‹ Mirabeau et la Provence (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La municipalité de Marseille avait inauguré sa souveraineté sous d'heureux auspices.

Comme don de joyeux avènement, ses officiers avaient reçu le décret de la Constituante, qui mettait fin à la procédure prévôtale. Cette assemblée, M. de Saint-Priest, le roi lui-même, les avaient félicités pour leur conduite dans l'affaire du marquis d'Ambert. Enfin, le succès couronnait une de leurs réclamations les plus instantes fondée, il est vrai , sur les vieux privilèges de Marseille et appuyée par les représentants du haut commerce.

Le 17 et le 18 avril, les dragons de Lorraine et ceux du roi sortaient de Marseille pour aller rejoindre leurs corps respectifs, les uns à Arles et à Tarascon, les autres à Aix. Le 21 , ce fut le tour du régiment de Royal-la-Marine ; le second bataillon fut envoyé à Lambesc , le premier à Aix où la municipalité semblait heureuse de l'accueillir. Elle avait décidé de le loger dans les bâtiments de l'hôpital de la Charité, construit par Vauban, et qui sont devenus aujourd'hui l'Ecole des arts et métiers. Une compagnie de cinquante artilleurs quitta Marseille en même temps que ce régiment ; elle emmenait avec elle cinq pièces de canon ; une charrette à trois colliers avait été réquisitionnée pour transporter ses effets et quelques barils de poudre pris à la citadelle. Le départ de ces troupes s'opéra au mi-

lieu de la plus grande tranquillité. Les Marseillais jouissaient paisiblement du bonheur de n'avoir plus dans leur ville que le régiment suisse d'Ernest, dont ils appréciaient les mœurs honnêtes et la bonne tenue (1). Le 21 avril même, ce régiment se rassemblait dans divers couvents qui devaient lui servir de casernes , et délivrait les habitants de la servitude des logements militaires. On assurait que dans peu de temps il serait appelé à remplacer dans les forts celui de Vexin, qui changerait bientôt de garnison (2).

Tout semblait aller pour le mieux ; mais au moment où ils paraissaient avoir lieu d'être satisfaits, les ofBciers municipaux se mirent à concevoir des craintes nouvelles. Ils s'imaginèrent que les commandants des forts faisaient d'immenses approvisionnements de munitions et de vivres, conspiraient contre la révolution , et menaçaient leur ville du feu de leurs batteries tournées contre elle (3). Ces soupçons portaient à faux (4) ; mais ceux qui imputaient à

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 , f° 142 : lettre à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (29 mars 1790) : « Nous consentirions volontiers à » garder le régiment d'Ernest, outre celui de Vexin, pourvu qu'on nous » débarrassât de Royal-la-Marine , des dragons et de la compagnie d'artil- » lerie. Les Suisses sont mieux disciplinés, et leurs mœurs, généralement » honnêtes, ne les font pas regarder comme les ennemis redoutables de la » chasteté. »

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : à MM. les députés do Marseille à l'Assemblée nationale (21 avril 1790), f" 155; registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : réquisition faite à la municipalité par M. Dudemaine, commissaire des guerres, le 19 avril 1790, p. 114. — Archives municipales d'Aix, 1" registre de correspondance : lettre à M. de Miran (15 avril 1790), pp. 53- 54. — Journal de Provence, t. XXVII, p. 375. — Archives parlementaires , t. XV, séance du 12 mai 1790, p. 496 : discours de M. d'André. — Revue de la Révolution, 5 février 1887. — Taine, etc. : lettre de M. de Miran à M. de Saint-Priest (23 avril 1790), p. 99.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre, etc. : lettre à M. de Saint-Priest (l"mai 1790), f" 159; à MM. les députés à l'Assemblée nationale (18 mai 1790), f" 168.

(4) Revue de la Révolution, 5 février 1887. — Taine, etc., p. 113 : M. de Miran écrivait, le l" mai 1790, que, dans l'intérieur des forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, il n'y avait de vivres que pour huit jours. — Archives muni-

23't MIHAUEAU ET LA PHOVENCE.

M. (.le Sainl-Priest riiiitiative de celte conspiration (,'1 la responsabilité de ces apprêts, allaient encore plus contre la vérité. Le ministre ne cessait de recommander à M. de Miran la modération, les ménagements, la patience. A ces conseils se mêlait l'aveu de l'impuissance du gouvernement (1).

Sans doute, cette correspondance toute confidentielle ne passait pas sous les yeux des officiers municipaux ; mais il aurait suffi, pour les rassurer, d'un peu de réflexion et de sang-froid; malheureusement le sang-froid et la réflexion allaient manquer de plus en plus aux chefs de la municipalité et aux meneurs du parti populaire , exaltés, pour ne pas dire enivrés, par les discours du club, par l'appareil de pompe et de puissance dont ils étaient soudain entourés et par les fêtes auxquelles ils présidaient.

Le il avril, une société patriotique d'amis de la constitution s'était ouverte, rue Thubaneau , dans les bâtiments du jeu de Paume (2). On y prenait des rafraîchissements et l'on s'y échauff'ait la tête de motions plus ou moins ardentes.

Le maire, Etienne Martin, était président de cette so-

cipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 , f° 7. Tout en accusant de grands approvisionnements de poudre que le commandant de la citadelle, M. de La Roque, s'applique à garantir {Revue de la Révolution, 5 février 1887, p. 111), et dont rien n'indique d'ailleurs la date récente , les oflBciers municipaux reconnaissent dans une lettre à Mirabeau, du 7 juin, qu'ils n'ont plus trouvé dans les forts que des sacs de farine, quelques sacs de légumes, des caisses de riz, et trente quintaux de biscuits. (Archives municipales de Marseille, lettres écrites à Paris, du 6 juin 1790 au 27 octobre, f° 68.)

(1) Archives nationales, F, 3197 : lettre à M. de Miran. La lettre n'est pas signée , mais tout permet de supposer qu'elle est de M. de Saint-Priest : « Vous connaissez, comme moi, la délicatesse des circonstances actuelles; )< il est nécessaire d'éviter tout ce qui pourrait donner prétexte à plainte, et » compromettre le gouvernement. » — Le 20 avril 1790 (Archives nationales, FT, 3197), M. de Saint-Priest écrivait à M. de Miran.: « Dans de pareilles » circonstances, on ne peut que gémir de voir qu'on emploie de pareils » moyens (adresse séditieuse au peuple marseillais) pour exciter la fermen- » tation dans les esprits. »

(2) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, pp. 246-7.

ciété , dont la plupart des officiers municipaux faisaient également partie. Lui-même avait senti son importance s'accroître, lorsque le roi l'avait nommé commissaire pour travailler à la formation du département des Bouclies-du- Rhône et des districts en dépendant. Cette mission était assez importante; elle aurait tenté, parait-il, Portalis et Dubreuil ; l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, voulait la leur faire confier ; mais Espariat combattit cette velléité de candidature avec une âpreté jalouse et passionnée qu'on n'eût pas attendue de sa part (1). Par le crédit de Bouche et de la députation provençale, il se fît désigner lui-même. Le troisième commissaire pour le département fut l'abbé de Quinson (Achille de Villardy) , prévôt du chapitre d'Arles. Au dire de M. d'André, la Provence était fort satisfaite de ces choix (2). Ceux qui en avaient été l'objet ne paraissaient pas éprouver une moindre satisfaction.

Tout en prenant leur mission au sérieux, ils se donnaient des fêtes patriotiques qui inspiraient au parti de la révolution plus de confiance et d'audace.

Le mercredi, 21 avril, MM. Etienne Martin et Espariat, le jeudi, 22, l'abbé de Quinson prêtaient serment en qualité de commissaires à Aix devant le corps municipal rassemblé (3).

M. Etienne Martin était dans cette ville depuis le vendredi 16. Des représentants de la garde nationale de Marseille l'avaient accompagné. Ils furent, ainsi que leur maire, accueillis par le peuple aixois avec les témoignages d'amitié les plus flatteurs , et aux cris répétés de : Vivent les Marseillais/ La municipalité les traita somptueusement (4).

(1) Archives municipales d'Aix , l" registre de correspondance, copie de la lettre écrite à M. Bouche, pp. 3-4.

(2) Archives parlementaires, t. XII, p. 407.

(3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 24 février 1790, f"» 72-73.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, com-

Celle de Marseille ne voulut pas être en reste. Le dimanche 25, elle offrit un splendide festin au maire d'Aix; on avait pensé à un grand banquet de six mille couverts sur la plaine Saint-Michel.

Le mauvais temps empêcha cette réunion civique. Ce ne fut que partie remise.

Le mardi 27, à midi, les divers bataillons de la garde nationale se rassemblaient dans les différents districts pour se porter à la plaine où était le rendez-vous général.

Là, toute l'armée civique se forme et ne tarde pas à s'ébranler, bannières déployées. Elle marche par compagnies. Les gardes nationaux n'ont guère que des sabres ou des épées ; çà et là, on voit quelques très rares fusils. La musique du régiment d'Ernest ouvre le défilé, précédée de deux pièces de canon. On les appelle les Millots, du nom du citoyen qui en a fait présent au district de Saint-Jaume, présidé par lui.

En suivant les lices extérieures , la garde nationale gagne les allées de Meilhan.

Sur ces allées sont dressées de longues tables chargées de viandes froides, rôtis, pâtés, jambons, saucissons et fruits. Elles sont disposées de manière à laisser de la place aux spectateurs et aux promeneurs. Au haut des allées et immédiatement au-dessous de la fontaine s'élève un pavillon de verdure couvert d'une tente, orné de guirlandes et surmonté de banderolles. Sur la principale entrée s'étalent les armes de la ville au-dessous desquelles sont écrits ces mots en lettres d'or : la réunion patriotique.

A l'arrivée de l'armée marseilllaise sur les allées, chaque bataillon fait un faisceau d'armes qui soutient son drapeau. Les compagnies se rangent autour des différentes tables.

mencé le 10 février 1790, p. 103 : lettre de M. Martin (16 avril), 10 heures du soir, datée d'Aix (16 avril 1790). — Revue de la Révolution, 5 février 1887. — Taine, etc. : lettre de M. de Miran au comte de Saint-Priest (Aix, 27 avril), p. 100.

Près de six mille poufs sont là rassemblés; le coup d'œil est original et pittoresque.

Cependant trois heures sonnent ; la municipalité sort de l'Hôtel de ville.

Trois pièces de campagne , servies par des canonniers nationaux, roulent en avant du cortège. Un détachement de la garde nationale d'Allauch, qui a escorté le maire de cette localité, M. Ricard, les suit; puis viennent les trompettes de la ville de Marseille, un corps de musique, les gardes de police, les capitaines de quartier, enfin M. Etienne Martin avec les deux autres commissaires du roi , MM. Espariat et l'abbé de Quinson, le maire d'Allauch, les officiers municipaux, le procureur de la commune et plusieurs notables.

Bientôt cinquante boites d'artillerie éclatent. La municipalité avec ses invités vient d'arriver au pavillon de verdure; le banquet commence; les convives sont libéralement servis; mais ils mangent sobrement et boivent avec mesure. Personne ne sera pris de vin.

Les cerveaux ne s'échauffent pas moins ; c'est une ivresse toute provençale. On ne se grise que de paroles, de chants et de danses.

Voici les toasts qui commencent. Ils se succèdent au son du canon, aux acclamations de l'assistance. On boit à la nation , au roi , au comte de Mirabeau , aux gardes nationales du royaume. A chaque toast on élève les chapeaux à la pointe des épées.

La joie devient de plus en plus expansive. De nombreuses farandoles déroulent leurs anneaux autour des drapeaux. On danse, on chante, on crie! Le tambour bat, le canon gronde !

C'est bruyant, tumultueux; mais il ne se produit ni désordre, ni accident.

