CHAPITRE V
Tous les rouages administratifs étaient montés et en exercice dans le département des Bouches-du-Rhône ; mais les esprits prêtaient bien moins d'attention à ce fait d'un ordre un peu sévère et presque abstrait qu'aux bruits et aux nouvelles qui arrivaient de Paris. On était au lendemain du 14 juillet 1790. La fête de la fédération venait d'être célébrée.
Elle fut le couronnement grandiose des fédérations locales, qui avaient commencé dans l'arrière-automne de
Michelet a écrit, sur ces fédérations et sur le sentiment de fraternité nationale qui les inspira , des pages qu'on ne peut lire sans un tressaillement intérieur ; mais poète autant qu'historien, il transfigure la réalité; il donne la vie, la forme, la couleur, le mouvement à l'idéal; il l'incarne; on le voit par l'imagination et presque par les yeux du corps. Il faut un véritable effort de réflexion et de critique pour se dire que cet idéal si vivant pourrait bien n'être pas absolument la vérité historique (1).
Les fédérations naquirent d'une pensée de protection et d'assistance mutuelles. Les gardes nationales voulurent se rapprocher et s'unir pour se défendre et pour défendre la révolution et la liberté.
(1) Michelet, Histoire de la Révolution (édition de 1869), t. I, pp. 342, 368-9, 465-468.
Cette pensée était trop naturelle pour ne pas surgir spontanément. La commune de Paris semble l'avoir encouragée à distance (1); mais cette intervention n'a pu que laisser une grande part à l'initiative locale. Il importe de remarquer que les fédérations prirent naissance dans le Dauphiné comme la révolution même.
La première eut lieu, le 29 novembre 1789, à Etoile, dans le département de la Drôme. Les gardes nationaux de vingt et un bourgs, villes et villages y jurèrent de rester à jamais unis, de protéger la libre circulation des subsistances et de soutenir les lois émanées de l'Assemblée (2). Le 13 décembre, à Montélimar, six mille hommes en armes, appartenant à soixante et quinze localités du Vivarais, du Languedoc, du Dauphiné et de la Provence se lièrent à leur tour par un pacte fédératif (3). M. de Caraman voyait de mauvais œil de telles excursions d'une province à Vautre sans prévenir le commandant (4).
Cette désapprobation qu'il confiait simplement aux commissaires des communautés, n'empêcha pas trois localités provençales d'envoyer des gardes nationaux à Valence. Dix mille hommes, qui en représentaient plus de cent mille, s'y trouvèrent rassemblés, le 31 janvier 1790. Il en était
(1) L'auteur d'un curieux Essai sur les fédérations martiales dans le Dauphiné, M. G. Vallier, donne une preuve, peut-être isolée et faible, de cette action exercée par la commune de Paris. La correspondance de la municipalité de Marseille permettrait, jusqu'à un certain point, de la renforcer, en nous signalant la présence de gardes nationaux parisiens dans cette ville, sur la fin d'octobre 1789.
Le 22 de ce mois, les cchevins les dénoncent à M. de Caraman, et ajoutent qu'ils viennent de les faire reconduire à la porte de la ville. Ils ont payé leur voyage jusqu'à Aix, à raison de 3 sous par lieue (a). {Revue de Marseille, avril 1869; Essai sur les fédérations martiales en Dauphiné, par G. Vallier, pp. 202-3.)
(2) G. Vallier, p. 205.
(3) Idem, pp. 205-6. — Le baron Poisson : L'armée et la garde nationale, p. 221.
(-4) Archives départementales, C, 1261 : lettre du comte de Caraman aux commissaires des communautés.
(a) Archives municipales fie Maiseille. Registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 et terminé le 4 juia 1790 : à M. le comte de Caraman (22 octobre 1789, i" 36).
venu du Daupliiné, du Languedoc, de l'Auvergne, du Lyonnais, du Comtat , do la Touraine, de la Flandre, de la Lorraine et de l'Alsace (1).
Les fédérations se renouvelèrent, pendant tout l'hiver et au printemps, dans la Franclie-Conité, la Bretagne, l'Alsace, la Champagne, l'Orléanais et le Dauphiné. En Provence, huit mille hommes accoururent au rendez-vous de Draguignan, en attendant la formation du camp de Saint- Maximin, projeté à Brignoles (2).
Sur les bords du Rhône, remarque très bien Michelet, les fédérations tendirent à prendre un caractère large, vraiment national (3).
A Lyon , comme à Valence et plus encore , on vit les vaillantes populations de l'est jurer assistance à celles du midi (4). La députation de la milice citoyenne de Marseille y trouva d'abord les esprits prévenus contre elle. Elle les ramena par sa bonne tenue et son patriotisme (5).
Au fur et à mesure que les fédérations s'élargissent, l'idée de la solidarité dans la défense d'une même cause se confond de plus en plus avec celle de la patrie et emprunte aux mœurs et à la sensiblerie de l'époque je ne sais quel rêve de fraternité , sans écarter pourtant la préoccupation de la lutte et du combat. A Lyon, les fédérés échangent leurs serments sur les degrés du temple de la concorde ; mais ce temple est surmonté d'une statue colossale de la liberté tenant une pique à la main (6).
L'évolution progressive de ces sentiments et de ces idées nous conduit à la grande fédération parisienne.
(1) G. Vallier, p. 20G.
(2) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française (édition de 1878), t. V, pp. 211-2. Taine, Z.a Révolution, t. I, p. 284-5.
(3) Michelet, t. I, pp. 369-370.
(4) Michelet, t. I, p. 482.
(5) Archives municipales de Marseille, lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 :à MM. Brémond-Julien et Leroy d'Ambleville(9 juin 1790).
(6) Archives parlementaires, t. XVI, p. 139. L. Blanc, t. V, p. 213-4.
