CHAPITRE III
LA LEGENDE D ESPARIAT.
Le résultat obtenu par Mirabeau, tout incomplet qu'il ait été, n'en est pas moins considérable, si l'on songe à l'espèce d'enivrement que Texercice nouveau d'un pouvoir très étendu , mal limité, sans contrôle , faisait monter à la tête des officiers municipaux.
Ils n'étaient que trop tentés de sortir de leurs attributions déjà si nombreuses et de prendre des délibérations qui accroissaient l'anarchie de l'Etat.
Si , dans l'épisode des forts occupés et en partie démolis, la municipalité de Marseille a plutôt suivi que provoqué l'impulsion de la garde nationale et l'élan du peuple , son initiative apparaît nettement dans deux mesures qui, sans être empreintes de violence, n'en ont pas moins un caractère révolutionnaire.
La première est la nomination par les électeurs primaires de suppléants destinés à remplacer les députés de Marseille, qui avaient reçu leur mandat en avril 1789 et sur lesquels la municipalité déclarait ne pouvoir compter (1).
La seconde est la convocation à Brignoles d'un congrès des délégués des communes de Provence.
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, commencé le 1" janvier, et fini le ^7 décembre 1791 : lettre à Pellenc (12 avril 1791), p. 77.
LA LÉGENDE d'eSPAIIIAT. 277
La veille de l'occupation des forts, c'est-à-dire le 29 avril, le conseil général de la commune décidait que tous les districts, rassemblés sans délai, désigneraient six députés suppléants pour remplacer les députés en titre de la sénéchaussée, que leur santé obligeait à résigner leurs fonctions (1).
On sent toute la gravité de cet arrêté. Il substitue le suffrage direct populaire , presque universel au suffrage à deux degrés, bourgeois et censitaire. Au lieu de gentilshommes et de grands négociants plus ou moins suspects de tendances aristocratiques ou de principes modérés, il donnera pour représentants à Marseille des fauteurs ardents de la révolution.
L'idée est hardie, audacieuse ; elle a été suggérée à la municipalité par MM. de Beausset et Blanc (2). L'exécution ne languit pas.
A la fin de la première quinzaine de mai , MM. de Beausset , Chompré , Blanc-Gilly , Martin fils d'André , de Servane père et Millot sont nommés suppléants (3).
Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que municipalité , électeurs , élus croient que tout s'est passé conformément aux décrets de la Constituante.
MM. de Beausset et Blanc-Gilly se réfèrent à ceux du 15 octobre et du 5 novembre 1789 qui règlent la matière (4).
Avec leurs collègues de la municipalité, il les ont mal interprétés ; mais leur erreur peut être expliquée ou tout au moins excusée par la rédaction amphibologique de
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports. DXXIX, 2 : Dépend du conseil général de la commune do Marseille , tenu le 29 avril 1790.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790, p. 82 : lettre de MM. les députés de Marseille (de Beausset et Blanc). 17 mars 1790.
(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettre du 15 mai à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale, f°' 166-7.
(')) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 2 : lettre de MM. Blanc-Gilly et de Beausset à l'Assemblée nationale (2 juin 1789).
278 MIHABEAIJ ET LA PIIOVICNCE.
ces décrets. A la roilexioii, la pensée du législateur se dégage. Il CMitend seulement que la division par ordres, abolie dans la société et dans l'Etat, ne subsiste plus dans les collèges électoraux convoqués pour le choix des (léi)utés suppléants ; il ne veut pas admettre dans ces collèges de simples citoyens actifs (1).
L'Assemblée nationale ne saurait souflrir qu'un des articles organiques les plus essentiels de la constitution soit violé; elle casse les élections complémentaires qui viennent de s'opérer sous les auspices de la municipalité de Marseille. MM. de Beausset et Blanc-Gilly réclament. Le comité des rapports écrit dédaigneusement au bas de leur mémoire qu'il n'y a pas lieu de délibérer. Chompré n'a pas douté de la validité de son mandat. 11 a couru à Paris ; il y arrive après une halte triomphale à Lyon, mais se voit fermer les portes de la Constituante. Victime ou dupe de sa confiance présomptueuse, il a dépensé étourdiment son argent et ne peut pas caresser l'espoir d'être remboursé par la municipalité. 11 lui offre ses services ; elle lui répond par des regrets qu'on dirait ironiques sur la précipitation de son départ (2j.
Si telle a été l'issue , légèrement piteuse , de cette équipée électorale et démocratique , le congrès de Brignoles a eu plus de retentissement sans produire beaucoup plus d'effet.
Le 13 avril, le conseil général de la commune de Marseille en a arrêté la convocation pour le 15 mai (3). Toutes
(1) Archives parlementaires, t. IX, pp. 450-1, et 6X0 : « Il faut que s'il y a « un suppléant à nommer, tous les citoyens, réunis sans distinction, nom- » ment des électeurs, » dit Target, rédacteur du décret du 5 novembre {Archives parlementaires, t. IX, p. 679).
(2) Archives nationales, DXXIX, 2 : lettre de MM. de Beausset et Blanc- Gilly. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites» commencé le 25 février, et fini le 4 août 1790 : à M. Chompré (4 juin 1790), p. 122; registre des lettres reçues, commencé le 10 février, et terminé le 8 septembre 1790 : lettre de M. Chompré (de Lyon), 21 mai, p. 138.
['à) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune, du 13 février au 19 juillet 1790, f°' 50-1 : « Le
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 279
les municipalités des trois départements de l'ancienne Provence sont invitées à s'y faire représenter, chacune par un délégué. Ces invitations sont expédiées, même à des lieux inhabités, comme le fief de Buron, où il n'y a ni consul, ni commune (1). La municipalité d'Aix qui a , sans doute , démêlé la pensée ambitieuse cachée sous cette convocation, ne l'approuve pas sans réserve. Elle enverra son député , si la date le lui permet ; mais elle pense que cette confédération entre les municipalités de la ci-devant province pourrait bien être contraire au vœu de la Constituante et déroger même au décret du 26 octobre dernier (2). Si elle n'est pas illégale, cette assemblée sera inopportune, au moment où vont commencer les opérations électorales pour former les administrations de département et de districts (3).
Ces réflexions judicieuses sont renfermées dans une lettre du 9 mai.
Trois jours plus tard, le conseil général de la commune de Marseille choisit son délégué. C'est le procureur même de cette commune, M. Lejourdan. Quatre commissaires dressent les instructions qu'il doit emporter à Brignoles, comme une sorte de programme.
Instituer la fédération de toutes les municipalités provençales, proposer celle de leurs gardes nationales, organiser
» conseil, considérant l'importance et la nécessité de réunir toutes les com- « raunes des trois départements pour se concilier et traiter les objets cssen- » tiels qui les intéressent, — qu'un pareil exemple a été donné par la Bre- » tagne et par l'Anjou, et qu'il a produit les plus heureux effets, — a » délibéré d'inviter toutes les municipalités desdits trois départements à « nommer chacune un députe à l'efTet de se léunir et de former une assem- » bléc desdits députes dans la ville de Brignoles , que le conseil croit être i> le plus propre pour cet objet, sauf d'en choisir telle autre qui pourrait » être jugée plus convenable, et estime que ladite assemblée paraît devoir » être réunie et formée au plus tard le 15 mai prochain. »
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : de M. FincUin (?) (12 mai 1790), p. 131.
(2) Archives parlementaires, t. IX, p. 555 : « L'Assemblée nationale décrète qu'il soit suriîis à toute convocation de provinces et d'Etats, etc. »
,(3) Archives municipales d'Aix, 1"' registre de correspondance, p. 3.
l;i survoillniiro dos Inimos antirévolulionnaircs qui pourront s'ourdir et des mouvements de troupes qui viendront à s'opérer au delà de la frontière sarde, rédiger une adresse à l'Assemblée nationale, recommander à sa sollicitude les soldats patriotes maltraités par leurs officiers aristocrates, adhérer aux protestations du district des Cordeliers de Paris (1) contre le CluUelet et demander que la connaissance du crime de lèse-nation soit retirée à ce tribunal, l(.'ls sont les principaux objets que la commune de Marseille désigne aux délibérations de ce congrès (2).
Plus de deux cent vingt délégués répondent à ces convocations.
Ils sont sincères , larmoyants, enthousiastes, pleins de bonne foi et d'illusion naïve sur la portée de l'œuvre qu'ils viennent accomplir.
Le 17 mai, rassemblés dans l'église des Cordeliers de Brignoles, ils commencent « par offrir leurs vœux à l'Eter- » nel et lui faire hommage d'une Constitution à laquelle )) est désormais attaché le sort de l'empire français » ; puis ils abordent leurs travaux par la vérification de leurs pouvoirs qui prend peu de temps. Le soir, ils ont constitué leur bureau.
M. Mauriri , maire d'Arles , est nommé président , avec huit secrétaires. Le premier de ces secrétaires est M. Lejourdan.
Le président fait observer que l'Assemblée s'étant réunie sur l'invitation de la municipalité de Marseille, il convient tout d'abord d'entendre son député. M. Le Jourdan a la parole; il lit les instructions dont il est porteur. On décide de les prendre pour points de repère.
Cette velléité d'ordre et de méthode n'aboutit pas. La
(1) Archives parlementaires, t. XV, pp. 251-5. — Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du conseil général de la commune : séance du 12 mai, f" 68.
(2) Archives municipales de Marseille, délibérations du conseil général de la commune : séance du 15 mai, p. 70.
