‹ Mirabeau et la ConstituanteChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Pour bien juger Mirabeau, il faut connaître ses ancêtres. L'orateur de la Constituante résume en effet au plus haut degré les qualités et les défauts de cette race singulière, qui s'est, à toutes les époques, signalée par la violence de ses passions, l'énergie de son caractère et l'indépendance de son langage. Il est toujours curieux, quand on étudie un homme illustre, de remonter aux origines de sa famille, pour y trouver la source de ses qualités et de ses défauts. Mais

(1) M. de Loménie, déjà connu par d'excellents travaux sur le

dix-huitième siècle, a traité avec de longs développements tout ee

qui se rattache à l'origine de Mirabeau et de sa famille. Nous avons

consulté ces études et nous en avons profité pour relever un certain

/ nombre d'erreurs accréditées par la tradition. Nous indiquerons

, d'ailleurs avec soin tous les emprunts faits à cet ouvrage, qui s'arrête

j trop tôt pour nous.

quand il s'agit d'un homme qui a étonné ses contemporains par la grandeur de ses vices autant que par la puissance de son génie, d'un homme qui, toujours en dehors de la proportion et de la mesure, pousse à bout la violence de ses sentiments, comment l'apprécier à sa juste valeur, si l'on ne constate pas d'abord qu'il sort d'une famille digne d'être remarquée, même dans un temps où nos mœurs n'avaient pas encore acquis une trompeuse et désespérante uniformité?

Les Mirabeau prétendaient être d'origine italienne. Selon eux, le chef de la famille, Azzo Arrighetti, aurait été banni de Florence en 1267, -à la suite d'un de ces combats si fréquents alors entre les Guelfes et les Gibelins, et qui entraînaient toujours l'exil du parti vaincu. Cette origine , qui flattait leur orgueil , ne déplairait pas non plus à l'historien ; elle expliquerait assez bien le caractère impétueux des Mirabeau. Nous ne voyons en effet aujourd'hui dans Florence que la patrie des lettres et des arts ; les chefs-d'œuvre des peintres et des sculpteurs qui ont embelli la cité des Médicis s'allient dans notre souvenir aux vers de Pétrarque et au Décaméron de Boccace, pour nous représenter une civilisation raffinée jusqu'à la mollesse. Mais telle n'était pas la Florence du moyen âge, celle de Dante et des guerres civiles. Des rues étroites, tortueuses et faciles à barricader, des maisons percées de meurtrières, des palais bâtis en forteresses, avec des portes doublées de fer, des piliers assez larges pour abriter une troupe de combattants, tout dans l'aspect même de la ville indique encore aujourd'hui une population énergique et toujours prête à la lutte. La bataille une fois engagée, les passions ne connaissaient plus de frein ; on assassinait dans les églises, et les conjurés choisissaient pour signal le moment

de l'élévation ; un archevêque était pendu aux fenêtres du palais en costume pontifical; on déterrait le cadavre d'un ennemi pour lui infliger les derniers outrages; une ville entière, s'il le fallait, était mise à sac, et les vainqueurs n'accordaient pas un pardon que les vaincus ne songeaient pas à réclamer. Cette impétuosité du sang florentin, on la retrouve chez les Mirabeau, et on s'est plu longtemps à la donner comme une preuve de leur origine.

Malheureusement cette généalogie, soigneusement établie et défendue par Mirabeau lui-même, paraît aujourd'hui fort douteuse. Les savantes et obstinées recherches de M. de Loménie l'ont amené à croire, non sans quelque apparence déraison, qu'il y a là, Crjmme pour beaucoup d'autres maisons, une tentative plus adroite que consciencieuse de rattacher à une illustre origine une famille .de marchands provençaux, parvenus beaucoup plus tard à la noblesse. C'était autrefois un travers assez commun, et les Mirabeau y ont cédé, après beaucoup d'autres. Le décret si souvent cité, de 1267, n'a pu être retrouvé, et l'histoire pourtant si troublée de Florence n'a gardé aucune trace de sédition à cette époque. Le témoignage de Mirabeau n'a sur ce point aucune valeur; nous aurons souvent l'occasion de montrer combien il était peu scrupuleux en pareille matière. Quant à ceux qui regretteraient de ne pouvoir se rendre ainsi compte de la violence des Mirabeau, qu'ils se rassurent : laProvence suffit à tout expliquer.

De toutes les anciennes provinces de la France, celle-ci est, avec la Bretagne, le pays qui a le mieux gardé sa physionomie, et dont le climat est encore le plus en harmonie avec le caractère de ses habitants. Qu'il vienne du Nord ou des riches plaines du Lan-

chaussée d'Aix, Mirabeau. Né avec un tempérament ardent, une âme passionnée, jeté de bonne heure dans tous les emportements et les désordres de la jeunesse, persécuté par son père, frappé par toutes les rigueurs des lois, n'échappant à la prison que pour tomber dans la misère, consumé par tous les excès, excès de travail autant qu'excès de plaisir, réduit au rôle d'aventurier, Mirabeau paraissait perdu, quand la Révolution éclata. C'est par elle qu'il sortit de son abaissement. La noblesse le repoussait; il s'adressa au peuple, qui l'adopta pour son représentant. Ses débuts furent des coups de foudre. De sa vie passée,il rapportait, avec des connaissances immenses, un fonds de colère et de violences lentement amassées; mêlées à son enthousiasme pour les idées nouvelles, ces passions devaient armer sa parole d'une puissance incomparable. Mais ce qui l'a fait le plus grand orateur de son temps, c'est qu'élevé enfin à une situation digne de lui, il ne permit ni à la colère, ni à la corruption de son cœur, de troubler la sûreté de sa raison; au lieu de céder a^s passions, il les mit au service de son intelligence ; cStoble de résistance autant que d'audace, il vit très-neïtement les limites où devaient s'arrêter les droits du peuple comme l'autorité du roi; il discerna d'un coup dteil la véritable organisation d'un gouvernement durait, et voulut pour l'État ce sage équilibre des pouvoi* 8 qui peut seul fonder et maintenir la liberté. Oui, & qu'il faut louer en Mirabeau, c'est moins le talent d^ la parole que l'esprit politique; c'est-à-dire ce que l'orateur doit chercher avant tout, car la véritable éloquence est à ce prix.

ces

est si naturelle qu'on la retrouve dans presque tous les genres de notre littérature, dans les œuvres de Molière et de Racine comme dans celles de Corneille, dans les genres même qui semblent le moins s'y prêter, dans la correspondance de Voltaire et de M me de Sévigné. Souvent, au milieu d'une lettre familière, le ton s'élève tout à coup, et l'éloquence apparaît naturellement et comme à sa place.