A cinq heures , les bataillons commencent à défiler. Le maire, les officiers municipaux et leurs hôtes parcourent les allées, recueillent des hommages populaires qu'ils sa-

238 MIRABEAU KT LA PnOVKNCE.

vourent à longs traits. Ils iront bientôt se faire ajjplaudir aux différents spectacles. En attendant, ils retournent ;i l'IhMel de ville dans le môme ordre qu'à l'aller; seulement, un notable porte maintenant devant eux un bonnet rouge au bout d'une longue perche.

La fête officielle est finie; mais la fête populaire se jirolonge encore. On danse dans les rues, aux allées. Assez avant dans la nuit, on entend retentir tambours et tambourins (1).

Il ne faudrait pas croire que le dernier mot de cette journée ait été pour la vieille gaieté provençale.

Le lendemain , les convives retrouvent dans leurs poches les médailles qu'on leur a distribuées , et qui portent pour exergue : vivre libre ou mourir.

Cet exergue, ces médailles, leur rappellent les propos qu'on leur a tenus la veille. On leur a parlé des forts qui semblent prêts à foudroyer Marseille, des munitions et des vivres que les commandants y ont amassés. Ces apprêts sont un danger et une insulte pour un peuple « toujours fidèle et digne d'être libre (2) ! i> Il faut pénétrer dans ces nids à tyrans (3), s'en emparer ou contraindre les commandants à souffrir que les soldats citoyens en partagent la garde avec la troupe réglée. Déjà cette admission de la milice bourgeoise dans les forts a été votée par la société patrio-

(1) Archives nationales , F^, 3197 : copie de la lettre écrite par le commandant du fort Saint-Jean au marquis de Miran (28 avril 1790). Cette copie porte la signature du chevalier de Beausset. C'est sans doute une erreur. La lettre a un tour beaucoup moins amer et irrité que celle que le chevalier de Beausset adresse le lendemain à M. de Miran. Elle doit être de M. de Galvet. M. de Miran y fait allusion, le 29 avril 1790. M. Taine, dans sa Provence en 1190 [Revue de la Révolution, 5 février 1887), ne l'a pas publiée. Elle renferme quelques détails curieux que nous lui avons empruntés. — Revue de la Révolution, 5 février 1887 : lettres de M. de Miran au comte de Saint-Priest (27 et 29 avril 1790), pp. 100 et 101. —Journal de Marseille, t. XXVII, p. 406, et Marseille sauvée, extrait du Courrier de Marseille, p. 12.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettre à M. de Saint-Priest (1" mai 1790), f° 159.

(3) Archives parlementaires, t. XV, p. 721 : séance du 29 mai 1790; discours de M. Brémond-Julien à la barre de l'Assemblée constituante.

tique; elle est soumise aux districts qui n'hésiteront pas à la ratifier (1).

La municipalité favorise et protège sous main cette motion à côté de laquelle se trame un complot.

Le 28 avril, un simple sergent de la garde nationale, le mécanicien Doinet, va chez le citoyen Troubat, capitaine de sa compagnie , l'emmène se promener avec lui aux environs du fort de Notre-Dame-de-la-Garde , et chemin faisant lui explique un plan qu'il a, dit-il, conçu depuis longtemps pour surprendre ce fort.

Ce plan est communiqué à quatre citoyens, entre autres aux peintres Chaix et Brard, artistes de talent, tous deux membres de l'académie de peinture et de sculpture de Marseille, l'un comme professeur, l'autre à titre de professeur adjoint (2). Le premier a le caractère inquiet, jaloux et mal fait (3) ; le second est d'une humeur aventureuse et d'un tempérament violent (4).

Réunis dans un conciliabule secret, ces conspirateurs se concertent sur le choix des volontaires dont ils doivent demander le concours.

Dans la nuit du 29 au 30, ces volontaires, au nombre de cinquante, se rassemblent, dès onze heures, chez le capitaine Troubat.

A trois heures du matin, ils se mettent en marche. Un des lieutenants de la compagnie, M. Garnier , les commande ; il les distribue en plusieurs pelotons qu'il poste sur divers points.

Bientôt le jour commence à paraître; la garnison baisse le pont-levis et y met une sentinelle.

(1) Archives nationales, F', 3197 : copie de la lettre écrite par le commandant du fort Saint-Jean. — Revue de la Révolution, 5 février 1887, p. 101 : lettre du marquis de Miran (29 avril 1790). — Archives paLVlemeni.a.ir es, t. XV, p. 496.

(2) Etienne Parrocel, Les beaux arts en Provence, p. 13.

(3) Etienne Parrocel , Histoire documentaire de l'Académie de peinture et de sculpture de Marseille, t. I, pp. 279, 280, 281, 287; t. II, p. 232.

(4) Etienne Parrocel, Histoire documentaire, p. 222-4; Les beaux-arts en Provence, pj). 13-10.

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De simples gardes nationaux s'avancent sur le pont, comme s'ils voulaient aller à la messe. L'un d'eux est le sculpteur Renaud, encore un professeur de l'Académie de Marseille. 11 ne manque pas de mérite (1); il manque encore moins de fougue et d'audace (2). Appliquant avec son camarade le pistolet sur la poitrine de la sentinelle : « Si tu parles, » lui dit-il, « je te brûle; c'est la nation qui veut s'emparer du fort. » Aussitôt, sur l'appel du lieutenant Garnier, les conjurés sortent de leurs embuscades. La garnison ne compte que vingt invalides et trente soldats du régiment de Vexin ; elle n'essaie pas de résister. Les assaillants lèvent le pont, font le capitaine et les ofiBciers prisonniers et hissent sur la muraille la plus élevée le drapeau de leur district.

La femme de l'un des conjurés, M"" Brard (3), peintre et académicienne elle aussi, est dans le secret. De la fenêtre la plus élevée de sa maison, rue Beauvau, elle n'a cessé d'observer Notre-Dame-de-la-Garde. A peine a-t-elle vu flotter le drapeau, gage du succès, qu'elle court avertir le maire.

Son avis est bientôt confirmé par une lettre que les vainqueurs du fort viennent d'écrire et que le sergent Doinet apporte à l'Hôtel de ville.

Le corps municipal, immédiatement rassemblé, envoie deux de ses officiers, Jean-François Lieutaud et Chompré avec le substitut du procureur de la commune, Brémond- Julien, à Notre-Dame-de-la-Garde pour en prendre possession et dresser le procès-verbal de la reddition (4).

(1) Etienne Parrocel, Histoire docurnentaire, etc., t. II, p. 303.

(2) Etienne Parrocel, Les beaux-arts en Provence, pp. 13-16.

(3) Etienne Parrocel, Histoire documentaire, etc.. t. II, p. 224.

(4) Moniteur, 13 mai 1790 : lettre de M. Doinet, mécanicien, sergent de la garde nationale, attaché au bataillon du district du manège. — Recueil de la Méjanes, intitulé : Assemblé nationale, 31324, t. IV, pièce xxxiv. — Marseille sauvée, p. 4-6. — Revue de la Révolution, mars 1887. — Taine, etc., p. 189 : extrait d'une lettre du l"' mai, du chevalier de Beausset à son frère. Le premier paragraphe de cette lettre, qui concerne la prise du fort de Notre-Dame-de-la-Garde, présente un récit assez différent de la relation du

D'assez bonne heure, la nouvelle de cet audacieux coup de main est parvenue à MM. de La Roque et de Calvet, commandants, l'un de la citadelle ou fort Saint-Nicolas, l'autre du fort Saint-Jean.

Ces deux forts dominent l'entrée du port, l'un au sud, l'autre au nord. S'ils protègent Marseille, ils peuvent aussi la menacer.

La veille même , c'est-à-dire le 29 avril , le conseil général de la commune a décidé de demander à l'Assemblée nationale la démolition des batteries de Saint-Nicolas et de Saint-Jean dirigées contre la ville. MM. de La Roque et de Calvet ont été requis de les désarmer. Dans le cas où en pointant leur canon sur Marseille, ils auraient obéi à des ordres ministériels, ils étaient tenus d'exhiber ces ordres (1).

Une semblable réquisition, laissée sans réponse, n'a fait qu'augmenter la colère et les soupçons de la municipalité et des patriotes à leur égard.

Le 30, au matin, alarmés par la prise de Notre-Damede-La-Garde, ils ne doutent pas qu'ils ne soient bientôt attaqués.

La situation de M, de La Roque à Saint-Nicolas est critique. Lui-même ne porte que le titre de major (2). Affaibli par l'âge, les jambes paralysées par d'anciennes blessures.

sergent Doinet. Il donne pour chefs, à la petite troupe qui a surpris Notre- Dame-de-la-Garde, deux comédiens , Malherbe et Verteuil, dont on cherche vainement les noms sur la liste des volontaires qui ont contribué au succès de ce coup de main {Journal de Marseille, t. XXVIII, p. 7, à la suite de la lettre du sergent Doinet). — Revue de la Révolution^ 5 février 1887, pp. 103 et 104 : le marquis de Miran au comte de Saint-Priest (30 avril).

(1) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 8 septembre 1789 : lettre à MM. les députés de l'Assemblée nationale (18 mai 1790), f" 188. — Registre des délibérations du conseil général de la commune, du 15 février au 19 juilllet 1790, f" 57-58.

(2) Esquisses historiques : Marseille dej^uis 1189 jusqu'en 1815, par un vieux Marseillais (Lautard), t. I, pp. 76-7. Le gouverneur de la citadelle était le maréchal de camp, M. de Montazet; le commandant, M. de Montlezan. L'un et l'autre n'étaient pas plus à leur poste que M. de Cérisoy, gouverneur du fort Saint-Jean.

242 MIllABKAU liT LA l'HOVKNCK.

qui k' réduisent à se l'aire pronioucr dans une i)r()uetlo ou chaise à roues par deux duuieslicjues eu iiiiitoiiue, il n'exerce qu'une autorité assez faible sur les militaires placés sous ses ordres (1). La garnison qu'il a sous la main se compose de sept compagnies du régiment de Vexin; mais elles n'ont pas été consignées. Cent soixante et dix soldats sont sortis pour travailler ; beaucoup d'autres, également absents, ne rentreront qu'à l'appel de dix heures. D'ailleurs, ces compagnies sont gagnées, dit-on, par le peuple de Marseille. M. de La Roque fait part de son inquiétude au major-commandant de Vexin, M. de Montagni. Celui-ci ne le rassure pas ; il ne répond point de ses hommes.

11 faut cependant faire bonne contenance.

Le major du fort Saint-Jean, le chevalier de Beausset, vient, de la part de M. de Calvet, se concerter avec M. de La Roque, tandis qu'un vent d'émeute gronde déjà dans la ville et que la générale est battue dans les différents districts.

MM. de La Roque et de Beausset tombent d'accord de réclamer l'assistance du lieutenant-colonel d'Ernest en prévision de l'éventualité qui les obligerait à repousser la force par la force. Ils s'entendent sur la rédaction d'une lettre qui va être adressée au maire par les commandants des deux forts.

Ces commandants déclarent au chef de la municipalité qu'ils comptent sur lui pour contenir l'insurrection de la garde nationale. Ils viennent d'écrire à M. le marquis de Miran, au ministre de la guerre et à l'Assemblée nationale ; ils prient la municipalité d'attendre les ordres qu'ils recevront, avant de prendre aucune disposition contre eux. Du reste, si on les attaque dans leurs forts, ils se défendront énergiquement.

Les officiers municipaux reçoivent cette lettre à neuf heures et demie.

(1) Esquisses historiques, etc., t. I, p. 76.

