‹ Mirabeau et la Provence (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aix vit s'achever l'année 1790 sous le coup d'excès révolutionnaires bien autrement déplorables que ceux dont il avait encore été témoin.

Les journées des 12, 13 et 14 décembre, avec le triple meurtre commis sur Pascalis, de La Roquette et de Guiraman, excitèrent l'indignation de Mirabeau et retentirent douloureusement au sein de l'Assemblée constituante.

Avant de les raconter et pour bien juger les scènes qui les ont marquées d'une ineffaçable el criminelle empreinte, il faut avoir présents à l'esprit les circonstances et les faits qui ont été comme le prologue de ce drame.

Ces faits et ces circonstances peuvent se ranger sous trois chefs principaux : 1° établissement d'une nouvelle organisation judiciaire en France et protestation de Pascalis contre la mesure révolutionnaire qui supprimait, avec la chambre des vacations, la dernière ombre du parlement de Provence ; 'i^ craintes inspirées aux patriotes par les menées et les mouvements des émigrés en Piémont et surtout dans le comté de Nice ; 3° violence fanatique d'un nouveau club, celui des vénérables Freines antipolitiques , et rage haineuse de leur ange tutélaire, l'abbé Rive, contre Pascalis.

Retraçons rapidement ces trois ordres de faits.

Pendant les derniers temps de l'ancien régime, l'opinion s'était très fortement élevée contre la magistrature à ses différents degrés.

350 MlllABI'AU ET LA PROVENCE.

L'espril de plus eu plus aristocratique des parlements (1), où mau([uaieut à la fois les grands talents et les grands caractères, les abus entraînés par la vénalité et l'hérédité des charges qui faisaient arriver sur les fleurs de lis de jeunes éventés, à peine échappés du collège (2), les erreurs judiciaires des bailliages, des présidiaux et môme des cours souveraines (3) avaient été dénoncés dans des mémoires ou des pamphlets lus avec empressement.

« La réformation des juges », disait le cahier de Clamart-sous-Meudon , « n'est pas moins nécessaire que celle des lois (4). »

La Provence elle-même n'avait pas attendu 1789 pour penser du mal de son Parlement. Un dicton populaire le mettait au nombre des trois fléaux de la province.

La Constituante obéit au vœu général du pays, lorsqu'elle entreprit la réforme de la magistrature.

Cette réforme fut plutôt une révolution législative.

Le 24 mars 1790, l'Assemblée décréta que l'ordre judiciaire serait reconstitué en entier (5).

Quelques emprunts à l'Angleterre, l'exagération des principes démocratiques, la préoccupation de prendre le contrepied de ce qui existait déjà présidèrent à cette réorganisation. Charles de Lameth, Rœderer, Buzot, Sieyès , Le Chapelier, le comte de Clermont-Tonnerre proposèrent d'adopter le jury en matière civile comme en matière criminelle (6) ; mais, le 30 avril, on décida qu'il n'y aurait de jurés qu'au criminel (7).

Les législateurs avaient vu le mal résultant de l'hérédité des charges. Ils voulurent réagir contre ce mal; la réaction

(1) Floquet, Histoire du parlement de Xormandie, t. VII, p. 329.

(2) Idem, t. VII, p. 330.

(3) Etienne Bos, Les avocats au conseil du roi. pp. 193, 399. — Esmein, Histoire de la procédure criminelle eyi France, pp. 391-396.

(4) Archives parlementaires, t. IV, p. 442.

(5) Idem, t. XII. p. 349.

(6) Idem, t. XII (7 et 8 avril), pp. 573-4, 579, 581, 582, 583, 584, 587-590.

(7) Idem, t. XV, p. 433.

les entraîna au delà du point où ils auraient dû s'arrêter.

Sans se demander s'il ne faut pas, avant tout, assurer l'indépendance du juge et si l'inamovibilité n'est pas une condition de cette indépendance, ils proscrivirent l'inamovibilité. Deux magistrats, membres, l'un du parlement de Metz, l'autre de celui d'Aix, MM. Rœderer et d'André se prononcèrent très énergiquement dans ce sens.

« Je crois » , dit M. d'André, « que des juges à vie seraient » de mauvais juges. Il est certain qu'un magistrat assuré » de conserver cet état, toute sa vie, se fait une routine » et n'étudie plus. On peut, sur ce point, en croire mon » expérience. Les juges honorés du choix du peuple croi- » ront n'avoir plus rien à apprendre et n'avoir plus qu'à » juger. Ainsi l'inamovibilité est un moyen sûr d'avoir de » mauvais juges. Le magistrat à temps, désirant se faire » connaître, travaillera et rendra bonne justice (1); »... à moins qu'il ne cède à la tentation de ne pas mécontenter ses électeurs.

La Constituante ne voyait pas de danger de ce côté-là. Elle ne semblait pas se douter que la flatterie et la servitude même se déplacent avec la souveraineté.

Le 3 mai, elle décréta que les juges ne seraient nommés que pour un temps, avec faculté de l'être de nouveau, sans intervalle (2).

L'Assemblée supposait déjà établie leur élection par le peuple.

Cette innovation n'avait pas encore été votée; elle le fut le surlendemain 5 mai, à l'unanimité. Bouche s'apprêtait à la justifier par de longues considérations historiques. On l'arrêta. Ses développements étaient parfaitement inutiles (3).

La droite n'avait rien osé contre un pareil accord de sentiments. Elle se replia sur la question de l'investiture qu'elle réclamait pour le roi. Battue sur ce terrain même,

(1) Archives parlementaires , t. XV, p. 370.

(2) Idem, t. XV, p. 371.

(3) Idem, t. XV, p. 390.

elle ne réussit à conserver à la royauté qu'une prérogative absolument stérile (1).

La lutte l'ut chaude : témoin la majorité relativement peu considérable qui, le 7 mai, fit décider : 1" que le roi n'aurait pas le pouvoir de refuser son consentement à l'admission d'un juge élu par le peuple; 2° que les électeurs ne présenteraient qu'un seul sujet au roi. Celui-ci délivrerait à l'élu des lettres patentes revêtues du sceau de l'Etat (2). C'était une pure forme.

Mais on avait alors l'illusion de croire que tout ce qui était enlevé au pouvoir central était acquis à la liberté dont on était ardemment épris.

La passion de l'égalité n'était pas moindre. Or le principe de l'appel était entaché d'aristocratie; partant il offusquait les membres avancés de la gauche (3). Le vertueux Pétion, qui n'était encore que Pétion de Villeneuve, n'osa pas précisément avouer ces ombrages, mais conclut contre les appels. Ses paralogismes n'ébranlèrent pas les vérités de bon sens que venait d'affirmer Barnave. L'Assemblée, séance tenante, vota qu'il y aurait deux degrés de juridiction au civil indépendamment du tribunal de cassation, chargé de maintenir l'unité de législation et de prévenir la diversité de jurisprudence (4).

Ces principes posés ne réglèrent pas d'une manière absolue le travail pratique de l'organisation judiciaire. L'extrême gauche réussit encore à obtenir des concessions.

On s'entendit assez aisément sur le titre II du projet présenté par le comité de constitution. Il concernait l'institution des juges de paix qui fut un des bienfaits de l'Assemblée nationale (5).

(1) Archives parlemenlaires, t. XV, pp. 390-400, 407-411, 415-421, 430.

(2) Idem, t. XV, pp. 420-1 et 430.

(3) Idem , t. XV , p. 353 : « On craint l'aristocratie des tribunaux » (discours de Barnave, séance du l" mai 1790).

(4) Id., ibid., p. 353-4.

(5) Archives parlementaires, t. XVI, pp. 737-749; t. XVII, pp. 70-1, 196, 203.

Après leurs tribunaux, qui étaient considérés comme en dehors de l'ordre judiciaire proprement dit (1), venaient ceux de district.

Le 20 juillet , l'Assemblée aborda l'article premier du titre III qui les établissait et en fixait la composition (2).

Divisant cet article sur la motion du sexagénaire Goupil de Préfeln (3), député de la sénéchaussée d'Alençon, elle commença par décréter qu'i] y aurait un tribunal dans chaque district (4).

De combien de juges se composerait-il?

Pétion de Villeneuve arrêta la discussion au moment où elle allait tout naturellement se porter sur cette question et ramena celle de l'appel (5).

Le comité proposait des tribunaux supérieurs de huit juges avec un ressort de trois ou quatre, départements (6). Pétion lui reprocha de consacrer de grands abus et de revenir à l'ancien régime (7). Chabroud, le député du Dauphiné , affirma que ces tribunaux formeraient tôt ou tard des compagnies , c'est-à-dire des parlements et , après Pétion, demanda que les juges de district fussent juges d'appel les uns par rapport aux autres. Delleyd'Agier (8), Brillât-Savarin (9), Mougins de Roquefort (10), soutinrent cette opinion. Le comité laissa à Lanjuinais et à Le Chapelier le soin de défendre son projet. Le premier apporta dans cette défense toute son autorité de professeur de droit (11); le second déploya autant de raison

(1) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, t. V, p. 116.

(2) Archives parlementaires, t. XVII, p. 203.

(3) Francisque Mègc, Gaultier de Biauzat , sa vie et sa correspondance, t. II, p. 57.

(4) Archives parlementaires, t. XVII, p. 207-8.

(5) Idem, t. XVII, p. 208.

(6) Idem, t. X, p. 736.

(7) Idem, t. XVII, p. 208.

(8) Idem, t. XVII, p. 304-5.

(9) Idem, t. XVII, p. 305-7.

(10) Idem, t. XVII, p. 308-9.

(11) Idem, t. XVII, p. 309.

que de logi(îiie (1). Ils ne pureiil rien contre la superstition et l'affolement d'égalité auxquels l'Assemblée était en proie. Une très forte majorité adopta l'amendement de Cliabroud et de Pétion (2). Il aurait mieux valu supprimer les appels.

Etendant les attributions des juges de district, on dut en augmenter le nombre.

Au lieu de le réduire au chiffre de trois comme avait fait le comité (3), l'Assemblée, le 27 juillet, l'éleva à cinq, même à six dans certains cas, plus un officier qui serait, sous le nom de commissaire du roi, chargé des fonctions du ministère public (4).

Les juges devaient être nommés pour six ans, au scrutin individuel et à la majorité absolue, par les électeurs du district, réunis au jour et au lieu que fixerait le directoire du département (5).

