CHAPITRE I
Quand un homme politique change de parti, et paraît changer d'opinion, le devoir de l'historien n'est pas de crier aussitôt à l'apostasie pour le flétrir, mais de chercher dans quelles conditions s'accomplit ce changement^ jusqu'où il va, et quelles doivent en être les conséquences. Le passé nous offre en effet, chez les hommes les plus convaincus, l'exemple d'évolutions qui, après avoir étonné les contemporains, ont été applaudies par la postérité. C'est ainsi que l'Angleterre a vu le fils de lord Holland débuter par soutenir au parlement le parti tory dans tous ses excès de pouvoir, pour devenir peu de temps après une des gloires du parti whig, défendre les principes de la révolution de 4688, et rompre à la fois de
vieilles alliances et d'illustres amitiés pour justifier, en face d'une aristocratie indignée, les conquêtes de la Révolution française. Fox n'est pas le seul qui ait eu ce courage. Lorsque sir Robert Peel comprit que la réforme des lois sur les céréales était juste et nécessaire, il n'hésita pas à quitter le parti tory pour s'allier aux whigs, et accomplir avec eux une révolution qui a développé la prospérité de l'Angleterre. Aujourd'hui même qui reconnaîtrait dans M. Gladstone, dans l'illustre homme d'État qui porte partout les lumières d'un esprit libéral et accessible à toutes les idées de progrès, l'ancien disciple de l'université d'Oxford, l'auteur du livre où les privilèges de l'Église anglicane étaient défendus avec autant d'obstination que' de préjugés? Si nous accueillons toujours avec indulgence les transfuges des vieux systèmes, quand ils passent dans notre camp, ne devons-nous pas avoir au moins un peu de circonspection et suspendre notre jugement, quand il s'agit d'un homme qui, après avoir servi la Révolution, veut ou s'arrêter ou retourner en arrière ? De pareils procès doivent toujours être examinés avec soin ; il faut approuver ce qui est légitime, en réservant toutes ses sévérités pour la corruption et la bassesse.
Nous ne pouvons nous défendre de ces réflexions au moment d'aborder une nouvelle période de l'histoire de Mirabeau, celle où, entré en relation avec la cour, l'homme qui avait le plus servi la Révolution se tourne tout à coup contre elle et prétend l'arrêter. Mirabeau a-t-îl été sincère, a-t-il cédé à des rêves ambitieux, ou simplement à l'appât de la corruption la plus vulgaire? c'est ce qu'il convient d'examiner.
De tout temps Mirabeau a été soupçonné. Il entrait dans la vie politique après de nombreux scandales;
MIRABEAU ET LE DUC d'OBXÉANS. 307
il avait des besoins et des vices, un grand talent et un pouvoir de séduction presque irrésistible; chaque parti devait chercher à le gagner. Il s'était jeté avec ardeur dans la lutte et portait de rudes coups à ses adversaires ; noble, il attaquait la noblesse qui l'avait renié : c'était assez pour être calomnié ; malheureusement les désordres de sa vie fournissaient aux plus atroces calomnies un air de vraisemblance. On le crut capable de trafiquer de sa conscience, et la rumeur publique, perfidement alimentée par des haines particulières, lui chercha partout un acheteur (1).
Le premier qui devait s'offrir à tous les ennemis de Mirabeau, c'est le duc d'Orléans. Ce prince ambitieux, quel prince ne l'est pas? était entouré de partisans plus hardis que lui. Haï de la cour, exposé aux outrages des grands, bienfaisant, et penchant vers les idées libérales, sa position conspirait pour lui. Mais il n'avait pas l'énergie nécessaire pour les grandes résolutions ; ami des plaisirs, épuisé par la maladie, il désespérait ses amis par sa faiblesse. Mirabeau, qui avait un moment compté se servir de lui pour combattre la cour et surtout pour faire obstacle à la Fayette, Mirabeau renonça bientôt à un aussi débile instrument.
Les relations du prince avec le grand orateur ont été scrupuleusement examinées, commentées, exagérées; il nous est impossible d'y rien voir qui res-
(1) C'est ainsi que Louis Blanc a voulu faire de Mirabeau un agent du comte de Provence ; rien ne nous parait justifier cette hypothèse. Mirabeau se rapprocha un moment du comte de Provence, comme nous le verrons plus tard, mais uniquement pour le charger de constituer un ministère , c'est-à-dire pour mettre la popularité de ce prince au service de Louis XVI.
semble à un accord secret; nous refusons surtout d'y reconnaître les traces d'un marché qui aurait placé Mirabeau au service du duc d'Orléans. Si ces deux hommes avaient pu s'entendre, c'est le duc qui aurait obéi, Mirabeau qui aurait commandé.