Notre pays a d'ailleurs toujours eu un vif sentiment de ses droits. « En France, a dit avec raison M mo de Staël, la liberté est ancienne; c'est le despotisme qui est une nouveauté. » L'histoire en effet nous montre à toutes les époques des protestations contre la tyrannie des seigneurs ou les progrès de l'autorité royale, et le plus souvent ces protestations ont été éloquentes. Au moyen âge, dans ces temps trop décriés, où pourtant les communes avaient su conquérir leur affranchissement, grondent les voix des paysans, réclamant au nom d'une double égalité : celle de la nature qui en a fait des hommes, celle de la religion qui en a fait des chrétiens :

Nous sommes hommes comme ils sont, Gomme eux des membres nous avons.

Puis ce sont les chefs des états généraux, les Robert Lecoq, les Etienne Marcel, qui affirment les droits de la nation par leurs paroles et leurs actes ; enfin les écrivains eux-mêmes s'écriant, comme Commines, que le roi n'a pas le droit de lever des impôts sans le consentement de ses sujets, et que les Turcs eux-mêmes ne supporteraient pas cette tyrannie. Agité par les guerres civiles, nourri des souvenirs des anciennes républiques, et mêlant à ces théories les doctrines d'indépendance que protestants ou catho-

liques cherchaient tour à tour dans la Bible, selon les besoins du moment, le seizième siècle ne pouvait manquer d'orateurs pour exprimer les idées les plus hardies, enflammer les plus vives passions. C'est l'époque des pamphlets d'Hotman, d'Henri Etienne, de Mariana, de la Boëtie, où l'on retrouve un bizarre mélange de maximes républicaines et de citations bibliques pour proclamer la souveraineté du peuple et justifier le régicide. C'est l'heure où les prédicateurs de la Ligue soutiennent de leurs harangues forcenées le peuple de Paris, l'animent à une résistance furieuse contre les armes .et contre la clémence d'Henri IV, et prolongent parjeurs seules paroles toutes les horreurs de la guerre civile. Il est vrai que c'est aussi l'heure où quelques bourgeois de Paris écrivent la Satire Ménippée, œuvre immortelle où l'éloquence, s'élevant peu à peu du ton léger de la comédie aux accents de la plus haute indignation, n'achève pas seulement la victoire d'Henri IV, mais protège à jamais contre des détracteurs trop empressés cette population parisienne, qui, malgré ses caprices, a su toujours se montrer ennemie des exagérations, spirituelle et sensée autant que courageuse et indépendante.

Le dix-septième siècle lui-même n'est pas resté aussi complètement muet que pourraient d'abord nous le faire croire les noms de Richelieu et de Louis XIV. Aux états généraux de 1614, la cause du tiers état fut plaidée avec une véritable éloquence, et lorsque la régente, embarrassée des remontrances que lui adressait l'Assemblée, jugea à propos de s'en délivrer en faisant occuper la salle par des soldats, un de ces députés s'écria : « Ne sommes-nous donc plus aujourd'hui ce que. nous étions hier?» prononçant

ainsi deux siècles d'avance le mot de Siéyès, le jour du serment du Jeu de paume. Plus tard, la Fronde nous donne* avec le parlement comme un essai des luttes de la Révolution, et le cardinal de Retz nous laisse dans ses mémoires le plus fin et le plus profond des ouvrages politiques. Jeux des factions, duplicité des grands, calculs des ambitieux changeant avec la fortune, incurable faiblesse et profond égoïsme de la cour, contradictions de la multitude, se passionnant pour des héros qui ne le méritent guère, et brisant ses idoles de la veille, tout est saisi de main de maître, et retracé à grands traits par cet écrivain qui aurait pu être un homme d'État, que les circonstances réduisirent au rôle d'un vulgaire conspirateur. Là prospérité de Louis XIV ne mit pas fin à tous les murmures. Dans les Soupirs de la France esclave, Jurieu, qui a déjà prononcé le mot de contrat social, appelle ouvertement le peuple à la révolte, et de nombreux pamphlets rattachent aux traditions d'une ancienne indépendance les écrivains qui, au dix-huitième siècle, proclamèrent la nécessité d'en finir avec une société usée et corrompue.

Mais, il ne faut pas s'y tromper, malgré toutes ces protestations, il n'y a pas à proprement parler d'éloquence politique dans notre pays avant 1789. C'est que jusque-là nous pouvons rencontrer des cris éloquents, des œuvres hardies, mais ce sont des cris isolés, des œuvres incomplètes. Aux hommes qui essayent de combattre l'oppression, il manque ce que ne peut donner ni la souffrance, ni la vertu, ni le génie : cette persévérance dans la lutte, cette mesure dans les efforts, cet heureux mélange d'audace et de prudence, qui est l'effet du temps et des institutions. Sous un gouvernement absolu, les peuples essayent

des révoltes menaçant de tout emporter, et bientôt étouffées; sous un gouvernement libre, nous avons la lutte loyale de partis organisés, se disputant le pouvoir, mais d'accord pour ne pas détruire une société qu'ils aspirent à diriger, attendant tout de la persuasion, rien de la force : c'est le vrai domaine de l'éloquence politique ; c'est là seulement qu'elle peut se donner carrière et produire de grands hommes. C'est ce qu'elle a fait en Angleterre pendant le dix-huitième siècle, en France dès l'ouverture des états généraux.

Jamais les circonstances ne furent plus favorables. Sur les ruines d'une société qui s'abandonnait ellemême, construire un édifice entièrement nouveau avec la justice et la liberté pour fondements, effacer du soi les derniers vestiges de la féodalité, créer des institutions conformes aux lumières .et aux nécessités de l'esprit moderne, remplacer l'antique division des classes et des provinces par l'unité de la patrie : telle est la mission que dans une heure d'espérances sans limites la France donnait à ses représentants, et qui fut acceptée de tous avec un égal enthousiasme. C'est une révolution qu'il s'agissait d'accomplir, et heureusement les hommes ne manquèrent pas aux circonstances. Le dix-huitième siècle a souvent été critiqué et rabaissé; ce n'est pourtant pas une médiocre gloire que d'avoir pu, dans un pays privé d'institutions libres, préparer cette noble génération que la grandeur d'une telle entreprise ne devait ni surprendre ni effrayer. On est saisi d'admiration à la vue des hommes supérieurs qui se pressaient sur les bancs de l'Assemblée constituante.