Le commissaire du roi , qui n'avait pas les attributions d'accusateur public, était à vie : le chef du pouvoir exécutif le désignait (6).

On avait d'abord présumé que les nouveaux tribunaux pourraient entrer en activité le l*'" octobre 1790. Il fallut bientôt reconnaître que Ton s'était trompé (7).

Les parlements n'étaient plus représentés que par les chambres des vacations établies depuis le 3 novembre 1789.

Il eût paru naturel de maintenir ces chambres en exercice jusqu'au moment où les magistrats élus par le peuple

(1) Archives parlementaires, t. XVII, p. 309-310.

(2) Idem, t. XVII, p. 312.

(3) Idem, t. XVII, p. 203.

(4) Idem, t. XVII, p. 382 : article 2 du titre III. « Dans les districts où il » se trouvera une ville dont la population excédera 50,000 âmes, le nombre » des juges du district pourra être porté à six , lorsque le corps législatif » aura reconnu la nécessité de cette augmentation, d'après les instructions » des administrations de département. »

(5) Idem, t. XVII, p. 607. Les électeurs étaient convoqués par le procureur-syndic du district.

(6) Idem, t. XVI, p. 708 ; t. XVII, p. 703.

(7) Idem, t. XVIII, p. 623.

viendraient les relever; mais l'Assemblée craignit d'encourager les membres et les partisans des parlements. Les premiers se vantaient de chanter la messe rouge, c'est-à-dire la messe de rentrée. Les seconds exaltaient le mérite de ces anciens juges et s'en allaient répétant que leurs successeurs ne les vaudraient pas (1).

Pour déconcerter cette prétention et couper court à ces propos , la Constituante fixa (2) la fin de toutes les chambres des vacations de province au 30 septembre 1790.

Elle ordonna aux officiers municipaux des villes parlementaires de se transporter en corps, ce jour-là, heure de midi, au palais où ils feraient, sous leurs yeux, fermer et sceller les portes des greffes, archiver et autres dépôts de papiers ou minutes. Leurs instructions leur prescrivaient , en outre, de requérir des détachements soit de milices nationales, soit de troupes réglées, pour la garde des portes extérieures.

Les mêmes injonctions étaient adressées à la commune de Paris pour le 15 octobre (3).

Lorsque ces dispositions, qui formaient les articles 15 et 16 du titre XIV de la nouvelle loi d'organisation judiciaire, parvinrent à Aix, la population souffrait; les artisans subissaient le contre-coup des pertes éprouvées par la ville (4) et manquaient de travail (5). Le menuisier

(1) Archives parlementaires, t. XVIII, p. 623.

(2) Id., ibid.

(3) Id., ibid.

(4) Procédure prise par le tribunal du district d'Aix, sur les plaintes rendues par M. l'accusateur public querellant en sédition, voies défait et contre-révolution d'après les événements arrivés en la ville, le 12 décembre 1790. Déposition du sieur Mathieu Sias, tourneur (p. 183). Il rapporte que le sieur Langlôs père, maître menuisier, s'exhala en invectives et en menaces contre l'Assemblée nationale, en disant que si tous pensaient comme lui, Langlés père, on retirerait les pouvoirs aux membres de cette Assemblée ; que les députés qui étaient dans l'Assemblée bouleversaient toutes les grandes villes du roijaume et surtout celle-ci.

(5) Archives municipales d'Aix, l"" registre de correspondance : lettre du 22 septembre 1790, à M. de Fezensac (p. 116) : « La misère du pays rend le travail rare. »

Langlès avait employé douze ouvriers avant la Révolution : maintenant il ne pouvait en occuper qu'un seul et craignait d'être obligé de le renvoyer (1). La misère était grande et allait s'aggraver encore.

Une tranquillité extérieure régnait dans la ville, mais on la sentait précaire.

Le danger le plus à redouter semblait être celui d'un mouvement réactionnaire. Le zèle ou les forces des patriotes paraissaient s'affaiblir.

Affiliée depuis la fête de la fédération au club des jacobins deïParis, leur société du collège Bourbon était abandonnée ou négligée par beaucoup de membres (2),

Ce symptôme pouvait encourager les espérances des ennemis de la Révolution et celles de l'un de ses ouvriers de la première beure, déçu et mécontent, Pascalis.

Fort attaché à la constitution de la Provence , Pascalis ne l'avait pas vue, sans une profonde douleur, sacrifiée aux idées nouvelles.

L'arrêt irrévocable dans lequel l'Assemblée nationale avait enveloppé le parlement d'Aix, lui parut porter le dernier coup à cette constitution ; il crut devoir protester contre cet arrêt, comme il avait protesté jadis contre les violences arbitraires et despotiques des édits du 8 mai 1788.

Le 27 septembre, dans la matinée, sortant de la retraite où il s'était longtemps renfermé, il se rendit en robe à la chambre des vacations qui siégeait dans le couvent des Frères prêcheurs. Son ami Dubreuil l'accompagnait avec quatre autres avocats : Alphéran, Guieu , Aillaud fils, Malbecqui ; mais il est permis de penser que Pascalis avait par devers lui l'adhésion d'un assez grand nombre de membres du barreau pour se croire autorisé à parler au nom de l'ordre.

(1) Procédure prise, etc. Interrogatoire et réponses de Langlès, menuisier, p. 10.

(2) Un président de la société, sortant de charge, le 12 septembre, accusait cette négligence ou cet abandon (premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 187).

Il parla avec une tristesse passionnée. Après un souvenir donné au rôle qu'il avait joué en 1788, il dit aux magistrats qui l'écoutaient qu'il venait déposer dans leur sein les alarmes des vrais citoyens.

L'orateur en confondit l'expression avec celle de ses griefs contre l'œuvre de la révolution en Provence.

Il ne croyait pas à la durée de cette œuvre et comptait sur un revirement prochain dans les sentiments du peuple.

« Plaignons ses erreurs, » disait-il, « gémissons sur le » délire qui l'agite et craignons qu'il ne se charge lui- )) même un jour de sa vengeance.

» Le temps, » ajoutait-il, « viendra, et nous osons pré- » dire qu'il n'est pas éloigné, où le prestige dissipé par » l'excès même des maux qu'il aura produits, nos citoyens » rendus à leurs sentiments naturels de fidélité, de fran- » chise et de loyauté, béniront la sagesse d'une constitu- » tion exaltée par les publicistes, l'égide de la liberté » sociale, le garant de la félicité publique.

» Puisse le ciel hâter le moment où , nous gratifiant de » ce nouveau bienfait, nos citoyens détrompés se réuni- » ront à l'envi pour assurer la proscription des abus des » anciens régimes, l'exécution de nos traités avec la France, » le rétablissement de la monarchie et, avec le retour de » nos magistrats, celui de la tranquillité publique!

» Tels sont, Messieurs, les vœux dont vous fait aujour- » d'hui l'hommage un ordre non moins célèbre par ses » talents que par ses vertus, qui sut mériter l'estime des » différents barreaux du royaume et conserver la vôtre , » qui mit toujours sa gloire à partager vos travaux et vos » disgrâces, qui n'eut d'autre récompense que celle de » veiller plus spécialement au maintien de la constitution » et au soulagement du peuple, et qui, décidé à s'ensevelir » avec la magistrature, veut vivre et mourir citoyen pro- » vençal, bon et fidèle sujet du comte de Provence, roi » de France. »

Le Président de Cabre répondit :

« La chambre, dans les circonslances difliciles où elle se » trouve, ne croit pouvoir mieux vous témoigner sa recon- » naissance qu'en ordonnant que votre discours et le nom » des avocats présents à l'audience soient inscrits dans les » registres pour servir de monument de votre fidélité au » roi , de votre attachement aux vrais principes et à la » constitution française et provençale. »

Là-dessus le syndic des procureurs du Parlement , M. Bernard, déclara qu'il adhérait au discours de Pascalis et demanda acte de son adhésion (1).

Avec M. de Ribbe admirons la fière concision, l'éloquence mâle et sévère du discours de Pascalis. Atteint profondément dans son patriotisme provençal, dans sa foi politique, dans sa religion professionnelle, il a noblement exprimé les souffrances de cette triple blessure. Mais sa protestation, — la justice et l'impartialité nous imposent le devoir de le reconnaître, — ne pouvait qu'inquiéter et irriter les magistrats et les partisans du nouvel ordre de choses, lis devaient y voir une excitation à la révolte. Ce glas funèbre du passé résonnait à leurs oreilles comme un tocsin de contre-révolution.

Le directoire du département s'émut le premier. Mécontent de la municipalité, qui se plaignait de ses prétentions (2), il s'empressa de députer vers elle deux de ses membres pour la requérir de procéder à une enquête et de pourvoir à l'ordre public.

Cette réquisition , légale mais superflue , pouvait bien être inspirée par une pensée d'émulation jalouse.

Il était midi et demi, lorsque les commissaires du directoire, MM. Pellicot et Magloire Olivier, se présentèrent à la maison commune et firent demander un moment d'entretien pour une affaire très urgente au maire et aux officiers municipaux. M. Espariat et ses collègues étaient alors

(1) De Ribbe, Pascalis, etc.. pp. 246-248.

(2) Archives municipales d'Aix, l" registre de correspondance, pp. 106, 134, 143.

occupés à l'administration de la police. Ils passèrent dans leur cabinet avec les délégués. M. Pellicot leur transmit sur l'incident du palais un avis à peu près exact. Son analyse du discours de Pascalis, dont il ne parlait que par oui-dire, n'en atténuait pas la violence offensive.

M. Pellicot termina sa communication en priant la municipalité de se concerter avec le département pour les mesures à prendre.

Il paraissait assez agité. Le maire avait plus de sang froid. Il répondit qu'il venait précisément d'être informé de ces faits et s'apprêtait à les communiquer à ses collaborateurs. La municipalité, ajouta-t-il, prendrait les renseignements nécessaires, tiendrait le directoire au courant de ses découvertes, de ses résolutions, et veillerait, avec lui, au maintien de la tranquillité de la ville.

MM. Olivier et Pellicot se retirèrent. Le corps municipal s'ajourna au soir en décidant de rassembler dans l'intervalle toutes les informations possibles (1).

Il se réunit de nouveau à six heures. Le maire déposa sur le bureau la harangue de Pascalis dont il s'était procuré une copie et dit qu'il régnait en ville une grande fermentation.

