CHAPITRE II
Le 4 mai 4789, Versailles offrait à la France un spectacle nouveau pour elle , celui de députés élus librement par la nation, pour délibérer sur les maux de la patrie et les guérir par la réforme des abus. Tout Paris était accouru pour assister à la procession sol en* nelle des États-Généraux, qui devait se rendre de l'église Notre-Dame à l'église Saint-Louis. Les rues étaient pleines de monde, les maisons tendues de tapisseries; aux balcons', aux fenêtres, une foule empressée, les femmes en riches toilettes, en élégantes coiffures. Mais toutes ces magniûcences étaient effacées par l'assemblée elle-même. En tête marchaient, graves et fiers dans leyr costume noir, sans épée , les six cents membres du tiers état; après eux s'avançaient, étincelants de broderies, de dentelles et de diamants, les représentants de la noblesse ; enfin venaient les, évêques en habits sacerdotaux; puis, séparés par un corps de musique, les curés qui, par la simplicité de leurs soutanes, annonçaient dans le clergé la présence d'un autre tiers état.
Tous les cœurs étaient émus. Combien l'eussent-ils
été davantage, si , l'avenir se découvrant tout à. coup aux regards, on avait pu deviner le sort de ces hommes, la plupart brillants de jeunesse, presque tous désignés à l'estime publique par leur naissance, leurs talents et leurs vertus, et pourtant destinés à mourir en si peu de temps, et par la main les uns des autres! Garlyle évoque, à cette pensée, le souvenir de Xerxès pleurant sur le sort de son armée; mais Xerxès n'avait sous les yeux qu'une multitude de barbares lancés sur la Grèce pour étouffer dans sa fleur la civilisation naissante. A Versailles, c'était l'élite de la France, des hommes dévoués à la patrie et à la liberté, qui venaient chercher la mort. Heureusement peu de personnes éprouvaient alors ces pressentiments sinistres, et osaient les exprimer, comme M me de Montmorin à M me de Staël (1). L'impression générale était celle de la joie et de l'enthousiasme. Le tiers état fut salué par les plus vifs applaudissements. La plupart de ses membres étaient inconnus , mais on sentait bien que dans cette masse profonde était la force de la Révolution. Seul au milieu de ses collègues, Mirabeau attirait les regards. Son attitude, sa taille, son épaisse chevelure , le désignaient à la foule. Quelques murmures éclatèrent sur son passage : on ne le connaissait encore que par la sinistre renommée de ses vices. Mais sa fierté le plaçait au-dessus de tels outrages; il justifiait déjà ces paroles écrites par lui à Vincennes : a Je défierai par mes regards ceux qui voudraient me montrer du mépris. » Des applaudissements saluèrent le duc d'Orléans , qui , marchant en avant de son ordre, affectait de se confondre avec les derniers rangs du tiers état. I! se fit ensuite un pro-
(1) Considérations sur la Révolution française; chap. XYI.
134 l'assemblée nationale.
fond silence jusqu'à l'arrivée du roi , qui fut accueilli avec enthousiasme. Près de lui marchait la reine, flère et calme; elle fut pourtant arrachée à sa tranquillité par un cri qui était une menace : « Vive Orléans à jamais!» Elle sentit le coup et faillit s'évanouir, mais son émotion ne la trahit pas. A Notre-Dame, l'évoque de Nancy, La Fare, qui devait encore prêcher au sacre de Charles X, osa parler des misères du peuple, et, malgré la sainteté du lieu, fut interrompu par des applaudissements. La joie était unanime et la confiance remplissait toutes les âmes.
Pouvait-il en être autrement? On était à une de ces heures, comme il y en a toujours au début des révolutions, où les cœurs semblent battre tous de la même pensée, où les sacrifices sont acceptés avec ardeur par ceux qui plus tard résisteront avec le plus de violence, où la justice est désirée de tous, où le dévouement paraît facile. On pouvait croire qu'il n'y avait plus en France qu'une seule volonté. Le roi, dont l'attachement pour le peuple était connu, allait donner aux États-Généraux le maniement des finances et le vote de l'impôt. De leur côté, les membres des États avaient reçu de leurs électeurs des cahiers qui, sur bien des points, révélaient dans toute la France une touchante unanimité. La noblesse renonçait à ses privilèges, et ne demandait guère à conserver que ses distinctions honorifiques. Le clergé réclamait l'égalité des citoyens devant l'impôt, et s'intéressait aux souffrances du pauvre. Le tiers ne voulait que la justice. Dans la plupart de leurs vœux, dans leur respect pour le roi, leur désir de réformer les abus, tous étaient à peu près d : accord. Il y avait même entre les divers cahiers des ressemblances singulières, et qui seraient difficiles à expliquer sans
deux circonstances. La première, c'est que le duc d'Orléans avait adressé à tous les bailliages des instructions rédigées par Siéyès, et qui durent en beaucoup d'endroits servir de modèles. La seconde, qu'alors, comme il arrive souvent en France, il y avait des idées tellement adoptées par l'opinion publique qu'elles s'imposaient à tous les esprits à peu près dans les mêmes formes. Que la noblesse et le clergé gardassent encore au fond du cœur des prétentions peu conciliables avec les justes réclamations du Tiers, il n'est pas permis d'en douter; l'histoire de la Révolution, d'ailleurs, ne le prouve que trop : mais alors on s'attachait surtout à ce qui réunissait, et l'on ne voulait pas voir ce qui devait diviser. Il y avait d'ailleurs un vœu qui était unanime, qui se trouvait exprimé dans tous les cahiers, une idée qui dominait toutes les autres, et cette idée, ce n'était pas, comme on a voulu le dire plus tard, l'égalité; c'était, il ne faut jamais l'oublier pour l'honneur de la Révolution comme pour notre propre instruction, c'était la liberté. Oui, ce que la France voulait par-dessus tout, ce qu'elle demandait à ses représentants de fonder dans notre pays, les plus modérés, Malouet, par exemple, le prouvent surabondamment dans leurs mémoires, c'est la liberté.
