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CONVOCATION DES ÉTATS-GÉNÉRAUX

Qu'était-ce donc que ces États-Généraux dont le nom était dans toutes les bouches ? Nul ne le savait, et dans une situation désespérée on invoquait Tinconnu. On se rappelait vaguement que l'ancienne monarchie avait eu quelquefois recours aux États- Généraux, et Ton croyait se souvenir que d'ordinaire cet appel aboutissait à une comédie dont la mise en scène était réglée d'avance. Les députés se réunissaient, et présentaient humblement leurs cahiers de doléances; le roi les accueillait avec grâce, leur demandait des impôts que les députés se faisaient un devoir d'accorder, et les renvoyait aussitôt après. Les cahiers étaient déposés dans les archives, et nul ne s'en inquiétait. Quand par hasard une assemblée se montrait trop exigeante, comme en 1614, les soldats étaient chargés de la disper&er et tout rentrait dans l'ordre. Que les États-Généraux pussent devenir un danger pour l'autorité royale, nul n'aurait osé le penser. Qui se rappelait les. États de 1355, ou môme ceux de 1614? Le souvenir de ces fières assemblées était si bien effacé depuis longtemps que, sous Louis XIV, Fénelon et Saint-Simon réclamaient naïvement les États-Généraux. L'ignorance était la môme en 1789. Pour la cour et les ministres, la convocation des États-Généraux n'était qu'un expédient financier. On n'avait, d'ailleurs, ni renseignements précis, ni opinion arrêtée sur la réunion môme des États, sur

le mode de convocation, ni même sur les élections ; partout on marchait au hasard ; seulement, pour venir plus aisément à bout des résistances de la noblesse, on trouva bon d'accorder au tiers état un nombre de députés beaucoup plus considérable; c'est ce qu'on appela le doublement du tiers.

Si telle était l'ignorance du gouvernement, celle de ses adversaires n'était pas moindre. Les notables, les membres du Parlement, demandaient les États-Généraux sans savoir davantage ce qu'ils faisaient. C'était une machine de guerre dont ils espéraient profiter pour écraser les ministres. Cette idée naquit presque d'un jeu de mots. « Ce n'est pas des états de compte qu'il nous faut, » dit un jour le conseiller Sabatier de Cabres, « il nous faut les États-Généraux.» Le mot fit fortune, et le public s'en empara. Quant au Parlement, il avait gravement décidé que les Êlats- Généraux siégeraient dans la forme de 4614, et cet arrêté, qu'il révoqua le lendemain, suffit pour le perdre. On chercha, en effet, ce qui s'était passé en 1614, et l'on trouva qu'à cette époque, le président du tiers avait dû parler à genoux ; ses orateurs ayant osé dire que le tiers était le frère, frère cadet, mais enfin 1 le frère des deux premiers ordres, les nobles avaient protesté bien haut, déclarant qu'ils ne pouvaient avoir pour frères des cordonniers et des savetiers. Ce cérémonial humiliant, ces maximes méprisantes, ne pouvaient être acceptés par la génération éclairée et courageuse qui allait nommer l'Assemblée constituante.

Heureusement les défenseurs du tiers état montrèrent plus de hardiesse et plus de lumières. Les hommes les plus célèbres de cette époque affirmèrent hautement les droits de la nation. Kersaint, Brissot,

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Target, Condorcet, Volney, se jetèrent avec ardeur dans la lutte; ils furent secondés par Thouret, Servan, Carra, fougueux journaliste qui protestait contre le mot de sujet appliqué au peuple, par Cérutti qui osait écrire : « Le peuple est le seul corps qui ne vive pas d'abus, et qui en meure quelquefois, o Barnave, Malouet, Mounier, tous ^eux qui doivent jouer un rôle aux États-Généraux, demandent que les trois ordres votent ensemble, et veulent que le tiers état forme vraiment la majorité dans l'assemblée, comme dans la* nation. Mounier développe une autre idée aussi juste : il insiste pour que chaque province renonce à ses privilèges; que le Dauphiné, la Provence, la Bourgogne, cessent d'être des corps séparés, et qu'en se réunissant elles forment enfin la France.