Dans quelles circonstances Mirabeau parut-il être l'agent du duc d'Orléans ? C'est d'abord dans la question de succession au trône. Le 15 septembre 1789 l'Assemblée venait de voter que la couronne serait héréditaire dans la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Un membre obscur, qui n'appartenait pas à la gauche, Arnould, demanda à l'Assemblée de confirmer la renonciation de la branche d'Espagne. La Chambre allait passer outre quand Mirabeau se leva, « Je propose, dit-il, qu'on ajoute au décret : nul ne pourra exercer la régence qu'un prince né en France. » Et pour ajouter à la gravité de ces paroles : a La connaissance que j'ai de la géographie de l'Assemblée, et la place d'où sont parties les oppositions à l'ajournement et les il n'y a pas lieu à délibérer, me font sentir qu'il ne s'agit ici de rien moins que d'introduire en France une domination étrangère, et qu'au fond la proposition espagnole de la question préalable pourrait bien être une proposition autrichienne. » La discussion continua, et comme le duc de Mortemart avait émis quelques doutes sur les termes de la renonciation, l'ami du duc d'Orléans, Sillery, se trouva par hasard avoir dans sa poche le traité d'Utrecht. Mirabeau reprit la parole, et, sa voix étant couverte par le tumulte , il adressa au président le billet suivant : a Monsieur le président, nous sommes ici quatre cents honnêtes gens opprimés par une majorité coalisée de huit
cents députés. Il est temps que cette tyrannie cesse , autrement nous serons forcés de prendre des moyens violents pour la faire cesser. » Le président effrayé leva la séance. On vota le lendemain un amendement de Target ainsi conçu: «Sans entendre rien préjuger sur l'effet des renonciations. » « Je demande, dit Sillery, qu'il soit dit dans le procès-verbal, que le décret a été rendu en l'absence du duc d'Orléans. » « Et moi, dit le marquis de Mirepoix, je demande qu'il soit dit qu'il a été rendu en l'absence du roi d'Espagne. » Que cet incident ait été soulevé par les amis du duc d'Orléans, nous n'en avons aucun doute; tout le prouve, et l'absence du prince qui n'était pas à la séance, et l'heureux à-propos de Silleryqui avait dans sa poche le traité d'Utrecht. Mais quel rôle a joué Mirabeau? Il s'est servi de cette intrigue pour combattre la reine, nous n'y voyons rien de plus.
On arrive aux mêmes conclusions quand on étudie la part prise par Mirabeau aux événements du mois d'octobre. On sait qu'à la suite de ces journées, une procédure fut instruite par le Ghâtelet. Les ennemis de Mirabeau et ceux du duc d'Orléans faisaient grand bruit de cette procédure, qui devait accabler le prince et le député.
Pourtant le Châtelet déclara qu'à l'égard de Mirabeau il n'y avait pas lieu à poursuivre. Le 30 septembre le député chargé du rapport à l'Assemblée, Ghabroud, conclut dans le môme sens. Le duc d'Orléans n'était {tes à la séance. Mirabeau qui y assistait voulut au contraire profiter de cette occasion pour discuter les rumeurs colportées dans le public, et consignées dans la procédure du Ghâtelet. On racontait l'avoir vu le 5 octobre allant de groupe en groupe, un grand sabre à la main, et disant àr la
foule: « Mes amis, nous sommes avec vous. » M. de Valfond, qui prétendait l'avoir reconnu devantle régiment de Flandre, lui avait trouvé l'air de Charles XII. Le mèmejour, à l'Assemblée, après avoir violemment attaqué la reine, il s'était approché de Mounier qui présidait pour lui annoncer l'arrivée des Parisiens, et le supplier de lever la séance. «Trouvez-vous mal, lui disait-il, allez au château, donnez-leur cet avis; dites, si vous voulez, que vous le tenez de moi, j'y consens. Mais faites cesser cette controverse scandaleuse ; le temps presse, il n'y a pas une minute à perdre. — , Paris marche sur nous, répondit Mounier, eh bien ! tant mieux, nous en serons plus vite en République. » Une charge bien plus grave semblait résulter d'un autre propos adressera Mounier: «Eh! mais, bonhomme que vous êtes ! qui vous dit qu'il ne faut pas un roi? seulement qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII, et qu'avons-nous besoin de ce bambin pour nous gouverner?» Enfin, on se plaisait à citer un mot des plus violents contre le duc d'Orléans. Après les journées d'octobre, la Fayette avait sommé le duc d'Orléans de partir pour Londres ; c'était un exil déguisé sous le beau nom d'une ambassade. Le prince avait cédé, quand Mirabeau lui fit écrire de rester: «Il n'y a contre vous que des ouï-dire, lui disait-il, vous allez donner des preuves.» Le duc d'Orléans avait d'abord paru suivre les conseils de Mirabeau; la Fayette le décida à partir. Averti par un billet de M. deBiron, Mirabeau montra la lettre à un de ses amis et lui dit : « Tenez et lisez, il est lâche comme un laquais, c'est un Jean f....« qui ne mérite pas la peine qu'on s'est donnée pour lui. »
Tous ces faits rapprochés les uns des autres, colportés, exagérés, habilement exploités, paraissaient
former l'échafaudage d'une formidable accusation. Ge fut pour Mirabeau l'occasion d'un nouveau triomphe.