Le 4 mai fut donc un jour de complète allégresse. Pourtant les esprits attentifs ne pouvaient manquer d'apercevoir, dès les premières heures, des causes de défiance et de division. L'égalité était dans les besoins de la France; elle pouvait être dans les désirs du roi lui-même, elle n'était pas- encore dans les mœurs. Dès le 3 mai, les députés s'étant présentés à Versailles, le roi avait reçu d'abord la noblesse et le clergé ; le tiers-état n'avait été admis que plus tard.
136 l'assemblée nationale.
Les questions d'étiquette tiennent tout d'abord une grande place: on avait réservé à la noblesse les brillants costumes; on avait imposé au tiers l'habit noir, le chapeau rabattu, le rabat blanc. De même, à la séance du 5 mai, la noblesse et le clergé entrent par les grandes portes; les députés du Tiers sont retenus plusieurs heures sous un hangar; ils entrent enfin, ou plutôt se glissent par une petite porte, quand les deux premiers ordres sont déjà placés. Le cérémonial de 1614, soigneusement consulté, portait que l'orateur du tiers devait parler à genoux; on n'osa pas aller jusque-là : il fut décidé qu'il ne prendrait pas la parole. Insultes inutiles, distinctions blessantes, qui ne protégeaient pas la monarchie, et lui créaient des adversaires.
Tous les députés étant enfin placés, le roi se leva; il prononça avec une vive émotion un discours touchant et fort applaudi. En s'asseyant il se couvrit. Les nobles l'imitèrent; les membres du Tiers suivirent leur exemple. Cette violation de l'étiquette troubla le roi, qui finit par se découvrir. C'était de la part du Tiers une première protestation qui glaça les esprits. Le garde des sceaux Barentin et surtout Necker achevèrent de refroidir l'enthousiasme, le premier par un discours qu'on n'entendit pas, le second par un long rapport sur les recettes et les dépenses, œuvre diffuse d'un financier, et non d'un homme d'État. Necker, d'ailleurs, avait oublié de traiter la question vraiment importante, celle qui était sur toutes les lèvres : les trois ordres délibéreraîent-ijs séparément ou ensemble? Ce jour-là encore cette question appartenait au roi. Necker pouvait la décider en son nom. Il ne le**fit pas, et perdit une occasion qui ne devait plus revenir.
LES ÉTATS-GÉHÉBÀUÏ. 137
Mirabeau, dès son arrivée à Versailles, avait fondé un journal (le Journal des États-Généraux). Il savait quelle puissance la presse donnerait à ceux qui pourraient s'en servir. Dans le premier numéro, il avait attaqué le discours de l'évêque de Nancy, a fait comme les tragédies modernes, avec des 1 ches ». Dans le second, il fut très-dur pour '. « L'idée générale que fit naître ce discours, c M. Necker avait pensé être non-seulement le r leur, mais le législateur de la France ; qu'il ne des États-Généraux que ce qu'il en fallait poi tionner ses conceptions. Le ton avec lequel il régenta l'Assemblée déplut. L'effet en fut d'autant plus fâcheux, qu'on ne vit en lui qu'un homme plein de ses idées, et qui n'avait pas la plus légère connaissance du terrain sur lequel il marchait. » Et, après avoir reproché à Necker d'avoir laissé dans le vague la question du vote par - ordre, il ajoutait : « Espérons que le ministre des finances comprendra qu'il n'est plus temps de louvoyer; qu'on ne saurait résister au courant' de l'opinion publique, qu'il faut en être aidé ou submergé; que le règne de l'intrigue, comme celui du charlatanisme, est passé; que les cabales mourront à ses pieds s'il est fidèle aux principes, et le déjoueront rapidement s'il s'en écarte ; que, fort d'une popularité inouïe, il n'a rien à redouter que sa propre désertion de sa propre cause, et que si dans la situation ou le royaume est plongé, une patience infatigable est nécessaire, une fermeté inflexible ne l'est pas moins. » Après avoir ainsi averti le ministre, Mirabeau n'oubliait pas ses collègues, a Espérons, disait-il en finissant, que les représentants de la nation sentiront mieux désormais la dignité de leurs fonctions, de leur mission, de leur caractère ;
138 l'assemblée nationale.
