CHAPITRE IL
Étrange aveuglement de la haine ! Les adversaires de Mirabeau l'accusaient de vouloir renverser le trône, au moment même où il faisait tous ses efforts pour le sauver. Si Ton voulait surprendre Mirabeau occupé à ourdir dans l'ombre quelques complots, ou tout au moins entamant une de ces négociations dangereuses. que condamnent les gouvernements libres, ce n'est pas de ce côté qu'il fallait chercher. C'est vers la royauté que Mirabeau était tourné en ce moment; c'est à Louis XVI qu'il offrait le secours de sa parole et -de son expérience ; c'est aussi du roi, ce qui est plus triste, qu'il acceptait un argent qu'il n'avait jamais demandé ni au duc d'Orléans, ni à Monsieur. C'est l'histoire de ces négociations, les conditions et le succès de cette alliance que nous allons étudier, pour établir autant que possible jusqu'où Mirabeau pouvait aller sans crime, à quel moment commencera la trahison,
Mirabeau changeait-il tout à fait d'opinion en se rapprochant de la cour? Si nous y prenons garde, nous verrons qu'aux diverses époques de sa vie, Mi-
rabeau est toujours resté obstinément attaché à un certain nombre d'idées qui intéressent également la dignité et la force de la monarchie. Partisan de la liberté, adversaire décidé de la féodalité et de l'arbitraire, il n'en restait pas moins fidèle à la royauté. Si Ton s'y est trompé quelquefois , c'est que Mirabeau , comme tous les grands orateurs, cédait à l'impétuosité de sa parole, qu'il sentait vivement, et qu'il exprimait souvent dans un langage violent des idées d'ailleurs modérées. Quand il s'agissait, non plus des abus que protégeait au dix-huitième siècle l'autorité royale , mais de la monarchie elle-même , le tribun faisait place à l'homme d'État, et les théories constitutionnelles profitaient des hardiesses dont l'orateur savait les couvrir. Mirabeau n'était pas républicain, et, se séparant sur ce point de presque tous ses collègues de la Constituante , il voulait la monarchie fondée sur dflft institutions monarchiques.
Dans la défense de l'autorité royale, il s'est toujours montré aussi ferme que prévoyant. Dès 1788 , un an avant les états généraux, il écrit à M. de Montmorin pour lui signaler les dangers que court le roi et lui propose de les conjurer. Il craint que le dieu du jour, Necker, dont il a le premier deviné l'incapacité, n'ait pas un plan fixe et solide , et il ajoute : « Ce plan , je l'ai , monsieur le comte; il est lié à celui d'une constitution qui nous sauverait des complots de l'aristocratie, des excès de la démocratie , et de l'anarchie profonde où l'autorité, pour avoir voulu être absolue, est plongée avec nous (1). »
Ce plan , il en offre la communication au ministre: a Voulez-vous le montrer au roi? Aurez-vous le cou-
(1) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, 1. 1, p. 345.
rage de mettre une fois à son poste de citoyen un sujet fidèle , un homme courageux, un intrépide défenseur de la justice et de la vérité (1)?» Et il sollicite le concours au moins secret du gouvernement pour entrer aux états généraux. Craignant la mauvaise volonté de Necker, il demande, npn pas positivement une candidature officielle, on avait alors le bonheur de ne connaître ni le nom ni la chose, mais ce qu'on pourrait appeler une neutralité armée. Il ne l'obtînt pas. À une lettre écrite de Provence, M. dé Montmorin, justement irrité par la publication dé la correspondance secrète de Berlin, répond qu'il n'aura plus l'honneur de recevoir chez lui M. de Mirabeau. Le congé était aussi net que possible; mais, quand il reçut la lettre, Mirabeau était élu député. Il ne pouvait rester sous le coup d'une pareille injure : « Comme homme privé, monsieur le comte, j'accepte , quoique à regret, l'honneur de la proscripnon que vous m'inposez par dévotion à un saint (Necker) pour qui vous n'avez pas toujours eu tant de ferVeur. Comme homme public que je suis devenu depuis que votre lettre est écrite, je : déclare au ministre du roi que si jamais, pour l'intérêt de mes commettants, j'ai besoin de lui demander une audience , je croirais lui faire tort si je doutais que, loin d'avoir besoin de la solliciter, je ne l'attendrais pas même un instant (2). d
Sa rupture avec le ministre, les obstacles qu'il rencontre en Provence, sa défiance même contre Necker, ne l'empêchent pas , dès les premières séances de l'Assemblée , de défendre l'autorité royale. Avant la réunion des trois ordres, il rappelle à ses collègues
(1) OEttvres de Mirabeau, t. YIII, pp. 262 et suhr.
(2) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, t. I, p. 34S.
du tiers la nécessité de la sanction royale, déclarant que, si elle n'existait pas, il aimerait mieux aller vivre à Gonstantinople. Quand l'Assemblée nationale est enfin constituée, il s'adresse à Malouet pour obtenir une entrevue avec Necker, et il demande au ministre un plan qu'il se montre prêt à soutenir. Le même esprit le soutient dans la discussion de la Constitution ; il risque sa popularité pour défendre le veto, non pas le veto suspensif, mais le veto absolu, le seul qui sauvegarde la dignité royale et maintienne dans son intégrité le régime d'une monarchie constitutionnelle. C'est l'intervention des ministres du roi qui décide sa défaite. Déjà, à cette époque, il parle exactement comme lorsqu'il réclamera pour le roi le droit de faire la paix et la guerre, c'est-à-dire comme lorsqu'il se sera rapproché de la cour et lui donnera des gages de son alliance.
