‹ Mirabeau et la ConstituanteChapitre 28 sur 35 · FINANCES · texte numérisé non relu

FINANCES

L'Assemblée était appelée à tout détruire pour tout réorganiser; elle s'occupa d'abord de la ques-

• (1) OEuvres de Mirabeau, t. V11I, p. 132.

tion financière. Depuis quelques années tous les ministres qui se succédaient au pouvoir accusaient une augmentation du déficit, et c'est pour combler ce gouffre qu'avaient été convoqués les états généraux. Dès la première séance Necker leur avait présenté des finances de l'État un tableau plus flatteur que vrai, mais qui, pourtant, sollicitait des remèdes héroïques. Malheureusement Necker avait plus de bonne volonté que de génie; c'était l'homme des demi-mesures : « Il eut toujours le malheur, disait Ri va roi, d'être insuffisant dans un système qui ne suffisait pas. » Les rigueurs de l'hiver de 1788, le manque de blé, la diminution des revenus, tout se réunissait, en ce moment, pour épuiser le trésor public. Le 7 août 1789, Necker vint proposer à l'Assemblée wf emprunt de trente millions. Clermont- Tonnerre voulait qu'on le votât par acclamation. « Je demande la proscription de ce vil esclave ! •» s'écria Mirabeau qui n'aimait pas Necker, et, en homme politique, se défiait de l'entraînement des assemblées. Il obtint, en effet, que le projet serait discuté en l'absence du ministre, et le comité des finances lui fit subir d'importantes modifications. L'intérêt fixé par Necker à cinq pour cent fut réduit par l'Assemblée à quatre et demi. Dans ces circonstances, quand l'emprunt était d'une nécessité absolue, l'Assemblée commettait une faute. L'argent est une marchandise comme les autres, soumise à toutes les chances du commerce; il fallait appeler les capitalistes, l'Assemblée les éloigna ; l'emprunt décrié par une violente brochure ne produisit que deux millions six cent mille francs.

Quelques jours plus tard (le 27), Necker fut obligé d'apporter un nouveau projet d'emprunt : il s'agis-*

sait cette fois de 80 millions, à cinq pour cent, avec facilité au prêteur de payer moitié en espèces, moitié en effets publics. Tallcyrand voulut rassurer les capitalistes alarmés par un projet de réduction sur les rentes et demanda qu'on leur donnât de sérieuses garanties. Mirabeau l'appuya. Voulant indiquer que les créanciers étaient intéressés au triomphe de la Révolution, il s'écria: «La Constitution est àl'enchère, c'est le déficit qui est le trésor de l'État, c'est la dette publique qui a. été le germe de notre liberté. Voudrez-vous recevoir le bienfait et refuser d'en acquitter le prix? «La proposition de Necker fut cette fois adoptée sans modification; mais l'emprunt n'en échoua pas moins : les capitalistes étaient sans confiance. Dans un généreux élan, la nation essaya de substituer ses sacrifices volontaires aux calculs intéressés des banquiers ; tous donnèrent, jusqu'aux enfants, mais jamais les dons patriotiques n'ont pu remplacer des ressources régulières. Le 24 septembre, Necker vint de nouveau proposer à l'Assemblée, non plus un emprunt, mais un impôt; il demandait une contribution extraordinaire du quart de revenu; chaque contribuable ferait une déclaration qui servirait de base à l'impôt. Ce projet ranimait la querelle qui éclate toujours en pareille circonstance entre le capitaliste et le propriétaire foncier; le premier en effet échappe facilement à l'impôt, qui retombe de tout son poids sur le second. Le plan fut critiqué avec vivacité ' par Dupont de Nemours. Cependant la nécessité était là pressante, inexorable. Le 26, M. de Montesquiou vint au nom de la commission des finances demander que le projet de Necker fût adopté. Plusieurs membres se levèrent pour adresser des questions au rapporteur; c'est alors qu'intervint Mirabeau. Il prononça