Le 5 juin 1790, une députation de la commune de Paris, présentée par Bailly, vient lire à la Constituante, pendant la séance du soir, une adresse des citoyens de cette grande ville à tous les Français, rédigée par MM. Bourtibonne, Pons de Verdun et Pastoret.
Un paragraphe de cette adresse la résume tout entière.
« Vous avez juré , » disent les Parisiens aux Français, « d'être unis par les liens indissolubles d'une sainte frater- » nité, de défendre jusqu'au dernier soupir la constitution » de l'Etat, les décrets de l'Assemblée nationale et l'auto- » rite légitime de nos rois. Comme vous, nous avons prêté » ce serment auguste; faisons de ces fédérations une con- » fédération générale. »
La date de cette grande fête sera l'anniversaire de la prise de la Bastille.
« C'est le 14 juillet, » continuent les Parisiens, « que » nous avons conquis la liberté ; c'est le 14 juillet que nous » jurerons de la conserver. »
Leur lecture terminée, les délégués de la commune prient le comité de constitution de vouloir bien fixer le nombre des députés qui seront envoyés par les divers départements. La commune désirerait que « ces députés fussent pris moitié dans l'ordre civil, moitié dans la garde nationale et qu'il y fût joint un officier, un bas officier et un soldat de chaque régiment des troupes de ligne, tant de terre que de mer (1). »
Un projet de décret, proposé le 7 juin par l'évêque d'Autun et voté après diverses modifications le 8 et le 9, accepta en principe le vœu de la commune, mais lui fit subir d'assez grands changements dans ses dispositions principales.
La Constituante n'admit que des députations de la garde nationale et de l'armée ; elle décida que les premières seraient élues par un suffrage à deux degrés.
Sur la réquisition du directoire du district, suppléé dans
(1) Archives parlementaires, t. XVI, pp. 117-8.
le cas où il ne serait pas encore organisé , par le corps niuiiicipal du chef-lieu, les commandants de toutes les gardes nationales de ce district étaient tenus de les assembler, h l'effet de nommer chacune six hommes sur cent.
Réunis au chef-lieu, ces électeurs devaient, en présence du directoire ou du corps municipal, choisir, dans la totalité des gardes nationales du district, un fédéré sur deux cents soldats-citoyens pour se rendre à Paris. Les districts éloignés de la capitale de plus de cent lieues avaient la faculté de n'envoyer qu'un délégué pour quatre cents gardes nationaux (1).
Quant aux députés de l'armée, ils seraient tous désignés à l'ancienneté. Chaque députation comprendrait un officier, un bas officier et deux ou quatre soldats suivant la nature et l'arme du corps représenté.
Le 21 juin, le maire et les officiers municipaux d'Aix adressèrent une circulaire à toutes les communes du district. Ils leur faisaient passer les décrets relatifs à la confédération générale et les invitaient à s'y conformer dans la semaine (2).
Quatre jours plus tard , les fédérés du district de Marseille étaient nommés. La municipalité leur allouait six cents livres par tète pour frais de voyage et convenait verbalement avec eux de leur accorder, en cas de déficit, dûment constaté, un supplément de soixante et douze francs. Telle était la pénurie de ses finances que cette dépense, dont la plus grande part retombait à sa charge, l'accablait (3).
Les Marseillais eurent du succès à Paris. Un de leurs détachements se fit applaudir en traversant le Palais-Royal par la correction et l'ensemble de ses mouvements. La
(1) Archives parlementaires, t. XVI, pp. 136, 137, 139. 140.
(2) Archives municipales d'Aix, 1*' registre de correspondance : copie de la lettre écrite à toutes les municipalités du district d'Aix, p. 78.
(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 actobrc 1791 : à MM. les députés de Marseille, à ^Assemblée nationale, 27 juin, f° 16.
Fayette les accueillit avec empressement ; Mirabeau les invita à dîner (1).
La gloire du grand orateur était dans tout son éclat, malgré les efforts de l'extrême gauche pour la ternir.
Il avait recueilli, le 17 juin, un naïf témoignage de l'admiration qu'il inspirait au peuple.
La société de 1789 célébrait, par un repas civique de deux cents couverts, l'anniversaire de ce jour mémorable. Les dames de la halle demandèrent à être introduites ; elles offrirent des fleurs et des louanges aux membres les plus marquants de la société et n'eurent garde d'oublier M. de Mirabeau. Elles avaient un bouquet pour lui. « Il » parle trop bien, » ajoutèrent-elles ; « il dit tous les jours » de trop belles choses pour que nous ne soyons pas inti- » midées, quand nous cherchons à faire son éloge (2). »
Mirabeau dut sourire de ce compliment et le trouver mérité.
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
Dans l'intimité , il se désignait comme le seul homme que pût avouer le parti populaire, et qui convint pour présider la fédération (3).
L'Assemblée nationale ne pensa pas comme lui. La déception qu'il éprouva ne lui permit d'assister qu'en spectateur inquiet et malveillant à la grande solennité du 14 juillet.
Tous nos historiens de la Révolution, Michelet, Louis Blanc, Taine, ont décrit le spectacle inouï de cette fête : cent soixante mille spectateurs étages sur les gradins du champ de Mars transformé en un vaste cirque par le tra-
(1) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationale, DcK, 4707, t. II, pièce xliv : extrait d'une lettre écrite de Paris à Jean-F. Lieutaud, commandant de la garde nationale marseillaise.
(2) Journal de la société de 1780, n" 4, pp. 37-8.
(3) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mardi, t. II, p. 60.