Mais au-dessus d'eux il faut placer celui qui dominera l'Assemblée de son génie, le député de la séné-

seuls changements qu'il se permit se bornent à quelques mots ajoutés ou supprimés, pour exagérer encore les prétentions nobiliaires de sa famille. Ainsi, où le marquis écrit noblesse, Mirabeau met haute noblesse. Singulière occupation pour celui qui devait plus tard se vanter de vouloir détruire l'aristocratie! Question de généalogie à part, cette notice est bien faite, intéressante, et nous lui ferons de nombreux emprunts pour ce qu'on peut appeler, par opposition à la légende, Y'âge historique des Mirabeau.

C'est en effet dans le courant du quinzième siècle que les Mirabeau commencent à sortir de l'obscurité. Le véritable chef de la famille est ce Jean Riquetti, qui était premier consul de Marseille en 1562. Enrichi dans le négoce, il fonda la grandeur de sa maison, et lui donna le nom qu'elle devait illustrer, en ache-

tant aux Barras la terre et le château de Mirabeau. La demeure et le pays convenaient également à une race de gentilshommes qui devaient se distinguer par leur indépendance et leur hardiesse. Le site luimême est singulièrement pittoresque et sauvage. Au sortir de la plaine de Meyrargues se trouve une gorge étroite où s'engouffre avec violence le vent de la montagne; au fond de cette gorge, la Durance, un moment resserrée, coule au pied de deux collines escarpées; un pont suspendu relie aujourd'hui les deux rives, à peu près à iOO mètres de l'endroit où se trouvait autrefois un bac qui appartenait aux Mirabeau. Sur la rive droite, un chemin taillé à pic dans le roc, et dont on suit encore les traces, conduisait jusqu'au sommet de la colline; c'est là que, sur un rocher nu, s'élevait le château de Mirabeau. C'était un immense bâtiment, en forme de quadrilatère : d'abord ne cour fermée par deux tourelles, puis le

corps du logts, toqué de quatre tour» aux extrême lés; de là» les seigneurs de Mirabeau donntuùent toute la plaine, et par-dessus les collines les plus Toisioes embrassaient un vaste horizon. Immédiatement au-dessous d eux* ils avaient le village de Mirabeau, et, au fond de la rallèe* un bâtiment qui existe encore, le Grmmi Logis, fondation pieuse de quelque ordre hospitalier, destiné à recueillir les pèlerins qui avaient à franchir la Durance sur les limites de la Provence et du comtat Tenaissin* L'ancien château a été détruit par la Révolution, mais il a été restauré par les mains pieuses de M. Lucas de Montigny, qui, sauf pour les deux premières tourelles, la relevé en entier, conformément aux anciens plans. Tel qu'il est aujour* d'hui avec les tableaux de famille, les armes, les meubles, et tout ce que des recherches assidues out pu réunir depuis de nombreuses années, le château est un véritable musée consacré aux Mirabeau (1). À l'intérieur il présente l'aspect d'un vieux manoir féodal,

(1) Quelques années a vaut sa mort, Mirabeau avait adopté un en* tant qu'il garda auprès de lui et à qui il laissa par testament 24,000 livres. Cet enfant, M. Lucas de Montigny, a consacré sa vie à la mémoire de Mirabeau ; cbef de division à la préfecture de la Seine, il n'a rien épargné pour réunir les papiers, les lettres, k» documents de toute espèce qui pouvaient jeter quelque lumière sur la vie du grand orateur. C'est ainsi qu'il a composé ses Mémoire» sur Mirabeau. 11 a légué à son fils une autre tache. La sœur de Mirabeau, M»* de Cabris, lui avait laissé par testament lus ruines de l'ancien château, oubliant sa us doute qu'elle les a\«U déjà vendue» à un paysan qui les céda à M. de Moutiguy pour tùty etnts f)*ttt*i il n'existait plus que des fondations a peu prés au niveau du «oh M. de Montiguy, reteuu à Paris par ses (bûchons, n'a>ait \mtlu quo sauver des ruines. Son fils, qui est venu se fixer eu Proxntceapré* la révolution de 1848, résolut de relever le château; il Ta fait nvre une persévérance au-dessus de tout éloge; partout lesaucieune* iu* dicatious out été respectées et les salles ont été restaurées dttn» leur-

et rappelle bien ces nids d'aigles qu'occupaient les seigneurs du moyen âge ; il s'élève solitaire au milieu d'un pays sauvage, continuellement ravagé par la Durançe, dont les inondations entraînent chaque année des îles entières, pays aride et désolé, qu'on appelle la Sibérie de la Provence. Dans ces solitudes ne pouvaient se développer que des hommes énergiques, animés de passions violentes, et capables des plus opiniâtres résistances (I).

JeanRiquetti, qui acheta la terre de Mirabeau, ne l'habita probablement pas beaucoup ; il vécut à Marseille où il joua, dans plusieurs occasions, un rôle considérable. Il put par exemple, en 1564, grâce à ses fonctions de consul, réprimer une émeute préparée par les protestants, et conserver la ville au roi Charles IX, qui, pour l'en récompenser, lui accorda d'importantes propriétés. Ces donations lui furent contestées par l'évêque de Digne , qui alla jusqu'à écrire dans un de ses mémoires: «Jean Riquetti, marchand c< de Marseille, a surpris les dons du Roi. » C'était une double injure, et peut-être une double erreur, car Marseille avait alors le privilège, au moins les Mipremières dimensions. À une époque aussi peu soucieuse que la nôtre des gloires passées, on ne peut trop applaudir à cet exemple d'un culte ainsi continué pendant deux générations et d'une entreprise si bien conduite.