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délibération va à la dérive et flotte des gardes nationales que toutes les communes des trois départements devraient organiser à la mendicité qu'il importe de supprimer; car la tolérance dont elle est l'objet retient dans le pays une multitude de vagabonds et de gens sans aveu, menaçants pour la tranquillité publique et pour le nouvel ordre de choses. L'Assemblée prodigue des éloges sans mesure au patriotisme d'un lieutenant, de deux sous-ofEciers et d'un grenadier du régiment de Bourgogne qui ont dénoncé ou refusé de lire un écrit réactionnaire, écoute avec une chaleureuse sympathie l'hommage rendu par M. Lejourdan aux principes des régiments d'Ernest et de Vexin, entend un vœu en faveur de la réunion d'Avignon à la France, flétrit le fanatisme des citoyens catholiques de Nimes, s'élève contre la reconstruction du palais de justice d'Aix, qui n'a plus sa raison d'être avec le nouveau plan d'organisation judiciaire, adopte, en la saluant d'acclamations, l'idée de rechercher et de détruire, comme des monuments de faiblesse et de honte, les divers exemplaires en métal ou en plâtre de la médaille décernée en 1788 par les communautés à M. de La Tour, accuse le Chàtelet et, arrivant enfin à la décision la plus sensée, charge ses secrétaires de représenter dans une adresse, aux citoyens des trois départements, « qu'une tranquille confiance dans » la sagesse des augustes représentants de la nation, le » respect pour la propriété et pour les lois saintes de » l'humanité, l'obéissance aux décrets et le payement des » contributions, sont leur devoir le plus sacré. »
Cette succession incohérente de propositions, de vœux, d'effusions patriotiques laisse aux secrétaires le temps de dresser le pacte fédératif des communes de Provence.
Le 29, ce pacte est terminé. M. Lejourdan le lit à la séance du soir. L'Assemblée écoute cette lecture par deux fois avec transport ; tous les membres s'empressent d'apposer leur signature au bas de l'acte.
282 MinABEAU ET LA PROVENCE.
Dépouillé (.le toute la déclamation révolutionnaire du temps, ce pacte se réduit à un engagement réciproque consacré |);u' un srrnicut.
En leur nom et à celui de leurs commettants, les hommes libres et citoyens francs, délégués des Basses-Alpes, du Var et des Bouches-du-llliùne, arrêtent et jurent de s'aider mutuellement de leurs lumières, de leurs forces, de leurs armes pour défendre la liberté, protéger la Constitution et assurer l'exécution des lois votées par l'Assemblée nationale. Ils regardent comme leurs ennemis tous ceux de la constitution et ne souffriront ni attentat contre la liberté publique ou individuelle, ni protestations contre les décrets des députés de la nation (1).
Moitié club, moitié congrès, l'assemblée de Brignoles fait parler d'elle à la Constituante. Le 29 mai, elle donne lieu, de la part de Dupont de Nemours, à une interpellation que Mirabeau se hâte d'étouffer. Le vigilant défenseur de Marseille s'étonne de « l'interprétation sévère » à laquelle on veut soumettre les motifs de cette assemblée, « comme » si elle avait été publique, comme si les communautés ne » s'étaient pas réunies dans tout le royaume, presque auto- » risées par vos décrets, » dit-il à ses collègues (2).
Certes, ces arguments n'étaient pas forts; mais c'est le privilège dangereux de certains orateurs de communiquer une autorité indiscutable ou plutôt indiscutée même à des raisons sans consistance.
Quoi que veuille dire Mirabeau, et malgi^é l'air innocent qu'elles empruntaient à leur rhétorique, les délibérations de Brignoles, dont quelques-unes dépassaient le cercle des intérêts locaux, étaient des symptômes graves d'anarchie. Les patriotes modérés s'inquiétaient peut-être à meilleur
(1) Bibliothè'que publique de Marseille, Ile, carton in-8°. 12 : Procès-verbal (imprimé) de l'assemblée des municipalités formant les trois départements des Basses-Alpes, des Bouches-du-Rhône et du Var, tenue à Brignoles, le 17 mai.
[1) Archives parlementaires, t. XV, p. 724.
LA LÉGENDE d'eSPARLA.T. 283
droit du rôle ambitieux qu'avait joué Marseille dans cette affaire. La grande cité semblait vouloir se poser comme la capitale révolutionnaire de la Provence à côté d'Aix qui en restait la capitale historique.
A l'initiative de sa municipalité répondait la propagande de la société des Amis de la constitution établie dans ses murs.
A la fin d'avril, le maire et les officiers de la garde nationale d'Aix furent admis dans cette société pendant le séjour qu'ils firent alors à Marseille (1).
De retour chez eux, ils en parlèrent avec éloge, peut-être même avec enthousiasme. Quelques jours après, Aix avait son cercle patriotique.
Ce cercle ou cette société qui prit la même dénomination que celle de Marseille, inaugura ses séances, le 9 mai, dans une des salles du collège Bourbon. Elle se composait déjà de deux cents membres. Le 20 mai , elle devait en compter trois cent douze (2).
Le 18, elle avait élu son bureau et nommé président M. Pellicot, avocat (3).
Son but multiple était : 1" de hâter les heureux effets de la révolution ; 2" de concourir, dans la mesure de ses forces, à l'œuvre de l'Assemblée nationale ; 3° de travailler à l'établissement et au maintien de la constitution ; 4° de propager l'esprit de patriotisme.
Le registre de ses délibérations nous a été conservé pour une assez longue période de son existence. Le langage que parle ce club naissant est volontiers déclamatoire et empreint de violence; mais les sentiments qui l'animent sont plutôt modérés. Un appel au bon sens et aux principes
(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, Bibli()tliéf|uc Méjancs (manuscrits de Roux-Alphéran, LIX) , pp. 41 et 44.
(2) Id., ihUL, pp. 1 et 17.
(3) Id., ibid., p. 6.
(4) Id., ibid., p. 0,
284 MUlABliAU ET LA PROVENCE.
d'une sailli' [lolitique, le touche et le persuade [)()ur peu qu'il soit éloquent (1).
Les amis de la Constitution d'Aix ne sont [)as (Mirore bien farouches. La passion politique ne les doniiiie pas exclusivement et , si l'on peut se servir de celte expression, les choses, pour le moment, se passent chez eux comme en famille.
A la troisième séance , leur président leur annonce que le colonel de la garde nationale, M. Gibelin aine, leur confrère, vient d'avoir un fils. Il leur propose de désigner six commissaires pour aller complimenter M. et M™" Gibelin.
De fraternelles acclamations lui répondent (2).
Les délibérations de cette société n'excitent pas encore d'effervescence dans Aix.
Cette ville est tranquille; elle n'a été un peu agitée que le 14 avril et dans les premiers jours de mai 1790.
Une pétition signée au café Casali et adressée aux anciens consuls de la cité, administrateurs provisoires de la Provence, les priait de s'opposer au départ des dragons du roi.
Impopulaire, rédigée à l'instigation du parti conservateur, elle a provoqué un assez fort attroupement sur le Cours et des manifestations hostiles contre le poste de dragons qui gardait cette promenade. Le lieutenant-colonel Bourgeois a cru devoir renforcer ce poste ; les dragons à cheval se sont rangés en bataille et ont chargé leurs armes en présence du peuple.
De là, une émotion assez vive dans la foule. Prévenu, le maire a aussitôt requis M. Bourgeois de faire rentrer ses dragons dans leur corps de garde. M. Bourgeois a déféré à cette réquisition, et le calme s'est rétabli (3).
(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la coustitution d'Aix, etc. (LIX). p. 23.
(2) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, Bibliothèque Méjanes (manuscrits de Roux-Alphéran, LIX), p. 4. ' (3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations da conseil municipal, commencé le 10 février 1790, f°* 62-4.
La Légende d'espar iat. 285
Sous le contre-coup de la prise des forts de Marseille, le marquis de Miran ne s'est pas cru en sûreté à Aix. Il en est parti pour se réfugier à Tarascon. A l'en croire, il n'avait pas de temps à perdre. « Les projets contre moi, » écrit-il au comte de Saint-Priest, « devaient avoir lieu la )) nuit de mon départ ; une infinité de Marseillais atten- » daient sur la route qu'on leur remît leur nouvelle victime » morte ou vive, que leurs associés d'Aix étaient chargés » de leur livrer (1). »
Peut-être l'imagination frappée de M. de Miran exagèret-elle le péril qu'il venait de courir.
Quoi qu'il en soit , ces courtes émotions d'Aix n'ont été que superficielles. Un correspondant inconnu de M. de Saint-Priest les oppose à l'agitation de Marseille et attribue le mérite de ce calme relatif à la municipalité, dont le colonel du régiment de Lyonnais, M. de Fezenzac, loue également le bon esprit (2).
Ses membres appartenaient en moyenne à une honnête bourgeoisie et aux professions libérales. Le correspondant anonyme, dont le témoignage vient d'être invoqué, prétend qu'ils étaient riches, et que le moindre d'entre eux possédait cent mille francs de biens au soleil. 11 faut lui laisser la responsabilité de ce renseignement ; mais ce qui est certain, c'est que quelques-uns de ces officiers avaient déjà siégé dans l'ancien conseil de ville. Le maire, Jean Espariat, s'y était distingué par son rapport du 16 janvier dernier sur les prétentions et les droits d'Aix à devenir le chef-lieu des Bouches-du-Rhône. Malgré quelques faiblesses, il jouissait d'une popularité de bon aloi.
Pendant la plus grande partie du mois de mai , il put
(1) Revue de la Révolution, 5 mars 1887; Taine, La Provence en 1190-91 : lettre de M, de Miran (5 mai 1790), p. 185.
