ÉTAT DES ESPRITS
Mais, au moment où nous sommes, nul ne soupçonnait ce danger. L'honneur du dix-huitième siècle, c'est d'avoir eu toujours une confiance absolue dans la puissance des idées. Les principes étaient tout pour lui, et il comptait que l'opinion publique suffirait à mener le monde. Elle était, en effet, toute-puissante à cette époque , et nul n'était assez hardi pour la braver. C'est pir elle que les idées de réforme avaient pénétré dans la noblesse, dans le clergé, et s'étaient glissées jusque dans Versailles et môme sur les marches du trône : le comte de Provence se piquait d'idées philosophiques.
Seulement , sous le règne de Louis XVI , l'opinion se trouva exposée à de singulières transformations. Si les disciples des grands philosophes du dix-huitième siècle restaient fidèles aux doctrines établies sur des raisonnements solides , des esprits moins sérieux se laissaient aller à d'étranges superstitions. Ici se découvre la faiblesse de la philosophie qui, s'adressant uniquement à l'intelligence, ne suffit pas à remplir l'âme humaine. Dans tous les cœurs , en effet , se retrouve 9 quoique à des degrés divers, le besoin d'aimer et de croire. Le sentiment, qui domine si souvent la raison et règne en maître sur bien des âmes, cherche, pour épancher ses tendresses, l'inconnu et le surnaturel: dans les temps ordinaires, la religion lui suffit ; mais, quand la religion lui manque, il s'éprend de chimères, et se précipite avec ardeur dans les abîmes d'un
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mysticisme sensuel et grossier. C'est ce qui arrive à toutes les époques ; nous avons vu des athées qui entendaient le langage des tables tournantes : «On ne croit plus en Dieu, disait Massillon, et Ton consulte la Pythonisse d'Endor. » Aux derniers jours du dix-huitième siècle , le pays de la raison par excellence, la. France de Descartes et de Voltaire, eut le magnétisme et les illuminés.
La philosophie elle-même ne resta pas étrangère à ce mouvement. C'est le moment où le Philosophe inconnu, Saint-Martin, déclare que la Raison a créé tous les maux qui écrasent l'humanité , et qu'il faut revenir à l'Amour. C'est l'Amour qui doit servir de fondement à toutes les institutions humaines, comme il est la source de tous les sentiments : par lui la société régénérée retrouvera l'égalité primitive avec l'harmonie et la paix universelle. Le Philosophe inconnu eut quelques disciples ; mais les âmes vulgaires avaient besoin de théories un peu moins raffinées. En 1777, Mesmer vint apporter à Paiis les merveilles du magnétisme. Bientôt la foule se pressa dans les salons trop étroits de son hôtel. La place Vendôme était assiégée par des malades , par des curieux de tout âge et de tout rang, qui venaient se ranger autour du baquet rempli d'eau magnétisée , et, sous l'action du fluidS mystérieux , en proie à une excitation qu'augmentaient encore les sons de l'accordéon, guérissaient de leurs maux ou tombaient dans un sommeil mystérieux. Bientôt les disciples de Mesmer surpassèrent leur maître. Il ne s'agissait plus de guérir une simple maladie; entre les mains de magnétiseurs habiles, les sujets acquéraient dans le sommeil une lucidité nouvelle; leur vue n'était plus arrêtée par la distance: elle perçait les murailles et franchis-
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sait les horizons les plus étendus ; quelquefois même elle apercevait des événements encore cachés par un lointain avenir. On était occupé de ces prodiges , quand l'attention publique fut encore plus fortement excitée par l'arrivée à Paris d'un personnage qui se faisait appeler le comte de Cagliostro. Cet aventurier, fils d'un pêcheur sicilien-, et qui devait mourir queltemps' après (1795) au fort Saint-Ange, arrivait d'Allemagne. A Strasbourg, il avait été reçu par le cardinal de Rohan ; à son arrivée à Paris, il vécut d'aborcl retiré dans une modeste maison de la rue Saint- Claude, mais le bruit se fit vite autour de lui. 11 circulait sur son compte des histoires singulières; il avait vécu plusieurs siècles, et passé de longues années dans l'Inde, où il avait été initié à des sciences mystérieuses; généreux jusqu'à la prodigalité, il disparaissait à la fin de chaque mois, et rapportait de ses creusets des lingots de l'or le plus pur; sa bienfaisance , ses cures heureuses , la beauté de sa femme Félicia Lorenza , tout le servait , jusqu'au soin qu'il prenait de se cacher; et la curiosité publique fit de cet aventurier un personnage important. Il aurait pu l'être, en effet, s'il n'avait tout sacrifié à ce besoin de charlatanisme qui faisait le fond même de son caractère , car sa mission en France cachait de profonds desseins chez ceux qui l'avaient envoyé.