dans ces débats trois discours également remarquables, mais dont il faut bien se rendre compte pour en mesurer toute l'habileté. Mirabeau n'aimait pas Necker ; il craignait d'ailleurs que le nouveau projet ne fût encore suivi de quelque déception. Soutenir le crédit, parer aux inconvénients du moment en adoptant le projet du ministre, sauver le crédit public, en cas d'insuccès, et surtout ménager l'autorité de l'Assemblée, en ayant soin de ne pas engager sa responsabilité, tel est le double but qu'il voulait atteindre. Aussi proposa-t-il d'abord d'accepter le plan du ministre sans modification et sans examen.

La proposition fut adoptée etMirabeau chargé de rédiger le décret; il le rapporta quelques instants plus tard ; il faisait l'éloge de Necker, mais rejetait sur lui seul toute la responsabilité de l'échec ou du succès. « Vous poignardez le plan de Necker, » dit M. de Virieu, et les nombreux amis du ministre font entendre leurs plaintes. D'un autre côté , ses adversaires s'étonnent de trouver l'éloge du ministre dans un projet de décret. Mirabeau répond à ses interrupteurs qu'il a voulu rappeler la confiance sans bornes que la nation a montrée au ministre des finances; mais qu'il entend lui laisser toute la responsabilité de son projet. « Je n'ai pas l'honneur d'être l'ami du premier ministre des finances, mais je serais son ami le plus tendre, que, citoyen avant tout, et représentant de la ' nation, je n'hésiterais pas à le compromettre plutôt que l'Assemblée nationale. Ainsi, l'on m'a deviné, ou plutôt l'on m'a entendu ; car je n'ai jamais prétendu me cacher. Je ne crois pas que le salut de la monarchie doive être attaché à la tête d'un mortel quelconque ; je ne crois pas que le royaume fût en péril, quand M. Necker se serait trompé, et je crois

que le salut public serait très-compromis, si une ressource vraiment nationale avait avorté, si l'Assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. »

La question était nettement posée, mais les attaques ne cessèrent pas. Assailli de tous côtés, Mirabeau rédige un nouveau décret, et monte à la tribune pour y prononcer un des plus beaux discours qui soient restés dans la mémoire des hommes, le célèbre diseourssur la banqueroute.

« Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples?

a Daignez, messieurs, daignez me répondre.

a Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? qu'un jour, qu'une heure, un instant, pouvaient le rendre mortel?

. a Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose ? Oui 1 a crié quelqu'un de l'Assemblée. •— Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu, qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper; que, fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s'est trompé; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet, môme ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances. Et moi aussi, je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles; mais le ciel me préserve, dans

une situation si critique, d'opposer les miens aux siens. Vainement je les tiendrais pour préférables, on ne rivalise pas en un instant avec une popularité prodigieuse conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent financier connu, et, s'il faut tout dire, les hasards d'une destinée* telle qu'elle n'échut en partage à aucun mortel. Il faut donc en revenir au plan de M. Necker; mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs? Non ! non! mille fois non ! D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir; qu'allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération ? Manquer le moment décisif, acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n'avons pas même conçu, et diminuer par notre intervention indirecte l'influence d'un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre. Messieurs, certainement , il n'y a là ni sagesse, ni prévoyance; mais, du moins, y a-t-il de la bonne foi? Oh! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l'infâme mol de banqueroule, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte d'un grand dévouement, certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux

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des impôts?... Mes amis, écoutez on mot, un seul

mot.

«Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Eh bien! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons. Ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez Tordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces nobles victimes, précipitez-les dans l'abîme, il va se refermer.. .. Vous reculez d'horreur.... hommes inconséquents, hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable , gratuitement criminel ; car enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez f>as payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie,et peut-être leur unique moyen de la sustenter , vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, ôtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets

dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances !

a Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'élans de patriotisme, d'invocations au patriotisme; ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime, l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Eh ! Messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale ; c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès vos premiers pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus compromis, si le besoin de vos concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre Constitution? Je vous dis : Vous serez tous entraînés par la ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous mômes.

« Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclaircis), vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souf-

frent aucun retard, et que nous serons comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le malheur n'en accorde jamais... Eh ! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : « Gatilina est aux portes de Rome, et on délibère ! » Et certes, il n'y avait autour de nous ni Gatilina, ni périls, ni factions, ni Rome. Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute, est là; elle menace de consumer vous, . vos propriétés, votre honneur... et vous délibérez (4 ) ! » Non, on ne délibéra plus, ajoute La Harpe, après avoir cité cet admirable discours. Un membre, ayant essayé de répondre à Mirabeau, resta les bras en l'air et la bouche béante, sans pouvoir trouver une parole. Le grand orateur avait entraîné l'Assemblée. Le plan du ministre des finances était adopté ; mais, comme le voulait Mirabeau, sans examen, sans discussion, c'est-à-dire sans engager la responsabilité de la Constituante. Par cette manœuvre habile, les destinées du ministre des finances et celles delà révolution étaient complètement séparées. M. Necker pouvait échouer et périr sans entraîner dans sa chute le crédit de la France. Si nous insistons sur ce point, c'est que trop souvent dans notre pays on a voulu séparer l'éloquence des grandes vues politiques, et on a presque suspecté l'habileté d'un homme d'État, quand il s'est rencontré que l'homme d'État était en même temps un orateur. La conduite de Mirabeau dans cette occasion nous montre, au contraire, que l'éloquence a

(1) OEwres de Mirabeau, t. VU, pp. 249-287.

toute sa force seulement quand elle est au service de la vérité.

Le succès de Mirabeau était complet ; malheureusement les sommes que M. Necker espérait se procurer par cet impôt ne devaient pas suffire. Il fallut bientôt songer à de nouvelles ressources. Ces ressources, où les trouver? Un incident, soulevé au milieu de cette discussion, avait révélé la pensée de l'Assemblée. Tandis que Mirabeau s'était retiré pour rédiger son projet de décret, un membre, M. de Jessé, s'était levé, et avait prononcé ces paroles :«Le trésor est vide. Eh bien ! il y a pour un milliard d'argenterie en France; cent quarante millions, voilà ce que vaut l'orfèvrerie des églises. Ce vain appareil est inutile dans les temples. Ce n'est pas dans les ornements, ouvrage des hommes, c'est dans les magnificences de la nature qu'est le luxe du créateur des choses. » L'archevêque de Paris, M. de Juigné,se lève aussitôt et déclare que le clergé abandonnera volontiers les ornements des églises , en ne gardant que ce qui serait nécessaire au service du culte.

L'argenterie des églises, les biens du clergé, telles étaient, en effet, les ressources que la Révolution songeait alors à mettre au service de la France. Le clergé, d'ailleurs, il faut lui rendre cette justice, ne refusait pas de faire des sacrifices considérables : déjà l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, avait offert, au nom de ses collègues, un don de 400 millions. Mais il y avait dans cette affaire autre chose qu'une question d'argent; l'Église elle-même allait se trouver auxprises avec l'esprit philosophique du dix-huitième^ siècle. Ce n'est pas une partie de ces biens dont le nouveau pouvoir désirait accepter l'abandon ; il voulait les biens eux-mêmes, dont il contestait au clergé

la libre possession ; il voulait plus encore, il aspirait à réformer rÉglise , à lui enlever la domination des âmes, à ne faire de cet antique pouvoir que Phumble serviteur de PÉtat.