Comment se fit ce rapprochement? Il y avait à l'Assemblée constituante , parmi les députés de la noblesse, un serviteur dévoué du roi et surtout de la reine, le comte de la Marck, que Mirabeau connaissait beaucoup. C'était un cadet de la maison d'Arenberg, commandant un régiment d'infanterie allemande au service de la France et membre de la Constituante, quoique prince allemand, pour un bailliage du Quesnoy. C'est là un exemple des nombreuses inconséquences du système féodal : les droits appartenant à la terre et non à la personne; un Français, archevêque de Cambrai, devenait prince du Saint-Empire, et un Allemand siégeait, pour un fief, dans une assemblée française. Par sa naissance et par ses opinions, le comte de la Marck se trouvait sans cesse rapproché de la reine ; il vivait dans l'intimité de l'ambassadeur autrichien , Mercy d'Argenteau, et cherchait toutes les occasions
de servir les intérêts de la royauté. Il plaisait à Mirabeau, qui était allé à lui dès les premières séances de l'Assemblée, a Avec un aristocrate comme vous , lui dit-il en riant, je m'entendrai toujours facilement. » m Bientôt leurs entrevues devinrent plus fréquentes , et Mirabeau, qui d'ailleurs n'avait de secret pour personne, lui eut bientôt révélé Joutes ses pensées. Il attaqua vivement Necker, se plaignit de son incapacité et insista sur la nécessité d'établir en France une monarchie plus ou moins semblable à celle de l'Angleterre: a Les mots de liberté et d'impôts consentis par le peuple ont retenti dans tout le royaume. » Il se plaignait aussi d'être méconnu : « Le temps est venu, dit-il un jour, où il faut estimer les hommes d'après ce qu'ils portent dans ce petit espace, sous le front, entre les deux sourcils (1). » Enfin, dans une de ces conversations, Mirabeau alla plus loin. C'était à la fin de juin , M. de la Marck lui reprochait ses violentes attaques, a Le jour où les ministres du roi consentiront à raisonner avec moi, répondit-il, on me trouvera dévoué à la cause royale et au salut de la monarchie. — Mais, lui demanda M. de la Marck, à quoi la marche actuelle aboutira-t-elle? — A perdre la France, et, si l'on veut la sauver, il n'y a plus à tarder d'employer les seuls moyens pour y parvenir. Le système que l'on suit est absurde, insensé. On abandonne l'Assemblée à elle-même , et Ton se flatte ou de la soumettre par la force, comme le prétend le parti aristocratique, ou de la ramener par les phrases vides et redondantes de M. Necker, tandis qu'il faudrait que le gouvernement cherchât à s'y former un
(I) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, t. I, pp. 95 et toit.
parti, au moyen des hommes qui ont le pouvoir de l'influencer, de l'entraîner et de la calmer, a Un autre jour, sortant de chez M. de la Marck, avec qui il avait dîné , Mirabeau lui dit : « Faites donc qu'au château on me sache plus disposé pour eux que contre eux (1) » .
Le comte de la Marck avait été frappé de ce langage, et il était trop habile pour ne pas comprendre de quelle utilité pouvait être le concours de Mirabeau. Cependant il se contenta d'abord d'observé» la marche des' événements et d'étudier de plus près la position de Necker. Mais, au mois de septembre, it crut trouver l'occasion d'engager enfin une négociation sérieuse entre la cour et Mirabeau. Celui-ci était toujours pressé par des besoins d'argent ; son père , mort depuis, deux mois, lui laissait à peu près 50,000 livres de rente, mais c'était une succession embarrassée , dont il aurait fallu s'occuper, et les affaires publiques ne lui en laissaient pas le temps. Avec des besoins et des vices, il avait des dettes considérables, quelques-unes ridicules ; ainsi , il n'avait pas encore payé à cette époque son costume de noce. Un jour, il arrive chez le comte de la Marck , lui peint ses embarras, et demande à lui -emprunter n'importe quoi. M. de la Marck lui offre cinquante louis, lui en promet autant pour tous les mois, et en profite pour l'entretenir des dangers qui augmentaient tous les jours. Ces dangers, Mirabeau ne se les dissimulait pas; mais il les attribuait surtout à l'incapacité des ministres et de la cour, a À quoi pensent tous ces gens-là? dit-il un jour ; ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas? » Et il ajoutait : a Tout est perdu ; le
(l) Correspondance entré Mirabeau et la Marck, t. I,p. 94.
roi et la reine y périront; vous le verrez; la populace battra leurs cadavres. »
Ces appréhensions devinrent plus vives de part et d'autre après les journées du 5-et du 6 octobre. <* Le lendemain du jour où le roi fut conduit aux Tuileries, raconte M. de laMarck, Mirabeau vint chez moi.« Si vous avez quelque moyen , me dit-il en entrant , de vous faire entendre du roi et de la reine , persuadezleur que la France et eux sont perdus , si la famille royale ne sort pas de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les en faire sortir : seriez-vous en position d'aller leur donner l'assurance qu'ils peuvent compter sur moi? — Occupez-vous dé votre plan, lui dis-je; quand il sera rédigé, je saurai bien le leur faire parvenir. »
De cette conversation sortit le fameux mémoire du i5 octobre, sur lequel il faut nous arrêter un instant, car il montre bien jusqu'où Mirabeau voulait aller, à quel point précis il comptait s'arrêter. Le roi n'est pas libre, les ministres sont sans moyens; un seul (Necker) abuse du reste de sa popularité pour prolonger son agonie , mais il rend la banqueroute inévitable ; les provinces divisées s'observent avec défiance et se préparent à la guerre civile : comment prévenir ces malheurs? Le roi doit quitter Paris, mais il ne peut se retirer ni à Metz, ni sur toute autre frontière; ce serait déclarer la guerre à la nation et abdiquer le trône. Où s'arrêterait la nation , si elle voyait le roi l'abandonner pour se joindre à des proscrits, ef le devenir lui-même? «Moi-même, ajoute Mirabeau, après un tel événement, je dénoncerais le monarque. » L'opinion publique devrait être préparée au départ du roi, et, ce résultat obtenu , le roi pourrait partir du château en plein jour et se retirer à Rouen. Ce choix est nécessaire , surtout parce qu'il
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indique qu'on n'a aucun projet de fuite. Une fois établi dans sa nouvelle résidence, le roi rappellerait près de lui l'Assemblée nationale, en même temps que par une proclamation adressée au peuple il sanctionnerait tous les décrets favorables à la nation, rassurerait les créanciers de l'État, et se montrerait résolu à s'appuyer uniquement sur le peuple, en détruisant les corps privilégiés qui ont épuisé le pays et lassé sa patience. Ainsi Mirabeau veut sauver le roi , mais sans lui sacrifier la révolution. Les parle* ments seront supprimés, la noblesse abandonnée* « L'abolition du système féodal était une expiation due à dix siècles de délire (1) ». Mirabeau ne se flattait-il pas d'une vaine espérance? aurait-il pu s'arrêter au point que lui marquait son intelligence? nous ne le croyons pas; mais, en comparant ce plan au triste voyage de Varennes et à ses suites , qui ne serait frappé de la pénétration du grand orateur?