L'Allemagne possédait au dix-huitième siècle un des révolutionnaires les plus audacieux, Weisshaupt, le chef de la secte des Illuminés. Cet homme, qui avait conçu le dessein de renverser tous les trônes et d'établir une égalité absolue, avait voulu, pour réaliser ce projet, utiliser une société jusqu'alors étrangère aux passions politiques, la Franc-Maçonnerie. Cette institution, apportée ea France par les amis de Char-
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les II, était, on le voit, d'origine monarchique et jacobite. Peu à peu cependant , quelques hommes y avaient associé des doctrines libérales qui pouvaient se cacher sous ses symboles aussi bien que des tentatives de restauration royaliste. Mais les francs-maçons , répandus sur les divers points de l'Europe , avaient entre eux peu de relations. Weisshaupt résolut de réunir toutes les loges par des liens étroits, et de confier seulement aux chefs ses hardis projets. Les membres placés aux derniers degrés de la hiérarchie, les apprentis, les compagnons, les maîtres eux-mêmes, n'apprenaient la vérité que peu à peu et ne la connaissaient pas tout entière; c'est à leurs supérieurs, aux chevaliers Kadosh , aux Rose-Croix, qu'il appartenait de communiquer entre eux, de répandre dans toute l'Europe les idées révolutionnaires, et de précipiter la chute de toutes les tyrannies. Tel était le but des Illuminés, et Cagliostro avait été envoyé en France comme un de leurs apôtres. Sa mission fut sans résultat : il dut s'enfuir, après avoir été mêlé à la scandaleuse affaire du Collier. Weisshaupt d'ailleurs ne tarda pas à être arrêté; mais ses projets lui survécurent, au moins en partie. La Franc-Maçonnerie devint , surtout en France, une alliée de la Révolution; on ne peut en douter, lorsque, parmi les membres des loges qui existaient en 89, l'on trouve les noms de Siéyès, de Rabaut Saint -Etienne, de Condorcet, de Camille Desmoulins et de Robespierre. Mounier l'indique nettement dans un livre publié à Genève, et Mirabeau, dont l'esprit touchait à tout, a fait un long mémoire qui a pour objet l'organisation de la Franc-Maçonnerie; il y voyait une force qu'il aurait voulu diriger.
Tandis que l'incrédulité et le mysticisme se réunissaient pour pousser la France à une révolution,
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que faisait le gouvernement? Sans plan arrêté, sans décision ni pour la marche des affaires, ni pour le choix des hommes, il allait au hasard, passant sans Taison, d'un ministre habile et probe, à un fou ou à un dissipateur, sacrifiant Turgot à Maurepas, ôtant les finances à Necker pour les donner à Calonne, confiant l'armée à un mystique qui prétendait avoir vécu sous François p% au comte de Saint-Germain, contribuant à l'indépendance de l'Amérique sous la pression de doctrines qu'il réprouvait, et courant à la banqueroute, sans s'en inquiéter, a II y a tant de hasards, disait un des derniers conseillers de la monarchie, Loménie, et il suffit d'un seul pour nous sauver. » — «Sans doute, ajoute Carlyle, et combien en reste-t-il pour vous perdre ? »
La perte, en effet, paraît inévitable dès le départ de Necker. Calonne essaye d'abord de fermer les yeux. Jamais contrôleur général ne fut plus aimable ; aucune demande ne le trouble : «Si c'est possible, c'est fait ; si c'est impossible, ça se fera. » Criblé de dettes lui-même, il ne voit dans la pénurie du trésor que l'occasion de nouvelles dépenses; la dépense est la source du crédit, et c'est à l'heure de la ruine qu'il faut le plus étaler de richesse. Il distingue entre la petite économie, l'économie tracassière de Necker, qui rogne les traitements, fait des calculs mesquins, et la grande économie, la sienne, qui double les dépenses pour augmenter les revenus. Pourtant il vient une heure fatale où la caisse est vide, et ne peut plus se remplir; il faut se rendre à l'évidence et voir l'abîme. Calonne se résigne sans peine, et déclare au Roi qu'il ne lui reste plus qu'une ressource : les abus. L'homme qui favorisait tous les caprices de la Cour et de la noblesse se îettera avec la même légèreté du
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côté des réformes, et deviendra, sans le vouloir, un des plus ardents auxiliaires de la révolution. Calonne propose l'Assemblée des Notables: nous touchons aux États-Généraux.