Mirabeau prit une part importante à cette lutte , que nous essayerons de retracer avec quelques détails. Il nous suffit, pour le moment, d'en indiquer le résultat. Sur la proposition de Mirabeau, les biens du clergé furent misa la disposition de la nation. Quelque temps après , pour se procurer des ressources avant que la vente de ces biens fût réalisée, on émit pour 480 millions d'assignats hypothéqués sur les propriétés saisies. Mirabeau ne prit aucune part à cette discussion; le papier-monnaie, comme il l'a dit plus tard, lui causait un véritable effroi, et le souvenir de Law troublait son imagination. Il appartenait d'ailleurs en économie politique à l'école de Quesnay, et ne reconnaissait d'autre valeur que celle de la terre. Mais, peu à peu, l'influence de son ami Glavière, spéculateur genevois, dont il avait souvent emprunté la plume et servi les desseins, l'entraînement de la Révolution, et surtout les nécessités de plus en plus pressantes, modifièrent ses sentiments... Au mois d'août 1790, il proposa à l'Assemblée: i° de rembourser la totalité de la dette exigible en assignatsmonnaie sans intérêt ; 2° de mettre en vente sur-lechamp la totalité des domaines nationaux, et d'ouvrir, à cet effet, des enchères dans les districts; 3° de recevoir en payement des acquisitions les assignats, h l'exclusion de l'argent et de. tout autre papier; 4°de brûler les assignats à mesure de leur rentrée (1).

Pourquoi donc cette série de décrets? c'est que le

(1) OEuvresde Mirabeau, \. VIII, p. 128.

trésor était vide, le déficit avait grandi depuis un an, et il fallait le combler à tout prix. Les ressources sur lesquelles Necker avait compté, emprunts à la caisse d'escompte, contribution du quart, dons volontaires, tout était épuisé. Les assignats eux-mêmes n'avaient pas donné tout ce que Ton s'en promettait. Le papiermonnaie a sur l'or et l'argent cette infériorité, qu'il n'a de valeur que par la confiance du public ; il n'est que signe dans les échanges-, tandis que les métaux sont à la fois signe et marchandise. Les assignats avaient bien une valeur réelle , puisqu'ils représentaient le prix de la vente des biens du clergé , mais il fallait que cette vente s'opérât, et elle pouvait être très-éloignée; de plus , les assignats étaient d'une valeur de deux cents livres au moins , ce qui les rendait impropres aux transactions les plus ordinaires. Pour faciliter leur circulation, Bailly avait pris une mesure hardie: sous son inspiration , la ville de Paris s'était chargée de l'acquisition d'une partie des biens du clergé , et avait invité les autres municipalités à suivre son exemple. Les assignats furent dès-lors plus facilement acceptés; l'opération avait réussi. Mais les besoins augmentaient tous les jours, et, comme dans les temps de révolution , les recettes allaient en diminuant. En septembre 1790, les intérêts de la dette constituée montaient à près de 168 millions ; la dette exigible s'élevait à 1 milliard 878 millions, et, dans la plupart des provinces, la rentrée des impôts était des plus difficiles ; le trésor public était vide.

Mirabeau voulait à tout prix éviter la banqueroute ; il prétendait qu'on ne saurait en avoir trop de frayeur, « Le despotisme le plus ferme et le plus fort, écrivaitil au roi , ne saurait en soutenir le choc. Or le despotisme est pour jamais fini en France... Il faut, ou

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consentir à la plus terrible catastrophe en finances , ou opérer incessamment une grande diminution dans les intérêts de la dette , et substituer en même temps au numéraire métallique qui se dérobe chaque jour à la circulation , un numéraire qui ne puisse pas lui être aussi facilement enlevé. » Pour cette double opération, iî pensait avoir trouvé un moyen infaillible dans les biens du clergé. Il conseillait donc au roi une nouvelle émission d'assignats , et le remplacement de Necker par Clavière, dont il garantissait la probité et l'activité féconde. Le projet qu'il présentait à l'Assemblée n'était que la conclusion de la note adressée au roi.