332 MIHADEAU ET LA PHOVENCK.
vail de toute la population parisienne ; une foule plus compacte encore sur les amphithéâtres de Chaillot et de Poissy ; à l'entrée, du côté de la rivière, un arc de triom- 'phe; dans le fond opposé à la Seine, en avant de l'école militaire, huit galeries couvertes, avec le trône du roi au milieu; dans l'enceinte même la milice citoyenne de Paris, quatorze mille gardes nationaux de province rangés par départements sous des bannières blanches, qu'ornait une couronne de chêne, et onze à douze mille députés de l'armée évoluant autour de l'autel monumental de la patrie ; sur les marches de cet autel , deux cents prêtres vêtus d'aubes blanches, avec des ceintures tricolores; et au-dessus d'eux , l'évêque d'Autun , M. de Talleyrand-Périgord !
Il faut avoir ressenti soi-même l'étincelle électrique qui secoue une foule dominée par la même pensée pour comprendre l'émotion qui saisit tous les acteurs et spectateurs de cette scène grandiose, lorsque, après la messe chantée avec accompagnement d'un orchestre militaire de douze cents musiciens, La Fayette, comme le coryphée d'un chœur immense, vint devant l'autel, l'épée nue, jurer fidélité à la nation, à la loi, au roi, à la constitution nouvelle. Aussitôt les tambours de battre, quarante pièces d'artillerie de tonner, et quatre cent mille voix de répéter ce serment solennel qui semble fixer l'avenir et dont l'avenir se jouera (1) !
Chose étrange! cette fête du patriotisme, de l'espérance, de l'enthousiasme et de la fraternité fut enveloppée de craintes.
La veille, des familles entières d'aristocrates quittèrent Paris comme pour fuir une Saint-Barthélémy de prêtres et de nobles. De leur côté , les patriotes exaltés lurent dans le journal de Marat, L'ami du peuple, que l'on avait saisi au faubourg Saint-Honoré une quantité prodigieuse
(1) Louis Blanc, Histoire de la Révolution (édit. de 1878), t. V. pp. 239-240.
— Tainc, La Révolution, p. 285. — Archives parlementaires, t. XVII, p. 85.
— Le baron Poisson, L'armée et la garde nationale, pp. 236-9.
de bâtons à stylet préparés contre eux (1). S'il n'était pas mécontent de l'esprit général des fédérés « horriblement » scandalisés eux-mêmes de V Assemblée nationale, » Mirabeau craignait de voir grandir encore, au détriment de l'autorité royale, le pouvoir de La Fayette, « l'homme redoutable » que l'on allait rendre l'homme de la fédération^ V homme unique^ V homme des provinces (2).
La Fayette lui-même reconnaissait que la date du 14 juillet était un peu critique (3). Il est vrai que chez lui l'espoir l'emportait sur la crainte ; mais dans le sein de l'Assemblée paraissait régner une vive anxiété ; les députés de Marseille écrivaient à leurs commettants que Paris était menacé des plus grands désordres (4).
A Marseille aussi, l'approche du 14 juillet excitait de la fermentation. Les compagnons du devoir, dont on redoutait une insurrection, les gens sans aveu qui encombraient le pavé de la ville, et qu'on enfermait à tas dans les prisons de la maison commune et du fort Saint-Jean, des groupes fanatiques qui parcouraient les rues en criant contre la spoliation du clergé, les matelots, dont la conduite imprudente et faible du commissaire des classes encourageait les instincts séditieux, irrités par le maintien de l'inscription maritime (5) et qui, suivis de bandes de femmes, allaient, la menace et l'insulte à la bouche, réclamer de l'argent chez les principaux armateurs, imposaient à la municipalité et à la garde nationale un redoublement de précau-
(1) Mémoires du marquis de Ferrières, t. II, pp. 91-2. — Louis Blanc, Histoire de lu Révolution française (édition de 1878), t. V, pp. 227-8.
(2) Do Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. II, pp. 96-103.
(3) Mémoires du général La Fayette, t. II, p. 472 : lettre à M. de Bouille (26 juin 1790).
(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : à MM. les députés de Marseille (18 juillet 1790), f 18.
(5) Journal de la société de 1789, n. ix : Des classes de gens de mer, ou nouvelles réflexions sur la plus importante de nos institutions maritimes, par M. Korsaint, pp. 14, 16, 18.
334 MinADEAU ET LA PROVENCE.
lion et (le vigilance. Déjà, pour éviter toute occasion d'atti'oui)enienl, l'IIOtel de ville avait interdit le l'eu de joie, les fusées, et les boites de la Saint-Jean (1).
Il ne dirigea pas sans appréhension les apprêts de la solennité.
A l'intersection des grandes artères qui allaient du port aux allées de Meillian et de la porte d'Aix à celle de Rome, on éleva un imposant autel octogone. Les huit angles étaient décorés de faisceaux d'armes avec deux boucliers portant, chacun, des emblèmes. Au centre de l'octogone se dressait un piédestal et sur ce piédestal une statue de Marseille tenant à la main une lance surmontée d'un bonnet rouge.
Le matin du 14 juillet, à six heures, une salve tirée par tous les canons de la place, tandis que les cloches sonnent à toute volée, annonce la fête. Les troupes de ligne et la garde nationale s'apprêtent. A dix heures, une seconde salve leur donne le signal de la marche. Elles viennent border la haie sur trois rangs de profondeur, le long des rues en croix que domine l'autel de la patrie. A onze heures, retentit une troisième salve. C'est la municipalité qui arrive, suivie des administrateurs du district. Un bataillon de la garde nationale, avec drapeau et musique, l'escorte.
Est-il besoin d'ajouter qu'un nombre infini de spectateurs garnissait les portes , les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons? Une relation contemporaine, à laquelle nous empruntons ces détails, croit devoir noter jusqu'à la diversité éblouissante des milliers de parasols.
