LE CLERGÉ
Les trois grands soutiens de l'ancienne monarchie étaient les Parlements, l'armée et le clergé; nous ayons vu quel coup Mirabeau a porté aux Parlements; pour l'armée son opinion ne fut ni moins ferme, ni moins radicale. Au milieu des désordres qui éclataient de toutes parts, tandis que les députés proposaient sans cesse des mesures partielles, qui paraient seulement aux circonstances, Mirabeau avait compris que l'organisation même de l'armée était fatalement contraire à la Révolution. Il demanda donc, au mois d'août 1790, de licencier l'armée tout entière, pour la reformer dans de nouvelles conditions. Il prononça dans cette séance quelques paroles pleines de sens et de justesse ; mais il ne put formuler un plan de réforme, et le temps ne lui permit pas de revenir à cette importante question. Il n'en est pas de môme du clergé; il prit une paît considérable à tous les débats sur les questions ecclésiastiques, depuis la discussion sur les dîmes jusqu'à l'organisation du clergé constitutionnel. Là il se trompa gravement; égaré par ses passions, et aussi par les préjugés de son époque, il commit des erreurs qui coûtèrent cher à la France. Nous allons exposer ses idées, que nous combattrons souvent ; mais à ces erreurs nous trouverons toujours mêlées de grandes vérités, exposées avec une éloquence irrésistible.
Rien n'est à la fois plus délicat et plus vigoureux que la conscience; la moindre attaque suffit pour l'effaroucher; aucune persécution ne peut la vaincre.
C'est que la force morale n'est pas, comme la force matérielle, à la merci des événements et des coups du sort. La violence ne peut rien sur elle, et pour tous les cœurs généreux le malheur ne fait que lui donner de nouveaux ressorts. Aussi, toutes les fois que les puissances de ce monde ont l'imprudence d'engager une lutte où la conscience est intéressée, le succès n'est pas douteux ; la résistance peut être étouffée un moment, elle n'est jamais vaincue, et, quand on croit en avoir fini avec elle, il suffit d'une occasion pour montrer que tout est à recommencer, ou plutôt que la victoire çeste aux opprimés.
L'Assemblée constituante l'a éprouvé dans sa lutte contre le clergé ; tandis qu'elle abattait sans difficulté toutes les institutions. du passé, elle sentit sa puissance s'arrêter en face de l'Église; et pourtant elle représentait, elle aussi, une force morale, celle de la Révolution; mais, en voulant atteindre la foi même, en s'adressant aux consciences, elle sortait du domaine qui appartient aux pouvoirs humains, elle commettait une .usurpation qui devait être pour elle une cause de défaite. Non que tout fût à blâmer dans la réforme que méditait la Constituante; elle s'attaquait à des abus réels, elle accomplissait des progrès que l'Église elle-même devait plus tard approuver; mais la lutte était mal engagée,* par suite d'une déplorable confusion entre les questions politiques et les questions religieuses: de là des défiances qui, habilement exploitées, effrayèrent les esprits timides et préparèrent la guerre civile.
C'est par la discussion sur les dîmes, à la suite delà nuit du 4 août, que la querelle s'engagea. Dans cette séance mémorable, l'Assemblée avait décidé la suppression de toutes les dîmes, laïques ou ecclésias-
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tiques. Le 10 on discuta pour savoir si ces dernières seraient ou non soumises au rachat. Certains orateurs ne virent là qu'une occasion de dépouiller l'Église, a Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation, » avait dit Buzot; le marquis de Lacoste avait aussi demandé l'abolition absolue des dîmes. Parmi les ecclésiastiques plusieurs défendirent les dîmes en se fondant sur l'intérêt des pauvres; l'abbé Grégoire demanda que les dîmes fussent échangées en un bienfonds; le prêtre, au sortir de l'église, serait allé travailler la terre. Mais celui qui comprit le mieux la question, c'est Siéyès. Habitué depuis longtemps à manier les affaires du clergé, il savait quelle était l'origine des dîmes, et à qui leur abolition allait profiter. Il demanda que les dîmes fussent soumises au rachat. « Si la dîme est supprimée sans indemnité, dit-il, elle restera dans la main de celui qui la devait, au lieu d'aller à celui à qui elle est due. Prenez garde que l'avarice ne se cache sous l'apparence du zèle. Il n'est pas une terre qui n'ait été vendue et revendue depuis l'établissement de la dîme. Or, je vous le demande, les terres ne s'achètent-elles pas moins les redevances, moins les dîmes dont elles sont chargées ? La dîme n'appartient donc à aucun propriétaire. Si elle est supprimée dans les mains du créancier, elle ne doit pas l'être pour cela dans les mains du débiteur. Pourquoi faire un présent de 70 millions aux propriétaires français? » Et il termina par ces paroles : « Ne laissons pas dire à la France, à l'Europe, que, le bien même, nous le faisons mal. Je vous demande non pas s'il vous est utile de vous emparer de la dîme, mais si c'est justice. » Siéyès avait raison; mais il avait contre lui les préjugés; il perdit sa popularité.
