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CHAPITRE III

Mirabeau avait-il quelque chance de réussir dans ces projets à une époque pleine d'enthousiasme et de générosité? Il est permis d'en douter. Sa principale force était dans sa réputation qu'il risquait de perdre sans retour. Où trouver un autre point d'appui ? Auprès du roi ? la cour lui opposait toujours une incurable défiance, et ne voulait se servir de lui que comme d'un instrument qu'elle se réservait de briser; dans l'Assemblée ? mais dès le début de la Révolution la gauche soupçonnait Mirabeau, et la droite le regardait avec une terreur mêlée de mépris. Ne pouvant se faire comprendre d'aucun parti, il n'avait encore rendu aucun service qu'il était déjà compromis.

Les attaques commencèrent à propos de la discussion sur le droit de paix et de guerre. Son ancien ami Camille Desmoulins, sans le dénoncer encore, se fait l'écho des soupçons : «Mirabeau a dit que c'était à Carthage, à Rome, que des citoyens comme Annibal et César étaient dangereux. » Donner un roi, de peur

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qu'il n'en vienne un , ce beau raisonnement rappelle celui de Champagne :

Champagne un beau matin reçoit cent coups de fiole Que depuis plus d'un an lui promettait La Heur. • Dieu soit loué! dh-il, en se frottant l'épaule, Me voilà guéri de la peur.

Il nous faudrait l'évidence même pour crier à la corruption , mais la méfiance est mère de la sûreté. Fréron allait plus loin : c Mirabeau, moins de talents et plus de vertus , ou gare à la lanterne (I) ! » Luimême offrait à ses ennemis des prétextes au moins spécieux. Fatigué de la gêne qu'il s'imposait depuis longtemps, il voulut jouir de cette richesse qui lui arrivait enfin; il loua un hôtel dans la Chausséed'An tin, s'entoura de nombreux domestiques, et tint table ouverte. Ce luxe ne pouvait manquer d'attirer sur lui de nouvelles attaques. Les clameurs, redoublèrent quand on le vit à l'Assemblée prendre la défense de son frère le vicomte de Mirabeau, connu pour être un des ennemis les plus acharnés de la révolution. Le vicomte était colonel du régiment de Touraine alors en garnison à Perpignan; irrité de l'esprit d'indiscipline qu'il trouvait chez ses soldats , il leur enleva leurs drapeaux et les emporta ; il fut poursuivi et arrêté à Castelnaudary. Mirabeau monta à la tribune pour réclamer en sa faveur l'inviolabilité qui protégeait les représentants de la nation. Il aimait d'ailleurs son frère malgré leurs dissentiments politiques, comme il avait toujours aimé son père malgré tant d'injustes rigueurs. Ce fut pourtant l'occasion de nouvelles attaques. « Mirabeau, écrit encore Fréron, attendait pour se rapprocher de son frère , et lui

(1) Louis Blanc, t. IV, liv. IV, ch. 10.

rendre son amitié , que ce dernier se fût rendu digne de lui par quelque nouvel attentat contre la nation ; non-seulement il était le plus âgé, mais il avait rainesse des crimes (i). »

Encore s'il avait pu à ce prix gagner la confiance de la cour 1 mais il ne l'avait pas. Au moment de la Fédération, le roi s'adressa à Bergasse et lui demanda un projet de discours , ce qui excita la colère de Mirabeau. La reine voyait en lui un ennemi personnel et ne pouvait se résoudre à le recevoir. C'est seulement à la fin de mai qu'elle lui accorda à Saint- Cloud une audience secrète. Les précautions prises par Mirabeau nous indiquent assez quels périls il avait à craindre. Il part de Paris la veille au soir pour aller coucher chez ^a nièce madame d'Aragon; c'est son neveu, M. du Saillant, capitaine de dragons, qui sert de postillon. Le lendemain matin à sept heures, il entre par une porte du parc. La reine le recul non pas seule et dans le jardin, comme le dit madame de Campan, mais dans un appartement du palais, et en présence du roi. A sa vue elle ne put d'abord retenir un mouvement d'horreur; peu à peu la glace se fondit; Mirabeau fut ravi, a Madame, lui dit-il en partant, lorsque votre auguste mère admettait un de se? sujets à l'honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser. » Marie- Antoinette lui tendit sa main , et Mirabeau en se relevant s'écria : « La monarchie est sauvée ! d

Comment aurait-elle pu l'être? Dès le lendemain , malgré les précautions prises , l'entrevue était dénoncée , et Mirabeau avait excité les soupçons du peuple, sans détruire ceux de la reine. Nous en avons

(1) Louis Blanc, t. V, liv. iv, ch. 10.