Une heure auparavant, le district qui tenait sa seconde session, avait ouvert sa quatorzième séance. Dès le début, son président, M. Noé, l'avait invité « à délibérer sur le discours de Pascalis qui contenait » disait-il, « des principes inconstitutionnels et capables M de produire les effets les plus dangereux. » Le district vota de procéder à une enquête attentive sur cette affaire. En attendant, il pouvait s'en rapporter aux soins actifs

(1) Archives départementales des Bouchcs-du-Rhônc : procès-verbaux des séances du directoire du département, depuis le 22 juillet jusqu'au 2 novembre 1790 (L*) , f° 153. — Archives municipales d'Aix : registre des délibérations du conseil municipal, du 5 octobre 1790 au 18 avril 1791, procèsverbal des événements du 27 septembre 1790, i" 9-11.

360 MIUABKAU ET I.A mOVENCE.

d'une municipalité qui, dans toutes les occasions, avait mérité la confiance des corps administratifs (1).

Celle des Amis de la constitution était toujours limitée par un besoin inquiet de parler, d'agir et de stimuler l'activité des autres.

Ils tenaient ce jour-là une séance extraordinaire et venaient d'interrompre, à cause du style trop libre de l'auteur, la lecture d'une lettre du véritable père Duchesne sur les assignats, lorsque l'un d'entre eux retrace la scène qui a eu lieu le malin au palais et accuse Pascalis d'avoir voulu allumer pour le 30 de ce mois le feu de la guerre civile.

L'indignation est générale. Les motions violentes se croisent. L'assemblée défend à ses membres de sortir avant la fin de la séance. Dix commissaires partent pour l'Hôtel de ville. Chargés d'une dénonciation tardive et inutile, ils vont, au nom de leur société, prier la municipalité : l"* de faire garder par trente fusiliers les greffes du palais, dans la crainte que le discours de Pascalis n'en soit enlevé ; 2° de procéder à des visites chez les différents imprimeurs de la ville pour prévenir une publication clandestine de ce discours.

• La municipalité les accueille avec politesse. Elle les assure qu'elle recevra sur cette affaire tous les renseignements que les Amis de la constitution voudront bien lui donner ; mais elle verrait des inconvénients à poser des gardes au palais : par contre, elle adopte l'idée des visites chez les imprimeurs.

Dès que les députés sont partis , le maire et les ofBciers municipaux requièrent le colonel et le major de la garde nationale de se transporter sur-le-champ dans toutes les imprimeries, d'y saisir les manuscrits et les exemplaires du discours et de faire rompre les planches en leur présence.

Pendant ce temps , les têtes continuent à s'échauffer au

(1) Archives départementales, registre des délibérations du district d'Aix, L, n" 1 , p. 77 : procès-verbal de cette session du district, imprimé dans le Recueil de la Méjanes, 31324, t. VI, pièce xl, pp. 88-89.

club. On va jusqu'à proposer d'arrêter MM. Pascalis et Bernard ; mais cette motion est aussitôt repoussée par la question préalable.

L'assemblée, vu la gravité de la circonstance, délibère de se constituer en comité secret.

Cette décision est à peine votée qu'un membre , M. Jauffret, lit le texte même du discours de Pascalis et de l'adhésion de M. Bernard.

Le procès-verbal cherche les mots les plus violents pour traduire l'impression de la société à cette lecture. En revanche, on applaudit avec transport, lorsque le président, M. Ruffi, essaie d'établir que la nouvelle constitution française est l'ancienne constitution provençale.

En ce moment reparaissent les commissaires envoyés à l'Hôtel de ville.

Sur la réponse qu'ils en rapportent, on décide que trois autres iront y faire connaître les noms des témoins que la société sait avoir assisté à l'audience de la chambre des vacations.

Les trois nouveaux délégués ne se contentent pas de communiquer ce renseignement aux officiers municipaux ; ils- les pressent d'accélérer l'instruction et le jugement de cette affaire.

Comme les consuls leurs prédécesseurs , ces officiers étaient investis d'un droit de juridiction en matière de police.

La réponse qu'ils firent à cette seconde députation de la société patriotique eut un tour évasif; les assurances qu'ils lui donnèrent laissaient entrevoir de sérieuses réserves.

La soirée s'avançant, ils crurent devoir renvoyer leur délibération au lendemain matin. Rentré chez lui, Espariat reçut à onze heures le colonel de la garde nationale qui , par suite du renouvellement trimestriel (1) de tous les offi-

(1) Archives municipales d'Aix, 1"" registre de correspondance : lettre aux adininistralcurs du directoire de district, p. 142.

3G2 MlHAUIiAU ET LA PROVENCE.

ciersde coUc millice, n'était plus alors M. Gibelin, mais M. Simon. Il assura le maire que toutes les perquisitions opérées chez les imprimeurs avaient été infructueuses.

Les Amis de la constitution étaient restés plus longtemps en séance que le corps municipal. Après le départ des seconds commissaires , ils arrêtèrent de prémunir , par une adresse , leurs concitoyens contre les insinuations des ennemis du bien public. Tout le bureau se retira aussitôt pour rédiger cette adresse. Dix commissaires furent chargés de l'examiner ; ils devaient demander à la municipalité la permission de l'afiDcher.

Cette ingérence quelque peu indiscrète et fiévreuse déplut aux maire et officiers municipaux. Ils invitèrent la Société patriotique à ne pas trop se mêler de cette affaire et s'ils virent leur avis négligé ou plutôt méprisé, de leur côté, ils surent garder leur indépendance et s'inspirer surtout de la justice et de l'intérêt public (1).

Au milieu de l'émotion qui avait gagné la ville, en présence du district et du directoire du département, l'un s'en remettant à leur initiative , l'autre trop disposé à se défier de leur zèle , ils ne pouvaient se dispenser d'agir. Ils enjoignirent au greffier en chef du Parlement , M. de Régina, de leur délivrer extrait en forme du discours de M. Pascalis , de l'arrêté de la chambre des vacations qui en ordonnait la transcription sur ses registres, de la réponse du président de Cabre , des paroles du syndic des procureurs et de l'arrêt prononcé à la suite. M. de Ribbe donne ce dernier arrêt tout au long dans son beau livre. C'est une protestation sans ménagement, une vraie protestation d'outre-tombe contre la Révolution (2).

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790 : procès-verbal des événements du 27 septembre, f° 10. 1" livre des délibérations de la société des Amis de la constitution, pp. 199-202.

(2) Archives municipales, procès-verbal, etc., f" 10. — De Ribbe, pp. 249- ?51,

Sans attendre le résultat de cette injonction facile à. prévoir, le maire et ses collègues, MM. Mottet et Mareschal, allèrent la communiquer au conseil du district et au directoire du département.

L'entrevue avec le district fut cordiale ; avec le directoire elle semble avoir été plus froide.

Elle durait encore, lorsque l'on annonça une députation des Amis de la constitution.

L'orateur adressa au directoire de chaleureux remerciements qui semblaient calculés pour diminuer le mérite de la municipalité : ils durent sonner d'une étrange façon aux oreilles d'Espariat ; mais le maire avait en ce moment des préoccupations trop graves pour s'arrêter à cette impression (1).

Son grand souci n'était ni le succès de sa démarche auprès de M. de Régina, ni la poursuite de Pascalis. Espariat voulait ménager cet illustre confrère. Il ne pouvait oublier que c'était sur sa présentation que, le 19 juin 1767, au sortir de l'université, il avait été reçu avocat postulant par messieurs du Parlement (2). Quant à la sommation adressée à M. de Régina , on a quelque droit de penser qu'elle était de pure forme. Le 29, la chambre des vacations fît signifier au procureur de la commune un arrêté portant inhibition et défense au greffier en chef de délivrer aucun extrait. Espariat et les officiers municipaux se contentèrent de prendre acte de cet arrêté et ne s'en inquiétèrent pas autrement. Le maintien de l'ordre, pendant la journée du lendemain 30, dominait alors et à bon droit toutes leurs préoccupations i3).

(1) Archives municipales, registre des délibérations du conseil municipal, etc. : procès-verbal, etc., f° 10. — Archives départementales, registre des délibérations du district d'Aix, L, n° 1, p. 85 (Procès-verbal imprimé, pp. 93-4). — L, 2, registre des délibérations du directoire du département, du 22 juillet au 2 novembre 1790, f° 157.

(2) Réception de M. Jean Espariat, en qualité d'avocat postulant à Aix (document manuscrit communiqué par M. Montagne).

(3) Archives municipales d'Aix, procès-verbal, etc., f° 11; registre de cor-

364 MIHAHEAIJ ET LA PIlOVENCE.

Dès le '26 septembre, le maire priait M. de Fezenzac, de faire rentrer à la caserne les soldats qui travaillaient au (li'liors. Il ini})orlait que le régiment fût au complet, le 30, dans le cas où son concours serait nécessaire.

Mais en prenant cette sage précaution, Espariat comptait bien que trois cents hommes de la garde nationale suffiraient à protéger la tranquillité publique.

Sa réquisition au colonel et au major de cette garde, dressée de concert avec ses collègues , témoignait non seulement d'une louable prévoyance , mais d'une vraie bonté et délicatesse de cœur (1).

Elle renferme d'abord quelques prescriptions purement militaires.

Dès 9 heures du matin, le 30, cinquante hommes du détachement réquisitionné s'empareront des portes extérieures et intérieures et ne laisseront entrer personne. A onze heures, le reste des trois cents gardes nationaux se dirigera sur la place des Prêcheurs et formera, depuis les deux piliers qui font face à la rue des Trois-Ormeaux jusqu'à la porte du couvent , qui sert provisoirement de palais de Justice , deux haies entre lesquelles s'avancera la municipalité chargée d'exécuter les décrets de l'Assemblée nationale.

Les hommes employés à ce service d'ordre seront tirés de chacune des trente compagnies de la milice citoyenne, à raison de dix par compagnie ; mais ce n'est pas le sort qui les désignera; les capitaines doivent les choisir en ayant soin de ne prendre que des citoyens également fermes, sages et prudents. Avant de les envoyer au rendez-vous, ils examineront leurs armes et ne souffriront pas qu'aucune reste chargée.