(2) Revue de la Révolution, ibld., p. 193. — Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 10 février 1790 : lettre de M. de P^ezcnzac (12 mai 1790), p. 140 : « Je n'ai qu'à me louer des bons » procédés de MM. les officiers municipaux de cette ville, qui n'ont cessé de V seconder mes vues pour conserver la discipline et la subordination. »
'2R(i MIH.\nKAI KT I.A IMlOVKNCi:.
rester loin de sa mairie, et travailler avec l'abbé de Quinsoii et M. Etienne Martin à la formation du déiiarlement des Bouches-du-Rliône.
Le 22 mai , il rentra presque triomphalement à Aix, escorté par la garde nationale en armes. Le corps municipal le reçut à la j)orte de la maison commune (1).
11 trouva la population émue des faits qui se passaient dans la garnison.
Depuis la fin d'avril, cette garnison se composait d'une compagnie d'artillerie, du régiment d'infanterie de Lyonnais et d'un bataillon de Royal-la-Marine. Elle était sous les ordres de M. de Fezenzac, colonel de Lyonnais. Le major de Chartogne, d'une ancienne famille de braves, et qui, le 28 février 1793, devait se signaler au combat de Sospello dans l'armée des Alpes (2), commandait le bataillon de Royal-la-Marine caserne, on se le rappelle, dans les magnifiques bâtiments de la Charité, sur le cours Saint-Louis.
Le fâcheux exemple donné par le régiment de Vexin , les éloges prodigués à sa défection par la municipalité de Marseille, qui n'a pas craint de retenir pour son service, contre les ordres de M. de Miran, dix-sept bas officiers et canonniers détachés dans cette ville du corps royal de l'artillerie , peut-être les excitations anarchiques venues de Paris et appuyées par des distributions d'argent, ont répandu l'indiscipline dans les troupes d'Aix(3).
Les soldats désertent ou tout au moins s'absentent sans
(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commence le 10 février 1790, f° 94.
(2) Moniteur, IG mars 1793 : lettre du général Dumerbion.
(i) Archives parlementaires , t. XVI, pp. 105 et suiv. : observations sur l'armée par M. Achard de Bonvouloir. — De Bacourt, Correspondance entre le comle de Mirabeau et le comte de La Mark , t. II, p. 68 (17 juillet 1790), 6» note de Mirabeau pour la cour : « 67,000 fr. ont été répandus dans huit » jours dans le régiment de Touraine ; mon frère en a la preuve. » — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : réquisition faite par MM. les maire et officiers municipaux à M. de Boisbeaudri , commandant les dix-sept bas officiers et canonniers d'artillerie, le 8 mai 1790, à la suite de celle que M. Dudemaine, commissaire des guerres, a adressée aux officiers municipaux et au maire, p. 114.
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 287
permission pour plusieurs jours. Marseille les attire ; ils vont s'y pénétrer d'un esprit dangereux. M. de Fezenzac est obligé d'adresser à la municipalité de cette ville des observations auxquelles d'ailleurs celle-ci s'empresse d'avoir égard. Elle répond à ce colonel qu'elle va faire donner les ordres les plus précis à la garde nationale pour éconduire ou arrêter tous les soldats de son régiment qui se présenteront aux portes de Marseille sans congé ou sans passeport (1).
Cette anarchie militaire semble avoir atteint d'une manière plus grave le bataillon de Royal-la-Marine où elle produit la discorde et presque la guerre. Sans doute les hommes insubordonnés y sont mal vus par leurs camarades, surtout par les grenadiers et les bas officiers; mais comme ils sentent derrière eux les Amis de la constitution d'Aix prêts à les protéger et à les venger , ils n'en sont que plus audacieux et plus violents.
Le mercredi 19 mai au matin, quelques grenadiers, irrités contre un des leurs, Marville, qui s'est permis des propos insultants à l'adresse des soldats déserteurs ou indisciplinés, demandent son renvoi de la compagnie, ne peuvent l'obtenir, se mutinent contre leur major et s'oublient jusqu'à le menacer. L'un d'eux, Ballecourt , lui porte , sans l'atteindre , un coup de sabre. « A moi, » s'écrie un camarade de Ballecourt, « les grenadiers qui sont fidèles. » Ils sortent des rangs, désarment les factieux qui ne sont pas plus de vingt, les emprisonsent, et les condamnent à être rasés et chassés du régiment (2).
(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, Bibliothèque Mejancs (manuscrit de Roux-Alphéron, n° LIX), p. .31. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre do M. de Fezenzac (12 mai), p. 140; registre des lettres écrites, commencé le 25 février 1790 : lettre à M. de Fezenzac (14 mai), p. 98.
(2) Archives municipales d'Aix, l" registre de correspondance : copie de la lettre écrite le 23 (?) mai à MM. les députés de la sénéchaussée d'Aix
288 MinABEAU ET LA PBOVENCE
Voilà certes l'ordre protégé et la discipline vengée d'une manière tumultueuse et anarcliique.
Le corps municipal s'émeut de ce funeste exemple de révolte. Le 21 mai, il décide de le dénoncer à l'Assenïblée nationale. Ceux qui l'ont donné méritent d'être punis. Le maintien de la discipline la plus exacte importe au bon ordre de l'Etat; mais, d'autre part, des soldats accusés, même coupables , ont droit à la protection des lois. La municipalité voudrait qu'ils ne fussent plus jugés par le code sanguinaire auxquel ils sont assujettis ; elle réclame pour eux des garanties que la justice militaire n'admet pas encore, entre autres la publicité de la procédure. Sans crainte de se contredire , au moins en apparence , elle va même jusqu'à penser qu'il faut représenter à la Constituante les dangers auxquels l'exécution d'un jugement quelconque, rendu contre des soldats séditieux, exposerait la tranquillité publique (1).
Au moment même où la municipalité exprime ces craintes, une justice arbitraire, clandestine, irrégulière a déjà commencé de punir les actes d'insubordination du 19 mai.
Trois des mutins ont été, sans jugement régulier, rasés, renvoyés avec congé infamant la nuit précédente (2).
Dans celle du 21 au 22 mai , quatre autres vont l'être à leur tour (3). Ballecourt est du nombre. Poussé à bout par
à l'Assemblée nationale. — Archives parlemeyitaires , t. XVI, séance du lundi 31 mai, p. 2 : discours de M. d'André. — Bibliothèque publique de Marseille, pièces sur la Révolution, carton in-8°, Ile, 7 : Forfaits aristocratiques, outrages et cruautés exercés contre les grenadiers patriotes du régiment de Royal-la-Marine, par les officiers, bas officiers et grenadiers du même régiment, p. 2.
(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 10 février 1790 : séance du corps municipal (21 mai 1790), f° 92; 1" registre de correspondance : lettre écrite, le 23 mai 1790, à MM. les députés de la sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée nationale, pp. 68-70. — Archives nationales, F', 3195 : récit sans signature de la journée du 26 mai 1790.
(2) Forfaits aristocratiques, outrages et cruautés, etc., p. 4.
(3) Idem, p. ô. Cette brochure ne parle que de trois soldats punis dans chacune de ces deux nuits; mais elle oublie Ballecourt. Le nombre de sept
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 289
ses injures , le caporal qui est chargé de lui infliger sa peine perd patience et, dans un mouvement de colère, lui coupe une oreille (1).
Le lendemain, samedi 22 mai, le colonel de la garde nationale, M. Gibelin, dénonce cette mutilation barbare aux officiers municipaux. Deux de ces derniers, MM. Emérigon et Perrin , accompagnés du procureur de la commune, M. Rambot, se transportent aussitôt dans la maison où se trouve le soldat, pour constater son état et recevoir sa déposition.
Ils achèvent à peine de communiquer à leurs collègues leur rapport et celui du chirurgien, dont ils ont requis l'assistance, que le maire arrive. Il ne pouvait arriver mieux à point.
Plusieurs gardes nationaux se pressent autour de M. Espariat, et, parlant au nom de la foule à laquelle ils sont mêlés, ils lui racontent que leur colonel a été insulté par des troupiers de Royal-la-Marine ; ils lui retracent le traitement qu'a subi un soldat de ce régiment et qui menace trois grenadiers du même bataillon. Ils demandent que
militaires rasés et congédiés d'une manière infamante (a) est donné par la lettre de la municipalité d'Aix aux députés de la sénéchaussée à l'Assemblée nationale (23 mai 1790). (Archives municipales d'Aix, l" registre de correspondance, pp. 67 et suiv.).
(1) Archives paj^lementaires, t. XVI, p. 2. Une lettre de MM. les bas officiers, grenadiers et chasseurs de Royal-la-Marine, datée de Lambesc, à la municipalité de Marseille (registre dos lettres reçues, commencé le 10 février 1790, p. 154), nous apprend que les soldats congédiés cherchaient à attenter à la vie de ce caporal : a Des malheureux sortis de notre corps ont » voulu assassiner un de leurs camarades, caporal de grenadiers. — Vic- " times de leur faute , doivent-ils en vouloir à l'instrument passif qui leur » en a fait subir la peine ? » Cette pensée de vengeance semble indiquer que le caporal en question n'était pas un instrument aussi passif que le veulent bien dire ses camarades.
(«) Soit avec des cartouches jaunes, soit avec des cartouches blanches portant ces mots : faute de cartouches jaunes.
« Les cartouches étaient des feuilles de route imprimées. Elles étaient de quatre couleurs : .> blanches, jaunes, rouges et vertes. Les jaunes étaient données au.v hommes passés par » les bretelles ou par les verges; les rouges aux hommes condamnés nu boulet; les vertes aux 1' réformés. ■> Th. Jung, Dubois-Crancé, t. I , p. 171, en note.
