CHAPITRE VI
« S'il se vante, » dit Pascal de l'homme, « je l'abaisse. » S'il s'abaisse, je le vante; et je le contredis toujours, » jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incom- » préhensible. »
Cette pensée célèbre peut , dans une certaine mesure , s'appliquer à la Révolution.
La Révolution est sinon un monstre incompréhensible , du moins un fait singulièrement complexe où le mal mêlé au bien et le bien confondu avec le mal provoquent les appréciations les plus contradictoires. A côté des aspirations les plus élevées, se déchaînent des instincts grossiers et farouches. Aux élans les plus enthousiastes répond un redoublement d'égoïsme local auquel la peur de la famine donne une âpre brutalité. La grande lutte entre le passé et l'avenir se complique d'une lutte non moins implacable et plus violente peut-être : la lutte pour la vie, pour la vie matérielle, pour le pain quotidien.
Dans les chapitres précédents, nous avons essayé de retracer la première, telle qu'elle se déroula en Provence, à Aix et à Marseille, du 5 mai 1789 au 5 mars 1790. On voudrait maintenant raconter un épisode de la seconde. C'est à Aix qu'il s'est passé.
Depuis la récolte de 1789, il y avait eu des transports considérables de blé du marché de cette ville sur celui de Marseille. Le peuple d'Aix s'en était inquiété ; il avait con-
tre le commerce des grains des préjugés que l'on trouvait partout alors en France, et qui aggravaient la disette; il criait contre les marchands , mais ne se contentait pas de les accuser d'accaparement; il leur imputait une manœuvre frauduleuse consistant à faire passer et repasser au bureau de douane de Septèmes les mêmes chargements de blé de mer pour gagner plusieurs fois la prime d'importation ! Ce blé était de qualité inférieure à celui que produisaient la haute et surtout la basse Provence. Les négociants aixois l'achetaient à Marseille, le faisaient conduire à Aix et l'y revendaient à des marchands au détail chez lesquels les pauvres gens allaient s'approvisionner.
Tout enchérissement du pain augmentait les ombrages du peuple.
Or, le 18 janvier 1790, les prix s'étaient élevés d'un denier par livre pour la première qualité, et de deux deniers pour la seconde. De là, un vif mécontentement. Les murmures s'accrurent encore le mardi 19, dans l'après-midi, à l'a vue de dix-huit charrettes, chargées de froment, qui partaient pour Marseille. Elles étaient près de la grille du Cours, lorsqu'on s'aperçut qu'un des sacs de la première charrette était troué et laissait le blé se répandre. On avertit le charretier. Il se mit en devoir d'arranger le sac. Le peuple s'approchant crut reconnaître du blé de mer; il s'émut aussitôt. « Au moment où le pain déjà cher )) le devient plus encore, » dit-il, « on ne doit pas souf- » frir plus longtemps l'accaparement et la fraude de la » double prime. »
Les charrettes sont arrêtées ; la foule s'amasse à l'entour.
Prévenu , le colonel de la garde nationale (c'était M. Perrin, avocat) accourt sur le lieu de l'attroupement. Le peuple lui signifie qu'il ne faut pas laisser sortir les grains , et que les marchands de cette denrée affament la ville. M. Perrin répond que Marseille envoie plus de blé à Aix qu'elle n'en reçoit ; l'intérêt d'Aix est d'en favori-
ser la libre circulation. L'Assemblée nationale veut d'ailleurs (ju'il n'y soit point apporté d'obstacle. Il faut avoir le plus grand rospoct pour ses décrets ; la garde nationale a juré de les faire exécuter.
Excellentes raisons, mais incapables d'entrer dans des esprits remplis de préventions, de préjugés et de passions! Le colonel n'est pas écouté. Un homme s'avance vers M. Perrin et lui dit que les charrettes n'ont point de plaque, les charretiers pas de lettre de voiture, et que le blé répandu est du blé de mer. Il répète l'histoire de la spéculation frauduleuse imputée aux négociants, et ne semble pas douter que ces négociants ne viennent d'être surpris en flagrant délit. Sur cette plainte, soutenue par les cris d'une foule assez nombreuse, le colonel ordonne au brigadier qui commande le poste établi à la grille du Cours de lui apporter au corps de garde un échantillon de toutes les charges de blé. Il prend ces échantillons, en fait autant de petits paquets dûment cachetés et signés des charretiers qui les ont fournis. Pendant cette opération, il envoie trois fusiliers prévenir les consuls. Après plus d'une heure, ne les voyant point paraître , il perd patience , et va attendre chez lui les ordres de la municipalité.