M. de la Marck fut frappé des idées exposées dans ce mémoire ; il n'osa pourtant pas le communiquer à la reine. Celle-ci regardait Mirabeau comme son plus cruel ennemi; elle voyait en lui le représentant de la Révolution; elle savait qu'il l'avait clairement dénoncée le 5 octobre; elle le croyait vendu au parti d'Orléans et le soupçonnait d'avoir organisé les dernières émeutes; elle comptait ne jamais être assez malheueuse pour être réduite à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. M. de la Marck , qui se rappelait ces paroles , s'adressa à Monsieur, qu'il trouva fort mal disposé. Monsieur prétendit que la reine çlle-même était sans influence sur Louis XVI, et qu'on
(1) Correspondance entre Mirabeau et ta Marck y 1. 1, [|»r • 804 et suiv.
n'obtiendrait rien de la faiblesse du roi : a Pour vous faire une idée dé son caractère, dit-il en finissant , imaginez des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. » Le mémoire fut pourtant communiqué au roi , qui le lut avec attention , mais no voulut ou ne sut pas en profiter.
A cette époque encore Mirabeau songeait à défendre le roi et la Révolution par des moyens plus honorables; il espérait devenir ministre , et c'est vers ce but que tendaient tous ses efforts. Par malheur, pour y arriver, il ne suffisait pas de vaincre les défiances de la cour et la jalousie de ses collègues, il fallait en* core obtenir que l'Assemblée revînt sur une des résolutions qui lui tenaient le plus au cœur. Npus ayons vu comment, en discutant la Constitution , elle commit la faute d'exclure les ministres de l'Assemblée : c'est à réparer cette erreur que Mirabeau songeait alors. Dès les premiers jours de septembre, le Courrier de Provence montra les avantages de la présence des ministres à la Chambre ; il revint plusieurs fois sur cette question, et la traitait encore au moment où se préparaient les journées d'octobre. Mirabeau, de son côté, ne laissait pas échapper une occasion d'attaquer les ministres. Le 10 octobre, il suppliait ses collègues de raviver le pouvoir exécutif, et dénonçait M. de Saint-Priest; le 21 , il sommait les ministres de rétablir la tranquillité , et démontrait leur impuissance, a Le glaive est suspendu sur nos têtes ; je ne connais qu'un moyen , c'est de rendre au pouvoir exécutif assez de force, si nous pouvons, pour maintenir nos décrets. Ce n'est pas sans raison que le ministère annonce son anéantissement. S'il ne peut rien, il n'est responsable de rien. Je propose qu'à l'instant môme
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on lui demande quels sont les moyens qu'il peut attendre du pouvoir législatif pour assurer les subsistances ; que nous lassions les décrets qu'il nous demandera, et qu'on le rende garant de l'exécution des lois (1)».
En même temps qu'il attaquait les ministres , il leur cherchait des successeurs, prenant pour alliés tantôt Necker, tantôt la Fayette (2). Le mois d'octobre tout entier fut employé en négociations, surtout avec la Fayette. Le général, alors investi d'une puissance sans bornes, n'aimait pas Mirabeau et n'en
(1) Œuvre* de Mirabeau, t. VU, p. 342.
(2) Nous en avons la preuve dans deux notes, sans date, toutes deux de la main de Mirabeau.
« M. Necker, premier ministre, parce qu'il fout le rendre aussi impuissant qu'il est incapable, et cependant conserver sa popularité au roi. — L'archevêque de Bordeaux, chancelier, choisissant avec un grand soin ses rédacteurs. — Le duc de liancourt à la guerre, parce qu'il a de l'honneur, de la fermeté, de l'affection personnelle pour le roi, ce qui lui donnera de la sécurité. — Le duc de la Rochefoucauld, maison du roi, ville de Paris (Thouret avec lui). — Le comte de la Marck, marine, parce qu'il ne peut avoir la guerre, et qu'il a fidélité, caractère et exécution (Prévalaye avec lui). — Lé comte de Mirabeau au conseil du roi, sans département; les petits scrupules du respect humain ne sont plus de saison. Le gouverne* meut doit afficher tout haut que ses premiers auxiliaires seront désormais les bons principes, le caractère et le talent. Target, maire de Paris, que la basoche conduira toujours. La Fayette, au conseil, maréchal de France ; généralissime à terme pour refaire l'armée, i M. de Montmorin, gouverneur, duc et pair, ses dettes payées. M» de Ségur, aux affaires étrangères. M. Monuier, la bibliothèque du roi, M. Chapelier, les bâtiments.
Part de la reine. — la guerre, la Marck. Chef du conseil d'Instruction publique, Sieyès, garde du sceau privé du roi.
Deuxième note.— Part de la Fayette. Ministre de la justice, duc de la Rochefoucauld. Affaires étrangère», Tévéque d'Anhin. Ministre des finances, Lambert. Mallet Clavier*!, ministre dp ta marine.