A partir de ce moment, tout n'est plus chez les ministres et parmi les corps privilégiés que désordre et confusion. Galonné fait réunir une Assemblée de Notables qui repousse ses propositions; Necker, attaqué par Calonne, lui répond et l'accable ; la reine se réunit aux privilégiés pour combattre le contrôleur général : Calonne obtient du roi le renvoi de Miroménil, mais il commet la faute de s'attaquer en môme temps à Breteuil, l'ami de la reine, et il est à son tour remplacé par Brienne, prêtre corrompu, politique imprévoyant, qui avait toute sa vie aspiré au ministère, et que le ministère allait écraser. Brienne et son collègue Lamoignon n'arrivent en effet au pouvoir que pour susciter de nouveaux orages, et consumer dans des luttes stériles les dernières forces de la monarchie. Brienne est combattu par le clergé ; Lamoignon a contre lui les parlements. Après une nouvelle Assemblée des Notables, il faut recourir au remède suprême, à celui que tout le monde réclame, sans se rendre compte de ce qui peut arriver ; il faut convoquer les États-Généraux.
Rien n'est plus triste que le spectacle de ces dernières années : ce sont les convulsions d'une société aux abois, qui court à une révolution sans en avoir conscience, et se joue de dangers qu'elle ne comprend pas. Le roi ne gouverne plus depuis longtemps ; avec Brienne et Lamoignon, les ministres ne gouvernent pas davantage. Où donc est l'esprit de direction si nécessaire aux époques de crise ? F*aut-il le chercher dans la noblesse et le clergé? Ce sont en effet les anti-
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ques appuis de la royauté, mais qu'ont-ils fait à l'Assemblée des Notables? Ils ont combattu les ministres, demandé des réformes, puis se sont déclarés incompétents pour les réaliser, et ont fait appel aux États-; Généraux. Reste le Parlement. Ce corps avait longtemps été populaire. On l'avait vu quelquefois s'opposer à la volonté royale, et la nation lui savait gré de résistances parfois aussi aveugles que peu fondées en droit; car, malgré ses prétentions à devenir un corps politique, le Parlement n'était qu'une réunion de magistrats, ayant acheté le droit de rendre la justice. Mais, sous Louis XVI, l'opposition du Parlement aux édits de Turgot, son obstination à défendre ses anciens privilèges, lui avaient fait perdre sa popularité. Brienne et Lamoignonla lui rendirent par une persécution maladroite et puérile. Exilé à Troyes pour avoir refusé d'enregistrer de nouveaux impôts, le Parlement de Paris put un moment paraître le représentant des libertés publiques. Rappelé bientôt après,- il persista dans son opposition, multiplia les remontrances, et ne céda à l'autorité royale que lorsque la volonté du souverain fut proclamée dans un lit de justice. Incapable d'ailleurs de comprendre ce qu'il y avait de généreux dans les doctrines du dix-huitième siècle, il s'opposa à toutes les mesures provoquées par les ministres eux-mêmes en faveur des protestants. C'est dans cette discussion que d'Éprémesnil montra tout à coup un Christ à ses collègues, en s'écriant : «Voulez-vous le crucifier une seconde fois?» Le Parlement fut cependant protégé par la haine qu'on portait aux ministres. Lui aussi se déclarait incompétent pour les réformes qu'il jugeait indispensables, demandait les États-Généraux et obtenait ainsi les applaudissements du public. Mais, lui
aussi, il trahit son imprévoyance, et vit Fenthousiasme de la nation se changer en fureur, quand il décréta que les États-Généraux seraient convoqués dans la forme de 1614. Le 19 septembre il était accueilli avec transport; le 21, jour de cette déclaration, il était poursuivi par les sifflets et les murmures; sa popularité avait duré 48 heures.