Mirabeau fut au contraire injuste et violent. Pour lui <( la dîme n'est pas une propriété; ce n'est pas même une possession : c'est une contribution destinée à cette partie du service public qui concerne les ministres des autels ; c'est le subside avec lequel on salarie les officiers de morale et d'instruction... J'entends à ce mot salarier beaucoup de murmures, et Ton dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce; mais, Messieurs, il serait temps, dans cette révolution qui fait éclore tant de sentiments justes et généreux, que Ton abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaires et salariés. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut être mendiant, voleur ou salarié. Le propriétaire n'est lui-même que le premier des salariés. Ce que nous appelons vulgairement sa propriété n'est autre chose que le prix que lui paye la société pour les distributions qu'il est chargé de faire aux autres individus .par ses consommations et ses largesses : les propriétaires sont les agents, les économes du corps social (1). » Dans ce discours nous trouvons déjà les deux théories appliquées par la Constituante à la question ecclésiastique : la distinction entre les propriétés de l'Église, et les autres propriétés ; l'idée d'un clergé fonctionnaire et salarié par l'État.
Cependant, sur la proposition de l'archevêque d'Aix, M. de fioisgelin, un grand nombre d'ecclésiastiques avaient signé l'abandon des dîmes à la nation; la Constituante préféra les abolir sans indemnité, c'està-dire enrichir au hasard les propriétaires qui se trouvaient ainsi délivrés d'une dette de 80 millions,
(1) OEuvres de Mirabeau, t. VII, p. 203.
sans profit pour le pays. Mirabeau, lui-môme, constatait ce fâcheux résultat, lorsque, dans son journal, pour combattre l'argumentation de Siéyès, il en était réduit à voir dans l'abolition des dîmes sans rachat une de ces chances heureuses, comme on en rencontre dans l'acquisition d'un domaine. *
Mais la question des dîmes n'était qu'une escarmouche destinée à annoncer de plus grands et de plus sérieux combats. Bientôt les nécessités pressantes de l'État amenèrent l'Assemblée à mettre en question les biens mêmes de l'Église. Ces biens, il faut le reconnaître, étaient immenses et hors de proportionavec les besoins du culte ; ils s'élevaient à plus de deux cents millions de revenus, sans cpmpter trente millions payés par l'État pour différents objets (1)., Cette fortune était surtout mal distribuée : les soixante mille prêtres desservants n'avaient droit qu'à quarante-cinq millions ; tout le reste était absorbé par le haut clergé r les abbés et les évoques.
La bataille s'engagea par des brochures, dont deux surtout furent remarquées, celle de Siéyès pour défendre les biens du clergé, celle de l'avocat général Servan qui, en accordant un salaire aux prêtres, était partisan du salaire en argent. L'Assemblée fut enfin saisie de la question dans la séance du 10 octobre. Gomme il arrive bien souvent en temps de révolution, le coup porté à l'Église partit d'où elle aurait le moins dû l'attendre. C'est un jeune prélat, appartenant à la noblesse, l'évêque d'Autun, qui vint apporter à la tribune le plan d'une nouvelle organisation.