A peine s'est-il éloigné que le second consul, M. de Duranti-CoUongue, arrive, s'informe du motif de l'attroupement, dit que cela ne regarde ni ses collègues, ni lui-même, qu'il faut mander les membres du comité des subsistances, et s'en va.
Ce comité était composé de conseillers de ville. Jean Espariat en faisait partie.
Encore assez obscur, il était à la veille d'acquérir une renommée légendaire; en janvier 1790. il avait quarantedeux ans.
Fils de M. Charles Espariat, orfèvre, il était né à Aix, le 17 septembre 1747 (1). Il avait étudié à l'université de
(1) Registre de l'état civil d'A.ix, paroisse de Saint-Sauveur : Jean Espa-
cette ville , où il avait successivement conquis ses grades de bachelier (1), de licencié (2), de docteur en droit (3). Sur les bancs de la Faculté , il avait certainement connu Dubreuil et Portails ; il appartenait à la même génération d'étudiants, mais n'avait pas réussi à se créer au barreau une situation comparable à la leur ; il ne pouvait se défendre à leur égard d'un sentiment d'envie (4). La Révolution était en train de lui ménager une revanche. Des talents de second ordre, mêlés à une bonté réelle, qui se reflétait, sans les poétiser, sur les traits lourds et empâtés d'une figure à la Louis XVI, l'avaient rendu très populaire. Du jour oîi le peuple fut consulté , Espariat put compter sur ses suffrages. Déjà la garde nationale l'avait nommé major.
Un double titre ou plutôt un double devoir l'appelait à intervenir pour apaiser et contenir l'attroupement qui grossissait.
Sur les derniers mots et après le départ de Duranti- CoUongue , on était allé le prendre au poids de la farine ,
riat, fils de M. Ch. Espariat, orfèvre, et de la demoiselle Claire Béraud, est né ce jourd'hui 17 septembre 1747, et à 6 heures du matin ; il a été baptisé ce dit jour.
(1) Le 21 juin 1766 (19* registre de l'université d'Aix, f° 127).
(2) 15 juin 1767 (Idem, f° 2U4).
(3) 7 juillet 1768 (Catalogus doctorum almae universitatis aquensis), p. 13.
(4) Archives municipales d'Aix, 1" registre de correspondance : copie de la lettre écrite par le maire à M. Bouche, député à l'Assemblée nationale, p. 3 : a Tu connais personnellement le caractère de ces deux personnes; tu » sais qu'ils tiennent à une colonne qui a toujours cherché à s'approprier » les places pjrincipales (a). Dans le dépit que les membres de cette colonne » ont de n'être pas employés dans les municipalités, malgré les efforts qu'ils » ont faits pour y parvenir, ils n'oublient rien pour arriver aux administra- » tions du département et du district; ils n'y réussiront pas mieux. Ne » pouvant rien gagner à la révolution, puisqu'ils y perdent tous, et en très » grande partie, le produit d'un cabinet très productif, ils désireraient, du » moins, conserver le bénéfice des places assessorales qui leur donnaient » le moyen d'asservir leur patrie. »
(a) Dans notre étude, publiée en 1887, sur Mirabeau et la Provence, nous avons retracé à grands traits (pp. 132-133J l'organisation originale qui réunissait tous les corps de métiers d'Aix en une vaste association ou coterie. Cette association se subdivisait en plusieurs groupes appelés su.- ^essivement à en soutenir les charges : ces groupes portaient le nom de colonnes.
C'est k cutte institution qu'Espariat faisait une allusion fort claire pour sun correspondant.
OÙ, en qualité' de coiiiinissairr du conseil de ville, — car il avait aussi ce troisième mandat, — il travaillait à la répartition de la population aixoise en districts pour les prochaines élections uuiiiicipales. Il vint en toute hâte.