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couleur de la contre-révolution, à la place des odieuses couleurs de la liberté ! Cette observation est curieuse sans doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop présumé {s* adressant au côté droit) ; croyez-moi, ne vous endormez pas dans une si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible (plusieurs voix : Cest le langage d'un factieux). Calmez- ' vous; car cette imputation doit être L'objet d'une controverse régulière. Nous sommes contraires en fait; vous dites que je tiens le langage d'un factieux (om, oui). Monsieur le président , je demande un jugement et je pose le fait : je prétends, moi, qu'il est je ne dis pas irrespectueux, je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel , de mettre en question si une couleur destinée à nos. flottes peut être différente de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le roi ont adoptée. 4 Je prétends que les véritables factieux , les véritables conspirateurs, sont ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager en rappelant nos antiques erreurs et notre honteux esclavage (1). »

Ce langage ne pouvait que déplaire à la cour; elle fut encore plus blessée de l'attitude de Mirabeau dans l'affaire de Castries. La plupart des adversaires de la révolution étaient des gentilshommes portant l'épée et élevés dans l'habitude des duels. Depuis l'ouverture des états généraux, de nombreux cartels avaient „ été adressés aux membres de la gauche, qui eurent la sagesse de les refuser. A ses nouveaux provocateurs Mirabeau répondait invariablement : « Après la session ; je vous ajoute sur ma liste, et je vous préviens qu'elle est longue. » Tous ses collègues n'eu-

(1) OEuvres de Mirabeau, t. VIII, p. 279*

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rent pas le môme sang-froid. Défié grossièrement, et par plusieurs adversaires à la fois, Lameth se crut forcé d'accepter un duel avec M. de Castries. Il fut blessé au bras, et les désordres qui se manifestèrent pendant sa maladie excitèrent les plus étranges rumeurs. Il eut des convulsions; on prétendit que Pépée de Castries était empoisonnée. Les rédacteurs des Actes des apôtres répliquèrent par une épigramme qui n'était pas faite pour apaiser les esprits :

Sur un point important il est un grand débat ; De nions Castries la lame de l'épée

Est-elle ou non... empoisonnée?

J'affirme qu'elle Test... mais depuis le combat.

, La foule exaspérée se porta sur l'hôtel de Castries pour le dévaster^les meubles furent jetés par la fenêtre; on détruisit tout, à l'exception d'un portrait du roi salué par les acclamations de la multitude et transporté à l'Hôtel de ville. La Fayette n'arriva que pour assister à la fin de l'émeute. Le lendemain 13 novembre , une députation du bataillon de Bonne- Nouvelle vint à la barre de l'Assemblée protester contre les duels; l'orateur fut applaudi, « 11 n'y a que des scélérats qui peuvent applaudir, » s'écrie un député; des murmures éclatent de toutes parts. Au milieu du désordre Mirabeau monte à la tribune. Il paraît certain qu'il voulait protester contre le pillage de l'hôtel de Castries; il avait demandé à Malouet de lui céder la parole pour provoquer des mesures de sévérité contre les perturbateurs. Il avait comptésans les emportements de sa parole, et surtout sans la haine de la droite. A peine a-t-il prononcé sa première phrase , qu'il est interrompu et accueilli par des cris furieux. « Si au milieu de cette scène odieuse,

dans la triste circonstance où nous nous trouvons , dans l'occasion déplorable qui l'a fait éclore...» A ces mots , les insultes commencent. Il continue : « Si je pouvais me livrer à l'ironie...» M. Foucaut : «M. de Mirabeau m'accable toujours d'ironie , il s'acharne sur moi, je demande... » Mirabeau n'y tient plus: « Puisque vous n'aimez pas l'ironie, je vous lance le plus profond mépris. » La guerre était déclarée. La droite se lève et exige que Mirabeau soit rappelé à l'ordre. Mirabeau reproche à la droite son peu de respect pour le décret de l'Assemblée , traite de factieux ceux qui refusent d'obéir aux lois , oppose à leur violence la sagesse et la modération du peuple , et fait l'apologie du mouvement qu'il voulait d'abord condamner. A Malouet, qui lui reprochait de Savoir pas tenu sa parole, il dit en descendant de la tribune: « J'en suis tout confus , mais le moyen de marcher d'accord avec des hommes qui n'aspirent qu'à me voir pendu (1) ! »