Chaque compagnie fournira un officier pour commander

respondance : lettre au président de l'Assemblée nationale (29 septembre 1790), p. 119.

(1) Archives municipales d'Aix, 1" registre de correspondance : lettre à M. de Fezenzac (26 septembre 1790), p. 117 ; réquisition aux colonel et major de la garde nationale, pp. 118-9; lettre à M. le président de l'Assemblée nationale (29 septembre 1790), p. 119.

ses dix hommes; le dctacliemoiiL lout entier sera sous les ordres du colonel et du major (1).

Exigeant au nom de l'humanité le respect pour l'infortune des personnes que les décrets privent de leur état, le corps municipal prie tous les gardes nationaux et tous les citoyens de ne pas permettre que, dans le cours de cette cérémonie presque funèbre, on donne aucun signe de joie.

Ces recommandations marquées au coin de la prudence et de la générosité méritent d'être récompensées ; elles le seront.

L'apposition des scellés s'accomplit au milieu de la plus grande tranquillité (2).

Ce calme respectueux honore la municipalité et la population d'Aix.

Il semble imposer aux patriotes le devoir de ne plus inquiéter Pascalis qui a été le courageux avocat d'une cause perdue, mais n'est pas un conspirateur.

Cette pensée ne saurait entrer dans l'esprit des Amis de la constitution, qui étaient l'accusation incarnée. Comme s'ils se trouvaient en présence d'un grand danger, ils tiennent chaque jour des séances extraordinaires ; ils ont commis deux d'entre eux, MM. Roux-Martin et Materas, pour suivre la dénonciation contre Pascalis et Bernard. Ils harcèlent la municipalité. Le maire leur signifie que toute leur agitation n'aura d'autre effet que de retarder la procédure sur les événements du 27 septembre. Les députations sont suspendues pendant quelques jours; la municipalité décrète l'ouverture de cette procédure ; puis, le 14 octobre, elle mande MM. Materas et Roux-Martin ; et par l'organe du maire, leur lit une délibération qu'elle vient de prendre. Sous une forme modérée, élogieuse même, elle dit quelques vérités à la société et lui impute ses propres lenteurs. Elle s'était dû à elle-même de ne pas exercer ses fonctions

(1) Un oflScier de la compagnie de garde leur sera adjoint.

(2) Archives municipales d'Aix, 1°' registre de correspondance : lettre à M. le président de l'Assemblée nationale (1" octobre 1790), p. 120.

366 MIHAItKAU ET LA PROVKNCE.

judiciaires, tanl ([iroii aurait jiu souproiiiiiT (|iie ses décisions ii'était'iil [)as libres, mais dictées [)ar les instances des Amis de la constitution.

Ceux-ci, froissés, demandent à la municipalité de rayer cette délibération de ses registres.

La municipalité leur répond que, jalouse de conserver avec eux l'union (jui lait le bonheur de la cité, elle n'oubliera rien pour la cimenter davantage ; mais elle oublie leur requête (1).

Cette légère mésintelligence n'aura pas de suite ; pourtant la procédure contre Pascalis ne donne guère de satisfaction au club; elle traîne en longueur. Les officiers municipaux en sont distraits par leur conflit avec le directoire du département et par les élections du tribunal de district. L'esprit envahissant et dominateur de ce directoire qui empêche, malgré leur protection, les cours de l'université de s'ouvrir, les irrite profondément. Le 22 octobre, dans une lettre aux députés de Provence, le maire, pousséàbout, laisse échapper ce cri d'accusation et de plainte : « 11 n'y » a jamais eu de parlement qui ait parlé si haut (2)! »

Espariat n'appartient plus alors à la municipalité qu'à titre provisoire. Il a été, le 2 octobre, nommé au premier tour de scrutin, par quatre-vingt-deux voix sur cent vingt-quatre votants, premier juge du district et président du tribunal. Deux de ses collègues, MM. Goujon et Elzéar Perrin, et le procureur de la commune, Rambot, ont été élus troisième, quatrième et cinquième juges (3).

(1) Premier livre des délibérations de, la société des Amis de la constitution, pp. 203, 226, 240-3, 252. — Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, du 5 octobre 1790 au 18 avril 1791 : délibération du corps municipal (14 octobre), f" 8.

(2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, etc., f" 14: copie du procès-verbal envoyé à l'Assemblée nationale, le 22 octobre 1790, f°' 14-5; l" registre de correspondance : à MM. les députés de Provence à l'Assemblée nationale (22 octobre 1790), pp. 143-4. — Archives départementales, procès-verbaux des séances du directoire du département, L, 2, f- 216-217.

(.3) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitu-

Très touché de sa nomination que les ('lecteurs en corps sont allés lui annoncer à son domicile, Espariat, qui, dans son mémoire du 16 janvier dernier, repoussait comme fort étrange l'idée d'un renouvellement périodique des tribunaux (1), s'effraie de ce mandat. Ce n'est point par fausse modestie qu'il parle de ces fonctions redoutables. « Nous avons » dit-il aux Amis de la constitution, « à justifier aux )) yeux des concitoyens de notre district la nouvelle orga- » nisation judiciaire (2). »

Cette organisation est encore la cause d'une déchéance pour Aix qui perd son rang de capitale judiciaire de la Provence (3). Espariat est trop bon Aixois pour n'en être pas attristé. Il semble avouer que ces cinq pauvres juges vont faire une assez piètre figure dans la vieille cité parlementaire.

Raison de plus pour entourer leur installation d'un grand déploiement de pompe et de gaité. La société patriotique voudrait imiter les manifestations solennelles et joyeuses qui ont, le 20 octobre 1788, salué le parlement rétabli. Un membre, M. Guérin, rappelle qu'on a, dans cette occasion, fait sortir les jeux de la Fête-Dieu. Il faut qu'ils concourent de même à honorer les nouveaux 'magistrats (4). La propotion d'Aix, pp. 210 et 211. — Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal commencé le 5 octobre 1790 : séance du corps municipal (8 novembre), f" 31. — Archives départementales des Bouches-du-Rhône, district d'Aix , liasse 209 : procès-verbal de l'élection des juges de ce district. Ce tribunal, dont les membres ont été élus du 1" au 5 octobre 1790, est composé : 1° de M. Jean Espariat, premier juge et président; 2° de M. Audier-Massillon, ancien lieutenant général de la sénéchaussée; 3° de M. Goujon; 4° de M. Elzéar Perrin; 5° de M, Rambot. Les quatre juges suppléants sont : MM. Arbaud, avocat, Antoine-Michel Tavernier, Velissandre et Bouteille, substitut du procureur de la commune.

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal commencé le 22 avril 1789 : séance du IG janvier 1790, f° 159.

(2) Premier livre des délibérations, p. 259.

(3) Archives municipales d'Aix , 1" registre de correspondance, p. 186 : lettre à M. le président de l'Assemblée nationale : « Quelques sacrifices que » fasse notre cité par l'organisation du nouvel ordre judiciaire, ils (les » citoyens) les ont oubliés. »

(4) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution, p. 311.

368 MIRAnEAU ET LA PROVENCE.

sition est ailoptée lï ruiianimité, mais ne passera pas dans le programme définilif de la fête approuvé par h; conseil général de la commune, sauf sur quelques points de détail (1).

Si les Amis de la constitution ont dressé ce programme, ils entendent bien figurer et môme jouer le principal rôle dans les cérémonies de la journée où il sera exécuté.

Le mercredi, 17 novembre, à dix heures du matin, le cortège part de l'Hôtel de ville, pour se rendre au couvent des frères prêcheurs, entre une double haie de milice nationale. Les gardes de police et leurs trompettes ouvrent la marche, puis s'avancent les officiers municipaux et les notables; ils précèdent les juges; ces magistrats sont revêtus de leur costume et accompagnés de leurs huissiers. Le colonel et tout l'état major de la garde citoyenne les escortent. La société patriotique vient à la suite comme une autorité constituée.

Son président, M. Polycarpe Constans, futur député des Bouches-du-Rhône au conseil des Cinq-Cents, prend la parole, dés que la municipalité a procédé à l'installation du nouveau tribunal. Il prononce une harangue emphatique où il ne laisse pas échapper l'occasion de lancer un pavé injurieux contre Pascalis.

Sur les derniers mots de sa péroraison, on sort du palais pour aller à Saint-Sauveur. Les officiers municipaux s'asseyent dans les stalles de droite du chœur ; les juges dans celles de gauche ; les Amis de la constitution se placent en face.

Ce sont eux qui font dire la messe par l'aumônier de leur société ; elle est accompagnée d'un Te Deum, exécuté par un chœur puissant et un nombreux orchestre.

Un banquet patiiotique et un feu de joie allumé sur la place des Prêcheurs par le président et les quatre secré-

(1) Au lieu de canons demandés par les Amis de la constitution, la muni-' cipalité n'accordait que de modestes boîtes (1" livre des délibérations, etc., p. 311).

taires du club, aux cris de « Vive la nation », terminent la journée (1).

La haute main que les jacobins d'Aix ont prise dans cette installation des juges répond à l'influence qu'ils exercent sur les nouvelles élections municipales.

Ces élections ont lieu dans le moment même.

En principe, elles auraient dû simplement pourvoir au renouvellement annuel de la moitié des officiers municipaux et des notables, mais, en fait, il fallait : 1° remplacer le maire et le procureur de la commune ; 2° réparer l'erreur de statistique que l'on avait commise en n'attribuant à Aix, ville et terroir, que 24,000 âmes. Un recensement opéré en mai avait prouvé que cette population était de 28,448 habitants. Partant, Aix passait dans la catégorie des villes ayant droit à quinze officiers municipaux, le maire compris, au lieu de douze, à trente notables, au lieu de vingt-quatre. Pour les lui donner, le conseil général de la commune retint en charge sept officiers municipaux et quinze notables. Les électeurs, c'est-à-dire les citoyens actifs, eurent à choisir un maire, sept officiers municipaux, quinze notables et un procureur de la commune (2).

La satisfaction d'appartenir à une ville plus grande qu'ils n'avaient cru , ne leur inspira pas plus d'empressement et de zèle.

Le scrutin s'ouvrit le dimanche 14 novembre, dans les six arrondissements ou sections d'Aix pour l'élection du nouveau maire. Il se présenta si peu de votants que non seulement on ne put arriver à aucun résultat , mais que le soir les présidents des collèges des Grands Carmes et de l'Oratoire vinrent prier le corps municipal de faire appeler, le lendemain matin, les électeurs à son de trompe.