Necker n'était plus ministre. Jamais homme n'a pu mieux mesurer ce qu'il y a de trompeur et d'éphémère dans la plus bruyante popularité. Honnête homme et ministre médiocre, Necker n'avait pas répondu aux espérances que la nation avait mises en lui. Qui pourrait d'ailleurs, en temps de révolution , justifier l'enthousiasme irréfléchi de la foule, qui ne met alors de borne ni à ses confiances ni à ses colères? Au mois d'août, il avait déclaré que, pour suffire aux besoins de l'année , il lui fallait 200 millions. Le président du comité des finances , M. de Montesquiou, évaluant à plusieurs milliards la vente des biens du clergé, proposait de créer pour 1,200 millions d'assignats. C'est pour appuyer M. de Montesquiou que Mirabeau avait fait sa proposition. Necker s'efforça de la combattre dans un mémoire adressé à l'Assemblée, qui, fatiguée des remontrances de Necker, refusa de renvoyer la lettre au comité des finances. Necker offrit alors sa démission , qui fut acceptée, sans une parole de regret ; il partit au milieu de la plus profonde indifférence. A Arcis-sur- Aube même on l'arrêta , mais non plus , comme au-

trefois, pour le ramener triomphalement à Paris; il fallut un ordre de l'Assemblée pour qu'il pût continuer sa route. Quels sentiments s'élevaient dans son cœur, tandis qu'il comparait ce dernier voyage à ceux qui l'avaient précédé! Sans doute il dut accuser bien souvent l'ingratitude du peuple; mais les peuples ont le droit d'être ingrats. Ceux qui se vouent aux affaires publiques ne doivent pas compter sur la reconnaissance des nations; il faut qu'ils sachent trouver en eux-mêmes la récompense de leurs services.

Mirabeau pourtant ne manqua pas d'adversaires dans l'Assemblée, et au dehors. Dupont de Nemours publia, sous le nom d'Un Ami du peuple, une brochure pour établir que la création de nouveaux assignats allait augmenter le prix de toutes les denrées. « On dit que les assignats vaudront l'argent et serviront autant que l'argent; si cela est, comme il n'y aura pas plus de pain ni plus de vin qu'auparavant, ceux qui voudront avoir du pain et du vin avec des assignats ou avec de l'argent seront obligés de donner plus d'assignats ou plus d'argent pour la même quantité de pain ou de vin. On veut émettre autant d'assignats qu'il y a déjà d'argent dans le royaume : c'est donc comme si on doublait la quantité de l'argent. Mais, s'il y avait le double d'argent, il faudrait acheter les marchandises le double plus cher, comme il arrive en Angleterre, où il y a beaucoup d'argent et de papier, et où une paire de souliers coûte douze livres. » Au sein de l'Assemblée, Talleyrand se plaçait à un autre point de vue. Il signalait le danger d'accroitre le papier-monnaie; il se demandait ce qui arriverait le jour où le nombre dçs billets dépasserait la valeur des biens mis en gage, et, avec une perspicacité prophétique, il indiquait d'avance les inconvénients oùse

MESCUSS RÉVOUmONSAIRES. $73

laisseraient pea à pea aller ceux qui ne craignirent pas de créer pour quarante -neuf milliards d'assignats- Bien ne put arrêter Mirabeau. Rendons-lui d'abord

cette justice : il ne pouvait prévoir la folie des hommes qui, par la multiplication du papier-monnaie, devaient ruiner la France; il voulait qu'on s'en tint à une émission strictement limitée à la valeur des biens ecclésiastiques. Mais ce qui le frappait le plus dans cette mesure, c'est moins encore le côté financier que le caractère politique. Il espérait en multipliant les assignats créer dans toutes les classes de nombreux amis à la Révolution ; il comptait intéresser à son succès tous ceux qui n'auraient pas d'autre gage de leur fortune. Cette idée l'avait si fortement frappé qu'il la développa dans deux grands discours à quinze jours de distance. Voici ce qu'il disait le 27 du mois d'août :