Talleyrand proposait de donner à la nation la tota-
(1) M. Léonce de Lavergne évalue les biens du clergé à peu près à trois milliards. (Économie rurale de la France,)
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lité des fonds du clergé et des dîmes ; la nation à son tour assurerait au clergé les deux tiers des revenus de ces biens. Il évaluait les revenus du clergé à cent cinquante millions : c'était donc cent millions qu'il lui laissait. Par une disposition juste et habile en même temps, les desservants étaient assurés d'un revenu de douze cents livres, plus le logement. Pour suffire à ces besoins, on devait vendre les biensfonds du clergé, et employer ces deux milliards à éteindre une partie de la dette publique. Ce plan était surchargé de chiffres, Mirabeau lui substitua la proposition suivante : 1° Les biens ecclésiastiques seront la propriété de la nation, à la charge de pourvoir au service des autels et à l'entretien des ministres. 2° La dotation des curés ne pourra être moindre de douze cents livres, le logement non compris. C'est sur ces nouvelles résolutions que s'ouvrirent les débats.
Le clergé eut ses défenseurs et ses adversaires, mais on ne sut être juste nulle part. Les évêques confondirent le. maintien des biens du clergé avec l'existence même de la religion. Sans ces biens, disait l'évêque (Je Glermont, il n'y aurait bientôt plus de ministres, plus de religion. Quelques abbés et même des laïques se placèrent à d'autres points de Vue : ils insistèrent sur la longue possession, sur le caractère des fondations pieuses, enfin ils repoussèrent la distinction dangereuse entre les propriétés ecclésiastiques et les autres propriétés, ce Vous nous conduisez à la loi agraire, dit l'abbé Maury ; quelle propriété est assurée, si ce que nous avons acquis, ce qu'on nous adonné, nous est ôté?... Vous voulez donc plonger dans l'indigence 200,000 de vos concitoyens ? Tous ces ecclésiastiques, liés par des enga-
gements, les laisserez-vous sans ressources? Vous parlez de la volonté générale , de l'intérêt général; la votante géo&érale, dit Jean-Jacques Rousseau que voas «lez si «auvent et avec tant de complaisance, doit partir de toos et s'étendre à tous. Elle perd de «a rectitude lorsqu'elle s'étend à un fait, à un droit particulier. Cest alors une affaire cootentieuse, un procès où le particulier est une des parties et la nation l'antre- 11 n'y a ni loi, ni juge, car|%i la majorité qui doit proooûcer la volonté générale est d'avance déclarée contre nous par son intérêt personnel, die est réellement notre partie; par conséquent elle ne saurait être notre juge. Exigez le quart, la moitié de nos revenus, nous l'accordons avec joie; mais n'aliénez pas nos capitaux, ne détruisez pas à jamais une ressource qui peut dans la suite vous être utile, et que vous vous repentirez d'avoir épuisée. » Il s'indignait qu'on demandât des comptes à la religion dans .une Assemblée qui avait respecté les fortunes nées de l'agiotage, et, défendant l'origine des biens du clergé, il s'écriait d'un ton menaçant : ce Toutes les fois, sachez-le, que vous remonterez à l'origine des propriétés, la nation y remontera avec
vous. »
La gauche, au contraire, prétendait que le clergé n'était ni propriétaire, ni possesseur, ni même usufruitier; elle le réduisait au rôle de dépositaire et d'administrateur; elle soumettait l'Église à l'État. L'État qui avait établi l'Église pouvait la remplacer et substituer son action à celle du clergé. Barnave et Tbouret défendirent surtout cette thèse évidemment inspirée par les doctrines du Contrat social. Rousseau en effet, après avoifr établi la souveraineté populaire, en fait découler tous les pouvoirs, et déclare l'État
maître absolu non-seulement de la fortune publique, mais des institutions, et enfin de toutes les consciences. Thouret en même temps établissait une distinction absolue entre les propriétés privées et les propriétés ecclésiastiques. « Les individus sont antérieurs à la loi, et jouissent de droits imprescriptibles. Tout corps au contraire n'existe que par la loi et ses droits dépendent de la loi; elle peut les modifier, les annuler. »