qu'ils ne consentiront pas à se montrer enthousiastes à tout prix et sans conditions ; qu'enfin, au lieu de donner à l'Europe le spectacle de jeunes écoliers échappés à la férule, ivres de joie parce qu'on leur promet un congé de plus par semaine, ils se montre^ ront des hommes (1). » Necker fut très-blessé de ces attaques. Il ne pardonna pas à Mirabeau des mots tels que ceux-ci: «Il n'y a pas de générosité à être juste, » et l'attaque de son plan financier : «Voilà nos ressources hypothéquées sur la foi et Y espérance, à condition que nous ferons la charité. » Un arrêt du conseil supprima le Journal des États-Généraux. Mirabeau protesta et fut appuyé par les électeurs parisiens, qui étaient encore assemblés pour nommer leurs députés. 11 continua son journal sous le titre de Lettres à mes commettants.
La difficulté du vote par ordre, écartée par Necker, et si justement indiquée par Mirabeau, se produisit en effet dès le lendemain, à propos de la vérification des pouvoirs. Par un heureux hasard, tandis que la noblesse et le clergé avaient pour leurs réunions particulières des salies séparées, on avait attribué au Tiers la salle même des séances, la grande salle des Menus. Les députés du Tiers s'y rendirent le lendemain, et déclarèrent qu'ils attendaient les députés du clergé et de la noblesse. Jusqu'à leur arrivée, l'Assemblée refusa de se constituer. Des lettres sont déposées sur le bureau, il est décidé qu'on ne les ouvrira pas. Vers trois heures, on apprit que le clergé et la noblesse s'étaient décidés pour la vérification séparée des pouvoirs. Les députés du Tiers s'ajournèrent au lendemain.
(1) Mémoires de Mirabeau, t. VI, p. 43.
Le jour suivant, la situation était la même. Les membres du Tiers ne montrèrent ni moins de fermeté, ni moins de prudence. Ils se résignèrent à at* tendre. Ils autorisèrent seulement quelques-uns d'entre eux à se rendre auprès des membres de la no^ blesse et du clergé, mais à titre purement officieux, non pas en qualité de députés. Plusieurs jours se passèrent ainsi. Enfin, le 12, un député de Nîmes, fils d'un pasteur des Cévennes, Rabaut Saint-Étienne, proposa une conférence pour amener la réunion des ordres. Le député breton Chapelier voulait que le Tiers notifiât son étonnement de l'absence des autres ordres, « Les députés des communes, dit-il, ne reconnaissent pour députés légaux que ceux dont les pouvoirs auront été examinés par des commissaires nommés en assemblée générale, » La discussion continue, et Mirabeau, s'emparant d'une proposition de Robespierre, demande qu'on envoie des députés au clergé sans en envoyer à la noblesse, car la noblesse ordonne et le clergé négocie (I). L'avis de Rabaut Saint-Étienne est enfin adopté le 18 mai. Des conférences furent donc ouvertes, mais sans succès. Le 26, la noblesse les rompit brusquement, sur l'avis du duc de Villequier.
Cependant le Tiers sentait tous les jours grandir ses forces. L'opinion publique le soutenait, et il avait reçu le 25 un secours considérable. Ce jour-là entrèrent à la séance les députés de Paris, où les élections étaient enfin terminées, parmi eux Bailly et Siéyès. La noblesse opposant une résistance aveugle, on résolut de s'adresser au clergé, qui se montra plus favorable au Tiers. Le 27, Target vint, au nom du Dieu de~
(1) OEuvrts de Mirabeau, t. VII, pp. 74, 125.
140 Rassemblée nationale.
paix, lui proposer la réunion. Les curés voulaient accepter tout de suite; les évoques firent observer que la proposition des communes exigeait un sérieux examen. C'était encore un jour de perdu. Le soir même les privilégiés épouvantés obtinrent du roi une lettre pour demander la nomination de nouveaux commissaires qui délibéreraient en présence du chancelier. Mirabeau conseilla aux communes de paraître accepter; c'était peut-être s'exposer à un grave danger, mais la noblesse sauva le tiers-état. Poussée par le comité Polignac, cédant aux passions d'hommes récemment anoblis, Cazalès et d'Épréménil, elle se refusa à tout accommodement. Quelques jours après, le Tiers eut à se défendre d'un nouveau piège. C'est le clergé qui le lui tendit. L'archevêque d'Aix se présenta devant les députés des communes, leur montra un morceau de pain noir, et les conjura de soulager les misères du peuple. Ceux-ci, sans se troubler, répondirent en priant le clergé de se joindre à eux pour délibérer.
