CHAPITRE I
l'ancien régime.
L'élection de Mirabeau, en l'appelant aux étals généraux, lui faisait une vie nouvelle. Placé enfin dans une situation digne de lui, l'obscur aventurier allait montrer toutes les qualités d'un homme d'État, l'éloquence d'un grand orateur, et les ressources d'un habile politique. Son rôle à l'Assemblée consti-
(1) Pour ce chapitre, consulter : Michelet, Histoire de la Révolution; Louis Blanc, Histoire de la Révolution ; Laboulaye, Études sur V Assemblée constituante ; Carlyle, Histoire delà Révolution; de Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française; Toqueville, t Ancien Régime; Arthur Young, Voyage en Europe; Lavergne, Économie rurale; Paul Boileau, État de la France en 1789*
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tuante fut des plus considérables ; il eût été plus important encore, si Mirabeau y était entré avec une réputation plus pure. La fameuse maxime de Royer- Collard : « La vie privée doit être murée, » n'est vraie que pour les simples particuliers, pour ceux qui, se résignant à l'obscurité, doivent en avoir les bénéfices, puisqu'ils en acceptent les inconvénients. Mais, quand un homme arrive à appeler sur lui l'attention de la foule, quand il remplit un pays du bruit de ses paroles, et qu'il aspire à devenir le guide d'une grande assemblée, ses mœurs privées, qu'il le veuille ou non, font partie de la morale publique. Sa renommée fait sa force ou sa faiblesse, et décide souvent ses défaites ou ses victoires. Cette vérité s'applique surtout aux hommes qui, dans les temps de révolution, osent prendre le rôle toujours si difficile de médiateurs. Comme chacune de leurs démarches paraît une trahison à ceux dont ils n'épousent pas les passions, comme ils sont obligés en inclinant tantôt vers la résistance, tantôt vers le mouvement, de changer sans cesse leur point d'appui, il faut qu'à toute heure ils puissent défier les soupçons et couvrir les variations de leur conduite par l'inflexible fermeté de leur caractère. Cette force a malheureusement manqué à Mirabeau ; c'est ce qui a trop souvent paralysé la grandeur de son éloquence et la puissance de son génie. Nous aurons bien des fois à le regretter pour sa gloire, et aussi pour cette assemblée qu'il était digne de diriger, que seul peut-être il eût été capable de conduire au port à travers tant d'écueils et tant d'orages. Quoiqu'il en soit, sa vie se confond désormais avec les destinées de la Constituante; raconter son histoire, c'est raconter l'histoire même de la Révolution, au moins dans ses
principaux épisodes ; mais c'est là un sujet que nous ne pouvons aborder sans nous demander quelle était la situation de la France à cette époque, comment elle avait été amenée à faire une révolution, quelles espérances elle apportait à cette entreprise, quels fruits elle prétendait en retirer.
Un événement de l'importance de la Révolution française, un événement qui renouvelle tout à coup la face 'd'une société, et qui nous lègue, encore après quatre-vingts ans, d'aussi profondes secousses, n'arrive pas à l'improviste et sans avoir été longtemps préparé. 11 faut, en effet, remonter jusqu'à Louis XIV et même plus haut encore pour' saisir les premières causes de la Révolution. Nous ne recommencerons pas un travail déjà fait si souvent ; nous nous bornerons à chercher dans le règne de Louis XVI, moins les causes immédiates de la Révolution française, que les principaux traits qui servent à expliquer les événements et à juger les plus importants acteurs de ce drame.
Inconséquence et irrésolution, ce sont les seuls mots qui conviennent en ce moment pour caractériser le gouvernement, la cour et même l'opinion publique. Le roi est bon, il aime le peuple ; mais il n'a ni l'énergie ni les lumières qu'exige sa situation. Élevé par M. de la Vauguyon dans les scrupules d'une dévotion étroite, mettant au nombre de ses devoirs religieux les prérogatives de la royauté, de la noblesse et du clergé, il désire les réformes sans avoir la force de les accomplir; ses mœurs sont pures, mais il n'a ni la majesté solennelle de Louis XIV, ni la grâce spirituelle de Louis XV, pour imposer le respect ou charmer ceux qui l'approchent ; avec la sublime résignation d'un martyr, il n'a pas ce cou-
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rage qui va au-devant du danger et en triomphe en le prévenant. C'eût été un excellent roi constitutionnel, une fois la Révolution accomplie ; il était incapable de gouverner pendant la tempête.
