'il appartenait de le venger. » Une partie de la noblesse n'en persista pas moins dans l'étroite observation de l'arrêt de 4620. Elle alla jusqu'à nommer aux États-Généraux une députation que la Constituante refusa de reconnaître. Quant à Mirabeau, c'est désormais au tiers-état qu'il va s'adresser. C'est de lui qu'il attend la réparation qui lui était due.
Au milieu des ennuis et des fatigues qui accompa-
gnent toujours une candidature, il fut rappelé à Paris. Ce voyage avait pour cause principale les embarras qu'attirait à Mirabeau la publication de la correspondance secrète de Berlin. Cette faute était habilement exploitée contre lui à Paris et en Provence. « Vous n'avez pas d'idée, écrivait-il à M. de Comps, des horreurs qui se débitent ici... Je ne suis pas moins qu'un chien enragé auquel les Provençaux ne sauraient donner la moindre confiance. J'ai répondu h ceux qui m'ont dit cela :« C'est une grande raison de m'élire, si je suis un chien enragé, car le despotisme et le privilège mourront de ma morsure. Il n'est pas moins vrai que les gens qui ont besoin d'un prétexte se servent de la circonstance avec un art vraiment infernal. Tel est le public, imbécile troupeau qui livre ses chiens au premier loup qui sait se servir d'une peau veloutée. Je serai trouvé indigne delà conûance delà nation provençale, parce que j'ai démontré qu'il fallait avoir l'œil ouvert sur M. Necker; qu'il tentait de se passer de la nation française, et qu'il n'était pas clair qu'il voulût nous bien constituer. Je serai trouvé indigne des États-Généraux, parce que j'aurai été toute ma vie le plus fier ennemi de tout abus d'autorité, de tout fauteur de despotisme, de tout ennemi de l'égalité. Patience encore une fois! le temps fera justice à tous (1). »
Ce voyage rapidement exécuté par Mirabeau ne diminua pas sa popularité. Il en eut la preuve à son retour qui fut un véritable triomphe. Le comte de Provence lui-môme, quelques années auparavant, n'avait pas excité un pareil enthousiasme. A cinq postes d'Aix attendaient des courriers chargés d'an-
(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 270.
noncer son arrivée. A Lambesc, les officiers municipaux viennent l'attendre cent pas au-devant de la ville. Hommes, femmes, enfants, prêtres, soldats, tous criaient : c< Vive le comle de Mirabeau, vive le père du peuple ! » Le son des cloches se mêlait au bruit des boîtes d'artillerie; on voulut dételer sa voiture. Les députés des artisans vinrent le recevoir à deux lieues d'Aix, avec des couronnes de fleurs. Plus de dix mille hommes l'attendaient hors des portes. Sur le Cours, sa voiture ne pouvait avancer. La place des Prêcheurs retentissait des acclamations de la foule et du bruit des détonations. Descendu de voiture, il fut pour ainsi dire porté jusqu'à la maison de M. Jaubert, qui l'attendait pour dîner. Le peuple stationnait sous le' balcon, il fallut le • haranguer. Pendant le dîner, les galoubets et les tambourins ne cessèrent de jouer. Le directeur du spectacle vint le supplier de paraître au théâtre, sinon il craignait une émeute. Ensuite ce fut le tour des députations ; il en vint de la bourgeoisie, de la milice, des corporations de métiers et des communes. Soixante-neuf communautés lui avaient voté des adresses de remercîmenls. Pas un noble n'osa paraître dans les rues; le syndic fut hué dans sa maison. Le lendemain eut lieu une touchante manifestation. Marseille lui avait envoyé des députés. Des paysans les accompagnèrent, et,après avoir applaudi Mirabeau, ils se rendirent chez la comtesse de Mirabeau pour essayer de la ramener à son mari. Aquo es uno t?*op bello raço, disaient-ils dans leur patois provençal, séria pena que manqué. Madame de Mirabeau eut le malheur de ne pas comprendre cet appel. Quelques jours après (le 18 mars), ce fut le tour de Marseille. Qu'on se représente toute une ville 'en fête; cent vingt mille individus dans les rues, les
fenêtres louées deux louis, le carrosse de Mirabeau couvert de palmes, de lauriers et d'pliviers, les hommes applaudissant, les femmes présentant leurs enfants, cinq cents jeunes gens à cheval devant sa voiture, trois cents carrosses lui faisant escorte. Ce sont là des manifestations qu'un homme ne peut oublier, et, pour peu qu'il ait l'âme grande, une seule de ces journées paye toute une vie de sacrifice et de dévouement.