(1) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution, p. 311. — Archives municipales d'Aix, 1" registre de correspondance : lettre à M. le président de l'Assemblée nationale, p. 18G.

(2) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, du 5 octobre 1790 au 18 avril 171)1 : conseil général de la Commune (10 novembre 1790), ("' 35-37.

370 NfinADEAII ET I.A PnOVENCE.

On liuil, ^ràce à ce inuyoïi, par en rassembler 330 le lundi 15. Houche obtint la niajorilé de leurs suffrages, soit 215 voix. 11 fut prochniit' maire.

Pendant toute la durée de ces élections, ce cliiffre de 330 électeurs ne devait plus être atteint : leur nombre s'éleva tout au plus à 294 et tomba à 155 (1).

Voilà certes une abstention effrayante !

Elle l'ait le jeu de la société patriotique.

Cette société compte au moins autant de membres qu'il y a eu de citoyens actifs participant au vote. Le résultat est de nature à la réjouir.

Le nouveau maire, Bouche, est tout à fait selon son gré. Elle arrête de lui adresser ses félicitations et envoie des députés les porter à M'"" Bouche qui habite Aix (2). Le substitut du procureur de la commune, M. Panier, qui a remplacé M. Bouteille (3), promu lui-même à la dignité de procureur, est un des siens (4). Sur les sept officiers municipaux nouvellement élus, elle peut en revendiquer au moins quatre : MM. Perrin aîné (5), Magnan (6), Simon et le major de la milice citoyenne, Goyrand. Elle salue de ses vifs applaudissements le succès de ces deux derniers (7).

Il est vrai que toutes ces élections ont été fort laborieuses.

Après le maire, un seul candidat, M. Goyrand, avocat et homme de loi, qu'il faut bien distinguer du major de ce nom, a obtenu, au premier tour de scrutin, la majorité

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil miinicipal, commencé le 5 octobre 1790, f°' 43-44, 48 et 54.

(2) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 318.

(3) Archives municipales d'Aix. registre des délibérations du conseil municipal, f°* 51 et 53.

(4) Premier livre des délibérations de la société, etc., pp. 297 et 328.

(5) Colonel en exercice de la milice citoyenne. — Il ne faut pas le confondre avec le juge Elzéar Perrin (1" livre des délibérations, p. 297).

(6) Négociant et trésorier du club depuis la fondation (1" livre des délibérations, p. 329).

(7) Premier livre des délibérations, p. 325.

absolue ; il s'empresse de décliner son mandat (1). Bouche ne peut accepter le sien (2). La municipalité restera sans chef en titre et M. Emeric David la présidera en qualité de vice-maire jusqu'au 14 février 1791 (3); en outre, elle est affaiblie par la démission de trois anciens officiers (4) et par celle de deux nouveaux qui seront péniblement remplacés (5). La liste des derniers élus ne présente plus qu'un seul homme de loi : c'est M. Miollis-Verdollin. Lui aussi voulait se démettre; il n'y a renoncé que sur les instances les plus pressantes (6). Le niveau intellectuel et social de la municipalité va s'abaissant.

Son autorité diminuée ne peut qu'accroître les dangers de Pascalis.

Pour se soustraire aux soupçons haineux dont il est devenu l'objet, il a quitté la ville et cherché un refuge dans le beau domaine que l'on appelle aujourd'hui la Mignarde, et qui, du milieu de ses épais ombrages, domine le fond du vallon des Pinchinats. Elle appartenait au beau-frére de l'ancien assesseur, M. Mignard. Peut-être a-t-elle l'inconvénient de n'être pas assez loin d'Aix. Elle est trop à la portée d'un coup de main des révolutionnaires. Pendant les dix jours qui ont suivi la scène du 27 septembre, le colonel Simon a cru devoir veiller dans les vignes qui couvraient alors les coteaux des Pinchinats, pour protéger, s'il en était besoin, contre une irruption du peuple, la Mignarde et le patriote provençal qu'elle abritait (7).

Pascalis a bien des consolations dans son exil ; il passe l'hiver à la campagne avec quelques amis ; c'est un vœu

(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations, etc., f" 49.

(2) Id., ibid., f» 68.

(3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790, f"' 149-150, 155-6.

(4) Id., ibid., f 54.

(5) Id., ibid., î" 55, 60, 141, 146.

(6) Id., ibid.f f" 51. — Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 41 : récit des faits qui se rapportent aux trois officiers municipaux dont on a forcé la signature, le 14 décembre 1790.

(7) Archives nationales, DXXIX'', 41 : récit des faits, etc..

372 MinAnicAU kt la PnovHNnE.

qu'il a formé depuis lou^leuips (1). Si la colère jjoinihiire gronde autour de lui et contre lui, il reçoit dos témoignages d'admiration enthousiaste. Son jeune ami Cyprien Grand, de Toulon, relit, pour la dixième fois, son discours et sent passer dans son âme l'énergie qui le caractérise (2). Ce discours a causé à Paris la plus grande sensation ; on se l'est arraché lorsqu'il a paru (3).

Ses correspondants et amis rendent un hommage unanime à son courage sans partager ses illusions.

Barlet, son confrère au harreau d'Aix, lui mande qu'il a trouvé dans sa protestation de grandes et utiles vérités ; mais il doute que de longtemps elles parviennent à se faire entendre (4).

La force d'âme de Pascalis se traduit dans sa foi robuste comme dans la tranquillité relative dont il paraît jouir. Il a l'esprit assez libre pour penser à ses provisions de ménage. Il a chargé Cyprien Granet de lui acheter vingt-cinq livres de figues ; à deux ou trois reprises il lui rappelle la commission qu'il lui a donnée (5). Il rassure la sollicitude de ses amis.

(1) Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX*", 42 : lettre de Granet à Pascalis.

(2) Idem, DXXIX*, 28 : Cyprien Granet cà Rosette Revêt.

(3) Id., ibid. : lettre non signée, probablement de M. d'Eymar, député de la noblesse des sénéchaussées de Forcalquier et de Sisteron. Le correspondant anonyme parle de son frère qui est absent, et de la lettre que Pascalis a écrite à ce dernier pour solliciter son appui; or nous savons, par une autre lettre anonyme, de Pochet, sans doute, que Pascalis venait de s'adresser à l'abbé d'Eymar. député du clergé du bailliage de Haguenau-Wissembourg, et par les Archives parlementaires (t. XIX, p. 681), que cet abbé était alors absent.

(4) Archives nationales, DXXIX'', 42 : lettre de Barlet à Pascalis (14 octobre 1790) : « J'avais besoin, mon cher Pascalis , de ta lettre pour être plus » tranquille. Dans l'intervalle de mes lettres à tes réponses j'avais reçu ton » discours. J'y ai trouvé de grandes et utiles vérités, mais je doute que de M longtemps elles parviennent à se faire entendre. Tant de fripons sont in- » téressés à tromper le peuple, et son ignorance le rend si crédule qu'il est » à craindre de voir une longue durée aux erreurs que l'intrigue a tant de » moyens de perpétuer. Nous causerons de cela plus au long dans notre » première entrevue.

(5) Archives nationales , DXXIX'', 42 : lettre de G. Granet à Pascalis :

Ce n'est pas qu'il pousse la sécurité jusqu'à l'imprévoyance. Il sait qu'il a été dénoncé à la Constituante et confie sa cause devant cette assemblée au zèle de ses amis, entre autres l'abbé d'Eymar, son confrère Pochet, élu sur son refus quatrième représentant du tiers état de la sénéchaussée d'Aix . enfin son disciple M. d'André. L'abbé d'Eymar est absent. Pochet, impopulaire depuis son attitude dans la question des biens du clergé, se croit tenu à une grande réserve, mais n'en prend pas moins un vif intérêt à l'affaire de Pascalis. Il a chargé le secrétaire de Barlet de lui en mander tous les détails. Il promet à Pascalis le secours de l'abbé Maury (1).

« Je vais vous faire passer , par les messageries, les 25 livres de figues; » DXXIX'', 28 : Interrogatoire de C. Granet : « Pascalis ne lui avait écrit que » deux ou trois fois toujours pour lui rappeler la commission des figues. »

(1) Archives nationales, DXXIX"", 28 : lettre écrite à Pascalis par un député à l'Assemblée nationale : « Tu peux bien penser, mon cher Pascalis, » que quoique l'injustice, la douleur et l'atrocité m'aient imposé silence, » surtout depuis qu'une calomnie manifeste , avidement recueillie , avait » failli me coûter la vie par les alarmes que les menaces faites de brûler » ma famille dans ma maison m'avaient trop justement inspirées, tu penses » bien que j'ai pris et je prendrai le plus vif intérêt à l'odieuse querelle » d'allemand qu'on t'a suscitée. J'ai écrit tout de suite à Aix que le Comité » des recherches ne fera sa dénonciation qu'après que l'information com- » mencée à Aix aura été achevée. J'ai marqué à Raspaud, secrétaire de Bar- )> Ict, que je désirerais être instruit de toutes les circonstances de ton af- B faire. J'ai vu la lettre que tu as écrite à l'abbé d'Eymar , qui n'est plus » ici. Mais l'abbé Maury, qui me l'a montrée, se charge de le remplacer; il » n'y a rien à perdre au change. Je suis beaucoup lié avec lui. Tu en trou- » veras un exemple bien frappant dans l'Ami du roi, n" 142, qui est celui du » 17 de ce mois. C'est une heureuse constellation qui t'a préservé d'être w membre d'une assemblée oii l'esprit et le cœur ne peuvent conserver leur » équilibre » (Paris, 19 octobre 1790).

La signature de cette lettre est absente, mais on peut la restituer. Le signataire nous semble être Pochet.

La dernière phrase renferme une allusicm fort claire à l'élection de Pochet comme député du tiers état de la sénéchaussée d'Aix sur le refus de Pascalis d'accepter ce mandat. Une autre allusion non moins transparente se rapporte à la protestation que Pochet fit avec l'archevêque d'Aix et M. des Clapiers contre le décret du 14 avril 1790 supprimant la dîme et établissant le traitement des cui'és en argent (a). Cette protestation fut sévèrement jugée à Aix.

(a) Archives muaicipales d'Aix, 1" registre de correspondance, f° 78.