Cette attitude se prolongea jusqu'au 10 juin. Ce jour-là Siéyès, en entrant dans l'Assemblée, déclara qu'il était temps de couper le câble. Mirabeau ré* clame la parole pour un député de Paris, qui a une importante motion à proposer. Sieyès monte à la tri* bune, et, d'une voix calme, il demande qu'on somme une dernière fois le clergé et la noblesse, en les avertissant que l'appel des bailliages se fera dans une heure, et qu'on donnera défaut contre les non-comparants. Le coup était décisif. L'Assemblée le sentit, et adopta l'avis de Siéyès. Quelques membres de la noblesse et du clergé furent ébranlés. Le 13, quatre curés du Poitou se présentèrent; on les reçut avec des transports de joie. Le lendemain, il en vint d'au-
très, parmi lesquels l'abbé Grégoire. Peu importait le nombre, le signal était donné.
Aussitôt se présenta une grave question. Sous quel nom allait se constituer Y Assemblée? Siéyès proposa celui-ci : Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation; Mounier : Assemblée légitime des représentants de la majeure partie de la nation, agissant en V absence de la mineure partie; Legrand : Assemblée nationale. Mirabeau fut d'un autre avis. « L'assemblée, dit-il, ne peut pas se constituer en États-Généraux, ce qui suppose trois ordres, trois États. Il faudrait, d'ailleurs, pour agir ainsi, la sanction du roi; il faudrait celle du peuple, dont les mandats, dont les cahiers ne vous ont déféré qu'un concours, et non un monopole, du peuple que tant de machinations peuvent tromper, au point de l'engager à vendre la Constitution pour du pain. » Il proposa le titre de représentants du peuple. Cette motion souleva de grands orages. On blâma Mirabeau d'avoir parlé de la sanction du roi ; on lui reprocha d'avoir dit que le peuple pouvait renoncer à la liberté pour un peu de pain. Enfin on trouva que le mot peuple pouvait s'interpréter en des sens bien divers. Target et Thouret lui demandèrent si peuple signifiait plebs ou populus. Mirabeau répliqua en grand orateur. Il commença par défendre la sanction royale : « Je crois, dit-il, le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il n'existait pas.... Oui, je le déclare, je ne connaîtrais rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et finiraient, comme les aristocraties de tous les pays, par tout envahir. » Quant au mot peuple, profitant à son tour de l'équi-
142 l'assemblée nationale.
voque qu'il avait laissée à dessein dans sa motion, il en fit hautement l'apologie, « Je persévère dans ma motion, et dans la seule expression qu'on en avait attaquée, je veux dire la qualification du Peuple français. Je l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui Ta fait combattre. Oui, c'est parce que le peuple n'est pas respecté en France, parce qu'il est obscurci, couvert de là rouille du préjugé, parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la vanité se révolte, parce qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres des aristocrates, c'est pour cela même, Messieurs, que je voudrais, c'est pour cela que nous devons nous imposer non-seulement de le relever, mais de l'anoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les cœurs. Si ce nom n'était pas le nôtre, il faudrait le choisir entre tous, l'envisager comme la plus précieuse occasion de servir ce peuple qui existe, ce peuple qui est tout, ce peuple que nous représentons, dont nous défendons les droits, ce peuple de qui nous avons reçu les nôtres, et dont on semble rougir que nous empruntions notre dénomination et nos titres. Ah ! si le choix de ce nom rendait au peuple abattu de la fermeté et du courage !... Mon âme s'élève en contemplant dans l'avenir les heureuses suites que ce nom peut avoir. Le peuple ne verra plus que nous, nous ne verrons plus que le peuple. Notre titre nous rappellera nos devoirs et nos forces, à l'abri d'un nom qui n'effarouche point, qui n'alarme point. Nous jetons un germe, nous le cultiverons, nous en écarterons les ombres funestes qui voudraient l'étouffer, nous le protégerons, nos derniers descendants seront assis sous l'ombrage de ses branches immenses.... Plus habiles que nous, les héros
Bâtâtes, qui fondirent la liberté de leur pays, prirent le nom de gueux; ils ne voulurent que ce titre, parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et leur gage de succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus,. Us s'appelleront les remontrants en Amérique, les pâ* très en Suisse, les gueux dans les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur ôleront le pouvoir de les humilier' avec des expressions dont ils auront su s'honorer (Ij. »
Mirabeau excellait à couvrir par des hardiesses de tribun les propositions les plus raisonnables. Cette fois son avis ne prévalut pas, et il nous explique luimême pourquoi. « Il est certain que la nation n'est pas mûre, écrit-il à Mauvillon. Au reste, je vous montrerai par un échantillon quel coursier fougueux (et cependant mol) c'est que notre Assemblée nationale. Imaginez- vous que toutes les circonstances militaient contre une dénomination exclusive ou usurpatrice, et que dans ma motion tout entière on n'a trouvé à reprendre que le titre de peuple. On a pensé m'écarteler et faire circuler que j'étais l'homme du gouvernement. En vérité, je me vends à tant de gens, que je ne comprends pas comment je n'ai pas encore acquis la monarchie universelle (2). » Oui, c'est là un des malheurs de Mirabeau. Il portait la peine de sa mauvaise réputation, et, à chaque pas, il devait voir renouveler contre lui cette fatale accusation. Cet échec lui fut sensible, et l'on en retrouve la trace dans une autre
(i) ORuvresde Mirabeau, t. VII, p. 97.