(1) « Je ne puis te dire la sorte de sensation que me fait la vue de ces tours qui me semblent, velut montes de l'Écriture, tressaillir à la ' vue de leur maître ou à peu près tel. » (Lettre du bailli au marquis de Mirabeau, 12 mars 1760.) « Je me suis toujours senti, en voyant un château féodal flanqué de tours, une -sorte de respect pour le maître à moi inconnu ; une belle maison dénuée de ces ornements ne m'a jamais paru que le logement d'un riche bourgeois. » (Le même, 8 octobre 1770.) (Citées par M. de Loménie, Correspondant, 10 avril 1870.)

rabeau le prétendaient, de ne prendre ses consuls que dans la noblesse. Jean Riquetti répondit fièrement : a A l'égard de la qualité de marchand, qui ne « dégrade personne, puisque nos rois ont même invité « la noblesse à s'intéresser au commerce de cette « ville, je suis ou fus marchand de police, comme «M gr l'Évêque est marchand d'eau bénite.» Mirabeau, qui s'arrête sur cette réponse pour défendre la noblesse de son aïeul, aurait pu citer ici l'exemple de Florence, où le commerce seul donnait le pouvoir. N'a-t-on pas dit que lui-même, quelques années plus tard, pour répondre aux outrages de la noblesse, s'était fait marchand drapier à Marseille? Il est vrai qu'il termine sa dissertation par cette observation philosophique : « A quoi bon insister, vanité des varice tés ! n'avons-nous pas tous le ciel sur nos têtes ? » Seulement il n'en vient là qu'après avoir longuement établi les titres de ses aïeux (1).

Un peu plus tard, sous la tyrannie du viguier Cazeaux, Jean Riquetti fut obligé de fuir Marseille, laissant ses biens au pillage et sa femme en prison. Mais il vécut assez longtemps pour assister à la punition du traître et au triomphe de l'autorité royale. Henri IV redevint maître de la ville, et un neveu de Jean Riquetti, Ogier Riquetti, fut nommé premier consul.

Le fils de Jean, Honoré II, eut, en 1614, des lettres de gentilhomme de la chambre. En 1621, il fut député à la tête de la noblesse pour aller saluer Louis XIII, alors occupé au siège de Montpellier, et prit part au

(1) Pour tous ces faits, nous nous servons de la notice écrite par le marquis de Mirabeau, copiée et légèrement modifiée par Mirabeau, telle qu'elle est publiée dans le premier volume des Mémoires de Mirabeau, par M. Lucas de Montigny. 6 volumes, Paris, 183 i, chez Guyot.

combat, mais à condition de servir à part avec ses gentilshommes, sans être confondu avec une autre troupe, ce qui lui fut accordé par Lesdiguières. C'est pour son fils Honoré III que la terre de Mirabeau fut érigée en marquisat; mais des embarras de fortune condamnèrent longtemps à la retraite ce gentilhomme, qui fut pourtant en 1678 élu premier procureur de la province. Il vint alors s'établir à Aix, où il donna plus d'une preuve de sa violence et de sa fermeté. C'était le temps où, servie par Louvois et Colbert, la royauté* étendant sur les provinces une autorité ignorée jusqu'alors, envoyait partout ses intendants qui, à l'aide des parlements, s'efforçaient de détruire les privilèges de la noblesse, et aussi, ce qui était plus fâcheux, les droits des municipalités. Mirabeau ne pouvait rester en dehors de ces querelles, mais il les traitait à sa manière. Dans une assemblée de la noblesse, un conseiller, M. de la Mole, ayant tenu un langage qui lui déplut, il s'écria qu'il fallait chasser toutes ces robes, et courut sur lui la canne à la main (4).

Heureusement il trouva bientôt après une meilleure occasion de montrer sa fermeté. Les Provençaux, écrasés d'impôts, ne supportaient qu'avec impatience l'autorité royale. Tout d'un coup on apprend que le duc de Savoie est en Dauphiné- et qu'il va descendre en Provence. La révolte était imminente. Riquetti court chez l'intendant Rouillé de Meilhan : o Sauvez-vous, monsieur, lui dit-il, sauvezvous tout à l'heure, et je réponds au roi de la ville et de la province. Dans une heure peut-être il ne serait plus temps. » L'intendant le crut et s'enfuit

(1) Mémoires de Mirabeau, tome I, page 32.

par les toits. Riquetti s'empara du gouvernement et décida le peuple à ne pas se donner au duc de Savoie que, d'ailleurs, une maladie empêcha de continuer son expédition.

Quelque temps après parurent devant Aix les troupes françaises commandées par M. d'Hamilton. Riquetti fit fermer les portes et alla à la rencontre d'Hamilton, à la tête de ses collègues. Celui-ci, à la x vue de ces magistrats municipaux, lui demanda d'un ton hautain de quel droit il avait fait fermer les portes. « Jeûne homme, lui répondit Riquetti, un ton plus bas ; songez que d'un signe je puis faire sortir sur vous vingt mille hommes qui répondront pour moi ; votre troupe sera reçue, mais par mes ordres seulement. Quant à vous, vous logerez chez moi, et vous me direz dans deux heures si vous croyez que de vous à moi le ton du commandement ait quelque grâce. » En !686 il fut envoyé à la cour pour exposer quelques griefs de la ville de Marseille; mal reçu par Seignelay, il se contenta de lui répondre : « Je vois bien, monsieur, qu'il vaut mieux traiter avec le roi * qu'avec ses gens, et j'y vais. » Il mourut l'année suivante (i).

Ces traits indiquent déjà clairement quelle était la tournure d'esprit des Mirabeau, et ce qu'il y avait chez eux de hardiesse et d'indépendance ; mais le plus singulier, c'est que le même caractère se retrouve chez les femmes. Emprisonnée par ordre de Cazeaux, la femme de Jean Riquetti, quand on lui propose de payer une rançon, ne répond que par des menaces. Anne de Pontevès reprochait à son neveu, qui pourtant ne le méritait guère, de s'être laissé cor-

(1) Mémoires de Mirabeau^ pp. 34-36.

seuls changements qu'il se permit se bornent à quelques mots ajoutés ou supprimés, pour exagérer encore les prétentions nobiliaires de sa famille. Ainsi, où le marquis écrit noblesse, Mirabeau met haute noblesse. Singulière occupation pour celui qui devait plus tard se vanter de vouloir détruire l'aristocratie ! Question de généalogie à part, cette notice est* bien faite, intéressante, et nous lui ferons de nombreux emprunts pour ce qu'on peut appeler, par opposition à la légende, Y'âge historique des Mirabeau.

