‹ Mirabeau et la ConstituanteChapitre 6 sur 35 · PRÉFACE. XJ · texte numérisé non relu

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et Ton essaya l'apologie de Marat. Ceux mêmes qui avaient le plus d'horreur pour le sang versé, et protestaient avec Je plus d'énergie contre le retour de pareilles violences, hésitaient à les flétrir, ou du moins plaidaient les circonstances atténuantes en invoquant les nécessités du moment et la solidarité qui unit entre elles toutes les générations.

Pendant les dix-huit années qui viennent de s'écouler, l'esprit public s'est sensiblement modifié. La presse surveillée et bâillonnée, la tribune renversée, toutes les libertés suspendues ou menacées, une démocratie autoritaire développée par la force, et s'appuyant sur les intérêts matériels, ce spectacle a produit ses fruits. La Révolution française a été de nouveau étudiée, mais dans des dispositions bien différentes ; on lui a reproché alors ce qu'on avait le plus admiré à d'autres époques, par exemple cette centralisation excessive qui fournissait au despotisme le plus commode des instruments ; on a été moins touché de cette prétendue raison d'État, qui sacrifie à des intérêts souvent incertains et passa-

fers la justice éternelle et inviolable ; le sentiment e la liberté individuelle a repris. faveur, et les victimes dont la mort. avait paru nécessaire ont été relevées au nom du droit et de la nature humaine. On s'est aperçu en même temps du danger qu'il y avait toujours à mépriser ces institutions qui lient les mains au gouvernement, et, en l'obligeant quelquefois à faire le bien plus lentement, l'empêchent toujours de faire le mal. La haine de la terreur a fait rentrer dans l'histoire la justice et la pitié ; les

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abus d'un gouvernement sans règle et sans contrôle nous ont ramenés au respect des lois , au maintien de ces formes qu'on avait cru pouvoir mépriser, pour mettre à leur place la souveraineté du but.

Aujourd'hui la crise est terminée, le mouvement accompli; mais la transformation qui s'est faite dans les esprits n'est pas encore passée dans les institutions. Il est donc plus que jamais utile de revenir à l'histoire de la Révolution ; c'est surtout, croyons-nous, le moment d'étudier la Constituante, cette assemblée qui la première a essayé de fonder un gouvernement libre, et s'est livrée à la discussion la plus étendue des principes qui ont servi de fondement à la société nouvelle. Cette assemblée peut au moins nous donner des leçons de patriotisme et de sagesse ; elle a été, et restera dans l'histoire, un des souvenirs les plus glorieux denotre pays; elle peut aussi, pourvu qu'on sache bien l'étudier, nous préserver de graves erreurs. Nous n'avons pas l'espoir de remplir ce programme, surtout à propos d'une simple biographie ; mais le rôle joué par Mirabeau dans la Constituante nous ramènera trop souvent a cette assemblée, pour que nous n'essayions pas de l'apprécier et de lui emprunter quelques enseignements.

Une étude sur Mirabeau intéresse également la littérature et la politique. Il est le plus remarquable des orateurs français; il est aussi l'homme qui, au moment où la société française allait être renouvelée, a montré le plus d'audace pour provoquer ce

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changement, et le plus de fermeté pour ne point transformer d'heureuses réformes -en terribles et sanglantes catastrophes : si bien qu'on ne sait aujourd'hui ce qu'il faut le plus admirer en ce rare génie, de l'éloquence du tribun ou dé la pénétration de l'homme d'État. Indiquer sa supériorité àcesdeux points de vue, marquer ce que lui doit l'éloquence française, et mettre en lumière des principes que la politique peut encore appliquer, tel est le double but de ce travail (1).

Au point de vue littéraire, l'éloge de Mirabeau ne présente qu'une difficulté, celle de dire sans trop d'infériorité ce qui a été si souvent répété, et de ne point affaiblir une admiration consacrée. La. seconde partie de notre tâche est moins aisée. Beaucoup de ceux qui apprécient dignement l'orateur sont disposés à dédaigner l'homme politique. Les adversaires de la Révolutipn, s'il y en a encore, le regardent comme un agitateur dangereux, avide d'une vaine popularité, et le premier esclave d'une multitude dont il subit le joug pour paraître la

(1) Au moment même où nous achevions cette étude, M. de Loménie commençait dans le Correspondant la publication de son ouvrage sur les Mirabeau. En possession de nombreux documents inédits qu'il a contrôlés par des recherches personnelles, M. de Loménie nous donnera sur les Mirabeau un travail qui sera définitif. Nous profiterons de ses lumières quand nous eu aurons l'occasion ; mais les deux ouvrages sont faits à des points de vue assez différents pour que celui de M. de Loménie ne nous ait pas empêché de publier le nôtre. M. de Loménie étudie la famille des Mirabeau et le dix-huitième siècle ; nbus nous sommes avant tout préoccupé des problèmes soulevés par la Révolution française.