La cour s'émut vivement de cette scène. Mirabeau dut se justifier, a Gomment voulez-vous, écrit à M. de la Marck l'archevêque de Toulouse, que la confiance, si nécessaire dans les circonstances où nous sommes, puisse naître, après des écarts pareils à ceux d'avanthier? »

Mirabeau répondit par une note plus longue que sincère : « J'apprends qu'il faut que j'explique ma conduite dans une journée où j'ai cru montrer quelque habileté... Il faut dissimuler quand on veut suppléer à la force par l'habileté, comme on est forcé de louvoyer dans une tempête. Voilà un de mes principes et purement fondé sur l'observation des choses huit) M. delà Marck, t. 2, p. 329.

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maines, puisqu'il est entièrement opposé à mon caractère naturel. Il y adeux choses dans mon discours : un portrait très-sévère du désordre qui règne dans l'Assemblée et un tableau très-indulgent de la conduite du peuple. Avec plus de piété filiale, j'aurais jeté mon manteau sur une mère en ivresse, et je l'ai montrée , au contraire, à tous les regards. C'est sous ce rappoYt *que je méritais d'être rappelé à l'ordre. Quelques scènes de cette espèce achèveraient de ruiner le crédit de l'Assemblée nationale , et si l'art de les faire remarquer est une innocente perfidie , ce n'est pas, aux yeux de la cour qu'elle peut me rendre suspsct. Mon second tableau n'est pas plus dangereux. Parmi les 'traits.que j'ai choisis, non pour justifier, mais pour excuser le peuple, ce que j'ai fait le plus remarquer, c'est ce respect religieux pour le portrait du roi , auquel même cfes séditieux ont donné une garde d'honneur. Dans un moment où toute la haine d'une grande nation contre les ministres se change en calomnies contre la cour, il est plus essentiel' qu'on ne pense d'apprendre aux provinces qu'ici, même dans une insurrection, le peuple ne confond pas ses ennemis

fvec le monarque. Les jacobins, à coup sûr, auraient etranché ce.trait-là de mon discours (1). »

Misérable apologie , et qui ne devait tromper personne ! Non, ce jour-là, poussé par ses adversaires , Mirabeau s'était retrouvé le tribun des premiers jours; aussi , quand il parut le soir à la représentation de Bmtus, fut-il couvert d'applaudissements.

Et quel était le prix de tous ses efforts? Mirabeau, bous l'avons déjà dit, ne parvenait pas à persuader la pour et compromettait son crédit dans l'Assemblée %

(1) M: de la Marck, t. II, pp. 336 et suiv.

C'est ainsi qu'il échoue tour à tour dans toutes ses prétentions : il n'est pas élu membre du comité chargé de reviser la constitution; il n'obtient pas , malgré ses désirs, l'honneur de présider l'Assemblée au moment de la Fédération. Il ne peut pas, ce qui est plus grave, se faire écouter quand il s'agit des questions qui lui tiennent le plus au cœur. Ainsi, lorsque, le 20 octobre 1790, les quatre comités proposent le renvoi des ministres, Mirabeau vote silencieusement pour les comités, mais il est réduit à se taire ; aucune mesure cependant ne pouvait lui paraître plus importante; c'était pour lui le seul moyen de sortir d'une obscurité qui lui pesait, d'accomplir ses réformes au grand jour, de jouer le rôle d'un homme d'État, et non pas celui d'un aventurier. Aussi, dès le 14 octobre^ il demande à la cour le renvoi des ministres, a 11 faut que le roi prenne des ministres qui aient là confiance de l'Assemblée et qui puissent la diriger; diriger, c'esj gouverner. » Ces ministres, il faut les prendre où oij les trouvera , fût-ce sur les 7>ancs de la gauche , et il ajoute cette parole profonde et souvent citée depuis « Des jacobins ministres ne seraient pas des ministre! jacobins. » Il y revient le 16 et le 18: a Résister ei impossible , dit-il; comment donc faire? Ce qui sau verait tout , ce serait d'obtenir la démission des mi nistres avant le décret et nommer un nouveau minis tère formé d'après l'impulsion de la majorité et s^ condé par elle ; là seulement est la solution de 1 difficulté (1). »