C'est en effet dans le courant du quinzième siècle que les Mirabeau commencent à sortir de l'obscurité. Le véritable chef de la famille est ce Jean Riquetti, qui était premier consul de Marseille en 1562. Enrichi dans le négoce, il fonda la grandeur de sa maison, et lui donna le nom qu'elle devait illustrer, en ache-

tant aux Barras la terre et le château de Mirabeau. La demeure et le pays convenaient également à une race de gentilshommes qui devaient se distinguer par leur indépendance et leur hardiesse. Le site luimême est singulièrement pittoresque et sauvage. Au sortir de la plaine de Meyrargues se trouve une gorge étroite où s'engouffre avec violence le vent de la montagne; au fond de cette gorge, la Durance, un moment resserrée, coule au pied de deux collines escarpées; un pont suspendu relie aujourd'hui les deux rives, à peu près à iOO mètres de l'endroit où se trouvait autrefois uft bac qui appartenait aux Mirabeau. Sur la rive droite, un chemin taillé à pic dans le roc, et dont on suit encore les traces, conduisait jusqu'au sommet de la colline ; c'est là que, sur un rocher nu, s'élevait le château de Mirabeau. C'était un immense bâtiment, en forme de quadrilatère : d'abord ne cour fermée par deux tourelles, pute le

corps du logis, flanqué de quatre tours aux extrémités; de là, les seigneurs de Mirabeau dominaient toute la plaine, et par-dessus les collines les plus voisines embrassaient un vaste horizon. Immédiatement au-dessous d'eux, ils avaient le village de Mirabeau, et, au fond de la vallée, un bâtiment qui existe encore, le Grand Logis, fondation pieuse de quelque ordre hospitalier, destiné à recueillir les pèlerins qui avaient à franchir la Durance sur les limites de la Provence et du comtat Venaissin. L'ancien château a été détruit par la Révolution, mais il a été restauré par les mains pieuses de M.Lucas de Montigny, qui, sauf pour les deux premières tourelles, Ta relevé en entier, conformément aux anciens plans. Tel qu'il est aujourd'hui avec les tableaux de famille, les armes, les meubles, et tout ce que des recherches assidues ont pu réunir depuis de nombreuses années, le château est un véritable musée ccnsacréaux Mirabeau (1). A l'intérieur il présente l'aspect d'un vieux manoir féodal,

(1) Quelques années avant sa mort, Mirabeau avait adopté un enfant qu'il garda auprès de lui et à qui il laissa par testament 24,000 livres. Cet enfant, M. Lucas de Montigny, a consacré sa vie à la mémoire de Mirabeau ; chef de division à la préfecture de la Seine, il n'a rien épargné pour réunir les papiers, les lettres, les documents de toute espèce qui pouvaient jeter quelque lumière sur la vie du grand orateur. C'est ainsi qu'il a composé ses Mémoires sur Mirabeau. 11 a légué à son fds une autre tâche. La sœur de Mirabeau, M" 1 * de Cabris, lui avait laissé par testament les ruines de l'ancien château, oubliant sans doute qu'elle les avait déjà vendues à un paysan qui les céda à M. de Montigny pour cinq cents francs; il n'existait plus que des fondations à peu près au niveau du sol. M. de Montigny, leteuu à Paris par ses fonctions, n'avait voulu que sauver des ruines. Son fils, qui est venu se fixer en Provence après la révolution de 1848, résolut de relever le château; il Ta fait avec une persévérance au-dessus de tout éloge; partout les anciennes iudications ont été respectées et les salles ont été restaurées dans leurs

et rappelle bien ces nids d'aigles qu'occupaient les seigneurs du moyen âge ; il s'élève solitaire au milieu d'un pays sauvage, continuellement ravagé par la Durançe , dont les inondations entraînent chaque année des îles entières, pays aride et désolé, qu'on appelle la Sibérie de la Provence. Dans ces solitudes ne pouvaient se développer que des hommes énergiques, animés de passions violentes, et capables des plus opiniâtres résistances (I).

Jean Riquetti, qui acheta la terre de Mirabeau, ne l'habita probablement pas beaucoup ; il vécut à Marseille où il joua, dans plusieurs occasions, un rôle considérable. Il put par exemple, en 1564, grâce à ses fonctions de consul, réprimer une émeute préparée par les protestants, et conserver la ville au roi Charles IX, qui, pour l'en récompenser, lui accorda d'importantes propriétés. Ces donations lui furent contestées par l'évoque de Digne, qui alla jusqu'à écrire dans un de ses mémoires : « Jean Riquetti, marchand « de Marseille, a surpris les dons du Roi. » C'était une double injure, et peut-être une double erreur, car Marseille avait alors le privilège, au moins les Mipremières dimensions. A une époque aussi peu soucieuse que la nôtre des gloires passées, on ne peut trop applaudir à cet exemple d'un culte ainsi continué pendant deux générations et d'une entreprise si bien conduite.

(1) « Je ne puis te dire la sorte de sensation que me fait la vue de ces tours qui me semblent, velut montes de l'Écriture, tressaillir à la • vue de leur maître ou à peu près tel. » (Lettre du bailli au marquis de Mirabeau, 1 2 mars 1760.) « Je me suis toujours senti, en voyant un cbàteau féodal flanqué de tours, une -sorte de respect pour le maître à moi iuconnu ; une belle maison dénuée de ces ornements ne m'a jamais paru que le logement d'un riebe bourgeois. » (Le même, 8 octobre 1770.) (Citées par M. de Loménie, Correspondant, 10 avril 1870.)

rabeau le prétendaient, de ne prendre ses consuls que dans la noblesse. Jean Riquetti répondit fièrement : « A l'égard de la qualité de marchand, qui ne « dégrade personne, puisque nos rois ont môme invité « la noblesse à s'intéresser au commerce de cette « ville, je suis ou fus marchand de police, comme « M gr l'Évêque est marchand d'eau bénite. » Mirabeau, qui s'arrête sur cette réponse pour défendre la noblesse de son aïeul, aurait pu citer ici l'exemple de Florence, où le commerce seul donnait le pouvoir. N'a-t-on pas dit que lui-môme, quelques années plus tard, pour répondre aux outrages de la noblesse, s'était fait marchand drapier à Marseille? 11 est vrai qu'il termine sa dissertation par cette observation philosophique : « A quoi bon insister, vanité des vani- « tésj n'avons- nous pas tous le ciel sur nos têtes?» Seulement il n'en vient là qu'après avoir longuement établi les titres de ses aïeux (1).