Après un exorde plein d'élévation sur l'odieux de cette procédure, l'orateur arrive aux faits qui lui sont personnels, a On m'accuse d'avoir parcouru les rangs du régiment de Flandre, le sabre à la main, c'est-àdire qu'on m'accuse d'un grand ridicule. Les témoins auraient pu le rendre d'autant plus piquant que, né parmi les patriciens et cependant député par ceux qu'on appelait autrefois le tiers état, je m'étais toujours fait un devoir religieux de porter le costume qui me rappelait l'honneur d'un tel choix. Or, certainement, l'allure d'un député en habit noir, en chapeau rond, en cravate et en manteau, se promenant à 5 heures du soir, un sabre nu à la main, devant un régiment, méritait de trouver une place parmi les caricatures d'une telle procédure... Tout pesé, tout examiné, la déposition de M. Valfond n'a rien de vraiment fâcheux que pour M. Gamaches, qui se trouve légalement et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble. »
Dans la suite de son discours, il explique que s'il a conseillé à Mounier de quitter la séance, c'était pour lui donner l'occasion d'aller prévenir le roi du péril qui le menaçait.
Quant au mot : «Qu'importe que le roi soit Louis XVI ou Louis XVII? » ce mot que Mirabeau ne se rappelle pas, il est facile à expliquer: c'est avant tout une protestation en faveur de la monarchie. Les propos rapportés par M. de Virieu sont niés d'une façon hautaine : « Qu'importe que je discute ou que je dédaigq^ cette foule de ouï-dire contradictoires, de fables absurdes, de rapprochements insidieux que renferme
encore la procédure ? Qu'importe, par exemple, que j'explique cette série de confidences que M. Virieu suppose avoir reçues de moi, et qu'il révèle avec tant de loyauté? Il est étrange, ce M. Virieu! Mais fut-il jamais un zélateur si fervent de la révolution actuelle? s'est-il, en aucun temps, montré l'ami si sincère de la Constitution, qu'un homme dont on atout dit, excepté qu'il soit une bête, l'ait pris pour son confident? »
Il donna en môme temps l'histoire de ses rapports avec le duc d'Orléans ; le passage est assez important pour être cité tout entier. « J'ai conseillé à M. d'Orléans de ne point partir pour l'Angleterre. Eh bien ! qu'en veut-on conclure ? Je tiens à honneur de lui avoir non pas donné, car je ne lui ai point parlé, mais fait donner, ce conseil. J'apprends par la notoriété publique , qu'après une conversation entre M. d'Orléans et la Fayette, très-impérieuse d'une part, et très-résignée de l'autre, le premier vient d'accepter la mission ou plutôt de recevoir la loi de partir pour l'Angleterre. Au même instant, les suites d'une telle démarche se présentent à mon esprit. Inquiéter les amis de la liberté, répandre des nuages sur les causes de la Révolution, fournir un nouveau prétexte aux. mécontents, isoler de plus en plus le roi, semer au dedans du royaume de nouveaux germes de défiance; voilà les effets que ce départ précipité, que cette condamnation sans accusation devait produire. Elle laissait surtout sans rival l'homme à qui le hasard des événements venait de donner une nouvelle dictature ; l'homme qui, dans ce moment» disposait au sein de la liberté d'une police plus active que celle de l'ancien régime, l'homme qui, par œtte police, venait de recueillir un corps d'accusa-
MiftASEAl- El LE DUC n'oBuEiss. 313