Il ne réussit pas et fut forcé de se borner à ce rôl ingrat qu'il acceptait avec répugnance. Peu à peu so mécontentement augmenta, et [il n'eut plus qu'un

(1) M. de la Marck, t. II, pp. 236-241. ^

pensée : enlever toute autorité à l'Assemblée nationale et pousser à sa dissolution. Pour atteindre ce but, il proposa deux moyens : attaquer l'Assemblée par les journaux et par des émissaires envoyés dans les pro vinces ; susciter au sein de l'Assemblée des propositions funestes , et dans chaque délibération appuyer la résolution la plus détestable, pour aider la Consti-, tuante à s'enferrer elle-même. C'est ainsi, par exemple, que lui , le défenseur obstiné et courageux de l'Assemblée nationale, il conseille de faire demander la dissolution, et, pour que le triomphe de la cour soit assuré, on proposera en même temps de déclarer que les membres de l'Assemblée ne seront pas rééligibles. « La plupart des députés, ajoute-t-il, pour assurer le succès de cette manœuvre , savent qu'ils ne peuvent être réélus ; ils ne seront pas fâchés de couvrir leur impuissance sous une raison politique et d'entraîner leurs collègues dans une disgrâce qui , pour eux , est inévitable (1). » Ainsi elle part de lui cette mesure, la plus funeste de celles qu'ait adoptées la Constituante 1 En l'acceptant , l'Assemblée, par un scrupule exagéré, devait livrer les destinées du pays à une autre génération , et Mirabeau l'avait , l'année précédente , combattue avec tant de sagesse et d'autorité ! C'est encore dans ce dessein , c'est pour obliger l'Assemblée à s'enferrer, s'il faut l'en croire, qu'il appuya la constitution civile du clergé et demanda que les prêtres fusseat placés entre leur conscience, et leur démission. « Si la démission de vingt mille curés n'ouvre pas les yeux à l'Assemblée, dit-il à cette occasion , c'est qu'elle a de bien grosses lunettes (26). » Pousser au pire, voilà donc ce qu'il voulait alors, sans songer

(1) M. delà Marck, t. II, p. 451.

(2) id„ t. II, pp. 365-366.

qu'il ne faisait ainsi que suivre la tactique adoplée par la droite depuis les premiers jours des états généraux, et qu'il justifiait par là toutes les folies de ses anciens adversaires !

Il aurait dû encore être troublé par une autre pensée, c'est qu'il ne pouvait pas réussir, parce qu'il n'était pas d'accord avec la cour sur le but à poursuivre. A cette époque, nous en avons les preuves, le roi et surtout la reine n'avaient d'espoir que dans une contre-révolution. Mirabeau voulait au contraire, en sauvant le roi, fonder la liberté. Tous les projets de contre-révolution lui paraissent aussi absurdes que criminels ; il revient sans cesse à cette idée, il la répète sous toutes les formes, pour convaincre la cour et pour se persuader à lui-môme qu'il l'a convaincue. Au fond, il sent bien que Ton se sert de lui sans l'aimer et presque à regret, a II n'y a qu'une chose de claire, écrit-il à M. de la Marck, c'est qu'ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui , avec le talent d'un homme, eussent l'âme d'un laquais. Ce qui les perdra irrémédiablement , c'est d'avoir peur des hommes et de transporter toujours les petites répugnances- et les frôles appuis d'un autre ordre de choses dans celui où ce qu'il y a de plus fort ne l'est pas encore assez, où ils seraient très-forts eux-mômes qu'ils auraient encore besoin , pour l'opinion , de s'entourer de gens forts (i). »

Isolé, en butte à tous les soupçons, Mirabeau essaya du moins d'accomplir l'œuvre à laquelle il s'était consacré, sans se laisser effrayer par les difficultés qui se multipliaient sous ses pas. En effet les circons-

(1) La même pensée est plusieurs fois exprimée dans la Correspondance.

