‹ Mirabeau et la Provence (volume 2)Chapitre 9 sur 22 · I.jO MIUABEAU et l.K PUOVENCK · texte numérisé non relu

I.jO MIUABEAU et l.K PUOVENCK

Ces troubles avaient été fort graves.

Le ."{() novembre, M. d'Albert de llioms, commandant la marine royale de ce port, avait chassé deux maîtres d'équipage dont la conduite lui donnait, depuis longtemps, des sujets de plainte.

Le lendemain, l" décembre, le peuple s'émut de leur renvoi et s'ameuta.

Outre la municipalité ordinaire, il y avait à Toulon un conseil permanent de quarante-huit membres. Il avait été élu le 26 août par une assemblée de tous les pères de famille. Ses attributions révolutionnaires comprenaient la police, les subsistances, la correspondance avec la Constituante et les ministres du roi (1).

Au milieu des grondements de l'émeute, un membre de ce conseil, M. Barthélémy, et le second consul, M. Roubaud, allèrent demander à M. d'Albert la grâce des deux maîtres d'équipage congédiés. M. d'Albert résista d'abord, puis finit par se rendre à leurs instances.

Ils lui avaient promis que tout rentrerait aussitôt dans la tranquillité. Le désordre ne fit que s'accroître. Les majors de vaisseau de Broves et de Saint-Julien ne furent pas sans peine arrachés aux mauvais traitements de la foule.

Le commandant avait envoyé un sous-aide major de la sixième escadre, M. de Vilaron, réclamer à l'Hôtel de ville la proclamation de la loi martiale. Le consul Roubaud s'y était refusé. Il avait simplement donné à plusieurs compagnies de garde nationale, l'ordre de se porter à l'hôtel de M. d'Albert. Leur devoir était de le protéger. Elles en forcèrent l'entrée, arrêtèrent le commandant et, au milieu des plus violentes clameurs, le traînèrent dans la prison du palais avec le marquis de Castelet , chef d'escadre distingué, neveu du bailli de Suffren, et deux capitaines de vaisseau, MM. de Bonneval et de Villages (2). On les enferma

(1) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 156.

(2) Archives parlementaires, t. X, copie de la lettre de M. de La Roque

dans des cachots séparés jusqu'au moment où le consul Roubaud les en fit sortir et les réunit dans une chambre. Leur détention devait se prolonger jusqu'au 15 décembre ; il fallut un décret de l'Assemblée nationale pour leur rendre une liberté qu'ils n'avaient à aucun titre mérité de perdre. Malouet rappela à la tribune que M. d'Albert avait fait ses preuves de patriotisme et d'amour de la liberté en aidant les Américains à la conquérir (1).

Peu de jours après, ce député honnête et modéré transmit au Comité des recherches des renseignements d'où semblait résulter la présomption que cette insurrection avait obéi à un mot d'ordre venu de Paris (2).

Qu'elle eût été le résultat de lointaines menées ou l'effet spontané de causes locales, elle devait avoir du retentissement à Marseille. Sous le coup de cet événement, Brémond-Julien ajouta à sa dernière lettre, ou plutôt à son dernier pamphlet, un véhément post-criptum. Au lieu de s'alarmer des attentats dont Toulon venait d'offrir le spectacle et qui étaient d'effrayants symptômes de la dissolution de l'état, il en triompha comme s'il avait pris la contre-révolution en flagrant délit (3).

L'histoire impartiale ne peut voir dans la triste succession des scènes lamentables qui avaient marqué la journée du premier décembre à Toulon que la licence du peuple , la complicité de la garde nationale et la faiblesse de l'autorité municipale. Comment Brémond-Julien arrivait-il à y

Dourdan à M. le comte de La Luzerne (2 décembre), pp. 416-7. — Mémoire historique et justificatif de M. le comte d'Albert de Rioms, pp. 542-549; décret du 7 décembre, p. 420; p. 692 : procès-verbal de la sortie des officiers prisonniers, en date du 15 décembre.

(1) Archives parlcmcnlaires, t. X, p 417.

(2) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 26 : lettre autographe de Malouet au comité des recherches, Paris, le 16 décembre 1789.

(3) Arcliives parlemenlaires, t. XI, pp. 338 et 339 : post-scriptum à la lettre de Brémond-Julien aux capitaines, lieutenants : « Eh bien! avais-je » tort? et l'événement survenu à Toulon ne justific-t-il pas mes craintes? » Peut-on révoquer en doute l'existence du projet d'une contre-révolution? »

132 MIHAHKAi: ET l.A PHOVENCK.

découvrir les |ireiivos d'un complot contro-révolutionnaire? 11 est malaisé de le dire. La logique, ou jilutôl la violence sophistique des partis a des raisons (luc la raison ne comprend pas. On aime mieux se contenter de celte exjjlication générale (jue de l'aire à Brémond-Julien l'injure de supposer qu'il admettait la fable ridicule d'une trahison ourdie pour livrer le port de Toulon à une prétendue flotte anglo-hollandaise en croisière dans la Méditerranée (1).

Quelles que fussent d'ailleurs les complaisances de sa crédulité ou les emportements de son imagination passionnée , il ne sonnait pas le tocsin de l'émeute; il battait le rappel en faveur de la garde bourgeoise (2) et lui décernait même des louanges. L'avant-veille cette garde avait fait don de ses boucles à la patrie, et s'était honorée en repoussant les conclusions d'un mémoire dont l'auteur, M. Mersanne, ancien volontaire de la jeunesse citoyenne, proposait de soutenir le prévôt contre la dénonciation de M. de Mirabeau. Indigné de cette proposition, Brémond- Julien s'écriait : « Les vexations de ce magistrat trouvent » donc des partisans, lors même qu'elles fout frémir tous » les bons citoyens ! »

C'était le mot ou le trait de la fm. Il dut s'enfoncer dans le cœur de M. de Bournissac !

La lettre de Brémond-Julien fut lue, semble-t-il, avec avidité, par les jeunes gens, ses anciens compagnons d'armes. Commentée par les propos de l'auteur lui-même, elle leur mit dans la tête l'idée de se former en une compagnie particulière et de demander à la municipalité et à M. de Caraman, Lieutaud et Brémond-Julien, l'un pour capitaine, l'autre pour lieutenant (3).

(1) Archives parlementaires , t. X, p. 572, séance du 14 décembre : discours de Malouet.

(2) a Citoyens, si ceci ne vous décide pas à marcher sous les drapeaux de la patrie, vous ne méritez pas les bienfaits de l'Assemblée nationale. »

(3) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale (9 décembre 1789); copie du placet remis à M. le comte de Caraman et Archives

Lieiitaud avait, le 31 octobre, soumis au conseil des représentants de la ville de Marseille une motion ou projet de réorganisation de la milice. Il l'avait fait précéder de réflexions sur l'institution de cette garde , dont il signalait les vices, sur l'entrée des soldats dans la ville qu'il blâmait, enfin sur la terreur des Marseillais que sa déclamation pessimiste représentait comme tremblant devant les décrets de la.justice prévôtale (1).

Cette motion, qui datait de plus d'un mois, et la lettre même de Brémond-Julien, tout incendiaire qu'elle parût au prévôt général, n'auraient certainement pas suffi à provoquer une émeute sans la contagion des désordres de Toulon.

Dans la soirée du 7 décembre, les échevins furent avertis que divers particuliers devaient, le lendemain, arborer le signe de ralliement de la première milice.

Le huit au matin, quelques poufs parurent dans les rues. A dix heures, beaucoup de monde se pressait déjà dans le café d'Acajou, auprès de MM. Chompré et Brémond. Chompré, le disert et fougueux maître es arts, pérorait avec une faconde qui semblait s'exciter elle-même. Il regrettait bien haut la suppression des anciennes compagnies, licenciées au mois de mai dernier, rejetait sur les troupes réglées la responsabilité des troubles arrivés dans cette ville : « Ce » n'est pas nous qui sommes les factieux, » criait-il, « mais » bien ceux qui nous traitent de tels. » Avisant un officier, « vous nous coûtez cinquante mille francs, » lui disait-il ; puis il passait en revue ministres en exercice ou démissionnaires, intendant, commandant, prévôt général pour décocher à chacun une injure. M. de Barentin, l'ancien

municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1780 : lettre à M. de Saint-Pricst , au maiéchal de Beauvau, etc., p. 70, et à M. d'André, p. 07.

(1) Arcliives parlementaires, t. XI, p. 339. Bibliothèque publique de Marseille, recueil, DeK, 4707, pièce l : motion faite par Jean-François Lieutaud au conseil des représentants de la ville de Marseille.

t;aiilo (les sc'oaux , l'Iail une grosso, biHe avec la ligure la plus basse et la plus ignoble, M. de Saint-Priest, un intrigant sans espiil, sans honneur, sans dignité (1). Chompré se vantait de lavoir l'ail pâlir; il ne triomphait pas moins des politesses iutinies (jue lui avait prodiguées, s'il faut l'en croire, M. de La Tour intimidé. Quant à M. de Caraman , il n'avait aucune autorité, et était sous la main du peuple. M. de Bournissac , juge prévaricateur et tyran sanguinaire, s'inquiétait peu de l'émotion que ses procédures irréguliéres causaient dans Marseille ; il avait du caiiou et de la mitraille (2) !

Ce langage ne pouvait qu'animer plus encore des esprits déjà irrités.

L'effervescence régnait dans la ville. Les échevins inquiets ne savaient pas trop ce qui allait en sortir. On vint leur dire que le tocsin sonnerait à trois heures du soir, et que les émeutiers se porteraient sur les forts pour en demander la garde et pour réclamer la délivrance des prisonniers ; sur cet avis, ils allèrent à la citadelle conférer avec M. de Caraman. Il était environ deux heures de l'après-midi.

Dès le matin , M. de Caraman avait pris ses mesures pour défendre l'ordre.

A l'entrée de la nuit, de nombreux jeunes gens qui, divisés en pelotons , avaient parcouru les différents quartiers de Marseille , se massèrent sur le cours. Vers cinq heures du soir deux ou trois cents d'entre eux se dirigèrent sur l'Hôtel de ville , escortés par un attroupement de femmes et d'enfants; mais au lieu de la municipalité, ils n'y trouvèrent qu'un fort détachement de Royal-la-Marine. Les plus intrépides seuls se décidèrent à prendre le chemin de la

(1) « On lui jetterait des ordures au visage, qu'il les recevrait sans riposter. »

(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : dépositions de Simon Gai et de Jean Barthélémy, négociants, de Jean-Baptiste- Rodolphe Martin, écu^-er.