Il était (juatre heures du soir; les charrettes étaient toujours à la même place; la fermentation augmentait. Espariat est mis rapidement au courant de la situation. Un homme du peuple veut faire battre la générale. Le major le lui défend et demande les consuls. On lui répond qu'ils n'y sont pas. Il prend aussitôt le chemin de l'Hôtel de ville pour les aller quérir. En route, il rencontre M. de Duranti-CoUongue que deux commissaires du Comité des subsistances ramenaient au bas du Cours. Tous ensemble interrogent les charretiers.
M. de Duranti est d'avis de ne retenir que le blé de mer et de laisser partir l'autre ; mais les commissaires ne partagent pas son opinion. La nuit vient; cinq heures vont sonner; l'attroupement tourne à l'émeute. On peut craindre le pillage des blés. Espariat s'aperçoit aux mouvements du peuple que la vie du second consul court des dangers. Une femme menace ce magistrat. Sans autorité et sans force, M. de Duranti cède aux volontés de la foule; il ordonne de ramener les charrettes au marché.
Cet ordre est aussitôt exécuté. Les sacs des différentes voitures sont déposés dans les greniers publics en tas séparés et soigneusement étiquetés sous la surveillance du commissaire du marché Emérigon.
Après un nouvel interrogatoire, le colonel Perrin consigne, pour leur sûreté, les charretiers au corps de garde de l'Hôtel de ville. Le peuple, qui vient d'assister à cette procédure sommaire, voudrait qu'ils fussent traînés en prison. On n'a point d'égard à ce vœu ; même plus d'un charretier est conduit à l'auberge par des sous-officiers de la garde nationale (i).
(1) Archives municipales d'Aix, correspondance non classée : Mémoire de
LA m;tte pour la vik. 177
Dès sept heures du soir, il n'y a plus un seul magistrat municipal à son poste. M. de Duranti s'est retiré en laissant à M. Perrin le soin de se concerter avec le colonel du rr'giment de Lyonnais, M. de Fezenzac, pour les mesures nécessaires au maintien de l'ordre qui est menacé et pounait être gravement troublé.
Le peuple reste houleux; il réclame un jugement immédiat de l'affaire pour mieux surprendre les prévenus et les frapper plus à coup sûr. Mais le colonel et le major lui font observer que les consuls sont absents, et qu'il faut procéder à une vérification en forme de cent quatre-vingt-six charges de froment. Il n'y a pas de péril en la demeure, puisque le blé est déposé dans les greniers publics et que ces greniers sont sous la garde de la milice nationale et de la troupe réglée. Le peuple se rend à ces raisons, mais prétend ne pas perdre do vue les prisonniers. Il est probable que le sommeil aura bientôt raison de cette prétention. A onze heures du soir, MM. Espariat et Perrin sortent de l'Hôtel de ville. Ils y laissent un renfort de quatre-vingts hommes. Toutes les patrouilles sont doublées ; pour le moment, il n'y a rien à craindre.
Entre minuit et une heure du matin, le major fail la ronde de tous les postes. Aix est dans une tranquillité apparente.
Mais avec le jour, l'agitation recommence. Le colonel Perrin trouve, à huit heures du matin, un attroupement en train de se former sur la place de l'Hôtel de ville et de demander le jugement des coupables. Il dit à ceux qui se pressent sur ses pas qu'il faut attendre les consuls. « Nous » allons les chercher, » crie le peuple tout d'une voix. Le colonel répond qu'il va les faire prier de venir. II dicte au
la veuve Honorât sur le logement des charrettes de blé en 1789 (erreur pour 1790) : « Le sieur Bastien Laurent, lors brigadier de la garde nationale, amena au cabaret de la veuve Honorât douze bctes et quatre charretiers. La municipalité ne se rnit pas en peine de payer la dépense de ces botes et de ccsi gens. >j
\*JH MIHABEAlJ KT I.A l'IlOVKNCK.
greffier dr l;i villr nu mol assez iicii iTspectueux pour l'assesseur.
Une dciiii-lieuie après, l'assesseur, — c'est M. Roman- Triltiiliis. — apparaît.