374 MIKAHIiAU ET LA PROVENCB.

Ardent, énergique, passionné, cet abbé serait un champion plutôt dangereux.

Avec son courage dévoué, M. d'André pourra être un défenseur plus utile.

En recevant la lettre de Pascalis, qui invoque la protection de sa parole, d'André est effrayé pour ce second père auquel il doit les qualités de son esprit et de son caractère avec le bonheur de sa vie; il pense que le meilleur moyen de l'arracher aux dangers qui le menacent, est de l'attirer à Paris ; il écrit dans ce sens à tous les amis de Pascalis et à Pascalis lui-même.

« Quoique je ne puisse approuver, Monsieur, » lui dit-il, « dans les circonstances actuelles , le discours que les » avocats ont prononcé au parlement par votre bouche, la » reconnaissance et l'amitié me font un devoir de vous » défendre dans cette affaire. J'espère empêcher que le » rapport n'en soit fait par le comité des recherches auquel » elle a été renvoyée; mais s'il en parle à l'Assemblée, je » ne négligerai rien pour qu'elle n'ait aucune suite. Votre » courage ne m'étonne pas ; il est digne de vous , mais » vous ne concevez pas les désagréments que vous essuie- » riez si cela était poursuivi. Je suis bien aise cependant » que le département vous ait dénoncé à l'Assemblée, et » puisqu'on ne peut être poursuivi par deux tribunaux, cela » vous mettra à l'abri des vexations qu'auraient pu vous » faire essuyer la municipalité et le département. Ces » corps nouveau-nés font claquer leurs fouets tant qu'ils » peuvent et ils ne demanderaient pas mieux que de vexer » un honnête homme.

» Vous ne devez pas douter du plaisir que ma femme et » moi aurions de vous voir ainsi que Mignard ; aussi je » serais tenté, pour vous décider à faire le voyage, de » conclure à ce que vous soyez mandé. Mais prévenez le » mandement ou supposez-le et venez nous voir. Vous » trouverez ici la tranquillité la plus parfaite et je puis » vous assurer qu'il n'y a aucun pays dans le monde où

» l'on vive plus à l'abri de toute vexation particulière (1). »

Pascalis résista à cette invitation afi'ectueuse et ne suivit pas un conseil que d'André n'était point seul à lui donner.

Granet l'en félicita (2). Il avait la présomption de la jeunesse ; Pascalis, le courage ferme de la réflexion.

Il ne voulut point partir. Partir c'était fuir ; fuir c'était une lâcheté. Qui sait, d'ailleurs, si Pascalis ne se disait pas, comme devait faire un jour Danton, qu'on n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers? Pouvait-il se décider à quitter cette Provence pour laquelle il avait combattu et souffert ?

Elle semblait pourtant bien changée même dans son climat. Ce n'étaient plus la sérénité et la splendeur habituelles de ses automnes. Pendant des semaines se succédaient des pluies et des orages si violents que les paysans suppliaient la municipalité d'Aix d'ordonner des prières publiques pour obtenir la fin de ces intempéries (3).

A côté de la poésie du génie il y a celle de l'âme qui illumine et trouble à la fois les existences les plus cachées, saisit ou imagine entre les choses des rapports mystérieux et, côtoyant la superstition, croit voir dans les phénomènes de la nature comme l'image et le reflet anticipés des événements qui s'apprêtent.

Si Pascalis avait eu dans le cœur cette poésie , il aurait peut-être interprété, avec de sinistres pressentiments, ces orages dont s'alarmaient les cultivateurs aixois.

Il avait un motif plus sérieux de crainte ; c'était la peur que lui-même inspirait aux patriotes provençaux. Leurs défiances et leurs ombrages établissaient un lien secret entre son langage , ses espérances et les menées réactionnaires

(1) Archives purlemenlaires, t. XXI, p. 561-2.

(2) Archives nationales, DXXIX*", 28. Granet à Pascalis : « Méprisez ces veillaques {!) qui ne paraissent dangereux qu'à ceux qui ne savent pas leur montrer les flcnts.

(3) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal commencé le 5 octobre 1790, etc.. Séance du 24 novembre 1790, f" 57.

370 MIRAnEAC ET LA PROVENCE.

qui s'ourdissaient au delà du Var, à Turin, Nice, Monaco. Los émigrés aflluaient dans ces trois villes, où, en at- U'iuImiiI d'agir, ils donnaient un libre cours à leurs manifestations et à leurs menaces (1). Turin, qu'habitait le comte d'Artois, était leur quartier général; Nice, leur poste avancé du côté de la Provence. A Monaco s'imprimaient les libelles et les pamphlets (2) que M. de la Fare, chevalier de Saint-Louis, ex-premier consul d'Aix, se chargeait de faire passer ensuite aux fauteurs du parti aristocrate restés en France (3). De nombreux agents et voyageurs secondaient cette propagande et préparaient une levée de boucliers royalistes dans les départements du sud-est (4).

Cette agitation, qui fit longtemps beaucoup de bruit pour rien (5), inquiétait d'autant plus les patriotes de Provence que notre frontière du Var et des Alpes était plus dégarnie de troupes de ligne. Antibes n'était gardée que par le bataillon des chasseurs de Provence , soit deux cents hommes (6) ; Entrevaux que par quarante invalides (7). Dans le Briançonnais, la défense ne pouvait compter que sur les milices locales (8). .

(1) Archives nationales : papiers du comité des recherches; DXXIX*", 4 : dénonciation anonyme dos desseins des émigrés; DXXIX', 7 : lettres anonymes de Nice, l'une sans date, l'autre du 4 juin 1790.

(2) Idem, DXXIX*" , 15 : copie d'une lettre reçue de Nice à Toulon, en date du 16 octobre 1790.

(3) Idem, DXXIX"", 6 : lettre écrite, le 3 juin 1790, à la municipalité d'Antibes, par l'adjudant Baudry, en garnison à Monaco.

(4) Idem, DXXIX'', 15 : lettre de Nice du 16 octobre 1790.

(5) Idem, DXXIX*", 32. M. Martin, fils d'André, au président du comité des recherches de l'Assemblée nationale, Aix, le 29 novembre 1790 : « Quoique » tous ces bruits de projets hostiles, fréquemment répandus par les enne- » mis du bien public, paraissent n'être que de ridicules fanfaronnades, ils » ont le cruel succès d'être nuisibles parce qu'ils agitent les esprits. »

(6) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 45 : les officiers municipaux d' Antibes à l'Assemblée nationale, 28 juillet 1790. Archives parlementaires, t. XVII, p. 380-1, séance du 27 juillet 1790 : discours de M. d'André.

(7) Archives parlementaires, t. XVII, p. 380-1.

(8) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 9 septembre 1790 et fini le 20 mai 1791 : lettre de M. Richard, major, commandant les gardes du Briançonnais , 10 décembre 1790, p. 226-7.

De là des alarmes qui redoublaient par moments comme de véritables accès.

Dans les derniers jours de juillet 1790, excitées par des nouvelles peu exactes qui arrivaient des états sardes, elles prirent soudain beaucoup de force. D'André en porta l'expression à la tribune (1;.

Des explications précises fournies par M. de Montmorin (2) et une lettre de Victor-Amédée III, dont M. de Saint-Priest communiqua la substance au directoire du département des Bouches-du-Rhône (3) , calmèrent cette alerte sans la faire oublier.

Le 11 et le 22 octobre, le consul général de France à Nice, M. Le Seure, donna des avis inquiétants à la municipalité d'Aix. Celle-ci les transmit au comité des recherches de l'Assemblée nationale , prit toutes ses mesures pour parer aux événements imprévus qui pourraient se produire, mais répondit à M. Le Seure que rien dans le pays ne les faisait prévoir (4).

Vers la fin de novembre , la situation parut s'aggraver. Des lettres d'Antibes, de Nice, de Briançon , de Turin, annonçaient que les émigrés achetaient cinq cents chevaux et cinq mille pistolets , faisaient confectionner de nombreux uniformes français et fabriquer par centaines des sabres et des stylets (5). On allait bientôt ajouter que la lame de ces stylets était en forme de serpent et tranchante des deux côtés comme un rasoir (6).

(1) Archives parlementaires, t. XVII, p. 381.

(1) Idem, t. XVII, p. 389, séance du 28 juillet 1790.

(3) Archives départementales des Bouchcs-du-Rliône : procès-verbaux dos séances du directoire du département, L*, f° 22.

(4) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790, f° 17. 1" registre de correspondance, p. 149, à MM. du comité des recherches de l'Assemblée nationale, 24 octobre 1790; à M. Le Seure, consul général à Nice, 24 octobre 1790.

(5) Archives nationales : papiers du comité des recherches; DXXIX*", 39 : lettre de M. Martin, fils d'André, au président de l'Assemblée nationale, 29 novembre 1790; DXXIX"*, 28 : copie de lettres écrites de Turin.

(6) Archives nationales, DXXIX"", 33 : extrait d'une lettre de Turin du 5 janvier 1791.

378 MIHABIiAU ET LA PHOVENCE,

Il y avait dans ces avis une grande pari d'exagération et de légende, mais aussi un fonds de vérité. Des achats d'armes et de chevaux sont attestés par une lettre du comte de Vaudreuil au comte d'Artois [[). « Je pars pour la gloire ou pour la mort , » écrivait ce dernier à la comtesse de Polastron, la belle-sœur de M'"" de Polignac (2). A travers bien des légèretés et des intempérances de langage, ce prince formait le plan d'une grande insurrection royaliste dans le sud et dans l'est du royaume. Le camp de Jalès, dans le Vivarais, en serait le centre. Le prince de Condé l'appuierait par une pointe sur Lyon où de nombreux gentilshommes d'Auvergne accouraient déjà chacun avec deux chevaux de main (3). Un corps d'émigrés se formerait à Bâle pour soulever l'Alsace ; un autre se jetterait de Nice sur la Provence et irait raviver les guerres religieuses dans les Cévennes. On prêtait à ces conspirateurs les desseins les plus féroces, entre autres celui d'immoler tous les membres des municipalités, tous les administrateurs de districts et de départements.

Deux cent mille adhérents secrets, disait-on, attendaient leur apparition dans le midi pour se soulever (4).

Une assez vive fermentation royaliste se produisait en Provence. Le discours de Pascalis et la réponse du président de Cabre avaient circulé dans les Bouches-du-Rhône sous forme manuscrite (5).

