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CHAPITRE III

L'Assemblée nationale s'était constituée dès le 10 juin. Le serment du Jeu de paume, la séance du 23 , suivie de la terrible apostrophe, de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé, avaient décidé la victoire du Tiers- État, victoire que le roi lui-môme avait reconnue quand il chargea M. de Luxembourg d'inviter la no- x blesse à se réunir au reste des députés de l'Assemblée nationale. Deux protestations furent essayées, mais inutilement. Le 2 juillet, quelques membres du clergé firent une première tentative aussitôt repoussée par % Mirabeau. « Il est fort étonnant, dit-il, qu'on se permette de protester dans l'Assemblée contre l'Assemblée. On ne proteste pas, on ne fait pas de réserves contre la nation. Nul ne peut rester membre de l'Assemblée nationale s'il n'en reconnaît pas la souveraineté, et la législature elle-même ne peut délibérer en présence de quiconque se croit le droit de protester contre ses délibérations; enfin, celui qui veut protester contre les actes de l'Assemblée doit, pour en acquérir le droit, commencer par se retirer. » Après

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avoir fait remarquer que l'Assemblée, n'ayant pas voulu reconnaître l'espèce de lit de justice du 23, ne pouvait pas davantage recevoir un acte émané seulement de quelques-uns de ses membres, il terminait par ces paroles : « Aucune puissance sous le ciel, pas même le pouvoir exécutif, n'a le droit de dire je vevx aux représentants de la nation (i). » Le lendemain, la noblesse n'en essaya pas moins une nouvelle protestation , mais cette fois en dehors de l'Assemblée. Régulièrement convoqué, Tordre de la noblesse prit une délibération pour établir qu'il n'avait point cessé de regarder comme des maximes inviolables la distinction et l'indépendance des ordres, la forme du vote par ordre, et la nécessité de la sanction royale pour l'établissement des lois. En adhérant à la déclaration du 23juin, pour la présente tenue d'États seulement, et sans tirer à conséquence pour l'avenir, l'ordre de la noblesse n'avait jamais entendu s'en départir; qu'en conséquence il persistait à regarder le vote séparé comme la règle, le vote commun comme l'exception. C'était là une de ces réserves tardives et inutiles, consolation des partis, qui essayent de se cacher un moment leur défaite ; le Tiers-État avait vaincu, et c'est lui qui désormais allait diriger les travaux de l'Assemblée.

La Constituante avait à remplir des devoirs de deux sortes: elle devait d'abord donner une Constitution à la France, puis pourvoir aux nécessités de l'heure présente; les deux tâches étaient également difficiles; l'Assemblée les aborda avec la même résolution. Un comité des subsistances avait déjà été chargé de donner du pain au peuple affamé; dès le 6 juillet une

\{\) OEutres de Mirabeau, t. VII, p. 142.

commission fut nommée pour préparer les éléments d'une Constitution.

Nous touchons à un des points les plus graves de notre histoire. La révolution française, en effet, n'a pas manqué de détracteurs qui lui ont reproché d'avoir voulu rompre brusquement avec le passé , pour inaugurer, au nom de principes absolus, des institutions destinées à périr, parce qu'elles n'avaient pas la sanction du temps et de l'expérience. A ces tentatives audacieuses les mêmes écrivains n'ont pas manqué d'opposer l'exemple de l'Angleterre se rattachant toujours à son passé , même dans ses réformes les plus hardies, et maintenant à ses lois le respect que l'antiquité seule peut obtenir. Pourquoi la France n'a-t-elle pas suivi cet exemple? Pourquoi ne s'estelle pas rattachée aux anciennes traditions, et n'at-elle pas gardé, en la rajeunissant, sa Constitution primitive? Pourquoi? la raison en est bien simple: c'est que cette constitution si vantée n'existait pas en 1789, et n'avait jamais existé. Ce n'est pas seulement les partisans de la révolution, Turgot, Necker, Mou-

nier, qui mettent cette vérité en lumière; leurs adversaires tiennent le même langage et prouvent aussi bien qu'eux que la France n'avait pas de Constitution. Calonne l'affirme dans sa lettre au roi de février 1789 ; Rivarol en convient aussi, a II y avait, dit-il, lutte perpétuelle entre les pouvoirs; le roi usurpait, le clergé et la noblesse usurpaient, les parlements usurpaient, et les uns et les autres appelaient successivement le peuple à leur aide. C'est dans cette action du monarque et cette réaction des corps que consistait depuis huit cents ans le gouvernement de la France.» Montlosier n'a jamais passé pour un ami de la révolution; il ne voyait dans la nuit du 4 août « qu'un

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brigandage, une orgie, une bacchanale d'insensés et d'ivrognes. » Fermement attaché au passé, il aurait dû défendre l'ancienne Constitution, mais c'est à ses yeux un édifice « que le silence et le repos pouvaient seuls maintenir, qui devait s'écrouler au premier bruit et au premier mouvement. » Rois, parlements, États-Généraux, tous ces pouvoirs étaient en lutte les uns contre les autres, et, par leurs déclapations successives, s'étaient mis souvent en contradiction avec euxmêmes. « On a bien tort de dire, ajoutait-il, que la France en 1789 n'avait pas de Constitution; elle en avait huit ou dix, entre lesquelles chacun restait maître de faire un choix. Est-ce le despotisme qu'on préférait? il est préconisé partout. Est-ce une monarchie tempérée? le roi est dans l'heureuse impossibilité de toucher aux lois fondamentales. Craint-on l'autorité d'un sénat? le roi .est seul législateur; si veut le roi , si veut la loi. Au contraire, veut-on un corps intermédiaire entre le roi et le peuple? on n'a qu'à choisir entre le Parlement, les États-Généraux et la Cour des pairs (i). »

Tous les publicistes de cette époque tiennent le même langage. « Ceux qui se rattachent à la vieille Constitution , écrit Mallet du Pan, oublient que cette Constitution, si jamais elle exista, ne peut être considérée que comme une hypothèse, et que le fond en est éteint dans les brouillards épais de nos lois confuses, et de nos usages contradictoires. » Le Journal des Actes des apôtres, si hostile à la révolution, ne voit lui-même dans l'ancienne Constitution qu'un véritable chaos, d'où ne peuvent sortir que la contradiction et l'impuissance. Chaque ordre a le droit de veto l'un