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tances étaient graves. Des troubles éclataient à Paris et dans les provinces. A Aix, dans la ville même qui l'avait élu, trois malheureux, à la suite d'une émeute, furent pendus aux arbres du cours, et Mirabeau eut un moment la pensée d'aller en Provence pour essayer de calmer les fureurs populaires. Des soins plus importants le retinrent à Paris.

L'année 17.94 commençait mal; nos frontières dégarnies de troupes n'étaient pas sans inquiétude; sollicités par les émigrés qui de Turin s'étaient transportés à Coblentz, alarmées par les doctrines qui de la France commençaient à se répandre au dehors, les puissances étrangères se demandaient si elles ne devaient pas s'unir pour combattre une révolution qui pouvait menacer tous les trônes. A l'intérieur tous les partis se préparaient à des conspirations; tandis que les amis du roi songeaient au moyen de l'arracher à Paris, les sociétés populaires se multipliaient, et les Jacobins, par des affiliations innombrables, enveloppaient le pays tout entier d'un immense réseau d'agitateurs. Les clubs et les journaux ne cessaient de dénoncer des conspirations et à force de rêver des périls imaginaires en créaient de véritables. A ces causes permanentes d'inquiétude vint dès les premiers jours de janvier s'ajouter une nouvelle source de désordre. Dans la séance du 4, les prêtres, en refusant de prêter un serment qui révoltait leur conscience, jetèrent dans tout le pays un trouble dont allait bientôt sortir la guerre civile.

Mirabeau voyait tous ces dangers. Il rédigea au nom de l'Assemblée une adresse pour réfuter les prétentions du clergé, mais en même temps il écrivait à un de ses amis : « Voilà une plaie toute nouvelle, mais la plus envenimée de toutes, qui va ajouter en-

core un foyer de gangrène à tous ceux qui rongent, corrodent et dissolvent le corps politique. Nous nous étions fait un roi effigie, sans pouvoir, et «n corps législatif qui administre, qui informe, qui juge, qui récompense, qui punit, qui fait tout, excepté ce qu'il doit faire. A présent nous arrangeons le schisme religieux à côté du schisme politique ; nous n'avions pas assez de résistances, nous en suscitons à plaisir; de dangers, nous évoquons le pire de tous; d'embarras, nous soulevons le plus inextricable: c'est de quoi amener la fin de tout, si l'Assemblée ne se lasse pas bientôt d'obéir aux anarchistes. En vérité Cicéron semblait parler pour nous, quand il disait : La République périt par un genre de maladie qui est sans exemple; le gouvernement présent attire l'improbation, les plaintes, les murmures de tout le monde ; il n'y a pas une opinion de quelque valeur qui varie sur ce point ; on en parle tout haut, on en gémit ouvertement, et toutefois personne n'apporte aucun remède aux maux qui nous pressent; il est vrai que la résistance pourrait bien attirer un carnage général, mais aussi je ne vois pas à quoi se terminera la facilité que nous avons de céder, sinon à la perte de toutes choses (1). »

Mirabeau n'en était pas moins décidé à lutter en s'appuyant sur sa popularité , qu'il ménageait avec soin, comme sa principale force. Aussi, dans un moment où ses souffrances lui conseillaient déjà le repos, le- voyons-nous multiplier ses efforts, et se porter partout où la lutte est ouverte. Ni ses relations avec la cour, ni les débats de l'Assemblée, ni les soins d'une vaste correspondance ne peuvent absorber son

'(1) Mémoires t. VIII, p. 249-

activité. Il est au comité, au club des Jacobins, aux réunions particulières, il veut vaincre le temps et la nature, a C'est impossible, lui répond un jour son secrétaire épuisé. —Ne me dites jamais, reprend Mirabeau, ce bête de mot. » Dans ce même mois de janvier, il est nommé chef de. bataillon de la garde nationale, membre de l'administration du département de la Seine, enfin président de l'Assemblée nationale. Il accepte toutes ces fonctions qui flattent son amour-propre et attestent sa puissance. Chef de bataillon de la garde nationale, il espère pouvoir ainsi pénétrer les projets de cette armée qui appartient à la Fayette, assister aux délibérations de ses^chefs, enfin atteindre jusqu'aux secrets du général; membre de l'administration du département de la Seine, il pourra déjouer les projets de la Commune, assurer Tordre dans Paris, et prévenir les émeutes.