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gouverner. Des esprits généreux, qui, dans leur attachement sincère à des principes absolus, ne tiennent pas assez compte des obstacles que créent les temps et les hommes, lui reprochent au contraire d'avoir manqué de hardiesse, et d'avoir voulu arrêter trop vite une révolution qu'il aurait dû, selon eux, précipiter vers un dénouement plus rapide. Enfin la renommée de Mirabeau n'est pas pure. Il avait des vices et des besoins. Député de la nation, il a eu la faiblesse, quand il a cru nécessaire de servir la royauté, de ne pas lui apporter un dévouement désintéressé, et il s'est condamné ainsi au malheur de faire soupçonner non-seulement son caractère, mais la grandeur de son génie. Cette faute, il put la comprendre, quand il sentit l'assemblée lui retirer sa confiance, et rejeter ainsi les plus sages conseils. Elle l'a poursuivi jusque devant la postérité, qui l'accuse encore aujourd'hui. C'est làun châtiment rigoureux sansdeute, mais ne nous en plaignons pas. Les hommes qui prétendent gouverner les peuples ou arriver à la gloire seraient trop heureux, s'il n'avaient pas à rendre un compte sévère de leurs actions comme de leurs principes ; on leur demande d'abord de prouver leur désintéressement, et, de tous les désintéressements, celui qui frappe le plus les foules, non parce qu'il est le plus difficile, mais parce que c'est celui qui en impose le plus aux âmes vulgaires, c'est le désintéressement de la richesse. Être pauvre, surtout en temps de révolution, est pour un homme d'État la plus grande des forces : Robespierre l*a bien prouvé. Aimer les

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plaisirs, et l'argent, qui seul peut les procurer, c'est aller au-devant du mépris public. En ces matières, il suffit d'une calomnie, d'^n soupçon, pour perdre les hommes les plus populaires.

Il ne faut pourtant pas que les fautes de Mirabeau nous empêchent de profiter de son génie. Étudionsle avec défiance, mais étudions r le ; nous serons bientôt frappés de la netteté de ses vues, de la pénétration de son intelligence ; nous verrons avec quel sens pratique il savait manier les hommes et les choses, quelles lumières il jetait sur les discussions les plus obscures, et avec quelle sûreté de coup d'oeil il apercevait, dès le début, les conséquences les plus lointaines d'une institution nouvelle. Jamais d'ailleurs cette étude ne pourrait être plus utile. Par l'effet de cette loi mystérieuse qui impose à chaque génération une tâche difficile, et ne permet pas à l'humanité de faire halte, nous avons vu s'écrouler tout d'un coup l'édifice que nos aïeux avaient construit avec tant de courage et de fatigue ; nous avons vu détruire des institutions que nous croyions éternelles, et nous avons été forcés pendant de longues années de refouler au fond de nos cœurs nos plus chères convictions. Aujourd'hui, par un nouveau coup de théâtre, la scène est encore changée. Cette . constitution, célébrée il y a dix-huit ans comme le chef d' œuvre de la sagesse humaine, et qui devait assurer à la France un repos éternel, est à son tour attaquée dé toutes parts. On nous rappelle aux sou* venirs de nos premières années ; on nous demande d'étudier de nouveau des problèmes qui paraissaient

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résolus ii jamais. La France est toujours dans la situation du poète :

Liberté che va cercando.

Conditions du pouvoir exécutif, rapports entre les divers pouvoirs, organisation des chambres, de l'armée, de la magistrature, droit de réunion, liberté de la presse et de renseignement, loi électorale, décentralisation, toutes les questions agitées par la Constituante reviennent à Tordre du jour et réclament un nouvel examen (1). Qui voudrait se soustraire à cette tâche, refuser à la patrie son dévouement et ses lumières? Dans ces circonstances, l'étude des œuvres de la Constituante n'est plus une affaire de goût ou de simple curiosité. Nous avons là des exemples à suivre, des fautes à éviter, et, complétée par ce qu'ont pu nous enseigner quatre-vingts ans d'expérience, la sagesse de nos pères nous permettra d'accomplir la tâche qui nous est imposée. Si nous ne réussissons pas à établir enfin* la liberté sur de solides fondements, ayons au moins l'honneur d'y avoir travaillé avec confiance, et que notre génération ne passe pas inaperçue entre celle qui l'a précédée et celle qui doit la suivre.

• (1) Nous rappelons que ces lignes étaient écrites en 1870. Combien elles sont plus vraies aujourd'hui !

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