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, du 25 février au 4 août 1790 : à MM les députés de Marseille et à ceux de la commune (20 juin), pp. 160-2; lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 179'i : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (22 juin 1790), f» 15: (27 juin), f" 16-17; (12 juillet), f" 19-20; (18 juillet), f" 18-19. — Registre des lettres reçues, du 10 février au 9 septembre 1790 : lettre des membres du directoire du département des Bouches-du-Rhône (23 juillet- 1790), p. 218; de M. Martin, fils d'André, président du directoire du département (30 juillet 1790), p. 237.
La cérémonie fut ouverte par le mariage d'une pauvre fille qu'avait dotée la société philanthropique, puis quatre messes furent dites sur les quatre grandes faces de l'autel. Elles semblaient consacrer d'avance le serment dont une quatrième salve d'artillerie indiqua le moment. Le maire le prononça le premier, après un discours touchant et souvent applaudi. La garde nationale, la troupe de ligne et tous les citoyens le prêtèrent à l'envi. Un cri de « Vive la nation ! » éclata alors de toutes parts, tandis que les chapeaux tournaient à la pointe des baïonnettes, et que l'on s'embrassait avec transport.
Ces effusions sentimentales semblaient accompagner un vœu sincère de retour à l'ordre et à la paix publique. La formule du serment désavouait des excès encore récents, et renfermait l'engagement d'en prévenir le retour.
Elle était ainsi conçue :
« Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la » loi et au roi ;
» de maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée » nationale et acceptée par le roi ;
» de protéger la sûreté des personnes et des propriétés, » la libre circulation des grains et des subsistances, la » perception de toutes les impositions publiques sous quel- » que forme qu'elles existent ;
» de demeurer unis à tous les Français par les liens in- » dissolubles de la fraternité (1). »
Ces engagements solennels inspireraient peut-être plus de confiance, si l'on voyait plus de recueillement chez ceux qni viennent de les contracter ; mais à peine la cérémonie est-elle finie qu'ils se livrent aux transports d'une gaieté folâtre. De nombreuses farandoles de gardes nationaux et de soldats parcourent toutes les rues de la ville, entraînant dans leurs spirales des personnes de tout âge, de tout
(1) Cette formule de serment était exactement calquée sur celle qui fut prononcée à Paris le même jour. — Archives parlementaires, t. XVII, p. 85.
336 MIUAHRAU ET LA PHOVKNCE.
sexe et de tout rang. Elles cessent ù l'entrée de la nuit, pour faire place à de vrais bals sur les ditJérentes places publiques ; tout le monde y prend p;iil indistinctement.
Voilà qui est bien proven(^'al; mais dans ce moment Paris n'est pas moins provençal que la Provence même. Il a comme une frénésie de danses et de farandoles. Un témoin oculaire, cité par M. Alfred Babeau, a vu des chevaliers de Saint-Louis et des aumôniers danser dans la rue avec des individus de leur département (1).
Les femmes s'associent à cette allégresse; il en est dont l'ambition patriotique s'est haussée à jouer un rôle plus sérieux dans cette cérémonie.
Depuis la révolution, les Françaises ont pris dans leur maintien, dans leurs gestes, dans leurs traits, quelque chose de vif et de fier, dont M. de Ségur , de retour de Russie, était frappé (2). Leur costume imite l'uniforme de la garde civique. La mode est aux redingotes nationales de drap fin, bleu de roi, avec collet montant écarlate et boutons de cuivre doré (3). Quelques dames plus viriles ou plus exaltées ne se contentent pas de s'habiller en amazones. A la fédération de Lyon on en a vu plusieurs marcher Tépée haute (4). M. Louis Blanc cite une grande dame, ]\jinc (jg Moulins, qui écrivait aux habitants de Mormans, près de Nangis : « Puisque mon neveu , qui est aristo- » crate, refuse l'honneur d'être colonel de votre garde » nationale, je m'offre pour vous commander (5). »
Sans avoir l'humeur aussi militaire, un groupe de dames marseillaises aurait tenu à prêter le serment de la fédération avec la garde nationale et la troupe de ligne. L'une
(1) Bibliothèque publique de Marseille, Recueil DeK, 4767, t. II, pièce xxxviil : récit de la fête civique. — Revue de Marseille {iS69) ; Souvenirs marseillais : la fête de la fédération , pp. 186-92. — A. Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, p. 339-40.
(2) De Ségur, Mémoires, t. II, p. 567.
(3) Journal de Provence, t. XXVII, p. 274.
(4) Louis Blanc, t. V, p. 214.
(5) Louis Blanc, t. V, p. 216.
d'elles avait, sur ce sujet, publié un avis pressant aux dames citoyennes de Marseille et aux demoiselles de cette ville, amies de la liberté.
Elle les invitait à se rendre à l'autel de la patrie, vêtues de blanc avec des gants de même couleur, une ceinture tricolore et la cocarde nationale au bras gauche.
Marchant sur une double file, l'armée féminine devait conduire entre ses rangs les vingt-cinq jeunes filles les plus indigentes et les plus honnêtes de la ville. Au moment du défilé de la garde nationale , le commandant général et le maire présenteraient aux dames citoyennes vingt-cinq jeunes gens également pauvres et honnêtes auxquels les jeunes filles remettraient des bannières semblables aux leurs. Le lendemain , vingt-cinq mariages seraient bénis devant l'autel de la patrie, et les nouveaux époux, appelés les époux de la liberté^ recevraient comme dot un sac contenant la générosité de leurs districts respectifs (1).
Ce programme, à la fois civique et humanitaire, ne put pas s'exécuter à la lettre.