M. DE BOURNISSAC KT LA JUSTiCK PI'.ÉVOTALK A MARSEILLE. 135

citadelle Saint Nicolas. Ils n'étaient plus que quatre-vingts ou cent , lorsqu'ils en atteignirent les abords. Arrêtés par les grenadiers du régiment de Vexin , ils firent remettre à M. de Caraman la requête qu'ils avaient inutilement portée à l'Hôtel de ville. On en connaît déjà l'objet. En voici la teneur : « Les jeunes citoyens, qui, dans le temps de la » révolution arrivée ici . se sont montrés patriotes , vous » supplient , Monseigneur, de leur accorder pour capitaine » M. Jean-François Lieutaud, et pour son second, M. Bré- » mond-Julien. Ce sont les tristes événements arrivés à » Toulon qui nous ont engagés à cette démarche. Nous » vous promettons de soutenir de toute notre force la » tranquillité publique et le bon ordre. Nous vous prions » de répondre sur-le-champ. Nous sommes les citoyens » que vous honorez de votre estime. »

La réponse fut sèche et cassante; elle rappelait que c'était au conseil municipal présidé par le commissaire du roi à régler le nombre de compagnies nécessaires à la police et au bon ordre de la ville. Ce nombre était fixé à soixante, et devait rester tel jusqu'au décret annoncé de l'Assemblée nationale sur l'effectif et le service des milices bourgeoises. « Les affaires de Toulon n'ont aucun rap- » port avec celles de Marseille, » continuait M. de Caraman, sans aucun souci des transitions. Il terminait par une injonction formelle aux jeunes gens de se séparer sur-lechamp et de quitter les poufs défendus par les ordonnances (1).

Les jeunes gens s'éloignèrent.

Ils n'avaient pas été menacés de coups de fusil , comme le prétend M. Lourde, sans produire d'ailleurs aucun document à l'appui de son allégation (2) ; ils n'avaient pas moins essuyé un refus péremptoire suivi d'une sommation , dont

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : copie du placct remis à M. le' <;omte de Caraman, copie de la réponse faite par M. de Caraman.

(2) Lourde, t. I, p. 130.

It' ton iiuju'iicux contrastai! avec les meiiageineuts liabituels de M. de Caramau.

Irrités, ils se gardèrent bien de se disperser. La populace se pressa autour d'eux et les accompagna à travers tous les ipiartiers de Marseille aux cris mille fois répétés de : « vive la jeunesse citoyenne, vive la patrie, vivent les poufs ! » Cette bande nombreuse courut à l'église Saint- Martin j)our enfoncer les portes et y sonner le tocsin, mais fut repoussée par un détachement de dragons qu'elle rencontra sur son passage. D'autres émcutiers eurent le même insuccès dans une tentative analogue sur une autre église. Le cours ne fut pas moins envahi par une foule menaçante. Vingt-quatre Suisses, postés dans un corps de garde , surveillaient cette promenade. En butte aux insultes, aux huées du peuple, ils furent admirables de calme, de modération, de courage. Leur attitude ne fit qu'exaspérer l'émeute qui se prit à les lapider.

Plus la soirée s'avançait , plus le désordre s'aggravait. A neuf heures et demie , on commença à battre la générale ; à dix heures , les échevins proclamèrent la loi martiale. Le drapeau rouge fut arboré au balcon de l'iïôtel de ville et sur le corps de garde des Suisses.

Les soldats, massés sur le cours ou distribués en fortes patrouilles, prévinrent les attentats que déjà quelques personnes redoutaient pour la nuit. Un seul coup de fusil fut tiré ; mais il n'y eut ni tué ni blessé (1).

Le lendemain l'agitation, les cris séditieux, les attroupements, surtout à la plaine Saint-Michel continuèrent.

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale, le 9 décembre 1789; DXXIX, 58 : plainte du procureur du roi auprès du siège prévôtal. — Archives départementales, C, 1261 : M. de Caraman aux commissaires des communautés (10 décembre 1789). — Archives municipales de Marseille, registre de correspondance (lettres écrites), commencé le 8 septembre 1789, et terminé le 4 janvier 1790 : lettres à M, d'André (8 et 9 décembre), à M. de Saint-Priest, pp. 67, 70-71 ; registre 190" des délibérations du conseil de ville, séance du 11 décembre, f° "279. — Courrier d'Avignon , mercredi 16 décembre 17s9.

Les émeutiers essayèrent d'enlever et d'outrager le drapeau rouge qui flottait sur le corps de garde du cours : deux officiers de la garde bourgeoise et un soldat suisse furent assez grièvement blessés à la tête de coups de pierre (1).

Le 10 décembre le calme parut rétabli; il ne l'était guère qu'à la surface : plusieurs incidents le prouvèrent. Dans la nuit du 13 au 14, deux sentinelles, postées prés de l'église Saint-Martin , furent attaquées avec acharnement par cinq individus à peu près ivres. Pour se défendre, elles furent obligées de faire feu ; deux de leurs agresseurs tombèrent morts (2). Le lendemain matin, un sergent-major de Royal-la-Marine entendit des femmes, parmi lesquelles il pouvait y avoir des hommes déguisés, dire qu'elles s'ameuteraient après s'être enivrées. Malgré le temps qu'elle mettait à s'apaiser, cette fermentation n'était pas, de l'avis des échevins , le fait du peuple , mais l'ouvrage de quelques têtes exaltées, qui avaient su le séduire. Bournissac pensait comme eux (3).

Brémond-Julien lui semblait particulièrement coupable et dangereux.

Encore tout ému des acclamations qui avaient mêlé le nom de ce jeune avocat aux cris de l'émeute, le grand prévôt incriminait fortement ses libelles et ce qu'il appelait ses harangues enflammées (4).

-Le 9 décembre, il rendit contre lui un second décret de prise de corps; ce décret fut exécuté le soir même, à onze heures.

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale (10 décembre 1789). — Archives départementales, C, 12G1 : M. de Caraman aux commissaires des communes (10 décembre 1789).

(2) Archives départementales, C, 1261 : M. de Caraman aux commissaires des communes (14 décembre).

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : à MM. les députés des trois ordres (10 décembre) et à M. de Caraman (li décembre), pp. 72 et 75.

(4) Archives nationales, DXXIX, 57 : Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale (10 décembre).

1ii8 MIHABEAl! ET I,A PROVENCE.

Le iiiareclial-des-logis do hi niarùchaussùe, Jean Rouvière , se présenta avec le sous-brigadiur Félix Mougin et deux cavaliers, au corps de garde de la milice bourgeoise sur le cours. Brémoiid-Julieii s'y trouvait, revêtu d'un uniforme, avec épauletles, sabre et baudrier. Entre ses mains, il tenait son fusil, la baïonnette au bout. Avec l'aide du marquis de Boisseuli, chef d'escadron de dragons, Jean Rouvière et ses hommes mettent la main sur lui. « Au nom » de qui? » leur demande Brémond-Julien. « — Au nom » du roi et de la nation , » lui répondent-ils. — « Com- » ment! » reprend Brémond-Julien en se tournant vers les gardes nationaux du poste, « vous me laissez arrêter en » votre présence! Je suis un honnête citoyen. » — Pas une voix ne s'élève en sa faveur. — « Allons, marche ! de » quel droit portes-tu l'habit d'ordonnance? » lui crient trois lieutenants. Ils se joignent à l'escorte qui, renforcée de gardes nationaux et de Suisses, conduit le prisonnier au fort Saint-Jean. Au corps de garde de ce fort, ils le dégradent; l'un d'eux s'oublie jusqu'à lui arracher cocarde, épaulettes et pouf.

Brémond-Julien est mis au secret. Le surlendemain seulement, c'est-à-dire le M décembre, on le tire de sa prison pour lui faire reconnaître et parafer quelques papiers qui ont été saisis sur lui. Il demande son crime ; on lui répond qu'il en sera instruit. Il doit attendre deux jours encore la communication du procès-verbal de sa capture (1).

Le conseil municipal semble vouloir seconder les sévérités du prévôt, et ouvre, de son côté, une enquête. Le 12 décembre, il vote une récompense variant entre 200 et 2,400 livres pour ceux qui dénonceront les fauteurs et complices de toutes les émeutes (2).

(1) Archives nationales, DXXIX, 58 : Brémond-Julien au président de l'Assemblée nationale (27 décembre 1789) ; procès-verbal de l'arrestation, de Brémond-Julien.

(2) Archives municipales de Marseille, registre 190' des délibérations du conseil, f" 280.

Il n'en est pas moins ému, lorsqu'un de ses membres, M. Chompré, est, par ordre de M. de Bouriiissac, arrêté le 15, à dix heures du soir, dans le vestibule de l'Hôtel de ville, à la sortie de la séance.

Appréhendé au corps, le malheureux agitateur s'écrie en se tournant vers d'André : « M. le commissaire royal! » Celui-ci ne peut pas le protéger contre le décret qui l'atteint, mais est ému à la pensée des onze enfants que le travail de Chompré fait vivre. Les conseillers municipaux voient dans cette arrestation un attentat à la liberté de leurs délibérations. Plusieurs mêlent à ces réclamations générales des larmes, des supplications, des cris. M. d'André leur promet que Chompré sera élargi, si son arrestation a pour cause le langage qu'il a tenu dans le conseil ; il va prier M. de Caraman d'écrire au grand prévôt. Un des échevins provisoires , élu le 25 novembre, porte la lettre. M. de Bournissac se contente de lui répondre qu'il y a des charges graves contre Chompré. Si l'on savait la moitié de ce qu'il connaît lui même, on ne s'intéresserait pas à ce prévenu (1).

Le grand prévôt devient dur, rigoureux; en même temps, il semble redouter la lumière. C'est de nuit que ses décrets s'exécutent. C'est à deux heures du »matin qu'il va procéder à une perquisition dans la demeure de M. Chompré. Son assesseur et son procureur du roi l'accompagnent avec quelques cavaliers de la maréchaussée. Un détachechement de Suisses d'Ernest amène le prisonnier. M. de Bournissac n'hésite pas à saisir même les lettres intimes que Chompré a, dans son dernier séjour à Paris, adressées à M™^ Chompré. Elles fourniront un témoignage à charge contre l'accusé; elles n'ont pas provoqué son arrestation; car M. de Bournissac ne les a eues entre les mains que le 18 , au matin.

(1) Archives municipales de Marseille, registre 190° des délibérations du conseil municipal, f" 288.

Longue et niiiiuticuse , celle penjuisilion est à peine achevée lorsque les premières lueurs du crépuscule paraissent. M. de Buurnissac et ses auxiliaires se hâtent de parafer les pièces saisies et de rentrer au fort Saint- Jean (1).

Il y a chez le prévfU un mélange d'inquiétude et d'irritation. Une véritable conspiration de colère, de ressentiments, de calomnies et de haines s'est formée contre lui, et a déjà éloigné de son tribunal son assesseur, l'avocat Miollis, qui lui a, le 1" décembre, envoyé sa démission (2) : la plupart des écrivains du greffe ont déserté; le petit nombre de ceux qui sont restés rend excessivement lente la copie des dépositions qu'il faut envoyer à l'Assemblée nationale. Un libelle rééditant un propos de Chompré assure que les notables adjoints au grand prévôt, en vertu du décret du 8 octobre , n'ont plus voulu assister à ses procédures criminelles, dès qu'ils en ont reconnu l'irrégularité. C'est faux. Dans une attestation en bonne forme, ces notables rendent hommage à l'observation fidèle de ce décret par M. de Bournissac, et déclarent qu'ils se sont toujours empressés de se rendre à son tribunal, dès qu'ils ont été appelés (3). Il ne faudrait pas jurer que cette réfutation péremptoire ait absolument détruit l'effet de l'allégation calomnieuse contre laquelle elle était dirigée. On connaît le mot de Beaumarchais.

Le décret du 8 décembre ne pouvait être qu'un puissant encouragement pour tous les sentiments d'hostilité ou de vengeance qui se déchaînaient contre le grand prévôt à Marseille. Il y fut accueilli avec reconnaissance par les

(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 341. — Archives nationales, DXXIX, 58 : procès-verbal de Vaccedil chez M. Chompré (18 décembre 1789, 2 heures du matin); Bournissac au président de rAssembléc nationale.