lion sans Accuser, l'homme qui, en imposant 1 H. d'Orléans la loi de partir, au lieu de le faire juger et condamner s'il était coupable, éludait ouvertement par cela seul l'inviolabilité des membres de l'Assemblée. Mon parti fut pris dans l'instant. Je dis à M. de Biron, avec qui je n'ai jamais eu de relations politiques, mais qui a toujours eu toute mon estime, et dont j'ai reçu plusieurs fois des services d'amitié: M. d'Orléans va quitter sans jugement le poste que ses commettants lui ont confié ; s'il obéit, je dénonce son départ et je m'y oppose; s'il reste, s'il fait connaître la main invisible qui veut l'éloigner, je dénonce l'autorité qui prend la place de celle des lois : qu'il choisisse entre cette alternative. M. de Biron me répondit, par des sentiments chevaleresques, et je m'y étais attendu. M. d'Orléans, instruit de ma résolution, promet de suivre mes conseils; mais, dès le lendemain je reçois un billet de M. de Biron et non de M. d'Orléans, comme le suppose la procédure; ce billet portait le crêpe de la douleur, et m'annonçait le départ du prince. Hais, lorsque l'amitié se bornait à souffrir, il était permis à l'homme public de s'indigner. Une secousse d'humeur, ou plutôt de colère civique, me fit tenir sur-le-champ un propos que M. le rapporteur, pour avoir le droit de le taxer d'indiscret, aurait dû faire connaître. Qu'on le trouvé, si l'on veut, insolent; mais qu'on avoue du moins, puisqu'il ne suppose même aucune relation ,■ Qu'il èxcltit toute idée de complicité. » Ici Mirabeau r tout à fait dans la vérité; il ne conspirait duc d'Orléans qu'il méprisait; il avait voulu combattre la fayette' Soïi ennerrrr, son rival de popularité, et il avait crtt pou ter sur le doc d'Orléans pouf Vaincre sôtt
31 4 MIRABEAU Et LA COtJtt.
De là ses démarches, et sa colère quand il se vit trompé dans ses espérances.
A cette époque, Mirabeau ne conspirait pas. Certes les juges du Châteletne songeaient pas àle-ménager; ses adversaires auraient volontiers fourni des armes aux magistrats, et, pendant l'information, ils ne dissimulaient pas leur joie en songeant aux dangers qui menaçaient Mirabeau. Maury en triomphait d'avance, et sa fureur éclata quand fut enfin publiée cette enquête si longtemps attendue. La victoire de Mirabeau était complète ; il en profita pour écraser les juges et flétrir des procédés qui se retrouvent presque toujours dans les procès politiques, « Quelle est cette procédure, dont l'information n'a pu être achevée; dont tous les ressorts n'ont pu être combinés que dans une année entière ; qui, prise en apparence sur un crime de lèse-majesté, se trouve entre les mains d'un tribunal incompétent, qui n'est souverain que pour les crimes de lèse-nation? Quelle est cette procédure qui, menaçant vingt personnes différentes dans l'espace d'une année, tantôt abandon* née et tantôt reprise, selon l'intérêt et les vues, les craintes ou les espérances de ses machinateurs, n'a jamais été pendant si longtemps qu'une arme de l'intrigue, qu'un glaive suspendu sur la tête de ceux que l'on voudrait perdre, ou effrayer, ou désunir, ou rapprocher; qui enfin n'a vu le jour, qu'au moment où l'un des accusés n'a pas cru à la dictature qui le retenait en exil, ou l'a dédaignée?... Quelle est cette procédure que les ennemis les plus acharnés de la Révolution n'auraient pas mieux dirigée, s'ils en avaient été les seuls auteurs, comme ils en ont .été presque les seuls instruments; qui tendait à attiser le plus redoutable esprit de parti, et dans le sein de
cette aaaem M fo, en opposant les témoins arnx jages, et dans tout le royaume, en calomniant le* inte** tions de la capitale auprès de* profites* ; et daas chaque TiIle T eu faisant détester une liberté qm «watt po compromettre ks jpars do moo&r qoe ; H â*m toute l'Europe,, en y peignant la fttoaitof} d'ttft mi libre sous les fausses etwkHar* d r no mi captif, jtëf*é* coté; en y peignant c«tte assemblée — loom** nm assemblée de factieux?
« Oui, le secret de eette- infewsate pwfcédwre «est enfin déeourerl; a est îàt liflwt erotkr (jMfr*J*&w* 4fei* gne le cflté droit); E est dfeM» ffalérêt d<ç r*m 4*Mt le témoignage et les eriamms* ml ftmmi k !»«*#; >l est dans les rtsmmtt* qw'*îl&: * t^wï^ *w* *wt#-~ mis de la Béf©ta4««Bî U «fi,.,, tt «s* «fcwa* JW &mf 4*$ pi&e^ tel q^<m&him^hftffaé fam iïMçfâmpw la plus juste et Ha pftw* S«egrik»ie«ftA^ ^>çai^»wp«^,. >i>