(1) De la Monarchie française, t. II.

sur l'autre : veto du pouvoir exécutif; veto des parlements, des chambres des comptes et des cours des aides; veto des administrations provinciales, a Voilà pourtant ce qu'on appelait monarchie tempérée , oh ! très-tempérée, sans doute, puisqu'elle ne pouvait aller qu'avec des lettres de cachet ou des lits de justice, comme on le vit de 1758 à 1788. » M. Duvergier de Hauranne, qui a réuni tous ces témoignages, a bien raison d'ajouter: a En 1789, la vieille Constitution était un mot dont se couvraient, pour échapper aux réformes nécessaires, ceux qui possédaient d'injustes privilèges ou qui vivaient d'abus invétérés (1). »

Aussi ne faut-il pas s'étonner devoir, dès les premiers jours de mai, Lally-Tollendal prendre la parole devant Tordre môme de la noblesse pour exprimer l'opinion que nous voulons justifier. « On a fait, dit-il, de longs reproches , mêlés même de quelque amertume , aux membres de cette Assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve, ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre Constitution, Qu'il me soit permis d'adresser quelques mots aux auteurs de ces reproches... Vous n'avez pas de loi qui établisse que les États-Généraux sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une... Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique des États- Généraux, car vous en demandez une... Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une... Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en demandez une; vous n'avez pas ou vous n'aviez pas de loi qui nécessite votre consentement pour les impôts, car vous en de-

J^(l) Hutaire du gouvernement parlementaire, I, pp. 13, 14, 15.

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mandez une... Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du pouvoir exécutif, car voua en demandez une... Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme national et royal tout à la fois, une grande Charte, sur laquelle repose un ordre fixe , invariable , où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les droits, qui définisse tous les pouvoirs (i). »

En présence de toutes ces déclarations accumulées, comment douter que l'Assemblée nationale n'eût pour premier devoir de rédiger une Constitution? A peine réunie , elle se mit courageusement à l'œuvre ; dès le 6 juillet les trente bureaux de la Chambre nommaient une commission, et le 9, Mounier, qui la présidait, présentait un .premier rapport sur Tordre du travail; le 14 on devait commencer à discuter la déclaration des droits. Dans quel esprit cette Constitution serait-elle rédigée , le nom de Mounier l'indique assez clairement. L'habile et courageux organisateur de l'Assemblée de Vizilles était en effet le chef d'un parti plus considérable par les lumières que par le nombre, qui se rattachait à Montesquieu, et cherchait en Angleterre le modèle des gouvernements libres. A cette opinion appartenaient les Clermont-Tonnerre, les La Rochefoucauld, les Malouet, tous ceux enfin qui, disciples de Montesquieu, de Delolme et de Quesnay, mettaient la liberté dans l'équilibre des pouvoirs et dans le sage tempérament d'une royauté entourée d'institutions parlementaires : une monarchie héréditaire , avec deux chambres , la séparation absolue du pouvoir exécutif du pouvoir législatif et du pouvoir ju-

(1) Thiers, Histoire de /a Révolution française, t. I, note.

diciaire; tel est le but qu'ils voulaient atteindre. - L'influence de Montesquieu dominait de ce côté de l'Assemblée, mais n'y régnait pas absolument. Depuis le milieu du dix-huitième siècle les doctrines de Rousseau, substituant à une monarchie tempérée le régime d'une démocratie absolue, s'étaient développées jusqu'au sein des classes les plus éclairées; c'est à l'aide de Rousseau que les esprits vraiment politiques de cette époque corrigeaient ce qu'il y avait d'imparfait dans Montesquieu, sur les privilèges de la naissance, par exemple, ou sur la vénalité des offices. Mai si Mounier et ses amis acceptaient quelques-unes des idées du philosophe de Genève, ils repoussaient ses doctrines républicaines, surtout avec les exagérations de Mably. A peine quelques membres de l'extrême gauche osaient-ils les adopter en théorie. Robespierre était, s'il Tétait déjà, le seul républicain de la Constituante. Cette fraction de l'Assemblée qui ordinairement désignée sous le nom de la gauche reconnaissait pour chefs les Lameth, Duport et Barnave, n'allait pas jusque-là. Elle voulait des réformes plus radicales, prétendait réduire les droite de la royauté, mais ne songeait pas à la supprimer. Ce n'est pas de ce côté que le parti constitutionnel devait, au moins pour le moment, rencontrer ses plus cruels adversaires; c'est dans le côté droit de l'Assemblée, qui d'abord défendit avec courage tout ce qui dans l'ancien régime pouvait avoir quelque chance d'être sauvé; puis, par mauvaise humeur et par une tactique éternellement blâmable, s'efforça, dans toutes les questions, de faire prévaloir les avis les plus dangereux, pour en finir plus vite avec une Constitution imparfaite, et d'avance condamnée à mort. Ce parti, qu'on pourrait appeler le parti du désespoir, avait pour orateurs Cazalès,

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d'Épresménil et l'abbé Maury, mais ne leur obéissait pas toujours. Cependant le parti constitutionnel l'aurait évidemment emporté , il aurait triomphé même des efforts combinés de la droite et de l'extrême gauche, s'il avait trouvé dans le roi et les ministres les lumières et les forces nécessaires pour le soutenir. Il n'en fut pas ainsi; de ce côté encore, il ne trouva qu'ignorance et mauvaise volonté; c'est ce qui le perdit, et la monarchie avec lui.

En dehors de ces trois partis , d'ailleurs très-iné 1 gaux, il faut encore signaler quelques hommes qui eurent sur la Constitution une véritable influence : Lafayette, Siéyès et Mirabeau. Lafayette avait conquis en Amérique une immense popularité. Il avait rapporté de ce pays, avec le souvenir d'institutions républicaines, le goût des théories générales, des principes absolus et abstraits qui peuvent s'appliquer à tous les peuples; c'est ainsi qu'il conçut son projet de la déclaration des droits. Siéyès, lui aussi, avait le goût des principes abstraits; considérant les hommes comme deschiffres, et noncomme les «pierres vivantes d'un édifice animé (1) » , il prétendait rédiger une Constitution à priori, et croyait avoir achevé la science politique. Sa place était considérable à la Constituante; mais absolu , comme tous les hommes systématiques, dès que quelques-unes de ses idées eurent été repoussées, il se renferma dans un dédaigneux silence. Tout autre fut le rôle de Mirabeau. Sorti des rangs de la noblesse, nourri des lectures de Voltaire et de Rousseau, instruit par une longue étude du gouvernement anglais , mais éclairé surtout par les lumières de son propre génie, Mirabeau adopta tour à tour quelques

(l) Expression de M. Mignet.

idées des trois partis qui divisaient l'Assemblée, mais formait à lui seul un parti. La Constituante n'eut pas de guide plus sûr, et, si ses conseils avaient toujours pu être suivis, il aurait peut-être donné à l'Assemblée la gloire de fonder en France la liberté. Malheureusement ces législateurs furent bientôt placés dans des circonstances qui rendaient le succès presque impossible. Le 14 était le jour f}xé pour commencer à discuter la Constitution; ce jour-là même Paris renversait la Bastille et ébranlait la royauté.