Il n'y eut d'autre mariage célébré que celui dont la société philanthropique avait fait les frais. Aucun district n'apporta de sac contenant sa générosité. La municipalité craignit que la participation insolite des citoyennes au serment du 14 juillet avec les soldats et les gardes nationaux ne fût l'occasion ou le prétexte de quelque désordre, et opposa à leurs vœux le motif presque dérisoire du défaut d'espace ; mais le maire avait des raisons conjugales pour ne pas les désobliger; il leur promit, pour le lendemain 15 juillet, une petite fête qui leur serait exclusivement réservée (2). Elles formèrent leurs bataillons dans trois districts seulement (3). Chacun de ces bataillons eut,
(1) Revue de Marseille (1869), Souvenirs marseillais, pp. 192-3.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites h Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : à MM. les députés de Marseille à l'Assemblée nationale (12 juillet), f" 20.
(3) Les districts sept, onze et douze.
avec sa chef, nue capitaine, une iieutenante , une sous-lieutenante, une porte-enseigne et deux senjentes. Leur eti'ectif n'était pas nombreux ; le bataillon du onzième district ne comptait que soixante héroïnes. La langue, obstinément galante, repousse le mot de soldale (1). .
Une foule immense assista au serment que ces dames prêtèrent, le 15 juillet, devant l'autel de la patrie, en présence du maire , des officiers municipaux , des notables et du commandant général de la garde nationale.
Elles ne riaient pas; elles informèrent l'Assemblée nationale de l'acte qu'elles venaient d'accomplir (2).
Nous serions tenté de sourire; peut-être aurions-nous tort. Il n'était certes pas indifférent à la France rajeunie par la liberté de recevoir le serment de celles qui allaient élever la nouvelle génération.
Leur concours avait donné un caractère original à la fédération marseillaise.
Bien que célébrée en même temps dans toutes les localités du royaume, cette fête n'amena pas la reproduction banale d'un même programme.
Aix mit dans le sien de la couleur locale.
La veille, à midi, huit tambourins, « ces symboles bien » expressifs de la gaieté provençale , » parcoururent les rues.
Le 14, ils marchèrent en tête du cortège municipal.
Ce cortège arriva un peu après onze heures du matin sur le haut du Cours.
C'est là, entre les deux premières fontaines, que s'élevait un autel exhaussé sur trois degrés et très simplement décoré. A droite, la garde nationale ; à gauche, les troupes de ligne étaient massées avec drapeau et musique. Les
(1) Revue de Marseille (1869), Souvenirs marseillais: discours des dames héroïnes du district n° 11 de la ville de Marseille, envoyé à l'Assemblée nationale à l'occasion du serment prêté par elle, le 15 juillet, sur l'autel de la patrie, pp. 194-195.
(2) Archives parlementaires, t. XVII, p. 703.
fenêtres, les allées et les rues latérales étaient pleines de monde.
En face de l'autel, entre un double portique, se dressait un obélisque surmonté d'un globe; sur ce globe, qui semblait un symbole de souveraineté, était écrit : Vive la nation; au milieu de l'obélisque, on lisait : Vive la loi; et tout au bas : Vive le roi!
Mais ce qu'on enlevait à ce dernier de puissance et de majesté, on semblait vouloir le lui rendre en affection filiale.
Aix associa , d'une manière pittoresque et touchante , la manifestation de cet amour à l'élan de cette fête de la révolution et de la liberté.
Peu de temps après l'arrivée de la municipalité, l'on vit apparaître un grand portrait reposant sur un riche trophée, entouré de branches entrelacées de laurier et de peuplier, et surmonté d'une couronne de chêne dans laquelle s'enroulait l'inscription suivante : Louis XVI ^ restaurateur de la liberté publique. Ce portrait était l'œuvre d'un jeune artiste aixois, sourd et muet, M. Paul Grégoire. Ses quatre frères, en uniforme de gardes nationaux, portaient la royale image. Quatre sapeurs, les tambours et la musique de Lyonnais la précédaient. Les grenadiers de ce régiment et la 24® compagnie de la milice citoyenne l'escortaient.
A son apparition, de longs applaudissements se mêlent au son des trompettes qui éclatent en fanfares et des tambours qui battent aux champs. On la dépose au milieu du corps municipal, sur la base de l'obélisque.
Quelques paroles sont échangées entre le père de l'artiste et le chef de la municipalité ; puis l'abbé La Rovère , aumônier de Lyonnais et membre de la société des Amis de la constitution, entouré d'un clergé nombreux, se place devant l'autel ; il entonne le Te Deum, qui est chanté par la maîtrise de Saint-Sauveur. Les boîtes d'artillerie semblent en marquer le rhythme.
A la cérémonie religieuse succède la cérémonie civique.
Le maire, le procureur de la commune, le colonel de Fezenzac prononcent successivement des discours.
A travers les accents d'un enthousiasme d'où la rhétorique n'exclut pas la sincérité, Espariat fait entendre de sages et fortes maximes qui sont à la fois une leçon et un conseil. « Oui, Messieurs, » s'écrie-t-il, « c'est par la loi » que nous sommes redevenus libres et c'est par la loi » que nous conserverons notre liberté. Nous sommes armés » pour sa défense, et elle l'est pour la nôtre. Elle veille » pour nous; nous devons donc veiller pour elle (1). »
Remarquons-le bien : A Aix comme à Marseille et dans le reste de la France, il y a, en ce jour, une puissante aspiration vers la seule liberté qui soit digne des vœux d'un grand peuple : la liberté réglée par la loi et conciliée avec l'ordre.
Cette noble aspiration s'unit bien aux sentiments de foi, d'espérance , d'amour qui font tressaillir les cœurs. Les jalousies, les défiances semblent s'éteindre. A Aix, le colonel de Lyonnais et celui de la garde nationale, MM. de Fezenzac et Gibelin, se jettent dans les bras l'un de l'autre. Ailleurs, des haines séculaires désarment. Dans les Cévennes, le prêtre et le pasteur s'embrassent (2). La révolution et la royauté se tendent la main. « Descendez dans » la chaumière du pauvre où j'ai le regret de ne pouvoir » vous suivre , » recommande Louis XYI aux fédérés de l'Aube. « Redites à vos concitoyens que je suis leur père, )) leur frère , que je suis attaché à la Constitution , » et des larmes roulent de ses yeux (3).