Mais où l'esprit d'inconséquence et d'irrésolution se montra surtout, c'est lorsqu'il fallut fixer l'époque de ces États-Généraux, si souvent réclamés, et enfin reconnus nécessaires. Brienne et ses collègues avaient d'abord eu la prétention de les ajourner jusqu'en 1792; ils pensaient que ce temps suffirait pour remettre l'ordre dans les finances. Il fallait qu'un ministre fût insensé pour se promettre de vivre jusque-là ; tantôt cédant, tantôt résistant à l'opinion publique, le ministère provoquait ainsi dans le pays une excitation qu'il augmentait encore par le spectacle de ses incertitudes et de sa faiblesse. On peut s'en faire une idée par les publications de cette époque.
En 1788, Brienne avait rendu un arrêt pour inviter les personnes instruites du royaume et notamment ceux qui composent l'Académie des Belles-Lettres à adresser au Garde des Sceaux des mémoires et des renseignements sur la tenue des États-Généraux. Les gouvernements ont toujours des donneurs de conseils, même quand ils n'en demandent pas. La voix de Brienne fut entendue, et les mémoires se multiplièrent, mais pas tels que le ministre les attendait. L'Académie des inscriptions surtout fit défaut: ce n'est pas d'archéologie qu'il s'agissait pour le moment. Mais les publicistes s'emparèrent delà question, et la traitèrent en se prononçant hardiment pour le Tiers-État.
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Parmi ces innombrables brochures, beaucoup ne méritent que l'oubli ; quelques-unes cependant doivent être signalées, comme preuve de l'agitation publique et du tourbillon qui entraînait la France vers la Révolution. Ceux qui plus tard doivent combattre les réformes avec le plus d'acharnement mettent alors le plus d'ardeur à pousser le peuple en avant. C'est ainsi qu'un noble du Vivarais, un futur émigré, d'Entraigues, publia un mémoire sur les États-Généraux, digne de notre attention ; car il montre bien quelle confusion régnait alors partout. Dans ce livre, qui portait pour épigraphe la célèbre formule de serment des nobles Aragonais : « Nous qui valons autant que vous, nous promettons de vous obéir si vous maintenez nos droits; sinon, non; » d'Entraigues réclamait la Constitution de Charlemagne; mais il accompagnait cette réclamation, d'ailleurs fort obscure pour tous et pour lui-môme, d'attaques violentes contre la monarchie, d'éloges extraordinaires du Tiers-État et des républiques. On y trouve des passages tels que ceux-ci : « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles que le ciel voulut qu'il existât des républiques ; et peut-être, pour punir l'ambition des hommes, il permit qu'il s'élevât de grands empires, des rois et des maîtres. Mais, toujours juste, même dans le châtiment, Dieu permit qu'au-fort de leur oppression, il existât pour les peuples un moyen de se régénérer. » Ce moyen, on le devine, c'est la révolte.
Nommé membre des États-Généraux, d'Entraigues fut un des plus acharnés défenseurs, de l'ordre de la noblesse. Il ne tarda pas à émigrer, et se mit au service des puissances étrangères: c'est lui qui révéla à l'Angleterre l'existence du traité de Tilsitt. Tel
était à cette époque le désordre des esprits. Beaucoup d'hommes que ' la Révolution devait bientôt épouvanter se jetaient alors dans l'opposition la plus violente ; ils prenaient pour une marque d'énergie la faiblesse même qui ne leur permettait pas de résister aux passions du moment. C'est l'histoire d'un grand nombre de déclamateurs, de d'Éprémesnil par exemple, ce fougueux parlementaire auquel la Cour fit l'honneur de le craindre, et qui fut pour quelques jours le héros de Paris. On sait comment le capitaine des gardes chargé de l'arrêter eut l'imprudence d'aller le chercher à une assemblée même du Parlement, sans le connaître. Ses collègues se refusèrent à le livrer: a Nous sommes tous d'Éprémesnil!» s'écrièrent-ils, et le marquis d'Agoust dut se retirer. 