290 MIHABKAI' ET LA PHOVKNCE.
ces grenadiers, entérines dans les prisons dn (}narlier, soient mis sous la sauvegarde de la milice citoyenne, que les auteurs de l'acte de cruauté commis envers le soldat mutilé soient arrêtés et que M. Gibelin obtienne prompte réparation de l'insulte qu'il a reçue. Quelle était cette insulte ? Nous l'ignorons.
Le maire oppose à ces instances une fermeté courageuse : il serait indigne de la confiance qu'on lui témoigne, s'il cédait lâchement aux désirs ou aux passions de la foule.
A ces mots, il entre dans la salle des délibérations et prend place au bureau. Un citoyen vient presque aussitôt lui donner avis que le bataillon de Royal-la-Marine est sous les armes à la Charité.
M. Espariat a bientôt concerté, avec ses collaborateurs du corps municipal, les termes d'une réquisition au major de Chartogne et d'un billet au vicomte de Fezenzac. Il requiert le premier de faire cesser les punitions, de quelque côté qu'elles viennent. Dans le cas où ses officiers et lui-môme continueraient leurs rigueurs contre quelques-uns de leurs hommes et notamment contre les trois (1) grenadiers prisonniers, la municipalité les rend responsables des conséquences qui pourraient en résulter. Elle signale à M. de Fezenzac la prise d'armes de Royal-la-Marine et le prie de lui en faire connaître la cause et l'objet.
Le major répond presque aussitôt; il ne nie point, il ne peut nier la mutilation subie par le soldat Ballecourt; mais il proteste que ni lui, ni ses subordonnés ne l'ont ordonnée, conseillée ou inspirée. « La douleur que nous en » éprouvons tous » ajoute-t-il, « est un garant que de pareils )) traitements sont diamétralement opposés à nos princi- » pes. »
Il y a, dans cette réponse de M. de Chartogne, une protestation dont il faut prendre note ; car on ne saurait
(1) La municipalité parle de quatre grenadiers prisonniers; ce nombre est une erreur.
LA LÉGENDE d'eSPARFAT. 291
mettre en doute la parole d'un brave officier. Si l'accent de sa lettre parait indiquer un peu d'hésitation, pour ne pas dire de réticence, on s'explique bien cette réticence ou cette hésitation, en songeant que M. de Chartogne ne pouvait dire toute la vérité sur ce fâcheux épisode, sans compromettre singulièrement son autorité de chef de corps. L'intérêt de la discipline lui défendait également de déférer à la réquisition de la municipalité en faveur des trois grenadiers qui étaient en prison. « Ils doivent » écrivait M. de Chartogne, « y attendre le jugement que le ministre » prononcera d'après le compte que je lui ai rendu de leur » conduite (1). »
Cette réponse n'a pas dû satisfaire les officiers municipaux ; par contre, ils ne peuvent qu'être touchés de la démarche de M. de Fezenzac qui vient, en personne, leur certifier que le bataillon de Royal-la -Marine n'a point pris les armes (2).
S'ils n'ont, pour l'heure, rien à redouter du côté des troupes, ils doivent apaiser la fermentation du peuple.
Avec le maire, ils veillent à l'Hôtel de ville jusqu'à deux heures de la nuit, ordonnent le doublement des patrouilles et ne se retirent qu'après s'être assurés que tout était tranquille (3).
Mais pour empêcher que cette tranquillité précaire ne soit troublée de nouveau le 23 mai, ils prient et requièrent M. de Fezenzac de faire incessamment partir le bataillon de Royal-la-Marine contre lequel la population est si fort montée ; ils requièrent simplement le major de Chartogne d'envoyer les trois détenus aux prisons royales (4). Le
(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, etc., f"' 94-5.
(2) M., ibid., î" 95.
(3) Idem, l" registre de correspondance, copie tic la lettre écrite, le 23 mai 1790, à MM. les députés de la sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée nationale, p. 72.
(4) Idem, registre des délibérations, etc., f° 95.
'.M);' MIIIAUEAII KT I.A l'HOVKNrR.
major ne ci'oit jtas dt'Vtiii' Iciiir coiniilc iriiiic sciiiblalile ré(iuisili()ii.
Le mùme jour, l'allaire est portée devant la société des Amis de la ('.onslitutioii d'Aix.
Un membre l'expose avec énergie, décrit toutes les circonstances de cette exécution, et propose d'en publier les détails [)ar la voie delà presse. L'indignation est générale; les propositions se succèdent et se croisent. Sous l'empire de la fièvre qui les produit, on se garde bien de mettre en doute l'existence du complot contre-révolutionnaire dont on accuse les oliiciers supérieurs. On prétend que, pour en faciliter le succès, ils chassent, maltraitent, dégoûtent du service tous les soldats patriotes.
La séance est si longue que le président, fatigué, demande la permission de se faire remplacer par le premier secrétaire.
Il faut conclure : on décide que le président désignera six commissaires pour rassembler des informations sur ce que la société appelle le dessein combiné de l'aristocratie militaire, sur les mauvais traitements infligés aux soldats de Lyonnais et de Royal-la-Marine, en particulier sur ceux dont Ballecourt vient d'être victime.
Ces commissaires reçoivent l'ordre de communiquer cette délibération à la municipalité et de se concerter avec elle (1).
Après une rapide enquête, ils lui présentent une pétition qui est véritablement un acte d'accusation. Ils ont surtout à cœur de faire remonter jusqu'aux officiers de Royal-la- Marine la responsabilité de la mutilation de Ballecourt. « Nous avons été informés, » disent-ils « que le sieur Vernet » fils et le sieur Rippert, ci-devant confiseur, ont été » témoins de l'ordre donné par deux officiers, la veille, sur » le Cours, à un caporal. »
(f) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix , Bibliothèque Méjanes (manuscrits de Roux-Alphéran , LIX) , pp. 21-24.
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 293
Assurément les officiers, surtout ceux qui sont jeunes , traitent alors les soldats avec un manque d'égards souvent révoltant; Ils distribuent la souffrance, quelquefois même le déshonneur, avec une légèreté arbitraire, sur laquelle un brave militaire, M. de Murinais, député de la. noblesse du Dauphiné, a toujours gémi depuis son entrée dans l'armée (1). Il est tel régiment, comme celui de Royal- Champagne où la passion politique multiplie les punitions et les congés infamants (2); mais cette manière d'ordonner, en se promenant sur le Cours, un pareil châtiment, comme un simple détail de service est d'une choquante invraisemblance. Le témoignage des citoyens Vernet et Rippert, qui n'est arrivé aux commissaires qu'en passant par un nombre plus ou moins considérable d'intermédiaires , n'est guère fait pour inspirer la confiance. Il laisse subsister dans son intégrité la loyale déclaration de M. de Chartogne. On peut, jusqu'à preuve du contraire, admettre comme historiquement vrai que la mutilation de Ballecourt a été le fait d'un caporal emporté.
Les dires des commissaires sur le complot des officiers contre la Révolution n'ont d'autre fondement qu'une lettre anonyme lue, le 23, à la société patriotique par un de ses adhérents (3), de la part de quelques soldats de Royalla-Marine. Sept d'entre eux (4) ont, à ce que l'on assure, déserté, dan§ la nuit, de peur d'être rigoureusement punis,
(1) Archives parlementaires, t. XVII, séance du 6 août 1790 : discours de M. Emmery, et observations de M. de Murinais, p. 642; article vi du décret provisoire voté ce jour-là, p. 643.
(2) Il faut lire, dans la Vie de Dubois-Cra.ncé , par le colonel Th. Jung (t. I. pp. 176-7), le curieux épisode du jeune Davoust, alors sous-lieutenant, emprisonné et mis au secret pour sctre fait, auprès du comité militaire, l'organe des cavaliers et sous-officiers de Royal-Cliampagne, maltraités par leurs chefs.
(3) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, etc., pp. 22 et 24.
(4j II faut remarquer (pétition à la municipalité) que ces soldats sont au nombre de sept. Ne seraicnt-ce pas les sept mutins rasés et congédiés avec cartouches infamantes dans les nuits du 20 au 21, et du 21 au 22 ? L'un d'eux ou un ami n'aurait-il pas rédigé l'adresse?
29» MIUABUAU ET LA mOVENCE.
piMulus inriiic, si Ton venait à découvrir qu'ils iHaieiit les auteurs do cette adresse.
Du reste , les commissaires ne garantissent pas leurs imputations. Ils laissent aux ofllciers municipaux le soin de vériiier ce qu'elles peuvent avoir de fondé (l).
Ces officiers leur répondent qu'ils se sont déjà occupés de l'objet de leur pétition.
Le zèle qu'ils déploient , la peine qu'a prise le maire d'aller en personne examiner les canons de la compagnie d'artillerie, ainsi que les deux pièces du régiment de Lyonnais, la poussière dont il les a trouvés remplis, tranquillisent l'opinion. Le 25 mai, sur l'invitation du colonel Gibelin, la société patriotique se contente de voter paisiblement des secours pour frais de route aux grenadiers renvoyés de Royal-la-Marine, que leur séjour dans la ville expose aux persécutions de leurs camarades (2).
Evidemment, Aix, confiant dans sa municipalité, ne fera pas d'émeute de lui-même.
Cette émeute viendra de Marseille.
La violence brutale exercée sur Ballecourt a eu du retentissement dans cette ville (3).