Ce qui fait en effet la grandeur de la Constituante, ce qui sert à excuser ses fautes, c'est qu'à toutes les heures de sa courte et orageuse existence, en même temps qu'elle essayait de rédiger des lois pour l'avenir, elle était forcée de subvenir aux nécessités du moment, et presque toujours ces nécessités étaient terribles. Dès lés premiers jours de juillet, elle dut songer à nourrir un peuple affamé, à calmer le désordre des provinces, et à se défendre elle-même contre les menées de la cour. Paris, provinces, Versailles, le danger était partout. Paris n'avait pas de pain; la misère livrait aux agitateurs une foule facile à exciter; le Palais-Royal retentissait des plus furieuses harangues, et les scènes de désordre se multipliaient de tous côtés. La province notait pas plus tranquille; des montagnes du Dauphiné, de l'Auvergne et du Jura descendaient des troupes nombreuses de paysans poussés par l'ignorance et le désespoir. Ces animaux à deux pieds qu'avait entrevus la Bruyère voulaient venger des siècles d'oppression, et multipliaient les incendies. Les mendiants, cette plaie de l'ancien régime , formaient autour des villes des armées menaçantes; le mal était encore aggravé par des rumeurs sinistres , par des" terreurs paniques, et le nom de brigand sans

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cesse répété jetait partout la désolation. L'Assemblée connaissait ces scènes de désordre; elle en appréciait les suites terribles pour la France et pour la liberté qu'elles compromettaient. Mirabeau signala avec son éloquence ordinaire les dangers de la situation, et essaya de proposer comme remède une adresse au peuple, remède bien peu efficace sans doute , mais le seul qui fût au pouvoir de l'Assemblée. « Nos ennemis, disait-il dans cette adresse, s'efforceront de susciter des désordres pour compromettre la liberté, en la déshonorant par les excès où ils l'auraient jetée... Ab ! qu'ils sont funestes à la liberté, ceux qui croient la soutenir par leurs inquiétudes et par leurs révoltes ! Ne voient-ils pas qu'ils font redoubler les précautions qui enchaînent les peuples; qu'ils arment la calomnie au moins d'un prétexte; qu'ils effrayent toutes les âmes faibles, et soulèvent tous ceux qui n'ont rien à perdre?. . . » Il continuait en montrant quels bienfaits le peuple pouvait attendre des travaux de l'Assemblée, et le conjurait de ne pas tout compromettre par d'inutiles violences. « Mais ce malheur ne pourrait être que le résultat des conséquences de tout genre qui accompagnent les troubles, la licence, les abominations de la guerre civile. Notre sort est dans notre sagesse. La violence seule pourrait rendre douteuse ou anéantir cette liberté que la raison nous assure (4). » Ces paroles étaient sages et patriotiques, mais elles n'étaient pas écoutées. Malheureusement l'Assen}blée avait d'un autre côté des adversaires non moins redoutables. Quand le roi s'était décidé à convoquer les États-Généraux , c'était pour appeler le Tiers-État à son secours contre la noblesse; il continuait ainsi les

(1) OEuvrts de Mirabeau, t. VII, p. 141.

vieilles traditions de la politique française, telle que l'avaitpratiquée à diverses époques Suger, saint Louis, Charles VII, Louis XI et Richelieu. Ainsi s'expliquent, par exemple, les droits nouveaux accordés au peuple, comme le doublement du Tiers. La noblesse, de son côté, n'avait pas craint en plusieurs occasions de s'appuyer sur le Tiers pour combattre la royauté. Mais la journée du 23 juin changea ces dispositions; la noblesse effrayée se tourna vers le roi,. qui, de son côté, éprouva le besoin de cette alliance; les deux anciens adversaires conclurent la paix, et Ton put croire que ce serait aux dépens de l'Assemblée.

Bientôt en effet se répandirent à Versailles ces vagues rumeurs qui précèdent et annoncent les coups d'État. La cour affectait de paraître rassurée; Broglie venait d'arriver, et il amenait avec lui des régiments étrangers , des Suisses, des Allemands, qui Sauraient aucun respect pour les députés de la nation. Partout des cris de menace se faisaient entendre; on répétait à Versailles de nouvelles litanies, où les membres les plus illustres de l'Assemblée étaient menacés : « D'Artois, exaucez-nous ; Reine des Français, n'abandonnez pas votre époux; Barnave, pendez-vous; Lafayette, montrez-vous; De Caylus, continuez; duc d'Orléans, tremblez; clergé, réunissez-vous; noblesse, vengeznous; de nos ennemis, des Necker, des Mirabeau, des Target, des Chapelier, des Archevêque de Bordeaux, des monstres de l'Assemblée, délivrez-nous, notre Roi. » Ces attaques, dirigées contre les hommes les plus modérés, les désordres de Paris, l'arrivée de nouveaux soldats , tout indiquait une crise. L'Assemblée allait se trouver, suivant l'expression de La Rochefoucauld, entre une masse indisciplinée, qui n'était

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dans la main de personne, et des masses disciplinées

qui étaient dans la main du despotisme.