Un peu plus tard, sous la tyrannie du viguier Cazeaux, Jean Riquetti fut obligé de fuir Marseille, laissant ses biens au pillage et sa femme en prison. Mais il vécut assez longtemps pour assister à la punition du traître et au triomphe de l'autorité royale. Henri IV redevint maître de la ville, et un neveu de Jean Riquetti, Ogier Riquetti, fut nommé premier consul.

Le fils de Jean, Honoré II, eut, en 1614, des lettres de gentilhomme de la chambre. En 1621, il fut député à la tête de la noblesse pour aller saluer Louis XIII, alors occupé au siège de Montpellier, et prit part au

(1) Pour tous ces faits, nous nous servons de la notice écrite par le marquis de Mirabeau, copiée et légèrement modifiée par Mirabeau, telle qu'elle est publiée dans le premier volume des Mémoires de Mirabeau, par M. Lucas de Montigny. 6 volumes, Paris, 183 i , chez Guyot.

combat, mais à condition de servir à part avec ses gentilshommes, sans être confondu avec une autre troupe, ce qui lui fut accordé par Lesdiguières. C'est pour son fils Honoré III que la terre de Mirabeau fut érigée en marquisat; mais des embarras de fortune condamnèrent longtemps à la retraite ce gentilhomme, qui fut pourtant en 1678 élu premier procureur de la province. Il vint alors s'établir à Aix, où il donna plus d'une preuve de sa violence et de sa fermeté. C'était le temps où, servie par Louvois et Colbert, la royauté, étendant sur les provinces une autorité ignorée jusqu'alors, envoyait partout ses intendants qui, à l'aide des parlements, s'efforçaient de détruire les privilèges de la noblesse, et aussi, ce qui était plus fâcheux, les droits des municipalités. Mirabeau ne pouvait rester en dehors de ces querelles, mais il les traitait à sa manière. Dans une assemblée de la noblesse, un conseiller, M. de la Mole, ayant tenu un langage qui lui déplut, il s'écria qu'il fallait chasser toutes ces robes, et courut sur lui la canne à la main (4).

Heureusement il trouva bientôt après une meilleure occasion de montrer sa fermeté. Les Provençaux , écrasés d'impôts , ne supportaient qu'avec impatience l'autorité royale. Tout d'un coup on apprend que le duc de Savoie est en Dauphiné, et qu'il va descendre en Provence. La révolte était imminente. Riquetti court chez l'intendant Rouillé de Meilhan : a Sauvez-vous, monsieur, lui dit-il, sauvezvous tout à l'heure, et je réponds au roi de la ville et de la province. Dans une heure peut-être il ne serait plus temps. » L'intendant le crut et s'enfuit

(I) Mémoires de Mirabeau , tome I, jwge 32.

par les toits. Riquelti s'empara du gouvernement et décida le peuple à ne pas se donner au duc de Savoie que, d'ailleurs, une maladie empêcha de continuer son expédition.

Quelque temps après parurent devant Aix les troupes françaises commandées par M. d'Hamilton. Riquetti fit fermer les portes et alla à la rencontre d'Hamilton, à la tête de ses collègues. Celui-ci, à la x vue de ces magistrats municipaux, lui demanda d'un ton hautain de quel droit il avait fait fermer les portes. « Jeûne homme, lui répondit Riquetti, un ton plus bas ; songez que d'un signe je puis faire sortir sur vous vingt mille hommes qui répondront pour moi ; votre troupe sera reçue, mais par mes ordres seulement. Quant à vous, vous logerez chez moi, et vous me direz dans deux heures si vous croyez que de vous à moi le ton du commandement ait quelque grâce. » En 1686 il fut envoyé à la cour pour exposer quelques griefs de la ville de Marseille; mal reçu par Seignelay, il se contenta de lui répondre : « Je vois bien, monsieur, qu'il vaut mieux traiter avec le roi * qu'avec ses gens, et j'y vais. » Il mourut l'année suivante (i).

Ces traits indiquent déjà clairement quelle était la tournure d'esprit des Mirabeau, et ce qu'il y avait chez eux de hardiesse et d'indépendance ; mais le plus singulier, c'est que le même caractère se retrouve chez les femmes. Emprisonnée par ordre de Cazeaux, la femme de Jean Riquetti, quand on lui propose de payer une rançon, ne répond que par des menaces. Anne de Pontevès reprochait à son neveu, qui pourtant ne le méritait guère, de s'être laissé cor-

(1) Mémoires de Mirabeau, pp. 34-36.

M MIHABEAtJ AVANT LA RÉVOLUTION.

rompre par la mollesse de son époque, a Vous autres, des hommes! lui écrivait-elle; vous êtes des diminutifs d'hommes. Nous, de notre temps, nous portions des pistolets à nos ceintures et nous savions nous en servir. » C'est elle qui, se croisant un jour au bénitier avec M me de Foresta, l'écarta d'un soufflet en lui disant : « Ici, comme à l'armée, le bagage doit passer le dernier. » Insultée par le chevalier de Griasque, elle lui met un pistolet sur l'oreille : « Malheureux, lui ditelle, je te ferais sauter la cervelle," si je n'avais des enfants qui tireront de toi une vengeance plus honorable (1). » Ce qui arriva en effet. Avec cela beaucoup de distinction, et de l'esprit à charmer M me de Sévigné : « M œe de Beaumont a-t-elle toujours beaucoup d'esprit?» dit-elle en parlant de la femme d'Honoré III. On voit que de tous les côtés les Mirabeau avaient de qui tenir.