Attentif à tout, aux dangers d'une guerre étrangère, comme aux difficultés de l'intérieur, il vient, dans le même mois, proposer au nom du comité diplomatique quelques mesures de précaution pour couvrir nos frontières; mais en même temps, dans un langage remarquable, il cherche à rassurer la nation contre de vaines terreurs, et montre comment la Révolution française en changeant les relations naturelles des peuples rendait les guerres plus difficiles. Il établit d'abord que pour le moment une lutte n'est pas à craindre. La cour de Turin ne sacrifiera pas 1 une alliance utile à des haines domestiques ou étrangères; elle ne séparera pas sa politique de sa position, eWes projets d'une intrigue échoueront contre sa sagesse. La Suisse libre, la Suisse fidèle aux traités, et presque française, ne fournira ni des armes ni des soldats au despotisme qu'elle a terrassé. Ni Tempe*

reur Léopold occupé à réparer les maux créés par l'ambition de son frère Joseph II, ni les princes de l'Allemagne divisés par leurs passions et leurs intérêts, ne sont à craindre ; les émigrés se trouvent partout sans appui. Reste l'Angleterre. Mirabeau conseille de rechercher son alliance. « Jeter dès à présent les bases d'une éternelle fraternité entre cette nation et la nôtre, serait un acte profond d'une politique vertueuse et rare. » Il trouvait dans le génie des deux peuples rapprochés par le même amour de la liberté, des causes d'alliance qui devaient triompher de tous les dissentiments. « La nation anglaise s'est réjouie quand nous avons proclamé la grande charte de l'humanité, retrouvée dans les décombres de la Bastille ; les Anglais ont applaudi à notre liberté, parce qu'ils sentent bien que tous les peuples libres forment entre eux une société d'assurance contre les tyrans, et du sein de cette nation sortirait une voix terrible .contre des ministres qui oseraient diriger contre nous une croisade féroce pour attenter à notre constitution. Oui, du sein de cette terre classique de la liberté sortirait un volcan pour engloutir la faction coupable qui aurait voulu essayer sur nous l'art funeste d'asservir les peuples, de leur rendre les fers qu'ils ont brisés.» Ce qu'on peut redouter, ce sont de sourdes manœuvres, des suggestions perfides, des intrigues tramées dans l'ombre par des ministres agissant à l'insu du peuple anglais, pour augmenter les troubles en France, semer les haines et multiplier les divisions. Ici Mirabeau se montrait vraiment prophète, et indiquait nettement le genre d'attaque que Pitt méditait déjà contre nous. Il en profitait pour revenir à la question intérieure, exhorter les bons citoyens à la confiance, et dénoncer deux espèces d'ad-

versai res de la paix publique : les ennemis de la Révolution qui ont pris leurs vœux pour leurs espérances, leurs espérances pour des réalités, et les factieux, auxquels il manque quelques chances, pour exécuter, sous le beau nom de liberté, des projets encore cachés, et qui espèrent les trouver dans une grande agitation populaire (1).

Ce point de vue tout à fait nouveau d'un droit public fondé sur les relations amicales des peuples et non des souverains, d'une amitié établie entre dés nations voisines par le même amour de la liberté, Mirabeau l'avait proclamé dans sa correspondance avec la cour à propos des affaires d'Espagne. Il proposait en effet alors de maintenir une étroite alliance entre la France et l'Espagne, mais d'en changer les conditions : au pacte de famille, il voulait avec raison substituer un traité entre les deux peuples. Il développa les mômes doctrines quelques jours plus tard, dans la discussion d'un projet de loi sur la culture du tabac. Il demanda qu'on ne frappât point d'impôt les tabacs américains, en faisant ressortir quel avantage il y avait pour nous à entretenir des relations commerciales avec un pays, riche, puissant, possédant de grands fleuves, des forêts considérables, et appelé à un immense avenir. Mais il insista particulièrement sur les considérations politiques. « La liberté transportée par nous en Amérique a franchi une seconde fois l'Océan et a établi son empire dans nos foyers. Il nous est donc enfin donné de ne suivre que ses lois dans les rapports nouveaux, que nous voulons, que nous devons établir entre nos frères les Américains, libres. Qui de vous ne voit déjà les avan-