La reine avait toute l'énergie qui manquait au roi ; mais le malheur de sa position faisait que ses qualités lui nuisaient autant que ses défauts. Sous l'action incessante de perfides manœuvres et d'odieux libelles, la fille de Marie-Thérèse, qui, arrivée en France dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, attirait d'abord tous les cœurs, avait senti peu à peu cet enthousiasme remplacé par la défiance et la haine. Tout était exploité contre elle : la simplicité de ses costumes avait pour but de ruiner nos manufactures de Lyon, au profit de l'industrie du Bfabant; sa haine de l'étiquette, ses amitiés, servaient de prétexte à de honteuses calomnies. Les attaques redoublèrent quand, en donnant des enfants à Louis XVI, elle trompa l'espérance de ses beaux-frères : les princes ne songèrent plus qu'à la diffamer. Le duc d'Orléans, qui avait d'abord affiché pour elle une amitié chevaleresque, repoussé par d'indignes outrages, devint son ennemi mortel : le comte de Provence , cachant sous une apparence de frivolité les calculs d'une ambition sans limites,la faisait calomnier par des pamphlétaires à ses gages : le comte d'Artois la compromettait par ses légèretés, et le roi par ses maladresses. Incapable de la protéger, il recherchait, avec une avidité malsaine, tout ce qu'on imprimait contre la Reine, et mettait au grand jour les imprudences qu'il aurait dû cacher : par exemple, quand il faisait fermer à onze heures les grilles du château, pour se donner le triste plaisir de surprendre la reine en flagrant délit d'escapade nocturne. A la cour, tout était
pour elle piège et danger ; les dévouements qui s'empressaient autour d'elle lui créaient de nouveaux périls. Quant au peuple, habilement excité contre elle par des attaques qui partaient du palais même, il avait appris à ne voir en elle qu'une étrangère, qu'il flétrissait du nom de Y Autrichienne. Ah ! le roi et la reine avaient bien raison, lorsque, à la mort de Louis XV, ils tombèrent à genoux en s'écriant : « Oh ! mon Dieu, protégez-nous ! nous sommes trop jeunes !» Ils pressentaient l'orage qui devait les emporter. L'histoire, sans doute, peut leur adresser des reproches : mais comment refuser sa compassion à ces victimes de nos luttes politiques? Leur destinée est de celles qui désarment la justice et provoquent la pitié.
Sunt lacrymœ rerum et mentent mortalia tangunt.
Seulement, ce qu'il nç faut jamais oublier, c'est que les premières attaques lancées contre la reine partirent de la cour ; c'est la cour qui appela sur elle les colères de la multitude, qui la rendit suspecte et odieuse. L'acte d'accusation contre Marie-Antoinette était déjà dressé en 1789; Pouquier-Tinville n'eut qu'à le ramasser.
La noblesse présentait le spectacle étrange d'une société qui court à sa perte sans vouloir ni rien pressentir, ni rien empêcher. Elle estimait fort les maximes philosophiques, surtout celles qui attaquaient la religion ; elle se moquait agréablement des préjugés des vieux âges, et vantait les avantages de l'égalité. Les droits du peuple même lui plaisaient, mais comme un piquant sujet de conversation. Les nouveautés les plus hardies étaient celles qui la charmaient le plus, et si par hasard l'autorité s'alarmait de quelques témérités, la cour prenait parti pour les téméraires. Quand Beaumarchais voulut faire jouer
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le Mariage de Figaro, le roi s'y opposa : « Il faudrait d'abord, dit-il, détruire la Bastille. » 11 se forma une cabale k la tête de laquelle se mit le comte d'Artois, et la pièce fut jouée, grâce au prince que la prise de la Bastille devait chasser de France. En même temps, la noblesse retenait avec ardeur ses privilèges, et en démontrait l'abus par les plus grands scandales. En 1781, parut une ordonnance qui exigeait pour le grade de sous-lieutenant seize quartiers de noblesse; les fils des ministres de Louis XIV étaient eux-mêmes atteints par cette mesure. Cependant éclataient tout à coup la banqueroute du prince de Guéménée, évaluée à trente millions, et la ruine du cardinal de Rohan : le grand aumônier de France ne croyait pas qu'un galant homme pût vivre avec douze cent mille livres de rente ; il dépensa davantage, et acheva de se déshonorer par l'affaire du collier, en excitant un scandale qui rejaillit jusque sur la reine.