La résolution qu'annoncent MM. de La Roque et de Calvet de se défendre avec vigueur, les préoccupe. Ils convoquent le conseil général de la commune; celui-ci se rassemble à onze heures. Il arrête que tous ses membres vont se rendre sur-le-champ en corps à la citadelle et au fort Saint-Jean pour sommer les commandants d'y recevoir, dès à présent, la garde nationale. Puis, réflexion faite, on se contente, pour le moment, d'envoyer à M. de La Roque une sommation signée du maire et de tous les officiers municipaux.

L'investissement de la citadelle est déjà commencé. Vers midi , une foule de gardes nationaux débouche des rues avoisinantes. M. de La Roque complète ses apprêts de défense. Les artilleurs sont placés à côté des pièces qu'ils doivent servir.

Bientôt arrive la sommation de la municipalité. Elle est laconique et impérieuse.

Si M. de La Roque n'admet la milice nationale à garder la citadelle concurremment avec la troupe de ligne, il sera responsable de tous les événements que pourra causer son refus.

Il répond , comme un loyal officier, en invoquant les règles invariables du code militaire. Il n'y peut déroger que par les ordres du roi, chef suprême de l'armée, et de M. de Miran. Il va rendre compte sur-le-champ à ce dernier.

Mais la garde nationale et le peuple ne sauraient souffrir de délai.

La municipalité n'a ni le pouvoir, ni peut-être la volonté de leur résister.

Après d'étranges considérants où elle impute aux commandants des forts les troubles qui compromettent la tranquillité publique et la sûreté des citoyens, elle renouvelle sa sommation à M. de La Roque et le requiert d'y déférer sans retard.

11 est alors deux heures de l'après-midi.

M. de La Roque fléchit ou s'effraie de la responsabilité

244 MinAHKMI ET LA PHOVUNCE.

que la iiuijii('i|ialilé altaclie non soiileniont à son refus, mais ù la moindre hésitation dans son obéissance.

« Je vais, » répond-il, « assembler le conseil de guerre; » je vous en manderai le résultat dans deux heures. »

Dans ce conseil, les voix sont très partagées. M. de Montagni et les capitaines de Vexin sont d'avis de se soumettre; mais les lieutenants et sous-lieutenants de ce régiment pensent, avec M. de La Roque et les officiers d'artillerie, qu'il faut se défendre (1).

De moment en moment, les chances, les possibilités mêmes d'une résistance heureuse diminuent. La situation s'aggrave.

Les canomiiers ont déclaré que , si on leur donnait des mèches allumées, ils les jetteraient par terre. Ils ne veulent pas tirer contre leurs frères.

Le nombre et l'audace des émeutiers ne cessent de s'accroître. Ils vont être bientôt plus de dix mille autour de la citadelle : gardes nationaux de Marseille ou d'Allauch, hommes du peuple, paysans.

Sur les quatre heures, cette foule armée ouvre ses rangs avec respect. Le maire, avec tout le conseil général de la commune, s'avance jusqu'à la porte du fort où M. de La Roque, prévenu, ne tarde pas à paraître. Insistant sur les forces des assiégeants, M. Etienne Martin adresse au commandant une troisième sommation. II a bien soin d'élever la voix. Beaucoup d'officiers municipaux crient pour être mieux entendus des soldats, auxquels ils disent : « Nous en appelons à tous ces braves gens-là. » Et les soldats de faire, avec leurs chapeaux, des signes d'approbation. M. de La Roque garde le silence ; mais le major du régiment de Vexin qui est auprès de lui prend la parole pour exprimer bien haut l'avis qu'on peut consentir à l'admission de la garde nationale. M. de La Roque n'entend pas parler du

(1) Archives nationales, F', 3197 : extrait d'une lettre écrite de Marseille par M. Boisbeaudry, officier d'artillerie.

régiment d'Ernest, voit la défection morale de ses canonniers et d'une partie de ses compagnies de Vexin, craint d'exposer la citadelle à une prise d'assaut et au pillage qui en serait la suite. Il invite la municipalité à entrer et signe avec elle les cinq articles d'une convention qui mérite bien mieux le nom de capitulation. On stipule expressément que le service de la citadelle Saint-Nicolas sera fait en commun et conjointement par la milice citoyenne et la troupe réglée.

La municipalité triomphe. La garde nationale s'avance aussitôt, tambour battant et enseignes déployées. Elle est reçue par la garnison avec des transports d'allégresse et les témoignages de la fraternité la plus complète (1).

Cette reddition doit entraîner celle du fort Saint-Jean. Il est dominé par la citadelle et n'a pour le défendre que six canonniers de la compagnie de Champeaux de Grenoble- Artillerie et trois compagnies de Vexin; mais, sous l'influence d'un officier énergique, tout dévoué à ses devoirs militaires, le major de Beausset, cette petite garnison est fidèle, pleine de bravoure et de zèle.

Vers midi, tandis que de nombreux gardes nationaux se massaient en armes aux abords de Saint-Nicolas, Saint- Jean a commencé d'être investi. Ce premier investis-

(1) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune, du 15 février au 19 juillet 1790, f" 58. — Registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettres à M. de Saint-Priest (1" mai 1790), f" 159; aux députés à l'Assemblée nationale], f° 160. — Archives nationales, F^, 3197 : lettre de la municipalité à M. le président des Amis de la constitution (5 mai). — Dans le registre de correspondance de la municipalité de Marseille, mentionné quelques lignes plus haut, cette lettre est indiquée (f» 163) comme adressée à Mirabeau. C'est une erreur; le style même le prouve. La rhétorique et l'emphase qui s'y étalent, ne rappellent pas la note intime et confidentielle que l'on retrouve dans la correspondance de cette municipalité avec Mirabeau), — Revue de la Révolution,?) février 1887, — Taine, La Provence en 1190 et 1191 .-copie de la réquisition faite par MM. les maire et officiers municipaux de la ville de Marseille à M. de La Roque, major et commandant de la citadelle, pp. 107-8; copie de la lettre écrite à M. le marquis de Miran par M. de La Roque, commandant de la citadelle Saint-Nicolas, de Marseille (1" mai 1790) pp. 109-112. — Monileur, 13 mai : relation du sergent Doinet.

sèment n'a pu rire l)ien inquiétant; il n'a pas empoché MM. (le Souiis et de Berlier, capitaines, l'un d'artillerie, l'autre du j-cnie, de venir aider de leurs conseils les officiers majors de la garnison et de la place. Tous ensemble ont pris leurs mesures pour repousser une attaque du côté de la ville et une surprise par mer.

Deux sommations successives de la municipalité leur sont parvenues, l'une à deux heures, l'autre à quatre.

Après avoir délibéré en conseil de guerre, ils ont répondu à la première qu'ils ne pouvaient, ni ne devaient laisser entrer aucune troupe sans un décret de l'Assemblée nationale sanctionné par le roi ou sans un ordre de M. de Miran. Même réponse à la seconde. Seulement les officiers ont ajouté que la municipalité serait responsable des malheurs qu'entraînerait la juste résistance des forts.

A cinq heures, ils aperçoivent l'entrée triomphante de la garde nationale dans la citadelle.

Quelques modifications sont apportées aux préparatifs de défense de Saint-Jean. On retire les postes avancés; on dresse le pont-levis et l'on borde de fusiliers le front qui regarde la ville; malheureusement, M. de Calvet achève de perdre la tête.

La garde nationale, au contraire, est pleine de confiance; déjà ses sentinelles s'échelonnent sur le glacis. S'il le faut, elle amènera les canons de la batterie de*la Major.

A sept heures, la municipalité se présente à la porte extérieure. Le major de Beausset et un autre officier du fort Saint-Jean vont la recevoir. Sur sa demande , ils l'introduisent auprès de M. de Calvet.

Le maire montre à ce commandant l'accord qu'il a conclu avec M. de La Roque et le presse d'imiter son collègue.

Pendant cette conférence, le conseil de guerre se rassemble, pour la troisième fois, dans une pièce voisine. A l'unanimité, il est d'avis que le fort Saint-Jean ne peutêtre ni pris , ni escaladé , la valeur des troupes répondant

à celle des ofiBciers et que l'on doit se défendre, en attendant les ordres de M. de Miran.

M. de Beausset communique cette décision à M. de Calvet et aux officiers municipaux. Ceux-ci refusent d'en tenir compte ; ils exigent l'admission immédiate de la garde nationale. Interpellant M. de Calvet, il lui disent que, seul, il commande. Là-dessus, M. de Beausset de protester et de déclarer qu'il ne signera et n'approuvera aucun acte ou écrit contraire aux conclusions du conseil de guerre.

Cette protestation n'empêche pas M. de Calvet de capituler à son tour; à huit heures et demie, la garde nationale fait son entrée dans le fort.

La municipalité se félicite d'avoir rétabli l'harmonie et la tranquillité. A l'entendre, elle a victorieusement résisté aux ennemis de la constitution, « au pouvoir ministériel qui » voudrait l'anéantir, et au militaire que ce pouvoir enhar- » dit et protège (1). »

La vérité est que sa résistance a été une agression et que si elle a eu le mérite d'éviter l'effusion du sang , elle a, d'autre part, travaillé pour l'anarchie.

Cette journée du 30 avril laisse M. de Beausset profondément blessé dans sa conscience et sa dignité militaires. « Quoique je n'aie pas perdu l'honneur, » écrit-il à M. de Miran, le i*"" mai , « je n'en suis pas moins déshonoré ; et » dès aujourd'hui je cesse de porter cet habit qui fait et fe- » rait ma honte. Mais MM. de La Roque et de Calvet, dans » mon opinion, sont des J... f... »

(1) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune, du 15 février au 19 juillet 1790, f° 60, séance du 1" mai. — Revue de la. Révolution : Taine, La Provence en 1190-1191, 5 février 1887 : copie du procès-verbal de la journée du 30 avril' 1790 au fort Saint-Jean de Marseille, pp. 104-7 ; copie de la lettre écrite à M. le marquis de Miran par le chevalier de Beausset, major au fort Saint-Jean (1" mai 1790), p. 112-13; 5 mars 1887 : extrait des lettres que le chevalier de Beausset a reçues de son frère, et du procès-verbal du conseil de guerre que ce dernier a tenu, dans le fort Saint-Jean, avec MM. les officiers commandant la garnison, l'artillerie et le génie de la place, pp. 188-92. Lo baron Poisson, l'armée et la garde nationale, t, I, pp. 209-211.

L'attitude de M. de Beausset, au moment de la capitulation, (lu'il a refusé de signer, a ulciTé les officiers nniiiicipaux; ils se sont répandus en invectives contre lui. « Cela, » ajoute-t-il, « pourra bien me mener à me faire » pendre; patience, j'y tiens peu (1). »

Le peuple n'a que trop recueilli les propos de ses magistrats. M. de Beausset ne bravera pas son ressentiment, mais il s'y exposera (2). Pourtant le lendemain , 2 mai , il reste, mande-t-il à son frère , comme prisonnier dans son logement. Ce n'est pas qu'il soit aux arrêts; mais ses amis lui ont conseillé de ne pas sortir. Quelques-uns même seraient d'avis qu'il partit. Partir ! Mais ce serait livrer au pillage ses meubles et effets qui sont presque tout son avoir. Avec le peu d'argent comptant qu'il possède et ses revenus médiocres, où irait-il? « Nous verrons, » continue-t-il ; « le temps décide les choses, et souvent les finit » en un instant (3). »

Dans ces derniers mots, il y avait le pressentiment et comme la vision du dénouement sanglant qui approchait.

Les circonstances précises de la mort du major de Beausset sont assez difficiles à démêler à travers les contradictions passionnées des récits qui retracent ce crime.

Le i*"" mai, le conseil général de la commune avait décidé de réclamer de MM. de la Roque et de Calvet les armes déposées dans les magasins de leurs forts (4).

Le lendemain, M. de Beausset sembla vouloir s'opposer au moins d'une manière passive à l'exécution de cet arrêté. Il refusa de livrer les clefs des magasins et finit par les remettre.