(2) Mémoires, t. VI. p. 70. — Lettres à Mauvillon, p. 47 2.
444 l'assemblée nationale.
lettre, au milieu de réflexions trop importantes pour être omises. « Nous nous sommes constitués Assemblée nationale sur le refus réitéré des deux ordres de se réunir à nous et de vérifier leurs pouvoirs en commun. Ce titre n'était pas le mien, et vous verrez à cet égard un très-intéressant débat dans ma II e Lettre à mes commettants.... Vous y trouverez ma motion, qui n'était autre que celle-ci : de nous déclarer Zteprésentants du Peuple français, c'est-à-dire ce que nous sommes incontestablement, ce que personne ne peut nous empêcher d'être. Et ce mot à tiroir, ce mot vraiment magique, qui se prêtait à tout, qui n'alarmait personne, réduisait à des termes bien simples le grand procès : Est-ce le peuple français, ou les cent mille individus qui se prétendent une caste à part, qui donneront des lois à la France? Ils ne l'ont pas voulu, et, dans les chances les plus favorables, il resterait qu'ils ont joué le royaume au trente et quarante, tandis que je le disputais aune partie d'échecs, où j'étais le plus fort. L'effervescence, au reste, est prodigieuse, et l'on est irrité de ce que je suis toujours aux partis modérés. Mais je suis si convaincu qu'il y a une différence énorme entre voyager sur la mappemonde, ou en réalité sur la terre; je le suis tellement que mes commettants s'intéressent extrêmement peu à nos discussions métaphysiques, tout importantes qu'elles puissent être, et que nous ne pourrons vraiment compter sur leur appui, qu'alors que nous toucherons directement au pot-au-feu ; je le suis tellement que le meilleur moyen de faire avorter la révolution, c'est de trop demander, que je mériterai encore longtemps cet honorable reproche (1). »
(l) Mémoires, t. VI, p. 74. — Lettres k Mauvillon, p. 467.
C'est* là un des côtés de Mirabeau sur lequel nous reviendrons souvent, car il convient de le bien mettre en lumière. Mirabeau avait dans son langage des violences de tribun et l'emportement des grands orateurs ; plusieurs personnes s'y sont trompées. De la véhémence des mots, on a conclu à l'exagération des idées, ce qui est une grave erreur; erreur d'autant plus fâcheuse qu'on a pu, en songeant aux derniers actes politiques de Mirabeau, en tirer contre lui un crime de trahison. Mirabeau a toujours été un partisan sincère de la royauté. 11 ne voulait pas seulement la maintenir, il la voulait forte et puissante pour qu'elle pût facilement supporter les orages de la liberté. Tel il a été à la fin de sa carrière, tel il s'est montré dès les premiers jours. Nous l'avons déjà vu réclamer avec énergie la nécessité de la sanction royale. Le 13 juin, au milieu des débats qui s'élevaient sur le titre que devait prendre l'Assemblée, il fit une démarche non moins significative. II alla trouver Malouet et le pria de négocier une entrevue entre lui et Necker. Malouet, qui ne connaissait pas Mirabeau, parut surpris, mais se prêta à cette négociation. Malheureusement, Necker avait contre Mirabeau plus de préventions que Malouet. Fort de sa popularité, fier aussi, il faut le dire, d'une probité que nul ne pouvait suspecter, il ne crut pas avoir besoin d'un homme aussi compromis que l'était le député d'Aix. Il fut sec et hautain. Mirabeau lui demandait
une communication de ses plans et de ses idées pour les défendre. Necker gaf da le silence, un peu par dédain, sans doute aussi, nous le croyons, par impuissance. Il 'refusa de communiquer à Mirabeau des plans qu'il n'avait pas. C'était, nous l'avons déjà dit, un financier habile, mais non un homme d'État.
446 l'assemblée nationale.