11 rentra quelques minutes après, accompagné d'un huissier, qui, par esprit de corps sans doute, et se croyant quelque peu membre du Parlement, déclara ne pas reconnaître d'Éprémesnil. Celui-ci dut se livrer lui-même; il fut conduit aux îles Sainte-Marguerite, d'où il revint pour siéger aux États-Généraux. Là, ce sera aussi un des plus ardents défenseurs de la noblesse et de la royauté. C'était, en 1788, Catilina d'Éprémesnil, ce sera bientôt Crispin d'Éprémesnil, hué parle peuple et par les laquais. Triste retour des apothéoses populaires! Sous la Terreur, d'Éprémesnil fut jugé et condamné. 11 alla à la guillotine dans la même charrette que le courageux et honnête Chapelier. « Monsieur, lui dit le député breton, on nous donne aujourd'hui à résoudre un terrible problème. • — Lequel? — C'est de savoir à qui de nous deux s'adresseront les murmures de la multitude. — A tous les deux, répondit d'Éprémesnil. » Et il avait raison. Naturellement la noblesse ne pouvait pas être seule
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à se précipiter en avant. Bientôt se répandirent des écrits vraiment incendiaires. Au Palais-Royal, centre perpétuel d'agitations , se tenaient des orateurs en plein vent, formant un club qui s'intitulait modestement le Club des enragés, et tenait à justifier son titre. On débitait des litanies du tiers état, où se trouvaient ces paroles : « Per Evangelica dicta deleanlur carnifices et nobiles. Amen. » On débitait sur la Cour plénière une farce dont voici le titre : La Cour plénière , héroï-tragi-comédie , par une société d'amateurs, dans un château aux environs de Paris, par l'abbé Vermond, à Biéville; et se trouve à Paris, chez la veuve Liberté, à l'enseigne de la Révolution , avec cette épigraphe :
La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva.
Le plus souvent, c'étaient des écrits menaçants, de véritables appels à la révolte : le Catéchisme du Parlement, ou un Avis aux bonnes gen* y où l'on trouvait des traits comme ceux-ci : « Braves Parisiens, connaissez vos forces, ne vous' laissez plus maîtriser par ces parlements; cette noblesse, ce clergé, qui ne sont qu'une poignée et dont il vous est facile de faire un déjeuner. »
Quelques jours après , VAvis aux bonnes gens était suivi d'un Avis aux Parisiens , qui s'exprimait encore plus clairement: «Frivoles Parisiens, vous courez aux spectacles, aux jeux, quand vos ennemis travaillent à appesantir vos chaînes. Vous ne pouvez être représentés légalement que par des représentants au moins sept fois supérieurs en nombre aux représentants des autres ordres... Songez au fardeau que vous portez; regardez les palais , les châteaux construits avec vos
sueurs et vos larmes ; comparez votre situation avec celle de ces prélats , de ces grands , de ces sénateurs. Vous avez l'avantage, vous êtes seize cents contre un ; vous laisserez-vous subjuguer par vos tyrans, par vos oppresseurs, qui sont cent fois plus faibles que vous ; qui sont incapables de lutter avec vous, soit la plume, soit les armes à la main? Votre multitude les écraserait : sont-ce les prélats qui endosseront la cuirasse? sont-ce les magistrats qui se présenteront le casque en tête?»
Quand les esprits sont ainsi agités, les rues ne sont pas longtemps tranquilles : des troubles éclatèrentbientôt à Paris. C'étaient d'abord des farces grotesques. Brienne ayant décidé que les payements se feraient par trois cinquièmes en argent , deux cinquièmes en papier, on le brûla en effigie sous la forme d'un mannequin recouvert les trois cinquièmes en soie, deux cinquièmes en papier. On cria vive Henri IV devant la statue du Pont-Neuf, et l'on força les passants à s'arrêter pour crier avec la foule; le duc d'Orléans lui-même dut descendre de voiture et se prêter aux caprices de la multitude. De la gaieté on passe facilement à la violence : les hommes du guet furent attaqués, le sang coula à Paris et en province. Brienne prétendait avoir tout prévu , . même la guerre civile. 11 n'avait rien prévu, ni sa chute, en quoi il est excusable, car jamais ministre n'a su prévoir un événement pareil, ni l'impossibilité de remplir le trésor épuisé. Il fallut pourtant céder. Brienne exploita sa disgrâce et fit, avant de partir, la fortune de sa famille, puis remit le pouvoir à Necker, qui demanda et obtint la convocation des États-Généraux. Un arrêt du conseil du 27 décem* bre 1788 les fixa au mois de mai 1789.
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