Deux membres de sa société patriotique assistaient, le 23 mai, à la séance de celle d'Aix. Ils en ont rapporté des sentiments de colère qu'ils ont propagés autour d'eux (4).
Le 25, un grenadier de Royal-la-Marine, coupeur de cheveux, a été reconnu à Marseille, malgré le déguisement qu'il avait revêtu. Désigné au peuple , il a failli être mis en pièces. Sauvé à grand'peine par les officiers munici-
(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, etc. Pétition à la municipalité par les commissaires nommés par délibération du 23 mai (feuille volante et manuscrite).
(2) Id., ibid., pp. 27-8.
(3) Archives nationales, F', 3195 : récit, sans signature, de la journée du 26 mai : « Cette aventure a fait du bruit à Marseille et y a excité de grands » mouvements. »
(4) Premier livre des délibérations des Amis de la constitution d'Aix, etc., p. 27.
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 295
paux, il a payé leur protection par des aveux essentiels (1). Le fait semble plus grave qu'on ne l'a cru au premier moment. A Marseille , on parle de deux oreilles coupées. La vérité pourrait bien être qu'il y a eu , dans cette même nuit du 21 au 22 mai , un autre grenadier de Royal-la-Marine, Thomas Briquet , mutilé comme Ballecourt. La municipalité d'Aix fait parvenir à l'Assemblée nationale tout ce qu'elle a pu découvrir relativement à cette seconde mutilation (2).
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : lettre à MM. les maire et officiers municipaux d'Aix (26 mai), p. 112.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790 : de MM. les maire et officiers municipaux de la ville d'Aix (26 mai), p. 105 : « Nous avons déjà envoyé à l'Assemblée na- » tionale un relevé des faits que nous avons pu découvrir au sujet du cou- » pement d'une oreille à un autre grenadier du même régiment... »
Le témoignage de cette lettre, qui n'est pas absolument affirmatif, paraît corroboré par les dépositions de deux grenadiers de Royal-la-Marine , Pierre-Claude Giraud et Thomas Briquet.
Ces dépositions ont été recueillies officiellement par la municipalité d'Arles et publiées dans une brochure intitulée : Forfaits aristocratiques : outrages et cruautés exercés contre les grenadiers patriotes de Royal-la- Marine par des officiers, bas officiers et grenadiers du même régiment.
Animée d'un mauvais esprit, cette brochure, que nous avons déjà citée (voir plus haut, pp. 287 et 288), renferme des erreurs manifestes; mais il est impossible que Briquet ait inventé sa mutilation, et que la municipalité d'Arles ait été dupe ou complice de ce mensonge.
Nous avions d'abord pensé que Briquet et Ballecourt n'étaient qu'un seul et même personnage désigné par des noms différents; mais leur identité souffre des difficultés. Briquet, qui est arrive à Arles, le 24 mai, par Rognes, Mallemort, Saint-Rémj', a d'abord erré dans les champs, aux environs d'Aix, et n'a pu séjourner dans cette ville. Ballecourt y était encore dans la soirée du 22.
Briquet ne fait pas mention de la mutilation de Ballecourt. En revanche, il rappelle celle du grenadier Beaudésir, qui aurait eu lieu la nuit précédente. Il n'y a pas assisté, mais prétend qu'on la lui a racontée. Il a été trompé ou il trompe. Beaudésir, congédié avec une cartouche jaune, s'est réfugié à Marseille; il n'est nullement cssorillé (a). Le silence de Briquet au sujet de Ballecourt n'est pas inexplicable. Il a pu très bien ignorer une
(a) En écrivant, le 2C mai, aux maire et officiers municipaux d'Aix, ceux de Marseille (Archives muniripriles, registre des lettres écrites, du IS février au 19 juillet J790, p. H2) nomment simplement Beaudésir parmi les soldats de Royal-la-Marine qui se sont réfugiés dans leur ville, et pour lesquels ils sollicitent un chans^ement de cartoucfies. Si Beaudésir eiit été mutilé, ils auraient réclamé pour lui une réparation extraordinaire.
296 MiiiAHEAU ET i,A i'hovknck.
Il n'en fallait pas tant pour raviver chez les Marseillais leurs rossent imonts contre leurs anciens hôtes, les grenadiers de Koyal-la-Marine. Dés le 24 mai, ils ont eu la pensée de se porter sur Aix. On les a arrêtés.
Le lendemain 25, il ne sera [)as aussi facile de les retenir. Ils seront entraînés par les bas oiliciers et grenadiers du régiment de Vexin.
Ce régiment est dans une certaine mesure pour Marseille ce que celui des gardes françaises a été pour Paris. Moralement, il s'est presque fondu dans la milice nationale; un correspondant de M. de Saint-Priest dit qu'il s'est encanaillé (1). Royal-la-Marine lui a, dit-on , reproché d'avoir laissé prendre les forts, et tuer M. de Beausset. Les grenadiers et les bas officiers de Vexin se sentent atteints par ces reproches dans leur honneur militaire ; ils ont résolu de venger cette insulte (2).
Dans l'après-midi, la municipalité de Marseille est avisée qu'une troupe de ces bas officiers et- grenadiers est partie pour aller vider dans une sorte de champ clos la querelle de leur régiment avec celui de Royal-la-Marine.
Le maire, M. Etienne Martin, et le commandant de la garde nationale, Jean-François Lieutaud, s'élancent aussitôt sur leurs traces, et ordonnent à quatre compagnies de la milice citoyenne de se porter à Bouc-le-Pin. Ils croient que Vexin et Royal-la-Marine se sont donné rendezvous près de ce relais de poste. Mais, en route, ils apprennent que les hommes de Vexin l'ont déjà dépassé et marchent sur Aix. Ils envoient un capitaine de la garde nationale, M. Arnaud, l'ancien chef des portefaix des journées de mars 1789, prévenir M. Espariat, et reviennent sur leurs pas. Dans la soirée , le bruit se répand à Marseille que Vexin est aux prises avec Royal-la-Marine. Aussitôt,
mutilation opérée, la même nuit, sans doute à une heure et dans un lieu différents de l'heure et de l'endroit où lui-même a souffert la sienne.
(1) Revue de la. Révolution, 5 mars 1887; Taine, etc., p. 19.3.
(2) Courrier d'Avignon, n° 130, article daté de Marseille, 29 mai.
LA LÉGENDE D'ESPAUIAT. 297
malgré les ordres les plus exprès, une bande nombreuse et confuse prend à son tour le chemin d'Aix. C'est un mélange de Marseillais plus ou moins douteux avec des gens sans aveu, dangereux à tous égards. De vrais gardes nationaux se joignent à eux (1).
A neuf heures du soir , le capitaine Arnaud arrive à l'Hôtel de ville d'Aix et informe le maire que des sergents et grenadiers de Vexin viennent demander raison à ceux de Royal-la-Marine ; ils approchent ; ils seront là vraisemblablement dans moins d'une heure, et pourront bien être suivis d'un assez grand nombre d'hommes de la garde nationale de Marseille.
Les officiers municipaux d'Aix, pris à l'improviste par cette grave nouvelle, montrent du sang-froid, de la vigilance et de l'activité. Laissant quelques collègues à la maison commune, les uns vont avec Espariat prévenir M. de Fezenzac et donner au colonel et à Tétat major de la milice bourgeoise les ordres nécessaires, tout d'abord celui de doubler la garde ordinaire de service. Les autres se rendent à la porte des Augustins, qui ouvre sur la route de Marseille. Vers dix heures, ils voient apparaître quarante ou quarante-cinq bas officiers et grenadiers de Vexin. Ils les conduisent à l'auberge de Va Mule blanche, située dans le faubourg, pourvoient à leur logement , à leur nourriture, et leur font promettre (ju'ils passeront tranquillement la nuit dans ce gîte, sauf à obtenir le lendemain la satisfaction qu'ils viennent chercher.
Un poste de milice nationale est établi à la porte des Augustins qui regarde cette auberge. De nombreuses patrouilles parcourent les rues. Le régiment de Lyonnais et le bataillon de Royal-la-Marine sont consignés. La nuit s'achève dans le calme.
Le lendemain 26, sur les cinq heures du matin, plusieurs
(1) Arcliives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 2':) février 1790, etc. : lettre au maire et aux officiers municipaux de la ville d'Aix 0 juin 1790), pp. 123-4.
298 MinABEAlJ ET LA PROVENCE.
magistrats municipaux se porlonl à la Mule Blanche. Ils trouvent dans cette auberge ou dans h; faubourg deux olliciers supérieurs de Vexin, quatre ou cinq cents de leurs soldats et six cents Marseillais armés de sabres et de fusils. A chaque instant, il arrive de nouveaux hommes, soit <le la garde nationale, soit du régiment. L'apparition des Marseillais surtout cause de l'inquiétude. Sur l'ordre de l'Hôtel de ville, une partie de la milice citoyenne d'Aix prend les armes ; elle se range en bataille, moitié sur le Cours, moitié devant la maison commune.
Cependant le maire est entré dans la salle du Conseil. Un officier de la g.arde nationale de Marseille et dix bas officiers du régiment de Vexin l'accompagnent. Ils se sont présentés chez lui dés cinq heures du matin.
Ils répètent devant la municipalité ce qu'ils ont déjà dit au maire sur l'objet de leur voyage.
Ils veulent exiger des bas officiers de Royal-la-Marine, non seulement un désaveu de leurs propos, mais une déclaration d'attachement à la constitution et aux principes de l'Assemblée nationale.
M. Espariat est chargé d'aller, avec deux de ses collègues, demander ce désaveu et cette déclaration à la caserne de Royal-la-Marine.