Mirabeau virlt dans deux longs discours développer à peu près les mêmes théories, qui étaient celles de tout le dix-huitième siècle. Servan les avait adoptées dans sa brochure ; elles avaient été nettement exposées dans l'Encyclopédie par Turgot que Mirabeau cita comme un des plus grands hommes d'État, et dont il se contenta de paraphraser les idées. Mais, après avoir discuté les divers titres qu'invoquait le clergé pour défendre ses propriétés, il arriva enfin au sentiment qui était alors dans bien des cœurs, à la défiance que le clergé inspirait aux partisans de la Révolution ; il exprimait sans doute la pensée de la majorité de l'Assemblée quand il disait:
a Si je voulais envisager une si grande question sous tous les rapports qui la lient à la nouvelle Constitution du royaume, aux principes de la morale, à ceux de l'économie politique, j'examinerais d'abord s'il convient au nouvel ordre des choses que nous venons d'établir, que le gouvernement distributeur de toutes les richesses ecclésiastiques par la nomination des titulaires , conserve , par cela seul , des moyens infinis d'action, de corruption et d'influence. Je demanderais si, pour l'intérêt même de la religion et de la morale publique, ces deux bienfaitrices du genre humain, il n'importe pas qu'une distribution
plus égale des biens de l'Église s'oppose désormais au luxe de ceux qui ne sont que les dispensateurs des biens des pauvres, à la licence de ceux que la religion et la société présentent au peuple comme un exemple toujours vivant de la pureté des mœurs. Je dirais à ceux qui s'obstineraient à regarder comme une institution utile à la société celle d'un clergé propriétaire, de vouloir bien examiner si, dans des pays voisins du nôtre, les officiers du culte sont moins respectés, pour n'être pas propriétaires; s'ils obtiennent ou s'ils méritent moins de confiance ; si leurs mœurs sont moins pures, leurs lumières moins étendues, leur influence sur le peuple moins active, je dirais presque moins bienfaisante et moins salutaire. »
Par ces paroles Mirabeau se plaçait au cœur même de la question. Que les propriétés ecclésiastiques fussent d'une nature particulière, et qu'il y ait, dans la marche des temps, des nécessités sociales auxquelles il faille faire de grands sacrifices, personne n'en peut douter. Tant qu'on reste dans les pures théories, la discussion est interminable. Mais vautil mieux que le clergé soit propriétaire, ou qu'il reçoive un traitement de l'État ? voilà une question vraiment politique et digne d'hommes d'État. Nous savons dans quel sens la Constituante a prononcé. Elle y a été poussée non-seulement par le besoin de rétablir les finances, mais par ce sentiment qu'indique Mirabeau, par la défiance que lui inspirait l'Église. Elle la savait hostile à la révolution, et la voulait soumise et obéissante en l'atteignant dans ses moyens d'existence. La Constituante, nous le croyons, commettait là deux erreurs. En enlevant au clergé ses propriétés elle lui ôtait l'indépendance nécessaire
à sa dignité; elle le détachait des intérêts du pays, et lui donnait de nouvelles tendances; en môme temps elle le blessait, dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi. Qu'est-il arrivé, en effet? Depuis cette époque nous avons vu les prêtres partagés en deux camps; les uns, poursuivant la Révolution de leur colère, rattachent leurs espérances à cette royauté dont les intérêts leur paraissent irrévocablement liés à ceux de l'Église ; les autres, et ce ne sont pas toujours les plus dignes , transformés en véritables fonctionnaires , comme on le voulait alors-, ont toujours donné au pouvoir l'appui le plus empressé, et. ont" fait de la religion un instrument de domination. Ils n'ont plus prêché qu'un seul dogme : l'obéissance. Combien peu sont restés fidèles aux idées libérales! Privé de toute possession territoriale, et de l'influence qui s'y rattache, le clergé n'a plps eu aucun souci des destinées politiques du pays, et des intérêts purement français ; il a placé à Rome le véritable centre de son affection comme de son autorité; il a sacrifié au parti ultramontain cette illustre Église gallicane qui savait, par patriotisme, résister aux prétentions excessives du Saint-Siège (1).