Pendant que la noblesse marchait ainsi vers l'abîme, le peuple était en proie aux plus dures souffrances. Sous Louis XV déjà, la misère était terrible. Un jour ce prince, qui a toujours eu peur de la mort, rencontra à la chasse un paysan qui portait un cercueil : « Pour qui est cette bière? dit le roi. — Pour un de mes amis.-— De quoi est-il mort ? — De faim.» Sinistre parole qui retentit plus d'une fois dans les troubles populaires. Depuis quelques années la rigueur des saisons, le mauvais état des routes, la difficulté des relations entre les diverses provinces, avaient multiplié les disettes ; mais la misère tenait à des causes plus durables, à des maux permanents. Des trois principales sources de richesse d'un pays, le commerce, l'Industrie et l'agriculture, aucune n'échappait à des règlements arbitraires, à des vexa-
tions sans nombre ; la ruine était partout. Le commerce était gêné par les lignes douanières qui séparaient les provinces, autant que par les droits perçus aux frontières; l'importation ne s'élevait en 1789 qu'à 576 millions, l'exportation à 540 : tels sont au moins les chiffres de la douane. On sait par combien de règlements l'industrie était entravée ; partout s'étaient établies des corporations jalouses, qui s'épuisaient en procès pour défendre des privilèges achetés et conservés à prix d'argent (i); le revenu annuel de l'industrie n'était alors que de 930 millions; celui des petits métiers n'allait pas au-delà de 60 millions ; le prix de la journée de travail était en moyenne de 26 sous pour les hommes et 15 sous pour les femmes. Mais l'agriculture, qui en France est la source la plus importante du revenu, était dans des conditions encore plus déplorables. Un Anglais, Arthur Young, qui étudiait alors notre pays sans aucune préoccupation politique, nous donne làdessus des détails d'une précision navrante. La moyenne propriété, celle qui fait la richesse d'une nation, et qui, en rapprochant sans cesse le propriétaire du paysan, entretient entre les deux classes des rapports de bonne harmonie, la moyenne propriété n'existait pas. D'un côté, des champs morcelés à Tinfini, des petits domaines d« dix perches avec un seul arbre fruitier, et la plus grande misère, excepté en
(1) Les procès entre les corporations étaient aussi nombreux que difficiles à juger; nous en citerons quelques-uns. Procès des lormiers contre les bourreliers, des tailleurs contre les fripiers, des savetiers contre les cordonniers. Les savetiers n'avaient le droit que de raccommoder les vieux souliers, et ils avaient élevé la prétention de faire leurs chaussures, celles de leurs femmes et de leurs enfants. (Jules Simon, la Liberté, t. II, pp. 27-28.)
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Flandre, en Alsace, en Béarn et dans une partie de la Bretagne; le tiers à peu près du royaume était ainsi divisé. Les deux autres tiers étaient possédés par de grands . propriétaires, toujours absents de leurs terres, connus par leurs paysans seulement à titre d'impitoyables créanciers, et les abandonnant à des intendants qui se permettaient toute* espèce d'exactions ; la journée moyenne du paysan était de 15 sous, et 91 millions d'hectares restaient sans culture. Les charges de l'impôt s'élevant à près de 890 millions, ce qui, avec la valeur différente de l'argent, fait en notre monnaie plus de deux milliards, retombaient tout entières sur le tiers état, la noblesse et le clergé étant exemptés de toute contribution. Le poids du fardeau était si lourd que l'impassible Arthur Young lui-môme finit par s'emporter, a Les 'signes de la propriété du grand seigneur, dit-il, sont des landes, des déserts, des bruyères. Allez à sa résidence; vous la trouverez dans le fond d'une forêt peuplée de cerfs, de sangliers, de loups. Les champs ne présentent qu'une suite de pitoyables aménagements, les maisons que des scènes de misère. Voir tant de malheureux, qui ne demanderaient qu'à travailler, être oisifs et affamés ! Oh l si j'étais législateur de France pour un jour, comme je contraindrais les marquis à sauter encore ! » Ajoutez l'ignorance à la misère, et vous comprendrez ce qui se cache de menaces et de colères dans ces multitudes que le moindre souffle peut déchaîner. Le marquis de Mirabeau a eu le pressentiment de ces violences au Mont-Dore (1772), et voici ce qu'il écrivait : a Les sauvages descendant en torrents de la montagne ; ordre à nos gens de ne point sortir. Le curé avec surplis, étole, la justice en perruque, là maréchaussée le sabre en
main, gardant la place avant de permettre aux musettes de commencer; la danse interrompue, un quart d'heure après, la bataille; les cris et les sifflements des enfants, des débiles et autres assistants, les agaçant comme la canaille fait quand les chiens se battent; des hommes affreux ou plutôt des bêtes fauves, couverts de sayons de grosse laine, avec de larges ceintures de cuir, piquées de clous de cuivre, d'une taille gigantesque rehaussée par de hauts sabots, s'élevant encore pour regarder le combat, trépignant avec progression, se frottant les flancs avec les coudes, la figure hâve et couverte de leurs longs cheveux gras, le haut du visage pâlissant et le bas se déchirant pour ébaucher un rire cruel et une sorte d'impatience féroce. Et ces gens-là payent la taille ! et Ton veut encore leur ôter le sel ! et Ton ne sait pas ce qu'on dépouille, ce qu'on croit gouverner! ce qu'à coups de plume nonchalante et lâche, on croira, jusqu'à la catastrophe, affamer toujours impunément ! »
• Heureusement, entre ces pauvres paysans et les ordres privilégiés, existait la classe moyenne, qui, justement fière de ses forces et de ses lumières , souhaitait les réformes et se sentait digne de les exiger. Nourrie des leçons de Voltaire, de Montesquieu et de Rousseau, sans distinguer nettement les diversités de doctrines qui séparaient ces philosophes, la classe moyenne voulait établir en France la liberté et l'égalité. Elle espérait arriver* à ce but sans violences , et à l'abri de la monarchie qu'elle entendait conserver ; mais il est facile de voir combien sa tâche était périlleuse. La moindre résistance de la part des privilégiés, en appelant sur la scène la multitude si longtemps opprimée, suffisait pour changer un essai de réforme pacifique en guerre civile et en sanglante catastrophe.
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