Mirabeau était en ce moment le roi de la Provence. Mais ce qui prouve la grandeur de son caractère, c'est qu'il employa aussitôt son influence à calmer les esprits et à prévenir des scènes de désordre. A partir de ce moment, il exerce une espèce de magistrature morale, que le gouverneur de la province, M. de Caraman, est lui-même forcé d'invoquer, et qu'il n'invoque jamais en vain. Le 20 mars, une émeute éclata à Marseille, pour le prix du pain et de la viande. Il écrit à Mirabeau : « Vous aimez trop Tordre pour ne pas sentir la conséquence des assemblées nombreuses dans un moment où il règne, je ne gais pour quel sujet, une effervescence affligeante. Vous ne pouvez donner une plus grande preuve de votre amour pour le roi et le bonheur du peuple, qu'en calmant les esprits, qui devraient voir dans l'Assemblée des états généraux le seul principe du bonheur national, d .
Mirabeau savait mieux que M. de Caraman quel était le sujet de l'agitation publique. Mais il fit aussitôt tous ses efforts pour la calmer. Le 22, Mirabeau court à Marseille, et, après quatre jours de négociations, à force de courage, d'éloquence et de présence d'esprit, il calme la population. Mais tandis qu'il fait à Marseille ces patriotiques efforts, l'orage
éclate à la fois à Toulon et à Aix. Dans cette ville, les ennemis de Mirabeau essayent de lui attribuer la sédition ; c'est pourtant eux seuls qui avaient fait tout le mal, par faiblesse et par imprudence. Le premier consul, M. de la Fare, n'était pas populaire; c'est lui qui avait demandé l'exclusion de Mirabeau dans la séance du 8 février; le peuple, qui s'en souvenait, l'accusait aussi de la disette qui affligeait la ville. On allait jusqu'à lui attribuer un de ces propos sinistres qui, les jours d'émeute, deviennent vite un arrêt de mort : il aurait renvoyé le peuple affamé au crottin de ses chevaux. La foule étant assemblée près de l'hôtel ' de ville, le marquis de la Fare, dans un moment de désordre, fit tirer sur le peuple par les soldats ; deux hommes furent tués. Assiégé dans l'hôtel de ville, il ne put sauver sa vie qu'en signant un arrêté qui abaissait le prix du pain, et prit aussitôt la fuite. Les officiers municipaux restés seuls firent ouvrir les greniers de la ville qui furent pillés.
Mirabeau, que cette nouvelle surprend à Marseille, part pour Aix à franc étrier, descend chez M. de Caraman qu'il trouve couché, réunit quelques habitants, et, avant que le gouverneur soit réveillé, organise une milice bourgeoise, saisit les portes de la ville et se transporte au marché ; il obtient la parole d'honneur du peuple que la tranquillité ne sera pas troublée, et, sans effusion de sang, ni menaces, ni soldats, rétablit l'ordre en quelques heures ! Le lendemain, les autorités rassurées voulaient à leur tour exercer des vengeances, Mirabeau s'y opposa, et, en empêchant qu'il y eût d'autres victimes, il rendit à la ville un nouveau service.