lu
avait pas besoin. Sa probité répugnait à une alliance avec un homme aussi fameux par ses vices que par ses talents. Pourtant il ne voulut pas refuser de s unir à lui pour servir l'intérêt public. Le détail de ces démarches est piquant : on voit Mirabeau passer par des alternatives de colère et d'espérance qui modifient chaque jour ses jugements sur ses amis et ses adversaires. Le 17, la Fayette le mène chez Montmorin. Necker ne veut le voir qu'en tête-à-tête. Les entrevues se succèdent tous les jours. LaFayette offre à Mirabeau une ambassade, où il n'ira point, et d abord un premier secours de 50,000 francs. L'argent , disons-le tout de suite , joue un trop grand rôle dans cette affaire. Mirabeau le sent bien :«J avoue que voilà le point critique; le passage est cruel; je suis étouffé d'embarras subalternes qui, dans leur masse, font une assez grande résistance , et le plus indépendant' des mortels, une fois mes affaires assurées, je ne voudrai être que l'homme de la nature, résolution aue toutes les minutes je prendrais avec joie. Je suis très-gêné dans mes rapports sociaux, et parce que je ne puis regarder à mes affaires, et parce que, tant „ue i'ai des projets d'ambition, je ne puis pas dissoute mon atelier. Un grand secours, je ne puis donc l'accepter sans une place qui le légitime; un petit me tompromettrait gratuitement; là est le nœud, là L d'autant plus besoin de votre sagesse qu elle est Lus de ce monde que la mienne. » H refuse de 1 argent le 21 octobre, mais le 22 il se ravise :« Si mille louis vous paraissent indiscrets , ne les demandez n âs- mais telle serait mon urgente nécessité. Il ne me convient ni 'd'être avide ni d'être dupe.» Quelle . misère' être un homme d'État, le premier orateur de son temps, se sentir la force de sauver son pays ,
etseraranêtë par ç» trttte» <s Hj*Uiu*ù j i $*ft»$M»£ d'argent ! M. tte k km* et » pin* * fa» f ****** vous icmflUjut 3&,Wf) hw»r* fÇ **** nuHmt&h ** sujet de ietae ast td »cn?ïîtt«? imn **u* ***** ** serons pas «nifaaraméF &e fer*r <îw^«^ r*gfr* *3**a* comme «s. tJéiWmmgremiffTt 6r r^ 00* £*£& ^x ^^
nemis en Cflançtena* tonattftwgfr ***%- * ; u*k *&* «iÉ4Cr res ne sm laam&py it jjo* -i'^utw^^ir c*tiw&vn^*i* ; alors toos aérez tait eafcer c* *pw* *%tt* **itns , « d^và-dire supérieur à Do» 1 . »
Ces négociations n aboutiront ji**- Ar** $*v»>4i; elles tarent rompues de Ufet'fcntuut Emi**. 6&* m l<t Mirabeau écrit à la Fayette : 4 Ai fou* 4^* »*ttafciu sur la perfide collusion de» mini&was *ra>£ l'^tfjHHti brutal ou plutôt délirant dn A4gri*ua« *oin»n*M* qui a m» le trdne et la fraarjt 4 4«iwt 4mç?* 4* uw perte, et qui s'obstine à \* ttn&immxï £i»**xt «£yi s'avouer à soi-même *m »*w££*ai*. v*** ** +»£$<* plus que je poisse être le «mis* *iï «**/t* a** *~x liaire. Bs m'ont vtumltÂ, éte$$$*: ^ m àxw*^vtvtf me désarmer qn'ea opérao* ûe rï*k jpvio.v . ot ^ mauvais génie de F espèce humais* kV« ^ j>** jj»\vs loin qu'eux. Permettez donc qu<e j# **,*** ^4^ a <An'exigerde moi aucun ménagement pwur ^*jux ^ ,\ v 11 reste encore quelque temps uni avec U frVjttte > mais non sans se plaindre de sa froideur et Je h>u indécisioo* Il compte pourtant encore *ur lui Kmv que, dans les premiers Jours de novembre, il «U&que les ministres arec l'espoir de les remplacer. 1 ^ 8 novembre, il dénonce & l'Assemblée le* procédures du grand prévôt de Marseille comme contraire» m\
(1) CorrtspomAmmu e*tr* Miirmktu H h J/rt#v4, I. J, \h iW.
(2) Compondcmc* etUr* Mu*4t»u vt fa J/w4, I, i, ^. 9^<
nouveaux décrets, et met* le garde des sceaux en demeure de prouver que les décrets avaient été communiqués à tous les tribunaux. Cette première bataille gagnée, par une simple évolution de tactique, il en prépare pour le lendemain une seconde qu'il appelle la grande bataille. Il prie M. de la Marck d'en avertir la Fayette. « Dites-lui que maintenant il ne lui reste de ressource qu'un ministère de première force et où il ne se glisse pas la moindre tolérance; qu'il faut que Je ministère reçoive la commotion du renvoi de M. Necker; que si je lui en présente un dont il avoue les talents et la consistance et qui prenne cet engagement , il doit me donner carte blanche pour la composition; que c'est lundi que le ministère n'aura pas un écu , et dès mercredi que l'explosion commencera ; que pouvant , grâce à ma fidélité individuelle, se donner le mérite de la présentation d'un tel ministère, il faut qu'il se garde d'oublier qu'au jour de la bagarre, le ministère pourrait bien arriver sans lui (1) » .
Le 6, en effet , Mirabeau faisait à l'Assemblée une motion concernant': 1° la disette du numéraire; 2 e la dette publique et l'organisation d'une caisse nationale; 3° l'admission des ministres dans l'Assemblée. De ces propositions, les deux premières, devaient servir de passe-port à la troisième; c'est à celle-ci que Mirabeau tenait le plus. Il la soutint dans un discours éloquent et qui pouvait entraîner l'Assemblée. Malheureusement le vote fut remis au lendemain. Necker eut le temps d'agir; il exploita les défiances qu'avait suscitées la supériorité de Mirabeau, et le 7 Lanjuinais vint combattre Mirabeau. En vain
(1) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, /. /, p. 417.
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Et rien ne pourrait-il changer ce triste arrêt du sort? N'aurez-vous jamais qu'une demi- confiance dans la plus tendre des sœurs, qui respecterait assez votre secret pour le cacher,-même à son frère, si vous le désiriez (1)? » Ce touchant appel ne fut pas entendu. Madame de Mirabeau, qui devait plus tard manifester tant de respect pour la mémoire de son mari , qui reprit son nom après un second veuvage , refusa de se rendre auprès de lui ; elle attendit sa mort pour l'apprécier.
Le découragement de Mirabeau n'était que passager. Un homme aussi énergique ne pouvait pas abandonner la lutte avant de vaincre ou de périr. On peut voir, par la lettre même de madame du Saillant, qu'il se rendait parfaitement compte de ce qu'il avait déjà obtenu, et qu'il se préparait à de nouveaux combats. Il déclare qu'il n'est pas ambitieux dans le sens vulgaire ; il ne souhaite ni cordons, ni dignités ; ce qu'il a voulu, c'est préparer et déterminer une grande révolution ; mais si la perfidie du gouvernement , si l'imbécillité des ennemis de la révolution l'ont quelquefois entraîné hors de ses propres mesures , il n'a jamais déserté les principes, La liberté nationale avait trois ennemis : le clergé, la noblesse et les parlements. Le premier n'est plus de ce siècle , et la triste situation de nos finances aurait suffi pour le tuer; la noblesse est de tous les siècles , il faut composer avec elle, la conserver et la contenir ; il reste à détruire les parlements, mais il n'ira pas au delà* .Que faut-il donc faire? « Raviver le pouvoir exécutif, régénérer l'autorité royale et la concilier avec la liberté nationale. Gela ne se fera pas sans un nouveau.