La Gonsiituante s'est laissé dominer par les doctrines du dix-huitième siècle, et aussi par sa défiance pour les sentiments du clergé à l'égard de la Révolution. La haine des réformes n'était pourtant pas
(t) Est-il besoin de dire qu'en accordant au clergé le droit de posséder, l'État de son coté peut prendre les mesures nécessaires pour soumettre ces propriétés à des conditions spéciales, et empêcher le retour des biens de mainmorte ? L'État ne crée pas le droit de propriété, comme on le soutenait au dix-huitième siècle ; mais il le reconnaît et le met en harmonie avec les lois économiques qui règlent l'organisation de la société,
MESURES RÉVOLCTIONKÀIRES. 2fl5
générale dans l'Église. D y avait là comme dans la nation on tiers état qui détestait les abus de l'ancien régime et voyait dans la Révolution beaucoup de rapports avec les doctrines d'égalité prêchées dans l'Évangile. Au moment de la convocation des États- Généraux, les cahiers avaient été rédigés dans un esprit libéral, et ce sont des curés qui vinrent les premiers se réunir aux députés du tiers. La religion catholique a d'ailleurs toujours eu la prétention de s'accommoder-des divers régimes politiques, et, malgré sa préférence bien marquée pour les monarchies absolues, elle a prouvé en Suisse et aux États-Unis qu'elle savait vivre en paix avec la république. Il y avait donc alors moins une séparation radicale qu'un dissentiment passager. La discussion sur les biens du clergé l'envenima, et, des deux côtés, poussa les esprits à cette attitude passionnée qui est le prélude de la guerre.
Deux hommes, dont le nom doit être conservé, avaient voulu éviter le conflit, mais sans pouvoir y parvenir. L'archevêque d'Aix, Boisgelin, avait offert au nom du clergé de donner quatre cents millions ; Thouret répliqua que le clergé ne pouvait rien donner, puisqu'il n'existaitpluscommeordrede l'État. Malouet essaya, lui aussi, d'arrêter l'Assemblée. Il ne voulait pas qu'on disposât des biens de l'Église sans l'Église, et proposait de confier les réformes à une commission, ecclésiastique. Sa voix ne fut pas écoutée. Le 3 novembre la Constituante décida sur l'avis de Mirabeau que les biens du clergé seraient mis à la disposition de la nation.
L'effet de ce vote se fit bientôt sentir. Dès le mois d'octobre, l'évêque dé Tréguicr et l'archevêque de Toulouse s'élèvent vivement contre les prétentions
de l'Assemblée ; partout sont distribués des modèles de protestation s pour les pauvres et la guerje est déclarée avant môme la promulgation de la loi;' l'Église pousse aux manifestations; le Midi et l'Ouest s'agitent; des processions s'organisent dans toutes les villes; des miracles même sont annoncés: en plusieurs endroits la Vierge s'attendrit et verse des pleurs.
Et mogstum illacrymat templis ebur.
Par malheur, l'Assemblée ne se contenta pas de saisir les biens du clergé. Désirant porter partout l'esprit de réforme, elle prétendit donner à l'Église une constitution en harmonie avec la société nouvelle, et s'arrogea le droit de lui imposer une organisation plus démocratique; c'était un énorme abus de pouvoir. Mais, ce qu'il ne faut pas oublier, la philosophie fut plus étrangère qu'on ne le suppose à une faute aussi grave. Si les disciples de Rousseau affirmaient pour l'État le droit d'intervenir dans l'ordre des choses religieuses, la plupart des membres de la Constituante, nourris des doctrines de Voltaire, étaient plutôt tentés de n'accorder à ces questions aucune importance. La constitution civile du clergé fut surtout l'œuvre de chrétiens convaiùcus, et longtemps persécutés, qui Voulaient ramener l'Église aux vertus des anciens jours, l'œuvre du parti janséniste. Trois hommes agirent en son nom et accomplirent cette entreprise : Camus, Grégoire et Lanjuinais; le rapport fut rédigé par un autre janséniste, Martineau.