Comme ministre, il vivait au jour le jour, et croyait qu'il lui suffisait de rester populaire, sans soupçonner les devoirs qu'impose la popularité,
Multa dare in vulgus, totus popularibus auris Impelli
L'entrevue n'eut d'autre résultat que d'irriter Mirabeau.
Cependant l'Assemblée poursuivait son œuvre avec une rare fermeté. Le 17, elle se constituait sous le nom d'Assemblée nationale, et aussitôt faisait acte de souveraineté. Elle déclarait qu'elle légalisait provisoirement les impôts établis, mais qu'ils ne pourraient plus être perçus du jour de sa séparation. Elle prenait aussi sous sa protection les créanciers de l'État, enfin, nommait un comité des subsistances. Toutes ces mesures excitèrent dans le public le plus vif enthousiasme. En même temps s'accomplissait dans les autres ordres un travail de décomposition qui allait assurer la victoire du Tiers-État. Parmi les nobles, plusieurs avaient, dès les premiers jours, manifesté l'intention de se réunir aux députés des communes. Dans le clergé, les partisans de la séparation des ordres n'avaient déjà plus l'espoir de retarder leur défaite. Le 49, la réunion fut votée à la majorité de 149 voix contre 115.
Il se produisit alors parmi les défenseurs des anciens privilèges- un mouvement d'ailleurs facile à pressentir. Si la convocation des États-Généraux avait * été adoptée avec tant de succès, c'est surtout, il ne faut pas l'oublier, grâce aux divisions qui' existaient dans la monarchie. La royauté avait espéré que le tiers-état lui servirait d'auxiliaire pour repousser les prétentions de la noblesse. Dé son côté, la noblesse,
en 1789, comptait sur les dispositions libérales du tiers-état pour diminuer les forces de la royauté. Mais la victoire significative de l'Assemblée nationale devait réconcilier les deux ennemis, qui n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour lutter contre un danger commun. De là entre la royauté et la noblesse un rapprochement que la hardiesse des communes ne fit que précipiter. La noblesse d'ailleurs savait que, si le roi voulait sincèrement le bonheur de son peuple, il tenait aux droits de sa couronne comme à un héritage sacré; il croyait ne devoir son autorité qu'à Dieu, et la défendre était pour lui une partie de sa religion. Mais la reine appartenait tout entière à la noblesse. Elle avait vu avec terreur la convocation des États-Généraux. Elle avait vivement ressenti l'injure dont elle avait été atteinte par les cris de vive Orléans. Elle avait à défendre les droits 'de son mari, ceux de ses enfants, et considérait la lutte actuelle comme une bataille où il fallait vaincre. Chacun de nous, à, son insu, a devant les yeux un idéal qu'il s'efforce de réaliser. La préoccupation constante de Louis XVI fut de bonne heure l'histoire de Charles I er , dont le portrait était dans son cabinet. Marie- Antoinette se rappelait avec orgueil qu'elle était la fille de Marie-Thérèse. Elle savait que sa mère, vaincue, réduite à fuir ses États, avait rétabli sa fortune et celle de l'empire en faisant un appel désespéré à la noblesse hongroise. Elle aussi, elle comptait sur la noblesse française. Elle confiait sa causé, celle de tous les siens, à ces gentilshommes qui mettaient leur épée à ses pieds, et, évoquant les souvenirs de la chevalerie, juraient de combattre et vaincre pour elle. On * crut que la force suffirait pour se débarrasser de l'Assemblée, et on se décida à l'employer.
148 l'assemblée nationale.
Le roi se laissa facilement entraîner à ce coup d'État. Necker, toujours modéré, lui soumit un plan qui deux mois plus tôt aurait pu avoir quelques chances de succès. Le roi, dans une séance solennelle, aurait ordonné la réunion des trois ordres seulement pour les mesures d'intérêt général. Il aurait réclamé la sanction royale pour toutes les résolutions des États-Généraux, décrété la formation de deux Assemblées, et accordé, avec l'abolition de tous les privilèges, l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires: C'était à peu près la Constitution anglaise. Les ministres discutaient le plan que Necker leur avait communiqué dans sa voiture, en se rendant auprès du roi, quand Louis XVI reçut un billet de la reine. La délibération fut interrompue, et Louis XVI, entraîné par des conseillers imprudents, adopta des résolutions plus hardies (1). Une séance royale fut annoncée pour le 22 juin, et, sous prétexte de préparer cette cérémonie, on fit fermer la salle des États.