11 iu)inui(' ipiatre experis, doiil trois cultivateufs, et avec leur assistance, va procéder à la vérification des blés.
L'opération dure sans interruj)tion de neuf heures du matin à cinq ou six heures du soir. Pendant qu'il préside à ce minutieux travail, M. Roman-Tributiis voit se succéder autour de lui les figures sinistres de délégués du peuple qui se sont certainement délivré eux-mêmes leur mandat. Ils n'en sont que plus défiants. Ils ne souffriront pas que l'assesseur s'installe , pour éviter le froid , dans une espèce de niche de bois qui sert de bureau au contrôleur municipal du marché aux grains. Comme trois ou quatre d'entre eux peuvent seuls trouver accès dans ce local, ils vont aussitôt accuser devant le peuple M. Roman-Tributiis de vouloir se soustraire à leur inspection et procéder à sa fantaisie. Le peuple les croit et s'irrite. Informé de la fermentation qu'il provoque, l'assesseur sort de son réduit pour s'exposer, avec une courageuse prudence , au froid des grandes salles.
Cette longue et fatigante enquête établit qu'il n'y avait dans tout le blé arrêté que quatre charges de blé de mer à destination d'un habitant de Gardanne.
Le peuple , qui a trompé la longueur de son attente par quelques visites domiciliaires absolument infructueuses, n'a cessé de répéter qu'après l'émeute du 25 mars dernier, on a pendu un innocent, le boucher André, et qu'il faut maintenant pendre les coquins. Il n'admet pas que dans la conjoncture présente il n'y ait pas de coquin pris en fraude. 11 murmure à la nouvelle que les prévenus ne seront jugés que le lendemain matin, jeudi 21, à dix heures. On lui représente que ce retard est inévitable, et que messieurs les consuls ne peuvent pas travailler sans relâche. Il accueille mal ces observations, menace ceux qui les lui
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adressent el ajoute qu'en mars 1789, il n'a pas fallu tout ce temps pour pendre un innocent.
C'est l'idée fixe d'une revanche de la justice populaire.
L'attroupement ne se disperse qu'à neuf heures du soir pour se reformer après une nuit paisible, le jeudi 21, jour de marché, plus nombreux, plus irrité. La veuve d'André, le supplicié du '28 mars, l'excite. Une compagnie de la milice citoyenne, commandée pour renforcer la garde de service à l'Hôtel de ville, ne réussit pas à nettoyer la place.
Le bureau ou tribunal de police se rassemble au milieu de cette effervescence.
En vertu de l'article 36 du règlement du 25 septembre dernier sur la garde nationale d'Aix, les consuls qui tiennent ce bureau doivent s'adjoindre trois capitaines , trois lieutenants et trois sous-lieutenants, fournis à tour de rôle par les trente compagnies de la garde nationale, en commençant par les trois premiers numéros.
A raison de l'émotion populaire de ce jour, ils appellent à eux, sur les avis de MM. Perrin et Espariat, les capitaines de cette milice; bientôt après, ils décident d'en convoquer tous les officiers avec les deux commissaires du marché, MM. Redortier, ancien consul, et Emérigon, procureur au Parlement.
A coup sur, la composition de ce tribunal est irréguliére et, comme le fera bientôt observer M. de Caraman, contraire au décret de l'Assemblée nationale sur l'incompatibilité des fonctions civiles et militaires.
Le jugement ne sera que trop empreint de complaisance et de partialité pour le peuple ameuté.
Dressé avec une subtilité plus adroite que loyale, il écarte, sans la détruire, la prévention delà double prime, et en réserve la punition aux juges ordinaires comme pour laisser subsister un soupçon , dont l'enquête vient de faire justice.