(1) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, 1. 1, p. 427.
ministère, et cette entreprise est assez belle et difficile pour désirer d'en être. Mais un nouveau ministère sera toujours mai composé, tant que les ministres ne seront pas membres de la législature. Il faut donc que Ton revienne sur le décret des ministres. » C'est alors en effet qu'il songea à Monsieur et qu'il essaya diverses combinaisons pour arriver à former un ministère sous la présidence de ce prince. Mais celui-ci tenait à ne pas se compromettre. Il ménageait avec soin sa popularité et ne se souciait pas de se mettre en avant. Mirabeau finit par en désespérer, et le 27 janvier 1790 il écrit à M. de la Marck une lettre pleine d'amertume. Il accuse d'abord la Fayette de vouloir la guerre civile, et il ajoute : « Du côté de la cour, oh ! quelles balles de coton 1 quels tâtonneurs, quelle pusillanimité, quelle insouciance ! quel assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets ! de petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés, et des volontés d'amours, et de haines avortées ! Ce qui est au-dessous de tout , c'est Monsieur. Imaginez qu'on avait été jusqu'à lui donner de tels moyens d'argent , que si votre valet de chambre avait à les offrir, il entrerait au conseil pour peu qu'il le voulût, et Monsieur n'y entrera pas cela est déplorable. Et quand ils n'ont suivi aucun de mes conseils, profité d'aucune de mes conquêtes, misa profit aucune de mes opérations , ils se lamentent , disent que je n'ai rien changé à leur position, qu'on ne peut pas trop compter sur moi, et le tout, parce que je ne me perds pas de gaieté de cœur pour soutenir de avis, des hommes et des choses dont le succès les perdrait infailliblement (1)1»
(1) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, 1. 1, p. 460.
Mirabeau était de plus en plus inquiet et mécontent, quand M. de la Marck revint à Paris, au mois de mars 1790. 11 y était rappelé par l'ambassadeur autrichien, M, Mercy d'Argenteau, qui, dès leur première entrevue , lui parla de ses relations avec Mirabeau, et du désir que témoignaient le roi et la reine d'avoir recours à lui pour gagner à leur cause le grand orateur. M. de la Marck répondit qu'il ne voulait pas se mêler de cette affaire si Mercy n'y entrait avec lui. D'abord arrêté par sa qualité d'ambassadeur, Mercy finit par y consentir, et, dans les premiers jours d'avril , il se rencontra avec Mirabeau chez M. de la Marck. Mercy fut charmé par Mirabeau, et en sortant dit à M. de la Marck qu'il eût à se rendre aux Tuileries dès le lendemain. M. de la Marck fut. reçu par une femme de chambre de la reine, madame Thibaut, choisie à dessein pour ne pas éveiller les soupçons. Marie-Antoinette parut enfin; elle avait contre Mirabeau des préventions que M. de la Marck avait à peu près dissipées. Quand le roi entra à son tour, il annonça au comte son intention d'avoir recours aux services de Mirabeau , mais , par une inconcevable faiblesse, il ne pouvait consentir à l'employer de la seule façon qui fût honorable et utile, c'est-à-dire ouvertement. « Ah !s'écria-t-il, il n'y a rien à espérer sur ce point avec M. Necker. Aussi faut-il que tout ce qui se fera par M. de Mirabeau reste un profond secret pour mes ministres, et je compte pour cela sur vous. »
M. de la Marck dit qu'il fut atterré par cette réponse, et nous n'avons pas de peine à le croire. Jamais la faiblesse du roi, jamais son ignorance de la situation n'avaient plus malheureusement éclaté. M. de la Marck se retira, chargé par le roi de demandera
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Mirabeau une note écrite de sa main. Mirabeau accueillit cette proposition avec empressement; il n'était pas insensible au plaisir d'être utile au roi ; il était surtout flatté de se voir apprécier à sa juste valeur, et de pouvoir enfin donner la mesure de ses forces. Il faut ajouter que quelques jours avant de se donner au roi, le 28 avril, il avait écrit à la Fayette une longue lettre pour lui offrir de se concerter avec lui ; pour prix de son concours, il ne demandait que le payement de ses dettes , et une ambassade , celle de Gonstantinople par exemple. La Fayette repoussa ces propositions, et Mirabeau n'eut plus d'espoir que dans les offres de la cour. Il les accepta. Le 10 mai , il adressait à Louis XVI une lettre où il s'engageait à le servir de toute son influence, et lui promettait tin entier dévouement.
La démarche était décisive, et nous devons l'examiner avec soin. Mirabeau accomplissait-il un devoir, ou commettait un acte de trahison? obéissait-il à sa conscience, ou cédait-il à des besoins honteux, à des passions sans excuses ? Tel est le débat qui s* agite depuis longtemps. La lettre à Louis XVI est celle d'un sujet fidèle, qui veut servir son roi sans déserter la cause de la révolution, « Je déclare , y est-il dit , que je crois une contre-révolution aussi dangereuse et criminelle, que je trouve chimérique en France l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution de la loi (i) ». Échapper à l'anarchie, fonder la liberté à l'abri de l'autorité royale fortement constituée, voilà ce que désire Mirabeau, et ce qu'il a désiré depuis
(t) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, t. 11, p* 11*
la réunion de la Constituante. C'est le but qu'il poursuivait en défendant le veto; c'est le but qu'il essayera encore d'atteindre quand il réclamera pour le roi le droit de faire la paix et la guerre. En se mettant au service de la cour, Mirabeau ne changeait pas d'opinion, il restait fidèle à lui-môme.