(1) Revue de la Révolution, 5 février 1887 ; La Provence en 1790, etc. : copie de la lettre écrite à M. de Miran par M. le chevalier de Beausset major du fort Saint-Jean (1" mai 1790j, pp. 112-13.

(2) Revue de la Révolution, 5 mars 1887; Taine, etc. : extrait d'une lettre, du 1" mai, du chevalier de Beausset à son frère, p. 189.

(3) M., ibid. : extrait d'une lettre, du 2 mai, du même au même, pp. 189-190.

(4) Archives municipales de Marseille, délibérations du conseil général de la commune, du 15 février au 19 juillet 1790, séance du 1" mai, f" 64.

Pendant qu'il discutait avec les commissaires de la municipalité, MM. Cliompré, Blanc-Gilly et Mossy fils, — le peuple — c'était l'après-midi d'un dimanche, — se pressait houleux sur l'esplanade du fort.

M. de Beausset craignit-il que cette foule n'envahît et ne pillât le fort même dans lequel elle commençait à se répandre? Ordonna-t-il de dresser le pont-levis? Ce n'est pas impossible , ce n'est pas invraisemblable, mais ce n'est pas non plus certain.

Alors , d'après les uns , il aurait été saisi par la garde nationale de service qui croyait à une trahison ; d'après les autres, il aurait voulu parler au maire, se rendre à la maison commune , en demandant , mais en vain , qu'on l'y conduisit par eau.

Quoi qu'il en soit, dés qu'il paraît sur le glacis, la populace, mêlée de gardes nationaux, le reconnaît et l'insulte. Il fait quelques pas ; on l'insulte encore et d'une manière plus violente. Personne ne parait s'inquiéter de le protéger. Il se réfugie dans la boutique d'un perruquier nommé Mangin. Le peuple l'y suit. Son escorte de soldats-citoyens refoulée, bousculée ne le défend pas ou ne peut le défendre ; lui-même reçoit dans le dos un coup de baïonnette qui l'abat. On l'immole ; il subit d'atroces mutilations. Sa tête plantée au bout d'une fourche est promenée dans les rues par une bande hideuse, mêlée de femmes, devant laquelle un homme avec épaulettes et hausse-col marche fièrement l'épée haute (1).

(1) Recueil de la Méjanes, 31.324, t. IV, pièce xxxiv : Marseille sauvée, p. 12-14; pièce Liv : adresse à l'Assemblée nationale, portant plainte et dénonciation contre le sieur d'André, député de la ville d'Aix, par M. Blanc- Gilly, de Marseille, administrateur du département des Bouches-du-Rhône, pp. 3-5. — Journal do Provence, t. XXVIII, p. 45. — Archives parlementaires, t. XV, p. 496 : discours de M. d'André (séance du 12 mai). — Lourde, t. I, p. 263. — Esquisses historiques , t. I, p. 79. — Il est, dans les récits contemporains do ce tragique événement, plusieurs circonstances que nous n'avons pas hésité à rejeter. Seule, une crédulité passionnée ou une haine aveugle pouvait admettre que le major de Beausset avait donné l'ordre de tirer sur le peuple ou sur la garde nationale , menacé la vie des commissaires, et fait allumer une mèche communiquant avec le magasin à poudre,

Le conseil général, convoqué st»iis le coup de cet attentai, ordonne des i)atr(»uill('s, arrête d'écrire i\ MM. Castellanet et Peloux, de demander ses bons ollices au comte de Mirabeau et d'invoquer la médiation du maire d'Aix auprès de la garnison de cette ville qui pourrait être tentée de venger l'infortuné major (1;.

Nous n'avons pas retrouvé la lettre à MM. Castellanet et Peloux, dont le conseil général avait d'avance indiqué le tour et l'esprit; mais il ne nous semble pas douteux qu'elle ait été écrite ; et il est permis de penser qu'elle avait beaucoup de ressemblance avec le post-scriptum dont le conseil fît suivre son adresse à MM. les députés de l'Assemblée nationale.

Ce post-scriptum est caractéristique.

La municipalité regrette la mort de M. de Beausset ; mais elle est plus contrariée qu'indignée ; et ce n'est pas pour les assassins qu'elle a des expressions sévères : « Un « accident imprévu et irréparable, » dit-elle, « est venu » troubler cruellement notre satisfaction. Le sieur de » Beausset, major du fort Saint-Jean , condamné déjà par )) l'opinion publique, s'est livré lui-même avec audace aux » ressentiments du peuple indigné de ses excès. Il a )) trompé la vigilance de la garde nationale. La Providence » semble l'avoir abandonné au décret inviolable de sa ven- » geance ; il a péri misérablement dans la foule qui l'acca- » blait. Nous serions trop heureux, si une longue suite de » vexations que nous avons souffertes, n'avait enfin dérobé » à notre générosité le salut de ce grand coupable (2). «

Le bruit de la prise des forts et de l'assassinat de M. de Beausset se répandit d'abord dans Paris avec de grosses exagérations et de graves inexactitudes. Les Révolutions de

(1) Archives municipales, registre des délibérations du conseil général de la commune, commencé le 15 février, et terminé le 19 juillet 1790, f" 65.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 17S9, etc. : adresse à MM. les députés de l'Assemblée nationale (3 mai 1790), f 161.

France et de Brabant prétendirent que les citoyens de Marseille étaient entrés par la brèche dans le fort Saint- Jean, que cet assaut avait coûté la vie à quatre cent cinquante d'entre eux, et que le commandant, M. de Calvet, avait été pendu (1). Le récit ou plutôt le venimeux pamphlet, intitulé : Marseille sauvée, ne tarda pas à être débité dans les rues. Le 7 mai , M. d'André le dénonçait à l'Assemblée nationale comme ne renfermant que des détails faux; et lui-même, dans quelques mots, commettait àeut erreurs. « La vérité , » disait-il , « est que la garde natio- » nale a surpris le fort Saint-Jean et que l'officier qui com- » mandait, a été tué (2). »

Ce n'était pas la vérité ; on la connut un peu mieux , sans la posséder tout entière, lorsque les lettres et procèsverbaux de la municipalité et les rapports de l'autorité militaire parvinrent à la Constituante et au ministère.

Dés le 10 mai, le ministère avait pris ses mesures, et M. de Saint-Priest écrivait aux officiers municipaux de Marseille une lettre sévère pour annoncer et accompagner les ordres de son maître. Le roi enjoignait à son procureur auprès de la sénéchaussée de cette ville d'informer sur la mort de M. de Beausset; il prescrivait l'évacuation immédiate des forts par la garde nationale et le remplacement dans ces forts du régiment de Vexin par celui d'Ernest. Il confiait l'exécution de ces ordres à un officier supérieur qu'il allait faire partir pour remplacer, en Provence, M. de Miran, démissionnaire. Cet officier était le marquis de Crillon , député de la noblesse pour la sénéchaussée de Troyes (3).

(1) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, t. II, n" 25, p. 5G0.

(2) Archives parlementaires, t. XV, p. 422.

(3) Archives nationales, F^, 3197 : lettre de M. de Saint-Priest aux officiers municipaux do Marseille : « Sa Majesté ne se serait pas attendue qu'au lieu » d'excuser ces coupables démarches, vous les présenteriez comme dignes » d'éloges. Elle ne me permet pas de répondre aux motifs que vous alléguez, » et m'ordonne seulement de vous prescrire, de sa part, de faire évacuer

Mais ces ordres et cette lettre furent retenus, parce que M. (le Saint-Priest sut que l'Assemblée nationale s'occupait d'un décret sur le même sujet (1).

M. Lourde parle d'un comité qui aurait été ou plutùl qui se serait saisi de l'aiîaire. Mirabeau , le duc de La Rochefoucauld, d'André en auraient fait partie.

Les expressions de cet historien qui ne produit aucun texte pour les expliquer, les préciser et les justifier, sont vagues.

Le comité qu'elles désignent plutôt par une allusion que par une indication nette, n'a pas été formé par un vote de l'Assemblée; il achève de se constituer à côté d'elle et pour agir sur elle. Mirabeau le nomme le comité de La Rochefoucauld : il s'appelle déjà la société de 1789 (2).

Des hommes modérés, honnêtes, éclairés, qui s'eJQTraient des excès de l'anarchie et veulent concilier la liberté et l'ordre public, viennent de le fonder, sous les auspices de Franklin et de Washington (3). Il ressemble plus à un cercle, même à une académie des sciences politiques et sociales qu'à un club. Ses membres, dont les principaux sont Bailly, Lafayette, Mirabeau, Talleyrand, La Rochefoucauld, Le Chapelier, Sieyès, Pastoret, Frochot, peutêtre aussi d'André, pensent que « si l'audace et même l'im-

» immédiatement, par la garde nationale, les forteresses où elle s'est intro- » duite. Une prompte obéissance aux ordres du roi, que je joins ici, peut » seule atténuer des torts aussi graves. Le roi va faire partir un officier gé- » néral pour prendre le commandement de ses troupes en Provence. » Cette lettre a été imprimée; elle se trouve sous cette forme dans la liasse des archives nationales indiquée en tête de ce renvoi , et dans le recueil de la Méjanes, intitulé : Assemblée nationale, 31324, t. IV, pièce xxxv. — Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune, du 15 février au 17 juillet 1790, séance du 17 mai 1790, f" 72-3- (i) Archives parlementaires , t. XVI, p. 48, séance du 2 juin : lettre de M. de Saint-Priest au président de l'Assemblée nationale.

(2) L'assimilation de ce comité à la Société de 1789 est justifiée par deux lettres de Mirabeau, l'une à La Fayette, 13 mai [Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marc/j, t. II, p. 15), l'autre au comte de La Marck, 26 juin {Id., ibid., p. 54). — Louis Passy, Frochot, pp. 48-50.

(3) Journal de la société de 1789, n" 3, pp. 36-7 : discours de La Rochefoucauld.

» pétuosité sont utiles pour conquérir une révolution, la » mesure seule peut la consolider (1). »

Peut-être, dans ces paroles, a-t-on reconnu la touche de Mirabeau. Elles sont extraites d'une réponse qu'il a faite, comme président de la société de 1789, aux députés des Amis de la constitution de Nantes qui sollicitaient l'affiliation.

Rongé de soucis domestiques et financiers, inquiet de la marche des événements, à la veille de devenir le conseiller de la cour, il a, le 28 avril, adressé à La Fayette, des propositions d'alliance, sincères alors sans doute, et qui respiraient la plus haute sagesse politique (2). Il est entré résolument dans une société où se groupaient les amis du général (3).

Mais il entend bien ne pas aliéner sa liberté de pensée , de parole et d'action. Il ne sera jamais l'homme d'un parti; il est et reste toujours lui-même.

Les principes ne sont pas seuls à le guider. L'obéissance qu'il leur rend est éclairée et parfois restreinte par un sentiment très vif des nécessités de la politique et par les calculs auxquels il se livre sur ces nécessités.

La Fayette et ses amis du comité de La Rochefoucauld ont été très émus des événements de Marseille. Pour couper court aux effets que pourrait avoir cet exemple d'insubordination, ils voulaient que l'Assemblée mandât à sa barre deux membres de la municipalité de cette ville.

Mirabeau n'est pas de cet avis pour trois motifs qui se tiennent, en formant entre eux comme une sorte de gradation.

Il jouit à Marseille d'une grande popularité. Il y a quelques jours à peine , les artistes de Paris admiraient dans l'atelier du sculpteur Lucas de Montigny un buste très

(1) Journal de la société de 1189, n" 8, p, 29.

(2) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Murch, t. II, pp. 1-6.

(3) Louis Passy, Frochot, p. 50.