Mais toutes ces voix, quelle que fût leur autorité, se trouvèrent couverles par le bruit d'un livre qui avait le mérite de traduire en formules brèves et saisissantes ce qui était alors dans l'esprit de tous : c'est le livre de Siéyès sur le tiers état (i). Né à Fréjus, le 3 mai 1748, Siéyès était le cinquième enfant d'un pauvre receveur des domaines. Élevé d'abord chez les doctrinaires de Draguignan, il manifesta de bonne heure un grand penchant pour les mathématiques et pour la vie militaire. Mais il était pauvre, il fut destiné à l'église... À quatorze ans, il entraàSaint-Sulpice. La théologie l'attirait peu, il continua à étudier les mathématiques, et se prit d'un goût très-vif pour la philosophie. 11 médita Locke et Condillac, au point d'inquiéter son supérieur. « Il est à craindre, » écrivait celui-ci, a que ses lectures ne lui donnent du goût pour les matières philosophiques. » Mais le clergé

(I) Sur Siéyès, voir la belle notice de M. Mignet. «

était indulgent, au dix-huitième siècle, et il n'était pas nécessaire de montrer une foi bien vive. « Vous pourrez en faire, » écrivait le même supérieur, « un chanoine honnête homme et instruit ; du reste, nous devons vous prévenir qu'il n'est nullement propre au ministère ecclésiastique. » Et il avait raison, ajoute Siéyès dans une nottee écrite de sa main. Voilà donc encore un ecclésiastique comme le dix-huitième siècle en a fait trop souvent, ayant horreur de son état, et d'autant plus ennemi de l'église qu'il en avait subi avec peine le joug inflexible. C'est l'esprit de Talleyrand, de Daunou, de Lakanal et de bien d'autres ; c'est ce qui explique les colères dont l'église fut l'objet pendant la révolution. Entré dans le monde comme dans un pays inconnu, Siéyès se répandit peu; il réfléchit beaucoup sur lui-même, apprit à se connaître, mais, ce qui est plus grave, crut par ce moyen connaître le monde. Ainsi se forment les esprits absolus, les faiseurs de systèmes, traitant les affaires humaines comme des problèmes de géométrie , et s'emprisonnant dans des formules qui les condamnent à l'impuissance, « La politique est une science que je crois avoir achevée , » disait Siéyès avec orgueil. Nous savons aujourd'hui qu'il lui restait beaucoup à apprendre.

Au moment où la révolution allait éclater, Siéyès, par ses talents, avait conquis dans l'église une position assez élevée. Il était devenu de bonne heure vicaire-général, chanoine, et chancelier de l'évêchéde Chartres; c'est en cette qualité qu'il avait paru à l'assemblée des notables. Pourtant il n'était pas heureux; s'il parle de ses fonctions, il ajoute: « Ainsi le voulaient la loi du besoin et la main de fer du gouvernement. » Du reste, ne voulant tromper perspnne,

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il avait pris place dans le clergé administratif. « Jamais il n'a prêché; jamais il n'a confessé; » écrit-il en parlant de lui-même; il a fui toutes les fonctions, toutes les occasions qui eussent pu le mettre en « évidence cléricale». Il s'occupait surtout des mouvements de l'opinion, et penchait fortement pour les idées nouvelles. Au besoin, il les aurait défendues par des moyens énergiques : il avait proposé de pendre Lamoignon. En 1789, il publia la fameuse brochure : Qu'est-ce que le tiers état ? tout; qu'a-til été jusqu'à présent dans V ordre politique? rien. Que demande-t-il à devenir? quelque chose. On peut dire de ce livre, qu'il est tout entier clans le titre. Mais Siéyès développait ses idées avec beaucoup de vigueur.

Le tiers état, composé de vingt- cinq millions d'âmes, doit avoir un nombre de députés au moins égal à celui des deux autres ordres, qui comptent tout au plus, l'un quatre-vingt mille membres, l'autre cent vingt mille. Ces députés, le tiers état doit les choisir dans son propre sein, mais en même temps il renoncera à ses privilèges. Siéyès réclame une constitution pour la France, mais, se séparant ici de la plupart de ses contemporains, il ne veut rien emprunter à l'Angleterre. « Quoiqu'on soit prêt à se moquer d'un Français qui ne se prosterne pas devant elle, j'oserai dire qu'au lieu d'y voir la simplicité du bon ordre, je n'y aperçois qu'un échafaudage de précautions contre le désordre. » Le système parlementaire, avec ses deux chambres et les libertés communales, était trop compliqué pour un esprit comme celui de Siéyès, ami avant tout de la règle et de l'uniformité. Ce qu'il demande pour la France, c'est une société homogène avec un droit uniforme ; un gou-

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vemement représentatif, la liberté individuelle garantie par la loi, la liberté de penser et d'écrire, en* fin une administration nationale et communale avec la suppression des provinces.