Ils partent tous les trois ; il est environ huit heures du matin.
Au même moment le corps municipal apprend que les bas officiers de Vexin et les Marseillais, restés hors la ville, demandent à voir les grenadiers détenus pour cause d'insubordination. Il envoie trois de ses membres les mettre au courant de ses démarches et les inviter à se reposer sur sa sollicitude. Il convient de laisser agir l'autorité légitime pour punir les prisonniers, s'ils sont coupables, pour les absoudre, s'ils sont innocents.
Ce langage, plein de bon sens est momentanément entendu. Les officiers municipaux qui ont obtenu ce succès passager se hâtent d'en rapporter la nouvelle à l'Hôtel de
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 299
ville. Peu de temps après, ceux qui ont accompagné le maire à la caserne de la Charité et le maire lui-même sont de retour. Ils montrent aux députés de Vexin la déclaration et le désaveu auxquels leurs camarades de Royal-la-Marine viennent de se prêter avec empressement. Les députés sont satisfaits; ils le seraient plus encore, s'ils pouvaient voir les prisonniers.
Le maire oppose à cette prétention les raisons qui en ont déjà triomphé et parvient à l'écarter. Les députés l'applaudissent même. En retour, il promet de donner satisfaction à un dernier vœu de leur part : celui d'une entrevue avec six délégués de Royal-la-Marine.
Cette entrevue a lieu à l'Hôtel de ville, dans la salle du Conseil, en présence de deux grenadiers de Lyonnais et de leur colonel. Elle est cordiale. Les députés de Vexin et ceux de Royal-la-Marine , qui ont également quitté leur sabre, se touchent la main et s'embrassent. Sur la porte de l'Hôtel de ville, ils renouvellent les mêmes signes de réconciliation et d'amitié. La garde nationale et le peuple d'Aix battent des mains à ce spectacle.
Ces applaudissements encouragent les délégués de Vexin. Ceux-ci ont déjà demandé deux fois pour leur régiment et pour leurs amis de Marseille, la permission de défiler en bon ordre et sans s'arrêter devant l'Hôtel de ville sous les yeux du corps municipal et des sous-officiers de Royal-la- Marine.
Ils ont essuyé un double refus ; ils reviennent à la charge. La municipalité refuse encore, puis finit par céder.
Les compagnies de la garde nationale d'Aix, qui étaient postées sur la place , se mettent à border la haie devant l'Hôtel de ville et aux principales avenues. Une autre compagnie s'avance en tête des Marseillais qui défilent en armes et pêle-mêle avec les soldats et bas officiers de Vexin. La milice civique d'Aix ferme la marche. Elle a l'ordre de reconduire assez loin, sur la route de Marseille, ces hôtes quelque peu gênants.
Aucun incident n'a trouble» le (Idilc. Aix reprend déjà sa tranquillité habituelle. Les olliciers municipaux se l'élicilent du retour de l'ordre. Ils sortent de la maison commune. Espariat y reste pour travailler.
Au bout de quelque temps, il est interrompu par nu grand bruit. Une troupe en désordre se précipite dans la cour intérieure , malgré les factionnaires et les soldats de garde.
C'est un retour offensif des Marseillais.
On les croyait en train de revenir paisiblement chez eux. Tout d'un coup, surveillés avec négligence par les gardes nationaux aixois, dont la plupart avaient imprudemment pris les devants, ils se sont arrêtés et massés par pelotons. Ils ont déclaré qu'ils voulaient la délivrance des grenadiers prisonniers.
Quelques soldats et bas officiers de Vexin ont désapprouvé cette prétention et soutenu qu'après la déclaration de Royal-la-Marine , tout était terminé. Les Marseillais n'ont pas plus écouté leurs représentations que celles des miliciens d'Aix les plus rapprochés. Ils sont retournés sur leurs pas, avec la majorité du régiment de Vexin.
Aux cris poussés par ceux qui ont envahi la cour de l'Hôtel de ville, Espariat se hâte d'accourir; il essaie de leur remontrer combien leur démarche est irrégulière , pleine de dangers, injurieuse pour lui-même et pour le corps municipal , contraire à la réconciliation qui vient d'être scellée, entre les deux régiments.
Paroles perdues ! La troupe armée ne veut rien entendre ; elle annonce qu'elle va se porter sur la caserne de Royal-la-Marine. Une partie se met en marche.
Témoin de la volte-face des Marseillais sur la grande route, le major de la garde nationale d'Aix, M. Perrin aine, a prescrit à trois compagnies de se rendre à l'Hôtel de ville; il en a envoyé d'autres à la porte Saint-Louis; mais cette milice est mal armée, manque de fusils. Elle ne pourrait pas contenir les Marseillais joints aux soldats de
LA LÉGENDE d'eSPARIAT. 301
Vexin. Le maire ne doit compter que sur l'autorité de son éloquence et sur le zèle de ses officiers municipaux. Ceux-ci n'ont pas tardé à le rejoindre. Quelques-uns s'installent à l'Hôtel de ville ; d'autres courent avec Espariat se jeter au-devant des Marseillais partis de la maison commune pour la caserne de la Charité. Déjà ces derniers ont descendu la rue des Vieilles-Boucheries et enfilé celle des Marchands. Espariat les aborde , réussit à en arrêter quelques-uns.
A la hauteur de la rue des Trois-Ormeaux, une nouvelle troupe de Marseillais se présente précédée d'un tambour. Elle aussi réclame les prisonniers, reste sourde aux remontrances du maire et des officiers municipaux. Elle les refoule devant elle, dans la direction de la caserne.
Le trajet qu'elle suit par la rue des Trois-Ormeaux, la place des Prêcheurs et la rue de la Porte Saint-Louis (aujourd'hui des Arts-et-Métiers), n'est pas long. Elle ne se grossit pas moins par les affluents que lui envoient les rues latérales. Elle entraîne pêle-mêle des Marseillais , des soldats de Vexin , des gardes-nationaux d'Aix, même des femmes. C'est une cohue armée, c'est une émeute.
Au fur et à mesure qu'ils approchent de la porte Saint- Louis, Espariat et ses collègues redoublent d'instances pour arrêter la foule qui les pousse. Parvenus à cette porte , ils aperçoivent au fond du cours du même nom , sous les ormeaux et les trembles plus que séculaires qui l'ombragent, le bataillon de Royal-la-Marine rangé en carré devant la façade de la caserne. A chaque pas de plus que fera l'émeute, les fusils peuvent s'armer et partir d'euxmêmes. Le péril est imminent. Espariat et les magistrats qui le secondent, crient, menacent, ordonnent. On ne s'émeut pas de leurs cris; on dédaigne leurs menaces; on brave leurs ordres ! Alors , ne voyant pas d'autre moyen de prévenir l'effusion du sang, Espariat dit à quelques émeutiers qu'il se fait fort d'obtenir la délivrance des pri-
soiiiiiors; il va la deiiiaiRler en personne aux cliels du bataillon.
Il a beau dire. La foule, qui marche toujours, refuse de consentir à sa proposition et lui crie que le maire ne doit pas s'exposer. Il répond qu'il ne courrait aucun danger, mais qu'avec cette obstination d'avancer, les plus grands malheurs sont à craindre.
Enfin l'émeute fait halte. Le major Perrin et quelques officiers municipaux restent devant elle pour la contenir. On réussit aussi à suspendre le mouvement d'un gros d'émeutiers et de soldats de Vexin qui , par une ruelle détournée, s'apprêtaient à prendre à dos le bataillon de Royal-la-Marine.
Avec le capitaine de service de la garde nationale et trois membres du corps municipal, Espariat paraît sur le front de ce bataillon. Il adresse aux officiers de la première ligne sa requête qui, cette fois, n'est pas une réquisition. Un officier de grenadiers répond avec politesse qu'on est bien fâché de ne pouvoir lui accorder sa demande, mais que le régiment n'est pas fait pour se déshonorer.
Espariat et ses collègues insistent. Les grenadiers tout d'une voix répètent la réponse de leur officier en protestant d'ailleurs de leur estime , de leur aJS'ection pour le maire qui n'a rien à craindre de leur part. Après de nouvelles instances et des prières toujours inutiles, Espariat s'avise de déclarer que ce n'est pas la garde nationale de Marseille qui réclame les prisonniers ; c'est la municipalité d'Aix; c'est sur elle que retombent les refus de Royal-la- Marine. A cette observation, l'officier qui le premier a répondu au maire, le renvoie à M. de Chartogne. Le major commandant est là tout près. Sollicité, pressé par Espariat, il se rend. Sa situation est fort pénible ; mais il accueillera la demande de la municipalité, pourvu qu'elle veuille bien lui donner une décharge. La condition est aussitôt acceptée. Le maire, les officiers municipaux et le capitaine de la garde nationale qui les accompagne, entrent avec le ma-
LA LÉGENDE d'eSPAIUAT. 303
jor dans la cantine pour rédiger cette décharge. M. Espariat la remet à M. de Chartogne et reçoit, en échange, les trois prisonniers avec lesquels il retourne vers l'émeute.
Celle-ci ne les a pas plutôt entre ses mains comme gages de sa victoire qu'elle se met à battre en retraite. Les Marseillais rentrent dans la ville et la traversent pour reprendre cette fois, d'une manière définitive, le chemin qui les ramène chez eux. Le maire et les officiers municipaux qui ont partagé ses tribulations reconduisent cette cohue jusqu'à la porte des Augustins, s'installent dans l'auberge de la Mule Blanche et ne la quittent qu'après s'être assurés que militaires du Vexin et gardes nationaux de Marseille sont déjà loin (1).