Dès le début de la discussion (29 mai 4790) M. de Boisgelin refusa de reconnaître la compétence de
l'Assemblée. « On vous propose aujourd'hui de détruire une partie des ministres, de diviser leur juridiction. Elle a été établie et limitée par les Apôtres; aucune puissance humaine n'a le droit d'y toucher. Il est possible qu'il soit fait des retranchements à l'Église, mais il faut la consulter. Nous ne pouvons renoncer aux formes prescrites par les conciles. Nous vous proposons donc de consulter l'Église gallicane par un concile national ; dans le cas où cette proposition ne serait pas adoptée,* nous déclarons ne pouvoir participer à la délibération. » M. de fioisgelin eut pour adversaires Treilhard et Camus, qui. soutinrent la compétence de l'Assemblée. Robespierre vint aussi affirmer les droits de l'État, et parla en disciple fidèle de Rousseau; mais le mot le plus grave fut prononcé par Camus : ce Nous sommes une convention nationale ; nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas. » La discussion des articles fut longue et confuse; Mirabeau s'y mêla; nous ne l'y suivrons pas. Il s'y montra faible le plus souvent, et fut môme un jour réduit au silence par l'abbé Maury, qui cette fois était sur son terrain.
Mirabeau eut plus tard l'occasion d'intervenir dans les querelles qui sortirent de la Constitution civile du clergé. La loi votée par l'Assemblée, et approuvée par le roi, le pape consulta les évêques qui répondirent par la célèbre Exposition des principes sur la constitution civile du clergé. Cent, quatre évoques, un grand nombre de curés, donnèrent leur adhésion à cette pièce rédigée par M. de Boisgelin. Le 26 novembre, un député, Veydel , appela sur eux la sévérité de l'Assemblée. Le lendemain, Mirabeau prit la parole. Il retraça avec une véritable éloquence les
anciens abus de l'Église, et s'indigna que les évoques n'eussent pas prêché aux fidèles les doctrines d'égalité et de justice que la Révolution mettait en pratique; il les menaça de l'indignation publique, et leur fit craindre des mesures de rigueur : « On proposera à l'Assemblée nationale, comme l'unique moyen de nettoyer le sein de la nation de tout l'ancien levain qui voudrait se refiltrer dans ses organes, on proposera de décréter la vacance universelle des places ecclésiastiques confiées sous l'ancien régime, pour les soumettre jt l'élection des. départements, pour, mettre le peuple à portée de se donner des pasteurs dignes de sa confiance, et de pouvoir choisir, dans les apôtres de la religion, les amis de sa délivrance et de sa liberté, » En attendant il se joignait à Camus pour demander que le clergé fût tenu de prêter serment à la constitution civile.
On sait ce que fut cette séance, où le clergé racheta par une louable fermeté les déplorables faiblesses dont il avait rempli le dix-huitième siècle. Le 4 janvier 1791 était le jour fixé pour le serment. I/évêque d'Agen fut appelé le premier. Je ne donne, dit-il, aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune, j'en donnerais à la perte de votre estime que je veux mériter ; je vous prie donc d'agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir prêter le serment. » Après lui, se lève un curé, M. Fournier : a Je dirai avec la simplicité des premiers chrétiens, je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque.» C'est le tour de l'abbé Leclerc qui prononce ces seuls mots : a Je suis catholique.» Il fallut renoncer à l'appel nominal. Désormais il y avait en France deux Églises; sur cent trente et un évoques, cent vingt-sept refusaient d'accepter la constitution civile, et les quatre
xk\ restaient n'apportaient à l'Assemblée que l'imponalarité et le déshonneur : c'étaient, avec De Jarente ncore inconnu, Gobel qui devait abjurer la religion atliolique devant la Convention, Loménie de Brienne ït Talleyrand.