(2) Archives nationales, DXXIX, 58 : copie de la lettre de l'avocat !\liollis donnant sa démission d'assesseur à M. de Bournissac (1" décembre 1769).

(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac à l'abbé Maury (21 décembre 1789): envoi de l'attestation des notables, attestation même. — Archives parlementaires, t. XI, p. 307.

ennemis de M. de Bournissac ; mais n'étant pas sanctionné , il n'avait pas de valeur légale.

Remercier l'Assemblée nationale de l'avoir voté, et la supplier d'en ordonner la plus prompte exécution possible, comme si elle avait ce droit, tel fut l'objet d'une adresse rédigée dans la seconde quinzaine de décembre.

Assez correcte dans la forme et modérée dans le ton , cette adresse renouvelait les accusations déjà plus d'une fois portées contre les procédures de M. de Bournissac. Le 23, elle fut déposée en plusieurs exemplaires dans le magasin de Mossy, libraire-éditeur (1).

Nul doute qu'elle n'exprimât la pensée d'une partie de la population; « dans quelques heures, douze cents ci- )) toyens l'eurent signée , » assure Mirabeau. « On trouve » parmi eux, » ajoute-t-il , « huit membres du conseil, des » prêtres, des militaires en retraite, des capitaines de na- » vire, des négociants, des fabricants et des artisans, des » bourgeois, neuf lieutenants de la milice bourgeoise et » un capitaine (2). »

Un assez grand nombre de ces signatures étaient ce qu'on pourrait appeler des signatures conscientes ; elles étaient données par des hommes qui savaient ce qu'ils faisaient et ce qu'ils voulaient. Un ancien capitaine du régiment des vaisseaux du roi , François Mas Tourris , allait jusquà déclarer qu'il n'y en avait pas de forcées ou de supposées (3). Il s'avançait beaucoup. M. de Bournissac prétend et les résultats d'une enquête poursuivie par le procureur du roi de la police municipale prouvent que les parents, les ouvriers, les commis de Mossy cadet, décrété et eu fuite , employaient des moyens peu délicats pour se procurer à la fois la quantité et la qualité des signatures;

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac à l'Assemblée nationale (29 décembre 1789).

(2) Archives parlementaires, t. XI, p. 347.

(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : Lettre de François Mas Touris, ancien capitaine du régiment des vaisseaux du roi à l'Assemblée nationale.

142 MinABEAlJ ET I-A PnOVKNCE.

ils prenaient et sollicitaient pAh^-niêle celles de gens sans consislanco , d'illoltrés, de mendiants, m(^me d'enfants de six h sept ans. L^^ jonr de Noël et le lendemain, ils jjrovoquèrent devant lenr magasin de v(''rital)les attroupements de badauds qui devinrent autant de signataires. Les noms que l'on réunit ainsi étaient bien obscurs; on les rehaussa en les faisant suivre de professions ou de qualités absolument étrangères à ceux qui les portaient. On joignit à la liste, sans les consulter, des citoyens honorables. Quelques personnes n'eu,rent pas scrupule de signer plusieurs fois sous des noms différents (1).

Ce ne furent pas seulement des adhésions individuelles qui vinrent , par centaines , donner à cette adresse , dite des patriotes, une autorité plus ou moins factice; elle recueillit aussi celle de dix-huit corporations (2) sur lesquelles l'avocat Lejourdan , leur conseil , exerçait une grande influence. Les cordonniers furent les plus ardents. Le 29 décembre , ils arrêtèrent les termes d'une adresse spéciale où ils encadrèrent le vœu de celle des patriotes dans un exposé emphatique des revendications et des griefs du parti populaire (3). Ces adresses, ces votes de corporations auxquels vont bientôt se joindre ceux des districts (4), cette agitation qui semble sur le point de dégénérer en nouvelles émeutes , ne conviennent guère à une ville « tremblante et désolée, » comme Mirabeau se plaît à représenter Marseille. Certes, il n'était pas vrai que l'abattement et le désespoir concentrés eussent remplacé le courage parmi ses habitants et que la tyrannie eût étouffé dans leur cœur jusqu'au désir de la liberté (5). Les révo-

(1) Archives nationales. DXXIX , 57 : lettre de M. de Bournissac à l'Assemblée (29 décembre) , DXXIX, 58 : procédure prise par la police municipale sur les attroupements du 25 et du 26 décembre 1789.

(2) Archives parlementaires, t. XI, p. 347.

(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. de Bournissac à l'Assemblée nationale (29 décembre).

(4) Archives nationales, DXXIX, 57 ; délibération du district du concert n» 4 (18 février 1790).

(5) Archives parlementaires, t. XI, p. 338.

lutionnaires marseillais croyaient cette tyrannie disposée à transiger , pour ne pas dire à capituler. On prétendait que le prévôt avait fait offrir la liberté aux trois prisonniers du château d'If, MM. Granet, Pascal et Rébecqui , et que ceux-ci l'avaient refusée pour être jugés publiquement suivant les formes de la nouvelle procédure.

M. de La Roque, major commandant de la citadelle de Saint-Nicolas, avait eu à se louer de M. Lejourdan. Le sachant décrété, il prit sur lui, avec plus de candeur que de tact, de faire lever ce décret, et d'intercéder en faveur des prisonniers du prévôt. Il consigna les idées de conciliation qui lui étaient venues sur ce sujet dans un petit mémoire qu'il soumit à M. Lejourdan. M. Lejourdan ne l'approuva pas, mais se garda bien de le rendre. Ses amis en triomphèrent , comme si M. de La Roque n'avait été qu'un médiateur mis en avant et soufQé par le prévôt, effrayé lui-même et désireux de se tirer d'un mauvais pas (1).

A l'Assemblée nationale, on fît beaucoup de bruit autour de cette démarche et de ce mémoire du major. Les commentaires malveillants des ennemis de M. de Bournissac durent lui nuire plus que ne le servit une lettre apologétique de M. d'André, où étaient rassemblés les témoignages d'estime et de confiance du conseil municipal de Marseille pour le grand prévôt (2).

La majorité de la Constituante ne lui était pas favorable. Elle lui témoignait de l'indifférence et du dédain. Le 30 décembre, le maréchal de Beauvau venait en personne remettre une lettre de ce prévôt à Desmeunier qui présidait alors l'Assemblée. « Cette lettre, » lui faisait-il observer, « est la quatrième que M. de Bournissac adresse à l'As- » semblée , sans être parvenu jusqu'à présent à savoir si » elle en a reçu aucune (3). »

(1) Archives nationales, DXXIX, 58 : lettre de M. de Bournissac à l'Assemblée nationale (3 janvier 1790) ; lettre imprimée de M. de La Roque.

(2) Idem, DXXIX, 57 : lettre de M. d'André (30 décembre).

(3) /d., ba : billet du maréchal de Beauveau à Desmeuniers (30 décembre 1789)

144 MinADEAU ET LA l'KOVKNC.K.

Il était assez illusoire jtoiir le ^i'mihI prévôt de continuer à se défendre lui-même par écrit. Il fallait que sa défense fût présentée et pour ainsi dire im{)osée à l'attention des députés par la parole d'un orateur. Bournissac correspondait, au moins depuis la lin de décembre 1789 (1), avec l'abbé Maury, comme avec son avocat tout naturellement désigné; mais cet avocat allait augmenter son impopularité et confondre sa cause avec celle de la contre-révolution.

En apparence, l'abbé Maury se présenta, le 23 janvier, devant l'Assemblée comme l'organe du Comité des rapports. Son mémoire visait, pour le combattre, le décret du 8 décembre, toujours privé de la sanction royale. Il s'agissait d'amener l'Assemblée à se déjuger et à revenir sur un vote pour lequel elle avait déjà recueilli les remerciements de l'opinion populaire à Marseille.

Le but était malaisé à atteindre. Comme pour augmenter encore la difficulté, l'abbé Maury avait, la veille, injurié gravement une partie de la Constituante, et interpellé ceux de ses membres « à qui la nature, » s'était-il écrié, « a » refusé tout autre courage que celui de la honte (2). » Lorsqu'il parut à la tribune, le 23, il y fut salué par les protestations et les cris les plus violents. La gauche le sommait de descendre à la barre pour y lire son rapport. Beaucoup de députés de la droite se levaient, et se répandaient avec emportement au milieu de la salle. Le tumulte dura une heure et demie , d'après le Courrier de Provence (3), un peu plus d'un quart d'heure, suivant le procèsverbal officiel (4). Il ne s'apaisa que lorsque le président eût donné lecture du décret de censure déjà rendu contre le trop fougueux abbé.

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac à l'abbé Maury (22 décembre 1789).

(2) Archives parlemenlaU-es, t. XI, séance du 22 janvier 1790, p. 286.

(3) Courrier de Provence, t. V, n" xcvii, p. 7.

(4) Archives parlementaires, t. XI, p. 297.

Celui-ci avait soutenu cet orage avec une intrépidité à laquelle le journal de Mirabeau a rendu hommage (1). — L'Assemblée devenue plus calme, il put commencer sa lecture, qui ne se termina qu'à onze heures du soir (2).

Il y avait du Figaro dans ce fils du cordonnier de Valréas qui avait si lestement vaincu dans la bataille de la vie. L'abbé Maury étincelait d'esprit. Ce jour-là, il sut n'en pas mettre dans son rapport !

Ce rapport était sévère, substantiel, bourré de faits, appuyé sur de solides documents cités in extenso (3).

Le texte publié dans les Archives parlementaires ne le reproduit pas évidemment sous sa forme primitive ; car on y trouve de nombreux passages où Mirabeau est pris à partie pour des opinions et des jugements qu'il ne devait émettre que trois jours plus tard, c'est-à-dire le 26 janvier.

Il faut que l'auteur ait remanié son œuvre après coup pour en faire un plaidoyer plus complet et plus convaincant.

Ce remaniement lui fut d'autant plus aisé que la Constituante refusa à son rapport les honneurs de l'impression (4) et que le Moniteur ne l'inséra pas dans ses colonnes. Libre de le transformer, il y fit une large place à la réfutation du discours de son adversaire.

Sa défense, qui avait eu le désavantage de précéder l'attaque, laissa l'Assemblée indécise (5).

Le débat fut repris le mardi suivant 26 janvier. La réplique de Mirabeau était attendue avec une vive impatience (6); il ne l'avait finie qu'une heure avant de monter à la tribune, et s'en était occupé de toutes les forces de sa tète et de son âme, comprenant bien qu'il s'agissait de dé-

(1) Courrier de Provence, ut supra,

(2) Journal des débats et décrets, n° 135, p. 3.

(3) Archives parlementaires, t. XI, pp, 297-315.

(4) Archives parlementaires, t. XI, p. 403

(5) Le Ilodcy de Saultchcvrcuil, Journal des Etals généraux, t. VIII, séance du 23 janvier 1790, p. 46.

^6) Id., ibid., séance du 26 janvier 1790, p. 86,

iO

I 1(î MIllAUK/Vr Kr I.A PHOVIÎNCE.

conccrkM" la coiilrt.'-rcvululiuii, (rallVaiicliir à jamais la Provence ou de la laisser asservie [tour toujours. « Cette af- » faire, » ajoulail-il, « était devenue son allaire (1). »

11 l'a traitée dans une œuvre complexe, qui renferme à la fois un résumé de l'histoire de Marseille depuis le 23 mars 1789 et un réquisitoire d'ensemble contre le grand prévôt.