254 MinABKAI' ET LA mOVENCIi:.

bien réussi de eel orateur, destiné h la nuiiiiciiialil<i marseillaise (1). Cette municipalité renferme les plus (diauds amis politiques de Mirabeau. Dans la crise qu'elle traverse, elle compte sur sa protection; il ne veut pas tromper son attente (2).

En soulTrant que Marseille fût inculpée , il craindrait de faire le jeu de Barnave et des Lameth, c'est-à-dire de l'extrême gauche. « 11 ne faut pas leur laisser l'avantage de » proposer un décret plus favorable, ce qui augmenterait » leur influence dans Marseille (3). »

Une autre considération d'ordre supérieur s'oppose à toute rigueur précipitée qui pourrait être une imprudence funeste. Il y aurait un danger réel à déclarer rebelle et à punir comme telle une ville de cent quarante mille âmes (4)^ placée à l'extrémité de l'empire et pleine de fermentation,

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790, p. 136 : de M. Lucas de Montigny (7 mai 1790) : « J'ai l'honneur, Messieurs, de vous prévenir que, d'après l'avis que m'a » donné M. le comte de Mirabeau, j'ai fait /partir de Paris, le mardi 27 avril, » le buste de M. le Comte, que M. Lieutaud m'avait commandé, avec celui » de M. Necker, pour la municipalité de Marseille. Ils étaient terminés l'un » et l'autre, à la satisfaction d'un grand nombre d'artistes et de M. le Comte, » lorsque j'ai appris que la municipalité ne voulait plus celui de M. Necker, » pour lequel M. de Mirabeau m'a assuré que je devais compter sur la jus- » tice d'un dédommagement proportionné à la perte de mes avances et de » mon temps.

» Je souhaite très ardemment , Messieurs , que vous soyez (contents ? » mot omis) du buste do M. le Comte, et, si vous l'êtes, j'espère, — d'autant » plus que M. de Mirabeau et M. Le Blanc ont cru devoir me le promettre » en votre nom, — que s'il se présentait quelque nouveau monument pour » votre ville, vous voudriez bien ne pas me perdre de vue et compter sur » tout mon zèle et sur tous mes soins. »

(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres écrites , commencé le 8 septembre 1789 : lettres des 3 et 5 mai à M. le comte de Mirabeau, f 162.

(3) Mémoires du général La Faiielle , t. Il, pp. 459-460 : lettre de M. Pellenc au général La Fayette. Cette lettre ne porte pas de date ; un passage permet de lui assigner celle du 15 juin 1790. M. Pellenc dit : « L'affaire (de » Marseille) vient ce soir, après un rapport dont la ville de Nimes est l'ob- » jet. » Or c'est dans la séance du 15 juin au soir que le vicomte de Macaye, député pour la noblesse du bailliage de Labour, lut son rapport sur les troubles de Nimes (Archives parlementaires , t. XVI, pp. 229 et s.).

(4) Ce chiffre est très exagéré.

dans un moment où « l'Etat est sans magistrature, le pou- » voir exécutif sans armée, le ministère sans influence (1). » On serait tenté de croire que Mirabeau exagère complaisamment l'impuissance du gouvernement et les difficultés de la situation à Marseille; mais avant d'accuser cette exagération , il convient de relever un singulier accord entre les appréciations de Mirabeau et celles d'un correspondant anonyme du ministre de la guerre , le comte de La Tourdu-Pin.

« Rien, » écrivait le 3 mai ce correspondant, sans doute officier supérieur en Provence , « de si difficile et de » si délicat que d'adopter une opinion sur le parti à pren- » dre relativement à Marseille ; il faudrait la conquérir pour » y rétablir l'ordre et la sûreté et nous sommes bien loin » d'en avoir la liberté et les moyens. — Peut-être, » ajoute-t-il quelques lignes plus loin, « quand il n'y » aura plus d'obstacle ni d'opposition, restera-t-on tran- » quille. Il ne faut pas irriter des têtes exaltées et en » grand nombre , quand on n'a pas les moyens de les » contenir (2). »

Fort de ces raisons, Mirabeau, dans le Comité, « pulvérise le projet de mandement. » La Fayette converti renonce à le soutenir; Mirabeau ne renonce pas à le combattre (3). En même temps, il approuve les ordres du roi et s'efforce de les désarmer ou tout au moins de les émousser.

Il ne se contente pas de soutenir de vive voix ses vues et ses arguments ; il les expose par écrit au marquis de Grillon.

Celui-ci l'a consulté sur les derniers troubles de Marseille et sur le parti qu'il devait prendre lui-même.

Mirabeau lui répond par un mémoire à la fois développé

(1) Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau, t. VII : lettre à M. de Grillon, pp. 77, 85 , 86.

(2) Revue de la Révolution, 5 mars 1887; Taine, etc., p. 187 : lettre de M*** à M. le comte de La Tour-du-Pin (3 mai 1790).

(3) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, pp. 15-6 : lettre de Mirabeau à La Fayette.

256 MIRABEAU KT l,A PHOVKNC-K.

et concis où hi finesse de la dialectique dégénère parfois en subtilité, etîleure le sophisme et touche à la casuistique. Il cherche dans les intentions ou les illusions du peuple marseillais la mesure morale des actes que celui-ci vient d'accomi»lir et conclut que la prise des forts et leur occupation en commun par la garde nationale et la troupe réglée ne constituent qu'une simple illégalité (1).

Cette illégalité doit cesser ; mais ce n'est point par la force, par l'envoi des troupes qui ne feraient qu'indisposer, si elles sont inutiles, qui seraient insuifisantes, si elles étaient nécessaires (2), qu'il faut contraindre les Marseillais à l'obéissance. Il convient de les y amener par la persuasion. Mirabeau voudrait charger les trois commissaires royaux du département des Bouches-du-Rhône et le commandant de la garde nationale d'Aix de communiquer à la municipalité et à la milice de Marseille l'ordre relatif à l'évacuation des forts. Ce commandant et ces commissaires ont la confiance de la population; elle les écouterait d'autant plus volontiers qu'elle saurait aussi dans leurs mains la mission de procéder. à une enquête sur la mort de M. de Beausset et pourrait espérer une grâce en échange de l'obéissance (3).

Si l'on regrette qu'un cri d'indignation ne vienne .pas interrompre la froideur imperturbable de ces raisonnements, il ne serait pas juste de dire que Mirabeau réclame pour l'assassinat de M. de Beausset une de ces criminelles amnisties qui sont l'énervement ou plutôt la ruine de la conscience publique, mais il estime que le moment de sévir n'est pas encore venu, tant qu'on ne sait pour quelle cause, comment et par qui ce meurtre a été commis. Il est vrai que, sans crainte de se contredire, il présume le résultat de l'enquête et regarde comme presque démontré qu'il n'y a dans ce crime que l'attentat de quelque ennemi secret et

(1) Mémoires de Mirabeau, t. VII : lettre à M. de Grillon, pp, 77-80, 83.

(2) Id., ibid., p. 81.

(3) Id., ibid., p. 83.

personnel « qui a voulu se cacher dans la foule et souiller ses concitoyens de sa propre atrocité (1). »

La conclusion de ce mémoire n'est pas formellement exprimée ; mais il est facile de la suppléer. Mirabeau conseille à M. de Grillon de ne pas accepter la mission du roi et de rester sur les bancs de l'Assemblée. M. de Grillon comprendra ce sous-entendu fort clair, presque impérieux, il s'y conformera (2).

Les ministres pressentent et craignent cette décision de sa part. Le meilleur moyen de la prévenir ou de la changer serait d' « amadouer l'Assemblée. »

Un homme politique, sans doute, instruit des choses de Provence, et auquel le secrétaire de M. de Saint-Priest a demandé conseil, peut-être M. d'André ou M. de Garaman, voudrait plus de liant et de moelleux dans la lettre que ce ministre écrit à la Gonstituante pour lui communiquer les ordres du roi et le choix que ce prince a fait de M. de Grillon. Il trouve surtout l'avant-dernière phrase trop sèche et trop raide. M. de Saint-Priest se contente de dire : « Sa » Majesté ne doute pas que l'Assemblée n'applaudisse à » cette disposition. » Pourquoi ne pas ajouter : « Sa Ma- » jesté serait vraiment affectée de différer de sentiments » avec elle, en aucun temps, sur aucun sujet ; car c'est de » leur accord, de leur union intime que dépend le salut » de l'empire et l'inébranlable fermeté de la constitu- » tion (3). »

Get avis judicieux n'arriva pas à temps ou ne fut pas pris en considération, La correction qu'il suggérait ne figure pas dans le texte de la lettre ministérielle dont un des se-

(1) Mémoires de Mirabeau, t. VII : lettre à M. de Grillon, p. 84.

{1) Archives parlementaires, t. XV, p. 499, séance du 12 mai 1790 : le marquis do Grillon : « Membre de rAssorabléc nationale, je me fais gloire » d'y demeurer sans cesse, et ne puis accepter cette commission. On n'en » a jamais douté. Je demande à n'ctrc envoyé nulle part que sur les ordres » de l'Assemblée. »

(.3) Archives nationales, F', 3197 : lettre de... à un secrctniro ilr M. de Saint-Priest (billet sans date ni signature).

258 HinADEAU ET I.A phovknck.

crétaires de l'Assemblée lit I;i leclurr lï haute voix pendant la séance du 1\? mai. 11 lut également deux fragments de relation ou il'apologie émanés de la municipalité de Marseille et venus j)ar les bureaux du ministère (I).

Cette triple communication ouvrit le débat ; on pouvait s'attendre à ce qu'il serait vif. Un moment, il fut violent.

D'André monta le premier à la tribune.

Simplement, sans phrases et sans détour, il fit part à l'Assemblée des renseignements qui lui étaient parvenus sur la prise des forts et la mort de M. de Beausset. Une légende révolutionnaire commençait déjà à se former autour de ces événements ; il s'appliqua à la dissiper.

S'il ne prononça pas un beau discours, il accomplit une action courageuse.

Il dénonça les torts de la municipalité et du peuple de Marseille avec le sentiment des dangers que pouvait attirer sur lui son exactitude à remplir ce devoir : « Toutes » mes propriétés, » s'écria-t-il , « ma femme et mes en- » fants sont à cinq lieues de Marseille. J'ai oublié leurs » périls et mes intérêts les plus chers , parce qu'il fallait » soutenir la révolution et la liberté, réprimer la licence et » l'anarchie (2). »

Malgré la préoccupation de la vérité historique, qui semblait dominer chez M. d'André, son discours était un réquisitoire.

La conclusion manquait à ce réquisitoire (3). Ce fut le duc de la Rochefoucauld qui prit soin de la présenter sous la forme d'un projet de décret ainsi conçu :

« L'Assemblée nationale, profondément affligée des dé- )) sordres et de l'insubordination à l'autorité légitime , qui » se sont manifestés dans une grande partie du royaume ,

(1) Archives parlementaires, t. XV : séance du 12 mai, pp. 495-96.

(2) Archives parlementaires, t. XV, p. 496.

(3) Camille Desmoulins {Révolutions de France et de Brahant, t. II. n" xxv, p. 564) dit le contraire; mais ce publiciste, qui a plus de verve que de scrupules, traite la vérité avec un sans façon par trop humoristique.