Ne pouvant plus invoquer ce délit dans leurs considérants, ces ofliciers, qui ne sont ni militaires, ni juges,
18(1 MiHABivvi: i;r i.a I'hovknci:.
mais obéissent aux suggestions de qnel(|ues légistes |ilus tin moins retcns (l), se raballent , {tour tronver matière à condamnation, snr la négligenc-e des formalités prescrites par les décrets du ".'!) août et du 18 se[ttombre 1780 jtour les traus[)orts de hle par mer ou dans une zone de trois lieues à partir et en deçà des frontières. Ces formalités consistaient à prendre sous bonne et sulUsante caution devant les otTiciers municipaux du lieu du dé[)art rengagement de rapporter, dans un délai qu'ils déterminaient, un certiiicat de déclaration signé et visé par ceux des lieux de destination ; mais les envois de grain d'Aix à Marseille ne pouvaient tomber sous le coup des peines édictées pour la violation de ces décrets que si l'on assimilait les charrettes aux bateaux ou la ligne de douane passant par Septèmes à la frontière politique. La première de ces deux assimilations était absurde ; la seconde trop ingénieuse. Il est douteux qu'elle ait été dans la pensée du législateur.
Elle ne servit pas moins à justiûer la sentence qui rallia la majorité dn bureau de police renforcé au point de ressembler à une façon de club.
Cette sentence rendait la liberté aux charretiers , condamnait à une amende de trente sols ceux qui n'étaient pas pourvus de lettre de voiture, restituait les charrettes et les bétes de trait à leurs propriétaires , mais confisquait les blés au profit des pauvres de la ville.
Le décret du 18 septembre attribuait la confiscation aux hôpitaux.
On croit entrevoir les motifs pour lesquels les juges inexpérimentés d'Aix , plus soucieux de popularité que de justice, ont remplacé les hôpitaux par les pauvres.
Pendant qu'on rédige ce jugement, le major, le colonel et divers officiers de la milice s'empressent de l'annoncer
(1) L'un de ces légistes ne serait-il pas Espariat? Le rapport des ofificiers de la garde nationale, semblable à celui que le major adresse en son nom à à M. d'André, insiste complaisamment sur l'interprétation des décrets qui sert de base à l'arrêt.
au peuple pour calmer son agitation qui grandit de moment en moment. Le peuple est loin d'en être satisfait; il réclame avec fureur la confiscation des charrettes et des mulets, l'emprisonnement des charretiers, la punition des marchands de blé , et surtout celle de deux d'entre eux , MM. Lion et Audemard. Il rend M. Lion responsable du supplice d'André. Le pillage des magasins de ce négociant a été le chef d'accusation qui a envoyé ce misérable à la potence.
Il faut à cette foule, qui devient émeute, une application sauvage , inique , absurde de la loi du talion ; elle veut pendaison pour pendaison. Elle se fera justice elle-même, puisqu'on refuse de la lui rendre.
Devant ces sommations menaçantes et sur l'avis que déjà quelques hommes sont allés s'armer pour arrêter euxmêmes M. Lion, l'assesseur se trouble, propose d'ordonner la prise de corps des deux négociants, et de confier l'exécution de cet ordre à la troupe réglée et à la garde nationale. Le colonel Perrin se récrie contre l'irrégularité d'une semblable mesure. MM. Lion et Audemard, qui ne sont l'objet d'aucune accusation légale, ont droit à la protection de la loi et à celle des magistrats municipaux. Si l'on recourt à la force, il ne faut la tourner que contre les mutins. On pourrait proclamer la loi martiale. Au lieu de répondre, l'assesseur tourne le dos au colonel.
Cependant la situation s'aggrave, Espariat prie les consuls de passer, avec le colonel et lui-même, dans le cabinet voisin pour conférer sur les moyens de rétablir l'ordre. Le colonel renouvelle sa proposition; les consuls ne l'accueillent pas. Sur leur prière, le major va parler aux émeutiers , leur remontre qu'ils ont tort de se plaindre , que le jugement est conforme au décret de l'Assemblée nationale. Il leur en donne lecture. On lui répond qu'on veut connaître les coupables. Il reprend que la poursuite des délits est et a dû être renvoyée devant les juges ordinaires. On réplique que ce sont des longueurs, et qu'il n'en fallut pas
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tant au mois de mars dernier i)Oiir ordonner le supplice d'un innocent.
Le major épuise en vain sa rhétorique. Alors, pour imposer au peuple et pour diviser l'attroupement, les consuls, accompagnés de tous les oUiciers de la garde nationale , escortés par un détachement de celte garde, sortent de l'Hôtel de ville et proclament à travers les rues, places et carrefours l'arrêt qui vient d'être rendu.