Le mérite de la partie historique revient à Pellenc; Mirabeau n'a pas hésité à le lui attribuer (2). 11 s'était réservé pour le réquisitoire auquel il a imprimé une singulière vigueur.

Les aveux échappés à M. de Bournissac, qui trahissent ses sentiments intimes, peu favorables à la Révolution et sa partialité pour l'aristocratie, les erreurs d'interprétation dans lesquelles il a persisté, malgré les avertissements de l'Assemblée, les arrestations qu'il a ordonnées dans les derniers temps, les soufi'rances d'une longue captivité qu'il a infligées à de nombreux prévenus, fournissent à son accusateur des armes que celui-ci manie avec une dialectique pleine de passion et d'habileté.

Il sollicite ou contraint les faits à déposer en faveur de ses clients, substitue adroitement la pénombre à la lumière, lorsqu'une clarté trop vive pourrait nuire à sa cause (3), prête aux rigueurs de M. de Bournissac des mo-

(1) De Bacourt , Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. I, p. 457.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790, p. 45 : lettre de M. Blauc , du 10 mars : « M. de Mirabeau, chez qui nous dînâmes hier, nous avoua que toutes les » notions locales de son discours lui ont été par lui tracées (Pellenc). Nous » croirions important , pour la municipalité , qu'elle eût l'occasion de fixer B M. Pellenc auprès d'elle, u On sait qu'en avril 1790, la municipalité lui donna la succession du dernier archioaire, Louis-Charles Thiers, grandpère de l'illustre homme d'Etat. — O. Teissier, Biographie de M. Louis- Charles Thiers.

(3) Il dit, par exemple, qu'à la Tourette, un citoyen a été percé de trois balles, mais ne fait pas observer que ce malheureux était dans les rangs de la garde nationale (a).

(a) Archives parlementaires, t. XI, p. 336.

M. DE B0URNIS8AC ET LA JUSTICE PRÉVOTALE A MAHSL-.ILLE. 147

tifs dont il serait bien en peine de démontrer la réalité (1) ; mais ne laisse pas à ses auditeurs le temps de la réflexion ; il veut les entraîner plus que les persuader, et songe moins à convaincre le grand prévôt qu'à l'accabler. Il lui intente sept chefs d'accusation principaux et lui reproche une quadruple violation du décret et des principes de l'Assemblée.

Cette simple analyse ne donne qu'une faible idée d'un discours où l'éloquence dégénérant parfois en emportement, fait perdre à la pensée toute justice et toute justesse. N'y a-t-il pas une dissonance criarde dans cette phrase où Bournissac est comparé à ces « hommes barbares, à ces inqui- )) siteurs féroces qui , regardant un dieu de paix comme » une autorité susceptible de haine , et toutes les opinions » contraires à cette autorité comme des attentats , punis- » sent les pensées, épient les sentiments et allument les » bûchers du fanatisme avec les torches de la vengeance (2) . »

C'était là une exagération déclamatoire, et nous ne sommes pas absolument sûr que cette exagération n'ait fait que du bruit et point de mal. Mirabeau a porté au grand prévôt un coup bien autrement dangereux en lisant à la tribune une lettre intime qu'il avait reçue de M. d'André et qui témoignait d'un véritable désaccord entre M. de Bournissac et le commissaire du roi. Lire publiquement cette lettre était une indélicatesse. Mirabeau le sentait bien ; mais il fallait sauver les amis de la liberté et assurer le triomphe de la révolution à Marseille (3).

11 y avait déjà trois heures et demie que l'orateur parlait; il n'avait pas encore fini son discours (4). L'Assem-

(1) Il prétend, sans le prouver, que Chompré a été arrêté pour avoir été, dans le conseil municipal, l'organe d'une opinion de Lieutaud, contraire à une demande du grand prévôt {Archives parlementaires, t. XI, p. 342).

(2) Arcliives parlementaires, t. XI, p. 340.

(3) Ibid., t. XI, p, 348. — Lettre inédite de Mirabeau à M. d'André (collection de M. Lucas de Montigny), communiquée par M. Charles de Loménie : « Je ne me suis même décidé à rapporter une de vos lettres, à la vérité un >> peu contradictoire à votre conduite, que pour aviser le ministre, à qui ') vous écriviez blanc, lorsque vous m'écriviez noir. »

(4) Journal des débals et décrets, n' 157, p. b. — Le Hodey de Sault-

1 i8 MlHABliAU ET l.A PHOVENCR.

blée reiiVDva l'allaire au jeudi soir, 28 ;l). En réalité, elle ne reparut à l'ordre du jour que dans la soirée du samedi 30.

A peine la séance fut-elle ouverte qu'un frémissement d'impatience et des murmures courant de banc en banc rannoncèrent longue et orageuse (2).

Mirabeau résuma ses développements du 26 janvier, les compléta et, à travers de nouvelles attaques contre le grand prévôt, arriva à sa péroraison.

Cette péroraison était violente ; mais qu'on y prenne garde; cet éclat de violence ne semblait destiné qu'à faire passer une conclusion modérée. Mirabeau proposait de révoquer le décret du 8 décembre « au cbef portant le ren- » voi du sieur de Bournissac et du sieur Laget son procureur M du roi au Cbàtelet. » Il tient peu à les poursuivre ; mais demande : i° que toutes les procédures, instruites dans la ville de Marseille depuis le 19 août dernier, soient remises à la sénécbaussée de cette ville, pour y être jugées en dernier ressort, ou au prévôt général le plus voisin ; 2° que les citoyens décrétés par M. de Bournissac, à l'exception des accusés pris en flagrant délit, le 19 août, soient déclarés éligibles aux nouvelles charges municipales et rendus à la liberté, s'ils sont prisonniers (3).

Ainsi donc le dernier mot de ce discours, si rude contre le grand prévôt, est une parole de ménagement pour lui, et ce ménagement n'est que de la politique.

Mirabeau juge imprudent de traduire M. de Bournissac devant le Chàtelet. Les patriotes ne sont pas sûrs de ce tribunal. M. de Bournissac, puissamment protégé, pourrait bien y trouver une absolution qui le vengerait de ses accusateurs et le rendrait plus redoutable à ses accusés (4).

chevreuil, Journa.1 des Etats généraux convoqués par Louis XVI , séance du 26 janvier 1790, t. VIII, p. 91. —De Bacourt, t. I, p. 457.

(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 349.

(2) Le Hodey de Saultchevreuil, séance du 30 janvier, t. VIII, p. 150.

(3) Archives parlementaires, t. XI, p. 349. •

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 10 fé-

M. DE BOURNISSAG ET LA JUSTICE PRÉVOTALE A MARSEILLE. l'iD

Le succès de ce discours fut prodigieux, s'il faut on croire Torateur; pourtant Mirabeau n'emporta pas ses conclusions comme il l'avait espéré (1).

Le journaliste Le Hodey de Saultchevreuil devait lui reprocher de n'avoir pas discuté d'une manière assez approfondie les vices de forme de la justice prévôtale. Cette discussion n'aurait pas effacé la disproportion qui existait entre la véhémence du réquisitoire et la modération des conclusions (2). — L'Assemblée dut, à coup sûr, en être frappée, peut-être déroutée.

Son attention ne tarda pas à être attirée par l'abbé Maury. Il était à la tribune ; il essaya de rétablir quelques faits à l'aide de renseignements fournis par la procédure, tenta de réfuter son adversaire et l'accusa d'être sorti du sujet pour confondre la cause du grand prévôt et celle des accusés. D'après lui, l'une était étrangère à l'autre. Le rapporteur ne devait s'inquiéter que de la question de savoir si le prévôt avait, oui ou non, désobéi aux décrets de l'Assemblée nationale (3).

Mirabeau s'éleva énergiquement contre cette distinction.

Une discussion très vive ou plutôt une sorte d'assaut s'engagea entre les deux orateurs. Quelque défaveur en rejaillit sur le rapport de l'abbé Maury (4).

Celui-ci était en butte à un véritable feu croisé d'interpellations (5). Une des plus dangereuses fut celle de M. Regnault d'Epercy, député du tiers état du bailliage de Dôle.

Pressé par Mirabeau, l'abbé Maury venait d'avouer que

vrier au 9 septembre 1790 : lettre de M. de Mirabeau, 11 mars 1790, p. 42. — Les révolutions de Paris, t. III, n° 36, p. 18.

(1) De Bacourt, Correspondance, etc., t. I, pp. 457 et 463.

(2) Le Ilodcy de Saultchevreuil, Journal des Etats généraux convoqués par Louis XVI, t. VIII, séance du 30 janvier 1790, p. 152.

(3) Journal des débals et décrets, n" 61 , p. 3. — Le Hodey de Saultchevreuil, t. VIII, séance du 30 janvier 1790, p. 154.

(4) Journal des débals et décrets, n' 161, p. 4. — Courrier de Provence, t. VI, n° C, p. 108.

(5) Le Hodey de Saultchevreuil, Journal des Etats généraux, etc., t. VIII, séance du 30 janvier, etc., p. 153.

i:)0 MIIIAUEAL' HT l..\ l'HOVENCE.

le yi'aiiil piL'vôl iivail informé sur des faits antérieurs à l'amnistie accordée par lettres royales dans les premiers jours d'août (l).

Il n'aurait guère pu se refuser à cet aveu (2) ; mais il s'était empressé d'ajouter que M. de Bournissac avait simplement usé de son droit et rempli son devoir (3) ; car aux termes des lettres du roi, la récidive rendait leur culpabilité aux actes amnistiés. M. Regnault d'Epercy demanda au rapporteur s'il résultait des pièces que les accusés eussent récidivé postérieurement à l'amnistie.

La question était précise; l'abbé Maury louvoya dans sa réponse et, après avoir commencé par une fin de non-recevoir passablement cavalière termina par un aveu assez humble. « Le prévôt de Provence. » dit-il, « peut avoir » commis une erreur ; mais les juges n'en sont pas exempts » et ce n'est pas là un crime de lèse-nation (4). »

Cette réponse où l'humilité même avait une sorte de désinvolture provocante agaça Mirabeau.

« Comment ! » s'écria-t-il aussitôt, « peut-il être indiffé- » rent à l'Assemblée nationale de savoir si le prévôt a in- » formé et décrété sur des faits antérieurs ou postérieurs » à l'amnistie, alors que cette affaire intéresse le parti po- » pulaire et que son sort tient à la constitution? Quant à » l'argument du rapporteur, que le prévôt a pu connaître » des faits antérieurs s'ils étaient ravivés par des faits pos- )) teneurs, c'était là une clause comminatoire qui ne lui per- » mettait pas de violer douze fois l'ordonnance de 1670 et de » faire tous ses efforts pour faire avorter la révolution (5). »

(1) Le Hodey de Saultchcvreuil, Journal des Etats généraux, etc., t. VIII, p. 155.

(2) Le 26 février 1790, deux avocats de Marseille, MM. Fornier et Lavabre, attestaient que les plaintes et additions de plaintes rendues par le procureur du roi, subrogé en la prévôté des maréchaussées de Provence, contre leurs clients Rébecqui, Granet, Pascal, portaient sur des actes antérieurs à l'amnistie (Archives nationales, DXXIX, 57).