Pourquoi donc a-t-il été si vivement attaqué? Pourquoi avons-nous besoin de le défendre, sans même pouvoir entièrement l'excuser? C'est qu'en même temps qu'il offrait son appui au roi, Mirabeau en acceptait de l'argent. Le payement de ses dettes, six mille livres par mois, un million après la Constituante , tel fut le prix de services justement suspects, puisqu'il* n'étaient pas désintéressés. On peut dire que Mirabeau n'a pas trafiqué de sa conscience; contrairement à Bivaroi, qui se plaignait d'être vendu et non payé, on a pu soutenir qu'il était payé et non vendu ; mais dans les négociations politiques, si pures que soient les intentions, l'argent est toujours de trop. Qu'un tribun s'arrête , au moment où la révolution préparée par ses efforts dépasse le terme qu'il s'était marqué lui-même, il en a le droit; qu'un homme d'État changé d'opinion, soit pour aller en avant , soit pour revenir sur ses pas, il peut le faire avec honneur à deux conditions : la première, c'est qu'il agira au grand jour; la seconde, c'est que ce changement sera désintéressé. L'argent surtout, l'argent doit être soigneusement repoussé. 11 y avait autrefois dans les grammaires latines une règle qu'on citait souvent aux enfants : Aristides mortuus est pauper ; les hommes politiques ne devraient jamais l'oublier. Pour eux, le mépris dps richesses est le premier titre à la popularité ; il en est auxquels cette vertu a tenu* lieu de toutes les autres.
Une autre réflexion aurait dû frapper Mirabeau et l'arrêter dans celte voie : c'est le secret absolu dont on lui imposait l'obligation. Dans la note qui lui fut remise, on lui marquait même une défiance injurieuse. En effet , il y était dit : « On ne mettra nulle borne à ce qui pourra convenir à M... dans ce qui peut seconder 565 besoins, ses vues et ses penchants ambitieux y du moment qu'on croira l'avoir invinciblement acquis. Mais on se persuade difficilement que son dévouement sera aussi entier que l'affirme le proposant. » Les deux derniers articles étaient ainsi conçus : a 7° On met pour condition que M... n'aura point de confident, ni secrétaire , ni coopérateurs. Il recevra les sommes convenues par les mains du proposant, ainsi que les paqtiets, lettres et mémoires. 8° Il n'y aura que deux personnages majeurs dans le secret (1). » — Ce fut, en effet, l'archevêque de Toulouse:, ancien aumônier de la reine, M. de Fenestrange, qui fut seul mêlé à cette négociation.
Rien de plus triste à suivre que les intrigues dans lesquelles Mirabeau est jeté , que le rôle de duplicité auquel il est condamné, du jour où , par un traité secret, il reçoit de la cour le prix de ses .services. Son premier châtiment, c'est l'obligation où il se trouve d'avoir pour intermédiaires des hommes médiocres et bas. En première ligpe figurent Sémonville et Ta- * Ion : Sémonville dont les variations politiques ont été flétries par Talleyrand (2); — Talon , que Mirabeau
(1) Correspondance entre Mirabeau et la Marck, t. II, p. 0.
(2) On connaît ces mots célèbres ; « Quel intérêt Sémonville peutil avoir à être malade? » Dans une autre occasion, quelqu'un ayant dit qu'il n'y avait pas de conscience à la Chambre des pairs, Talleyrand répliqua : « Pas de conscience! il y a d'abord Sémonville qui en a au moins deux. »
lui-même jugeait en ces termes : « Un homme sans talent ni capacité d'aucune espèce , un homme qui avec trois cent mille livres de rente est de la plus insatiable cupidité, un homme dont la conscience est Senef, l'esprit Sémonville, le conseil Sainte-Foix , la Fayette le patron, Favras le chef-d'œuvre ». Et pourtant cet homme lui fut un moment préféré ; on lui offrit le ministère que le grand orateur désirait alors sans pouvoir l'obtenir.
La duplicité était devenue pour, Mirabeau une des conditions de son nouveau rôle , et , en même temps qu'elle était son châtiment, cette duplicité aurait dû l'avertir qu'il s'égarait. Son attitude avec la Fayette devait singulièrement peser à son orgueil et à sa loyauté naturelle. Il n'aimait pas la Fayette; il lui reprochait un amour insensé de la popularité pour elle-même, sans aucun avantage solide, son indécision et une certaine absence de vues politiques. Il ne l'aimait pas surtout pour ses qualités , sa probité exquise, sa délicatesse et sa loyauté. Pourtant la Fayette était alors tellement maître de la situation que Mirabeau, surtout depuis sa rupture avec Necker, ne pouvait rien faire sans l'appui du général. Il fît donc, pour se rapprocher de lui , des tentatives qui furent froidement accueillies. Dans son désir de sauver la royauté sans abandonner la révolution, la Fayette ne crut pas avoir le droit de repousser tout d'abord les ouvertures de Mirabeau, mais il ne les accepta qu'avec répugnance et demeura toujours dans une grande réserve. Mirabeau résolut de se l'attacher, ou de le perdre, ou plutôt de faire les deux choses en même temps. Nous avons les preuves manifestes de cette trahison à laquelle la Fayette échappa par sa droiture et peut-être sans la soupçonner.
Voici ce que lui écrivait Mirabeau le i eT juin. Après lui avoir offert un concours absolu , il terminait par ces mots : « Eh ! monsieur de la Fayette, Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il fit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la cour pour la nation , et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph ; ayez donc aussi votre Éminence grise, ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion, mon impulsion a besoin de vos grandes qualités, et vous en croyez de petits hommes qui , pour de petites considérations , par de petites manœuvres et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l'un à l'autre, et vous ne voyez pas qu'il faut que vous m'épousies et me croyiez , en raison de ce que vos stupides partisans m'ont plus décrié, m'ont plus écarté. Ah ! vous forfaites à votre destinée (1) ! »
Or c'est précisément le l°**juin, c'estrà-dire le même jour, que Mirabeau adressait à la cour sa première note, et le principal objet de cette note était... la disgrâce nécessaire du général la Fayette. « Que sera cet homme devenu tout à coup, d'intrigant souple, d'humble courtisan, le gardien des rois, si rien de l'arrête, ne l'embarrasse dans sa carrière?» Mirabeau cherche les moyens de lui enlever la confiance des troupes, le commandement de la garde nationale, et de lui opposer un rival dans la .personne de Bouille, le commandant de l'armée de l'Est, le représentant de la contre-révolution (2). Plus tard ,
(t) La Marck, t. II, pp. 19-22.
(2) La Marck, t. II, pp. 25*32.
Mirabeau s'acharnera contre la Fayette, il épuisera contre lui toutes les ressources de la haine ; mais au moins alors la rupture était complète. Le 1 er juin , il commettait une véritable trahison.