Siéyès ne se laisse pas ébranler par les objections, « Le tiers état ne peut pas former des états généraux, tant mieux, il formera une assemblée nationale. » Quant à la nouveauté de ses idées, il la reconnaît, mais ce lui est une raison pour, les affirmer plus nettement : « Je sais, dit-il avec une certaine hardiesse, que de pareils principes vont paraître extravagants à la plupart des lecteurs; mais dans presque tous les ordres de préjugés, si des écrivains n'avaient consenti à passer pour fous, le monde en serait aujourd'hui moins sage. La vérité ne s'insinue que lentement dans une masse aussi grande que l'est une nation. Ne faut-il pas laisser aux hommes qu'elle gêne le temps de s'y accoutumer, aux jeunes gens qui la reçoivent avidement celui de devenir quelque chose, et aux vieillards celui de n'être plus rien? En un mot, veut-on attendre pour semer le temps de la récolte? Il n'y en aurait jamais. » Ce livre décida la victoire.

Dans cet entraînement général, que pouvaient les adversaires du tiers état? En vain essayaient-ils par quelques protestations d'invoquer leurs anciens privilèges: la force leur échappait, et leur résistance ne servait qu'à constater leur défaite avec plus d'éclat. C'est ainsi que les princes commirent la faute de rédiger un mémoire pour défendre les droits de la noblesse. Ils rappelaient que les privilèges de cet ordre faisaient partie de l'ancienne constitution du royaume, qu'on ne pouvait y toucher sans ébranler les bases mêmes de l'État. Sans doute, les princes pouvaient avoir raison en droit; mais c'est bien de

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l'ancienne constitution qu'il s'agissait en ce moment ! Ils se trompaient d'époque en essayant une aussi vaine réclamation; ils se trompaient surtout, quand ils menaçaient de ne pas obéir aux États-Généraux, car ils bravaient une puissance qu'il ne leur appartenait pas de réduire. C'était une erreur pareille qu'avaient commise les nobles de la Provence, quand ils avaient voulu faire les élections conformément à leurs anciens privilèges ; Mirabeau n'eut pas de peine à le leur prouver. La noblesse de Bretagne ne fut pas mieux inspirée. Quand elle voulut mettre l'épée à la main pour défendre ses droits, toute la jeunesse de Bretagne s'arma contre ces prétentions. De Nantes, d'Angers, des volontaires partirent pour Hennés, et les femmes, que nous ne sommes guère habitués à voir favoriser la cause libérale, les femmes d'Angers rédigèrent une adresse patriotique qui mérite d'être citée : « Nous femmes, sœurs, amantes, lecture faite des arrêtés de la jeunesse, déclarons que nous nous joindrons à la nation, nous réservant de prendre soin des bagages, provisions, des consolations et services qui peuvent dépendre de nous; nous périrons plutôt que d'abandonner nos époux, amants, fils et frères. » La noblesse de Bretagne dut céder; elle n'envoya pas de députés aux États-Généraux; mais, si elle n'y fut pas représentée, elle fut seule à s'apercevoir de son absence.

Les élections se firent partout avec enthousiasme et sans désordre. Cette multitude appelée tout à coup à la vie politique, ces ouvriers, ces paysans qui ne savaient pas lire, se rencontrèrent dans un même sentiment de justice avec les petits propriétaires de la campagne, avec les bourgeois des villes. Tous voulaient la pratique sincère de la loi, la conquête de ré-

formes nécessaires et depuis si longtemps attendues. « Il y eut, » dit avec raison M. Michèle t, « il y eut un accord complet, sans réserve, une situation toute simple : la nation d'un côté, le privilège de l'autre, b Paris nomma ses députés un peu plus tard que le reste de la France; mais il ne fut ni moins hardi dans ses résolutions, ni moins heureux dans ses choix. Les électeurs commencèrent par ne pas reconnaître les présidents que leur avait donnés le roi ; ils voulurent les élire eux-mêmes, et, s'ils confirmèrent la plupart de ceux qui leur avaient été désignés, ils n'en eurent pas moins fait acte de souveraineté en les choisissant. Les élections s'accomplirent avec calme, quoiqu'on fît pour les troubler; le désordre causé par l'incendie de la maison de Réveillon, quelle qu'en ait été la cajuse, ne put ni les inquiéter ni les retarder. Le 20 mai, les députés de Paris furent proclamés ; parmi eux se trouvaient Target, Bailly, ïreilhard; enfin le dernier de tous, élu par le tiers état, quoiqu'il ne lui appartînt pas, élu malgré ses propres théories, et malgré le règlement que s'étaient d'abord imposé les électeurs, était l'auteur même du livre en faveur du tiers état, l'abbé Siéyès.

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