c Si vous aviez dans les mains un moyen simple et déjà éprouvé de multiplier les défenseurs de la Révolution, de les unir par l'intérêt aux progrès de vos travaux ; si, par quelque moyen, vous pouviez échauffer en faveur de la Constitution ces âmes froides qui, n'apercevant dans la révolution des gouvernements que des révolutions de fortune, se demandent : Que perdrai-je, que gagnerai-je? si vous pouviez môme danger en amis et en soutiens de la Constitution ses détracteurs et ses ennemis, cette multitude de personnes souffrantes qui voient leur fortune comme ensevelie sous les ruines dfc l'ancien gouvernement, et qui accusent le nouveau de leur détresse, si, dis-je, il existait un moyen de réparer tant de brèches, de concilier tant d'intérêts, de réunir tant de vœux, ne trouveriez-vous pas que ce moyen joindrait de grands

274 là coNSTmmoit.

avantages à celui de faire face à vos besoins, et que la saine politique devrait s'empresser de l'accueillir? Or considérez, je vous supplie, les assignats-monnaie sous ce point de vue ; ne remplissent-ils pas éminemment cette condition ? Vous hésiteriez à les adopter comme mesure financière, que vous devriez les embrasser comme un instrument sûr et actif de la Révolution. Partout où se placera un assignat-monnaie, là sûrement reposera avec lui un vœu secret pour le crédit des assignats, un désir de leur solidité. Partout où quelque partie de ce gage public sera répandue , là se trouveront des hommes qui voudront que la conversion de ce gage soit effective, que les assignats soient échangés contre les biens nationaux, et comme enfin le sort de la Constitution tient à la sûreté de cette ressource, partout où vous trouverez un porteur d'assignats, vous compterez un défenseur nécessaire de vos mesures, un créancier intéressé à vos succès. »

Le 17 septembre il reprenait la parole et revenait sur les mêmes idées ; mais, serrant de près la question financière, il réfutait tour à tour Necker, Dupont de Nemours et Talleyrand. « Les assignats ne sont point ce qu'on appelle vugairement du papier-monnaie : nos assignats sont une création nouvelle qui ne répond à aucun nom ancien. Il serait plus juste de les appeler un papier territorial; ils représentent la terce, c'est-à-dire le plus réel des biens, la source de toutes les productions.

a Tout le mémoire de Necker repose sur l'avilissement présagé des assignats. Mais Je retour de la confiance doit tout ranimer; pourquoi vouloir empocher ce retour? N'est-il pas clair que désespérer, d'entrée, de tout rétablissement fondé sur notre

ressource actuelle, c'est empêcher cette confiance de se rétablir? Qu'est-ce donc qu'on prétend par ces cris d'alarmes? Celui qui les pousse, quelques lumières qu'on lui accorde, est-il un raisonneur si sûr qu'on ne puisse, sans malheur, s'écarter de ses opinions? Si cela n'est pas; si, nonobstant ces craintes, nous osons penser qu'on peut néanmoins marcher en avant, ne nuit-il pas dès lors au succès de nos résolutions ? Sans doute il faut agir avec prudence en pareille matière, mais c'est précisément contre cette ardente précipitation à trancher une question si grave et si compliquée qu'il faut s'élever. Convient-il dans la situation actuelle de sonner la trompette de la défiance, au risque d'exciter cette défiance par ses prédictions, quitte à dire, si ces maux arrivent: On pouvait les éviter; je l'avais bien dit? Eh! de grâce, ditesnous donc aussi ce qu'il faut faire; car il ne suffit pas, quand le vaisseau s'enfonce sous nos yeux, de crier à •ceux qui veulent tenter d'en sortir : Ne vous fiez pas à cette nacelle ! 11 faut leur fournir un moyen plus sûr de salut.