On ne peut que s'apitoyer sur le sort d'un homme de génie qui se débat péniblement au milieu de pareilles intrigues, et la compassion redouble quand on songe qu'il poursuit* ainsi un but impossible à atteindre. Que veut en effet Mirabeau? contenir la révolution. Mais par quels moyens? sur quelles ressources compte-t-il pour arrêter un torrent qui, s'il est seulement suspendu dans sa marche, se précipitera avec plus de violence pour entraîner à la fois et les digues et les ingénieurs? Hélas ! tout se borne à organiser un vaste atelier de police, à semer beaucoup d'argent et à créer des JQurnaux pour défendre la cour et soulever en sa faveur l'opinion publique. Comme si, surtout dans ces temps d'orage , l'opinion publique était à la merci de quelques hommes et d'un peu d'argent !* Ces moyens ont été souvent renouvelés depuis , et, quand ils n'ont pas été appuyés par la force, ils n'ont donné aucun résultat. La force même a été impuissante à les soutenir longtemps et à en retirer rien de solide. Les émissaires de la police , même avec beaucoup d'argent , ne persuadent personne. Quanta la presse, on a pu souvent créer des journaux dans le but indiqué par Mirabeau, mais il a été plus facile de leur trouver des rédacteurs que des lecteurs. D'ailleurs, comme ce n'est pas l'élite des honnêtes gens qu'on emploie à ce genre de besogne, les auteurs de ces manœuvres ne tardent pas à se compromettre, et méritent souvent un mépris qui retombe sur ceux mêmes qu'ils ont essayé de défendre. Gomment Mirabeau , qui avait assisté au début de la
révolution , qui avait vu et excité l'enthousiasme de la foule, pouvait-il croire à la puissance de semblables efforts?
Toutes ces faiblesses sont d'autant plus regrettables que , dans d'autres circonstances , cette correspondance aurait pu faire le plus grand honneur à Mirabeau. On* est surpris en la lisant de la quantité d'idées justes et d'aperçus ingénieux qu'il sème à chaque pas. Jamais homme d'État n'a montré plus de perspicacité pour deviner des situations difficiles et prédire un avenir encore caché à tous les yeux. C'est ainsi qu'il montre tout de suite combien sont meilleures les conditions 1 faites à la royauté par les réformes de la Constituante : « Une partie des opérations de l'Assemblée nationale , et c'est la plus considérable , est évidemment la plus favorable au gouvernement monarchique. N'est-ce rien que d'être sans parlements , sans pays d'états , sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? L'idée de ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu. Si cette surface égale convient, à la liberté, elle facilite l'exercice du pouvoir (1). » Paroles profondes et dont nous pouvons affirmer la sagesse , nous qui avons vu s'établir et se développer, grâce à l'absence de tout corps intermédiaire, cette terrible centralisation qui en une heure peut livrer les destinées de la France à une poignée d'ambitieux et nous écraser sous4e poids d'une autorité que rien n'arrête !
Mirabeau voit avec la même sûreté de coup d'oeil les ressources du pays, et les chances de succès de la Révolution : il suffit, pour sortir de la crise, d'établir l'ordre dans les finances, et de maintenir l'armée; on
(1) M. de la Marck, t. II, note 47, pp. 4 14 à 503.
n'a pas besoin de plus de 400 millions, et « c'est une démence que d'être inquiet sur les moyens de faire payer gaiement à ce royaume 400 millions ». Que ces deux services soient assurés , la prospérité renaîtra d'elle-même, a Alors, non-seulement. on n'aggravera pas, mais on soulagera beaucoup le faix des habitants des campagnes, qui n'entendeiît rien à notre philosophie, pour qui notre amour de la liberté, quoi qu'il soit, ne peut être de longtemps qu'un accès de fièvre chaude, sans lesquels nous ne pouvons consolider la Révolution, et qui n'y prendront aucun intérêt, mais au contraire, s'ils n'y trouvent pas leur soulagement immédiat et considérable. Alors enfin, tous les liens de l'industrie et du commerce se relâcheront, jusqu'à ce qu'ils puissent tomber entièrement, et les intarissables ressources de l'industrie humaine, abandonnée au seul régime de la liberté, ouvriront un ordre de choses dont nos yeux myopes n'aperçoivent pas môme l'atmosphère, loin de la percer et de voir au travers (1). »
Mais,. pour saisir dans toute sa puissance le génie de Mirabeau, il faut surtout étudier la quaranteseptième note, rédigée au mois de décembre 1790. 11 y indique avec une rare supériorité les difficultés qui s'opposent à une modification de la constitution : c'est d'abord l'indécision du roi, l'impopularité de la reine, l'attitude de la garde nationale « trop unie aux citoyens pour oser jamais leur résister, trop forte pour laisser la moindre latitude à l'autorité royale, trop faible pour s'opposer à une insurrection , trop facile à corrompre non en masse, mais individuellement, pour n'être pas un instrument toujours prêt à
(1) Correspondance avec la Marck, t. II, note 47, pp. 414 à 503.
servir les factieux. » Paris est aussi une cause de danger. « Jamais autant d'éléments combustibles et de matières inflammables ne furent rassemblés dans un seul foyer. Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre: une multitude d'étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous les lieux publics, tous les ennemis de l'ancienne cour, une immense populace , accoutumée depuis une année à des succès et des crimes , une foule de grands propriétaires qui n'osent pas se montrer, parce qu'ils ont trop à perdre, la réunion de tous les auteurs de la révolution et de ses principaux agents, dans les basses classes la lie de la nation, dans les classes plus élevées ce qu'elle a de plus corrompu , voilà Paris. » Sombre tableau , qui n'^st pas exact , parce que Mirabeau ne met pas le bien à côté du mal, mais dont quelques traits sont peints de couleurs éternelles.