» et notamment de la surprise du fort de Notre-Dame-de- » la-Garde à Marseille, par des gens sans aveu , de l'occu- » pation des autres forts et des excès qui en ont été la » suite , charge son président de se retirer par devers le » roi pour remercier Sa Majesté des mesures qu'elle a pri- » ses pour réprimer ces excès , et faire punir les coupa- » blés (1). »

M. Castellanet répondit à M. d'André et, présenta la défense de Marseille. Son plaidoyer, empreint de cette partialité que le patriotisme local excuse et commande presque, était habile, pressant, même éloquent : « Qu'a fait la municipalité y » disait-il. « Elle a employé les » moyens de conciliation ; elle ne pouvait pas en em- » ployer d'autres. Marseille est peut-être la seule ville » où l'exécution de la loi martiale soit impossible. Le port » recèle vingt mille matelots étrangers qui habitent sur la » mer, et se répandent sans cesse sur les quais. Au pre- )) mier mouvement , il faut d'abord songer à défendre le » lazaret, d'où l'on peut, en un moment, faire sortir et je- » ter sur toute la France le plus horrible fléau. Il fallait » donc que la municipalité employât les moyens de dou- » ceur ; elle l'a fait , et on ne peut pas l'en blâmer. Je ne » suis pas monté à la tribune pour excuser les coupables , » mais pour justifier la municipalité. Je ne dirai rien sur » l'accident affreux arrivé à M. de Beausset. Les in- » formations ordonnées par le roi feront connaître les » criminels, et appelleront sur eux la vengeance des » lois (2). »

S'il réfute les accusations de M. d'André, M. Castellanet adopte la proposition de M. de la Rochefoucauld. D'après M. Lourde, il la connaissait d'avance. Mirabeau l'en avait informé. C'est très vraisemblable. La députation de Marseille avait été consultée ; le journal des débats et décrets

(1) Archives parlemenlairea , t. XV, p. 497.

(2) Arcliives parlementaires, t. XV, p. 497.

260 MIRABEAU ET l.A PnOVRNCE.

lait ilire à M. (JaslcUanel qu'elle avait doiiiié son adhésion à l'envoi de M. de Crillon en Provence (1).

On sait déjà comment Mirabeau avait rendu cette adhésion inutile.

Tout jusqu'alors marchait au gré de cet orateur; mais voici que La Fayette parait à la tribune; après quelques mots sur l'obligation de veiller à ce que rien ne favorise une conVre-révolution, impossible d'ailleurs, il insiste sur le concert de mouvements séditieux qui semblent, ajoute-t-il, se lier de Strasbourg à Nimes, de Brest à Toulon. 11 importe d'étouffer cette épidémie ou ce complot d'anarchie. « Si les municipalités s'écartent de leurs fonctions , il faut » les rappeler avec sévérité à leurs devoirs. »

Ce discours est un peu confus. La conclusion reste en suspens. « Je me réserve, » dit le général, « de présenter » mon opinion sur le décret qui vous est proposé, lorsque » M. de la Rochefoucauld vous aura indiqué l'amendement )) qu'il veut vous soumettre (2). »

Cet amendement, c'est celui-là même que Mirabeau se flattait d'avoir pulvérisé. Il croit avoir décidé La Fayette à l'abandonner. Et c'est La Fayette lui-même qui l'introduit et le recommande d'avance au suffrage de l'Assemblée, en laissant d'ailleurs à M. de la Rochefoucauld le soin de déclarer qu'il consiste à mander à la barre deux membres de la municipalité de Marseille.

Mirabeau ne s'attendait pas à la défection de La Fayette; mais il attendait l'amendement , il était prêt à le combattre.

Il le fit avec un crescendo d'irritation qui , d'abord contenu , finit par un éclat.

Après avoir qualifié de plaidoyer insidieux la lettre de M. de Saint-Priest, il triompha de la sagesse des ordres du roi, qu'il confondait trop complaisamment avec les me-

(1) Journal des débats et décrets, n" 274, p. 17.

(2) Archives parlementaires, t. XV, p. 497.

sures suggérées par lui-même dans son mémoire pour M. de Grillon 1). Ces éloges étaient, autant de critiques indirectes et d'autant plus dangereuses de l'amendement auquel Mirabeau reprochait une précipitation étourdie et imprudente : « Le » roi, )) ajoutait-il, « a senti qu'il ne devait pas juger, qu'il » ne le pouvait qu'après avoir pris des éclaircissements et » des informations; il les a demandés; il n'a exigé qu'une » restitution simple et légale ; on vous propose, au contraire. » de tout juger, de tout préjuger. »

Ce n'est pas que de son côté Mirabeau eût besoin d'une plus longue enquête pour justifier la municipalité : « Que » pouvait-elle faire? » demandait-il, « quand elle voyait le » peuple attaquer les forts , les forts prêts à se défendre , )) les malheurs les plus aiîreux menacer la ville? Que pou- » vait-elle faire? — Dire au peuple : je vais obtenir ce » que vous demandez. — Dire aux forts : Cédez au mai- » tre des maîtres, à la nécessité. »

Une raison sévère avait le droit de n'être pas absolument satisfaite de celte argumentation; mais avec M. de Miran , qui serait sans doute bien étonné de déposer en faveur de Mirabeau , il faut le reconnaître : « si les forts avaient été réellement attaqués, et qu'ils se fussent défendus )) comme ils auraient dû le faire, il aurait pu en résulter » des effets très funestes pour la ville et pour le port (2). »

Redoublant de véhémence et d'audace . l'orateur ne se

(1) Archives parlementaires, t. XV, p. 498. Dans son discours, Mirabeau dit : « Le roi a fait un acte de pt-rc en chargeant les commissaires du dé- » partement des Bouches-du-Rhûnc d'aller faire connaître ses ordres; il a » pensé que ces commissaires ne traiteraient pas une illégalité de rébellion, » et n'apprendraient pas, à une province qui se croit fidèle, qu'elle est 1) rebelle. »

Il est à remarquer que les lettres du roi et des ministres ainsi que la copie du décret de l'Assemblée nationale ne renferment pas la moindre mention des commissaires du département (Registre des délibérations du corps municipal, commencé le 23 février 1790, f" 38, et registre des délibérations du conseil général de la commune, du 13 février au 19 juillet 1790, f«' 72-73).

(2) Revue de la Révolution, 5 février 1887; Taine , etc. : lettre de M. de Miran à M. de Saint-Priest (2 mai 1790), p. 115.

contenta plus d'excuser Marseille ; il sembla vouloir la glorifier au nom de la révolution et de la liberté sauvées par son atlenlal; mais il fut interromjju. Sa parole se perdit dans K' bruil. Son emporlemenl nr lil (pic s'accroître, et au sortir de ce tumulte, il prit violennnent La Fayette à partie, invoquant contre lui le souvenir des journées d'octobre.

« Pourquoi , » s'écria-t-il, « le 5 octobre ne serait-il pas » coupable ici, et le l"' mai serait-il coupable à Marseille? » Pourquoi la munici[)alité de Marseille ne dirait-elle pas » à ceux qui appellent sur elle les foudres du pouvoir exé- » cutif : appelez donc la hache sur vos têtes. Etes-vous » donc assez étrangers aux mouvements illégaux pour oser » récriminer contre nous sans connaître les faits (1) ? »

Mirabeau venait de s'abandonner à la colère, et d'envenimer le débat par d'irritantes personnalités.

La discussion ne fut plus qu'une mêlée confuse et violente où l'extrême gauche avec Barnave, Charles et Alexandre de Lameth, se jeta tête baissée. Mirabeau avait demandé le renvoi de l'affaire au comité des rapports. Il donna rendez-vous à ses accusateurs devant ce comité. Il n'ignorait pas qu'il y avait en ce moment au sein de l'Assemblée nationale des gens qui le dépeignaient comme l'instigateur des troubles de Marseille. En attendant de les convaincre de mensonge, il leur jetait comme un démenti cette fière déclaration ; « J'ai mis la paix à Mar- » seille, je mets la paix à Marseille, je mettrai la paix à » Marseille (2). »

Au milieu de ces récriminations, mêlées de motions plus ou moins révolutionnaires, l'amendemont de La Rochefoucauld et de La Fayette disparut. Le projet primitif de décret atténué , abrégé , réduit à sa plus insignifiante expression, ne fut que l'approbation vague et platonique des

(1) Archives parlementaires, t. XV, p. 498.

(2) Idem, t. XV, p. 499.

mesures du roi (1), rendues illusoires elles-mêmes par les conseils que M. de Grillon n'avait que trop suivis.

La séance se terminait bien pour la municipalité de Marseille qui allait témoigner, avec effusion, sa reconnaissance à Mirabeau (2); mais elle avait été mauvaise pour la cause du parti modéré, pour celle de la liberté et de l'ordre.

La Fayette et Mirabeau n'étaient pas sans regretter, à des degrés différents , l'incident qui les avait mis aux prises et pouvait compromettre leur alliance encore mal affermie. Le premier craignait que Mirabeau ne fût personnellement blessé de ce qui s'était passé. Le second faisait évanouir ses susceptibilités personnelles devant la considération des grands [intérêts qui souffraient de leurs divisions. « Eh bien! Monsieur le marquis, » lui écrivait-il dès le lendemain , « ce que j'avais tant re- » douté est arrivé. Par votre aimable , mais fatale com- » plaisance pour vos amis, vous m'avez fait hier beau- » coup de mal et, ce qui me fâche le plus, vous vous en » êtes fait à vous-même. » — Il reproche à La Fayette d'avoir manqué à ses engagements. — « Je ne vous rap- » pelle ces circonstances, » continue-t-il, « que pour vous » montrer combien la fidélité est indispensable dans les » liaisons politiques. Vous avez eu des succès. — Pour- )) quoi me forcer aussi d'en obtenir contre vous, c'est-à- » dire contre moi-même? — Voilà ce qui m'a vivement » affecté. Voilà, si nous n'y prenons garde, ce qui perdra » la chose publique. » — Et, par une question pour laquelle il demande une réponse immédiate, Mirabeau offre

(1) Archives parlementaires, t. XV, p. 499. « L'Assemblée nationale, profondément affligée des désordres qui ont eu lieu dans plusieurs endroits du royaume, et notamment dans la ville de Marseille, charge son président de se retirer vers le roi pour remercier S. M'^ des mesures qu'elle a prises, tant pour la recherche des coupables que pour la réparation de ces excès, et renvoie l'examen de cette affaire et de ses dépendances au comité des rapports. »

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789, f» 172.

264 MIRABEAU ET I.A mOVENCE.

au général l'occasion de renouer leur entente. « Prondrons- » nous en commun d'iuitres mesures sur l'affaire de Mar- » seille? » lui écrit il. « Veillerons nous au rapport qui en M si'ra t'ait pour concilier ce qu'exigent les principes 'avec » ce que prescrit la nécessité (1)? »

Cette affaire n'est i)as linie à l'Assemblée; à Marseille, elle va entrer dans une i)liasc nouvelle.

Le 17 mai, dans la matiuée, un courrier extraordinaire remet à M. Merle, l'officier uumicipal (jui remplace le maire, un paquet contenant ordres du roi , lettres ministérielles de MM. de Saint-Priest et de La Tour-du-Pin, décret de l'Assemblée nationale.

On en connaît l'objet et la teneur : évacuation immédiate des forts par la garde nationale, remplacement, dans ces forts, du régiment de Vexin par celui d'Ernest, information sur le meurtre de M. de Beausset par le procureur du roi de la sénéchaussée , enfin approbation de ces mesures par la Constituante.

Anxieux, troublés, les officiers municipaux croient, dans ces conjonctures, devoir convoquer extraordinairement le conseil général de la commune.

Ce conseil se réunit le même jour, dans l'après-midi, à quatre heures.