Pour prévenir ce nouveau danger, Mirabeau, le 8 juillet, proposa une adresse au roi , demandant le renvoi des troupes et l'établissement d'une milice bourgeoise. Dans cette adresse il insistait avec un "rare mélange d'audace et de respect sur les dangers que créait au peuple, à l'Assemblée, à la cour, aux troupes même la réunion de de Versailles. Le peuple p préparatifs menaçants; les d paraître faibles, peuvent se i du but qu'ils poursuivent; l'i nation, peut a son tour oubl:

pline et se laisser gagner par les doctrines nouvelles. Le roi doit-il compter sur la terreur pour gouverner? C'est seulement au nom des lois qu'il commandera pour trouver dans les députés une fidélité sans bornes. S'il en était autrement, il rencontrerait chez eux une résistance ordonnée par leurfidélité même, a Sire, nous vous en conjurons, ajoutait-il , au nom de la patrie, au nom de votre bonheur et de votre gloire, i renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés; renvoyez cette artillerie destinée à couvrir les frontières, renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés de la nation que nous payons pour défendre et non pour troubler nos foyers, a Les dernières pli rases renfermaient des protestations destinées à dissimuler les hardiesses de ce langage, a Votre Majesté n'en a pas besoin. Et pourquoi un monarque adoré de vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir autour du trône quelques milliers d'étrangers (1)? »

(1) H. Etienne Dumont, ce Générai* qui écrivait « avec un clou

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L'adresse fut votée , mais sans le paragraphe qui demandait l'établissement d'une garde nationale. La députation qui se présenta au roi ne reçut qu'une réponse vague et insignifiante. Mirabeau ne s'était pas trompé. La cour formait une conspiration pour réduire l'Assemblée, et courait au-devant de tous les dangers prévus par le grand orateur. En effet, si les soldats s'accumulaient autour de Versailles , si l'on introduisait des batteries d'artillerie jusque dans les cours du château, si Ton réunissait les régiments étrangers et les chefs les plus redoutés, à Paris le peuple ne se calmait pas, et dans plusieurs occasions les soldats s'étaient montrés prêts à sejoindreàlui. C'est que dans l'armée, comme dans la nation, il y avait un Tiers-État, non moins opprimé, non moins irrité contre les privilèges réservés aux officiers. Quels sentiments d'indignation ne devaient pas éprouver un Hoche, un Marceau, condamnés à ne jamais franchir le grade de sergent! Mirabeau ne se trompait pas quand il prévoyait entre la foule et les troupes cette alliance secrète qui allait favoriser la révolution. Déjà plusieurs symptômes l'avaient manifestée : à Béthune, des soldats refusent de faire feu sur le peuple; à Paris, dès la fin de juin, des gardes françaises, prisonsur du plomb*», est donné comme Fauteur de cette adresse. Nous savons que Mirabeau souvent pris à l'improviste acceptait des travaux tout faits et qu'il s'appropriait sans scrupule. M. Dumont, son secrétaire, l'a sans doute aidé plus d'une fois, et notamment dans cette occasion ; il nous est pourtant difficile de croire que le savant et lourd Genevois ait pu complètement suppléer Mirabeau ; il fournissait à l'orateur des matériaux, un canevas dont celui-ci s'emparait et qu'il marquait de l'empreinte de son génie. M. Dtunonta d'ailleurs été démenti par Lametb, qui dit avoir vu Mirabeau composer cette adresse.

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niers à l'Abbaye, sont délivrés par la foule, entraînés au Palais-Royal et fêtés toute la nuit.

Mais la cour ne voulait rien voir. Le il, le renvoi de Necker fut décidé; on appelait au ministère de Broglie , le baron Breteuil , ami particulier de la reine , et l'impopulaire Foulon. Le 12, la nouvelle éclata sur Paris comme une bombe. Le premier qui l'apporta au Palais-Royal faillit être précipité dans le bassin. Peu à peu l'agitation augmente et se discipline; un jeune homme, Camille Desmoulins, monte sur une table et harangue la foule; bientôt la multitude se met en marche; en tête de la colonne sont deux jeunes gens portant le buste de Necker et celui du duc d'Orléans. Sur la place Vendôme la foule est rencontrée par les soldats du Royal-Allemand, qui la dispersent; mais des coups de feu sont tirés sur les soldats que le colonel, le prince de Lambesc, replie alors sur les Tuileries. En traversant le jardin qu'il trouve plein de monde, c'était un dimanche, il culbute une foule inoffensive qui se disperse et porte partout la terreur; on dit qu'un vieillard a été tué , on annonce la mort d'un soldat des gardes françaises; on raconte que ce régiment s'est joint au peuple; d'un autre côté, une armée se concentre au Champde-Mars et sur la place Louis XV. C'est la guerre civile qui va éclater; on s'y prépare toute la nuit; déjà l'on brûle les barrières, et l'horizon est entouré de* flammes menaçantes. Pendant ce temps, à Versailles, dans POcangerie, la cour fête des soldats qui jurent de la sauver.

La journée du 13 fut bien remplie. L'Assemblée, dès qu'elle est réunie, décide l'envoi d'une députation au roi pour protester contre le ministère, demander le renvoi des troupes et le rappel de Necker. Par un

autre décret elle se déclare en permanence et se met sous la protection de l'épée de Lafayette qu'elle nomme son vice-président. En môme temps elle rejette la responsabilité de tous les malheurs qui peuvent arriver sur les conseillers du roi, quel que soit leur rang. C'était menacer, par-dessus les ministres , le comte d'Artois et la reine. A Paris , les électeurs se réunissent, s'installent à l'hôtel de ville et organisent une garde nationale. Pendant que le peuple se prépare au combat , les chefs de l'armée perdent de leur assurance; Besenval éloigne ses soldats du Champ-de- Mars, il craint de ne pas être obéi s'il commande le feu.

Ce jour môme Mirabeau perdait son père; le marquis mourait à Argenteuil, sans avoir pardonné à son fils, mais réconcilié avec lui par la gloire qui l'entourait. Il mourut plus indigné qu'étonné des événements auxquels il assistait, car il avait depuis longtemps prédit le soulèvement des paysans opprimés et la chute de l'aristocratie; il mourut au moins sans voir prendre la Bastille; elle ne fut vaincue que le jour de ses funérailles.