(3) Le Hodey de Saultchcvreuil, t. VIII, p. 155.

(4) Archives parlemenlaires, t. XI, p. 402.

(5) Archives parlementaires, t. XI, p. 403.

Mirabeau en prenait à son aise avec les lettres d'amnistie. Son apostrophe, dont la véhémence allait presque jusqu'à la révolte, souleva un grand tumulte dans la droite.

L'affaire de la justice prévôtale s'élargissait pour se transformer en épisode de la grande lutte entre la révolution et la réaction;

M. Briois de Beaumetz intervint à son tour dans le débat.

Il se rappelait l'affirmation de Mirabeau que M. de Bournissac avait envoyé une partie de sa procédure au Comité des rapports et que toutes les dépositions choisies de préférence pour donner aux membres de ce Comité une idée des crimes des accusés, n'étaient relatives qu'à l'assemblée du 23 juillet chez Arquier. « Je demande, » dit-il, « si les faits antérieurs à l'amnistie et qui se sont passés » le 23 juillet, sont mentionnés dans la plainte portée de- » vaut le prévôt (1). »

L'abbé Maury se déroba encore à cette question. S'attachant à son point de vue avec un mélange d'obstination et de bravade, il répondit : « Le Comité ne m'a chargé que » de la cause du prévôt; il n'a pas vu la plainte; je ne l'ai » pas lue (2). »

Là dessus, M. de Beaumetz fît la motion qu'un second rapport fût présenté à l'Assemblée. Un membre proposa que toutes les pièces fussent remises au nouveau Comité. Il eût été plus exact de dire au comité des rapports renouvelé. Ce renouvellement avait eu lieu le 26 janvier (3).

La nomination d'un autre rapporteur était le complément naturel de ces deux premières motions. Elle fut votée eu même temps.

Minuit sonnait; on leva la séance (4).

(1) Archives parlementaires, t. XI, pp. 335 et 403. — Journal des débals et des décrets, n" 161, p. 4.

(1) Ibid., t. XI, p. 403. — Courrier de Provence, t. VI, n" C, pp. 107-108.

(3) Archives parlementaires, t. XI, p. 352.

(4) Ibid., t. XI, pp. 402 et 403.

1*)? Mm.\ni:\f et la phovence.

Mirabeau avait, dit-on, précipité la clôture du débat, après l'avoir passionné (1).

Celte séance eut un assez curieux épilogue; ce fut un échange de lettres entre r;d)l)é Maury et l'abbé Grégoire, président du comité des rapports.

L'abbé Maury avait renvoyé à ce comité les pièces qui se rapportaient à la procédure prévôtale de Marseille. Le comité avait refusé de les recevoir sous prétexte qu'il en manquait une partie. Grégoire pria Maury de faire de nouvelles recherches dans ses papiers. Elles furent infructueuses, et l'abbé Maury assura qu'il n'avait connu et cité que les pièces dont il venait d'offrir lu remise ; « Je se- » rais fort aise, » ajouta-t-il, « sur un ton où perçait une M véritable aigreur, de savoir quelles sont les autres qui ne » m'ont jamais été communiquées. Mon récépissé démon- » tre que je les ai reçues sans les compter; et mon rapport » prouve que je n'en ai pas connu d'autres. Voilà une ré- » ponse définitive. Je ne crains pas que l'on puisse en » contester l'exactitude avec le plus léger fondement; mais » puisqu'on a osé dire que j'avais négligé cette cause , » tandis qu'il est démontré que je n'ai pu avoir la pro- » cédure entre les mains que trois jours avant mon rap- » port (2), je ne dois plus être surpris de rien dans ce » genre (3). »

La lecture du discours de Mirabeau causa à M. de Bournissac une irritation bien autrement vive que ne l'était le dépit de l'abbé Maury. Le grand prévôt ne vit dans ce réquisitoire qu'un tissu de suppositions absurdes, de sophis-

(1) Archives parlementaires , t. XI, p. 403 : « La discussion fut fermée par l'ascendant du comte de Mirabeau avant que j'obtinsse la parole. » (Comte de Clermont-Tonnerre.)

(2) L'abbé Grégoire affirme qu'elles furent remises à l'abbé Maury le 19 janvier, c'est-à-dire quatre jours avant la lecture du rapport, au nombre de quarante deux, cotées, parafées et inscrites par les secrétaires commis « sur les registres. » Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 97 : lettre de l'abbé Grégoire, président du comité des rapports, à l'abbé Maury ^^4 février 1790).

'3) Ihid. : l'abbé Maury à l'abbé Grégoire (Paris, 4 février).

nves disposés avec art, de témoignages mendiés, intéressés et faux. Il n'adressa pas sa protestation à l'Assemblée, qui probablement ne l'aurait pas écoutée, mais au maréchal de Beauvau.

Rédigée avec une véhémence oii l'on sentait toute l'indignation de l'honnête homme calomnié, cette protestation infirmait au moins sur deux points les accusations de Mirabeau.

Pour montrer que le prévôt se moquait de Tarticle du décret d'octobre qui prescrivait la publicité de la procédure , Mirabeau avait invoqué le témoignage de l'avocat des accusés , Etienne Seytres. Bournissac produisit une sentence du lieutenant criminel de la sénéchaussée de Marseille, en date du 14 août 1787, qui déclarait Etienne Seytres dûment atteint et convaincu de calomnie, et le suspendait pour vingt ans de ses fonctions d'avocat. La valeur de ce témoignage était par là singulièrement affaiblie.

Sur la foi d'une lettre de M. Lejourdan, Mirabeau avait raconté une singulière conversation dans laquelle le grand prévôt aurait fait à cet avocat la confession politique la plus naïvement anti-révolutionnaire, et se serait vanté de ne connaître d'autorités que celles qui subsistaient avant qu'on eût bouleversé le royaume. M. de Bournissac déclara que cette conversation très impertinente n'avait jamais eu lieu que dans la cervelle de M. Lejourdan. Les propos que celui-ci lui prétait, n'étaient ni de lui, ni dignes de lui. « J'affirme avec fermeté, » continuait-il, a et je me )) flatte d'être cru, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette » lettre que M. de Mirabeau a citée comme pièce pro- » bante (1). »

Ces accents de fière sincérité ne pouvaient avoir ni retentissement, ni écho. Eussent-ils été répandus par la voie de la presse, ils n'auraient pas touché le parti populaire de

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. de Bournissac au maréchal de Beauvau (Marseille, 12 février 1790, au fort Saint- Jean).

loi MIMABEAC ET LA PROVENCE.

Marseille , qui était de jjIus eu plus monté contre le

M. Brémond-Jiilien lui rendait, sous une l'orme humoristique et méprisante, une justice injurieuse, dont M. de Bournissac n'eût guère été flatté. « Dites au comte, » écrivait-il à Pellenc , le secrétaire de Mirabeau, « qu'il ne de- » mande plus de nous faire juger par des prévôts; ce ne » serait que changer de visage; autant j'aimerais garder » celui que nous avons. C'est une bonne bote qui n'aurait » pas mal officié sans le chantre Caraman, sans le diacre » Laget et sans les acolytes Carbonel et Mossel (i). »

Ce ton d'indulgence contrastait avec le déchaînement général de l'opinion. Les districts s'assemblaient pour les élections municipales; ils élisaient les victimes de la justice prévôtale et réclamaient la mise en liberté de ces élus.

Un cavalier de la maréchaussée, Darnaud, avait l'inconvenance de remettre un décret d'ajournement au citoyen Resquier, président du district de Saint-Martin dans l'exercice de ses fonctions, pendant une séance consacrée au dépouillement des votes. Aussitôt, les vingt-quatre districts de prendre feu et de s'unir dans une même protestation contre l'insulte faite à l'un d'eux (2).

Des bruits sinistres arrivaient aux oreilles du grand prévôt : on voulait lui enlever de vive force ses prisonniers; on parlait de le décréter, de le fusiller, de le noyer ou de l'égorger avec les membres de son tribunal (3).

Dans le quatrième district , le journaliste Sarrasin de Montferrier, proposait de s'assurer des personnes de Bournissac et de Laget pour que l'évasion ne pût les soustraire à la justice de la Constituante. D'un commun consente-

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : Brémond-Julien à Pellenc.

(2) Archives nationales, DXXIX, 57 : extrait des registres des délibérations du 7* district, assemblé dans la chapelle des pénitents bleus de Saint- Martin; adhésions des différents districts.

(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettres de M. de Bournissac à... (22 février 1790), et du même au garde des sceaux (6 février).

ment, tous les membres de ce district votaient de dénoncer au conseil général de la commune et à l'Assemblée nationale Bournissac et ses auxiliaires, comme les auteurs des désordres qui avaient affligé Marseille , comme prévaricateurs en leurs fonctions, comme ennemis déclarés de la constitution du royaume, véhémentement soupçonnés d'être les agents secrets de la contre-révolution (1).

Çà et là une voix (2) réclamait bien en faveur du prévôt; mais elle était comme perdue dans le concert de protestations, d'invectives, d'accusations dirigées contre lui.

Ce concert semblait d'autant plus irrésistible que la nouvelle municipalité l'encourageait. Elle adhérait à l'accusation des districts et à la dénonciation que le comte de Mirabeau avait faite « au nom de l'innocence persécutée (3). »

Mirabeau était, de la part des chefs de cette municipalité, l'objet des remerciements les plus chaleureux : « L'amour » de la patrie, » lui disaient-ils en terminant, « fut tou- » jours une vertu héréditaire dans votre famille. Vous avez » les talents et le zèle de l'orateur romain ; il fut le patron » et le défenseur de cette ville ; vous le serez comme » lui (4). »

Forte d'un tel appui, la municipalité prit une mesure

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : extrait des registres des délibérations du district n° 4; séance du 18 février 1790, adhésions des différents districts.

(2) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. Méjan de la Boissière aux députés de l'Assemblée nationale (9 février 1790) : « On vous trompe indigne- » ment, Messieurs, lorsqu'on vous annonce que tous les citoyens réclament » contre la justice du prévôt. Quelques factieux, intéressés à avilir le ini- » nistére de la justice, ennemis de toute autorité légitime, réclament, sans » doute, l'abolition de ce tribunal; mais la saine, la plus grande partie des » citoyens, vote pour sa conservation, et j'ose dire donc que, ce tribunal » anéanti, la perte de Marseille reste inévitable. »

(3) Archives municipales de Marseille, registre de correspondance (lettres écrites), commencé le 8 septembre 1789 : à nos seigneurs de l'Assemblée nationale, pp. 118 et 119. — Archives nationales, DXXIX, 57 : adresse du conseil général de la commune de Marseille aux membres de l'Assemblée nationale.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 .: à M. le comte de Mirabeau (19 février 1790), p. 124.

156 MinADKAlI ET LA PROVENCE.

qui ressemblail m nu «MiiiiirttMiicul (r;illril)iil,ions. Elle ordonna à MM. Acliard , niéducin, el Jiiéniond fils, (diirnrgicn, de visiter les prisonniers et de rédiger un rapport sur les résultats de cette visite. Ce rap|)ort lui fut présenté le 15 février 1790 I). M. de Hournissac en lit dresser un autre par le médecin du roi et le chirurgien-major qui avaient jusqu'alors soigné ces prisonniers. Leurs assertions démentirent celles de MM. Achard et Brémond sur les points les plus essentiels (2).

r3ans la même lettre où il opposait ces deux rapports l'un à l'autre, M. de Bournissac annonçait à l'Assemblée nationale qu'il venait de recevoir une députation des officiers municipaux. Après la lecture d'une délibération prise la veille, à l'Hôtel de ville, celte députation lui avait demandé la remise des prisonniers et de la procédure.