Sur les conclusions du substitut du procureur de la commune, il déclare qu' « il ne peut, sans frémir d'horreur, » envisager les conséquences funestes de la témérité de » M. de Saint-Priest. »

Attaché par goût et par sentiment à l'ancien régime, M. de Saint-Priest est trop homme d'esprit pour ne pas sentir qu'il faut céder au courant. Sur plusieurs points, il est plus dans le sens de la révolution que beaucoup d'autres ; mais les propos qu'il souffre chez lui ou qu'il tient luimême, le ton de dénigrement ou d'ironie avec lequel il

(1) De Bacourt , Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, pp. 15-16.

parle de l'Assemblée offensent les partisans du nouvel ordre de choses et ne leur permettent pas de prendre confiance en lui (1). « Il est dans le ministère le seul homme » qui ait du caractère, )> écrit l'américain Gouverneur Morris à Washington ; « mais une personne qui le connaît » bien assure qu'il a le cœur vénal et faux (2). »

Le conseil général de la commune le rend responsable des ordres qu'il reçoit du gouvernement et contre lesquels il donne aux citoyens l'exemple de protester. Il s'indigne que l'autorité ministérielle, c'est-à-dire l'Etat, ose réclamer des forteresses, lorsque les corps municipaux, gardiens des droits de tous, jugent que, pour la conservation de ces droits, elles doivent être à leur disposition. Marseille ne cédera point. Le commandant d'Ernest sera requis de rester dans la ville ; celui de Vexin, de ne pas sortir des forts jusqu'à nouvel ordre. Quant à l'évacuation de ces forts par la garde nationale, il n'en sera point question. La municipalité n'obéira ni à l'Assemblée nationale, ni au roi, mais fera parvenir une adresse à chacun d'eux. M. de Saint-Priest sera mis à l'index ; on cessera toute correspondance avec lui (3).

Pendant que le conseil vote ainsi la rébellion ouverte, le peuple s'agite, les imaginations se montent. A Paris, les bruits d'un complot contre-révolutionnaire, ourdi par un officier supérieur français au service de la Hollande, M. de Maillebois (4) tournent toutes les têtes (5). Il est possible qu'ils soient parvenus jusqu'en Provence (6). Marseille a

(1) Mémoirps du général La Fayette, t. II, p. 420. — Do Bacourt, Correspondance entre le comle de Mirabeau et le comte de La Mardi, t. II, p. 17 : le comte <Ic La Marck au comte de Mirabeau (13 mai) : « De Saint-Priest » continue à parler de l'Assemblée avec ironie : quelle maladresse ! »

(2) The life of Gouverneur Morris with sélections frorn his correspondance, etc., by Jared Sparks, t. II, p. 13.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général, du 15 février au 19 juillet 1790, î"'. 74 et 75.

(4) Archives parlementaires, t. XVII, p. G8.

(5) Mémoires de La Fayette, t. II, correspondance : lettre du général, de la fin d'avril 1790, pp. 456-7; lettre à peu près do la morue date, p. 458.

(6) Archives nationales, F^, 3197 : Alerte, citoyens! alerte! (brochure.)

26r> MIRABEAU ET LA PROVENCE.

cnteiulu (lire que rEsi)ap:no, l'Anglelorro arment. Qui sait si (les Iraiires rendus mailres de ses forts par l'eilet des arr(Mt»s ministériels, qui l'iiu^uiètentetrirritent. n'y vont pas introduire des ennemis pour sa ruiiu; el pour eelle du royaume (Ij?

Il faut prévenir leur trahison.

Dans la soirée même du 17 mai, une soixantaine de démolisseurs, pourvus du mot d'ordre, entrent dans la citadelle ; mais il est tard ; ils ne peuvent donner que d'insignifiants coups de pioche.

Le lendemain malin, 18. M. Merle est averti que cent personnes environ, hommes, femmes, enfants, travaillent à jeter bas les murs de la citadelle. Il s'y rend avec ses collègues , tous en écharpe. Le commandant général de la garde nationale les accompagne.

Ils enjoignent aux travailleurs de se disperser. On leur obéit ; mais à peine ont-ils regagné l'Hùtel de ville qu'ils sont informés que la démolition a repris de plus belle.

C'était bien compter sur leur faiblesse; d'autres allaient dire sur leur connivence. On prétend que quelques-uns d'entre eux ont, de concert avec la société patriotique, rassemblé et payé d'avance les ouvriers (2).

Quoi qu'il en soit, le corps municipal en défère au conseil général de la commune.

Ce conseil trouve devant lui une révolte, il n"ose pas la réprimer; il s'en fait le complice et l'approuve. M. Brémond-Julien oui, il délibère unanimement de faire démolir les batteries tournées contre la ville. Deux commissaires sont nommés pour surveiller ce travail avec le général de la garde nationale (3).

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (ÎO mai 1790), f"' 171 et suiv.

(2) Archives nationales, F', ?,[%!. Relation anonyme, différente de la lettre à signature illisible, publiée par M. Taine, La Provence en 1190-91 , Revue de la Révolution, 5 mai 1887, pp. 192-3.

(3) Archives municipales de ^larseille, délibérations du conseil (corps)

Pénétrée de la gravité des mesures qu'elle vient de prendre, la municipalité les dissimule ou cherche à les atténuer, en se disculpant des torts qu'on lui a déjà reprochés. Elle annonce à Mirabeau qu'elle envoie des pièces justificatives à MM. Castellanet etPeloux; elle î'assure que la mort de M. de Beausset lui est absolument étrangère. Autant vaudrait la rendre responsable de la chute d'une montagne (1). Le même jour, elle rédige une lettre pour les Amis de la constitution de Paris et deux adresses, l'une au roi, l'autre à l'Assemblée nationale, toutes deux muettes sur la démolition des forts (2).

Elle ne se contente pas d'écrire. Le 23 mai, elle fait partir pour Paris deux délégués , MM. Brémond-Julien et Leroy d'Ambleville (3).

Tandis que ces deux députés extraordinaires courent la poste, la démolition de la citadelle se poursuit avec une activité fiévreuse. On a vu, dit-on, l'officier municipal Pascal et l'abbé de Beausset, chanoine de Saint-Victor, se mêler aux ouvriers le pic ou la pioche à la main (4). La poudre fait sauter des pans de muraille , les armoiries du roi comprises. Le 30 mai , cette œuvre de destruction est fort avancée (5). Le 28, on s'est attaqué aux fossés et aux murs du fort Saint- Jean. — Ce fort a deux tours : la tour Carrée et la Lanterne. Les syndics et prieurs des capitaines et officiers réunis de la marine marchande de Marseille se

municipal, du "2.3 février au 26 juillet 1790 : journée du 18 mai, f" 38-40; délibérations du conseil général, du 13 février au 19 juillet 1790 : séance du 18 mai, f 77.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : au comte de Mirabeau, p. 173.

(2) Id., ibid., f" 171. — Archives nationales, F', 3197.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 25 février, et terminé le 4 août 1790, f° 104 : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale, le 22 mai 1790 : « MM. Brémond-Julicn » et Leroy d'Ambleville partiront domain, midi, pour se rendre à Paris. »

(4) Archives nationales, F', 3197 : note manuscrite sur la brochure intitulée : Oraison funèbre du fort t^aint-Nicolas.

(5) Archives nationales, F', 3197 : lettre sans signature lisible, publiée par Taiae, Revue de la Révolution, 5 mars 1887, p. 192.

268 MinADEAL ET LA PHOVENCE.

présenlenl devant la municipaliU'i et insistent sur le préjudice que la démolition de ces fours causerait à la navigation. Elle la priverait de deux pliai'es j)r('eieux et l'isipierait, avec les décombres qu'elle [jroduirait, d'obslr.uer l'entrée ilu port (1).

Le corps municipal ai)i)récie la portée de ces observations et partage cette crainte. Le 2(S mai, il ordonne de combler les fossés et de détruire les batteries qui sont du côté de la ville , mais défend de toucler aux tours et aux autres parties du fort (2).

Si elle modère le zèle des démolisseurs, la municipalité les encourage. On répète qu'elle leur fournit les outils (3). Elle n'a pas les fonds disponibles pour payer leurs salaires, mais la société patriotique qui « lui sert de manteau, » a envoyé, de porte en porte et chez les syndics des divers corps de métier, des collecteurs lever une sorte de contribution révolutionnaire dont le produit est distribué à ces travailleurs. Le 28 mai, par ordre de ITIùtel de ville, la Comédie donne à leur bénélice la première représentation d'une pièce intitulée La démolition des forts de Marseille. La salle est remplie de poufs; la recette, considérable (4).

Tout va bien à Marseille ; mais que pensera et qu'ordonnera l'Assemblée?

Une lettre de Mirabeau a fait réfléchir les officiers municipaux. S'il les défend au grand jour de la tribune, il leur dit la vérité ou simplement des vérités dans le secret de la correspondance. 11 les contraint d'avouer que la prise de possession des forts est illégale et les met dans une véritable perplexité en leur mandant que l'Assemblée a voté

(1) Archives départementales des Bouches-du-Rhône (section d'Aix), n° 500: comparait des capitaines et oflBciers réunis de la marine marchande.

(2) Archives municipales de Marseille, délibérations du conseil (corps) municipal, du 23 février au 26 juillet 1790 : séance du 28 mai, f°* 83 et 84.

(3) Archives nationales, F^, 3197. —Revue de la Révolulioii, 5 mars 1887. p. 192 : « Hier, 5 du courant, on a apporté tous les outils à la maison commune.

(4) Revue de la Révolution, 5 mars 1887; Taine, etc., p. 192.

révacuation de ces forts. « Que ferons-nous alors, la démolition étant presque finie, » lui demandent-ils? (1).

C'est le 28 mai que la Constituante est officiellement informée de cette audacieuse démolition, du moins de celle de la citadelle, par une lettre de M. de Saint-Priest.

Elle s'en émeut vivement. — M. d'André réclame un compte rendu incessant au comité des rapports. « Il faut,'» s'écrie Dupont de Nemours, « manifester une haute im- » probation ; il faut mander à la barre les officiers munici- » paux de la ville de Marseille (2). » M. de Sinéty, député de la noblesse de cette ville ou plutôt de cette sénéchaussée, fait observer qu'on ne peut pas, sur-le-champ, improuver leur conduite. Ils ont deux délégués à Paris ; il convient de les entendre (3).

Après diverses observations de Fréteau , du marquis de Foucault, de Pétion de Villeneuve et de Cazalés, l'Assemblée décrète que la démolition des forts sera suspendue immédiatement.

Elle ordonne, en outre, que le lendemain, à midi, les députés de la municipalité de Marseille seront entendus à la barre (4).

C'est Brémond-Julien qui portera la parole.

Il est avocat; il prononce un véritable plaidoyer.

Tout d'abord, il rappelle la journée du 30 avril. Son résumé emphatique, déclamatoire et confus, présente des inexactitudes qui , à si peu de distance des événements, ne laissent pas que de paraître étranges (5).

M. Brémond-Julien est un historien plus fidèle de la dé-

(1) Archives municipales de Marseille, registre dos lettres écrites, commencé le 8 septembre ITbU : lettre du 2.3 mai 1790 à M. le comte de Mirabeau, f" 7G.

(2) Archives parlementaires, t. XV, p. 706.

(3) Idem, t. XV, p. 70C.

(4) Idem, t. XV, p. 707.

(5) C'est ainsi qu'il dit : « Vous avez su que les citoyens de Marseille, » après avoir surpris le fort de Notre-Dame-de-La-Garde et s'être emparés » du forl Sainl-Jean, ont voulu faire le siège du fort Saint-Nicolas.

?70 Min,\ni:Aii i;t i,a imuivknck.

molilioii (les forts. 11 insiste sur riinpuissancc où s'est trouvée la municipalité de déployer la force publi(|ue contre les citoyens, parce que, dit-il, tous les citoyens font partie de la ^arde nationale. Puis, comme i)Our empêcher ses auditeurs de peser la gravité de la mesure prise ou tolérée par le conseil général de la commune, il leur raconte que la citadelle « a été construite par le despotisme, afln de contraindre l'amour que les Marseillais ont toujours eu pour la liberté : » témoin l'inscription du temps de Louis XIV qui s'étalait sous les murs de cette forteresse (1).