(1) Recueil de la Méjanes, 31324, t. VI, pièce xix : Fédération de la garde nationale et des troupes de ligne de la ville d'Aix (extrait des registres des délibérations du corps municipal).
(2) Michclet, Histoire de la Révolution française, t. I, p. 474.
(3) A. Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution , t. I, p. 340. — Le 14 juillet 17G0, si l'on en croit le colonel Jung [Dubois-Crancé, t. I, p. 148), Louis XVI aurait écrit au roi de Prusse pour invoquer son appui, comme celui des autres souverains de l'Europe contre la Révolution. Une pareille démarche, dans un semblable jour, accuserait une étrange duplicité.
Aix termine la solennité de la fédération comme il l'a commencée, par un hommage au roi.
Son portrait est apporté en grande pompe à l'Hôtel de ville. Les tambours et les musiques de la garde nationale et de Lyonnais, les sapeurs et les grenadiers du régiment, les soldats-citoyens de la 24'"® compagnie lui font cortège. La municipalité l'accompagne. On le place dans la grande salle des portraits. Tambourins, musiques, gardes nationaux et fantassins de la ligne viennent successivement lui rendre hommage.
La vieille Provence semble conviée à la fête. On dirait que par l'intermédiaire du restaurateur de la liberté française, elle resserre les liens qui l'unissent à la grande patrie.
Malgré son éclat pacifique, le 14 juillet laissa bien çà et là, dans les Bouches-du-Rhône, quelques nuages.
La petite localité d'AUauch vit la fête troublée par une bagarre tumultueuse , qu'il ne tint pas à quelques énergumènes de rendre sanglante.
Un jeune publiciste, plein de talent et d'avenir (1), M. Ricard, avait été, le 21 février 1790, nommé maire de cette commune. Les partisans de l'ancien régime furent très mécontents de ce choix. Ils respirèrent, lorsque, au mois de juin suivant, une nouvelle élection enlevant M. Ricard à ses fonctions municipales, l'envoya siéger parmi les administrateurs du département. Mais les patriotes de la garde nationale résolurent de le conserver comme maire. Non content d'une démarche faite dans ce but, auprès du conseil général de la commune, le 4 juillet, ils préparèrent une grande manifestation pour le 14.
Heureusement le colonel Jung commet une erreur de date, et cette prétendue lettre du 14 juillet 1790 n'a été adressée à Frédéric Guillaume que le 3 décembre 1791 (Gcffroy, Gustave III et la. Cour de France, t. II, p. 202. — Le comte d'Allonvillc, Mémoires secrets, etc., t. I, pp. 161-2. — Heinrich von Sybel, Gcschirhle der Revolutionszeit , erster lialbba)id, p. 234 [en note]).
(1) Esquisses liistoriques, t. I, p. 94.
M. Ricard vint assister à la prestation du serment fédéralif en simple citoyen. Le secrétaire de la commune , M. Chape, capitaine de la milice citoyenne, docile au mandat qu'il avait reçu de ses compagnons d'armes, exprima hautement le vœu que le maire reprit ou continuât une administration si chère aux habitants. Une acclamation puissante accueillit ses paroles ; et sur la demande presque unanime de la garde nationale et du peuple, M. Chape dut décorer M. Ricard de sa propre écharpe ; puis le commandant de la troupe civique, M. Cauvin, lut une harangue de quatre pages d'écriture. Une poignée de réactionnaires, hommes énergiques, audacieux, violents, Foucou, fermier du seigneur, et agent du ci-devant procureur général de Castillon, Pascal, l'ex-subdélégué de l'intendant, Trotebas, ancien lieutenant de juge, le capitaine d'artillerie Pistoye, Chailan, qui avait été sergent dans le régiment de Beauce, attendait avec impatience la fin de cette harangue.
Leur coup était monté ; la nuit précédente, par d'abondantes distributions de vins fins et de liqueurs, ils avaient gagné une compagnie de gardes nationaux.
Comme le premier ofîicier municipal, M. Daignan, s'avançait, la formule du serment à la main, Foucou ou Fouc quitta son rang, et montant sur l'autel : « A bas l'écharpe ! » dit-il ; « il faut qu'elle soit déchirée; » et tous ses complices, de répéter : « Oui, oui, qu'elle soit déchirée! » Quelquesuns prononçaient des paroles plus sinistres ou chargeaient leurs fusils. On entendit une voix qui criait : « Que ne coupe-t-on la tête au maire pour la placer sur l'autel ! » Pendant ce temps, l'ex-sergent Chailan fondait, l'épée à la main, sur M. Ricard que quelques amis entourèrent aussitôt. Ils l'emmenèrent tout glacé d'eS'roi sous l'escorte d'une partie de la garde nationale, tandis qu'une indicible panique dispersait l'assistance (1).
(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 1 : affaire du maire d'AlIauch ; lettre des officiers municipaux d'Allauch au président de l'Assemblée nationale C^O juillet 1790) ; information prise par nous Am-
Le même jour, un crime plongeait clans la consternation la commune de Gemenos. M. d'Albertas père y était fort aimé. Il avait réuni la garde citoyenne de l'endroit autour d'un banquet de famille dans son parc. Les tables étaient servies abondamment de viandes et de vins de différentes espèces. La fête se poursuivait dans un joyeux abandon. On se préparait à porter une santé à M'"" d'Albertas, lorsque tout d'un coup les regards de son mari s'arrêtèrent sur un étranger qui avait revêtu l'uniforme de volontaire national de Toulon. M. d'Albertas lui témoigna son étonnement de le voir là, dans un pareil jour. L'étranger, de lui répondre qu'il était venu pour lui donner la mort, et à ces mots , il le frappe. Les convives se jettent sur l'assassin et leur fureur menace de lui faire un mauvais parti.