Le colonel ne tarde pas à quitter ces magistrats pour courir à la maison de M. Lion dont la liberté, peut-être même la vie, sont en danger. Il voit devant cette maison de la foule, et dans cette foule cinq de ses fusiliers en armes sans être de service. Il leur reproche de s'être armés sans ordre ; feignant d'ignorer leur dessein, il leur dit qu'ils se trompent, et que le cortège municipal est à la rue de la Tannerie. « Suivez-moi, » ajoute-t-il. — « La pu- » blication du jugement, » ripostent les fusiliers, « se fera » bien sans nous; nous cherchons nous-mêmes les coquins, » puisque le chef de la milice les favorise. » L'ne nouvelle sommation du colonel ne produit pas plus d'effet. Quatre de ces gardes nationaux séditieux pénètrent dans la maison; un cinquième reste sur la porte. Le colonel lui enjoint de l'accompagner. Le fusilier répond en jurant qu'il ne bougera pas de là. Si le sieur Lion est dans la maison, il l'aura. Le colonel s'éloigne, et bravé, insulté même, va rejoindre les consuls. 11 n'est pas plus tôt auprès d'eux qu'on lui annonce l'arrestation de M. Lion. Ce dernier a été saisi chez un de ses amis.
Il est environ trois heures de l'après-midi ; un quart d'heure après, les consuls rentrent à l'Hôtel de ville, et sans se soucier beaucoup de M. Lion, qu'on vient d'amener, se retirent chez eux.
Le colonel défère à ses officiers l'insulte dont il a été l'objet et les invite à délibérer sur la détention du malheureux négociant. Les officiers prononcent que les cinq fusiliers indisciplinés seront cassés par leurs compagnies, s'ils
peuvent être reconnus, déclarent que l'arrestation de M. Lion est un attentat aux droits de l'homme, le mettent lui-même sous la sauvegarde de la milice citoyenne, chargent leur colonel et leur major de lui témoigner combien ils improuvent les excès commis contre sa personne, et s'en tiennent d'ailleurs à ces creuses protestations ; ils ne croient pas devoir rendre encore au prisonnier une liberté qui serait un danger pour lui. Son arrestation accroît l'effervescence du peuple ; mais les postes de la troupe de ligne doublés sur la réquisition du troisième consul, M. Arnulphy, des efforts un peu plus énergiques tentés par la compagnie de service de la milice nationale, peut-être même une certaine lassitude de la part des émeutiers semblent bientôt promettre une soirée à peu près tranquille. Le colonel et le major s'entendent avec les parents de M. Lion pour fixer sa sortie à neuf heures.
Tout donne lieu d'espérer qu'à ce moment la place de l'Hôtel de ville sera déserte : on compte sans un nouvel incident. Sur les huit heures du soir, quatre gardes nationaux et une troupe de paysans arrivent à la mairie avec un second prisonnier.
C'est M. Audemard, le marchand de blé, dont la passion populaire associait le nom à celui de M, Lion. Informé qu'une brigade de milice citoyenne, probablement celle dont il avait déjà la veille subi la visite, se portait sur sa demeure, il a pris peur et s'est enfui sur la route de Marseille. Quatre hommes de cette escouade se sont lancés à sa poursuite, l'ont rejoint et arrêté. Des paysans leur ont prêté main-forte et les accompagnent. La foule s'amasse autour de cette escorte et l'aide à forcer l'entrée de l'Hôtel de ville en bousculant la sentinelle.
Le major accourt au bruit de cette bagarre ; mais au lieu de réparer ce nouvel attentat, il s'y résigne ou plutôt le sanctionne. Il faut que M. Audemard, pour sa propre sûreté, souffre d'être retenu à l'Hôtel de ville. Du même coup, la sortie de M. Lion est ajournée.
iH'è MiitAHi;\i i:r i,.\ l'itovKNf.K.
Us passi'iil l'im et liiiiln' la luiil au curps clc ;^ar(li; dans dos li'aiisos (|ii'eidietieiiiient et renouvellent les cris « à la lanterne ! à la lanterne ! » incessamment proférés contrr eux.