Honoré III avait quatre frères qui méritent aussi notre attention. L'aîné, François, était destiné à l'Église : c'est le seul Mirabeau que nous voyons entrer dans le clergé; encore la vocation n'était-elle pas bien forte. On ne lui demandait que quatre mois de séminaire pour le nommer évoque ; il n'y put consentir. « Si le sort lui destinait une mitre, disait-il, il fallait qu'elle lui tombât perpendiculairement sur la tête, au cours de Marseille, que sans cela il y renonçait. » Jl dut s'en passer; les autres furent chevaliers de Malte, mais avec des fortunes diverses. François de Riquetti, à l'âge de dix-sept ans, quitta Malte pour venir tuer ce chevalier de Griasque qui avait insulté sa mère Anne de Pontevès; un peu plus tard, il donna un soufflet au général des galères, neveu du grand-

(1) Mémoire* de Mirabeau % p. 2t.

maître, et, pour se sauver, n'eut que le temps de gagner à la nage un vaisseau qui partait pour la France. Dégradé de Tordre, puis rétabli, mais avec la perte de son ancienneté, il fut capitaine des galères de France, puis major et inspecteur. « Cette place d'inspecteur, est-il dit dans la notice, demeura attachée dans sa personne à la Majorité, grâce à sa très-singulière rhétorique; car, ayant appris qu'un monsieur de la Jonquière, qui n'était pas du corps, avait été nommé inspecteur des galères, François arbora désormais une grosse canne, ne la porta plus que sur son épaule, et quand on lui demanda la raison de cette nouvelle attitude: « C'est, répondit-il, que j'attends mon supérieur à la parade. » M. de la Jonquièrë ne jugea point à propos de se compromettre avec un tel et si brutal raisonnement, et François de Riquetti continua ses fonctions.

Le troisième, Thomas-Albert, fut aussi chevalier de Malte et capitaine des vaisseaux du roi ; il se trouva compromis avec MM. de Forbin et de Clapiçr, pour s'être livré à la course comme corsaire. Cette affaire ne le rendit pas plus sage. Quand la connétable Golonna et la duchesse de Mazarin, sa belle-sœur, vinrent en Provence, fuyant leurs maris, il les conduisit à Mirabeau, repoussa à coups d'arquebuse les soldats qui étaient à leur poursuite, et quelques jours après, pour les faire évader,' rompit les chaînes du port de Marseille. Le dernier, plus connu sous le nom de chevalier de Villebonne , courut les aventures , parut à la cour et obtint l'amitié du roi, dont il abusa souvent sans jamais la perdre tout à fait. C'est lui qui, pour protester contre la statue élevée à Louis XIV sur la place de Notre-Dame-des-Victoires, par l'adulation du drr de la Feuillade , passant sur le Pont-

38 MIRABEAU AVANf LA RÉVOLUTION.

Neuf à la tête de ses soldats, les força à saluer la statue d'Henri IV, en criant : « Mes amis, saluons celui-ci; il en vaut bien un autre. » Vauban, qui l'aimait beaucoup , reconnaissait qu'il était un peu fou : « Mais, ajoutait-il, ce fou-là a bien des qualités qu'on ne trouve pas dans les sages. »

Ni la marche du temps ni les progrès des mœurs ne peuvent entamer cette race de granit; le fils d'Henri IH, Jean-Antoine, grand-père de l'orateur, resta sous Louis XIV et sous Louis XV un véritable baron féodal, un chevalier du moyen âge égaré dans les temps modernes. À la guerre, c'est un véritable héros, adoré des soldats dont il a un soin particulier, toujours en campagne, allant au-devant des fatigues et des dangers. A une incroyable vigueur et à une ardeur voisine de la témérité, il joignait cette présence d'esprit qui se développe au milieu du feu, et distingue les grands capitaines. ((Mirabeau est bien grand, disait un jour en parlant de lui son ami le duc de Vendôme. — Oui, monseigneur, lui répondit -on, il a près de six pieds. — Ah! reprit Vendôme, il est bien grand un jour d'affaire.» — Rien de plus beau que sa conduite à cette bataille de Gassano, où il fut tué, comme il avait l'habitude de le dire. Vendôme, qui méprisait le prince Eugène et le traitait de finàsseur avantageux, s'était laissé, suivant son habitude, surprendre par le général que les iiédains de Louis XIV avaient donné à l'Allemagne. On apprend tout à coup que le prince Eugène s'est porté sur l'Adda à marches forcées, et qu'iî va jeter un pont sur cette rivière. La conservation du Milanais dépendait de ce passage. Vendôme donne trente compagnies de grenadiers à Mirabeau, qui fait trente-six lieues en vingt-quatre heures, et arrive avant que le pont ne soit construit»

LES ANCÊTRES. 3î*

Vendôme paraît enfin lui-même avec dix-sept bataillons d'infanterie, occupe le pont de Cassano , et trouve en face de lui le prince Eugène avec soixantecinq mille hommes et de l'artillerie. Un petit ruisseau, la Ritorte, séparait les deux armées ; il y avait là un pont en pierre que Mirabeau se charge de défendre. Il Je couvre de fagots et de branchages, pour faire croire que le pont est rompu, place ses soldats ventre à terre et attend debout, exposé au feu de l'ennemi. Une forte colonne s'avance, il la laisse passer, puis, faisant relever ses hommes, attaque l'ennemi en flanc et le culbute. Il remet ses hommes en position et reste seul debout. Vendôme accourt et lui ordonne de ne pas s'exposer. Il résiste à ses ordres, et bientôt a le bras cassé. Il saisit s% hache de la main gauche et attend ainsi l'ennemi qu'il repousse une seconde fois. Mais, $u moment où il ralliait sa troupe, il reçut un coup 'de fusil qui lui coupa les nerfs et la jugulaire. Il tomba sur le pont même, et les ennemis lui passèrent sur le corps. Quand on le retrouva, il avait dix-sept blessures. Il était resté parmi les morts ; heureusement un officier de son régiment le reconnut et fit appel à la générosité du prince Eugène qui le renvoya sans rançon. La guérison fut longue et difficile. 11 fallut le porter sur un brancard jusqu'à Mirabeau; son bras gauche resta brisé, et pour soutenir sa tête il dut le reste de sa vie porter un col d'argent. Malgré ses blessures, il n'en fit pas moins encore quelques campagnes, et ne se retira du service que par suite des dégoûts qu'il eut à souffrir.