Mirabeau étudie ensuite l'Assemblée elle-même; il signale son irritabilité , l'impossibilité de la diriger, grâce à l'habitude qu'elle a prise d'agir comme le peuple qu'elle représente, « par des mouvements toujours brusques, toujours passionnés, toujours précipités.» Un autre obstacle, c'est l'incurable discrédit dans lequel sont tombés les députés de la noblesse et ceux du clergé; tous les mécontents, ajoutet-il avec un sons profond, ne peuvent pas servir. « Il n'y a de mécontents utiles que ceux qui veulent tout à la fois la liberté et le gouvernement monarchique , qui redoutent égalementl'anarchie et le despotisme..; mais cette classe n'est pas la plus nombreuse parmi les mécontents , ou plutôt , ce sont là des dissidents plutôt que des mécontents. Il n'en est pas de même du clergé, des parlements , des possesseurs de fiefs, et£d'une grande partie de la noblesse. Ceux-ci sont
presque aussi dangereux que les démagogues les plus outrés. » La constitution doit être modifiée; elle a organisé une république dans une monarchie, maintenant le pouvoir royal sans lui donner de quoi se soutenir. Mais que faire? En appeler au peuple? c'est là qu'aux yeux de Mirabeau est le plus grand danger, a On oublie toujours, lorsqu'on parle des effets de la Révolution et des maux de la constitution , que leur résultat le plus redoutable est cette action immédiate du peuple et, si je puis m'exprimer ainsi, cette espèce d'exercice de la souveraineté en corps de nation, dont l'effet le plus sensible est que le législateur lui-même n'est plus qu'un esclave, qu'il est obéi lorsqu'il plaît, et qu'il serait détrôné s'il choquait l'impulsion qu'il a donnée. Avec un tel esprit public, peu importe que la théorie du gouvernement soit monarchique ou démocra^ tique ; la masse du peuple est tout ; ses mouvements impétueux sont les seules lois ; caresser le peuple , le flatter, le corrompre, c'est tout l'art des législateurs, comme la seule ressource des administrateurs.» C'est à l'Assemblée qu'il faut s'adresser pour la dominer, jusqu'au jour où l'on pourra la remplacer utilement. Mais il faut prendre garde de céder à un mouvement de réaction trop marqué. « Attaquer la Révolution serait aller au-delà du but; d'ailleurs, vouloir remettre les Français au point d'où ils sont partis le 27 avril i?89, serait un projet chimérique qu'aucune puissance ne saurait réaliser. »
Mirabeau voudrait encore modifier les habitudes de la royauté, la rendre populaire, en l'arrachant à cette pompp orientale que lui avait donnée Louis XIV. Il conseille au roi et à la reine d'aller à pied, de se mêler à la foule, de s'approcher de leurs sujets, et de ne plus s'enfermer dans une majesté qui les isole et leur
enlève toute sympathie. C'est ïa pensée qu'il manifestait dès le mois de juin , quand il écrivait : « Nous pourrions avoir bientôt besoin de savoir ce que peuvent un enfant et une femme à cheval ; c'est ainsi que Marie-Thérèse avait sauvé sa couronne (i). »
Pourquoi , à côté de ces sages paroles et de ce s vues profondes, retrouvons-nous ces ténébreuses machinations où la perfidie des moyens n'a d'égale que leur puérilité? C'est par un vaste atelier de police, par une presse vénale, que Mirabeau veut entraîner l'opinion publique. Il compte aussi sur quarante voyageurs envoyés dans les provinces ; enfin , il espère entraîner à leur insu, dans une vaste conspiration, les principaux membres de l'Assemblée, transformer Thouret , Chapelier, Barnave , en automates dont il tiendra les fils, et qu'il dirigera vers un but inconnu. C'est là une véritable folie. Que dire de la duplicité à laquelle il se condamne? Nous pouvons bien la lui reprocher, puisque lui-même il la reconnaît avec une véritable douleur. « S'il ne s'agissait pas ici d'une dernière ressource et du salut d'un grand peuple , mon caractère me ferait rejeter tous ces moyens d'une intrigue obscure et d'une artificieuse dissimulation dont je suis forcé de donner le conseil (2). »
Hélas I la grandeur même du but aurait dû l'avertir qu'il fallait agir au grand jour et avec franchise , que le meilleur moyen de perdre une cause, si juste qu'elle soit,c'estdëla déshonorer. Son dernier mot, le voici : «On ne se sauvera que par un plan qui amalgame les combinaisons de l'homme d'État et les ressources de l'intrigue, le courage des grands citoyens et l'audace
(1) M. de la Marck, t. Il, note 47, pp. 414 à 503.
(2) M. de la Marck, t. II, note 47, pp. 414 à 503.
des scélérats. 11 nous faut une sorte de pharmacie politique, où le chef seul, également muni de simples salutaires et de plantes vénéneuses, dose ses compositions sous la direction de son génie et sous. les auspices d'une confiance aveugle de la part du malade. »
Incroyable mélange de grandeur et de bassesse , manœuvres qui nous révèlent la véritable lacune de ce grand, génie : l'absence d'un vrai sentiment de la morale. Souvent, quand il voyait l'Assemblée lui échapper, Mirabeau s'écriait qu'il payait cher l'immoralité de sa jeunesse. Elle ne lui fut jamais plus fatale que le jour où sa conscience aveuglée lui permit de se jeter dans ces misérables intrigues. Le spectacle n'en est pas moins curieux et instructif. « Tant de ruses, dit éloquemment M. Quinet, tant de replis, de connaissance des bas côtés de la nature humaine, tant d'éclairs dans la profonde nuit|, une science si accomplie du mal , un art de corrompre si expérimenté , si invétéré , l'aigle qui devient serpent , mais un serpent qui garde ses ailes sublimes , voilà assurément ce que personne ne soupçonnait à ce degré. Les proportions de Mirabeau deviennent ainsi monstrueuses (1). »
Il est juste cependant de rappeler que Mirabeau mettait toutes ces intrigues au service d'idées vraies, et d'une politique vraiment sage; il est juste surtout de constater qu'il défendait ainsi des théories, qu'il avait toujours approuvées et auxquelles il restait fidèle en paraissant changer d'opinion et de parti. Mais le moindre malheur de la ruse, c'est qu'en politique on ne peut l'employer sans avoir l'air d'un coupable.
(1) Edgar Quinet, Révolution française, 1. I, liv. VI, pp. 210-
Ajoutons que ces leçons n'ont pas été perdues; que dans notre siècle, les préceptes de Mirabeau ont à peu près tous été appliqués avec le plus grand soin. Les succès de ceux qui les ont mis en pratique n'ont pourtant été qu'éphémères; il a suffi d'un réveil de la conscience publique pour détruire le résultat de ces laborieux calculs.