Le lendemain malin, vendredi 't^, ces clameurs deviennent plus violentes. La foule couvre de nouveau la j)lace. 8a colère est attisée j)ai' 1;» veuve d'André el par un geulilliomme qui unit ses propos incendiaires à ceux de cette malheureuse femme. Entre onze heures et midi, le bureau de police fait appeler les deux détenus. M. Arnulphy leur exprime combien la municipalité et la garde nationale blâment la conduite des mutins à leur cûaril , leur offre la liberté, sans leur dissimuler le péril qu'il y aurait pour eux à l'accepter. Ils en conviennent el disent qu'ils resteront à l'Hôtel de ville. Si, pour le moment, cet hôtel est encore un asile sur, il le sera de moins en moins, au fur et à mesure que les tètes populaires se monteront davantage. Espariat insiste sur cet aveu aussi humiliant pour les consuls et pour la garde nationale qu'affligeant pour MM. Audemard et Lion. Il ne peut répondre de rien, surtout pour la journée du surlendemain, dimanche, qui rassemblera dans la ville tous les paysans du terroir. Il conclut en proposant aux deux négociants de se retirer aux prisons, la maison la mieux rjardée et le seul port (le salut qn" on puisse leur offrir pour le moment. Ce porl leur 'agrée assez peu ; M. Audemard surtout éprouve une vive répugnance à s'y laisser conduire ; il finit par se rendre aux observations de M. Arnulphy.
Les chefs de la municipalité et ceux de la garde nationale sont fort troublés. MM. Perrin et Espariat vont demander à M. de Miran (1; un détachement de troupes réglées pour protéger le transfert de MM. Lion et Audemard aux prisons. lis ne semblent pas se douter que leur démarche est irréguliére. M. de Miran leur fait observer qu'ils
(l) Lieutenant de M. de Caraman.
LA LUTTE POUR LA VI lî. 185
doivent lui présenter une réquisition par écrit des consuls. Sur celle que leur délivre l'assesseur, il commande deux détachements, l'un de trente dragons, l'autre de soixante hommes du régiment de Lyonnais.
Les dragons arrivent les premiers sur la place. Le peuple, qui ne les aime pas, les accueille par une rumeur générale, veut qu'ils s'éloignent, offre d'accompagner luimême les prisonniers.
M. Perrin juge dangereux d'attendre les soldats de Lyonnais qui n'ont pas encore paru. Il fait monter MM. Audemard et Lion en chaises à porteur, et les achemine sur les prisons, sous la seule escorte des dragons et d'une compagnie de la milice nationale. Pendant tout le trajet, il n'est sorte d'imprécation que la populace ne vomisse contre eux ; mais la bonne contenance des dragons et des soldats-citoyens empêche les séditieux de passer de l'insulte aux voies de fait.
Le peuple considère l'envoi de ces deux négociants aux prisons comme une demi-satisfaction; il parait plus calme; néanmoins le colonel et le major de la garde nationale continuent leurs mesures de précaution.
Un des commissaires des communes, M. Philibert, et les consuls eux-mêmes ont écrit à MM. de Caraman et d'André au sujet de ces désordres d'Aix.
Le samedi 23, un courrier do M. d'André arrive avec des lettres du commandant et sans doute aussi du commissaire du roi.
M. de Caraman blâme sévèrement la confiscation des blés et la composition révolutionnaire du tribunal qui l'a ordonnée. M. d'André se transporte lui-même à Aix, le dimanche 24, pour réparer ou atténuer ce triple attentat contre les décrets de l'Assemblée nationale, contre la liberté du commerce et celle des personnes, bien autrement sacrée. Le même jour, les compagnies de la garde nationale décident que leurs membres ne prendront poin t de part à la distribution des blés.
186 mihadkau et i.a piujvknck.
EUes-mt^mes et le jicujiJc n'assistent pas le lundi malin, •?r) janvier, sans mécontentement et iiKiuiétude, au formidable déploiement de troupes de ligne que M. de Miraii a ordonné , sur la réquisition des consuls.