Le lendemain, 20 juin, Bailly se rendit à l'Assemblée. Des affiches placardées dans Versailles annonçaient que la salle était fermée ; il n'en tint pas compte, non plus que d'une lettre de M. de Dreux- Brézé, qui lui avait été adressée le soir chez lui dans une forme peu convenable. Les députés arrivent, ils trouvent les portes gardées par des soldats. Ils insistent. L'officier menace de faire feu. Voilà les représentants de la nation sans asile, errant dans les rues de Versailles, exposés à la pluie. Où iront-ils? A Marly, disent quelques voix; à Paris, s'écrient ceux qui, plus hardis ou plus imprudents, ne craignent pas de traos-
(1) M^de Stacl, Considérations sur la révolution française.
porter l'Assemblée au centre même de la révolution. Enfin, on trouve une salle, celle du jeu de paume. C'était une vaste pièce, complètement nue. Les députés y entrent, et la foule à leur suite. On apporte à la hâte une table, quelques chaises, et Un des députés les plus modérés, Mounier, propose à ses collègues de jurer qu'ils ne se sépareront pas sans avoir achevé la Constitution. Le serment est rédigé aussitôt par Bailly, qui monte sur la table et le prononce tout haut. Tous jurent. Un seul, Marlin d'Auch, proteste, et par sa résistance prouve la liberté de tous les autres. La cour seule ne comprit pas la gravité de cette décision. Le dimanche 21, le comte d'Artois fit retenir le jeu de paume pour le lundi. Il devait y jouer avec ses amis. Vaine bravade ! L'Assemblée, à qui le jeu de. paume fut enlevé le lundi, se réunit dans l'église Saint-Louis. C'est là que les membres du clergé qui avaient voté la réunion des trois ordres vinrent se joindre au tiers-élat. Deux nobles étaient avec eux. La cour n'avait plus d'espoir que dans un coup d'État. Il fut résolu pour le 23.
Dans la nuit du lundi au mardi, trois gentilshommes vinrent réveiller Bailly pour le prévenir que le roi préparait un lit de justice, et que Necker n'assisterait pas à la séance. Le ministre, dont les plans n'avaient pas été adoptés, tenait en effet à protester par son absence. Il n'osait pas aller plus loin. Le matin, Versailles présentait un aspect sinistre : les rues étaient hérissées de baïonnettes, la salle des séances entourée d'uniformes étrangers. L'insulte faite au tiers-état le 5 mai se renouvelait avec plus de maladresse et plus d'éclat. Tandis que les' deux premiers ordres entraient, comme le roi, par la grande porte, les députés des communes durent attendre, sous une galerie.
150 l'assemblée nationale.
de bois, en désordre, exposés à la pluie. Plusieurs voulaient s'en aller. La majorité tint à rester. Au fond, ces hommes si ridiculement insultés savaient qu'ils représentaient la nation. Ils furent enfin introduits par une petite porte. Le roi se leva. Il ne tintplus, comme au 5 mai, un langage conciliant et paternel. Ses imprudents conseillers avaient mis dans sa bouche des paroles dures et hautaines. On avait voulu qu'il s'exprimât en maître, au moment même où il cessait de l'être. Il cassait la décision du tiersétat, et enjoignait la délibération par ordres séparés. En revanche, qu'accordait-il au peuple? C'est ce qu'expliqua le chancelier. Les États auraient le vote des impôts; il leur serait permis de chercher les moyens de concilier la liberté de la presse avec les droits dus à la religion, à l'honneur des citoyens et à la sûreté de l'État, la liberté individuelle avec les lettres de cachet. Les propriétés féodales, dîmes, cens, rentes, droits seigneuriaux, étaient maintenus. A ce passage éclatèrent sur les bancs de la noblesse des . applaudissements aussitôt réprimés par les voix des communes. Le roi se réservait la disposition des grades dans l'armée. Quant aux questions constitutionnelles, comme la durée et le renouvellement des États-Généraux, rien n'était prévu. C'est au milieu d'un silence glacial que le roi reprit la parole pour menacer encore, « C'est moi jusqu'à présent qui ai fait tout pour le bonheur de mon peuple, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. » Il ordonna ensuite à ~ l'Assemblée de se séparer, et se retira suivi de la noblesse et de quelques évoques.
L'effet de cette séance fut déplorable, « Dans la dé-
claration, écrit Mirabeau à ses commettants, le roi veut qu*on vote par ordres, et qu'il y ait trois chambres... Au reste, on n'y trouvç point la responsabilité des ministres, solennellement réclamée par la nation; il n'y est pas même parlé d'une participation quelconque des États-Généraux au pouvoir législatif; rien de positif sur la liberté de la presse; nulle mention de l'éternelle prévarication de la poste aux lettres , de l'impôt désastreux des loteries; mais, en revanche, l'intention formelle de conserver les lettres de cachet, avec de vaines modifications; enfin, le roi se déclare l'arbitre de ce qui est propriété et de ce qui ne l'est point , indépendamment de la nature des choses , y • compris nominativement les dîmes, cens, droits et devoirs féodaux. » Commentant plus loin les dernières paroles du roi, celles où il avait menacé l'Assemblée de faire seul le bien de ses peuples , Mirabeau ajoutait : « Ainsi, le roi, non content de prescrire des lois aux États-Généraux , et même leur police , soit intérieure, soit extérieure, ne parle que par cette formule :je veux, je défends, j'ordonne, de sorte qu'un monarque ne s'est jamais plus formellement arrogé tous les pouvoirs, sans limite et sans partage. Et c'est à un bon roi que des courtisans ont osé donner le conseil d'essayer un tel régime sur la nation qu'il a senti le besoin de convoquer! Mais n'était-il donc point inutile, pour arriver à un tel but, d'assembler les représentants du peuple? Si le monarque est libre de faire des lois d'après les cahiers des différents bailliages, les ministres n'avaient qu'à se les faire adresser par la pos|e (1). »
(1) Mémoires, t. VI, p. 86, Lettre de Mirabeau à ses commettants.