A une heure de l'après-midi , la tranquillité est parfaitement rétablie ; mais l'alerte , par laquelle on vient de passer, a été bien vive : il ne faut pas qu'elle se renouvelle. Le surlendemain, 28 mai , le maire propose à son conseil d'adresser des représentations aux autorités municipales de Marseille, en les priant de surveiller à l'avenir les démarches de ces gens sans aveu, qui, se parant des dehors du zèle et du patriotisme, osent se présenter sous les murs d'Aix et portent partout l'effroi et la terreur (2).
Tel est, d'après des documents originaux, peut-être inédits, comme le procès-verbal dressé le jour même par ordre de la municipalité , cet épisode fameux dans l'histoire de la Provence, et en particulier dans celle d'Aix.
La légende s'en est presque aussitôt emparée.
Dés le il juin, Bouche le retraçait, dans les termes suivants, à l'Assemblée nationale : « Sur la fin du mois der-
(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 10 février 1790 : procès-verbal des événements de la journée du 26 mai, f"' 186 et suiv. — Archives nationales, F, 3195 : récit sans signature de la journée du 26 mai.
(2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 10 février, etc. : séance du corps municipal, du 28 mai, f* 99. — Premier registre de correspondance : copie de la lettre écrite le 31 mai 1790, à la municipalité marseillaise, pp. 74-75.
» nier, le réyiinenl de Vexin, (ju'uii grand nonil)re d'etran- » gers suivaient, est venu à Aix pour demander raison an » régiment de Royal-la-Marine d'une injure (ju'il disait lui » avoir été faite. Les deux troupes étaient en présence; le » combat allait s'engager, lorsque M. Chérin (Chérin pour » Espariat, l'inadvertance est étrange) , maire de la ville » d'Aix et commissaire du roi pour la formation des dépar- » tements, se jette entre les deux régiments; ses prières » sont inutiles. Eh bien! mes amis, leur dit-il, tirez d'abord » sur moi ; je ne veux pas être témoin des crimes que » vous allez commettre. Les soldats se jettent à ses pieds; » il les oblige à s'embrasser, il les emmène dans la ville » et ces régiments aident les citoyens à chasser les bri- » gands qui s'étaient répandus dans tous les quartiers et » commençaient à semer le désordre. Ainsi, par son dé- » vouement héroïque, M. Chérin a sauvé sa patrie de tou- » tes les horreurs du pillage (i). »
L'Assemblée couvrit d'applaudissements cette communication. Il n'est pas besoin de faire remarquer combien elle s'écarte de la simple vérité historique, ou tout au moins la pare et l'idéalise.
C'est sous cette forme épique que ce fait s'est conservé dans la tradition. L'historien de la révolution en Provence, M. Lourde, le raconte à peu près de la même manière que Bouche, avec une erreur de plus. Je ne sais pourquoi, il transporte le lieu de la scène du cours Saint-Louis à Boucle-Pin (2).
Si l'histoire doit écarter la légende, elle peut cependant chercher dans ses embellissements comme la mesure de l'impression qu'un événement ou une action a causée à l'esprit public.
Les Aixois, et surtout parmi eux les Amis de la constitu-
(1) Archives parlementaires, t. XVI, p. 165.
(2) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 275. M. Lourde s'est inspiré d'un récit fantaisiste et inexact, daté de Marseille, 29 mai, et publié par le Courrier d'Avignon, n° 130.
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tion , furent très frappés de l'attitude d'Espariat, et très touchés du service qu'il avait rendu, dans cette occasion, à la cité.
Dès l'ouverture de la séance du 27 , un membre de la société patriotique , M. Pascal, « glorifia le maire chéri de cette ville, » dans un discours qui aurait gagné à être plus sobre et moins sentimental; il le termina en proposant que le nom d'Espariat fût gravé en caractères d'or sur un marbre posé dans une place ou dans une rue publique qui s'appelleraient à l'avenir place ou rue Espariat. — L'assemblée accueillit cette motion avec un transpoBt unanime. Elle décida : 1° que des commissaires se rendraient à l'hôtel du maire pour lui communiquer la délibération prise en son honneur; 2° que le président et le premier secrétaire les accompagneraient.
Ce secrétaire était M. Verdet, avocat.
Il fut l'orateur de la députation , et dit à M. Espariat : « M. le maire, le cercle patriotique nous députe pour vous » porter ses remerciements sur la sagesse et le courage » que vous avez déployés ces jours derniers, pour préser- » ver la ville des plus grands malheurs. Dans une répu- » blique. qui a fourni des modèles de patriotisme, on » décernait une couronne à celui qui avait sauvé la vie à » un citoyen. Quelle couronne sera digne de vous qui avez )) sauvé la cité entière? »
Ce discours était d'un tour élégant, juste et modéré. L'assemblée voulut l'entendre. M. Verdet le dit de mémoire et se fit applaudir; on arrêta de joindre son allocution au procès-verbal.
C'était le 30 mai; la société vota de s'occuper sans retard du monument à la gloire d'Espariat; elle renvoya à sa commission des finances ou des dépenses , comme on disait, le soin d'en préparer l'exécution.
Il fallut d'abord désigner la rue ou la place qui aurait l'honneur de recevoir le nom du maire. A la séance du i*"" juin, la commission proposa la place neuve ou de l'Hô-
.'j06 MIHAllEAU KT LA PIIOVKNCIC.
It'l (le ville. L'assoiuhlce addjilu la luoiiusitioii. lOllc délibéra de d(Mnander rayrémeiit de la niuiiicipalité; elle en était sûre d'avance.
Un membre émit l'avis de fixer au lendemain, 2 juin, jour de foire et veille de la Fête-Dieu, la cérémonie de l'inauguration et de l'entourer de la plus grande pompe.
Sa motion fut agréée.
On dressa sommairement le programme de la solennité. Pour y consacrer la soirée, on convint d'ouvrir la séance à trois heures de l'après-midi.
La rapidité et jusqu'à un certain point l'imperfection même des apprêts laissaient un champ plus libre à l'élan spontané des patriotes qui voudraient concourir à cette manifestation. On aurait dit un scénario fort large dans lequel les acteurs pouvaient jeter à leur gré les improvisations de leur fantaisie.
Le 2 juin , tandis que les Amis de la constitution siégeaient en attendant le commencement de la cérémonie, le capitaine de la garde nationale qui commandait la compagnie de service, vint offrir au président les brigades qui seraient nécessaires pour escorter le cercle dans sa marche. Bientôt ce fut l'état-major de cette milice presque au complet qui se présenta en armes , désireux de se joindre au cortège et d'en rehausser la majesté par la présence de tous les détachements de gardes nationaux que la société pourrait désirer. Il se concerta avec le bureau. Le moment solennel approchait.
On entend les sons des instruments. C'est le marbre que l'on apporte ; il est orné de guirlandes de laurier et d'une couronne de chêne liées ensemble par une écharpe aux trois couleurs.
A cette vue, les applaudissements de l'assemblée éclatent. On pose le marbre, ou, pour parler comme le procèsverbal de la cérémonie, « la pierre » sur une table au milieu de la salle. Les musiciens se rangent en cercle tout
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autour, et jouent l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
L'assemblée remarque une analogie touchante entre les sentiments exprimés par la musique et ceux dont elle est animée elle-même. Le président, M. Pellicot, remercie les musiciens et annonce que le défllé va commencer.
Quatre membres de la société sont choisis à cause de leur haute taille pour porter la pierre\ mais des volontaires demandent à partager cet honneur , entre autres M. Pascal , l'auteur de la motion. Il a bien mérité cette faveur. Elle ne lui est pas refusée. Le sculpteur, M. Ramel, qui a fourni le monument, sollicite et obtient la permission de le surveiller pendant la marche.
Il ne faut plus maintenant rien laisser au hasard.
L'ordre du cortège est rigoureusement réglé. D'abord la musique, puis le marbre suivi d'un détachement de gardes nationaux, enfin le cercle ayant à sa tête son bureau et son président entouré des officiers de la milice citoyenne.
Cette procession civique suit la rue du Collège (aujourd'hui rue Manuel), le bas de la place des Prêcheurs et la rue du Pont-Morcau. Elle descend le Cours, remonte la rue de la Miséricorde et continue par la place Saint-Honoré, les rues Saint-Esprit et de l'Ofûcial (aujourd'hui rues Espariat et Aude), fait halte rue de la Boutique- Rouge (1), devant la maison du maire où la musique se met à jouer.
De là, le cortège gagne la place de l'Hôtel de ville.
La société patriotique entre dans la maison commune ; les officiers municipaux la reçoivent dans la grande salle.
« Messieurs, » leur dit le président, M. Pellicot, a nous » venons, le cœur gros de reconnaissance, vous présenter » le monument que nos cœurs vont ériger à la vertu.