(I) Mémoires, t. VIII, p. 254.

tages évidents qui ne peuvent manquer d'en résulter d'abord pour consolider notre glorieuse révolution?» Et, plaçant les questions morales bien au-dessus des intérêts matériels, il ajoute : c< Ah ! qui, en contemplant l'activité, l'industrie, l'aisance et les avantages du sol et des côtes dont jouissent les Américains, qui, dis-je, pourrait ne pas sentir que nous devons nous hâter de former avec eux les liaisons les plus étroites, soit en politique, soit en commerce? Qui n'y est pas excité en se rappelant qu'une véritable affection, que la reconnaissance nous les rattachent, et que jamais aucun peuple n'a porté si loin cette fraternité universelle, qui ne voit dans tous les hommes que des amis, qui ne veut point de conquêtes, point de sang, qui ne veut que la paix, la paix avec tous (1)?»

C'est à la fin de ce mois que Mirabeau fut élu président de l'Assemblée nationale. On peut s'étonner que Mirabeau ait dû attendre cet honneur si longtemps; mais si les assemblées aiment à être présidées par des hommes conciliants et fermes à la fois, Mirabeau savait être l'un et l'autre, elles préfèrent en général confier ces fonctions à des députés qui ne puissent pas leur imposer le poids toujours gênant d'une éclatante supériorité. Cette place d'ailleurs, sauf dans des circonstances exceptionnelles, ne convient pas aux grands orateurs, réduits alors à diriger les débats sans y prendre part. Les amis de Mirabeau, ceux qui avaient besoin de lui, attendaient avec impatience qu'il perdît cette dignité pour reprendre la parole. Sa présidence ne laissa pas de souvenir éclatant; il s'acquitta avec mesure de ces délicates fonctions,

(1) Mémoires, t. VIII, p. 260.

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mais sans trouver à prononcer quelques-uns de ces discours qui sont des actes, ou résument une situation. Il eut seulement l'occasion d'affirmer les droits de la conscience en recevant une députation de Quakers. «Ilest une propriété qu'aucun homme ne voudrait mettre en commun, les mouvements de son âme, l'élan de sa pensée; ce domaine sacré place l'homme dans une hiérarchie plus élevée que l'état social. Citoyen, il adopte une forme de gouvernement; être pensant, il n'a de patrie que l'univers. Les rapports de chaque homme avec l'être" d'en haut sont indépendants de toute institution politique : entre Dieu et le cœur de chaque homme, quel gouvernement oserait être l'intermédiaire?» Un autre jour, en répondant à des docteurs en droit qui demandaient le libre enseignement de leurs doctrines , il caractérisait les changements apportés dans le droit par la Révolution. « Nous^pprochons de l'instant où la plus grande partie du droit public et privé qui nous a régis jusqu'à ce jour sera mêlé dans ces vastes ruines dont nous sommes entourés; il ne restera plus guère à notre usage de l'ancienne jurisprudence que ces vérités éternelles qui, prises dans la nature de l'homme et de la société, voient tout changer autour d'elles sans changer elles-mêmes, et qui sont le principe de toute régénération durable. Le droit naturel est le tronc primitif de toutes les tiges de cette science, mais des branches parasites avaient fini par étouffer l'arbre; il a fallu les abattre; il faudra descendre jusqu'aux racines pour faire pousser partout des rejetons sains et vigoureux. »

C'est ainsi que le grand orateur poursuivait son double but : affermir la Révolution et sauver la royauté. Tentative généreuse et qui suffirait à ho-

norer sa mémoire, si elle n'était corrompue par le salaire que Mirabeau avait exigé; tentative impossible, et qui l'aurait entraîné aux plus amères déceptions, à des trahisons sans nombre, si la mort n'était venue l'arracher à ces difficultés et le sauver de luimême.

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