Dans ces circonstances son élection était assurée. Est-il vrai que, pour obtenir les suffrages du tiers état,
il ait cru devoir prendre une profession, et ouvrir à Marseille une boutique avec cette enseigne : Mirabeau, marchand de drap? En agissant ainsi, il n'eût fait que remonter aux anciennes traditions de sa famille. Les Riquetti, nous l'avons vu, avaient été dans le commerce, à Marseille. D'ailleurs, ne se prétendaient-ils pas originaires de Florence, où, pour obtenir le titre de citoyen, il fallait appartenir à un métier? Dante et les Médicis avaient ainsi commencé leur fortune. Pour Mirabeau, le fait si souvent affirmé a été nié par ceux qui ont pu le connaître de plus près; mais qu'importe? Mirabeau se faisait membre du tiers par ses discours et par ses passions, beaucoup plus qu'en ouvrant une boutique. C'est parce qu'il avait embrassé la cause du peuple qu'Aix et Marseille le nommèrent député le même jour. Il n'accepta pas le mandat de Marseille, et c'est comme député de la sénéchaussée d'Aix t qu'il alla siéger à la Constituante.
Ici finit la première partie de notre tâche. Pour mieux comprendre le rôle politique de Mirabeau, nous avons essayé de retracer les premiers temps de sa vie, sans le suivre dans ses aventures et ses misères; nous avons seulement cherché comment avait pu se former celui qui allait bientôt devenir l'homme le plus considérable de l'Assemblée constituante. Pour mieux savoir de quels éléments se composait ce génie extraordinaire, nous sommes remonté jusqu'à l'origine de cette lempestueuse race ; nous avons étudié Mirabeau dans ses ancêtres, dans son père et son aïeul, avant d'arriver à lui-même. De cette jeunesse si agitée et si malheureuse, nous avons indiqué les fautes, sans y insister. Qui ne les connaît? Nous avons surtout voulu mettre en lumière les traits les plus
saillants du caractère et du talent de Mirabeau, ceux que nous retrouverons dans sa carrière publique. Une éloquence incomparable, une puissance de travail extraordinaire, une rare énergie alliée au plus ferme bon sens, à une profonde connaissance des hommes et des choses, une imagination ardente, et le don de charmer par sa grâce tous ceux qui l'approchaient : voilà les avantages qu'il avait reçus de la nature. A ces dons, il joignait une ambition soutenue par le sentiment d'une supériorité incontesta* ble, un amour des plaisirs servi par un tempérament de feu, des passions emportées et sans frein, que ni l'éducation, ni l'influence de la famille, ni les lois d'une société si souvent injuste, ne lui avaient appris à réprimer. Ajoutez-y, au physique comme au moral, dans le bien comme dans le mal, quelque chose d'outré et d'excessif, une force en dehors des proportions humaines, qui doit entraîner à des chutes profondes, ou ravir à des élans d'une grandeur sublime. C'est un homme également capable des fautes les plus graves et des plus nobles inspirations. La médiocrité seule lui est interdite; elle répugne à sa nature. Heureusement pour Mirabeau, il a souffert. S'il eût eu, comme tous les gentilshommes de son époque, une vie de plaisirs faciles, peut-être eût-il de bonne heure dissipé la force de son génie dans une élégante corruption, ou, s'il l'eût conservée, peut-être se serait-il fait le plus ardent défenseur de cette aristocratie, à laquelle il a toujours été fier d'appartenir, et se serait-il perdu en livrant pour elle des combats aussi brillants qu'inutiles. Mais sa naissance a été le premier de ses malheurs; la noblesse, il ne Ta connue que par les rigueurs qu'elle autorisait un père à exercer contre son fils. Cette société d'ordinaire si indul-
gente pour les siens, il Ta trouvée cruelle et injuste ; il vit à une époque où le gouvernement arbitraire se fait doux pour tout le monde; seul, il en éprouve toute la violence et la cruauté ; enfin, quand l'aristocratie ne peut plus le persécuter, elle l'accable de ses dédains, le repousse et le jette dans les bras du peuple, avec lequel il sympathise aussitôt par le sentiment de souffrances partagées, d'injustices à réparer. C'est là ce qui le sauve en lui montrant le chemin de la grandeur. Ne le plaignons pas d'avoir eu de nombreux malheurs ; il leur doit d'être devenu le grand orateur de la Révolution française.