(1) Aujourd'hui rue des Orfèvres. Dans un acte notarié de l'an VI de la République française, 14 germinal, dont nous avons dû la communication à M"" Coulon, orfèvre, on lit : « Rue dite des orphèvres , autrement appelée de la boutique rouge. »
308 mihabkau i:t i.a imiovicnck,
» Nous suimucs jaloux de Iraiisiurllre à hi iiostérité le nom » vénère de notre maire. Qui mieux que vous, Messieurs, » compagnons assidus de ses travaux et ses dignes coopé- » râleurs, qui mieux que vous, peut sentir, juger et » avouer que cet hommage est bien légitime? Les ci- » toyens d'Aix , empressés autour de vous, osent vous » prier, par ma bouche, de vous soustraire un instant à » vos utiles fonctions pour solenniser, par votre présence, » cette fête vraiment patriotique. »
M. Emeric-David répond au nom de ses collègues :
« Messieurs ,
)) Le corps municipal est touché de l'hommage que
» vous voulez rendre à son chef, et il se rend avec joie
)) à l'invitation que vous lui faites d'y participer. Oui ,
» Messieurs, travaillant tous les jours avec M. le Maire,
» nous sommes mieux à portée que tous les citoyens, de
» connaître, d'admirer son patriotisme, ses talents, ses
)) lumières, ses vertus. Nous l'aimons plus que vous,
» parce que nous le voyons de plus près ; allons donc éta-
» blir ensemble le monument que vous avez préparé et
» que ce monument soit un nouveau gage de l'union cons-
» tante de nos sentiments avec les vôtres. »
Après ce discours, les officiers municipaux se retirent dans leur salle de délibérations. Ils ne tardent pas à reparaître, ceints de leurs écharpes tricolores, et descendent, avec la société patriotique, sur la place. Bientôt la musique, les acclamations du peuple, les cris mille fois répétés de : Vive Espariat! l'explosion des boîtes se confondent dans un tumulte joyeux, tandis que le président du cercle applique dans la muraille la première truellée de plâtre qui doit fixer la pierre du monument.
Pour terminer la cérémonie, officiers municipaux et Amis de la constitution vont ensemble rendre visite à Espariat, dont la modestie s'est d'avance dérobée à cet hommage ,
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puis retournent à l'Hôtel de ville et échangent encore quelques paroles : « Nous venons, » dit M. Pellicot aux officiers municipaux, « de faire un acte vraiment religieux, » cher à nos cœurs. Il eût été incomplet à nos yeux, si » vous ne l'aviez favorisé de votre présence. Il appartenait » à la vertu de couronner la vertu. »
Sur ces mots, le cercle patriotique prend congé de la municipalité qui le reconduit jusques à l'escalier (1).
Les cœurs vibrent d'une émotion faite de joie et d'admiration.
L'histoire partage cette admiration, mais à la condition d'y mettre de sérieuses réserves.
Sans doute, Espariat a conjuré les malheurs qui auraient pu être la suite d'un coaibat livré entre les fantassins de Royal-la-Marine, d'une part, les soldats de Vexin et les gardes nationaux de Marseille , de l'autre ; il a peut-être préservé la ville d'Aix d'un véritable désastre. Malheureusement il n'a obtenu ce résultat qu'en faisant triompher la volonté de l'émeute. La discipline a capitulé; cette capitulation n'a pas tardé à porter des fruits déplorables. Avant le 26 mai, le régiment de Royal-la-Marine tenait encore bon, relativement du moins; il est tombé, au lendemain de cette journée, dans un état de dissolution complète. Ses soldats, répartis entre les communes de Pélissanne et de Lambesc se sont mis à déserter en foule. « Hier, » écrivait, le 31 mai, la municipalité de Marseille à M. de Chartogne, « à la porte d'Aix, on en a refusé dix à la fois ; » ils ont été suivis de bien d'autres , et l'on nous assure » qu'il y en a de cinquante à soixante dans le faubourg (2). •>•> La maréchaussée elle-même n'osait plus les arrêter (3).
(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis do la constitution d'Aix, pp. 33-.35, 43, 4G, 53, 55, 57-63,
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790, p. 117.
(.3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. de La Martilliére, major commandant le régiment de Barrois, p. 154.
310 MIRABEAU ET LA l'UOVENCE.
Ceux qui n'abandonnaient pas le drapeau ne manquaient pas, d'une manière moins scandaleuse, à leurs devoirs militaires, en suivant l'impulsion d(3 leurs bas officiers.
Réunis, le 30 mai, en comité insurrectionnel, ces derniers votaient, à l'unanimité, une coupable résolution où se peint bien resj)ril du temps.
Pour se conformer à ce qu'ils appelaient le vœu général de la nation et pour obéir à une sorte de respect humain révolutionnaire (1), ils enjoignaient à tous les otïiciers nobles du régiment de donner leur démission, après avoir rendu compte des fonds de la masse commune confiés à leur gestion.
Le bruit courait que la garde nationale de Marseille allait venir prêter main-forte à cette rébellion.
Sans attendre , et peut-être sans désirer son concours , les soldats de Royal-la-Marine , cantonnés à Lambesc , occupent, en armes, avec leurs sous-officiers, la place de la paroisse (2).
La municipalité va les trouver, leur demande l'objet de leur réunion, emploie auprès d'eux tous les moyens de persuasion et de douceur, essaie de les éclairer et les décide à députer quatre hommes par compagnie à l'Hôtel de ville pour y déposer, sur le bureau de la salle du conseil, une pétition écrite et signée.
Elle ne veut évidemment que gagner du temps et pacifier le conflit par sa médiation.
Sans avoir les moyens et la pensée de résister au vœu des soldats , elle s'efforce de protéger les officiers et les
(1) Bibliothèque publique de Marseille, carton De, m-8°, n" 7 : délibération des bas oflBciers de Royal-la-Marine, suivie de leur adresse à l'Assemblée nationale :
« Le régiment de Royal-la-Marine, d'un commun accord et pour se con- » former au vœu général de la nation, a délibéré ce qui suit :
» Les soldats, chargés de la faute du colonel, passaient dans toutes les » provinces pour ses complices. On nous appelait les partisans de l'aristo- )) cratie. »
(2) Le 31 mai.
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met sous sa sauvegarde. Elle les presse de céder. Plusieurs étaient sans argent et sans ressource. Elle leur prête deux mille livres environ pour retourner chez eux. Le 2 juin, avant neuf heures du matin, ils étaient en route. La municipalité comptait que l'ordre allait renaître.
L'ordre par le triomphe du désordre ! C'est bien souvent le seul que l'on puisse espérer en temps de révolution !
Cet épisode d'insurrection militaire s'était produit simultanément à Pélissanne, comme une même scène jouée à la fois .sur deux théâtres différents (i).
Trait singulièrement caractéristique à noter! Royal-la- Marine ne paraissait pas avoir de griefs contre ses officiers qu'il congédiait si rudement et ne les rendait pas responsables des rigueurs barbares dont Aix et Marseille s'étaient si vivement émus (2). Il donnait des éloges à leur conduite et les recommandait à la sollicitude des représentants de la nation (3).
Le corps municipal de Marseille félicita les bas ofiBciers de ce régiment égaré (4).
L'Assemblée nationale sut se placer à un point de vue plus juste, plus impartial, plus élevé.
Par l'organe du rapporteur de son comité militaire, le vicomte de Noailles, elle accusa les erreurs de Royal-la-
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790: lettre de MM. les maire et officiers municipaux de Lambcsc (31 mai 17SJ0), p. 137; des mêmes ('2 juin 1790), p, 163. — Courrier d'Avignon, du lundi 7 juin 1790. — Bibliothèque publique de Marseille, carton Ile, in-8°, n° 7 : délibération des bas officiers de Royal-la-Marinc.
(2) Délibération des bas officiers, etc. : « Nous ne croyons pas que, parmi » nos anciens chefs, il y en ait eu d'assez barbares pour établir cette dis- » ciplinc. Presque tous l'ont désapprouvée, mais trop tard. »
(3) Archives parlementaires, t. XVI, p. 214.
(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 2.5 février au 4 août 1790, p. 135 : à MM. les bas officiers, grenadiers et soldats de Royal-la-Marine : o Si quelques-uns de vos camarades se sont laissé » aveugler do manière à servir d'instrument aux intentions perverses des » ennemis de la paix et de la constitution, en maltraitant cruellement leurs » frères, en violant toutes les lois, et sans qu'aucun conseil de guerre eût I) prononcé contre eux , nous aimons à nous persuader qu'ils étaient con- » traints par la nécessité, et que leur cœur n'était pas coupable. »
312 MIRABEAU ET LA PllOVENCE.
Marine et chargea son président d'écrire à ce régiment que sa députation ne saurait être reçue à la fédération nationale, s'il n'était pas à cette époque composé suivant les principes des ordonnances (1).
Royal-la-Marine, qui se trouvait à Uzès, fut très sensible à cet avertissement et à celte menace. Il s'empressa de rappeler ses ofiBciers et de se soumettre (2).
Mirabeau n'avait pas trouvé ou cherché l'occasion de dire son mot , mais il comprenait et signalait les dangers de l'anarchie militaire (3).
Une active propagande révolutionnaire semait dans l'âme des soldats un esprit de défiance et d'insubordination contre leurs chefs.
L'Assemblée nationale s'alarmait des excès de cette propagande qui lui semblait l'avant-coureur d'une dissolution prochaine de l'armée ; mais les municipalités s'effrayaient plus exclusivement du danger que des troupes soumises, sous la main d'états-majors ennemis du nouvel ordre de choses, pouvaient faire courir à la constitution et à la liberté.
Leurs craintes se comprennent. Elles se montraient d'autant plus ombrageuses que, s'exagérant leurs attribubutions, elles sentaient peser sur elles une lourde responsabilité.
Elles étaient encore dans le pays le seul pouvoir nouveau en exercice; mais bientôt les administrations de départements et de districts allaient être constituées.
(1) Archives parlementaires, t. XVI, séance du 13 juin, p. 214.
(2) Idem, t. XVI, séance du 30 juin, p. 581, et du 1" juillet, soir, p. 682.
(3) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mark, t. II, p. 38 : « L'armée donne des instruments de brigandage à » quiconque voudrait faire le métier de voleur en grand. »