Mirabeau était en effet d'un caractère trop difficile pour cette époque. Il avait toujours eu, dans sa con-> duite comme dans son langage, une hardiesse qui

bravait également tout respect et toute discipline. Dévoué à son régiment, il prétendait en rester le maître et choisir ses officiers, même contre la volonté des ministres et du roi. Jamais les ordonnances rendues pour apporter dans l'armée Tordre et la règle ne trouvèrent un adversaire plus impitoyable. Intendants et inspecteurs n'étaient à ses yeux que des ennemis. Les braver était pour lui un plaisir et un besoin. Un jour, simple capitaine, il arrive en retard à une revue, et le commissaire déclare qu'il passera absent. Mirabeau assiste en silence à une discussion entre le major qui veut l'excuser, et lé commissaire qui persiste dans sa résolution. Enfin il prend la parole avec le plus grand sang-froid : « Monsieur, dit-il au commissaire, je suis donc absent? — Oui, monsieur. — En ce cas, monsieur, ceci se passe en mon absence,» et il le rosse à coups de cravache. Une autre fois, M. d'Andrezel ayant fait subir à ses hommes une retenue pour la capitation, il envoie sans façon quatre fusiliers et un caporal se saisir d'un très-beau cheval qui appartenait à l'intendant. Aucune puissance ne l'intimidait. Il se permettait de mystifier le Père là Chaise, le confesseur du roi, attaquait les ministres, et n'épargnait pas au roi lui-même des propos d'une brutale franchise. Un frère de Chamillard lui disant un jour qu'il le recommandera au ministre : a Votre frère est bien heureux de vous avoir, lui répondit-il; sans vous il serait le plus sot homme du royaume. » « Si en quittant les drapeaux j'étais venu à la cour payer quelque c...., dit-il àLouisXIV, j'aurais eu mon avancement et moins de blessures. » Le roi ne répondit rien, et Vendôme, qui avait amené Mirabeau avec lui, lui dit en se retirant : « J'aurais dû te connaître, mais désormais je te présenterai toujours à l'ennemi,

mais jamais au roi. » En Espagne il exigea, malgré toutes les rigueurs de l'étiquette, que le roi lui donnât V ordre en personne, et les privilèges de l'Église ne l'arrêtèrent pas. Il força un jour les portes d'un couvent pour saisir des déserteurs; les moines se présentent à lui, ayant à leur tête leur abbé , in pontificalibus, et portant le Saint -Sacrement. « Dauphin, dit-il à son aide-major, qu'on appelle l'aumônier du régiment, et qu'il vienne retirer le bon Dieu des mains de ce drôle-là. » Il mit la procession en déroute, s'empara de ses déserteurs et les fit fusiller à la porte même du couvent. Il était juste, d'ailleurs, même pour ses ennemis. M. de Broglie lui ayant un jour demandé sa signature pour une plainte contre un intendant : « II faut au moins, dit-il, que je sache s'il vaut la corde pour le pendre. » Et, ayant reconnu que la plainte était injuste, il refusa de s'y associer (1).

Rentré en Provence à la suite de ses blessures, il épousa M lle de Gastellane, des Castellane Norante, et s'occupa de réparer sa fortune (2). 11 enrégimenta les paysans des environs, les faisant marcher au travail, comme il avait fait pour ses soldats, avec une stricte discipline; mais veillant sur leurs intérêts, et les défendant surtout contre les vexations des hommes de loi et des intendants. Un procureur ayant osé venir

(1) On comprend très-bien, après ces anecdotes, l'observation dî| marquis de Mirabeau : « Grâce à lui et à mou grand-oncle (Bruno de Riquetti) notre nom, lorsque j'entrai dans le monde, était, pour les singularités tranchantes, aussi noté que celui de Roquelaure pour les bons mots, avec la différence que ces notes étaient comme imprégnées d'une sorte de porte-respect et de brevet de chasse-coquin.» (Cité par M. de Loménie, Correspondant, 10 avril 1870.)

(2) Voir à la fin du volume.

s'établir à quelque distance de Mirabeau, il le fit battre par ses domestiques, avec menace de le jeter dans la Durance. Sa réputation était telle, qu'un jour M. de Saint-Pol, président du Parlement, qui avait eu avec lui quelque discussion, le rencontrant longtemps après sur la route d'Aix, descendit de son carosse, sauta un ravin, et alla du haut d'une butte le saluer avec le plus profond respect. Mirabeau s'égaya beaucoup de l'honneur qu'on lui faisait en le croyant capable d'épousseler ces robes noires.

Heureux d'ailleurs de la considération qu'on lui témoignait, il ne songea pas à l'augmenter par quelque, poste important. Le président le Bret et l'archevêque d'Aix lui ayant offert de le faire nommer procureur du pays : « Non pas, dit-il, j'ai votre confiance et votre amitié; dans quinze jours vous me prendriez pour un fou, et je vous traiterais de fripons: restons-en là. » On peut dire qu'il n'était jaloux de son autorité que sur les siens; mais, pour tout ce qui l'entourait, il l'exerça jusqu'au dernier jour avec une puissance absolue. Pour sa femme et pour ses enfants, c'était toujours le vieux seigneur féodal, cachant la tendresse sous une grande dignité, et ne quittant, n'oubliant jamais le ton du commandement. En 1729, son fils partant pour l'armée, il lui fait continuer une lectufe de dévotion jusqu'au moment où la voiture est prête, et le laisse sortir de sa chambre sans un mot de tendresse. Quatre ans plus tard, ce fils revient à Aix, et court au-devant de son père, revêtu de son plus brillant uniforme. « Monsieur, lui dit-il en l'apercevant, quand on doit paraître devant des gens à qui on doit du respect, on quitte son habit de caporal, qui ne va nulle part qu'à la tête de sa troupe; allez quitter cet habit. »— « Je n'ai jamais eu

l'honneur, écrit le marquis de Mirabeau qui nous a donné ce détail, de toucher la chair de cet homme respectable, de ce père essentiellement bon, mais dont la dignité contenait la bonté, qui se faisait sentir, sans se montrer jamais en dehors. » Dans cette maison aux mœurs d'un autre âge, la douleur la plus légitime ne pouvait se montrer. A la mort de leur fils aîné, M. et M me de Mirabeau se renfermaient chacun dans son oratoire pour pleurer, mais rien ne paraissait au dehors. L% vieillesse n'affaiblit pas ce caractère ; Mirabeau garda jusqu'à son dernier jour une autorité devant laquelle tremblaient sa femme et ses enfants. Il resta pareil à ces chevaliers du moyen âge qui mouraient debout, toujours craints et respectés ; véritable image d'ancêtre, représentant d'une race que le dix-huitième siècle ne connaissait plus que par les vieux tableaux de galerie de famille, et que cet homme extraordinaire faisait revivre dans leur dignité et leur grandeur.

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