M. de Villeneuve-Bargemont, député du clergé de la sénéchaussée de Marseille, vient à son tour, sous une forme lourde, pesante et dogmatique, prononcer l'apologie de ses compatriotes. Son discours n'est qu'un lieu commun révolutionnaire (2). Il n'éclaire pas beaucoup la Constituante, mais chacun de ses membres pourra faire à MM. Brémond- Julien et Leroy d'Ambleville les questions qu'il jugera à propos de leur poser.

Tel est du moins l'avis de M. d'André. S'il est adopté, il n'est pas sur que des interrogations imprévues ne mettent, à un moment donné, les députés extraordinaires dans l'embarras.

Mirabeau les tire adroitement de peine.

« Puisque l'affaire est renvoyée au comité des rapports, » dit-il à l'Assemblée, « vous ne pouvez pas la juger en un » instant ; et puisque nous ne pouvons la juger, il est très » inutile d'interroger les députés extraordinaires de Mar- » seille. »

L'orateur demande pour eux les honneurs de la séance. Une première épreuve soulève des réclamations. Elle est

(1) Archives parlementaires, t. XV, p. 721.

(2) Idem, t. XV, p. 721-724. Les Archives parlementaires ont public, sans grand profit pour l'éloquence politique, ce discours que le Moniteur avait eu l'heureuse inspiration de ne pas insérer.

renouvelée et donne une grande majorité à la motion de Mirabeau (1).

Au lieu d'infliger un blâme à la municipalité de Marseille, la Constituante accorde une marque d'honneur à ses délégués; mais il ne faudrait pas exagérer la portée de ce vote. Le fond du procès subsiste.

L'Assemblée n'a pas entendu amnistier ou approuver implicitement la démolition des forts.

Son décret du 28 mai parvient, le l*"" juin, à l'Hôtel de ville de Marseille, Le corps municipal, sous laprésidence de M. Merle, décide unanimement et par acclamation d'aller le lire et le publier à la citadelle et au fort Saint-Jean.

Bien que ce décret soit contraire « au vœu fortement exprimé d'une grande cité, » la population obéit tout de suite avec le plus profond respect, « la soumission la plus » complète et des élans de patriotisme qu'on ne saurait » décrire (2). «

Le mérite de cette obéissance est quelque peu atténué par le fait que toute la partie de la citadelle, qui regarde la ville, est démantelée.

Sur ces ruines, la municipalité est à l'aise pour déclarer qu'aucune ville du royaume n'est plus soumise que Marseille à tout ce qui émanera des représentants de la nation (3).

Cette docilité plus bruyante et tumultueuse que froidement raisonnée n'attendra pas longtemps sa récompense.

(1) Archives parlimentaires, t. XV, p. 724.

(2) Arcliives municipales de Marseille, registre des délibérations du corps municipal, du 23 février au 26 juillet 1790 : séance du I" juin, f"' 49-50. — Archives parlementaires, t. XVI, p. 123. — Archives nationales, F', 3197 : lettre des députés de Marseille à M. de Saint-Priest. La lettre est, sans doute, rédigée par M. Louis Lejeans. Cette lettre collective de la députation de Marseille était destinée à réparer l'inconvenance que la municipalité avait commise en n'écrivant pas à M. de Saint-Priest. « Vous recevrez la » lettre que toute la députation a signée, qui suppléera à ce que la com- » mune de Marseille n'a point fait autant qu'il est en nous de le réparer. » La citadelle Saint-Nicolas a été démantelée du côté de la ville seulement; » le fort Saint-Jean n'a été que très peu dégradé. »

(■i) Archives parlementaires, t. XVI, p. 123.

'»72 MIIlAUi:\r KT l.A IMIOVEN'^E.

Le 5 juin, le |it'U[)l(j intirseilliiis esl dans la joie, en appienaiit riiiiiuieur accordé à MM. Hrcmoiid-Julioii et Leroy d'Ambleville pendant la .séance du 29 mai.

Les détails de celte séance, apportés |)ar les lettres de ces députés extraordinaires et de M. Cliouipré, remplissent les oiQciers munici[)au\ de fierté et de conliance. Le 6, ils félicitent M. Brémuiid-Julien de sou cloquent et solide discours et lui écrivent, ainsi qu'à son collègue : « Nos » ennemis doivent avoir été bien consternés et déconcer- » tés, quand l'Assemblée vous a admis à sa séance. Nous )J ne doutons pas, » disent-ils en terminant, « que le comité » des rapports ne reconnaisse la nécessité de cette démolition (1). »

Peut-être vont-ils un peu vite dans leur espérance. La lecture de la lettre qu'ils ont adressée le l""" juin à lu députation marseillaise cause à une très grande partie de l'Assemblée une impression favorable et lui arrache des applaudissements f2). Mirabeau loue le langage qu'ils tiennent dans cette lettre, et insinue la leçon que leur fait l'homme d'Etat sous l'éloge que leur décerne le tribun (3). Il leur

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris depuis le 1" juin ITijO jusqu'au '27 octobre 1701 : à MM. Brcmond-Juliea et Leroy d'Ambleville (3 juin 1790), f° 3.

{1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février, et fini le 9 octobre 1790 : lettre de MM. les députés de la commune (7 juin 1790;, p. l'il.

(3) Bibliothèque publique de Marseille, recueil factice, intitulé : Garde nationale, DcK, 4767, t. II, pièce xxxii : lettre de M. Mirabeau l'aîné aux braves Marseillais, en réponse à celle de la prise des trois forts : « J'ai reçu, » avec votre lettre du 1" juin, un exemplaire de votre adresse à l'Assemblée » nationale, et j'y ai vu avec plaisir que vous parliez de l'obéissance aux » décrets de l'Assemblée avec la même énergie que vous parlez de la liberté. » Des citoyens tels que vous sont faits pour sentir que le respect pour la » loi est le premier devoir des citoyens, comme la véritable liberté est leur » droit le plus sacré. Ce n'est point dans des cœurs corrompus que se trouve » le courage que vous avez montré ; mais les meilleures intentions peuvent » quelquefois égarer le courage. Votre cause, n'en doutez pas, sera défenj) due par les députés de Marseille, et je suis leur auxiliaire, comme les bons » citoyens sont les auxiliaires de la chose publique. J'ai été vivement tou- » ché de plusieurs traits que renferme votre lettre, comme je l'ai été des 0 inculpations dont vous vous plaignez. » La lettre se termine par une ba-

promet son assistance. « Votre cause, » leur dit-il, « n'en » doutez pas, sera défendue par les députés de Marseille, » et je suis leur auxiliaire comme les bons citoyens sont » les auxiliaires de la chose publique. » MM. Bréraond- Julien et Leroy d'Ambleville leur mandent que la prévention contre leur cité paraît absolument détruite dans la Constituante ; mais le comité des rapports est fort embarrassé pour trouver une formule de décret qui puisse convenir à la fois à Marseille et à l'Assemblée. Pellenc, le secrétaire et presque le collaborateur de Mirabeau , aimerait mieux qu'on fît sur la démolition des forts le silence et l'oubli. « C'est déjà beaucoup » , dit-il aux députés extraordinaires de la commune, « d'avoir lieu d'espérer qu'on » ne nous désapprouve point. Nous ne devons pas beau- » coup compter qu'on nous approuve, vu surtout les dis- » positions où l'Assemblée était, dans le principe, de man- » der deux d'entre vous et de condamner la commune à » reconstruire (1). »

Il est permis de supposer que Pellenc exprime la pensée de Mirabeau. Celui-ci est toujours bien résolu à ne pas souffrir que Marseille soit incriminée.

Elle ne le sera pas à son insu et en son absence.

Une première fois, on annonce que l'affaire va être rapportée le mardi 8. On la renvoie à cause de l'état de santé de Mirabeau (2). Inscrite à l'ordre du jour de la séance du soir, le mardi suivant (3), elle doit venir après

nalité philanthropique et révolutionnaire, qui est, sans doute, du fait du secrétaire chargé de la rédiger : « Il n'y a plus que des hommes dans tout » le royaume: ils sont tous frères, amis, citoyens. — Mirabeau l'aîné. »

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790, etc. : lettre de MM. Brémond-Julien et Leroy d'Ambleville (7 juin 1790), pp. 172-3,

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : lettre à MM. Brémond-Julien et Leroy d'Ambleville (11 juin 1790), f" 8; registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : lettre à M. Leroy d'Ambleville (19 juin 1790), p. 158.

(3) 15 juin.

•274 MIRABEAU ET LA l'HOVENCE.

colle des troubles de Nimes. Mirabeau a songé et pout-ôtr(j même réussi à se concerter de nouveau avec La Fayette. 11 veut, à celte occasion, parler contre M. de Saint-Priest; mais le rapport présenté par M. de Macaye, au nom du comité des recherches, sur les désordres de Nimes et la discussion soulevée par cette lecture, se prolongent jusqu'à onze heures du soir. Il est trop tard pour aborder l'affaire de Marseille (1).

Le rapport dont elle a été l'objet ne sera jamais produit à la tribune de la Constituante (2) , où il n'aurait peut-être donné lieu qu'à de vains et irritants débats.

Cet oubli à demi volontaire était, après tout, le parti le plus judicieux à prendre.

Avec la situation de Marseille, un vote sévère ou un décret d'amnistie aurait pu avoir également des conséquences fâcheuses.

11 eût été difficile, sinon impossible, de ramener, par la force et la rigueur, le peuple de cette ville dans les limites dont il naurait pas dû sortir. D'autre part, l'Assemblée nationale ne pouvait lui pardonner officiellement de les avoir franchies.

Placée à égale distance d'une raideur provocatrice et d'une faiblesse qui aurait plutôt ressemblé à de la complicité , la prudence recommandait d'assagir les esprits et de leur faire entendre raison.

Mirabeau s'y appliqua avec une véritable sollicitude et

(1) Mémoires du général La Fayette , t. II, pp. 459-400 : lettre de M. Pellenc, secrétaire de Mirabeau, au général. — Arcliives parlementaires, t. XVI, pp. 229-23-2.

(2) Le rapport rédigé par de Salles (Salle , député du tiers état du bailliage de Naucy) fut communiqué à la municipalité de Marseille qui, le 8 décembre 1790, écrivit à ce député : « Lorsque nous prîmes la liberté de de- » mander le rapport que vous avez préparé sur l'événement de la destruction 1) de nos forts , nous étions persuadés d'avance qu'il avait été écrit par la » main du patriotisme ; mais l'idée que nous nous en étions formés {sic) » était bien au-dessous de celle que nous en a donnée sa lecture » (Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 22 octobre, et fini le 30 décembre 1790, p. 205.

ses efforts ne restèrent pas sans succès. Les officiers municipaux, auxquels il écrivait en protecteur et en ami, parurent écouter ses conseils , se pénétrer de son esprit , et , dans une certaine mesure, venir à résipiscence (1).

On n'a pas oublié que, le 12 mai. Mirabeau s'était écrié : « Je mettrai la paix à Marseille ! »

Il tenait sa parole et remplissait son engagement.

(1) Archives municipales de Marseille, lettres écrites à Paris, du l" juin 1790 au 27 octobre 1791 : lettre au comte de Mirabeau (7 juin , f°* 6 et suiv. : « Nous recevons un témoignage bien satisfaisant de vos sollicitudes pour » la ville de Marseille, par la lettre dont vous nous avez honorés, le 1" de » ce mois. Nous n'avons pas méconnu, Monsieur le comte, les principes que » vous nous retracez relativement à la prise et à la démolition des forts, » et dont nous ne nous sommes écartés que par des motifs de prudence.

» Il est heureux que la tranquillité publique ait été conservée parladémo- » lition des forts, tout illégale qu'elle est.

» Nous sentons parfaitement, Monsieur le comte, que tous les ressorts du » pouvoir exécutif seraient brisés, si, sur la dénonciation d'un ministre, on » se croyait autorisé à lui désobéir. »

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