Nous n'avons pas à raconter cette victoire, malheureusement suivie de meurtres qui attristèrent la fin de cette belle journée. Le peuple, en attaquant ces murailles qui se défendaient elles-mêmes, faisait une véritable folie, mais une de ces folies héroïques qui réussissent aux heures de révolution. Certes, les cris d'une multitude sans ordres, quelques haches, quelques fusils, et même les deux canons du roi de Siam, qu'étaient-ce que ces armes contre une forteresse de huit tours solidement reliées entre elles, protégées par un immense fossé, défendues par l'artillerie? C'est la force morale des assaillants, le souffle de la revois

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lution qui ébranla la Bastille et obligea Deiaunay à capituler; de toute la garnison, un seul homme avait été tué après une journée de combat. Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est combien la haine du peuple était désintéressée. La Bastille était une prison de grands seigneurs; les pauvres et les petits n'y entraient pas; un séjour à la Bastille pouvait être considéré comme une preuve de noblesse. Mais le peuple voyait avec raison dans cette forteresse le symbole même de ce despotisme qu'il voulait renverser; en s'attaquantà la Bastille, c'est à la royauté absolue qu'il s'attaquait, c'est d'elle qu'il triomphait. Tout le monde le comprit; aussi, quand Louis XVI, à qui Ton avait caché les événements de la journée, les apprit de M. de Liancourt : « Quelle émeute !» s'écria-t-il. « Sire, » reprit le duc, « dites quelle révolution! »

L'Assemblée, qui délibérait sur la déclaration des droits, était restée en permanence toute la journée du 14, mais la discussion avait été plusieurs fois interrompue : les nouvelles qui arrivaient de Paris annonçaient un combat; à Versailles, l'attitude des princes, les flatteries prodiguées aux soldats trahissaient un complot. Mirabeau demanda qu'une députation fût envoyée au roi. Elle n'était pas encore revenue qu'on en nommait une seconde; deux électeurs arrivés de Paris annonçaient que la Bastille était attaquée, que le sang avait coulé; les députés avaient trouvé le roi troublé et attristé , mais ils ne rapportaient que de vagues promesses. L'Assemblée resta en permanence; elle apprit enfin la prise de. la Bastille et la victoire du peuple qui était aussi la sieîine.

Le 1$ au matin elle rentra en séance. Paris pouvait être pillé et incendié; la cour n'était pas désarmée, et l'espoir d'une revanche éclatante était au fond de

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bien des cœurs. L'Assemblée envoya un certain nombre de ses membres à Paris, et adressa au roi une troisième députation pour obtenir le renvoi des troupes. Une demande aussi souvent ajournée ne pouvait plus être présentée qu'avec hauteur; la journée du 14 avait d'ailleurs déplacé le pouvoir; l'autorité appartenait désormais à l'Assemblée : on le sent bien dans le langage hardi, impérieux de Mirabeau. Les députés allaient partir : « Dites au roi, s'écria Mirabeau, que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs dansçs au son de cette musique barbare, et que telle fut l'avant- scène de la Saint-Barthélémy.

« Dites-lui que ce Henri , dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté , qu'il assiégeait de sa personne, et que ses conseillers féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé (!). »

Au début de la révolution, tout était contraste et surprise. A peine ces dures paroles étaient-elles prononcées que le roi se rendit dans l'Assemblée. Il fut accueilli par un morne silence, mais prononça quelques mots touchants, et la colère se changea en un "attendrissement enthousiaste : «Je me fie à vous,» dit-il

(1) OEuvrts de Mirabeau, t. Vlï, p. 1G6.

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aux députés, qui l'applaudissent, l'entourent et se lèvent pour l'accompagner. Le roi retourne au palais au milieu d'une foule respectueuse et empressée ; la reine, qui l'aperçoit du haut du balcon, paraît émue et présente ses enfants à la multitude qui l'applaudit; un attendrissement passager confond dans une même pensée ces adversaires de la veille, qui vont recommenter le combat dès le lendemain.

A Paris, la députation de l'Assemblée avait été reçue avec un véritable enthousiasme; les électeurs ouvrirent l'hôtel de ville aux députés, placèrent des couronnes sur leurs têtes, et, ce qui vaut mieux, leur déférèrent le pouvoir. Bailly fut nommé maire de Paris , titre nouveau qui remplaçait celui de prévôt des marchands , et Lafayette général de la garde nationale. La victoire du peuple fut célébrée par un Te Deum, et Bailly, de retour à Versailles, demanda au roi de venir lui-même se montrer à sa capitale, pour calmer les esprits et refaire sa popularité. Louis XVI y consentit, malgré les craintes de la cour et ses propres alarmes; il partit pour Paris le 17, après s'être confessé et avoir fait son testament.

Le voyage s'accomplit avec une grande solennité ; deux cents députés accompagnaient le roi inquiet, mais résigné; à Sèvres, la foule devenait immense; Louis XVI regardait avec une curiosité attristée cette longue rangée d'hommes armés et portant au front la nouvelle cocarde tricolore que Lafayette avait donnée à la garde nationale. Cependant il recevait de cette multitude des marques de respect et de sympathie. A la barrière, il trouva Bailly qui lui offrit les clefs de la ville. « Ce sont les mêmes, dit-il, qui furent offertes à Henri IV. Ce roi avait conquis son peuple; ici c'est le peuple qui a conquis son roi. » La foule gros-

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sissait, mais point menaçante, curieuse surtout, et parfois attendrie. Au Pont-Neuf, des bouquets de fleurs avaient été placés aux lumières et à la bouche des canons. En entrant à l'hôtel de ville Louis XVI fut l'objet d'une cérémonie bizarre et empruntée aux usages de la franc-maçonnerie pour la n ses plus hauts dignitaires. Les gardes nati gés sur son passage levèrent leurs épée. croisant formèrent au-dessus dé sa tête la cier. Moreau de Saiut-Merry, le chef des l'accueillit par des paroles flatteuses : a Jub^ , v . •»-.:> ne deviez la couronne qu'à votre naissance, vous ne la devrez désormais qu'à vos vertus. » Le roi ne disait rien, mais Lally-Tollendal parlait pour lui, et exprimait les sentiments qu'on attendait du roi. Les applaudissements éclatèrent quand il parut au balcon de l'hôtel de ville, portant la cocarde tricolore.