Bien loin de déférer à cette sommation, M. de Bournissac ordonna que très expresses inhibitions et défenses seraient faites à tous corps, communautés et à tous les particuliers quelconques de s'immiscer, directement ou indirectement, dans la connaissance des matières qui lui étaient exclusivement attribuées, à peine d'être poursuivis extraordinairement comme perturbateurs du repos public (3).

Cette ordonnance fut aussitôt envoyée à l'imprimerie de Brébion. Les officiers municipaux, assure M. de Bournissac, contraignirent l'imprimeur à leur en remettre un exemplaire. Ils ne gardèrent pas le secret pour eux ; cent cinquante citoyens actifs le partagèrent bientôt. Sur leur demande, les districts furent convoqués à son de trompe dans tous les coins et carrefours de la ville. Ils se rassemblèrent l'après-midi du 22 février. Un nombre relativement peu considérable de citoyens répondit à la convo-

(1) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, pièces justificatives, p. 406 et suiv.

(2) Archives nationales, DXXIX, 57 : Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale {10 février 1790).

(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : Bournissac aux députés de l'Assemblée nationale (20 février 1790).

cation. Il y en eut deux cent quarante-trois au huitième district, cent quarante-huit au troisième, cent quarantecinq au vingt et unième, cent trente au quatorzième, quatre-vingt-trois au vingt-troisième, soixante-cinq au quinzième, etc. Les résolutions votées ne furent que plus empreintes d'énergie et même de violence.

Considérant que cette ordonnance ne tendait à rien moins qu'à exciter l'effervescence dans les esprits , qu'elle était fort injurieuse pour tous les citoyens et pour leur administration communale, le huitième district décida unanimement de demander à la muninicipalité qu'elle voulût bien :

1° Mettre sous sa sauvegarde les citoyens menacés par le tribunal prévôtal;

2° Défendre au prévôt de faire placarder l'ordonnance en question;

3° Requérir main-forte de la garde nationale et, au besoin de la troupe de ligne ;

4" Adresser à la Constituante un extrait de la délibération qu'elle prendrait, sur le vœu des citoyens, et qui serait jointe au dossier du prévôt, comme nouvelle pièce à charge;

5° Instituer un Comité de recherches, pour rassembler les preuves nécessaires à la condamnation des auteurs, fauteurs et complices de tous les délits qui tendent à altérer la tranquillité publique (1).

Les autres districts reproduisirent dans leur vote celui que nous venons d'analyser et qui semble leur avoir servi de modèle. Quelques-uns allèrent plus loin dans le sens de la rigueur. Le neuvième fut d'avis qu'un conseil général de la commune, rassemblé expressément pour cet objet, privât de tous les droits de citoyens actifs, comme infâmes et traîtres à la patrie, ceux qui imprimeraient,

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : extrait des registres des délibérations du 8* district.

158 MIRABEAU ET LA CHOVbNCE.

vendraient, affichoraient, distribueraient quelques jugements du prévôt général ou prêteraient ni;iin-forle à l'exécution de ses décrets (1). Plus violent encore, le treizième district déclara à l'unanimité, sur la proposition d'un de ses membres, Bournissac Iraitre à la nation et indigne de la charge qui lui avait été donnée (2).

Effrayé de ce soulèvement de l'opinion populaire , le grand prévôt écrivit aux officiers de la sénéchaussée de Marseille qu'il serait imprudent de publier l'ordonnance (3). Le même jour, c'est-à-dire le 23 février, il prit une résolution plus grave encore. Il ne lui était plus possible de tenir ses audiences. Les prisonniers, dont quelques-uns étaient les collègues des membres de la municipalité, devenaient de plus en plus insolents. Les deux forts ne retentissaient que de leurs jactances; trois d'entre eux insultaient gravement deux cavaliers de la maréchaussée (4). Le grand prévôt crut devoir fermer son tribunal (5) ; mais il n'en conservait pas moins son mandat. L'arrêt de l'Assemblée nationale sur ses procédures n'était pas encore prononcé. Il fallait obtenir sa condamnation ou tout au moins un décret qui le dépouillât de sa juridiction et le renvoyât devant le Châtelet comme prévenu du crime de lèse-nation.

Atteindre ce double résultat était l'un des objets de la mission confiée à deux délégués de la municipalité, qui s'acheminaient en ce moment même sur Paris : MM. Blanc et l'abbé de Beausset. .

Leur voyage ne fut pas exempt de traverses. Un de leurs essieux se rompit à Orgon ; ils durent y rester quatre ou cinq

(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : extrait des registres des délibérations du 9* district.

(2) Id., ibid. : extrait du registre des délibérations du 13* district.

(3) /'/., ibid. : lettre de Bournissac aux officiers de la sénéchaussée de Marseille.

(4) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre de M. de Bournissac, du 22 février 1790, peut-être aux députés de la sénéchaussée de Marseille.

(5) Id., ibid. — Les membres du tribunal prévôtal surseoient à leurs fonctions (23 février).

heures pour la réparation de cet accident. A Montélimar, tous leurs bagages furent noyés par une pluie battante. Après une halte à Lyon, ils arrivèrent à Paris, le 27 février, à huit heures et demie du soir. Le lendemain matin, ils allèrent à l'Assemblée nationale où ils entendirent le prince de Broglie, Dubois de Crancé et l'abbé Maury (1). La discussion, qui roulait sur la constitution militaire, paraît ne les avoir que médiocrement divertis. Ils s'amusèrent des soupirs de l'abbé Maury, dont le procès-verbal n'a d'ailleurs conservé aucune trace, et qui n'étaient guère dans la note de cet orateur plein de fougue et d'entrain (2). S'ils étaient arrivés au commencement de la séance, ils seraient tombés sur un sujet qui les aurait bien autrement intéressés; ils auraient entendu M. de Bournissac malmené par Durand de Maillane (3), député du tiers état de la sénéchaussée d'Arles, et rapporteur de l'affaire des Baux.

Cette affaire, que Durand de Maillane avait, dès le 2 février dénoncée aux sévérités de l'Assemblée et sur laquelle il venait de répandre les lumières diffuses d'un rapport verbeux, avait fourni aux révolutionnaires un nouveau grief contre M. de Bournissac.

La commune des Baux se composait de la ville de ce nom qui, perchée sur son rocher, n'était plus guère qu'un souvenir, et des trois villages fort habités de Mouriés, de Maussane et de Paradon. Jusqu'au terrible hiver de 1789, meurtrier pour ses oliviers, elle avait joui d'une grande prospérité matérielle. L'huile qu'on y récoltait produisait annuellement plus d'un million, et l'on n'y connaissait pas un seul pauvre. L'instruction du peuple n'était pas négligée. La commune payait plusieurs maîtres d'école.

(1) La lettre des commissaires, copiée sur les registres municipaux, porte l'abbé Morie. Cette erreur ne saurait être de leur fait.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février, et fini le 9 septembre 179U : lettre de MM. les députés de la commune de Marseille (!•" mars 1790), p. 19. — Archives parlementaires, t. XI, pp. 732-742.

(3) Archives parl«mentaires, t. XI, p. 732.

1G0 MinABEAU ET LA PHOVENCE.

Un dos propriétaires les plus (ujusidcrahles était M. Le Blanc de Servane. L'arrière-fief dont il portait le nom valait 100,000 écus.

Fils d'un ancien conseiller au Parlement d'Aix, il avait lui-même siégé pendant quelques années à ce titre dans cette cour souveraine, mais i)Our répéter sa propre expression, les arislo-robinocrates le considéraient comme un faux frère, parce qu'il était de cette faible minorité de gentilshommes qui avaient désiré la révolution.

Non content de ra])peler de ses vœux, il voulut l'accomplir lui-même dans sa commune des Baux; il y réussit en partie.

A la tête d'une assemblée de tous les pères de famille, convoqués sur son initiative le 26 décembre 1789, il fit suspendre le premier consul Pierre Aymé, exercer une perquisition dans tous les papiers du sieur Manson, agent du seigneur, le prince de Monaco, enfin nommer un conseil permanent de trente-six membres chargés, avec le second consul Pierre Bassac, de remplacer une administration municipale étroitement aristocratique.

Bassac n'était qu'un pauvre homme, un ménager timide, quelque peu grotesque. Tout le pouvoir fut dés lors en réalité aux mains de M. de Servane; mais M. de Caraman ne soufi'rit pas qu'il en jouît longtemps.

Le 22 janvier 1790, à l'instigation de ce commandant, M. de Bournissac lança des décrets de prise de corps contre M. de Servane, son fils et ses amis.

Le 24 , à trois heures et demie du matin , sa maison de campagne fut investie par des cavaliers de la maréchaussée, des dragons et des gardes nationaux d'Arles. Luimême surpris n'eut que le temps de s'enfermer dans un réduit. M. Bonnaud, sous-lieutenant de la maréchaussée à Salon, qui avait été chargé de sa capture, se mit à sa recherche, malgré les prières de sa fille et les emportements de M™* de Servane. 11 allait découvrir et forcer sa retraite, lorsqu'un bruit de clefs jouant dans des serrures se fit en-

tendre. M. de Servane se livrait. M. Bonnaud l'arrêta avec beaucoup d'égards et de courtoisie.

Quelques heures plus tard, M. de Servane partait dans sa voiture pour Salon avec son fils. Tous deux étaient prisonniers. Une forte escorte les accompagnait.

Au bout de peu de jours, et après une évasion déloyale qui ne rendit à M. de Servane qu'une liberté précaire, ils se retrouvèrent dans les prisons du fort Saint-Jean (1).

Cette arrestation ne put qu'augmenter l'irritation du comité des rapports contre M. de Bournissac.

Le Comité était des mieux disposés pour Marseille. M. Brevet de Beaujour (2), qu'il avait chargé du nouveau rapport, ne le différait que pour le présenter sous un jour absolument favorable à cette ville (3).

Comme s'il eût pressenti cette intention, l'abbé Maury s'alarmait de ce délai. Le samedi matin, 6 mars, il dit à l'Assemblée : « A peine m'a-t-on donné trois à quatre » jours pour faire mon rapport sur l'affaire de Marseille » et voilà six semaines que les nouveaux rapporteurs » en sont saisis, sans que l'on sache encore les résul- » tats de leur travail. Cependant l'on ne peut se dis- » simuler que cette affaire exige la plus grande célérité. » Marseille ne jouit pas, à beaucoup près, du calme; les » esprits fermentent : une insurrection est à craindre ;

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 46 : adresse à M, le président de l'Assemblée nationale, en réponse au libelle du sieur de Servane contre le lieutenant de la maréchaussée de Salon, chargé de faire sa capture. DXXIX, 54 : mémoire imprimé, suivi de pièces justificatives, par Jean-Baptiste Le Blanc de Servane ; deuxième adresse à l'Assemblée nationale, par Le Blanc de Servane. F', 3197 : relation du sieur Bonnaud, sous-lieutenant de la sénéchaussée de Provence , envoyé à M. le prévôt général de Provence. DXXIX, 57 : M. de Bournissac au garde des sceaux (6 février 1790). — Archives parlementaires , t. XI, p. 753 et suiv. : rapport en défense dans la cause du peuple des Baux, en Provence, contre le prévôt général de la maréchaussée de cette province , par M. Durand de Maillane, député d'Arles.