a La disette du numéraire est antérieure à la création des assignats. Le papier, dit-on, chasse l'argent; fort bien: donnez-nous donc de l'argent. Mais, quand les espèces sont chassées sans que le papier s'en mêle, admettez pour un temps le papier à leur place, et ne dites pas que c'est lui qui les chasse. Le papier chasse l'argent, oui, le mauvais papier, mais ce n'est pas là notre papier; les terres productives de tout valent bien les métaux qu'elles produisent, elles peuvent marcher de pair avec eux. Les assignats ont aidé à la circulation des marchandises; s'ils n'ont pas encore rendu tous les services qu'on peut en attendre, c'est qu'on ne les a pas assez multipliés, c'est qu'on

n'a pas créé de petits assignats pouvant remplacer la monnaie. On prétend que le pays sera accablé par cette masse de papier-monnaie; elle est bien plus considérable en Angleterre, et l'Angleterre est plus riche que la France ; un mauvais papier-monnaie a sauvé les États-Unis, leur a permis d'accomplir une révolution; et comment la France, qui a aussi une révolution à terminer, qui à côté de grands besoins possède de grandes ressources, qui a plus de domaines à vendre que d'assignats sur ces domaines à distribuer, n'oserait-elle adopter cette mesure?

a On a dit que la multiplication des assignats augmenterait le prix des denrées; on a cité l'exemple de l'Angleterre où les souliers coûtent douze francs. Il y aurait beaucoup à dire sur ces souliers de douze francs, espèce de souliers qui apparemment ont la propriété particulière de coûter douze francs à Londres, et ensuite, à raison du transport, du droit d'assurance et d'entrée, de venir s'offrir à sept francs, rue Dauphine, à Paris ; mais il fallait parler du prix du pain, qui, en Angleterre, est meilleur marché qu'à Paris. »

Il montre ensuite que les assignats ne dépasseront pas la valeur des biens qui leur sert de garantie, et que, là encore, on a eu tort de parler de banqueroute ; mais ce qui à ses yeux domine toutes les considérations financières, c'est que la création des assignats implique la vente des biens nationaux, et c'est à cette vente qu'il tient par-dessus tout. C'est là-dessus qu'il insiste, dès le début de son discours, dénonçant comme mauvais citoyen quiconque s'oppose à ce projet. La France est en dissolution, si la vente des biens nationaux ne s'effectue pas immanquablement, si elle n'est partout protégée, encouragée; si

les derniers des obstacles qui peuvent s'y opposer ne sont pas renversés et détruits. « C'est la persuasion de la vente certaine et instante des biens nationaux, qui peut seule assurer le succès de notre liquidation des assignats, comme il n'y a que cetle vente effective qui puisse sauver la chose publique. Ainsi je mets au nombre des ennemis de l'État, je regarde comme criminel envers la nation, quiconque cherche à ébranler cette base sacrée de tous nos projets générateurs, à faire chanceler ceux qui s'y confient. Nous avons juré d'achever, de maintenir notre Constitution:: c'est jurer d'employer les moyens propres à ce but; c'est jurer de défendre les décrets sur les biens nationaux, d'en poursuivre jusqu'à la fin, d'en hâter l'exécution ; c'est un serment civique compris dans le serment que nous avons fait ; il n'y a pas un vrai citoyen, pas un vrai Français, qui ne désire s'y réunir. Que la vente des biens nationaux s'effectue ; qu'elle devienne active dans tout le royaume, et la France est sauvée (1). »

Le projet de Mirabeau fut adopté, et le grand orateur se vanta d'avoir dans cette séance puissamment servi la Révolution. 11 ne se trompait pas. Si, plus tard, on a abusé des assignats, il ne peut être rendu responsable de cette faute ; mais il a eu le mérite de comprendre qu'on fondait définitivement la Révolution, en créant par la vente des biens nationaux des millions de propriétaires, qui lui devraient tout et lui resteraient éternellement attachés. On vit clairement le résultat de cette politique sous la Restauration; quand les conquêtes de la Révolution furent attaquées par le pouvoir, elles trouvèrent des défen-

(1) ORuvres de Mirabeau^ t. VIII, pp. 233 et suiv.

seurs invincibles dans la classe moyenne, dans cette race de propriétaires que la Révolution avait créés, et qui, lui devant tout, n'épargnèrent rien pour la sauver.

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