Louis XVI repartit pour Versailles tranquille et presque attendri. La reine l'attendait avec la plus vive impatience; dès qu'elle l'aperçut elle se précipita dans ses bras , et l'embrassa , comme si elle avait craint de ne plus le revoir; mais, quand elle vit la cocarde tricolore, que le roi avait gardée, elle se rejeta en arrière en disant d'un ton superbe et menaçant : « Je ne croyais pas avoir épousé un roturier {!). » La reine, en effet, devait se sentir blessée. Ce jour-là même ou la veille, dans la nuit du 15 au 16, la duchesse de Polignac, le comte d'Artois et quelques seigneurs avaient quitté la France. L'émigration commençait en même temps que la royauté s'inclinait devant les deux puissances nouvelles, le peuple et l'Assemblée. Dès le lendemain le roi accordait le renvoi des troupes et le rappel de Necker.

(I) Louis Blanc, I. II, eh. Xll.p. 359; éd. Lacroix, 1889.

Mirabeau n'avait pas figuré dans ces dernières journées; son deuil l'empêcha de se rendre à Paris, où, grâce à son immense popularité , il aurait peut-être disputé à Bailly la royauté de l'hôtel de ville; mais il assistait toujours aux séances de l'Assemblée, qui, plus que jamais, allait avoir besoin de ses conseils. La prise de la Bastille, suivie du renvoi des troupes et du rappel de Nccker, donnait à l'Assemblée une première victoire. Mais avec la puissance commençait pour elle la responsabilité, et venaient les premiers dangers. Elle allait en effet avoir à se défendre contre les passions qui fermentaient dans son sein, contre l'appui toujours dangereux des désordres populaires, enfin contre sa propre ignorance. On en eut la preuve dès la journée du 16. Barnave avait proposé de demander au roi le renvoi des ministres. Mounier qui, le 13, protestait contre la démission de Necker, Mounier combattit, le 16, la proposition de Barnave, par

un scrupule constitutionnel. Adoptant dans un sens absolu la théorie de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, il prétendit que l'Assemblée n'avait pas à intervenir dans les décisions du pouvoir exécutif. Mirabeau releva cette erreur; il n'eut pas de peine à établir que les représentants de la nation avaient le droit de protester contre la nomination des ministres; qu'une assemblée qui prétendait juger les ministres et les punir devait même prévenir ces mesures de rigueur par de sages avertissements. Mounier ayant cité assez mal à propos l'exemple de l'Angleterre, Mirabeau lui répondit avec une mordante ironie : « C'est ce droit qui a perdu l'Angleterre... L'Angleterre est perdue !. . . Ah 1 grand Dieu ! quelle sinistre nouvelle! etpaf quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet inépuisable foyer de si grands exemples , cette terre classique des amis de la liberté? Mais vous me rassurez , l'Angleterre fleurit encore pour l'éternelle instruction du monde; l'Angleterre répare, dans un glorieux silence, les plaies qu'au milieu d'une fièvre ardente elle s'est faites. L'Angleterre développe tous les genres d'industrie, exploite tous les sillons de la prospérité humaine, et, tout à l'heure encore, elle vient de remplir une grande lacune de sa Constitution avec toute la vigueur d'une énergique jeunesse et l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques (1). » La motion fut adoptée.

Le lendemain Lally-Tollendal vint signaler un nouveau péril; les désordres qui avaient éclaté dès les premiers jours de juillet allaient partout en augmen-

(1) OEuvms de Mirabeau^ VII, pp. t. 172-178.

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tant. Lally proposait une adresse au peuple, que Mirabeau repoussait comme une mesure insuffisante. Mais le débat se renouvela quelques jours après avec plus de gravité. Le 22 des massacres avaient eu lieu dans Paris. Foulon et Berthier n'avaient pu être soustraits à la fureur populaire ou plutôt aux vengeances intéressées de complices qui craignaient peut-être des révélations accablantes. Le 23, Lally dénonçai ces faits à l'Assemblée indignée, et demanda des mesures urgentes. Aussitôt s'engagea une discussion fâcheuse. Barnave proposait d'établir des municipalités nouvelles, et de constituer des corps judiciaires; mais dans son discours il eut le malheur de prononcer, ces tristes paroles :a Le sang qui coule est-il donc si pur? » paroles échappées à ^improvisation , paroles souvent désavouées par lui, mais qui n'en ont pas moins pesé sur sa vie et sur sa mémoire. Quant à Mirabeau, il ne montra pas son énergie ordinaire. Il commença par protester contre ces violences qui compromettaient la liberté. « La société serait bientôt dissoute si la multitude s'accoutumait au sang et au désordre , se mettait au-dessus des magistrats , et bravait l'autorité des lois. Au lieu de courir à la liberté le peuple se jetterait bientôt dans l'abîme de la servitude; car, trop souvent, le danger rallie à la domination absolue, et dans le sein de l'anarchie un despote nous paraît un sauveur; » mais il ajoutait ces paroles que les circonstances rendaient presque cruelles : a L'humanité égare souvent la réflexion; il faut s'endurcir aux malheurs particuliers, et l'on n'est citoyen qu'à ce prix; » puis, se tournant vers Lally dont l'éloquence avait en effet le tort d'être souvent un peu trop larmoyante : « Vous sentez trop, quand il ne faut que penser , » ce qui lui attira cette dure réplique :

« Tibère pensait, et profondément; Louis XII sentait, et vivement. »

L'attitude si froide de Mirabeau dans cette séance s'explique par deux motifs, que nous ne pouvons pas taire. Nous l'avons assez souvent défendu contre d'injustes accusations pour avoir le droit de dire la vérité quand elle ne lui est pas favorable. En ce moment Mirabeau venait d'offrir ses services au gouvernement; le roi n'était pas éloigné de les accepter, mais il dut céder à l'inflexible obstination de la reine. Mirabeau se vengeait de ce refus qui avait blessé son orgueil. 11 désirait de plus obtenir la mairie de Paris, et ménageait la foule dans l'intérêt de sa popularité. Il obéissait sans doute aussi à une nécessité qui pesait alors sur l'Assemblée tout entière. Le plus grand malheur des époques agitées, c'est que la raison est impuissante, et que les passions régnent seules. Menacés par les complots de la cour et de la noblesse, les membres les plus hardi^ de l'Assemblée avaient de bonne heure cherché un appui dans le parti populaire. Déjà, à Versailles, Duport avait formé avec quelques amis le club breton, qui, lorsque l'Assemblée se transporta à Paris, devint le club des Jacobins. Duport, Lameth, Barnave, ce triumvirat qui se partageait la pensée, l'action et la parole, étaient mêlés aux agitations de la foule. Siéyès en parle avec une crainte mêlée de colère, « C'est une politique de caverne; ils prennent des attentats pour des expédients. » Et il ajoutait : « On peut se les représenter comme une troupe de polissons, méchants, toujours en action, criant, intrigant, s'agitant au hasard et sans mesure; on peut leur attribuer la meilleure part dans l'égarement de la révolution. Heureuse encore la France si les agents subalternes de ces premiers perturbateurs,

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devenus* chefs à leur tour, par un genre d'hérédité ordinaire dans les révolutions, avaient renoncé à l'esprit dont ils furent agités si longtemps ! » Ces agents subalternes, ces héritiers, c'étaient Camille Desmoulins et Danton, les fondateurs du club des Cordeliers. Mirabeau, qui affectait de mépriser Duport, Lameth et Barnave , qui les appelait le triumgwusat , voyait alors familièrement Danton et Camille Desmoulins (1).