Les municipalités de Marseille et de Toulon partagent l'indignation de Gemenos. La première dirige aussitôt un détachem'ent de sa garde nationale sur cette localité. La seconde exprime la résolution d'envoyer quelques hommes de la sienne pour dégrader le meurtrier.
Ce dernier se nomme Anicet Martel. Originaire d'Auriol, âgé de vingt ans à peine, il est petit, bossu, la tête grosse avec des traits et une physionomie désagréables. Aussitôt après son arrestation, il avoue qu'il préméditait cet assassinat depuis sept ans. Il a voulu venger les tracasseries essuyées par son père, jadis maître d'école à Gemenos et dont il rendait M. d'Albertas responsable (1).
La chambre des vacations du parlement de Provence le condamne à mourir sur la roue (2).
Ce supplice, dont la barbarie viole sinon les prescriptions
phoux, officier municipal, commissaire sur ce délégué, accusateur en attentat contre l'ordre public ; verbal en forme de méynoire (imprimé) sur l'événement qui s'est passé à Allaucli.
(1) Bibliothèque Méjancs, recueil 31324, t. VI, pièce xviii : relation de l'horrible assassinat commis en la personne do M. d'Albertas père. — Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 285.
(2) Archives départementales des Bouchcs-du-Rhône, section du palais de
du moins les principes de l'Assemblée nationale en matière de droit criminel (1), a les plus fâcheuses conséquences pour la tranquillité de la ville d'Aix : il brouille sa populalation avec le régiment de Lyonnais ({ui , depuis trois ans, tient garnison dans ses murs.
L'esprit de ce régiment est excellent. Le zèle dont il est animé pour le maintien de la constitution égale l'exactitude de sa discipline. Sous la surveillance vigilante de son colonel, M. de Fezenzac, qui depuis dix-huit mois ne l'a pas quitté, il a su se préserver de tout abus durable. Les comptes y sont tenus de la manière la plus régulière. Les soldats déclarent n'avoir aucun sujet de plainte contre leurs officiers (2). Les Aixois traitent les uns et les autres comme de véritables concitoyens. Au commencement de juillet, le seul bruit d'un ordre de départ donné au régiment de Lyonnais a jeté l'alarme dans le peuple. Celui-ci a déclaré que, dans le cas où cet ordre serait vrai , il s'opposerait de vive force à son exécution^ (3).
Un mois s'écoule et cette sympathie, passionnée jusqu'à la révolte, fait place à un sentiment bien opposé (4).
Le 2 août, au soir, MM. Gibelin et Perrin aînés, l'un colonel , l'autre major de la garde nationale , sont en conférence avec leurs officiers dans la salle des séances de
justice d'Aix , arrêts de la chambre des vacations : condamnation d'Anicct Martel.
(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 379.
(2) Archives parlementaires, t. XIX, p. 92 : communication de M. d'André, séance du 20 septembre 1790. — Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX'', 32 : copie d'une lettre écrite (sans doute par un inspecteur militaire) à M. de La Tour-du-Pin (13 septembre 1790).
(3) Archives municipales d'Aix , 1" registre de correspondance : copie de la lettre écrite par la municipalité à MM. de Saint-Priest et de La Tour-du- Pin (2 juillet 1790), p. 79.
(4) Mémoire des officiers de Lyonnais à la suite de la procédure prise par le tribunal du district d'Aix sur les plaintes rendues par l'accusateur public querellant en sédition, voies de fait et contre-révolution, d'après les événements arrivés en cette ville, le 12 décembre 1190, p. 2 : « Le régi- » ment de Lyonnais a séjourné trois ans dans la ville d'Aix. L'exécution » d'Anicet Martel avait amené la rupture de ses bons rapports avec la » population. »
la société patriotique. Tout d'un coup ils entendent un grand mouvement avec des cris d'épouvante et de colère : « Le régiment fait feu, on nous assassine ! » Ils sortent, et se dirigent, à travers une foule qui essaie vainement de les arrêter, vers la place de la Plate-forme.
L'échafaud y est encore dressé en permanence (1). Ce soir-là, un fort détachement de Lyonnais l'entoure. Anicet Martel vient d'y être conduit. Des amis du meurtrier, confondus parmi les spectateurs , ont essayé de le sauver en jetant des pierres et des tuiles à l'exécuteur des hautes œuvres et à la garde. Le bourreau s'est enfui. Le patient a voulu l'imiter ; mais le capitaine qui commandait le détachement, M. Payan de La Tour, a cloué Anicet Martel à terre, avec la pointe de son épée. Il contient, en même temps, ses soldats que les attaques des mutins exaspèrent et qui se contentent de répondre aux voies de fait par des menaces. Ceux de la première ligne mettent leurs fusils en joue ; quelques-uns même tirent à poudre.
MM. Gibelin et Perrin arrivent alors. Voyant l'attitude des soldats, ils interpellent l'officier le plus à leur portée et le somment de leur déclarer en vertu de quel ordre il s'apprête à commander le feu. Tout d'un coup, un fusil part plus ou moins tout seul. Des hommes du peuple entourent M. Perrin et l'entraînent avec son colonel. « Ne » voyez-vous pas, M. le major, » lui crient-ils, « que c'est » à vous que l'on en veut ? »
Major et colonel se retirent à l'Hôtel de ville, y trouvent le conseil général de la commune en séance et lui rendent compte de ce qu'ils viennent de voir. On les charge de rassurer et d'apaiser le peuple.