(1) L. Pingaud : Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois : lettre du comte de Vaudreuil du 26 septembre 1790, t. I, p. 308.

(2) Id., ibid. : lettre du comte de Vaudreuil du G octobre 1790, t. I, p. 317.

(3) The despatches of Earl Gower , p. 47-8. — Briefe des naclimaligen Kôniglich preussischen legationsrathes K. E. Œîsners, p. 27.

(4) Albert Sorel : L'Europe et la Révolution, t. II , p. 175. — Léouzon-le- Duc , Correspondance diplomatique du baron de Staél-Holstein , p. 183-4, 19 décembre. « Le roi a écrit, il y a quelques jours, au comte d'Artois et au prince de Condé, pour les engager à renoncer à leur projet d'entrer en France. On m'assure que, sans la lettre du roi, ces princes seraient partis de Turin le 7 de ce mois. » — Archives nationales, DXXIX*", 28 : copie de lettres écrites de Turin.

(5) Archives nationales : papiers du coniitc des rapports, DXXIX, 45. — A

LA FIN DU PAllLEMEMT DE PROVENCE. .'^9

Le regret du passé et la haine du présent semblaient dominer dans l'ancienne capitale de la province. M. Martin, fds d'André (i), la représentait comme une pépinière de zélateurs de l'ancien régime. Il craignait que le simple décret d'ajournement lancé contre Pascalis par la municipalité n'encourageât leur audace par un excès d'indulgence (2). Déjà ils avaient semé l'alarme jusque dans les prisons et persuadé aux prévenus que les nouveaux juges seraient plus rigoureux que ne l'avaient été ceux de la sénéchaussée et du parlement (3).

Le président du département de l'Isère , Aubert-Dubayet, annonçait aux municipalités d'Aix et de Marseille que trente-six caisses d'armes expédiées de Saint-Etienne en Provence avaient été arrêtées à Vienne ; elles étaient particulièrement à destination d'Aix (4). En même temps, les Amis de la constitution de cette ville apprenaient qu'en dépit de la proclamation du roi du 28 mai dernier , plusieurs personnes arboraient la cocarde blanche (5). Ils dénonçaient le fait aux officiers municipaux qui donnaient sur-le-champ à la garde nationale l'ordre d'appréhender au

M. le président de l'Assemblée nationale : « Sur la motion faite par un de » SCS membres , l'assemblée électorale du district d'Apt m'a chargé d(! dé- » noncer à l'Assemblée nationale deux manuscrits circulant dans le dépar- » terncnt des Bouches-du-Rhône, sous le nom de Pascalis, avocat d'Aix, et » do Cabre, président de la Chambre des vacations. Je dépose cette dénon- » dation dans vos mains. — Apt, 30 septembre 1790. — Votre très hum- » blc , etc. Gilly, président de l'assemblée électorale des Bouches-du- » Rhône. »

(1) Président de l'assemblée administrative du département.

(2) Archives nationales : papiers du comité des recherches; DXXIX'', 32 : lettre de Martin, fils d'André, au président du comité des recherches de l'Assemblée nationale (22 novembre 1790).

(3) Archives nationales, DXXIX*", 32 : Martin, fils d'André, aux recteurs do l'œuvre des prisons (15 novembre 1790).

^4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 9 septembre 1790, etc.. : lettre de M. Aubcrt-Dubayet, président du département de l'Isère, à Vienne (18 novembre 1790), p. 145. — Archives municipales d'Aix, premier registre de correspondance : lettre à M. Aubert- Dubayet, président du département do l'Isère, etc., p. 183.

(5) Premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, séance du 23 novembre, p. 334.

380 MIHADEAU ET LA l'ROVENCK.

corps les déliniiuants (1). D'autres citoyens mettaient aux haruais de leurs chevaux la cocarde tricolore. N'était-ce pas l'insulter? On rassurait les Amis de la constitution en leur disant que c'était la mode à Paris et que cette mode allait jusqu'à peindre les carosses en rouge, blanc et bleu; ce qui était très patriotique, mais assez laid (2).

Quoi qu'il en soit, de ces sentiments de défiance, d'inquiétude et de colère envenimés chez les révolutionnaires d'Aix par le sentiment de leur isolement relatif, devait naître, dans cette ville, une première Terreur, d'autant plus dangereuse pour Pascalis et les autres suspects que derrière la société patriotique s'était formé un autre club bien plus violent : celui des Frères antipolitiques. Les artisans, et surtout les ménagers qui le composaient, recevaient leur mot d'ordre d'un tribun qui tenait à la fois de Marat et de Couthon : l'abbé Rive.

On connaît l'humoristique portrait que Camille Desmoulins a tracé de ce trop célèbre abbé dans le 59" numéro de ses Révolutions de France et de Brabant. Il le représente couché sur un grabat, perclus de tous ses membres dont la chaleur et la vie semblent s'être retirées vers son cœur et son cerveau , n'ayant de libre que la langue et faisant trembler les aristocrates, vingt lieues à la ronde, quand il soulève la tête de dessus son oreiller (3).

Le peintre, en exagérant, flatte et embellit l'original.

L'abbé Rive (Joseph-Jean) était né à Apt , aujourd'hui dans le département de Vaucluse, le 19 mai 1730. Son père, Jean-Pierre, était orfèvre. Lui-même fut destiné à l'Eglise, fit ses études au séminaire de Saint-Charles d'Avignon , où il enseigna à son tour la physique et la philosophie. Prêtre et curé de Mollèges, au diocèse d'Arles, il

(1) Archives municipales d'Aix : registre des délibérations du conseil municipal, commencé le 5 octobre 1790, f° 57.

(2) Premier livre des délibérations des Amis de la constitution d'Aix, p. 342.

(3) Camille Desmoulins, Révolulion de France et de Dràbant, t. IV, n" 59, p. 258.

attaqua en face l'autorité de son archevêque, M^"" de Brancas , et n'édifia point ses paroissiens par sa conduite.

Il dut pourtant faire une part plus grande au travail qu'au plaisir. Avec des goûts d'érudit et un véritable talent de bibliophile , il se fatigua de sa petite cure provençale. En 1767 il partit pour Paris.

Il savait déjà beaucoup et ne se lassait pas d'apprendre.

Le duc de laVallière le distingua, et au mois de décembre 1768, lui confia sa riche collection de livres et de manuscrits.

Ses nombreuses dissertations, solides de fond, bizarres de forme, le firent connaître. En 1773, la duchesse du Barry voulut se l'attacher comme bibliothécaire. Il eut le mérite de refuser et ne quitta pas le duc de la Vallière.

Malheureusement celui-ci mourut le 16 novembre 1780, léguant à l'abbé Rive la somme de six mille livres et une rente viagère de douze cents francs (1).

Resté sans position , le savant bibliophile contracta de lourdes dettes pour satisfaire sa passion des livres. Le l*"" août 1783 il empruntait vingt-huit mille francs à l'ancienne dame de sa paroisse, M"" Chateauneuf de Mollèges, et deux mille deux cents francs à la femme de chambre de M"' de Mollèges, Catherine Legentil (2).

Les intérêts de ces dettes s'élevèrent bientôt au chiffre de deux mille livres (3). Pour comble de maux, dans la nuit du 19 au 20 août 1786, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui, épargnant sa tête, paralysa tout le côté droit de son corps (4). Il dut laisser incomplet un travail dont il s'occupait sur l'âge des miniatures.

Un peu plus de deux mois après cet accident, le 26 octo-

(1) Robert Rcboul , Notice sur l'abbé Rive, pp. '27 et 28. (C'est une intéressante et substantielle étude.)

(2) Archives départementales des Bouches-du-Rhône : dépôt du palais de justice d'Aix, 361 ; procédure contre l'ahbé Rive.

(.3) Lettre de l'abbé Rive au secrétaire du cabinet de la reine, Campan, apud Reboul, Notice bioyrapliique, pp. 29-30.

(4) Lettre de iabbé Rive à M. Campan (Reboul , p. 29).

382 MinAniîAU et la Provence.

i3re(l) rartîliovtMiue d'Aix, Ms-^de Boisgoliii, lui ofi'ril la direction do la bil.)liolli(M]ue (2) que le marquis de Méjaiies venait, par SCS testament et codicille, en date du 26 mai et du 18 septembre 1786, de léguer ^ la Provence (3). Il accepta. A l'en croire, le marquis de Méjanes l'avait lui-môme désigné pour installer, classer, administrer cette bibliothèque (4).

Le 26 décembre 1786, les procureurs-nés du pays (5) le nommèrent bibliothécaire, avec un traitement de 2,000 francs et une indemnité de 600 francs pour le logement, de 400 pour l'éclairage et le chauffage. Ils lui adjoignirent un sousbibliothécaire, le docteur-médecin Jacques Gibelin, et chargèrent ce dernier exclusivement de dresser le catalogue ou l'inventaire, « ayant sans doute moins de confiance dans » l'intégrité que dans les talents » du célèbre bibliophile (6).

Celui-ci arriva à Aix le 28 juin 1787. Il n'avait, disaitil, quitté Paris que pour se sacrifier au bonheur littéraire de sa patrie (7) ; mais il entendait bien que ce sacrifice servît à la fois ses intérêts et sa gloire. Il avait imaginé de publier par souscription une histoire critique, en quatre volumes in-folio, de tous les livres de M. de Méjanes, et comptait sur cette opération pour réaliser un gain de 72,000 francs. Il dut y renoncer (8). A cette déception se

(1) Barjarel, Dictionnaire historique et biographique du département de Vaucluse, t. II, pp. 333-4.

(2) Lettre précitée (Reboul, pp. 29-30).

(3) Rouard, Notice sur la bibliothèque de la ville d'Aix, pp. 130-1.

(4) Lettres purpuracées ou lettres consulaires et provinciales écrites contre les consuls d'Aix et procureurs du pays de Provence, par l'abbé Rive, à Dicaiopolis , etc., p. 7.

(5) Chargés par le testament de M. de Méjanes de la direction de la bibliothèque et du choix du bibliothécaire (Etats de Provence, G, 98, f° 281, Archives départementales).