Il fut mieux inspiré quelques jours après; l'émigration des princes entraînait quelques nobles; on avait arrêté dans plusieurs villes des hommes qui essayaient de fuir sous un déguisement: Cazalès, l'abbé Maury, le duc de laVauguyon, habillés en laquais. La nouvelle de ces tentatives, s'ajoutant aux rumeurs sinistres des brigands et aux excès commis dans les campagnes, jetait partout la terreur. Le ministre de France à Genève , Castelnau, fut trouvé porteur de plusieurs lettres dont une adressée au comte d'Artois. Bailly les envoya aussitôt au président de l'Assemblée. Fallaitil les décacheter? Oui, disait Jouy d'Arcy: « Nous sommes dans un état de guerre où l'on arrête tout ce qui est suspect. » La .discussion fut des plus vives. L'évêque de Langres demanda que le secret des lettres fût respecté, et cita Pompée jetant au feu sans les lire les lettres adressées à Sertorius. Il fut remplacé à la tribune par Robespierre : «Sans donte, dit le député d'Arras, les lettres sont inviolables, je le sais, j'en suis convaincu; mais lorsque toute une nation est en danger, lorsqu'on trame contre la liberté, lorsqu'on proscrit les têtes respectables des citoyens, ce qui est un crime dans un autre temps devient une ac-

(l) Michelet, Révolution française, t. II, liv. IV, ch. IV.

tion louable. Eh! que m'importe qu'on cite César et Pompée? Quelle comparaison peut-il y avoir entre un tyran qui avait opprimé la liberté publique et les représentants d'une nation libre chargés de la rétablir? Vous avez voulu, par votre proclamation, apaiser le peuple en lui promettant la punition de ses ennemis ; il faut donc conserver les preuves de leurs crimes^). »

Robespierre était encore peu connu de l'Assemblée , et il- n'y avait aucune influence. Au Moniteur même son nom est le plus souvent mal écrit, et quelquefois on le désigne par ce simple mot : un membre. Ses paroles en cette circonstance étaient donc sans autorité. Si nous avons tenu à les citer, c'est qu'on trouve dans ces quelques mots le procédé habituel de Robespierre, celui qu'il emploiera plus tard à la Convention. Il commence par affirmer les principes conformes à la justice et aux droits de l'humanité; puis il les ruine au nom de la raison d'État, ou il les invoque contre ses adversaires. C'est ainsi que plus tard il tuera les républicains au nom de la république, les suspects au nom de la liberté, des femmes au nom de la clémence.

Mirabeau demanda que les lettres ne fussent pas ouvertes. « Est-ce à un peuple qui veut devenir libre à emprunter les maximes et les procédés de la tyrannie? Peut-il lui convenir de blesser la morale, après avoir été si longtemps la victime de ceux qui la violèrent?» Après s'être élevé contre ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que, dans leurs étroites combinaisons j ils osent appeler l'utilité publique, jl protesta au nom de la dignité de l'Assemblée natio-

(1) Hauitl, Œuvres de Robespierre , 1. 1, p. 128.

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nale. Son avis fut adopté: grâce à lui, la Constituante eut l'honneur d'avoir respecté le secret des lettres, honneur que des gouvernements venus après elle ont pu lui envier, mais dont ils n'ont pas voulu avoir leur part.

Toujours attentif à maintenir les droits de l'Assemblée, Mirabeau, quelques jours plus tard , réclamait contre le droit de faire grâce que Necker avait cru pouvoir s'arroger, et fit rentrer en prison Besenval dont le ministre avait fait accorder la liberté par le peuple, au moment de sa réception à l'hôtel de ville. On a vu là le désir de se venger de Necker. Mirabeau n'avait pas de ces petites rancunes qui conviennent aux âmes vulgaires* Il s'opposait, en homme d'État, à un abus de pouvoir qui avait les plus grands dangers.

Cependant l'Assemblée était sans cesse détournée de ses travaux par des scènes de désordre dont le bruit remontait jusqu'à elle. Partout c'étaient des querelles entre les seigneurs et les paysans, des incendies, des menaces de mort. Quel remède apporter à tous ces maux? L'Assemblée allait en délibérer, quand quelques membres de la noblesse prirent une résolution sans exemple dans l'histoire. Sur la proposition du duc d'Aiguillon, le plus riche seigneur de France, ils décidèrent l'abolition des droits féodaux. C'est dans la nuit du 4 août que fut accompli ce généreux sacrifice. L'honneur de l'avoir proposé appartient au duc d'Aiguillon, quoiqu'il ait été précédé à la tribune par le jeune vicomte de Noailles, que son ardeur servit mal ce soir-là, car il n'avait encore à offrir que des espérances. Ces droits étaient si bien condamnés parla conscience universelle, l'unanimité était telle dans l'Assemblée, que la motion du vicomte de Noail-

LA NUIT DU 4 AOUT. i8f

les excita un véritable enthousiasme. Bientôt la tribune fut envahie; c'était à qui montrerait le plus d'ardeur; il y eut des saillies heureuses. «Je suis comme Catulle , dit M. de Virieu, je n'ai qu'un moineau, je le donne. » — « Plus d'une Lesbie sera heureuse de le recevoir, » lui répondit-on (1). Un membre ayant demandé au président Chapelier de lever la séance, celui-ci refusa, en disant que le clergé n'avait pas en- 'core pu exprimer ses sentiments. Le coup fut senti, et les évoques à leur tour" vinrent renoncer à leurs privilèges. L'un d'eux ayant protesté contre les droits de chasse : «Il m'enlève la chasse, dit le duc du Châtelet, je vais lui ôter ses dîmes, » et il apporte à la tribune cette proposition, qui est accueillie par des applaudissements. De simples curés viennent offrir leur casuel; on rivalisait de sacrifices, et l'on dut enfin arrêter un enthousiasme qui devenait dangereux; on s'en aperçut bien quand il fallut convertir toutes ces propositions en décrets.