Au sortir de la salle, ils rencontrent M. de Fezenzac. M. Perrin lui dénonce la conduite de ses officiers avec
(1) Archives départementales, section du palais do justice d'Aix : arrêt à la barre criminelle du 25 mars 1789 au 8 juillet 1790; arrêts contre Bartoulachc et le sieur Rcboul : a L'échaffaud qui est dressé sur la place du boulevard (Plate-forme). »
346 MlllABIiAU CT LA mOVKNCE.
une violcnre do propos /qui est, au moins, inu[)portunc. Il se vaille d'avoir empêché loiil à Tlieure qu'on ne les égorgeât. Son émoi trouble un peu ses souvenirs. Il n'a tenté de sauver personne. 11 s'est tout simj)lement laissé sauver lui-même, alors qu'en réalité il ne courait pas de danger.
Du reste, l'écliauffourée de la plate-forme n'a été que de courte durée. MM. Perrin et Gibelin ne tardent pas à informer la municipalité que l'ordre est rétabli. Le maire les requiert de mander le bourreau.
Celui-ci vient d'élre découvert dans un confessionnal de l'église des capucins hors la ville (1).
Le major et le colonel le font venir , lui enjoignent, au nom de la municipalité , de procéder à l'exécution et l'envoient à la plate-forme sous l'escorte de deux archers de la police. Eux-mêmes se postent dans la rue du Collège et attendent, pour se retirer, l'avis certain qu'Anicet Martel a expiré et que le détachement de service a regagné sa caserne (2).
Mais tout n'est pas fini. Les mutins intimidés par l'énergie des officiers de Lyonnais, prennent leur revanche pendant la nuit. Ils murent les portes du cercle Guyon que fréquentent ces officiers. Le lendemain la municipalité les fait ouvrir de nouveau et ordonne de dresser procès-verbal de cet attentat (3).
Cette équitable réparation n'empêche pas la rupture d'être consommée entre le régiment et les patriotes aixois. Un mois auparavant, ces derniers auraient fait une émeute
(1) Eglise actuelle do l'hôpital Saint-Jacques ou Jacques de La Roque.
(2) Roux-Alphéran , Les rues d'Aix, t. I, p. 44. Archives nationales : papiers du comité des rapports, DXXIX, 45. Procès-verbal de ce qui s'est passé hier en cette ville, adressé au président de l'Assemblée nationale, par MM. Gibelin et Perrin aîné, colonel et major de la garde nationale d'Aix.
(3) Archives municipales d'Aix : correspondance, pièces non classées : le commissaire du roFauprès du tribunal du district d'Aix aux oflScicrs municipaux de cette ville.
pour le retenir ; ils ne seraient pas éloignés d'en faire une pour le chasser.
Et cependant, il semble que l'on entende retentir encore les protestations et les serments du 14 juillet. Il n'est pas encore bien loin ! Dans quelques jours, on pourra s'y croire revenu.
Le 9 août, les fédérés des Bouches-du-Rhône arrivent à Aix par la route d'Avignon, avec la bannière qu'ils ont reçue de la commune de Paris.
A quatre heures du soir, les administrateurs du directoire du département se portent au-devant d'eux avec les délégués des gardes nationales et de l'armée.
Le commandant des fédérés présente la bannière au président du département qui la salue d'un discours ; puis les deux cortèges confondus entrent dans la ville sous un arc de triomphe et remontent tout le Cours. La haie est formée d'un côté par la garde nationale, de l'autre, par le régiment de Lyonnais. La foule est immense. Les chapeaux s'agitent au bout des bâtons et des baïonnettes. Dans les airs se croisent les cris de : Vive la Nation ! Vive le Département /...
Un repas frugal est servi sur le Cours même, dans un pavillon de verdure, aux fédérés et aux députés nommés pour les recevoir. Les membres du Directoire en font les honneurs au bruit des boites, au son de la musique, puis les tables disparaissent et le bal commence.
La plus parfaite tranquillité règne dans toute la ville et « la joie douce que tout le monde respire présente l'image » du bonheur public (1). »
Ces derniers mots sont empruntés aux procès-verbaux du directoire du département. On s'en doute aisément. C'est le ton de l'idylle officielle.
Qui dit officiel ne dit pas nécessairement faux et inexact.
(1) Archives départementales des Bouches-du-Rhônc : procès-verbaux des séances du directoire du département (L, 2), f"' 33-35.
348 MIRABEAU ET LA PnOVENCU.
Il est permis de croire au bonheur et à la joie des habitants; d'Aix dans cette soirée du 9 août ; cependant ceux qui pensaient n'avaient que trop de motifs d'être préoccupés. Dos symptômes significatifs et que le directoire venait de relever dans une proclamation digne d'être remarquée (1), annonçaient à la Provence que « le passage du » mal au bien, souvent plus terrible que le mal lui- ^) même (2), » n'était pas encore pour elle définitivement accompli.
(1) Procès-verbaux (L. 2), f° 21. Proclamation du mardi 3 août : « Arrivés à » l'époque la plus importante, au moment le plus décisif pour assurer et fixer u le bonheur de la société ou le laisser échapper à jamais, nous croyons qu'il » est du devoir de vos administrateurs de rappeler au peuple, qui leur a » donné sa confiance, combien il lui importe de ne pas se laisser égarer par » les conseils perfides qui peuvent le conduire à l'oubli de tous les devoirs » et à la violation de toutes les lois... »
« Craignez de voir renaître pour vous et vos enfants l'oppression et la » servitude de vos pères. Elles renaîtront, si vous abusez de votre liberté. »
(2) Courrier de Provence, du 3 au 5 août 1789, IV' numéro, p. 86.