Mirabeau crut pouvoir détruire le mauvais effet de jette scène , en rédigeant, au nom du comité ecclésiastique , une adresse pour défendre la constitution srvilé du clergé. Cette pièce ne manque ni d'habileté ai d'éloquence. Mirabeau commence par justifier L'Assemblée de n'avoir pas déclaré que la religion catholique serait la religion nationle. « Il ne" peut y avoir de national dans un empire que les institutions établies*pour produire des effets politiques, et la religion n'étant que la correspondance de la pensée de Thomme avec la pensée divine, avec l'esprit universel , il s'ensuit qu'elle ne peut prendre, sous ce rapport, aucune forme civile ou légale. Le christianisme principalement s'exclut par son essence de tout système de législation locale. Dieu n'a pas créé ce flambeau pour prêter des formes et des couleurs à l'organisation des Français ; mais il l'a posé au milieu de l'univers pour être le point de ralliement et le centre d'unité du genre humain... »
Il essaye ensuite d'établir le droit de l'Assemblée,
en distinguant la 'religion elle-même du culte qui
tombe sous le coup de la loi , et peut être réglé par
ceux qui en supportent les frais. Quant à l'appel fait
au pape par les évoques, il ne peut que s'en étonner;
tous les évêques sont au même titre les successeurs
des apôtres; tous tiennent leur pouvoir de J.-C; ils
n'ont pas de supérieur. Il arrive ensuite au principe
de l'élection des évêques ; il rappelle que l'Église a
longtemps pratiqué ce système, et dépaint avec une
véritable éloquence les abus qui , depuis , se sont introduits dans les nominations aux dignités de l'Église. Il termine enfin par un appel à la concorde et par l'éloge de la révolution.
« vous, qui êtes de bonne foi avec le ciel et votre conscience ! pasteurs , qui n'avez balancé jusqu'à ce jour à sceller de votre serment la nouvelle constitution civile du clorgé, que par l'appréhension sincère de vous rendre complices d'une usurpation, rappelez-vous ces temps anciens où la foi chrétienne , réduite à concentrer toute sa majesté et tous ses trésors dans le silence et les ténèbres des cavernes , tressaillait d'une joie si pure, lorsqu'on venait annoncera ses pontifes austères et vénérables le repos du glaive de la persécution; lorsqu'on leur apprenait la fin d'un règne cruel et l'avènement d'un prince plus humain et plus sage; lorsqu'ils pouvaient sortir avec moins de frayeur des cavités profondes où ils avaient érigé leurs autels, pour aller consoler et affermir la piété de leurs humbles disciples, et laisser jaillir de dessous terre quelques étincelles du flambeau divin, dont ils gardaient le précieux dépôt. Or, supposons que l'un de ces hommes vénérables sortant tout à coup de ces catacombes antiques, où sa cendre est confondue avec celle de tant de martyrs, vienne aujourd'hui contempler au milieu de nous la gloire dont la religion s'y voit environnée, et qu'il découvre d'un coup d'œil tous ces temples, ces tours qui portent si haut dans les airs les éclatants attributs du christianisme, cette croix de l'Évangile qui s'élance du sommet de tous les départements de ce grand empire... Quel spectacle pour les regards de celui qui, en descendant au tombeau, n'avait jamais vu la religion que dans les antres des forêts et des déserts 1
Quels ravissements ! Quels transports ! Je crois l'entendre s'écrier comme autrefois cet étranger à la vue du camp du peuple de Dieu : O Israël! que vos tentes sont belles ! O Jacob ! quel ordre! quelle majesté dans vos pavillons!
a Calmez donc, ah ! calmez vos craintes, ministres du Dieu de paix et de- vérité. Rougissez de vos exagérations incendiaires, et ne voyez plus notre ouvrage à travers vos passions 1 Nous ne vous demandons pas de jurer contre la loi de votre cœur; mais nous vous demandons, au nom du Dieu saint qui doit nous juger tous, de ne pas confondre des opinions humaines et des traditions scolastiques avec les règles inviolables et sacrées de l'Évangile... Et vous, adorateurs de la religion et de la patrie, Français, peuple fidèle et fier, mais généreux et reconnaissant, voulez-vous juger des grands changements qui viennent de régénérer ce vaste empire? Contemplez le contraste de votre état passé et de votre situation à venir. Qu'était la France H y a peu de mois ? Les sages y invoquaient la liberté, et la liberté était sourde à la voix des sages. Les chrétiens éclairés y demandaient où s'était réfugiée l'ancienne religion de leurs pères; et la vraie religion de l'Évangile ne s'y trouvait pas. Nous étions une nation sans patrie, un peuple sans gouvernement, et une Église sans caractère et sans régime... Quel pays que celui où tout se trouve à la disposition absolue de quelques hommes sans frein, sans honneur et sans lumières, et devant qui Dieu et le genre humain sont comptés pour rien ! Et quelle révolution que celle qui fait succéder tout à coup à ce désordre un spectacle où tout se place et s'ordonne selon l'ancien vœu de la nature, et où l'on ne voit plus dissonner que la fureur impuissante de quelques âmes
incapables de s'élever à la hauteur d'un sentiment public et faites pour rester dans la bassesse de leurs opinions personnelles (!) ! » .