152 l'assemblée nationale.
Ces dispositions étaient en ce moment dans tous les esprits , et les députés , blessés dans lents droits autant que dans leur dignité, se crurent, dès lors, autorisés à résister même au roi. Après le départ de Louis XVI ils restèrent immobiles sur leurs bancs. Le • maître des cérémonies, M. de Dreux-Brézé, s'adressant àBailly, lui dit: a Monsieur, vous avez entendu Tordre du roi. » Bailly surpris, sans lui répondre, dit à ses voisins : a Je crois que la nation assemblée né peut pas recevoir d'ordre. » Mais Mirabeau usurpe les fonctions du président : a Nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous, Monsieur, qui ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée nationale, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Allez dire à ceux qui vous envoient que nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. » Ces fières paroles, que la tradition a défigurées jusqu'à la révolte, frappèrent tellement M. de Dreux-Brézé, qu'il sortit à reculons, comme l'étiquette le prescrit pour les rois : il rendait hommage aux nouveaux souverains (i).
L'Assemblée resta en séance. aVous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, » dit Siéyès, « délibérons. »> Et on rendit aussitôt un décret qui assurait l'inviolabilité des députés. La cour imaginait en ce moment une dernière ruse pour troubler la séance : des ouvriers entraient avec des scies et des marteaux; ils venaient enlever l'estrade royale ; mais, à la voix des députés,
(1) Nous avons à peine besoin de faire remarquer combien ces paroles ressemblent »peu à l'apostrophe légendaire. Mirabeau ne parle pas de la volonté du peuple, et ne met pas le roi en cause. Les fameux mots : Votre maître , n'auraient pu être prononcés que par un ennemi de la royauté ; Mirabeau ne Tétait pas.
ils s'arrêtèrent, transformés par la gravité de l'Assemblée en auditeurs respectueux et obéissants/Ainsi la cour, qui croyait vaincre, n'avait fait que précipiter sa défaite; le soir môme la vérité éclata à tous les * yeux. Les gentilshommes qui croyaient l'Assemblée vaincue avaient abandonné le roi dont le découragement les humiliait pour s'empresser autour de Marie- Antoinette. Celle-ci les accueillait avec des paroles pleines d'espoir, et leur présentait le Dauphin en disant :« Je le donne à la noblesse. » Mais les félicitations et les transports de joie furent bientôt interrompus par le bruit des acclamations populaires; la foule était sous les fenêtres de Necker, et par ses cris le remerciait de n'avoir pas paru à la séance. Ce ministre, dont on croyait s'être débarrassé, il fallut le supplier de rester; sollicité par la reine elle-même, il fit enfin à la cour la grâce de retirer sa démission. Le roi comprit le premier la nécessité de ne pas soutenir plus longtemps une lutte inégale. Le 27 il annonça au duc de Luxembourg qu'il priait la noblesse de se réunir au Tiers-État. «Je ledésire, » avaitil dit, <( et au besoin je le veux, b Mais la noblesse n'obéissait plus à Louis XVI; elle avait résolu de sauver la monarchie malgré le roi , t et au besoin contre lui; son véritable chef à ce moment était le comte d'Artois. Ce prince qui a, comme roi, irrévocablement perdu sa dynastie, a eu le malheur de la compromettre à toutes les époques, comme prince du sang. Cette fois pourtant, il fut, lui aussi, d'avis de céder. Les nobles se rendirent donc aux séances; les premiers jours, il est vrai, ils firent tous leurs efforts pour prolonger une résistance inutile; ils affectaient d'entrer tous ensemble, comme pour conserver la distinction des ordres; pendant quelque
454 l'assemblée nationale.
temps ils essayèrent aussi de rester debout derrière le président, et de ne pas prendre part au vote. Tristes ressources qui ne pouvaient môme pas longtemps dissimuler une défaite inévitable. A la fin du mois de juin les dernières résistances avaient disparu ; les députés des communes avaient absorbé les deux autres ordres et fondé l'Assemblée nationale.