Un des deux bataillons do Lyonnais est en armes sur le Cours ; l'autre garde les principaux abords de l'Hôtel de ville, dont la place est occupée par les cavaliers de roidranons. Le peuple tait son mécontentement; il a devant lui trop de baïonnettes et de sabres pour se permettre de n'être point sage. Mais la milice citoyenne se plaint d'être exclue de ce service d'ordre. Sur les représentations que ses chefs adressent à M. d'André et avec l'agrément de celui-ci, trois de ses compagnies se rendent à l'Hôtel de ville.
A neuf heures , elles voient le commissaire du roi arriver escorté par un lri[)le détachement de dragons, de soldats de Lyonnais et de gardes nationaux. Les consuls , qui sont allés le prendre en pompe, le conduisent dans la salle où le conseil municipal est déjà rassemblé.
La séance s'ouvre par la lecture d'un rapport de l'assesseur sur les événements ou. si l'on aime mieux sur les incidents des derniers jours. Présent en sa qualité de conseiller de ville , le major Espariat conteste l'exactitude de plus d'une des allégations du rapporteur. Un débat d'une certaine acrimonie qui se prolongera en dehors de cette séance , s'engage.
M. d'André ne se laisse pas détourner par ces récriminations de l'objet qu'il se propose. A son instigation, MM. Lion et Audemard sont placés sous la sauvegarde de la nation , de la loi , du roi , de la municipalité et de la garde nationale. L'assesseur, assisté de quatre commissaires, et suivi d'une escorte convenable, va les retirer des prisons ; en présence du conseil , il leur témoigne la douleur que leur détention a causée à tous les honnêtes gens. On complète cette mesure réparatrice en nommant une commission de huit membres pour rechercher les au-
teurs, moteurs ou complices des événements arrivés dans la ville depuis le 19 janvier. Quant au jugement de police il n'est pas cassé , mais renvoyé à l'Assemblée nationale. L'exécution en est suspendue.
Les négociants recouvraient leur liberté, mais non leur propriété.
Si la rue n'avait pas tout à fait le dernier mot, on l'avait traitée avec tous les ménagements que conseille la prudence pour ne pas dire la peur unie à l'ambition (1).
Elle était déjà une puissance qui allait grandir avec les progrès de la révolution, leur aider quelquefois, plus souvent les compromettre.
Redoutable aux anciennes autorités politiques, administratives et judiciaires qui s'effondraient avec le passé, elle devait empêcher les nouvelles institutions de s'affermir.
Il est vrai que ces institutions, destinées à réagir contre la centralisation monarchique, le despotisme ministériel, et l'aristocratie parlementaire , étaient très faiblement armées contre l'anarchie, c'est-à-dire contre la tyrannie d'en bas.
Dans le livre suivant , nous essaierons de résumer rapidement le travail législatif qui leur a donné naissance , et de raconter leur application à la Provence.
Leur mise en vigueur, dans ce pays , fut au moins l'occasion de grandes crises préparées par l'action des ferments révolutionnaires , dont nous connaissons déjà l'origine et les développements.
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 45 : procès-verbal manuscrit adressé au président de l'Assemblée nationale par les colonel, major et officiers de la milice citoyenne d'Aix. Papiers du comité des recherches, DXXIX, B, 6 : lettre et mémoire d'Audcmard au président de l'Assemblée nationale, — Archives départementales, correspondance des commissaires des communautés , C, lvî34 : M. Philibert à M. de Caraman (Aix, 22 janvier 1790). — Archives municipales d'Aix. registre des délibérations du conseil de ville, commencé le 22 avril 1789, f°* 1G0-1G4, et ibid., mémoire d'Espariat, f" 175-178. — Bibliothèque publique de Marseille, correspondance des procureurs du pays, F», 15, f"" 227-228. — Bibliothèque Méjanes, papiers et affiches, liasse de 1790, ordonnance du bureau de police tenu le 21 janvier 1790.
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L'étuilc (if CCS crises relève de noire sujet, elles suseilentiil i.lusieurs iiilerveiilions (U; l\lir;ilie:m (jni, ;iii mois de décemlu'e 171)0. sera inèiiu! sur le [joinl de veiiii' recoiiilueiicei- avec une autoiilé presiiutî souveraine, à Aix et a Marseille, l'ceuvre de paeilicalion , déjà si glorieusemenl accomplie par lui en mars 1789.