(2) Député du tiers état pour la sénéchaussée d'Anjou.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Blanc (4 mars 1790), p. 41.

162 MIRABKAU ET I.A PHOVENCB.

» peut-être même est-elle sur le point d'éclater, du moins » si j'en crois les nouvelles que j'ai reçues de celte ville. »

Il conclut en demandant à la Constituante de vouloir bien fixer un jour pour la lecture de ce rapport trop longtemps attendu (1).

L'Assemblée n'accueillit pas cette demande; mais le soir même, M. Brevet de Beaujour monta à la tribune, son manuscrit à la main et se mit à le lire.

MM. de Beausset et Blanc avaient été pour lui d'actifs collaborateurs; ils se vantaient aussi d'avoir modifié l'opinion de Mirabeau qui ne trouvait plus, croyaient-ils, la peine du renvoi au Châtelet trop forte ; malheureusement, ils acquéraient de plus en plus la certitude qu'il y avait dans cette affaire un grand dessous de cartes et chez les protecteurs puissants de M. de Bournissac l'arrière-pensée machiavélique de pousser Marseille à la révolte (2), Pourtant la lecture du nouveau rapport eut lieu au milieu d'une grande tranquillité. Elle dura de sept à onze heures du soir. « Jamais, » écrivent les députés, « séance plus calme » et plus intéressante. L'abbé Maury voulut interrompre » le rapporteur, il fut rappelé à Tordre par un cri univer- » sel (3). » Les conclusions du rapport reproduisaient les deux articles du décret du 8 décembre avec de légères variantes qui constituaient une aggravation : les dénonciations des districts et du conseil général de la commune de Marseille étaient jointes au dossier du grand prévôt, qui continuait d'être déféré au procureur du roi du Châtelet (4).

L'heure trop avancée ne permit pas d'aborder immédia-

(1) Le Hodey de Saultchevreuil , Journal des Etats généraux, etc., t. IX, séance du 6 mars, matin, p. 161.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre des députés de la commune (4 mars 1790), pp. 31-32.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de MM. Blanc et de Beausset (9 mars 1790), p. 39.

(4) Archives parlementaires, t. XII, p, 62.

tement la discussion. Elle fut renvoyée au mardi, 9 mars, dans la soirée. On pouvait s'attendre à ce qu'elle serait bruyante et tumultueuse. L'abbé Maury essaya de justifier son rapport du 23 janvier, excita des murmures, fut même interrompu. Le président, — c'était l'abbé de MontesqQiou, — fit observer que l'orateur avait le droit de donner des raisons tant bonnes que mauvaises, sans qu'il fût pour cela permis de l'interrompre. L'observation ou plutôt les termes dans lesquels elle était présentée blessèrent la droite. Un de ses membres les plus fougueux demanda que le président fût rappelé à l'ordre. Cette motion n'eut d'ailleurs pas de suite ; et l'incident clos , l'abbé Maury continua son discours , mais abandonna l'apologie de son rapport pour attaquer celui que Mirabeau avait lu, le 26 janvier, et revint sur les témoignages de l'avocat Etienne Seytres, auquel son adversaire avait accordé peut-être trop de confiance. Il cita l'arrêt que le lieutenant criminel de Marseille avait prononcé contre cet avocat, et que Bournissac avait communiqué au maréchal de Beauvau. Seulement, il ne le cita pas avec exactitude, et eut le tort de l'attribuer au Parlement d'Aix. Le député marseillais Castellanet lui reprocha même d'avoir commis une erreur plus grave et confondu l'avocat Seytres dont Mirabeau avait invoqué le témoignage avec un homonyme (1).

Il nous paraît peu vraisemblable que l'abbé Maury et surtout M. de Bournissac dont émanait ce renseignement, se soient rendus coupables d'une semblable confusion. La sentence flétrissante, que l'on peut lire dans les papiers du Comité des rapports (2), donne à l'avocat qu'elle frappe le même nom et le même prénom qu'à celui dont plusieurs prévenus du grand prévôt ont réclamé l'assistance (3).

Mirabeau ne sembla pas rassuré par la riposte de

(1) Archives parlementaires, t. Xll, p. 101.

(2) Archives nationales, DXXIX, 57.

(3) Id., DXXIX, 58 : pièces du procès de Brémond -Julien.

IGi MlUABIiAU ET LA PROVENCE.

M. Castellanet. Vivement alleiiil \ydv le coup ilroit de Maury, il lui riposta avec une vivacité qui était plutôt de la colère. Il le somma de dire (jui lui avait fourni ce fait, quel était le dénonciateur.

« Les juges de Marseille, » répliqua l'abbé Maury, « m'ont fait passer ces pièces. »

« Quels sont ces juges? » reprit Mirabeau. « Comment » ces pièces sont-elles au procès ? Où est la lettre d'en- » voi? Je demande une réponse catégorique. Si vous ne » répondez . je vous interpelle {sic) d'un faux. »

Cette sommation menaçante n'intimida pas l'abbé Maury ; il se contenta de l'éluder par un mot d'esprit et revint à son sujet. A travers quelques développements qui reproduisaient ou complétaient pour la défense de Bournissac ceux de son grand rapport , il arriva au discours de M. Brevet de Beaujour et se prit à le saper. M. Brevet de Beaujour s'était appuyé sur la dénonciation de la municipalité marseillaise. L'abbé Maury s'efforça d'atténuer l'autorité de cette municipalité. Il dénonça le nombre relativement peu considérable d'électeurs qui lui avaient confié son mandat.

Sa hardiesse grandissait à chaque phrase, à chaque mot. Il mettait le feu aux poudres, sans s'inquiéter des explosions de colère qu'il provoquait. Au besoin , il prétait au grand prévôt plus de courage que celui-ci n'en avait eu réellement (1).

Sa conclusion fut un de ces audacieux paradoxes qui, devant un public français, ont bien des chances de réussir. Lui aussi demanda le renvoi de M. de Bournissac au Châtelet ; mais avec cet amendement que tous ceux qu'avaient atteints les décrets du grand prévôt comparaîtraient en

(1) C'est ainsi qu'il dit : « Malgré ces menaces et ces défenses, M. de Bour- » nissac a courageusement fait afficher la défense à tous corps, commu- » nautés ou association quelconque, de s'immiscer dans la connaissance des D matières qui sont exclusivement réservées à son tribunal. » On sait que, par prudence, Bournissac retira cette ordonnance, alors qu'elle n'était encore qu'à l'impression.

même temps devant ce tribunal : « C'est là, » s'écria l'abbé Maury, « qu'en présence de ses ennemis, il sera entendu » devant des juges à qui vous avez accordé votre con- » fiance. Ils oseront sans doute être justes, et M. de Bour- » nissac sera vengé (1). »

A ces mots, toute la droite applaudit des pieds et des mains ; l'orateur est embrassé par deux ou trois de ses amis (2). Son triomphe est complet.

Mirabeau comprend le coup de maître que l'abbé Maury vient de porter aux patriotes. Sa pénétrante sagacité enchaîne l'élan de sa riposte et en affaiblit la vigueur. Placé entre son irritation contre le prévôt et la conviction où il est que le déférer au Châtelet serait une sottise, il se sent gêné : aussi est-il plus violent que fort, plus amer que spirituel. Il injurie l'abbé Maury plutôt qu'il ne le réfute, provoque des protestations et n'enlève pas d'applaudissements.

La discussion n'est pas terminée ; elle est ajournée au jeudi soir 11 mars (3).

Les députés extraordinaires de la municipalité marseillaise ont assisté à la séance. Ils en sortent à demi anxieux. « Nous croyons, » écrivent-ils à leurs collègues, « pouvoir » vous faire espérer que les conclusions du comité des » rapports seront décrétées. » Leur ton n'est pas très affirmatif. Ils analysent d'une manière un peu fantaisiste le discours de Mirabeau, mais n'ajoutent pas un mot d'éloge ; leur emportement contre la scélératesse de Vinfernal abbé semble l'aveu de l'impression profonde que cet orateur a produite dans l'Assemblée. Ils avaient demandé eux-mêmes à parler à la barre ; mais un faux bruit leur a annoncé la présence du prévôt à Paris ; ils ont craint qu'il ne prétendît être entendu contradictoirement, et ne retardât ainsi la

(1) Archives parlementaires, t. XII, p. 101-103.

(1) Journal des débats et décrets, n» 200, p. 3 : « Toute l'Assemblée a rendu justice aux talents oratoires de l'abbé Maury. » (3) Archives parlementaires, t. XII, p. 103.

IGC) MlUABEAU BT LA PHOVENCE.

clôture du dcbal ; ils ont retiré leur demande ; ils le regrettent, et ce regret est significatif (i).

Le 11, ils seront à leur poste , c'est-à-dire à la barre. La séance semble devoir être décisive ; l'Assemblée nationale est plus nombreuse qu'elle ne l'a été depuis longtemps ; tous les partis sont sur pied de guerre.

L'affaire de la juridiction prévôtale de Marseille a, ce jour-là, atteint toutes les proportions d'un conflit entre la révolution et la contre-révolution. Les délégués de la municipalité de cette ville ont contre eux les nobles et les prêtres ; mais les chefs des patriotes les protègent, les festoient. Bailly leur a fait le meilleur accueil ; ils ont dîné chez Lafayette et Mirabeau (2). Ils s'aideront eux-mêmes, s'il le faut, mais on les aidera surtout.

M. Faydel, député du Quercy, ouvre la discussion par un discours sage , serré et logique ; il montre que les griefs imputés à M. de Bournissac ne sont pas des crimes de lèse-nation et ne sauraient justifier son renvoi devant le Chàtelet. A peine a-t-il cessé de parler qu'un député du tiers état du bailliage d'Etampes, Laborde de Méréville, propose à l'Assemblée de ne pas se séparer avant d'avoir prononcé sur Tafi'aire du prévôt de Marseille. La discussion générale est fermée ; on lit le projet de décret du comité. L'abbé Maury reproduit ses conclusions de l'avant-veille , les précise et les rend plus agressives. Il veut traduire

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Blanc , député de la commune de Marseille, du 10 mars 1790, pp. 43 et 44. — Cette lettre renferme une analyse des discours prononcés dans cette séance surtout de ceux de Mirabeau et de l'abbé Maury. Il y a, entre cette analyse et le procès-verbal ofiBciel, des dififércnces qu'on peut expliquer de deux manières : ou bien le délégué de Marseille confond ce qu'il a lu dans les comptes rendus des séances du 26 et du 30 janvier, et ce qu'il a entendu lui-même, le 9 mars, ou bien les orateurs sont revenus eux-mêmes sur leurs discours antérieurs, et ces développements, qui n'avaient rien de nouveau, ont été omis par le procèsverbal officiel.