La nuit du 4 août excita plus tard d'amers repentirs; les partisans de la noblesse l'ont traitée d'orgie insensée, et les plus indulgents ont voulu s'en moquer comme d'une scène de folie. Que certains membres de l'Assemblée aient agi avec trop de précipitation, que d'autres aient voulu se venger de leurs ennemis en leur imposant des sacrifices involontaires; que beaucoup aient essayé de revenir sur la générosité du premier moment, nous n'essaierons pas de le contester; mais ce qu'il ne faut «pas non plus méconnaître, c'est la grandeur d'âme de ceux qui, les premiers, vinrent renoncer à leurs privilèges , c'est la confiance héroïque de l'Assemblée tout entière dans les doc-

(1) Louis Blanc, i. II, ch. xv, p 415.

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trines nouvelles, dans les principes de liberté et d'égalité. La nuit du 4 août est la conséquence nécessaire et la justification du mouvement philosophique qui anima la France au dix-huitième siècle , et la transforma; c'est une des plus belles scènes à laquelle aucune assemblée ait jamais assisté, et elle a droit à toute notre admiration.

Mirabeau n'était pas à cette séance; il n'approuvait pas tous ces sacrifices; nous savons d'ailleurs qu'il tenait à sa noblesse, "et il se plaignait qu'on eût dérouté l'Europe en l'appelant Riquetti. Pourtant il juge avec sympathie cette scène mémorable. Voici d'abord ce qu'il en disait dans le Courrier de Provence : « Nous avons rendu compte de la suite des motions de cette séance remarquable ; mais l'aspect de l'Assemblée, la vivacité des sentiments, le passage rapide d'une sensation généreuse à une impression épigrammatique , le désordre des mouvements, qui faisait oublier des législateurs pour montrer des hom- ■ mes sensibles, l'espèce de défi réciproque et de combat de générosité , le trait national qui se faisait sentir dans une promptitude séduisante, dans un enthousiasme soudain, et ensuite dans l'attrait d'une plaisanterie, au milieu des objets les plus sérieux, tout cela est impossible à décrire. » Et il ajoute avec une profonde connaissance des nécessités politiques : a Toutes ces résolutions de l'Assemblée nationale sont irrévocables; elles sont sous la garantie sacrée de l'honneur; il n'est pas un Français qui ne crût flétrir la gloire nationale et s'avilir lui-même en proposant d'attenter à des sacrifices qui sont devenus le bien de < la patrie (1). » «

(1) Mémoires, t. VI, p. 173. '

Quelque temps après, il tenait le môme langage à son oncle, le bailli, qu'indignaient les concessions de la nuit du 4 août. « Il est certain, lui écrit-il, que la séance du 4 août offrait à des observateurs un spectacle singulier. Des hommes d'un rang distingué, proposant l'abolilion du régime féodal et la restitution des premiers droits du peuple (car ce n'est pas eux qui ont déshonoré ces actes d'équité en les appelant des sacrifices), excitèrent des acclamations universelles... Pour qui connaît les grandes assemblées, les émotions dramatiques dont elles sont susceptibles, la séduction des applaudissements, l'émulation de renchérir sur ses collègues, l'honneur du désintéressement personnel, enfin cette espèce d'ivresse noble qui accompagne une effervescence de générosité; pour qui réfléchit sur le concours de ces causes, tout ce qui paraît extraordinaire dans cette séance rentre dans la classe des choses communes. L'assemblée était dans un tourbillon électrique, et les commotions se succédaient sans intervalles (1). »

D'ailleurs, s'il trouve que l'Assemblée a peut-être mis trop de précipitation dans ses votes , il n'a pas le moindre regret à l'abolition de ce qui restait de la féodalité. « Veuillez bien penser, mon cher oncle, que, pour le malheur de l'humanité, les seigneurs qui vous ressemblent sont bien rares. Veuillez vous rappeler quel a été depuis une année l'inconcevable dé* tire de la noblesse, comment elle s'est liguée tour à tour avec les parlements qu'elle ne devait pas dé* fendre, avec la cour qu'elle n'aurait pas dû servir, et vous concevrez sans peine que son anéantissement est son propre ouvrage. » Il prend ensuite la défense de

(1) Mémoires, t. VI, p* 176.

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la Révolution, qu'il faut juger par l'ensemble, et non par les maux qu'entraîne toujours une agitation passagère. <t Ce qui me rassure pour l'avenir, c'est que les choses en sont au point que, la Révolution, bonne ou mauvaise, est consommée parle fait. Les hommes éclairés seront donc les premiers à sentir qu'il faut aider la secousse, pour qu'elle soit moins violente, que toute résistance serait désastreuse, » et il termine en déclarantque, puisque son oncle lui recommandede soutenir le pouvoir exécutif, « il est facile de voir que la résistance opiniâtre d'un ordre de l'État, excitant à de nouvelles vengeances, produisant dé nouvelles commotions , détruirait ce même pouvoir auprès duquel la suprême loi de l'État commande en ce moment de se rallier (4). »

Noble et patriotique langage qui n'a pas été assez entendu ! La paix ne pouvait en effet sortir que d'une adhésion sincère et complète à la cause de la Révolution.

L'Assemblée nationale avait beaucoup fait dans la nuit du 4^oùt pour établir la confiance et l'union. Ce n'étaient pas seulement les nobles qui avaient renoncé à leurs droits, c'étaient aussi les provinces qni étaient venues tour à tour par la voix de leurs députés renoncer à leurs privilèges. En même temps que les nobles se rapprochaient du tiers-état, les anciennes provinces, Bourgogne, Bretagne, Dauphiné, Languedoc, abjuraient leurs vieilles rivalités, et s'absorbaient dans une commune patrie. Dès ce jour la France nouvelle était fondée.

(1) Mémoires, t. VI, p. 176.

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