(G) Rouard, Notice sur la bibliothèque de la ville d'Aix, p. 137. — Mémoire de M. Jacques Gibelin à Portalis, ministre de l'intérieur par intérim. — Note non signée intitulée : l'abbé Rive, dans les papiers non classés de la bibliothèque Méjanes. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt du palais de justice d'Aix, 361 : procédure contre l'abbé Rive.

(7) Abbé Rive, Chronique littéraire, p. 207.

(8) Abbé Rive, Lettres violettes et noires, p. 16.

joignit le déplaisir de voir indéfiniment prolongé le chaos dans lequel gisaient ces livres (1) apportés d'Arles, de Paris, de Lyon (2), et entassés dans des salles de l'Hôtel de ville, faute d'un local où l'on pût les ranger. Le conservateur en chef n'avait pas le droit de remédier à ce désordre (3). Ce soin regardait le docteur Gibelin. L'abbé Rive, qui le jugeait incapable de s'en acquitter, par défaut d'intelligence bibliothécale , n'était pas moins froissé du refus que la province avait fait d'acheter sa propre collection (4).

Aussi, depuis le jour où il fut installé, il ne remit pas les pieds dans la bibliothèque. Ce n'est pas qu'il renonçât à son titre ; il renonçait encore moins à son traitement.

Les deux mille francs auxquels s'élevait ce traitement, lui furent payés régulièrement en 1787 et 1788; mais, au commencement de 1789, il n'avait encore rien touché de son indemnité de logement, d'éclairage et de chauffage (5). En février 1788, il présenta aux administrateurs du pays un mémoire de ses frais de déménagement de Paris à Aix. 11 évaluait les dépenses dont il réclamait le remboursement à 5,652 francs. Les administrateurs ne lui allouèrent que 4,000 livres. L'abbé Rive fut indigné de se voir traité comme un faiseur de liste pharmaceutique « lui qu'on avait toujours » reconnu partout comme un des hommes les plus probes, » les plus désintéressés et les plus généreux (6). »

(1) Les travaux d'installation de la bibliothèque Méjanes ne commencèrent qu'après le 4 février 1805 ; la bibliothèque ne fut solennellement ouverte au public que le 16 décembre 1810 (Rouard, Notice sur la bibliothèque d'Aix , pp. 142-3).

(1) Rouard, etc., pp. 131 et 138. Lettre de M. Gibelin à *** , 25 floréal, an XII (papiers non classés de la bibliothèque Méjanes).

(3) Archives départementales, dépôt du palais de justice d'Aix, n° 3G1 : procédure contre l'abbé Rive ; Mémoire de ce dernier (adressé sans doute aux administrateurs du département).

(4) Id. , ibid.

(5) Bibliothèque Méjanes : papiers non classés, note non signée, intitulée : l'abbé Rioe.

(fj) Archives départementales : procédure contre l'abbé Rive (301) ; Mémoire, etc.

IrriU' tlcjà par la u noii-éreriion de la bibliothèque, » il coiiriil (les lors une haine violenle eonlre ces administrateurs et surtout contre l'assesseur Pascalis (1).

Leurs successeurs et notamment le nouvel assesseur, Roman-Tributiis, tirent droit à la plupart de ses requêtes. Un mandat du 18 mars 1789 lui rendit les 1652 francs qui avaient été rabattus l'année précédente sur son mémoire et régla l'indemnité de l'éclairage et du chauffage pour trois ans, celle du logement pour deux (2).

Malheureusement, dans leur dernière session, celle de la fin d'avril 1789, les états supprimèrent tous les traitements des fonctionnaires de la bibliothèque (3). Il fallut que l'abbé Rive attendît jusqu'au commencement de 1791 le payement incomplet des cinq semestres qui lui étaient dus et recourût de nouveau à la bourse de M"" de Mollèges et à celle de Catherine Legentil. Celle-ci lui prêta 500 livres en avril, 330 en août, 280 en novembre 1790 (4).

Son existence était alors assez précaire ; pourtant l'appartement qu'il occupait au second étage d'une maison de la rue du Trésor, sans être somptueux, ne respirait pas la misère. Le fameux grabat dont parle Camille Desmoulins était une assez élégante couchette en bois de noyer avec des couvertures en soie blanche, en demi piqué de taffetas vert, en satinade jaune (5).

(1) L'abbé Rive, Chronique litéi-aire, p. 217. Lettres pupuracées, p. 18. — Si la bibliothèque ne fut pas installée dés lors dans un local commode, la faute n'en doit pas être imputée à Pascalis. Le 27 mars 1788, sur son rapport, l'assemblée particulière des procureurs-nés et joints du pays vota à cet effet l'achat d'un terrain entre les portes Notre-Dame et Bellegardo [Inventaire sommaire des arctiives départementales antérieurs à 1189, Etats de Provence, p. 147).

(2) Bibliothèque publique de Marseille, manuscrit F" 15. Roman Tributiis à l'abbé Rive, 11 mai 1789, f° 41. Note non signée, intitulée : l'abbé Rive (bibliothèque Méjanes),

(3) L'abbé Rive, Appendix (sic) à mes Lettres pupuracées , etc., aux MM. Debaux, Philibert et Juglar, pp. 94-98. Bibliotiièque Méjanes, note non signée, intitulée : l'abbé Rive.

(4) Archives départementales, 361 : procédure contre l'abbé Rive ; exploit des huissiers Lamy, Girard et Gruet.

(5) /d., ibid.

LA FIN DU PARLEMENT DE PIlOVENCE. 385

Les livres étu'ent chez lui le grand luxe ; les brochures y foisonnaient (1); plusieurs étaient son œuvre.

Sans être un écrivain, il avait toujours beaucoup écrit, comme il avait beaucoup lu. Il se vantait des grandes idées puisées dans les deux cent mille volumes qui, depuis l'âge de quinze ans, étaient passés par ses mains. De 1769 à 1789, il n'avait pas fait imprimer moins de dix-sept ouvrages.

La plume qui avait d'abord servi son érudition finit par n'être plus que l'instrument de ses rancunes.

Mécontent du sort qui lui était fait en Provence, irrité par les déceptions qu'il y avait trouvées, il déchargea sa colère sur M^' de Boisgelin qu'il appelait un bipède mitrophore, V archi-despote violet de la ville (2), sur le grand vicaire ou le trotte-pavé de ce dernier, l'abbé de Crouseilhes (3), sur les assesseurs et consuls d'Aix de 1788 et 1789 (4), sur les Aixois qu'il traitait de nation saltimbanque et de peuple de singes qui gambade au son du tambourin (5).

Il y a dans ce langage moins d'humour que de violence et de brutalité.

On sait le droit que les érudits, les hommes forts, s'arrogent quelquefois d'être trop pleins d'eux-mêmes et très désagréables aux autres. L'abbé Rive usa et abusa de ce droit. Le duc de la Vallière l'appelait son dogue (6).

Après ses blessures d'intérêt et d'amour propre le dogue devint quelque peu enragé.

La révolution attira l'abbé Rive; il s'y jeta dés le début, tête baissée, et servit la candidature de Mirabeau (7) ; mais

(1) Archives départementales : procédure contre l'abbé Rive; exploit des huissiers, etc.

(2) L'abbé Rive, Lettres violettes et noires ou antiépiscopales, p. 74 ; Appendix (sic) à mes lettres purpuracées : lettre du 20 août 178'J, p. 115.

(3) Archives départementales, dépôt d'Aix, 3G1 : procédure contre l'abbé Rive ; Mémoire de ce dernier.

(4) L'abbé Rive, Chronique littéraire, p. 217; Lettres purpuracées, p. 18.

(5) Lettre do Monseigneur l'arclievéque d'Aix à iarclievéque de Narbonne. etc.... apud Robert Rcboul, p. 30.

(G) Robert Reboul, p. 28.

(7) BiblioU)é(iuc Méjancs, Recueil, 31324, t. VIII, pièce xiii : lettre

38G mihahkai; kt i-a piîovknck.

au lieu de s'allacliei' aux itriuci[)cs ui()(l(''r('.'^ du f;Taiid Iribuii, le paralytique alla d'un bond jusiju'aux extrémités de la démocratie la plus radicale, emporté qu'il était jiar je ne sais quelle furie de briser, de haïr, de dénoncer et d'accuser.

Il existait une sorte d'harmonie préétablie entre ces emportements de l'abbé, faits de rancune, d'ambition et d'orgueil et la fougue naïvement révolutionnaire qui animait les hommes du peuple et surtout les paysans d'Aix.

L'abbé Rive imagina de les réunir en une sorte de club dont les membres reçurent le nom bizarre de vénérables Frères Anti-politiques (1).

Neuf jours avant l'ouverture, fixée au 31 octobre, dix commissaires de ce club vinrent simplement l'annoncer au corps municipal.

Les campagnes avaient été travaillées ; elles furent en proie à une fermentation assez vive pour qu'à l'Hôtel de ville on crût devoir prendre des mesures d'ordre (2).

La tranquillité matérielle ne fut pas troublée. La violente déclamation contre le fanatisme religieux et la tyrannie ministérielle, que l'abbé Rive avait composée et qu'il fit lire dans la première séance par un citoyen du nom de Sabatier, ne mérite guère d'être signalée. Ce n'était qu'un lieu commun ajouté à bien d'autres.

Le serment que devaient prêter les membres de ce club, était plus original ou plus singulier. «Je jure » s'écriait chacun d'eux, « devant VEtre des êtres qui lit dans, nos cœurs, » je jure par la nation, la loi et le roi d'être un vrai anti- » politique , c'est-à-dire un homme très vrai et très » juste (3). »

des vénérables Frères Anti-poliliques et de l'abbé Rive présentée à MM. les commissaires du roi, p. 23 : « Notre brave Mirabeau, qui me demandait avant » de partir la permission de venir me visiter, et qui m'a tant remercié d'avoir » si fort contribué à le faire nommer député de la nation. »

(1) Archives départementales : procédure contre l'abbé Rive ; discours pour l'érection du cercle anti-politique, à MM. les officiers municipaux.

(2) Archives municipales d'Aix : registre des délibérations, commencé le 5 octobre 1790, etc., séance du corps municipal, 30 octobre, f°' 24-25.

(3) Archives départementales : procédure contre l'abbé Rive.

Ils avaient des inslincts d'enthousiastes et de séides. L'abbé Rive était leur prophète (1).

(î) Archives départementales ; séances de la société des Anti-politiques, L, 2, n» 247, p. 32.

Page 1