(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 10 février 1790 : lettre de MM. Blanc et de Beausset, du 9 mars 1790, p. 40.

devant le Châtelet le prévôt, les décrétés et la municipalité. La question préalable , demandée par Charles de Lameth, écarte cette triple motion. Le marquis Guilhelm de Clermont-Lodève (1) présente un amendement qui substitue la sénéchaussée d'Aix à celle de Marseille pour le jugement des accusés Pascal, Granet, Rébecqui et autres. MM. Blanc et de Beausset pensent que ce serait les livrer à la vengeance parlementaire. Ils passent un mauvais moment, lorsqu'ils voient cet amendement appuyé par Fréteau et sur le point de réussir. Castellanet , Peloux, Mirabeau le combattent ouvertement. Mirabeau prend Fréteau à part, lui dit quelques mots à l'oreille ; les députés Peloux et Castellanet lui représentent que le triomphe de son opinion mettrait Marseille en feu. Fréteau se laisse convaincre et déclare qu'à son avis l'Assemblée doit se conformer au vœu de la députation marseillaise (2).

Le danger est conjuré et l'article premier du projet de décret, voté; les procès criminels, instruits depuis le 19 août dernier par le prévôt général sont renvoyés aux officiers de la sénéchaussée de Marseille. Les accusés seront transférés dans les prisons royales du palais de justice.

En apparence, ce transfert, que leurs amis réclament avec un véritable acharnement, ne semble pas si désirable. Les prisons où l'on va les conduire sont encore moins saines, aérées et spacieuses que celles du fort Saint-Jean; mais on compte bien qu'ils n'y séjourneront pas longtemps et seront sans retard rendus à la liberté. Mirabeau l'écrira tout à l'heure aux officiers municipaux de Marseille.

On passe au vote sur le second article, celui qui défère M. de Bournissac au Châtelet. Il est repoussé après deux épreuves par une majorité si faible qu'elle parait douteuse

(1) Député de la noblesse de la ville d'Arles.

(2) Archives parV-mentaires, t. XII, pp. 136-140. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de MM. Blanc et de Beausset (11 mars 1790), pp. 51-52; de M. Castellanet (12 mars 1790), pp. .53-55; de M. de Mirabeau, p. 42.

à ceux pour lesquels ce vote est une déception. On réclame l'ai)pel iiomintil; uiais il est dix heures et demie du soir; les députés fatigués se refusent à subir les longueurs de cet apiiel. Le vote est maintenu et l'article rejeté.

M. Castellanet demande à l'Assemblée de prononcer l'élargissement provisoire des détenus ; mais l'Assemblée, dont l'impatience paraît aviver les scrupules constitutionnels, ne veut pas entendre parler d'une telle usurpation de pouvoirs.

Un député du tiers état de Paris hors les murs, M. Guillaume, propose de transmettre, par l'intermédiaire du président, des félicitations aux membres du conseil général de la commune de Marseille pour leurs réclamations patriotiques contre les vexations dont ils croyaient leurs concitoyens victimes. Les murmures l'arrêtent ; la proposition n'est pas mise aux voix (1).

MM. de Beausset, Blanc et Mirabeau lui-même courent au sortir de la séance chez M. Castellanet et y rédigent aussitôt leurs dépêches à la municipalité marseillaise.

Les délégués sont moins satisfaits que Mirabeau.

Celui-ci s'applique à justifier devant ses correspondants le verdict que l'Assemblée vient de rendre ; il leur explique le motif de prudence ou de tactique parlementaire qui l'a empêché d'insister pour l'acceptation complète des conclusions du comité des rapports, et s'efforce, en malmenant Bournissac, de se mettre à l'unisson de leurs colères qu'il tient à ménager, pour ne pas dire à flatter. « Quelques dé- » pûtes ont pensé, » dit-il, « que le prévôt, une fois dé- » pouillé , était une victime immonde, peu digne de la co- )) 1ère de l'Assemblée (2), »

(1) Archives parlementaires, t. XII, p. 140.

[1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790, etc., p. 42 : lettre de M. de Mirabeau, du 11 mars 1790: « MM. vos députés ont l'honneur de vous faire passer le décret de l'As- » semblée nationale qui dépouille le sieur de Bournissac de la procédure » prévôtale, et la renvoie à la sénécliaussée de Marseille pour être jugée eu » dernier ressort, et ordonne que les prisonniers soient transférés dans ses

Si l'on pouvait enlever à ces mots leur sens injurieux, ils seraient l'expression exacte de la vérité !

La situation du grand prévôt était bien faite pour désarmer la vengeance et pour exciter la pitié.

Il était malade, découragé, abattu. « Je ne suis pas plus )) heureux que vous, » disait-il le 5 mars, à l'un de ses prisonniers, M. Chompré (1).

Depuis un mois , il avait la permission de s'éloigner de Marseille ; par zèle, par dévouement à la cause de l'ordre qu'il croyait défendre, il était resté; mais il voyait maintenant que sa présence était inutile et pouvait être dange-

» prisons ; ce qui, je l'espère, no vous donnera pas de longues inquiétudes » sur leur liberté. L'Assemblée nationale l'aurait prononcée elle-même, si » les principes ne s'étaient opposés à ce qu'elle exerçât cette fonction judi- » claire, et c'est l'unique raison qui nous a empêchés de lui en faire la pro- ); position; mais j'ose vous dire qu'il n'est pas un membre populaire qui ne » soit consolé de son impuissance à cet égard par la ferme certitude que M votre sénéchaussée y pourvoirait sans délai. Quant au renvoi au Chàtelet, » quelques-uns de nous ont cru que ce tribunal, très occupé , jugerait bien » peu d'ici à l'érection d'un nouveau tribunal politique; d'autres, que le » prévôt, une fois dépouillé, était une victime immonde , peu digyie de la » colère de l'Assem.blée ; d'autres, enfin, qu'il y aurait une espèce d'injustice » à priver, par le fait, les prisonniers de leurs moyens de cassation, de prise » à partie, etc. Pour moi, je penche à croire qu'en l'état, le sieur Bournissac u est plus compromis qu'il ne l'eût été, et la proposition, très appuyée, de » joindre votre dénonciation et celle des districts aux pièces envoyées au » Chàtelet, ainsi que le comité des rapports y avait conclu, m'a paru pré- » senter trop de danger, instruit, comme je le suis, des proteclions du » sieur Bournissac et consorts, pour que j'aye cru devoir insiste)-. Au » reste, le prévôt n'a échappé qu'à une très petite pluralité. Je no vous ai » encore rien dit. Messieurs, des marques de bonté dont vous m'avez » comblé ; je n'ai pas voulu l'écrire que votre sort ne fût décidé. J'ai cru que » la meilleure manière de vous remercier était de vous servir, de seconder » vos amis, ceux de vos députés qui ont servi avec le zèle le plus fervent » et le plus énergique (je parle de MM. Castellanet et Peloux et de vos » députes extraordinaires), et vous prouver, par mon invincible opiniâtreté » et mon infatigable ardeur, que je me régarde comme chargé, envers votre » cité, d'une dette inattaquable que vos pères m'ont transmise, et que votre » honorable confiance a fort augmentée. Je vous demande pardon de cet » indéchiffrage [sic) griffonnage; mais votre courrier part et ne me laisse, » au sortir d'une séance longue et fatigante, que le temps et la force de » laisser courir ma plume au hasard...

» P. S. — Daignez me donner quelque nouvelle consolante du rétablisse- » ment de la paix. »

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Chompré, du 5 mars 1790, p. 28.

170 MinABl-AL ET LA PHOVENOE.

reuse. »> Lr mal, » érrivait-il à M. de Mirun, « csl aujour- » d'iiui tellemont empiré que ma [)ersévérance passerait » pour un scaudale. » Déjà deux jours auparavant, c'està-dire le 3 mars, M. Laget, son procureur du roi, avait cédé à la force des circonstances, aux prières d'une famille alarmée et était parti dans la nuit, à la faveur d'un déguisement militaire, sous l'escorte de quelques dragons. L'assesseur, M. Carbonel, avait différé, tant qu'il avait pu, d'imiter cet exemple; mais les instances des siens, et les avertissements sinistres qu'il recevait de tout côté, avaient surmonté sa constance. Il venait de s'éloigner à son tour. Ce départ consommait la dissolution du tribunal du grand prévôt. Celui-ci prit alors le parti de se réfugier à Aix.

Le 5 mars, le jour même où il avait adressé à Chompré les paroles attristées que nous venons de rappeler , à six heures et demie du soir, il sortit du fort Saint-Jean, portant le sabre en bandoulière avec le manteau blanc d'un cavalier de la maréchaussée, et monta en bateau comme s'il voulait gagner la citadelle. Sa fuite ne semble pas avoir été inquiétée (1).

Elle fut consolée par la pensée que s'il avait éprouvé bien des déboires à Marseille, depuis le 23 août dernier, il n'y avait pas fait répandre une goutte de sang.

Un document, conservé sous les combles du palais de justice d'Aix, nous permet de suivre M. de Bournissac dans ses dernières années. C'est son procès devant le tribunal révolutionnaire des Bouches-du-Rhône (2).

(1) Revue de la Révolution (Gustave Bord), 5 janvier 1887. — Taine, La. Provence en 1190 et 91, pp. 11-14 : lettre écrite par M. de Bournissac, grand prévôt, à M. le marquis de Miran... (mars 1790). La date précise de cette lettre (5 mars) , que M. Taine n'indique pas , peut être déterminée à l'aide de la lettre de M. Chompré, que nous avons citée quelques lignes plus haut. La lettre de M. Chompré a été, comme celle de M. de Bournissac, écrite le jour du départ de ce dernier; elle porte le quantième du 5 mars. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Chompré (5 mars 1790), p. 28.

(2) Archives départementales, section d'Aix, palais de justice. Ce document est aujourd'hui publié (voir, plus haut, la note 1 de la p. 112),

M. DE BOURNiSSAG ET LA JUSTICE PRÉVOTALE A MARSEILLE. 171

Après quelques temps passé à Aix, il gagna Lyon qui servait d'asile à de nombreux représentants de la société aristocratique de Marseille menacée ou alarmée par la révolution (1). Obligé de soigner sa santé , il y vécut dans la solitude, toujours avec ses livres. Dans l'été de 1792, il échangea le séjour de cette ville contre celui d'une campagne qui en était éloignée de trois lieues.

Pendant la période de proscription et de terreur qui suivit la prise de Lyon, il fut arrêté, tandis qu'il allait à sa municipalité chercher un certificat de résidence. Il était à pied, un bâton à la main, et conduisait l'âne sur lequel était montée M™*" de Bournissac.

Le tribunal révolutionnaire l'envoya à l'échafaud; il fut exécuté à Marseille, le septidi, première décade de nivôse, an II de la république.

Cette sentence n'était qu'un assassinat judiciaire ; elle ne peut entacher la mémoire de la victime; mais l'interrogatoire auquel M. de Bournissac fut soumis, doit entrer, comme élément, dans l'appréciation finale de sa conduite à Marseille. Tout ce que le président lui reprocha en passant pour cette époque de sa vie , fut d'avoir persisté à tenir ses audiences dans un fort.

Un édit du roi l'y autorisait et l'on ne saurait lui faire un grief de s'être reposé sur la lettre de cet édit. Il s'était plus gravement trompé sur l'étendue de sa mission et sur l'esprit de son temps; mais l'histoire, telle que nous la concevons, est indulgente aux erreurs et réserve ses flétrissures pour les crimes, pour les misérables qui les commettent et pour les écrivains qui les inspirent ou ne craignent pas de les glorifier.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790, etc. : lettre de M. Chompré (de Lyon), '21 mai, p. 138.

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