Cette apologie de la constitution civile du clergé resta sans succès. Les évêques avaient consulté le souverain pontife, qui leur adressa, quelque temps après, une lettre où il condamnait les principales dispositions de la loi, et se prononçait en outre avec beaucoup de vivacité contre les principes politiques de l'Assemblée. Les évêques écoutèrent la voix du pape et répondirent au bref de Pie VI, non sans faire des réserves formelles en faveur des libertés politiques que venait de proclamer la Révolution; ils se justifiaient ainsi de la défiance que la Constituante leur témoignait.
Nous n'avons pas à raconter quelle fut la suite de ces débats ; les provinces se soulevèrent, et la guerre civile enfanta la persécution. Tel fut le résultat des prétentions de la Constituante , qui avait voulu réformer l'Église, de sa propre autorité. Quelques années plus tard le premier consul fit adopter par le souverain pontife la plupart de ces réformes qui, d'ailleurs, étaient justes et nécessaires. Mais il éprouva bientôt que, s'il est impossible de contraindre l'Église, il est aussi bien difficile de concilier ses libertés, ses exigences, si l'on veut, avec les désirs du gouvernement civil, quand on veut former entre ces deux pouvoirs une alliance trop étroite. Nous savons aujourd'hui à quelles difficultés donna lieu le concordat. A peine était-il conclu que les conflits se présentèrent de toutes parts. Enfin l'empereur, qui se vantait de protéger l'Église, comme successeur de Charlemagne, en vint à
(1) Œuvres de Mirabeau, t. VIII., p. 14.
emprisonner le pape, et aie faire étroitement surveiller par un préfet qui donnait de temps en temps au souverain pontife des leçons de savoir-vivre, et presque de théologie (1). Depuis, ces violences ne se sont pas renouvelées, mais que de luttes entre le pouvoir civil et la cour de Rome 1 Quel singulier spectacle aussi que celui d'un juif ou d'un protestant qui, porté au ministère de la justice ou de l'instruction publique par le hasard de la politique, est appelé à nommer des archevêques ! Et qu'on n'accuse pas la Révolution ! Sous l'ancien régime les luttes avec la cour de Rome n'étaient pas moins fréquentes, les dissentiments moins profonds; ni la douceur, ni le bon sens, ni la sainteté, ne suffisaient pour apaiser ces querelles ; qu'on se rappelle les noms de Louis XII, de Louis XIV et de saint Louis. Que faut-il donc pour sortir de ces embarras? Invoquer cette fois encore les principes que la Révolution avait proclamés, et qu'elle n'osa pas appliquer à l'Église, séparer deux pouvoirs qui ne font que se gêner, rendre à l'État sa liberté, et laisser à l'Église son indépendance.
Dans cette revue d'ailleurs si rapide des principaux actes de Mirabeau, nous l'avons vu travailler avec ardeur dans l'intérêt de la Révolution, et le plus souvent défendreavec autant d'éloquence que de fermeté la cause de la liberté. Il s'est trompé seulement dans la question du clergé. Cette fois il a épousé aveuglément les passions de son temps. Mais d'autres calculs se mêlaient déjà à ses passions. A la fin de cette campagne, s'il a tant insisté sur les mesures de rigueur, c'était, il a eu le tort de s'en vanter, pour provoquer la
(1) Voir M. d'Haiiasonville, l'Église romaine et le premier Km~ pire
résistance, ci jeter la Révolution dans de plus grandes difficultés. A quelles pensées cédait-il alors? Comment l'homme qui s'était rangé si hardiment dans le parti de la Révolution songeait-il à revenir en arrière? c'est ce que nous allons étudier en détail. Cette transformation de Mirabeau offre un spectacle curieux qui a sa grandeur et aussi sa moralité.